mardi 29 mai 2012

Les Romaines et la coiffure.

Agrippine l'ancienne.

La semaine dernière, je suis allée chez le coiffeur et je me suis fait couper les cheveux. Et là, vous êtes certainement en train de vous demander : "Quel est le rapport avec l'antiquité romaine ?!!" Euh, y en pas ! Si ce n'est que, tandis que les mèches coupées tombaient allègrement à mes pieds, je me suis posé une question capitale : quid de la mode capillaire chez les Romaines ? Tous, nous avons eu l'occasion de voir des photos ou d'admirer dans des musées des statues représentant des femmes, mais il faut bien avouer que l'on ne prête pas forcément une attention démesurée à leurs coiffures. On a bien tort : dans ce domaine, les Romaines ont une imagination fantastique ! Et les styles de coiffure ont beaucoup évolué au fil des époques.







                                        Ovide écrit sous le règne d'Auguste, qui prônait l'austérité et n'avait pas une réputation de bout-en-train. Pourtant, écoutons-le ("L'Art d'Aimer", III - v. 149 à 152) :
 "On ne dénombrera pas plus les glands d'un chêne touffu (...) que je ne puis fixer le nombre de styles de coiffure. chaque jour crée un arrangement nouveau."
                                        D'où l'on peut déduire que, chez les Romaines, on fait ce qu'on veut avec ses cheveux ! (Slogan bien connu...) Deux exceptions : les jeunes filles, qui se contentent de rassembler leurs cheveux en chignon et les bacchantes (prêtresses de Bacchus), qui les portent détachés.


Antonia Minor, fille de Marc Antoine et Octavie.

                                        Sous la République, les coiffures des Romaines restent simples, et finalement assez proches de celles de leurs sœurs grecques : les cheveux sont séparés par une raie au milieu, et attachés sur la nuque par un nœud. Cependant, au début de l'Empire - c'est-à-dire à l'époque où écrit Ovide - la coiffure devient un véritable marqueur social : les romaines peuvent se rendre dans la boutique du tonsor, les plus riches achètent des esclaves chargées de les coiffer (ornatrix). Et apparemment, c'est loin d'être une sinécure ! Passons la parole à Martial, poète satirique du Ier siècle ("Épigrammes", II - 66.) :
"Une seule boucle détonnait dans la tour de ses cheveux, une seule boucle, mal fixée par une épingle peu sûre : ce crime, Lalagè l’a châtié avec le miroir qui le lui avait fait voir
Et Plecusa (N.B. : l'ornatrix) est tombée, immolée à cette cruelle coiffure !"
On en revient à Julie, la fille d'Auguste, frappant son ornatrix parce qu'elle lui avait tiré les cheveux... (voir l'article sur les esclaves - lien.)

Buste de Livie, épouse d'Auguste.
A cette époque, la mode est aux tresses, mais la morphologie du visage impose de subtiles variations. Décidément, Ovide s'intéresse à la question puisqu'il explique par exemple qu'un visage allongé appelle une raie au milieu, avec les cheveux encadrant les joues, tandis qu'on préfèrera un chignon au sommet de la tête qui découvre les oreilles si l'on a un visage rond.

La coiffure des mariées gardera longtemps la trace de cette mode. Le jour de la cérémonie, la fiancée est coiffée selon un rite particulier : ses cheveux sont partagés en six tresses à l'aide de la pointe d'une épée, et sont ensuite fixés autour de la tête avec des bandelettes de laine et des épingles. Le tout est surmonté d’une couronne de fleurs, avant que la tête de la jeune femme ne soit recouverte d'un voile jaune, le flammeum.

                         

Plus tard, l'Empire évoluant vers toujours plus de luxe et de sophistication, la coiffure ne fait pas exception : comme aux plus belles heures du XVIIIème siècle de Marie-Antoinette, les Romaines adoptent des coiffures toujours plus complexes, au point que Juvénal en parle comme de véritables œuvres d'architecture ("Satires", VI) :
"Que d'étages superposés, quelles structures dans cet édifice dont elle charge et surélève sa tête ! Vue de face, on la prendrait pour une Andromaque. Vue de dos, elle rapetisse : ce n'est plus la même femme."

Julia, fille de Titus.

Sous les Flaviens, on aime les frisottis et les grosses boucles, rassemblées sur le haut de la tête, tandis que le reste des cheveux est noué en chignon sur la nuque. Julia, la fille de l'empereur Titus (79 - 81 après J.-C.), lance la tendance avec sa célèbre coiffure "en diadème",  constituée de superpositions de boucles. Les coiffures à trois étages font fureur, mais elles sont trop complexes à réaliser : les boucles sont remplacées par des tresses.







Plotine, épouse de Trajan.
Sous le règne des Antonins, les femmes mûres préfèrent les nattes ondulées, qui contournent la nuque pour revenir sur le front. Avec les Sévères, on assiste au come-back des bouclettes, mais cette fois-ci dirigées à l'horizontale. Finalement, dans la seconde moitié du IIe siècle, les femmes reviennent aux nattes, qui se rejoignent en un ample chignon tressé, souvent ramené en cimier sur le sommet de la tête.







Buste de femme, sous la dynastie des Sévères.

 Autre parallèle avec la grande époque capillaire de Marie-Antoinette : les Romaines apprécient les perruques (galerus). Objets de luxe admirés, elles sont importées dans tout l'Empire, confectionnées avec les cheveux blonds ou roux des germains ou des barbares du Nord, ou les cheveux noirs venus des Indes. Les teintures sont courantes : on utilise par exemple un mélange de henné et d'herbes pour obtenir du rouge ou des fleurs de safran pour le blond. Le noir et le gris cendré sont également prisés. Les colorations jaunes et bleues, quant à elles, sont réservées aux courtisanes. Pline l'Ancien nous donne quelques recettes dans son "Histoire Naturelle" (XXX, 124) :
"La lysimaque blondit les cheveux, le millepertuis, encore appelé corissum, les teint en noir, de même que la plante nommée ophrys, qui ressemble au chou dentelé, et qui n'a que deux feuilles. La polémonia cuite dans l'huile les teint aussi en noir. "
Ou celle-ci, plus, euh, étonnante pour colorer les cheveux en noir - et que je vous laisse essayer ("Histoire Naturelle" - XXIII, 7) :
"On noircit les cheveux avec des sangsues qu'on a laissées se putréfier 60 jours dans deux setiers de vin noir. D'autres recommandent, à cet effet, de mettre un setier de sangsues et deux setiers de vinaigre dans un vase de plomb, de laisser ce mélange se putréfier pendant 60 jours, et de s'en frotter les cheveux au soleil."

                                           Pour friser les cheveux, on utilise une sorte de fer à friser (calamistrum), instrument constitué d'un tube cylindrique imbriqué dans un second tube, plus grand, que l'on chauffe dans les cendres.

Poppée, épouse de Néron.

                                           Les femmes ornent ces coiffures de diadèmes, de longues épingles, de peignes d'os ou d'écaille, de rubans, ou même de fioles contenant, au choix, du parfum ou du poison (tout dépend de l'objectif du rendez-vous prévu !) Sous le bas-empire, l'influence byzantine se fait sentir et les  accessoires tendance sont les bandeaux tressés de perles.

                                         Cette mode fluctuante exerce une influence directe sur l'art : pour suivre les dernières tendances, les sculpteurs inventent des perruques de marbre amovibles, travaillées indépendamment du reste de la statue, et qu'on peut changer au gré des innovations capillaires !

                                        Une dernière remarque : les Romaines ne sortaient jamais tête nue, mais portaient la palla, voile recouvrant les cheveux. Sans vouloir tomber dans la caricature, je suis prête à parier que bien des hommes concluraient par un "tout ça pour ça !" un brin moqueur ; mais les femmes, elles, auront bien compris ce qui motivaient nos sœurs antiques. Un jour, il faudra qu'on vous explique, messieurs...

                                        Pour finir, une petite vidéo pour les anglophones : une "coiffeuse archéologue" (je ne savais même pas que ça existait !) vous propose un tutoriel pour réaliser la coiffure d'Agrippine la Jeune. Jetez un œil à ses autres vidéos en cliquant sur le lien ici : sait-on jamais, ça pourrait vous donner des idées, pour votre prochaine visite chez le coiffeur !





Photos : Mary Harrsch.

jeudi 24 mai 2012

La domus.

Domus del Mitreo, Merida - photo Educamus.

                                        Depuis plusieurs mois que je tiens ce blog, je n'ai cessé de répéter que j'étais passionnée par la Rome Antique - ce que, de toute façon, vous auriez fini par remarquer. Tout de même, il convient de préciser que, si j'adore l'histoire (la mention de Sylla, de Néron ou de Constantin suffit à me faire sauter au plafond) et que je m'intéresse aux grands évènements aussi bien qu'aux anecdotes, que si je me plonge avec délice dans la littérature et la philosophie antiques, et que je souhaite toujours en apprendre davantage sur les méandres des institutions et de la politique, il est un point qui ne cesse de me fasciner : la vie quotidienne des Romains. Par exemple, une étrange émotion m'étreint lorsque, au hasard de la visite d'un musée, je découvre une fibule, un peigne, un jouet d'enfant... Imaginer qu'une jeune femme de mon âge, il y a plusieurs siècles, s'est servi du miroir dépoli présenté dans cette vitrine, qu'elle s'y contemplait chaque matin en arrangeant sa coiffure : j'en ai parfois les larmes aux yeux, c'en est presque ridicule ! Au-delà des grands noms, des grandes batailles et des poètes antiques, la vie des anonymes de l'Urbs et des provinces a quelque chose d'étrangement troublant, parce qu'on sort des livres d'Histoire pour toucher à l'humain, à tous ces hommes et toutes ces femmes dont le nom n'est pas parvenu jusqu'à nous mais qui ont contribué à faire la grandeur de Rome, à la façonner. J'aurai l'occasion d'aborder petit à petit une multitude de sujets touchant à la vie de tous les jours, tant celles des nobles que du peuple. Mais pour commencer, j'ai décidé de parler de la domus. Cela paraît logique : après tout, c'est bien entre les quatre murs qui nous servent de maison, témoins de notre quotidien, que se déroule la plus grande partie de notre existence !  


Pièce romaine - cabane de Romulus.
Dans la péninsule, l'habitation primitive italique avait la forme d'une hutte ronde en torchis, surmontée d'un toit conique en branches recouvertes de chaume. C'est ainsi que la légende présente la cabane occupée par Romulus, sur le Palatin. A Rome, certains temples, comme celui de Vesta, reproduisent d'ailleurs cette forme. Au fil du temps, l'accroissement de la population, l'urbanisation grandissante associées à l'enrichissement de toute une classe sociale supérieure, ont conduit à une diversification de l'habitat : d'un côté, la domus pour les plus aisés (à ne pas confondre avec la villa, habitation rurale à l'origine, devenue ensuite résidence de villégiature) et les insulae pour les plus pauvres.


Insula - maquette de Sebastia Giralt.

En effet, la population la plus modeste, à Rome comme dans le reste des grandes villes italiennes, n'habitaient pas dans une domus. A partir du IIème siècle avant J.C., les citadins les plus pauvres louaient généralement des appartement dans des constructions de quatre ou cinq étages (des immeubles appelés insulae). Les familles nombreuses s'y entassent, sur de petites surfaces ouvrant directement sur le bruit et l'agitation de la rue. Le plus souvent en bois, sans accès à l'eau, surpeuplés, ces bâtiments sont fréquemment la proie des incendies.  Cependant la majorité des gens, même issus de la classe moyenne et y compris dans les petites villes de province, possédaient leur propre maison. 

                                        Comme dans de nombreux domaines, les Romains se sont inspirés des Étrusques, dont les maisons, rectangulaires, possédaient un toit incliné vers l'intérieur et percé d'un trou carré, de façon à recueillir l'eau de pluie dans un bassin intérieur. Jusqu'à la deuxième guerre punique, l'habitat romain reprend peu ou prou cette configuration. Ainsi, également de forme rectangulaire, complètement tournée vers l'intérieur, la domus ne possède aucune fenêtre sur la rue - exceptée la porte, les rares ouvertures donnent sur les espaces intérieurs, et la lumière provient de l'ouverture du toit ou du jardin situé à l'arrière de la maison. Un vestibule conduit vers une pièce au plafond ouvert, l'atrium, cœur du foyer, au centre duquel se déversent, dans un bassin creusé dans le sol (l'impluvium), les eaux de pluie.


Atrium - photo Richard White.


Impluvium - photo Richard White.

                                           De petites pièces blanchies à la chaux, aux fonctions diverses, entourent l'ensemble. Derrière l'atrium s'ajoute un jardin (hortus), accentuant l'impression de fraîcheur et permettant la circulation de l'air et de la lumière. Il s'agit donc d'une demeure de plain-pied, et l'atrium, à cette époque, sert à tous les usages : cuisine, sanctuaire, salle à manger, salon de réception, bureau, etc. On y trouve le foyer et l'autel des Dieux domestiques (le laraire), et au fond, face à l'entrée, le lit conjugal. Toutefois, il n'a qu'un rôle symbolique, le couple occupant une autre chambre. Dans la plupart des cas, spartiate et purement fonctionnelle, l'habitation ne compte pratiquement aucun meuble, les murs sont nus et le sol est pavé de cailloux ou d'argile.


La domus républicaine - source : Richard Sennett.


                                           Aux alentours du IIème siècle, la demeure s'étend : le bureau du maître de la domus (tablinium) fait son apparition, séparé de l'atrium par des rideaux ou des panneaux de bois. Il est bientôt flanqué de deux annexes latérales (alae) où sont peut-être exposés les tableaux généalogiques et les imagines (bustes des ancêtres). De même, parmi les pièces supplémentaires, on trouve désormais une ou plusieurs salles à manger (triclinium) et une chambre à coucher (cubicula) parfois précédée d'une petite antichambre où dormait un esclave (procoeton).

Carnuntum, reconstitution de la chambre à coucher - photo Reinhold Behringer.

                                            L'atrium, désormais nettement séparé des autres pièces, s'ouvre parfois sur un étage, permettant d'accéder à d'autres chambres. La maison elle-même comporte désormais deux parties distinctes : en contrepoint à l'atrium et aux pièces disposées tout autour, l'hortus se développe pour devenir le péristyle. Petite remarque amusante : alors que les pièces situées à l'avant de la domus ont un nom latin (comme l'atrium), celles aménagées au fond (comme le péristyle) portent des appellations d'origine grecque - ce qui montre bien la façon dont les riches romains ont, petit à petit, imité les mœurs grecques, réputées plus raffinées... Des colonnes de marbre supportant le toit entourent le jardin, décorés de statues et de fontaines et où sont fréquemment plantées des roses, des violettes et du lilas. Les jours d'été, la famille peut y prendre ses repas. Certaines sections de la domus sont parfois doublées - la maison du Faune à Pompéi comprenant par exemple deux atriums, deux péristyles, quatre tricliniums.


Péristyle - photo Flickr moacirpdsp.




Hypocauste - photo Flickr EmPemm.
La maison, plus spacieuse, devient aussi plus confortable. Reliée à l'eau courante, elle est désormais munie de toilettes (latrinae), qui donnent sur la chaussée et sont souvent semi-publiques (les passants payent pour les utiliser), et parfois même de thermes privés, dans les demeures les plus riches. De même, certaines maisons ont le chauffage central - c'est l'hypocauste, système de canalisations passant sous le sol, et permettant d'atteindre des températures de 30°C ! Dans le Nord de l'Italie et dans les provinces les plus septentrionales de l'Empire, des techniques ingénieuses permettent également à l'air chaud de circuler dans les murs. Cependant, la grande majorité des Romains se chauffent avec des poêles ou des braseros. Les meubles, autrefois faits de bois grossier, sont maintenant fabriqués dans des matériaux rares et précieux (bronze, marbre, argent...). Ils restent cependant peu nombreux, se limitant aux lits, tables, coffres et chaises. On apporte également plus de soin à la décoration, avec des murs ornés de fresques, des sols recouverts de mosaïques en adéquation avec l'usage auquel est destinée la pièce, des plafonds lambrissés, etc.


Taberna - photo Sebastia Giralt.
Par ailleurs, si la porte demeure toujours la seule ouverture de la domus romaine sur la rue, elle est désormais souvent attenante à une ou plusieurs pièces, percées d'une large baie aux volets en bois, donnant directement sur la rue, et fermées par un comptoir à mi-hauteur : ce sont des boutiques (tabernae), que le propriétaire peut faire exploiter par un esclave en son nom ou louer, à ses clients par exemple. Dans le premier cas, elle sera reliée à la partie privative de la domus, et indépendante dans le second.






En guise de conclusion, je vous propose une vidéo, trouvée sur le site : www.ancientvine.com, qui vous invite à une visite en 3D d'une domus romaine. Moi, en tous cas, je m'y crois !


lundi 21 mai 2012

Les affranchis.

                                      La dernière fois, j'avais souligné que l'une des particularités de la société romaine résidait dans la perméabilité des différentes classes qui la composent. Ainsi, contrairement aux autres sociétés antiques, elle ne fait pas de l'esclavage une condition irrévocable, et chacun peut aspirer à s'en extirper. Tel un scénariste hollywoodien de série télé rompu à la technique du cliffhanger, j'avais préparé le terrain pour ce nouveau billet, qui va traiter des affranchis. (liberti)


PROCÉDURES DE L’AFFRANCHISSEMENT.


                                      Le terme affranchissement est la traduction du latin "manumissio" de "manus" (la main) et "emittere" (laisser partir). Outre le cas d'un esclave rachetant sa liberté, il peut également être affranchi par son propriétaire. Le plus souvent, les dispositions sont prises par testament - c'est le cas pour Tiron, l'esclave de Cicéron dont j'ai déjà parlé. Mais le maître peut aussi le faire de son vivant :

- soit en inscrivant l'esclave, au moment du cens, comme personne sui juris (qui ne dépend que d'elle-même). C'est la manumissio census.

- soit devant un magistrat. Se tient alors un simulacre de procès, au cours duquel le maître feint d'administrer une dernière correction à l'esclave. Le magistrat touche alors la tête de ce dernier avec une baguette (vindicta) en proclamant : "Je dis que cet homme est libre." C'est la manussio vindicta.

                                         Sous l'Empire, le prince peut également décréter l'affranchissement d'un ou plusieurs esclaves - comme le fera Néron. Au fil du temps, le nombre des affranchis n'a cessé d'augmenter. Et pour cause : l'intérêt du maître saute aux yeux ! Certes, il doit payer une taxe de 5% de la valeur de l'esclave, mais l'homme nouvellement affranchi doit désormais subvenir à ses propres besoins tout en restant cependant attaché à son ancien maître (nous allons en reparler plus bas). Auguste promulgue d'ailleurs plusieurs lois visant à freiner le phénomène, en réglementant l'âge minimum du maître et de l'esclave concernés ou en limitant le nombre d'esclaves que l'on peut affranchir par testament.

Pièce romaine représentant le pileus.

                                         Un fois affranchi, notre homme coiffe le pileus, un bonnet pointu symbolisant la liberté du citoyen. Il intègre par ailleurs la famille élargie de son ancien maître, en adoptant  son prénom et son nom, auquel il adjoint comme surnom son nom d'esclave. Pour reprendre l'exemple de Tiron, esclave de Marcus Tullius Cicero, il prend donc le nom de Marcus Tullius Tiro. Les femmes, quant à elles, portent le nom de leur ancien maître au féminin. (Voir l'article sur l'onomastique - lien).

STATUT DE L'AFFRANCHI.


                                        Si les affranchis (liberti) sont d'anciens esclaves, il faut cependant distinguer leur statut de celui des citoyens nés libres (ingenui). Ils sont bien citoyens romains et, à ce titre, disposent du droit de vote (jus suffragii), mais l'accès aux magistratures (jus honorum) leur est fermé. Ils n'ont pas le droit d'intégrer l'armée, du moins jusqu'à Marius. Ils ont également la possibilité de remplir des fonctions religieuses au sein des serviri augustales, un collège dédié au culte de l'Empereur et exclusivement composé d'anciens esclaves, ou servir au sein des cohortes des vigiles (équivalent de nos sapeurs pompiers). Leur mariage n'est pas reconnu par la loi : comme les esclaves, ils vivent en contubernium (cohabitation).

                                         Professionnellement, certains font rapidement fortune, notamment en s'installant comme commerçants. Du reste, les Sénateurs n'ayant pas le droit d'exercer une activité marchande, ils ont souvent recours à d'anciens esclaves pour gérer leurs affaires en tant que prête-noms. Certains affranchis sont également médecins, architectes, précepteurs... ou remplissent des fonctions administratives au niveau local, ou auprès de l'Empereur. Citons le cas de Claude, qui s'entoure d'affranchis et les nomme notamment à la direction des bureaux impériaux (Hadrien rompra avec la tradition, confiant ces postes à des chevaliers.). Ces situations prestigieuses offrent également de belles opportunités financières : ainsi, la fortune de l'affranchi Narcisse, justement proche de Claude, est-elle estimée à 400 000 millions de sesterces, ce qui en fait l'homme le plus riche de son temps.

Plaque en l'honneur d'Epaphrodite, affranchi impérial de Claude. (Photo Flickr : Nick in exsilio)

                                        En règle générale, les affranchis sont méprisés pour leur origine, considérés comme de vulgaires et grossiers parvenus (voir "Le Satyricon" de Pétrone) , et on leur renvoie en permanence leur passé d'esclaves à la figure. Pourtant, rares sont les citoyens romains qui peuvent se targuer de ne pas compter d'esclaves dans leur ascendance. Deux exemples au hasard : le poète Horace ou, plus édifiant encore, l'empereur Pertinax. Ce qui démontre que, si les portes de l'ascension sociale demeurent fermées aux affranchis, il n'en est pas de même pour leurs enfants qui peuvent prétendre aux mêmes postes que n'importe quel citoyen, et sont libérés de toute obligation servile envers l'ancien maitre de leur père, bien qu'ils demeurent ses clients. A ce titre, l'affranchissement apparaît comme une sorte d'étape intermédiaire entre la servitude et la citoyenneté.

Pièce de monnaie à l'effigie de l'empereur Pertinax. (Photo : Portable Antiquities)

DEVOIRS DE L'AFFRANCHI.


                                        Mais si tous les liens ne sont pas rompus entre l'affranchi et son ancien maître, quelle est donc la relation qui les unit désormais ? Tout d'abord, l'affranchi reste à la disposition de son ancien propriétaire et, dans les faits, travaille souvent toujours pour lui. Il lui doit certaines corvées (operae), et une partie de son testament lui revient. Au-delà de ça, il est désormais le client de son ancien maître - qui devient son patron. Et voilà bien une particularité de la société romaine : le clientélisme qui régit les rapports entre les différents protagonistes. Concrètement, cette relation patron-clients, basée sur la confiance et le respect des engagements, ne se limite pas aux affranchis et à leurs anciens maîtres, puisque, à partir de la fin de la République, elle englobe une grande partie de la plèbe et de la classe moyenne.  Si l'on en croit l’historien grec Denys D'Halicarnasse, le clientélisme serait une invention de Romulus. ("Antiquités Romaines" - Livre II IX.2) Puisque cet article traite des affranchis, nous allons les prendre en exemple pour illustrer le concept. (Et hop ! D'une pierre, deux coups !)

                                        Le patron (patronus, dérivé de pater, le père) incarne, comme le nom l'indique, une sorte de figure paternelle : il doit assistance à ses clients, veille à leur carrière, leurs affaires et les soutient en cas de problème judiciaire (il peut par exemple leur servir d'avocat). A l'origine, il leur offrait un repas quotidien (sportule), ultérieurement remplacé par une petite somme d'argent - environ deux sesterces par jour. Il se manifeste également lors d'occasions spéciales, en prenant par exemple en charge les frais d'un mariage, en donnant des places pour un spectacle dont il est l'organisateur ou encore en offrant des cadeaux pour des célébrations comme le nouvel an. A noter qu'un patron peut lui-même être le client d'un homme plus influent - seul l'Empereur n'est le client de personne.

                                        En retour, son client (cliens) a une obligation de loyauté envers lui. Régulièrement, tôt le matin, le client rend visite à son patron pour le saluer en signe de respect (c'est la salutatio). Il est reçu dans une pièce prévue à cet effet et située derrière l'atrium, et c'est le moment opportun pour placer une requête, ou discuter des affaires en cours. Ensuite, le patron est escorté par l'ensemble de sa clientèle à travers la ville, jusqu'au forum ou aux thermes (adsectatio). Une manière de rouler les mécaniques autant que d'impressionner les adversaires politiques en étalant l'appui dont on peut se prévaloir... Dans le domaine politique justement, le client doit lui apporter son soutien lors des élections, fait campagne et vote pour lui.  Il doit s'abstenir de toute action en justice contre son patron, et il est par ailleurs interdit aux deux hommes de témoigner l'un contre l'autre lors d'un procès. Signalons qu'un client peut avoir plusieurs patrons - ce qui peut générer quelques conflits d’intérêt, et obliger notre homme à courir d'un quartier de la ville en l'autre, pour présenter ses hommages à tout le monde...

Stèle représentant un couple d'affranchis - British Museum. (Photo : X. de Jauréguiberry)

Conclusion. 


                                      A Rome, l'esclavage n'est pas un statut définitif : par décision de son maître ou en rachetant sa liberté, un esclave peut devenir un affranchi. Ce qui ne signifie pas qu'il est sorti du sable ! Il n'est plus un esclave, mais pas encore un citoyen à part entière puisqu'il ne jouit pas des mêmes droits que les ingenui : une situation floue, un entre-deux où il est toujours lié à son ancien propriétaire par une série d'obligations et où ses possibilités d'ascension sociale demeurent limitées - avant l'accession, pour ses descendants, à une citoyenneté pleine et entière.

jeudi 17 mai 2012

L'esclavage à Rome.

Fresque de Pompéi. En bas à gauche, un esclave aide un invité à se déchausser.


                                        La société romaine est divisée en classes sociales, fondées aussi bien sur la naissance que sur la fortune. Au sommet se trouve la noblesse, composée des chevaliers et des Sénateurs. Viennent ensuite la foule des citoyens nés libres, puis les affranchis et, à la base, les esclaves. Main d’œuvre invisible, multitude sans visage, les esclaves sont pourtant une composante essentielle de la vie économique romaine. C'est à eux que nous allons nous intéresser aujourd'hui.

Qui sont les esclaves ? 


                                        Concrètement, qui sont les esclaves ? Tout d'abord, les prisonniers de guerre (femmes et enfants principalement, les hommes étant généralement proprement zigouillés.). La politique de conquêtes menée par Rome permet de fournir de la main d’œuvre à moindre coût. Cet apport dépend de la situation extérieure et des guerres dans lesquelles Rome est engagée : relativement modeste jusqu'au IIème siècle avant J.C, il prend une importance considérable lorsque Rome entame son expansion en dehors de la péninsule italienne. Ainsi, en 168 avant J.C., Paul Émile vend 150 000 esclaves après la bataille de Pydna. (Troisième guerre de Macédoine.)     
                                        Seconde source : les étrangers rebelles. En 177 avant J.C., Tiberius Gracchus écrase une révolte en Sardaigne, et fait tant de prisonniers que les marchés romains sont submergés d'esclaves. A tel point que "sardi venales" (sardes à vendre) devient une expression courante pour désigner des produits abondants et bon marché - l'équivalent de notre "made in china", en quelque sorte !
                                        Parmi les esclaves, on trouve également des criminels, citoyens nés libres mais condamnés par la loi. Par exemple, celui qui ne payait pas ses dettes était sanctionné par la capitis deminutio maxima (la déchéance complète des droit civiques) et perdait donc son statut d'homme libre. Enfin bien sûr, on pouvait naître esclave, puisque la condition était héréditaire. C'est le cas de la majorité des esclaves, et en particulier sous le règne d'Auguste, marqué par la pax romana (paix romaine), qui tarit l'apport dû aux guerres.

                                        Les esclaves étaient vendus sur la place publique ou dans des boutiques spécialisées. Le marchand indiquait pour chaque "lot" ses origines, ses aptitudes, ses qualités. Les prix variaient évidemment considérablement, et les acheteurs se montraient méfiants : les vendeurs avaient en effet la réputation de tromper les clients sur la valeur de la marchandise. On pouvait également louer des esclaves auprès de commerçants spécialisés. (on peut considérer que les gladiateurs entrent dans cette catégorie : voir l'article sur la gladiature - lien.)

"Vente aux enchères d'esclaves" - Tableau de J.L. Gérome.

Conditions de vie des esclaves.


                                        Au début de l'Empire, on estime que les esclaves représentent 1/3 de la population totale, et on avance même le chiffre des 2/3 de la population de Rome à certaines périodes. Rendez-vous compte : c'est énorme ! Et ce n'est pas sans effrayer quelque peu les Romains : les Sénateurs avaient notamment envisagé d'imposer aux esclaves une tenue permettant de les différencier du reste des habitants, mais ils ont finalement renoncé en comprenant que cela ne ferait que mettre en lumière leur nombre... En tous cas, vous imaginez bien que les conditions de vie des esclaves ne sont pas homogènes : quoi de commun, en effet, entre un esclave trimant dans les mines, l'esclave d'un plébéien et un pédagogue chargé de l'éducation des enfants d'un Sénateur ? Encore faut-il prendre en compte la personnalité du maître, qui peut se montrer bon et juste ou, au contraire, d'une grande cruauté. De manière générale, les esclaves envoyés dans les mines ou travaillant sur les grandes propriétés agricoles connaissent une vie particulièrement rude, tandis que ceux employés au domicile de riches particuliers ont une existence correcte, parfois même plus agréable que celles des citoyens les plus pauvres.
                                        On distinguait deux catégories d'esclaves : les servi publici appartenant à l'état, et les servi privati, beaucoup plus nombreux, possessions des particuliers. Si les Romains les plus riches peuvent posséder plusieurs milliers d'esclaves, même le citoyen le plus pauvre en possède au moins un ou deux. L'ensemble des esclaves d'une maison constitue une familia, qualifiée de rustica ou urbana selon qu'elle vit à la campagne ou à la ville. Ainsi, un romain résidant en ville et jouissant d'une propriété à la campagne possédera-t-il une familia urbana, et une familia rustica.

A la campagne.


Mosaïque montrant deux esclaves au travail.
Si l'on excepte les esclaves envoyés dans les mines, véritables forçats mourant rapidement d'épuisement, ou ceux employés comme rameurs sur les galères et dont le sort ne vaut guère mieux, les esclaves travaillant à la campagne sont sans doute les moins bien lotis. Le maître n'est pas tenu de le rétribuer, la nourriture est rare et frugale, et le logement n'est, au mieux, guère plus qu'un réduit miteux, où ils peuvent même être enchaînés. La fuite est hasardeuse, et sévèrement punie. Le maître, cependant, va rarement jusqu'à faire tuer ses esclaves : il y perdrait de l'argent. Malades ou devenus trop âgés pour travailler, les esclaves sont chassés du domaine et condamnés à l'errance et la mendicité. Sur la propriété, ils effectuent tous les travaux nécessaires à l'exploitation d'un domaine agricole, mais fabriquent également les outils, tissent les étoffes, produisent le pain, etc. Les fermes vivent généralement en autarcie, subvenant à tous leurs besoins. La superficie des terres oblige le propriétaire à y employer une main d’œuvre abondante, et il ne connaît pas toujours tous ses esclaves : il n'exploite pas toujours directement son domaine, mais a recours aux service d'un intendant (villicus). Lui-même esclave, il doit rendre des comptes au maître et se montre souvent plus sévère encore vis-à-vis des autres esclaves.


En ville.


Esclave en cuisine - dessin de B. McManus.
Dans l'ensemble, le sort des esclaves en ville, et à Rome en premier lieu, est bien meilleur : ils sont mieux traités et leurs occupations sont souvent moins pénibles. Prenons le cas des esclaves d'un noble romain. Ils sont supervisés par un surveillant ou directement par la maîtresse de maison. S'ils remplissent évidemment les tâches liées à l'entretien de la domus (ménage, lessive, cuisine...), certains sont attachés plus particulièrement à la personne du maître ou de la maîtresse : ils les accompagnent aux thermes, sont chargés de les coiffer, raser Monsieur ou maquiller Madame, ou de les servir à table. En fonction de ses capacités intellectuelles, un esclave peut être affecté à l'administration de la maison (trésorerie, secrétariat, etc.). Pour peu qu'il ait une certaine éducation et soit originaire d'une région considérée comme civilisée (comme la Grèce), un esclave pourra connaître un sort enviable, s'occuper par exemple des enfants, les accompagnant ou prenant en charge leur instruction. D'autres, dotés d'un talent artistique (musiciens, danseurs, etc.) sont achetés pour distraire leurs propriétaires - tout comme ceux possédant des traits physiques ou mentaux particuliers, comme les nains, les idiots, etc. Bien sûr, il n'en est pas de même dans les maisons plus modestes, mais comme je l'ai dit, même un simple citoyen possède au moins un ou deux esclaves.

Des esclaves œuvrant à la coiffure de leur maîtresse.

Au service de l’État.

                                        Les servi publici, quant à eux, sont la propriété de l’État. Ils sont affectés aux tâches dévolues aux services municipaux, à Rome comme dans les villes de province. Ils effectuent les travaux de voirie, l'entretien du service des eaux, des bâtiments publics, servent en tant que pompiers ou, parfois, sont employés aux tâches administratives. Ils sont à rapprocher des esclaves impériaux, appartenant non pas à l’État mais à la famille impériale.


Les esclaves et le droit.


                                        Employé par un particulier ou appartenant à l’État, un esclave a une existence légale mais aucun droit civil : il est considéré comme une chose (res) ou un outil (un outil doté de la parole, nous dit Varron dans son "De Re Rustica") Ainsi, il n'a pas de nom, mais se voit attribué un surnom en rapport à ses origines ou ses caractéristiques physiques, par exemple. (voir l'article sur l'onomastique : lien). Cependant, le statut des esclaves change au fil du temps, et leur condition évolue considérablement. Malgré tout, ça n'en fait pas une sinécure ! Les femmes subissent fréquemment des abus sexuels. Il peut néanmoins arriver qu'une esclave soit affranchie et épouse son ancien maître. En ce qui concerne le mariage entre esclaves, il n'a aucune valeur légale, et les conjoints peuvent être séparés, comme lors d'une vente. L'union peut néanmoins être acceptée par le maître, et elle porte alors le nom de contubernium (cohabitation), mais les enfants, déclarés illégitimes, seront les esclaves du maître.

L'esclave rebelle - statue de Michelange.

                                        Dans la sphère privée, les châtiments sont administrés de façon arbitraire. Néanmoins, sous l'Empire, il devient interdit de tuer ou de se débarrasser d'un esclave malade. De même, des lois sévères sont votées pour punir les abus physiques comme la castration. Antonin Le Pieux promulgue une loi imposant à un maître maltraitant un esclave de le vendre, et il autorise même les poursuites en cas d'assassinat, avec des peines identiques à celles encourues pour le meurtre d'un homme libre - on progresse ! Il n'empêche que certains maîtres n'hésitent pas à économiser sur les vêtements et la nourriture de leurs esclaves. Néanmoins, dans l'ensemble, il semble que les esclaves aient été bien traités. On cite souvent l'exemple de Julie, fille d'Auguste, qui aurait violemment frappé sa coiffeuse (ornatrix) parce que celle-ci lui avait tiré les cheveux. Certes, mais la mise en exergue de cet incident par les auteurs antiques irait plutôt dans mon sens : pourquoi insister si l'évènement n'était pas exceptionnel ? Au contraire, de nombreux témoignages tendent à prouver que les esclaves étaient souvent considérés comme faisant partie intégrante de la famille, qu'ils étaient soignés (certains nobles allaient jusqu'à offrir des cures en Égypte à leurs esclaves malades), aimés (la relation entre Cicéron et son secrétaire, Tiron, est à ce titre remarquable), pleurés après leur mort (des sépultures en attestent). En retour, les esclaves se montraient attachés à de tels maîtres. 
                                        Dans la sphère publique, un esclave ayant commis un délit comparaît devant les tribunaux ordinaires, et les sanctions sont lourdes. (le fouet par exemple). En cas de condamnation à mort, il subit le supplice infamant de la croix. Si un esclave assassine son maître, tous les esclaves de la maisonnée sont considérés comme coupables et condamnés à mort.

Médaillon d'esclave romain.

Conclusion.

 
                                        En Occident, l'esclavage disparaît progressivement, pour laisser la place au servage - c'est pas la joie mais c'est déjà une amélioration ! Si Rome, comme la plupart des civilisations antiques, est une société esclavagiste, il est à noter qu'elle ne fait pas de cet état une situation irrévocable. Ainsi, un esclave peut échapper à son sort, soit en rachetant sa liberté s'il a fait suffisamment d'économies (grâce au peculium), soit s'il est affranchi. Et ça tombe bien, puisque c'est justement le thème que j'aborderai prochainement ! (Tu parles d'une coïncidence...)

lundi 14 mai 2012

La toge et le glaive : pourquoi ce nom ?

                                        Cela fait maintenant plusieurs semaines que je tiens ce blog, et le nombre de consultations est encourageant. J'en profite d'ailleurs pour remercier ceux qui me lisent - ça fait toujours plaisir de savoir que l'on n'écrit pas seulement pour soi ! Mes derniers articles étaient "costauds", et centrés sur les jeux dans la Rome Antique. Je clos provisoirement le sujet pour un billet beaucoup plus court, mais néanmoins fondamental. J'ignore comment vous êtes arrivés sur cette page : soit vous êtes un de mes fidèles lecteurs (merci - encore une fois !) et vous êtes venus ici directement, soit vous avez cliqué sur un lien, sur un moteur de recherche. Dans ce cas, vous n'avez peut-être pas remarqué le nom de ce blog : la toge et le glaive. Et maintenant, vous vous demandez sans doute pourquoi j'ai choisi ce titre... Oh, certes : c'est joli, et ça a le mérite d'indiquer clairement de quoi l'on va parler. A priori, ce n'est pas un blog de mode ou de recettes de cuisine (quoi que : les blogueurs peuvent nous surprendre !) Pour la toge, on pense évidemment aux sénateurs. Quant au glaive, pas de quoi renverser une charrette : c'est celui des soldats, des légionnaires Romains. Jusque là, j'ose espérer que vous l'aviez deviné. Mais il y a encore autre chose derrière cette jolie formule que, du reste, je n'ai pas trouvé toute seule. J'aurais bien aimé, mais non ! Cela dit, j'estime que je n'ai pas à rougir puisque je l'ai empruntée à un type plutôt doué question phrases chocs : Cicéron lui-même, excusez du peu.

                                        Là, vous seriez en droit de vous dire : "franchement, celle-là, elle ne doute de rien !" Évidemment, se placer sous le patronage de quelqu'un comme Marcus Tullius Cicero, ça vous met direct une certaine pression. Mais en réalité, je n'ai pas vraiment choisi ce nom en hommage au grand orateur ; j'avoue que je n'apprécie pas forcément le bonhomme. Par contre, reconnaissez que "ça pète", comme on dit vulgairement (et là, vous commencez à me croire quand je dis que la formule n'est pas de moi...) Pour être honnête, j'avais envisagé plusieurs autres noms, mais aucun n'avait autant d'allure que celui-là ! Pour autant, ce n'est pas tant cette (excellente) raison qui a dicté mon choix que le sens profond, la forte symbolique de ces quelques mots : voilà ce qui m'a séduite dès que je suis tombée sur cette phrase, au fil de mes lectures. (Car je lis Cicéron, et l'antipathie pour l'homme n'exclue pas une certaine admiration pour son œuvre.) La question se pose alors : d'où vient ce "la toge et le glaive" ? Et qu'est-ce que ça recouvre exactement ?    

                                        Le titre de mon blog fait donc référence à une citation de Cicéron : "cedant arma togae". Il s'agit du premier hémistiche d'un vers tiré de "De officiis" (I, 77), et  la phrase dans son intégralité est la suivante :
"Cedant arma togae, concedat laurae linguae."
Soit : Que les armes le cèdent à la toge, les lauriers à l'éloquence.
Cicéron exprime ici l'idée que le gouvernement militaire doit s'incliner devant le gouvernement civil, et que de la même façon, les victoires d'un général ne doivent pas prendre le pas sur l'éloquence de l'orateur.


Buste de Cicéron.

                                        Disons-le tout net : la modestie n'était pas le principal trait de caractère de ce brave Cicéron. Lorsque, dans "De officiis" (Des devoirs), il revient sur son consulat, c'est pour dresser son propre panégyrique dans une sorte d'auto-célébration surprenante. A sa décharge, il faut reconnaître qu'il a eu fort à faire durant sa magistrature, entre les scandales politiques, les manigances du parti des populares - parmi lesquels un certain Jules César - et les complots, jusqu'à la conjuration de Catilina en point d'orgue. Cela dit, on se moquait déjà de sa vanité et de son égocentrisme dans l'Antiquité. Juvénal lui prête ainsi cet autre vers, particulièrement ridicule et l'on imagine aisément notre ancien consul, tout gonflé de sa propre importance, bombant le torse en déclamant :
 "O fortunatam natam me consule Romam !"
("Ô heureuse Rome, née sous mon consulat !" - rien que ça.) Tempérons tout de même ce jugement sévère en citant Jules César, selon qui Cicéron avait plus fait pour Rome que tous les généraux réunis (c'est quand même Jules qui parle, ce n'est pas n'importe qui !) car "il y a plus de grandeur à étendre les limites du génie romain qu'à repousser les frontières de l'empire." On choperait la grosse tête pour moins que ça. La citation de César nous est rapportée par Pline, qui disait de Cicéron qu'il était "le père de l'éloquence et des lettres latines". Et franchement, je ne connais personne qui oserait contredire cette opinion. Vingt siècles plus tard, on connaît encore la réputation d'orateur de Cicéron, et la fluidité de ses textes ne cesse de charmer ceux qui s'y plongent - en latin ou en Français, pour peu que la traduction soit bonne. Il n'y a qu'à lire quelques uns de ses discours ou de ses essais pour se convaincre qu'effectivement, l'homme excellait dans l'art de la rhétorique.

                                        Voilà donc pourquoi le choix de ces cinq petits mots - la toge et le glaive - s'est imposé à moi : l'idée sous-jacente est forte, et l'auteur est sans nul doute l'une des figures les plus marquantes de la Rome Antique. Il ne me reste qu'à me montrer digne d'un tel titre : sans prétendre égaler Cicéron, j'essayerai au moins de me montrer à la hauteur...

vendredi 11 mai 2012

Les gladiateurs : Partie 2.



                                    Dans cette seconde partie, je propose de vous indiquer quelques éléments de la vie des gladiateurs, avant de clore le chapitre par une brève histoire de la gladiature. Encore une fois, n'hésitez pas à vous manifester par mail pour toute remarque.

VIE DES GLADIATEURS.

                                       A nouveau, l'image de gladiateurs esclaves, enfermés dans les ergastules et poussés dans l'arène, contraints de combattre jusqu'à la mort devant une populace sadique, avide de voir couler le sang, est bien éloignée de la réalité. Tout d'abord, s'il y a bien des esclaves et des prisonniers parmi les gladiateurs, on compte aussi un nombre non négligeable d'hommes libres, ayant volontairement épousé la carrière. (Voir ci-dessous) Si l'on écarte les explications psychologiques à deux sous (goût du risque, envie d'en découdre, etc.), il existe d'autres raisons susceptibles de motiver un tel choix : l'argent et la gloire ne sont pas les moindres. Il y a, bien sûr, la prime touchée par le gladiateur volontaire lors de son engagement. Mais tout combattant peut espérer devenir une star de l'arène, et gagner de véritables fortunes. De plus, s'ils sont méprisés et considérés comme la plus basse engeance, les gladiateurs sont pourtant tout autant admirés pour leur bravoure et leur courage, et ils affolent les foules : ils ont leurs fans, leur groupies (y compris parmi les femmes de l'aristocratie romaine), des produits dérivés à leur effigie (lampes, médaillons, céramiques, peintures...), leurs noms tagués sur les murs de la ville... Mais même pour la majorité des gladiateurs anonymes, la vie est rude mais finalement pas si pénible comparé à celle d'un esclave lambda, souvent faite d'un labeur pénible et humiliant. De plus, un combattant particulièrement vaillant peut espérer gagner la liberté : en effet, il pouvait se voir décerner par l'editor le rudius, glaive de bois symbolisant son affranchissement.

Lampe à huile représentant un combat de gladiateurs.

Graffiti de Pompéi.

                                        S'il existe des troupes itinérantes assez médiocres, la plupart des gladiateurs, une fois engagés, rejoignent une familia gladiatorum - l'ensemble des habitants du ludus où ils vivent. C'est dans les murs de cette école de gladiateurs qu'ils seront entraînés, formés au maniement des armes par un doctore - généralement un ancien gladiateur. Lorsque le nouveau gladiateur arrive dans le ludus, il est d'abord provocator, avant de se spécialiser : le laniste lui attribue ensuite une armatura, en fonction de ses aptitudes physiques. A l'entraînement, les hommes luttent les uns contre les autres ou frappent sur un pilum, sorte de pilier en bois destinés à recevoir coups d'épée ou de bouclier. Les gladiateurs sont nourris, logés sur place, dans des petites cellules étroites qu'ils occupent avec leur famille. Les femmes et les enfants travaillent certainement aussi au sein du ludus, et les gladiateurs ont donc souvent une véritable vie de famille.  Ils bénéficient aussi des soins d'un unctor (masseur) et d'un médecin en cas de blessure. Plus qu'un geste humanitaire, il s'agit de préserver l'investissement que représente un combattant : au prix de l'homme lui-même s'ajoute celui de son entretien et de sa formation, et il ne s'agit pas de gaspiller tout cet argent en le laissant tomber malade ou mourir bêtement à cause d'une blessure infectée !

Photos de la galerie Flickr de Llee_wu.

Terrain d'entraînement des gladiateurs à Pompéi.

                                        Une dernière remarque sur le nom des gladiateurs : hommes libres ayant volontairement rejoint un ludus ou prisonniers de guerre, ils sont, de toutes façons, considérés comme des esclaves et, à ce titre, l'onomastique traditionnelle romaine ne s’applique pas à eux. On les désigne généralement par un surnom en référence à un héros de la mythologie ou un Dieu (Hermès, Ajax, Persée, Hercule...), à ses qualités ou ses caractéristiques physiques (le rapide, l'ours, la foudre), ou encore sa prestance  (le brillant, le petit, le sculptural, etc.)


ORIGINE ET ÉVOLUTION DE LA GLADIATURE.


Ménélas soutenant Patrocle.
                                        Quand on parle de gladiature, on pense immédiatement aux jeux du cirque de la Rome Antique. Et l'on commet déjà une double erreur : d'abord, les combats de gladiateurs se déroulaient en amphithéâtre (comme le Colisée ou les arènes de Nîmes, par exemple), et le phénomène ne s'est pas cantonné à l'Empire romain. En fait, la gladiature est attestée dans bon nombre de sociétés antiques, au fil des siècles : évidemment dans ces conditions, elle a connu une évolution que j'évoquerai ci-après.  A l'origine, la gladiature est intimement liée aux rites funéraires. Ainsi, la première trace littéraire se trouve-t-elle dans l'Iliade d'Homère (Chant XXIII) : lors des funérailles de Patrocle, Achille organise toute une série d'épreuves, dotées de prix variés. Parmi elles, de nombreuses disciplines olympiques sont représentées : course de char, course à pied, lancer de javelot, pugilat... Et un combat, opposant Ajax à Diomède. Leur engagement est volontaire : il s'agit de remporter le prix promis par Achille, tout en faisant honneur à son camp. Si le combat s'achève avant la mort d'un des protagonistes, ce n'est pas de leur fait, puisque c'est le public qui décide de son arrêt. Ce type de combats, attesté dans bien d'autres civilisations antiques autour de la Méditerranée, a été représenté sur les fresques ornant certaines tombes : des hommes armés s'affrontent, sous l’œil d'un arbitre, au son de flûtes. De là, ces rites funéraires s'implantent en Italie, où ils sont adoptés par les Étrusques, puis par les Romains.

                                        Le premier combat de gladiateurs à Rome a lieu en 264 avant J.C., lors des funérailles de D. Junius Brutus. Il oppose alors 3 paires de gladiateurs. A Rome, les notables comprennent vite que la foule apprécie ces spectacles, et qu'il y a peut-être un coup à jouer... Pourquoi ne pas s'en servir pour accroître leur popularité, et favoriser leur ascension politique ? Dès lors, les magistrats et candidats offrent au peuple des munera (combats de gladiateurs - singulier munus), et le spectacle devient courant dès le Ier siècle avant J.C, malgré le coût exorbitant. Il faut dire qu'on ne se contente plus de quelques combats : César, en 65 avant J.C. offre pas moins de 640 gladiateurs lors des jeux qu'il organise ! Tu parles d'une inflation... Les grandes familles romaines prennent également la tête des grands ludi : César, toujours lui, possédait par exemple 5000 gladiateurs à Capoue. Dans ces conditions, il pouvait bien se fendre de 320 paires de combattants...

                                         En 310 avant J.C., les Samnites, guerriers dotés d'un splendide équipement militaire ornés d'or et d'argent, sont vaincus par les Romains et leurs alliés les Capouans. Si les Romains consacrent les armes des vaincus aux Dieux, les Capouans sont nettement plus drôles : ils se servent de ce joli butin pour armer des gladiateurs, qui combattent lors de banquets - histoire de se payer la tête de leurs ennemis. La gladiature sort donc pour la première fois du cadre des rituels funéraires (et, reconnaissons-le, c'est déjà plus festif !) De plus, ces gladiateurs portant les armes des ennemis vaincus sont rapidement appelés "Samnites" : c'est l'apparition de la première armatura (équipement ou panoplie). Vers le IIIème siècle avant J.C. suivront les gladiateurs "Gaulois", puis les "Thraces" un siècle plus tard - dotés d'un équipement spécifique - au fur et à mesure des conquêtes romaines. Ces combattants sont souvent rassemblés sous le nom de "gladiateurs ethniques."
                                         Nous l'avons dit, les gladiateurs combattent par paires. A cette époque, elles sont constituées de gladiateurs identiques - un Gaulois contre un Gaulois, un Thrace contre un Thrace. Cette "gladiature ethnique" correspond aux grandes conquêtes romaines, et ce n'est sûrement pas un hasard. Ces combats, au-delà de leur aspect rituel lorsqu'ils ont lieu lors de funérailles, revêtent une lourde signification patriotique : ce sont en effet les barbares vaincus qui sont obligés de se donner en spectacle pour divertir les Romains, rappelant leur défaite et, du même coup, la puissance de Rome. La gladiature connaît alors un essor certain : le public, avide de ces combats, est toujours plus exigeant, et il  faut toujours plus de combattants. Par ailleurs, les gladiateurs ne sont plus des volontaires, mais bien des prisonniers de guerre ramenés des territoires, toujours plus éloignés, conquis par Rome.

Statue de Spartacus, Musée du Louvre. (Photo : Urban)

                                         C'est dans ce contexte, en 73 avant J.C., qu'un certain Spartacus devient gladiateur. Vraisemblablement issu de l'aristocratie, ce thrace est un prisonnier de guerre, acheté avec un lot d'autres esclaves par un laniste (propriétaire d'une écurie de gladiateurs) de Capoue, dont il intègre le ludus. Or, Spartacus refuse de se soumettre à son sort et déclenche une révolte, entraînant avec lui plusieurs de ses frères d'armes. Après avoir neutralisé les gardes du ludus, les hommes s'enfuient et attirent bientôt à eux d'autres esclaves. Rapidement, la petite troupe de fugitifs s'est transformée en une véritable armée de plusieurs dizaines de milliers d'hommes, bien décidés à en découdre avec les Romains. Tous ne sont pas de redoutables combattants. Pourtant, entraînés par les gladiateurs, ils tiendront tête à Rome pendant plus de deux ans...
                                         Certes, Rome avait déjà connu des révoltes d'esclaves (guerres serviles, 139 et 104 avant J.C.), mais elles s'étaient cantonnées à la Sicile. Or, non seulement cette fois, les rebelles sont des gladiateurs, armés et dangereux, mais en plus le soulèvement a eu lieu en Italie, sur le continent ! Le Sénat, pourtant, ne prend pas immédiatement la mesure de la crise. Les échecs successifs de l'armée Romaine face à Spartacus et ses hommes, la menace directe qu'ils font peser sur Rome : tout cela constitue un véritable choc pour les Romains, qui prennent conscience de la folie que représente le fait de regrouper des esclaves, armés et de entraînés à tuer. Inévitablement, la mort de Spartacus et l'extinction de la révolte entraîne une réforme en profondeur de la gladiature.

                                         Malgré tout, les combats de gladiateurs continuent à gagner en popularité, et le public est toujours plus exigeant : il veut du spectaculaire, du grandiose ! Le regard même que les Romains portent sur les gladiateurs en général, nous l'avons dit, est lui-même ambigu : s'ils sont méprisés, si leur condition les place au dernier rang des esclaves, ils sont en même temps admirés pour leur bravoure. Le peuple demande des affrontements toujours plus originaux, ce qui conduit les lanistes à offrir des combats de meilleure qualité, et à développer de nouvelles armaturae, plus techniques. Ainsi, les gladiateurs sont mieux armés et mieux entraînés - ce qui ne fait qu'accroître le danger... Comment résoudre ce paradoxe ?

                                         C'est de l'enthousiasme même des Romains pour la gladiature que vient la solution, les spectateurs devenant les acteurs de leur passion. La solution trouvée par les Romains est finalement assez simple, et c'est sous le règne d'Auguste que l'on assiste à l'émergence de gladiateurs volontaires - comme aux origines de la discipline, soit dit en passant. Concrètement, cela signifie que n'importe quel homme pouvait s'engager dans la carrière de gladiateur, qu'il soit patricien, plébéien, affranchi, etc. Ce faisant, il renonçait à ses droits civiques et devenait, pour quelques années, l'esclave d'un laniste, tombant au plus bas dans l'échelle sociale. Un contrat était signé entre notre volontaire et le laniste, qui lui versait une prime pour son engagement. Ce type de gladiateurs est appelé auctoratus (celui qui se vend).

                                          Ainsi, la révolte de Spartacus et l'engouement du public pour la gladiature ont conduit à cette double évolution : gladiateurs volontaires et nouvelles armaturae, plus techniques. Petit à petit les gladiateurs ethniques disparaissent ou se spécialisent et les paires de combattants changent également : si certains gladiateurs affrontent toujours des combattants identiques (deux equites ou deux essedarii), il existe désormais des paires dissemblables. Ainsi, le couple le plus populaire sous les Julio-Claudiens est-il celui qui oppose le mirmillon au thrace. Apparait également l'opposition hoplomaque -mirmillon puis, plus tardivement (sous Vespasien, 69 - 78), rétiaire-sécutor. Attesté dès le règne d'Auguste, il aura fallu attendre plusieurs décennies pour que le rétiaire trouve un adversaire à sa mesure, susceptible d'assurer le spectacle attendu par le public.

Reconstitution d'un combat rétiaire - secutor. (Photo : Ana Ovando)

                                         Cet armement plus hétéroclite, plus complexe, évoluant en fonction de celui de l'adversaire, et l'exigence d'un public demandeur de spectacles toujours plus intéressants conduisent à une élévation de la qualité des combats. La formation des gladiateurs coûte plus cher, et les affrontements à mort, plus onéreux, deviennent plus rares. La mort n'est plus l’intérêt principal du combat : à celle-ci s'est substitué le suspens, la technique, le courage des adversaires. On est loin de l'image d’Épinal de la populace avide de sang véhiculée par les péplums !

                                         Cette gladiature technique, cependant, ne survivra pas au déclin de l'Empire. Certes, les chrétiens ont gagné en pouvoir et condamnent ses combats sanguinaires. Mais plus encore que l'anathème de l’Église, c'est bien la crise économique qui sonne le glas de cette gladiature. Associée aux assauts des barbares, elle provoque le déclin des villes et la ruine des notables des cités qui organisaient et finançaient les jeux - d'où les faillites des ludi. Dès lors, la gladiature régresse et devient un affrontement brutal, violent et sanglant. A nouveau, ce sont les prisonniers qui sont contraints de combattre, jusqu'à la mort. Ce mouvement se poursuivra jusqu'en 404, date à laquelle l'empereur Honorius interdit les combats de gladiateurs.

POUR ALLER PLUS LOIN.

Pour finir, quelques références intéressantes pour prolonger cet article :



"La mort en face : le dossier gladiateurs" d’Éric Teyssier. (Editions Actes Sud) : lien.
Les Gladiateurs - hors série du magazine Histoire Antique et Médiévale : lien.
Spartacus - hors série du magazine Historia : lien.



jeudi 10 mai 2012

Les gladiateurs - Partie 1.

                                        Chose promise, chose due ! Dans le billet que j'ai consacré aux jeux dans l'antiquité romaine, je n'ai pas cessé de vous répéter que je reviendrai plus longuement sur la gladiature. Je tiens donc mes promesses, et vous allez voir que j'avais une bonne raison de prendre mon temps pour traiter ce sujet, trop riche pour être expédié en quelques lignes. D'ailleurs, je vais même rédiger un article en deux parties. Comme d'habitude, je prends soin de préciser que, n'étant pas une spécialiste, je ne prétends pas être exhaustive. De même, si vous avez des remarques ou des précisions à apporter, vos e-mails seront les bienvenus... Pour commencer, voyons donc quels étaient les différents types de gladiateurs, et comment se déroulait un combat.

TYPES DE GLADIATEURS.

                                        Il existait différents types de gladiateurs ou "armaturae", terme désignant l'armement ou l'équipement du combattant. Il en existait au moins une vingtaine de différentes, mais seules quelques-unes sont connues avec précision. Pour les autres, on en est réduit à des suppositions, à partir de rares sources pas toujours concordantes... A noter que l'on qualifie parfois les gladiateurs de gladiateurs lourds ou légers : cette distinction ne correspond pas à leur poids (comme pour nos boxeurs) mais à celui de leur armement et de leur panoplie. Ainsi, le rétiaire à l'équipement réduit sera plus "léger" que l'hoplomaque, armé de pied en cap.


 
Le Samnite est la catégorie la plus anciennement attestée. (Cf. l'histoire de la gladiature.) Très répandu à l'époque républicaine, il disparait sous le règne d'Auguste, pour laisser la place au secutor sous Caligula.
Équipement : casque à plumeau, épée courte et droite, une manica protégeant la main qui tient l'épée, jambière gauche et un long bouclier rectangulaire (scutum).
Adversaire : un autre Samnite.





 
Le Gaulois : contemporain du Samnite, il disparaît au début de l'Empire.
Equipement : casque, grand bouclier (scutum), longue épée avec laquelle il frappe à la taille.
Adversaire : un autre Gaulois.



Le Thrace. 
Équipement : casque à rebord (galea) ultérieurement doté d'une visière puis d'une grille, une manica, un bouclier petit, rond ou carré (parma), deux jambières (ocrae) montant jusqu'aux cuisses, dague courbée et tranchante des deux côtés de la lame (sica).
Adversaire : à l'origine, il combattait un autre thrace mais, sous l'Empire, il devient l'adversaire du mirmillon. 
 





Le Mirmillon: il dérive directement du gladiateur gaulois de l'époque républicaine. Son nom vient du poisson mirmille décorant son casque.
Équipement :  casque orné d'un poisson, grande épée (scutum), dague, large bouclier rond ou hexagonal. Adversaire : Opposé au rétiaire avant l'apparition du secutor, il affronte ensuite le thrace ou l'hoplomaque.







Le Secutor (celui qui poursuit).
Équipement : glaive (gladius), bouclier long , jambière gauche, casque sans rebord surmonté d'un court cimier.
Adversaire : le rétiaire, le casque décrit ci-dessus n'offrant pas de prise au filet de ce gladiateur.


Photo Flickr

Le Rétiaire: le plus reconnaissable des gladiateurs. Si, a priori, il est nettement défavorisé par rapport à son adversaire traditionnel, le secutor, il a pour lui la légèreté de son équipement, qui lui offre une plus grande rapidité d'action. Le but du jeu, en gros, c'est de prendre l'adversaire dans le filet et / ou de le blesser à coups de trident...
Équipement : Sa tête est découverte, mais il est protégé par une manica, des chevillères et par le galerus, une large épaulière couvrant la base du cou. Il est armé d'un filet, d'un poignard et d'un trident (fuscina).
Adversaire : le secutor.





L'hoplomaque.
Équipement : protections aux bras, ocrae à la jambe gauche, casque à aigrette, épée droite (gladius) et bouclier comparable à celui du Samnite (scutum).

Le Provocator. Les gladiateurs débutants commençaient par cette armatura, avant de se spécialiser. Comme son nom l'indique, sa technique de combat consistait à provoquer l'adversaire, puis à riposter brutalement.
Équipement :  casque, bouclier (scutum encore), épée - la spatha, plus longue que le gladius.
Adversaire : l'hoplomaque.








L'Equites : combattant à cheval
Équipement : courte tunique, casque à visière, petit bouclier rond, lance et épée courte, pour pouvoir poursuivre le combat à pied.
Adversaire : un autre Equites.

L'Essedari : il apparaît sous le règne de Claude et rappelle les soldats bretons montés sur des chars légers, affrontés par les Romains lors de la conquête de la Bretagne. On ignore si le char comptait un seul combattant, lançant le javelot, ou s'il était accompagné d'un cocher, chargé de conduire le char.

Si ces gladiateurs sont les plus connus, d'autres restent beaucoup plus mystérieux. Parmi eux, le crupellaire dont l'équipement était si lourd qu'il était incapable de se relever en cas de chute, le dimachère qui combattait avec une épée dans chaque main, le caqueari - étrangleurs à lacet -, le laquearius, sorte de rétiaire avec un lasso à la place du filet. Citons encore les sagittarii (tireurs à l'arc). 

                                        Signalons également un fait peu connu, intimement lié à l'idée que nous avons du monde des gladiateurs : à savoir un univers masculin où de gros costauds, gonflés de testostérone, s'opposent dans une lutte virile où les femmes n'ont pas leur place - si ce n'est dans les gradins. Sauf que... Bin non. En réalité, il y a eu des femmes "gladiatrices" ! Elles apparaissent sous le règne d'Auguste, et le phénomène se développe sous Néron. Celui-ci ne s'intéresse guère au spectacle de deux sauvages se tapant dessus à coups de glaives : artiste, il lui préfère celui offert par la beauté de deux guerrières... qui se tapent dessus avec des glaives, mais avec nettement plus de grâce ! Des écrits de Juvenal, Martial ou Dion Cassius abordent également le sujet, de façon détaillée quoique brève. La gladiature féminine, bien que marginale,  se poursuivra jusqu'en 200, date à laquelle Septime Sévère leur interdit définitivement cette pratique.

Bas-relief représentant des femmes gladiatrices (gladiatrix) à Halicarnasse.

DÉROULEMENT D'UN COMBAT.

                                       Je ne le répéterai jamais assez : dès que l'on parle de gladiature, nous sommes englués dans un imaginaire, prisonnier d'idées reçues qui nous font immédiatement visualiser un combat sanguinaire entre deux brutes épaisses, une boucherie ne s'achevant que sur la mort d'un des deux protagonistes, lorsque l'empereur baisse le pouce en signe de condamnation. Ce qui est pour le moins éloigné de la réalité. Comment se déroulait un combat ? Quelles étaient les règles ? Et à quelles idées reçues doit-on tordre le cou ?

                                        Avant le combat avait lieu la pompa : précédés des musiciens, des arbitres et des hommes chargés de porter des pancartes indiquant leur nom et leur palmarès , les gladiateurs, revêtus d'armures de parade ouvragées, faisaient le tour de l'arène, sous les vivats de la foule, les acclamations de leurs supporters et parfois les huées des autres. A la suite de cette présentation, les combattants s'échauffaient, sans armes, devant le public (c'est la prolusio), tandis que les organisateurs vérifiaient le tranchant des épées - sauf au cas où les munera (combats) se faisaient avec des armes émoussées, comme c'était parfois le cas. Puis les gladiateurs quittaient la piste pour attendre leur tour. 

                                      La paire de gladiateurs devant s'affronter était appelée, et les hommes s'avançaient alors vers le loge de l'Editor (qui avait financé les jeux), et le saluait en levant leurs armes. Au passage, notez que la phrase "morituri te salutant !" ("ceux qui vont mourir te saluent !") n'est aucunement prononcée... En réalité, elle a été utilisée une seule fois, lors d'une naumachie (combat naval dans un amphithéâtre inondé) organisée par l'Empereur Claude. Plusieurs esclaves devaient s'y affronter et, avant l’engagement du combat, ils sont venus saluer l'Empereur en criant le fameux : "Ave Caesar !  Morituri te salutant". Et Claude de répondre en plaisantant : " ceux qui vont mourir... ou pas !", sous-entendant que les meilleurs seraient graciés. Sauf que les esclaves ont interprété la réplique d'une toute autre manière, et ont cru à une grâce générale ! Ravis, ils poussèrent des cris de joie et jetèrent leurs armes en l'air - à la grande fureur du public ! Au final, Claude expliqua aux esclaves :  "non, les gars, vous m'avez mal compris..." (je paraphrase un peu) et la naumachie eut lieu. Ce fut une catastrophe : les esclaves n'avaient plus le cœur à se battre, le public était enragé, et Claude dut faire profil bas...

                                       Pour en revenir à notre munus, une fois que les gladiateurs avaient salués l'Editor, l'arbitre les suivaient au centre de l'arène  et plaçait entre eux un bâton, qu'il levait avant de lancer le combat, au cri de : "Pugnate !" Il faut alors imaginer les hurlements de la foule, chacun encourageant son champion, insultant l'adversaire, etc. Le combat, évidemment, ne devait pas être expéditif : un minimum de suspense, quand même ! Mais un affrontement mou qui durait des heures n'était pas souhaitable non plus... Le but étant de trouver un compromis, permettant d'offrir au public un combat équilibré mais spectaculaire, susceptible de le tenir en haleine. Les coups mortels étaient interdits, de même que ceux sous la ceinture, dans les yeux, etc. A charge pour l'arbitre de veiller au bon déroulement des passes d'armes, si besoin en séparant les combattants, en les obligeant à accélérer le rythme, en interrompant le combat en cas de défaut de l'équipement (une ocrae mal attachée, par exemple), etc... Au final, un combat ne durait pas plus de quelques minutes. Un round de boxe, en quelque sorte. Les études archéologiques expérimentales ont d'ailleurs prouvé que la gladiature se rapprochait étonnamment de ce sport, notamment par les contraintes cardio-vasculaires auxquelles étaient soumis les adversaires.

Le combat pouvait s'achever de deux manières :
1) Ad digitum, soit par abandon : un des gladiateurs s'avouait vaincu, et levait deux doigts en signe de capitulation. Ce faisant, il remettait sa vie entre les mains du public et de l'editor. S'il avait combattu vaillamment, il avait toutes les chances d'être gracié. Dans le cas contraire, il risquait fort d'y laisser sa peau...

2) Sur égalité : les deux gladiateurs ne parvenaient pas à se départager, et l'affrontement devenait franchement ennuyeux. L'arbitre pouvait alors suggérer d'arrêter le combat. L'editor avait le choix : décréter une pause, gracier les deux hommes (Stante Missi), ou les faire tuer tous les deux, s'ils avaient été aussi nuls l'un que l'autre.

                                         Si la décision finale revenait à l'editor, il suivait généralement l'avis du public, qui ne se privait pas de le lui faire savoir ! Non pas en levant ou en baissant le pouce, mais en tendant la main ouverte pour réclamer la mort au cri de "jugula !" (égorge-le !) ou le poing fermé en proclamant "mitte !" ("renvoie-le !") pour le laisser en vie. Si l'editor décidait la mort d'un vaincu, celui-ci était exécuté par son adversaire, qui lui enfonçait sa lame dans l'épaule, jusqu'à lui transpercer le cœur. Cependant, la mort n'était pas aussi fréquente qu'on l'imagine généralement. Il faut dire qu'un gladiateur, ce n'est pas gratuit ! Outre le prix d'achat, le laniste doit le loger, le nourrir, l'armer, le soigner. Or, si un gladiateur meurt lors d'un munus, l'editor doit dédommager le laniste, en plus du prix qu'il aura payé pour louer les services du combattant. Imaginez : votre gladiateur est une star, l'équivalent de notre Lionel Messie dans le football. Maintenant, demandez-vous quelle somme vous devriez verser au laniste si, par malheur, il était tué dans l'arène ?! Bah voilà, vous avez compris.



"Pollice Verso", tableau de Jean-Léon Gérome.

                                        Je reviens un instant sur cette histoire de pouce levé ou baissé... Je vous ai dit que c'était une idée reçue, et que les romains tendaient leur main ouverte ou leur poing pour signifier leur choix. Pour dire la vérité, je vous ai présenté la théorie la plus fréquemment admise, mais les avis des spécialistes divergent. Pour certains, les romains auraient plutôt agité un morceau de tissu blanc pour demander la grâce du vaincu. Une chose est certaine : le pollice verso (pouce retourné, représenté par le célèbre tableau de Gérome), n'est attesté dans aucun texte antique. Par contre, il est parfois fait mention de "Verso pollice" - soit "tourner le pouce", à rapprocher du "jugula !" crié par le public. Le signe pourrait donc être celui de l'égorgement...


Sauf mention, les photos des gladiateurs proviennent du compte flickr de Sebastia Giralt : lien.