dimanche 28 juillet 2013

Une Mosaïque Antique, Et L'Addition !

                                        Pour une acharnée de la Rome antique comme moi, la ville de Nîmes présente de nombreux attraits. Vous pensez aux arènes et à la Maison carrée, et vous avez raison. Mais il y a bien plus : érigée au rang de colonie latine au cours du Ier siècle avant J.C., la ville offre  des trésors cachés à qui sait les dénicher. C'est souvent dans les endroits les plus anodins que se terrent les perles les plus insoupçonnables qui, au hasard de vos pas, se révèlent soudain à vos yeux ébahis. Au-delà de ses monuments bien connus, Nîmes est une ville où les moindres travaux mettent au jour de précieux vestiges : les passionnés s'en réjouissent pendant que les entrepreneurs s'arrachent les cheveux.

                                        Et c'est ainsi qu'un beau soir de Juillet, après un agréable dîner à la terrasse d'un petit restaurant des abords de la Maison Carrée, mon ami Jean-Pierre Roux attira mon attention sur une mosaïque, située au sous-sol de la salle et visible à travers une vitre. Alors ça, c'était un sacré dessert ! Le propriétaire du restaurant, M. Salah Nacer, a eu la gentillesse de me laisser photographier l’œuvre, et il m'a également communiqué les renseignements qu'il avait obtenus de l'Office de Tourisme de Nîmes.


Forum de Nemausus. (Reconstitution de Ferdinand Pertus.)

                                        Resituons d'abord les lieux : à l'époque romaine, le forum est le cœur battant de la cité. Sous les portiques entourant cette vaste place publique s'alignent les boutiques, la basilique et la Curie. Au centre s'élève la Maison Carrée, soit le Temple où sont célébrés les cérémonies religieuses, les processions et les sacrifices. Le forum est donc le lieu incontournable où se rencontrent les habitants de Nemausus, aussi bien dans le cadre de la vie religieuse que politique, judiciaire ou commerciale. En conséquence, il s'agit d'un quartier prestigieux, autour duquel sont bâties de riches demeures que les propriétaires ont ornées de nombreuses mosaïques - ce type de sols précieux décorant le plus souvent les pièces de réception. Plusieurs d'entre elles, repérées aux abords de la Place de la Maison Carrée, permettent d'envisager l'existence d'un axe antique reliant le forum à la Porte de France, le long duquel se trouvaient les habitations.

                                        Sans doute la mosaïque du "Constantine" faisait-elle partie d'une de ces résidences. On en trouve mention pour la première fois à la fin du XVIIIème siècle : on découvre en effet en 1787 un décor jaune et noir, à 32 cm au-dessous du sol de l'époque. Il faut ensuite attendre 1965 pour que soient engagés des travaux d'aménagement, dont la mise en place d'un plancher amovible visant à protéger l’œuvre, située alors à 83 cm du sol.


Mosaïque du restaurant "Constantine".

                                        La mosaïque en elle-même, extrêmement bien conservée, est une composition bicolore en opus tesselatum, c'est-à-dire assemblée à partir de petits cubes de pierres uniformes. Elle est constituée de séries de grands hexagones répétés plusieurs fois, ornés de diverses figures géométriques telles que des étoiles à 6 pointes, des ellipses entrecroisées, des rosaces, des croix de Malte, des cercles tangents.  


Gros plan de la mosaïque.


                                        Lors des fouilles ayant mis à jour la mosaïque du local aujourd'hui occupé par le "Constantine", on aurait également découvert un sol en opus sectile (plaquettes de marbre ou de pierres de couleur de formes diverses), ce qui laisserait supposer la présence d'une seconde pièce. Toutefois, selon l'Office du Tourisme, cette seconde mosaïque n'aurait sans doute pas été conservée. De même, ont été trouvé en 1908 des monnaies d'époque augustéenne, des fragments de colonnes et d'un chapiteau corinthien de marbre, et une tombe d'enfant datant peut-être du IIIème ou IVème siècle.

                                        Des éléments épars qui, s'ils apportent des bribes de réponses, contribuent surtout à exciter l'imagination. En tous cas, la mienne ! La pensée que des citoyens de l'antique Nemausus ont foulé ce sol et y ont reçu les édiles de la cité, que cet endroit a été le témoin de tant de joies et de peines, et que 2000 ans plus tard, subsiste en témoignage un petit pan de cette domus  à travers lequel on peut imaginer la vie de ses habitants, voilà quelque chose de proprement fascinant.

                                        Je ne suis pas critique gastronomique, mais je vous incite vivement à faire une halte chez "Constantine" : on y mange très bien, le patron et son personnel sont adorables, et vous avez même le droit d'admirer une superbe mosaïque sans supplément de prix ! Et ça, ça vaut largement une étoile au guide "La Toge Et Le Glaive" ! 



Un grand merci à Salah Nasser pour sa gentillesse et sa disponibilité. Article rédigé à partir des informations fournies par Claire-Lise Creissen.


Restaurant "CONSTANTINE"
12 rue de la Maison Carrée
30000 Nîmes

09 54 11 96 66.

Service jusqu’à 2 heures du matin vendredi, samedi et dimanche.
Fermé le samedi midi et le mardi midi.

mercredi 24 juillet 2013

L'Affaire Sextus Roscius.


                                        Je suis la première à souligner ce que doit l'antiquité romaine aux Grecs ou aux Étrusques, en matière de religion ou d'art par exemple. Néanmoins, la suprématie romaine ne fait aucun doute dans au moins deux domaines : le droit et l'armée. La toge et le glaive, donc. Oublions le glaive pour le moment, et intéressons-nous à la toge, et plus précisément à un procès qui fit couler beaucoup d'encre et marqua durablement les chroniques judiciaires: l'affaire Sextus Roscius.

                                        Elle est intéressante à plus d'un titre, et illustre bien l'idée selon laquelle la réalité dépasse parfois la fiction : sordide affaire de meurtre cachant en réalité une histoire toute aussi sombre de malversation financière et de complot politique, elle semble tout droit sortie de l'imagination d'un scénariste de série TV. En outre, l'ensemble de l'affaire montre bien le climat d'incertitude et de violence qui régnait à Rome pendant les terribles années marquées par la suprématie de Sylla. Et, pour couronner le tout, l'un des principaux protagonistes n'est autre que le célèbre Cicéron, alors jeune avocat débutant de 27 ans. Un scénario haletant, et une star au casting - pas étonnant que plusieurs auteurs s'en soit emparé, et notamment Steven Saylor dans un excellent "Du Sang Sur Rome" ou encore Colleen McCullough qui l'évoque dans son roman "Le Favori Des Dieux". Étonnamment, aucun film ou téléfilm à ma connaissance, à l'exception d'un remarquable docufiction produit par la BBC...


Cicéron dans le docu-fiction de la BBC, "Murder In Rome". (©BBC)

                                        Anthony Trollope a également rédigé un brillant compte rendu de l'affaire, dans sa "Vie De Cicéron". Voyons comment il présente son récit :
"Je vais oser, comme d'autres biographes l'ont fait avant moi, raconter l'histoire de Sextus Roscius d'Amerina avec une certaine ampleur, car il s'agit d'un roman puissant, mystérieux, sinistre, qui traduit une culpabilité des plus profondes, une misère absolue et une audace inégalée ; parce qu'en un mot elle est aussi intéressante que n'importe quelle fiction moderne;  et je la raconterai aussi parce qu'elle projette un flot de lumière sur la situation de Rome à l'époque. Les cheveux se dressent sur la tête quand on se souvient que les hommes devaient tracer leur voie dans un État tel que celui-ci, y vivre si c'était possible et, sinon, alors être prêts à mourir. " (Anthony Trollope, "Vie De Cicéron", IV-82.)
                                        Le cas de Sextus Roscius illustre parfaitement le fonctionnement de la machine judiciaire et permet de suivre l'ensemble de la procédure, et de réaliser comment Cicéron a su remporter une brillante victoire, en dépit d'obstacles en apparence insurmontables. Son discours, enfin, est un document juridique de première importance, car y est avancé pour la première fois la recherche du mobile comme moyen de déterminer l'identité du coupable - le désormais célèbre "A qui profite le crime ?" (Cui bono ?)

Un Meurtre Qui Cache Une Sombre Machination.


                                        Voici les faits : Sextus Roscius est l'un des citoyens les plus riches et les plus influents du canton d'Ameria, situé à 55 miles de Rome. A la tête d'une fortune évaluée à six millions de sesterces, il possède 13 fermes et de nombreux esclaves.
"Sextus Roscius, père du jeune homme que je défends, et citoyen de la ville municipale d'Amérie, était, par sa naissance, par son rang et sa fortune, le premier de sa ville et même de tous les pays d'alentour." (Cicéron, "Plaidoyer Pour Sextus Roscius", VI.)
Favorable aux Optimates et à Sylla, il côtoie de grandes familles patriciennes comme les Caecilii Metelli, les Scipions ou les Servilii, et il se rend fréquemment à Rome. Or, un soir de Septembre 81 avant J.C., quelques mois après que Sylla a mis un terme aux proscriptions opérées après la guerre civile, Sextus Roscius est assassiné en pleine rue alors qu'il rentre d'un dîner. On le retrouve poignardé près de thermes publics du Subure, le quartier le plus sordide de Rome.

                                        Il ne faut pas longtemps pour trouver un suspect : son fils, Sextus Roscius Jr. (que je désignerai ainsi pour le distinguer de la victime - on pardonnera l'anachronisme.) est accusé du parricide, crime considéré comme une abomination dans la Rome antique. La punition est à la hauteur de l'horreur qu'un tel meurtre inspire aux Romains puisque le coupable est condamné à être fouetté puis, encore vivant, à être jeté dans le Tibre, enfermé dans un sac avec un chien affamé, un singe, un coq et un serpent. Mais qui est donc ce Sextus Roscius Jr. ? Le jeune homme, peu instruit, a jusqu'ici géré les propriété familiale et passe donc pour un campagnard mal dégrossi et pas très malin.

Sextus Roscius Jr. dans "Murder In Rome". (©BBC)


                                         En réalité, le malheureux est victime d'une sombre complot, ourdi par son propre cousin, Titus Roscius Capito. Multirécidiviste habitué des tribunaux, l'homme travaillait comme contremaître pour la victime et nourrissait une jalousie féroce à l'encontre de Sextus Jr. Il a donc commandité le meurtre en laissant le soin à un vague parent, Titus Roscius Magnus, de "découvrir" le corps. Bien que l'assassinat se soit produit au cours de la première heure de la nuit, la nouvelle parvient à Ameria dès le lever du jour, par l'intermédiaire d'un client de Magnus. Mais ce n'est pas Sextus Roscius Jr. qui en est informé en premier, mais bien Capito... 

                                        Les deux scélérats souhaitent s'emparer de la fortune de Sextus Roscius. Et pour se faire, ils ont dans l'idée de faire inscrire son nom sur la liste des proscrits, afin que ses biens soient confisqués et vendus au profit de l'état. Il leur faut donc l'appui d'un personnage haut placé, capable d'obtenir l'ajout du nom de Sextus Roscius sur les fameuses listes, closes depuis quelques mois. Aussi Capito et Magnus contactent-ils Chrysogonus, l'affranchi de Sylla chargé d'établir lesdites listes. Chrysogonus est un homme riche et puissant, réputé pour son avidité et son absence totale de scrupules - bref, le cocktail parfait ! Aussi les deux complices lui proposent-ils de s'associer à eux et de partager le butin. Chrysogonus accepte, et les propriétés du défunt sont donc saisies et vendues aux enchères. Un acquéreur proposant 6 millions de sesterces pour l'ensemble des 13 fermes est menacé, et toutes les propriétés tombent finalement dans l'escarcelle de l'affranchi, pour la somme ridicule de 20 000 sesterces ! Sur les 13 fermes, 3 deviennent la propriété de Capito et les 10 autres, appartenant à Chrysogonus, sont confiées en gérance à Magnus. Sextus Roscius Jr. est donc évincé de la succession paternelle, privé de toutes ses ressources et ainsi réduit à la plus grande pauvreté.

Et enfin Chrysogonus, toujours dans "Murder In Rome". (©BBC)

                                        Reste que les notables locaux sont fortement choqués par la tournure que prennent les évènements : leur concitoyen le plus éminent apparaissant soudain sur la liste des proscrits, le fils de celui-ci plongé dans la misère, la vente des propriétés pour une somme dérisoire... Ça commence à faire beaucoup ! Les décurions de la cité décident donc d'envoyer à Sylla une délégation de dix citoyens... parmi lesquels Capito ! Et comme de bien entendu, ils sont reçus par Chrysogonus en personne - qui les écoute patiemment, leur promet de diligenter une enquête, et les renvoie chez eux.

Accusation Et Procédure Préliminaire.


                                        L'histoire aurait pu en rester là. Après tout, les scélérats ne craignaient plus grand-chose, tant que Sextus Roscius Jr. tenait sa langue. Celui-ci doit bien se douter qu'il ne pourra jamais prétendre récupérer l'héritage dont il a été lésé, et ils 'enfuit à Rome, où il trouve refuge auprès des Cecilii Metelli dont il est le client. Mais, loin de se tenir tranquille, il parcourt la ville en s'écriant que son père et lui ont été traités outrageusement et qu'on l'a spolié de son héritage. Un sale barouf dont les trois complices se seraient bien passés...  A partir de là, deux hypothèses : soit la colère de Sextus Roscius Jr. vient aux oreilles de Sylla, qui s'indigne que ses décisions soient remises en question. Il suppose en effet que l'inscription sur la liste des proscriptions s'est faite dans les règles, et il charge Chrysogonus de régler la question. Soit - et c'est l'hypothèse que présentera Cicéron, prenant bien garde de dédouaner Sylla de toute responsabilité - c'est Chrysogonus lui-même qui prend l'initiative de lancer une accusation de parricide, afin de faire taire ce fils trop bruyant.
Buste de Sylla.(Munich Glyptotek.)

                                        A Rome, l'initiative de poursuites judiciaires ne revenait pas à l’État et un citoyen lambda  pouvait dénoncer un crime ou un délit (il devenait alors delator) Toutefois, pour dissuader les poursuites abusives, tout procureur qui ne parvenait pas à justifier sa plainte était marqué au fer rouge sur le front d’un K, première lettre du mot Kalumniator (calomniateur).

                                        Dans le cas de Sextus Roscius, il n'existe pas de proche parent susceptible de déclencher le procès - exceptés Capito et Magnus. Or, ceux-ci  ont largement profité de sa mort, raison pour laquelle la démarche aurait été de mauvais goût, et surtout peu judicieuse sur le plan tactique... Pourtant, Sextus Roscius Jr. doit être condamné, puisqu'il refuse de se taire ! Il faut donc qu'un accusateur expérimenté se charge de l'affaire, et Chrysogonus demande au procureur Erucius, esclave grec affranchi et homme de main de Sylla sorti victorieux de plusieurs procès, de traîner le fils de la victime devant les tribunaux.

                                        La procédure dans le droit romain se déroule en deux temps : la phase in jure au cours de laquelle se tient le débat entre les parties et qui détermine la décision du juge quant à la tenue d'un procès, et la phase in judicio, soit le procès à proprement parler, sous le contrôle du juge nommé par le magistrat. Sous la République, la justice criminelle fut d'abord rendue par le Sénat ou les comices centuriates ou tributes mais, devant la lenteur du processus, on institua finalement des jurys présidés par un préteur, et rassemblant des sénateurs et chevaliers.

                                        La première étape, c'est la postulatio : l'accusateur, souvent aidé d'un avocat, se présente devant le prêteur et déclare vouloir poursuivre une personne citée nommément - un dépôt de plainte, en quelque sorte. Le préteur prend acte de la déclaration, qui est affichée sur le forum. D'autres accusateurs se manifestent parfois et entreprennent alors la même procédure, ou sont autorisés à comparaître aux côtés du premier accusateur (ils deviennent subscriptores.) Il arrive aussi que les subscriptores agissent en même temps que l'accusateur principal, lors de sa première comparution. Un seul accusateur étant autorisé à agir, celui-ci peut renoncer en faveur d'un autre.

Illustration d'un procès à Rome. (Via hubpages.com)

                                        La procédure préliminaire est appelée divinatio. Lors du nominis criminis delatio, l'accusé est informé des charges qui pèsent contre lui et il est interrogé par le procureur. Au cas où le président estime que l'affaire mérite d'aller plus loin, il rédige alors une déclaration officielle d'accusation (nominis receptio) , signée par le procureur et les éventuels subscriptores. Est ensuite fixé le jour de la comparution de l'accusé devant la cour toute entière - au moins 10 jour après le receptio nominis, intervalle durant lequel il reste libre.

                                        En l’occurrence, le président dans l'affaire Sextus Roscius s'appelle M. Fannius, et il décide de renvoyer le procès devant la quaestio de sicariis et veneficis - grosso modo notre cour d'assises - en 79 avant J.C. Le procès se déroule en plein Forum, où se presse une foule immense : l'affaire fait évidemment grand bruit, autant à Rome que dans la ville d'origine des protagonistes. La victime est un homme important, le crime abominable et l'éventuelle condamnation, toute aussi sordide. Pour dire les choses autrement, l'affaire réunit tous les ingrédients du scandale et du drame propres à susciter l'intérêt du public.

 Le Procès de Sextus Roscius Jr.


                                        Dans les grandes lignes, le procès ressemble peu ou prou, dans sa forme, à un épisode de "Law And Order" : discours de l'accusation auquel répondent l’accusé et ses avocats, puis présentation des témoins et débat autour de leurs déclarations. Sur le fond en revanche, tous les coups sont permis ou presque - en particulier les attaques personnelles contre les différents acteurs du procès. Sans compter que la foule ne se prive pas d'intervenir et de manifester son opinion...

Reconstitution virtuelle du forum à Rome. (©2009 CNES / Spot Image - ©2009 Digital Globe.)

                                        Mais lorsqu'il s'agit de défendre Sextus Roscius Jr., tous les hommes de loi se défilent : aucun ne veut prendre le risque de s'opposer à Chrysogonus. Seul un jeune avocat inconnu de 27 ans, engagé par la famille Metelli, accepte de plaider sa cause : il se nomme Marcus Tullius Cicero. S'il a déjà plaidé au civil, il s'agit d'une de ses premières affaires au pénal. Selon ses dires, il a choisi de se consacrer à la défense des accusés plutôt que de se placer du côté de l'accusation, d'une part parce qu'il ne souhaite pas se distinguer en tirant profit des malheurs d'autrui, et d'autre part car il considère plus méritoire de remporter des succès en tant que défenseur plutôt qu'en tant que procureur. Ce qui n'était pas sans fondement, puisque la procédure pénale à Rome facilitait la tâche de l'accusation, au détriment de la défense. Il est aussi à noter que, si la profession d'avocat ouvre les portes du cursus honorum, elle est peu lucrative,  la loi interdisant à l’avocat de recevoir quelque gratification que se soit de la part son client.


"Cicéron, Le Procès De Milon." (Carte promotionnelle Liebig.)

                                        Et bien ce jeune homme, en dépit de son manque d'expérience et des pressions qu'il subit, va mettre au jour la machination ourdie contre son client et qui éclabousse l'entourage de l'homme le plus puissant de Rome. Dans ce procès, l'accusation va tenter de démontrer que l'accusé a tué son père pour se venger d'avoir été méprisé, relégué loin de Rome et déshérité. Les témoins produits, sans surprise, se nomment Capito et Magnus. Pour la défense, Cicéron n'hésite pas : il décide de jeter le doute sur la culpabilité de son client, en arguant que le meurtre, loin d'être un drame consécutif à un conflit familial, est directement liée à la politique et à la terreur qu'à fait régner Sylla et aux exactions de ses hommes de main.

                                        Lorsqu'il prend la parole, c'est tout d'abord pour signifier qu'il tient le procureur pour quantité négligeable : il est évident pour lui qu'il n'est qu'un porte-parole, un homme de main payé pour agir :
"Accuser ainsi, reprocher une chose qu'on ne peut pas prouver, qu'on n'essaye pas même de rendre probable, n'est-ce pas abuser de la justice, des lois, des tribunaux, pour servir son intérêt et sa cupidité ? Nous savons tous, Erucius, qu'il n'existe aucune haine entre Sextus et vous. Personne n'ignore pourquoi vous vous faites son accusateur ; on sait que l'appât du gain vous a séduit." (Cicéron, "Plaidoyer Pour Sextus Roscius", XIX.
                                         S'il prend soin d'exonérer Sylla de toute responsabilité, il accuse nommément Magnus d'avoir informé Capito du meurtre de Sextus Roscius, avant d'en avertir Chrysognus et de lui proposer l’association scélérate que l'on sait, avant de monter l'accusation de parricide.
"En effet, lorsqu'ils virent qu'on veillait avec une extrême attention sur les jours de Sextus, et qu'il ne leur était laissé aucun moyen de l'assassiner, ils conçurent l'exécrable projet de l'accuser de parricide, de s'assurer de quelque vieux accusateur qui pût faire quelques phrases sur une chose qui n'offrait pas même l'apparence du plus léger soupçon, en un mot, ils résolurent de le rendre victime des circonstances. Il faut, disaient-ils, qu'après une si longue interruption de la justice, le premier qui sera mis en cause, soit condamné. Le crédit de Chrysogonus fermera la bouche à tous les orateurs. On ne parlera ni de la vente des biens, ni de notre association. Sextus n'étant pas défendu, le mot seul de parricide et l'imputation d'un crime aussi atroce suffiront pour le perdre. Aveuglés par ce raisonnement, égarés par leur délire, ils ont voulu que vous fussiez ses bourreaux, parce qu'ils n'ont pu être ses assassins. (Cicéron, "Plaidoyer Pour Sextus Roscius", X.)
Cicéron s'adressant à la foule. (via sharkforum.org)


                                         Cicéron souligne le profit que Magnus et Capito ont retiré de ce crime, et il n'hésite pas, malgré les risques, à désigner Chrysogonus lui-même comme l'instigateur du montage illégal suite auquel il a acquis les biens de la victime, en dehors de la période des proscriptions. Il accable l'affranchi, un ancien esclave grec, porté à l'indolence et au luxe, personnage sans scrupule et certain de sa toute-puissance :
"Quoi ! même ici Chrysogonus se croit quelque pouvoir ? ici même il veut être dominateur ? O sort funeste et déplorable ! Je n'appréhende pas qu'il réussisse ; mais il a tenté, il s'est flatté d'obtenir de vous la condamnation d'un homme innocent : voilà ce qui excite mes plaintes ; voilà ce que je ne puis voir sans frémir d'indignation." (Cicéron, "Plaidoyer Pour Sextus Roscius", XLVIII.)

                                         Toute sa plaidoirie est ponctuée par une question lancinante : "cui bono ?", ("A qui profite le crime ?"). A son client, subitement dépossédé de tout ? Ou bien aux témoins de l'accusation, qui se sont subitement enrichis à la mort de Sextus Roscius ?
"En effet, quand ils verraient dans cette cause les accusateurs en possession d'une fortune immense, et Sextus réduit à la misère, ils ne chercheraient pas à qui l'action a été profitable ; à l'instant même tous les soupçons se dirigeraient plutôt sur l'opulence des accusateurs que sur l'indigence de l'accusé. Mais si l'on ajoutait de plus que vous étiez pauvre avant ce crime, que vous étiez un homme cupide, audacieux, l'ennemi déclaré de celui qui a été assassiné, faudrait-il chercher encore si vous aviez des raisons pont commettre ce meurtre ?" (Cicéron, "Plaidoyer Pour Sextus Roscius", XXXI.)
                                         En parvenant à prouver que Sextus Roscius Jr. n'avait ni le mobile ni les moyens de perpétrer le meurtre horrible dont on l'accuse, en insistant sur l'impunité dont croit jouir l'infâme Chrysogonus et en s'en remettant à la conscience des juges, dont il fait l'ultime rempart contre la cruauté et la rapacité de l'affranchi et des puissants qui dirigent Rome, Cicéron parvient à convaincre les jurés : son client est acquitté faute de preuves.
"Si nous ne pouvons obtenir de Chrysogonus qu'il se contente de nos biens et qu'il nous laisse la vie ; si, après nous avoir enlevé toutes nos propriétés personnelles, il veut encore nous ravir cette lumière qui est la propriété de tous les êtres ; si ce n'est pas assez que notre argent ait assouvi son avarice, et qu'il faille aussi que sa cruauté s'abreuve de notre sang, Sextus et la république n'ont plus d'asile et d'espoir que dans votre humanité et votre compassion. Soyez sensibles, et nous pouvons encore être sauvés. " (Cicéron, "Plaidoyer Pour Sextus Roscius", LII.)

Statue de Cicéron - Palais de Justice de Rome.

                                         Pour autant, Sextus Jr. ne récupérera jamais les biens familiaux. Et d'ailleurs, était-il vraiment innocent ? Nous ne le saurons sans doute jamais, puisque nous ne disposons que du témoignage de Cicéron, son défenseur. Nous aurait-il menti ? Après tout, il avait tout intérêt à forger sa propre légende.

                                         Après cette affaire, on n'entendit plus jamais parler de Chrysogonus ; le procureur Erucius échappa pour sa part à la marque des calomniateurs et il poursuivit une brillante carrière ; Cicéron, enfin, devint l'avocat, l'orateur et l'homme politique que l'on sait, laissant une marque indélébile dans l'Histoire.


Pour aller plus loin : 

 "Pro Roscio" de Cicéron - Éditions Belles Lettres - 9€70.

"Du Sang Sur Rome" de Steven Saylor - Éditions 10-18. - 8€10.




Merci à la BBC pour les illustrations tirées de leur film.

mercredi 17 juillet 2013

Quel Parfum Porterait Néron ? Parfums Actuels et Romains Antiques.


                                        En conclusion de mon dernier post consacré aux parfums dans la Rome antique, je vous avais signalé le projet pluridisciplinaire mené par des enseignants britanniques : respectivement prof de chimie et prof de Latin, ils ont tenté de recréer avec leurs élèves une fragrance antique, qu'ils ont choisi de présenter comme celle de Jules César. L'expérience m'a beaucoup intéressée, mais tordue comme je le suis, une autre question m'est venue à l'esprit : aujourd'hui, parmi la multitude de parfums régulièrement mis sur le marché par les grandes marques de cosmétiques et les grands couturiers, lequel séduirait Jules César ? Sur quel jus porterait-il son choix, avant d'aller rejoindre Cléopâtre dans son palais d'Alexandrie ? Et après tout, pourquoi s'arrêter à Jules César ?!!

                                       Bien sûr, j'aurais bien aimé être capable de vous présenter les parfums originaux,  ceux que portaient réellement quelques grandes figures romaines. Mais comme je ne suis pas chimiste et qu'accessoirement, je ne veux pas faire exploser mon appartement, je me suis livrée à un petit jeu, bien moins scientifique mais tout aussi amusant : j'ai proposé à une amie férue de parfums de se prêter à une expérience. Je lui ai fourni les biographies de différents personnages de l'Antiquité romaine, et je l'ai chargée d'imaginer, parmi les fragrances actuelles, celles qu'ils ou elles pourraient choisir.

Cléopâtre. (Altes Museum, Berlin.)


CLÉOPÂTRE : Reine d’Égypte, maîtresse de Jules César puis de Marc Antoine.
SHALIMAR de Guerlain.

Même si on tombe légèrement dans le cliché, quel autre parfum que "Shalimar" pour la légendaire Cléopâtre ? Si les auteurs antiques s'accordent à dire qu'elle n'est pas une beauté fatale, ils lui reconnaissent unanimement un charme et une sensualité incandescente, auxquels succombèrent successivement César et Marc Antoine. Femme de pouvoir, dotée d'une érudition, d'une subtilité et d'une intelligence redoutables, Cléopâtre aurait sans doute apprécié ce puissant oriental, mêlant bergamote, rose, jasmin, vanille et fève tonka. Une première note fraîche, distillée par les hespéridés, laisse la place à des accords à la fois fleuris et poudrés, expression de la séduction et du désir. Une fragrance pour une femme de tête, ensorcelante et chez qui tout invite au plaisir des sens.  Guerlain lui-même disait de ce jus : "Porter Shalimar, c'est laisser ses sens prendre le pouvoir".



"Cornélie, mère des Gracques" (Statue de Jules Cavalier.)

CORNELIE : Mère des Gracques.
FIRST de Van Cleef & Arpels.

Une femme issue de la classe patricienne, une veuve qui s'est consacrée à l'éducation de ses fils, Caius et Tiberius, qui furent assassinés pour avoir défendus les droits des Plébéiens. Cette grande dame lettrée, toujours digne, est devenue un exemple et une figure de légende pour les Romains. Pour elle, nous avons opté pour une fragrance mythique, élégante mais empreinte de naturel. Ce floral aldéhydé, riche sans surcharge, s'ouvre par un accord de cassis et jacinthe, et s'épanouit ensuite sur un bouquet floral jasminé. La note de fond, dominée par le bois de santal, impose un sillage féminin mais puissant, tout en élégance.

Octavie. ( Palazzo Massimo alle Terme, Rome.)


OCTAVIE : sœur de l'Empereur Auguste, épouse de Marc Antoine.
L'AIR DU TEMPS de Nina Ricci.

Octavie symbolise à elle seule la matrone romaine, la quintessence de la dignité et de la respectabilité, mais elle laisse aussi l'image d'un femme douce et sensible. Apaisant les tensions entre son frère et son mari, elle garde toute sa dignité lorsque ce dernier l'abandonne, envoûté par Cléopâtre. Après la mort de l'époux infidèle, elle élève ses enfants (les siens comme ceux issus des autres unions du triumvir) et toute une marmaille (julio-claudienne et princes étrangers), tout en conseillant discrètement Auguste, contre-balançant l'influence de la redoutable impératrice Livie. Passionnée de poésie, elle tient salon et soutient financièrement les grands artistes de son temps avant de se replier sur elle-même, inconsolable à la mort de son fils Marcellus. "L'Air Du Temps" est apparu comme un choix logique. Le flacon lui-même, coiffé de deux colombes qui s'embrassent, est un symbole d'amour, de pureté et de paix. Ce jus intemporel, à la fraîcheur et à la délicatesse toutes féminines, se compose d'un accord bergamote - œillet - rose épicée , rehaussé de rose et de jasmin. Fleuri subtil, il évoque la tendresse maternelle et la douceur sentimentale autant que la sensibilité féminine d'Octavie.

Messaline. (Musée du Louvre.)

MESSALINE : Épouse de l'Empereur Claude.
ANGE OU DÉMON de Givenchy.

"Ange ou démon : Qui est-elle ? Elle seule le sait..." dit le slogan. Une phrase que l'on croirait écrite pour Messaline, jeune épouse de l'Empereur Claude, qu'elle trompa allègrement allant, prétendent certains historiographes, jusqu'à se prostituer dans les lupanars de Rome. On la dit parfois nymphomane, mais d'autres ne voient en elle qu'une malheureuse adolescente, mariée à un vieux rabat-joie de 3 fois son âge, qui n'a commis qu'une seule faute : celle de tomber amoureuse d'un chevalier, et de céder à l'appel de ses sens. Alors, Messaline : Ange ou Démon ? Mystérieuse et ambigüe sans doute, comme ce jus multiple où s'entremêlent la douceur pétillante de la mandarine associée au thym et au safran, la délicatesse et la pureté de la fleur de lys, et le trouble érotisme de l'orchidée et de l'ylang-ylang. En notes de fond, le parfum gagne en puissance avec des notes de bois de palissandre et de bois de chêne, avant le bouquet final, explosion de sensualité marquée par les accords fève tonka - vanille. Paradoxal et difficile à cerner, à la fois innocent et sensuel, frais et envoûtant, aussi insaisissable que Messaline.



Agrippine. (Musées du Vatican.)

AGRIPPINE : Épouse de l'Empereur Claude, mère de Néron, empoisonneuse patentée.
N°5 de Chanel.

Dévorée d'ambition, une femme prête à tout pour porter son fils Néron au pouvoir - y compris à empoisonner son époux Claude - et gouverner avec lui, voire à travers lui. Manipulatrice, rompue aux intrigues et complots en tous genres, elle finit pourtant par perdre son influence sur Néron, qui la fait assassiner, de peur qu'elle ne le tue ! Un portrait de virago, à ceci près qu'Agrippine sait jouer de sa féminité et se servir de ses charmes et de son corps pour arriver à ses fins. D'où le choix d'un parfum puissant mais résolument féminin, imposant tout en restant troublant. Un jus intemporel et légendaire, pour les femmes sûres d'elles-mêmes et de leur emprise sur les hommes. Ce fleuri-aldéhyde débute par une envolée d'hespéridés aux notes citronnées, suivie d'un accord floral à l'élégance patricienne, composé d'ylang-ylang, jasmin, rose de mai, iris et muguet. Les notes de fond boisées, à base de santal, musc, vanille et vétiver, traduisent la force de caractère d'Agrippine, qui sait ce qu'elle veut et comment l'obtenir. Une fragrance mystérieuse et majestueuse, que certains hommes confessent trouver "intimidante"...


Jules César (Musée Capodimonte de Naples.)

JULES CÉSAR : Conquérant, général et homme politique, dictateur à vie, "homme de toutes les femmes et femmes de tous les hommes" selon ses légionnaires.
FAHRENHEIT de Christian Dior.

Jules César, ce n'est pas n'importe qui, et nous pensions avoir du mal à trouver un parfum susceptible de lui convenir. Or, "Fahrenheit" s'est vite imposé comme une évidence : sa force de caractère, son intensité et son ambiguïté nous ont immédiatement évoqué l'Imperator, conquérant et séducteur, militaire et fin politique, homme d'action aux multiples facettes. Ce jus puissant, résolument masculin, n'hésite pourtant pas à jouer sur la sensualité d'ingrédients féminins puisqu'il allie la fraîcheur de la mandarine et l'ambivalence de la violette à un accord boisé mêlant le cuir au santal, au cèdre et à l'intensité du patchouli. Tout en contraste et en finesse, il dégage un sentiment de virilité et d'attirance magnétique et donne l'image d'un homme racé, déterminé et plein de ressources. Le slogan lui-même, "Pour les hommes épris de liberté et qui vont au bout de leurs rêves", se prête parfaitement à Jules César.


Tibère. (Musées du Vatican.)


TIBÈRE : Deuxième Empereur, fils adoptif d'Auguste, neurasthénique asocial reclus à Capri.
EAU D'ORANGE VERTE de Hermès.

Pour Tibère, Empereur sombre et renfermé, qui termina son règne reclus sur l'île de Capri, il aurait été facile d'opter pour une fragrance austère, basée sur des senteurs puissantes voire lourdes. Ce serait oublier les goûts très traditionnels de cet homme, discret et réservé par nature. Aussi avons-nous au contraire choisi une eau de Cologne fraîche, simple et classique, d'un chic indémodable, mais dont les accents méditerranéens évoquent autant Rhodes que Capri, îles où Tibère se retira au cours de sa vie. Bergamote, orange, citron et mandarine additionnées d’une touche de menthe en notes de têtes sont soutenues par un bouquet de muguet, néroli et chèvrefeuille en cœur, contrebalançant le côté acidulé du parfum. Enfin, un fond chypré et boisé alliant mousse de chêne et patchouli donne du corps à ce jus rafraîchissant, à l'élégance intemporelle.


Néron. (Musées du Capitole.)


NÉRON : Dernier Julio-Claudien, Empereur à la réputation sulfureuse, prince poète, chanteur, acteur et musicien. Accessoirement matricide et, prétend-on parfois, incendiaire.
KOKORICO de Jean-Paul Gaultier.

Le packaging publicitaire de "Kokorico", s'il n'a pas influencé notre décision, donne pourtant une bonne idée de ce jus sexy et réjouissant : le flacon noir et rouge, les plumes flamboyantes sont autant d'éléments arrogants, spectaculaires et provocants que n'aurait pas reniés Néron. La fleur de figuier en tête éclate dans toute sa fraîcheur, tempérée en notes de cœur par la senteur chaude et légèrement amère des fèves de cacao alliées de façon inédite à un patchouli fumé. En fond, le cèdre et les racines de vétiver renforcent l'aspect boisé de la fragrance, avec un effet d'écho brut de décoffrage. Ce jus généreux ne cesse de surprendre : sensuel et exubérant, il s'amuse des dissonances et alliances improbables. Son énergie communicative, sa fougue sauvage et généreuse donnent l'impression d'une explosion presque hystérique. Parfum d'artiste, de marginal vivant selon ses codes, dans un sentiment de toute-puissance et d’énergie créatrice, son côté excessif convient à merveille à notre Néron.

Hadrien. (Musées du Capitole.)
 
HADRIEN : Successeur de Trajan, amant d'Antinoüs, Empereur esthète, lettré et philhellène, muse de Marguerite Yourcenar.
NOIR de Tom Ford.

On retient souvent de l'Empereur Hadrien le portrait qu'en a dressé Marguerite Yourcenar, et son histoire d'amour avec le jeune éphèbe Antinoüs. Il a laissé l'image d'un érudit, humaniste, raffiné et pacifique, amoureux de la culture grecque. Du moins jusqu'à la dernière partie de sa vie où, en proie à la maladie, il s'est aigri et a renoué avec la grande tradition des exécutions de Sénateurs. Beaucoup d'hésitations au moment de trouver une fragrance convenant à Hadrien : nous recherchions un jus complexe et raffiné, traduisant à la fois la sophistication et l'énergie de cet homme qui, durant son règne, n'a cessé de parcourir l'Empire. Avec, si possible, un petit côté fleuri, en référence à sa Villa Hadriana... "Noir" de Tom Ford remplit toutes ces exigences. Le parfum révèle d'abord des notes d'agrumes, de carvi, de verveine et de violette, bouquet végétal épicé accentué par un cœur à base de poivre noir et de noix de muscade qui virilisent un bouquet floral d'iris, géranium et rose. En notes de fond, la chaleur du cuir et de l'ambre se marie à la puissance du patchouli, du vétiver, du benjoin, et la sensualité de la vanille. Oriental épicé, il laisse pourtant transparaître une certaine douceur, un contraste surprenant dans la juxtaposition de la fraîcheur sophistiqué de fleurs féminines rehaussées d'un poivre masculin, et des accords orientaux à la sensualité animale en touche finale. "Noir" exprime la double facette d'un homme élégant et cérébral, mais aussi sensuel et physique. 

Marc Aurèle. (Musée du Louvre.)

MARC AURELE : Dernier des "5 Bons Empereurs", philosophe stoïcien.
L'INSTANT de Guerlain.

Le premier parfum que nous ayons retenu, pour un Empereur passé à la postérité davantage pour ses écrits philosophiques ("Pensées Pour Moi-Même") que pour ses qualités, pourtant indéniables, de dirigeant. Ce parfum boisé a quelque chose de surprenant : s'ouvrant sur des senteurs fraîches et éclatantes d'agrumes et de badiane, les notes de cœur révèlent un jasmin lumineux et séducteur et son sillage rayonnant détonne en offrant un mélange de patchouli, d'hibiscus et de fèves de cacao. Tout en nuance, ce jus se révèle petit à petit, oscillant entre l'énergie flamboyante et la douceur discrète, traduction parfaite de la personnalité d'un Empereur guerrier et philosophe. Encore une fois, le slogan de la fragrance tendrait à nous donner raison : "L'Instant de Guerlain pour Homme, c'est ressentir chaque instant comme magique et le vivre intensément." Un stoïcien n'aurait pas dit mieux !


                                        Je suis loin d'être une spécialiste, mais j'approuve la plupart de ces choix, qui me semblent assez cohérents avec le tempérament et ce que nous savons (ou croyons savoir) de la personnalité de ces quelques figures majeures de l'Histoire romaine. Cette sélection demeure évidemment totalement subjective, et je reconnais que ça n'apporte pas grand-chose de concret... mais nous avons trouvé l'idée divertissante. Si ça vous amuse aussi, ce sera déjà ça ! Et si vous avez d'autres suggestions ou d'autres idées, n'hésitez pas à laisser un commentaire : c'est comme vous le sentez...


Un grand merci à Caroline, qui a joué le jeu avec gentillesse et bonne humeur. (Et une sacrée culture en matière de parfums !)

lundi 15 juillet 2013

Le Parfum Dans L'Antiquité Romaine.

                                        J'ai déjà parlé sur ce blog des vêtements, des coiffures, des bijoux des Romains. Reste encore à traiter de la question des cosmétiques et des parfums, et c'est ce dernier sujet que je vais aborder aujourd'hui. En commençant par rappeler que le mot parfum vient du Latin, puisqu'il est composé de "per" - à travers - et "fumus" - la fumée. Ce qui indique assez nettement qu'au départ, le parfum était assimilé à l'encens, et surtout utilisé à des fins religieuses.

Rituel pratiqué par les Vestales.


                                        En tant que substance cosmétique, le parfum est un produit très populaire sous l'Empire. Pourtant, ça n'a pas toujours été le cas. Dans la Rome archaïque, société majoritairement paysanne, le parfum n'est guère utilisé. Ce n'est qu'avec le développement territorial et donc culturel que les Romains, au contact des Étrusques et des Phéniciens, apprennent à apprécier les propriétés des fragrances.  Les premiers introduisent l'utilisation de la myrte, du genêt d'Espagne, du labdanum (variété de ciste) et des essences de pin. Les Phéniciens, quant à eux, font commerce de divers parfums exotiques qu'ils importent à Rome. Vers la fin de la République, la consommation se généralise et ne fait qu'augmenter au fil du temps : seule la chute de l'Empire y mettra un terme, dégradation économique oblige. Au Ier siècle après J.C. déjà, on estime que les Romains consomment environ 2.500 tonnes d'encens par an...

                                        Cependant, le parfum est loin de faire l'unanimité. Cicéron cite ainsi une expression apparemment courante à son époque :
"En vous lisant, ce que je me suis empressé de faire, j'ai remarqué un peu trop de laisser-aller et de négligence ; mais vous avez su tirer un ornement de l'absence même des ornements, comme certaines femmes dont on peut dire : Point d'odeur, bonne odeur."  (Cicéron, "Lettres A Atticus", II-26.)
Flora (ou le printemps)  - fresque du Ier siècle. (Villa Arianna, Stabies)

Pline enfonce le clou, lui qui considère que le parfum n'est rien d'autre que du gaspillage : il n'a aucune utilité, si ce n'est de plaire aux autres.
"Tel est cet objet de luxe, et de tous le plus superflu. Perles et pierreries, en effet, passent quand même aux héritiers, les étoffes durent un certain temps; les parfums s'évaporent instantanément, et, pour ainsi dire, meurent en naissant. Le plus haut titre de recommandations d'un parfum est, sur le passage d'une femme qui le porte, d'attirer par ses effluves même ceux qui sont occupés de tout autre chose. Ils se vendent plus de quarante deniers la livre. Voilà ce que coûte le plaisir des autres, puisque celui qui porte un parfum ne le sent pas." (Pline l'Ancien, "Histoire Naturelle", XIII-4.)
                                        Mais, mon cher Pline, ce que femme veut... Et donc, Rome fait une consommation effrénée de parfums ! Oubliez le petit "pschitt" derrière l'oreille : on s'inonde de parfum, on l'utilise partout et tout le temps. A la décharge des Romains, on imagine que les odeurs de la ville ne devaient pas être des plus agréables - entre les relents des égouts et des déchets, les odeurs des animaux et de leurs excréments, sans même parler de l'urine utilisée par les foulons, on peut comprendre l'engouement pour les fragrances les plus diverses.

Le Parfum dans la Rome antique. (Ill. G. Barbier, "The Romance Of Perfume".)

                                        Sur un plan plus romantique, l'odeur fait partie intégrante de la séduction chez les Romains, et c'est un critère important de beauté. En marge de l'attrait d'un parfum plaisant, on pense qu'une odeur agréable est un signe de bonne santé, et les femmes comme les hommes ont donc recours à différentes fragrances. Aux thermes par exemple, on prend chaque jour des bains d'eau de senteur et on se fait masser avec des huiles de fleurs. En raison de l'odeur très forte et souvent peu agréable que dégagent les cosmétiques de l'époque (à base de substances plus ou moins ragoûtantes, comme nous le verrons bientôt...), les femmes en particulier font une forte consommation de senteurs diverses et variées, afin de dissimuler ces effluves déplaisantes.

                                        En règle générale, les Romains apprécient des parfums relativement simples, à base de rose (rhodion), de coing (melinium), d'amandes (metopium), de jonquilles (narcissium) ou de jonc, considéré comme le jus le plus commun. Il existe cependant quelques fragrances plus exotiques ou plus complexes, et donc plus chères, comme le nard et la myrrhe, ou encore ceux contenant du cyperus - terme intraduisible car pouvant renvoyer aujourd'hui à des plantes aussi diverses que le carex, la citronnelle, le glaïeul ou même le troène. Grâce aux écrits de l'Antiquité, les historiens ont pu établir que le telinum était le parfum le plus en vogue au IIIème siècle avant J.C. : il se composait notamment d'huile d'olive fraîche, d'essence de cyprès, d'acore calame, de mélilot jaune, de fenugrec, de miel et de marjolaine.

Jeune femme versant du parfum dans un flacon. (Fresque Villa Farnesia - Ier s. avant J.C.)

                                        Si aujourd'hui, la plupart des parfums comportent une base alcoolisée, ce n'était pas le cas à l'époque, où les Romains utilisaient des onguents ou des crèmes, sous forme liquide ou solide. Les onguents, alliance d'une base huileuse et d'une essence parfumée, incluaient parfois des conservateurs comme des sels fixateurs (gommes ou résines) afin de stabiliser les composants volatils. Concrètement, la base appelée onfacio (ou omphacium) était issue de la macération d'olives ou de jus de raisin. Ensuite, pour obtenir les essences parfumées, il fallait extraire le parfum des fleurs, feuilles, graines, écorce, etc. et on connaissait diverses méthodes, encore employées de nos jours. On pratiquait déjà l'enfleurage (des pétales sont trempées dans du suif, jusqu'à ce que la graisse soit saturée de parfum.), la macération dans l'huile (racines ou feuilles sont écrasées, placées dans un sac de toile et trempées dans de l'huile), la macération dans un mélange d'huile et d'eau (racines et feuilles placées dans des jarres en terre cuite enterrées dans le sable, et recouvertes d'un mélange d'eau et d'huile. Les huiles essentielles libérées se mélangent à l'huile qui flotte en surface, et il n'y a plus qu'à la récupérer une fois l'eau évaporée. Cette méthode est surtout utilisée en Égypte.), le pressage, etc. Les substances parfumées obtenues étaient ensuite mélangées à des colorants. Pour toutes ces opérations, il existait des outils spécifiques comme le botarium (vase à digestion), le dipium ou l'oenum, chaudron en bronze pour les macérations aromatiques.



                                        Cette fresque de la Maison des Vetii (Pompéi), présentée sur le site www.scienceinschool.org (dont je vous reparle plus bas) est intéressante, et je leur ai emprunté un bout de leur article car en la détaillant, on comprend mieux comment les parfums étaient fabriqués et vendus. On y voit ainsi, de droite à gauche :
  • Deux putti actionnant une presse, pour extraire l'huile qui servira de base au parfum. Sur leur gauche, on devine un mélange dans un chaudron sur un feu (probablement la macération des plantes dans l'huile chaude) que surveille un de leurs camarades.
  • Deux putti agitant le contenu d'un récipient. A leur gauche, un autre putto tient une fiole, un rouleau de papyrus et une balance. Derrière lui, une armoire contient les autres flacons et la statue d'une divinité.
  • La vente enfin conclue : la cliente teste le parfum sur son poignet ; autour d'elle, un esclave et un putto lui tendant une fiole et une spatule.

                                        En Italie, le marché de parfumerie le plus important est celui de Seplasia à Capoue, mais les villes de Préneste et Naples sont aussi d'importants centres de parfumerie. La Campanie est célèbre pour sa production. Les champs de roses abondent près de la ville de Palestrina, et ces fleurs deviennent un ingrédient populaire. On utilise aussi diverses espèces de lys, cultivées autour de Pompéi. La myrte, le laurier, le jasmin, le narcisse, le safran, l'iris, la mousse de chêne sont des ingrédients appréciés et couramment utilisés. Pline cite, dans son "Histoire naturelle", les substences les plus courantes :
"Parmi les parfums les plus communs aujourd'hui, et, selon l'opinion commune, les plus anciens, est celui qui est composé d'huile de myrte, de calamus (acore calame), de cyprès, de cypre (henné), de lentisque et d'écorce de grenade. Pour moi, je pense que les parfums composés avec la rose, qui vient partout, ont été les plus répandus. La composition du parfum de rose fut longtemps très simple : omphacium, fleur de rose, fleur de safran, cinabre, calamus, miel, jonc, fleur de sel ou anchuse, vin. Même procédé pour le parfum de safran : on ajoute du cinabre, de l'anchuse et du vin. Même procédé pour le parfum de marjolaine: on ajoute l'omphacium et le calamus." (Pline l'Ancien, "Histoire Naturelle", XIII-2.5.)
Psyché et un Cupidoni fabriquant du parfum. (Fresque de la Villa Getty.)

                                        Bien sûr, les parfums varient en fonction des classes sociales, pour d'évidentes raisons de coût : certaines essences atteignent au Ier siècle des prix ahurissants et une once de parfum vaut parfois plus de 400 deniers. Les parfums à base de substances exotiques, importées d'Orient, sont de loin les plus chers : par exemple ceux contenant du poivre, de la cannelle, de la cardamome, de la noix de muscade, du gingembre, de l'aloès récoltés en Inde.

                                        Malgré plusieurs tentatives afin de soutenir les producteurs locaux, notamment en limitant l'utilisation d'ingrédients importés de pays lointains, ces fragrances exotiques sont les plus prisées par les élites fortunées. Comme par exemple le baume de Judée, importé d’Égypte, que l'on retrouve dans les fragrances les plus appréciées - et les plus chères. Au point qu'Alexandrie devient un centre névralgique de la parfumerie : on y produit des épices et des herbes aromatiques, expédiées à Rome et dans les grands centres de production. (Voir ci-dessous) Les parfums ainsi élaborés sont ensuite vendus dans tout l'Empire : à Rome, on les achète sur le Vicus thuraricus, un quartier du Vélabre où sont regroupés les parfumeurs.

Flacons de parfum.

                                       Les parfums, utilisés plusieurs fois par jour, sont en général conservés dans des flacons d'albâtre ou de verre ou des vases en onyx. On les verse ou on les frotte sur la peau de l'utilisateur et différentes senteurs sont utilisées selon les occasions et selon le sexe. On fait aussi usage de déodorants à base d'alun, d'iris et de pétales de rose. Du fait de leur odeur, on attribue aux parfums des vertus contre différentes maladies, comme la fièvre et l'indigestion. Il est d'ailleurs intéressant de noter que la profession de parfumeur était souvent rapprochée de celle de médecin. Le médecin grec Dioscoride, exerçant au milieu du Ier siècle, recommande ainsi plusieurs odeurs, chacune liée au traitement d'une maladie particulière. Le romarin, par exemple, est connu pour fortifier l'esprit, tandis que le musc a des vertus stimulantes. Dans le même esprit, les parfums sont donc aussi employés sous forme de potions, sensées posséder des pouvoirs magiques. Les plantes composant les fragrances possèdent en effet diverses propriétés - elles endorment, sont aphrodisiaques, donnent de l'énergie ou... empoisonnent ! On les mélange aussi aux vins, de façon à obtenir des sortes de liqueurs parfumées.

"Dans la Rome antique, les liberti vendaient des parfums et des herbes utiles à la santé". (Carte postale publicitaire)

                                        Si les parfums sont portés sur le corps et sont utilisés comme remèdes, on en fait également d'autres usages. Entre autre choses, on parfume les chiens et les chevaux et on s'en sert dans les théâtres lors des représentations ou pour rafraîchir l'atmosphère des maisons chez les plus aisés. Ainsi, par exemple, à l'occasion des réceptions ou des grandes cenae, on parfume les draperies, les coussins, les lits, etc. et les esclaves sont chargés de présenter aux invités des flacons de musc, de marjolaine ou de nard. Les convives se voient coiffer de couronnes de roses et sont aspergés de parfums.

                                        Étant donné le prix des parfums, on peut se demander quelle mouche avait piqué les riches Romains... Réponse : le snobisme ! Car en la matière, ce sont souvent les Empereurs qui donnent le ton, et la haute société s'empresse de copier leurs dernières lubies. Un bon exemple est celui de la "Domus Aurea" construite sur ordre de Néron, après l'incendie de Rome : le plafond de la salle de banquet avait été imaginé de telle sorte que des fleurs pouvaient être jetées et du parfum vaporisé sur les invités, depuis un dispositif de tubes en argent. On raconte même que Néron était allait jusqu'à parfumer les semelles de ses sandales. Dans le même genre, Héliogabale faisait pleuvoir sur ses invités de l'eau de violette ou de rose.

"Les roses d'Héliogabale." (Toile de Lawrence Alma-Tadema.)


                                        On brûlait aussi du parfum sur les bûchers, lors des funérailles : au cours de celles de son épouse Poppée, un Néron (encore lui !) ravagé par le chagrin aurait ainsi fait brûler plus d'encens que l'Arabie n'en produisait en un an. Cet usage funéraire, bien que rarement aussi excessif, s'explique par le fait que les Romains, comme de nombreux peuples antiques, rattachent les parfums à la manifestation des Dieux, auxquels ils associent des senteurs précises : Jupiter est lié au benjoin, Junon au musc, Phébus au safran, Mars à l'aloès, Venus à l'ambre gris, etc. Les enseignes militaires sont aussi parfumées avant les batailles, afin que les Dieux apportent leur protection aux armées.


Cléopâtre. (Toile de J.W. Waterhouse.)


                                        Parmi les grandes figures féminines de l'Antiquité, il en est une qui éclipse toutes les autres : il s'agit bien sûr de Cléopâtre. Si je la mentionne, c'est parce que cette femme fatale, grande consommatrice de produits de beauté de toute sorte, n'était pas une simple coquette invétérée. Experte dans l'art cosmétique (auquel elle a consacré plusieurs écrits), elle était aussi une véritable femme d'affaires et avait ouvert sur les rives de la Mer Morte plusieurs ateliers aromatiques (Officina Aromatoria), laboratoires cosmétiques de première importance.

Oasis d'Ein Gedi.

                                        Et en particulier l'oasis d'Ein Gedi en Judée, sur la rive occidentale de la Mer Noire. L'endroit est situé à environ 400 mètres au-dessous du niveau de la mer, dans une région où, en raison de la forte évaporation de l'eau, la concentration en sel était (et est toujours) très élevée. L'atelier était composé de neuf pièces séparées, dont une salle d'attente garnie de bancs de pierre. Sur place, les plantes nécessaires à l'élaboration des parfums macéraient dans de grands bassins. L'atelier produisait également ce que Pline appelle "l'Asphalite", une boue connue en Judée sous le nom de "goudron noir." Cette substance, extraite du pétrole, était utilisée pour guérir le psoriasis. Quant aux sels de la Mer Morte, ils étaient déjà connus, autant comme cosmétiques que comme médicaments.

"Sabina Poppaea" (École de Fontainebleau, via wikipedia.)

                                        Autre grande sensuelle de l'Antiquité, brièvement évoquée plus haut : Poppée, deuxième épouse de l'Empereur Néron. Elle utilisait une fragrance particulière, faite de 27 ingrédients différents. Au départ élaborée pour les Rois parthes, on y trouvait par exemple toujours selon Pline : huile de ben, vin, miel, costus, amome, noix comaque, malaguette, épi de nard,  germandrée, myrrhe, casse, styrax, ladanum, baume de roseau et d'ajonc de Syrie, fleur de vigne, malobathre, cannelle, henné, astragale, opopanax, safran, souchet, marjolaine, lotus, cardamome, marum. Vous pouvez recompter : les 27 sont là !

                                        Aujourd'hui, les écrits de l'époque et surtout les découvertes de flacons et de résidus lors des fouilles archéologiques permettent aux scientifiques et aux parfumeurs de combiner leurs efforts pour essayer de recréer les parfums antiques. A ce sujet, jetez un œil ici : cette page, malheureusement en Anglais, présente un projet interdisciplinaire Latin- Chimie, où des profs de collège ont essayé de recréer avec leurs élèves le parfum de... Jules César ! Pour ma part, je trouve la démarche aussi intrigante que fascinante, même s'il faut admettre qu'il a apparemment fallu beaucoup d'expérimentations, de tâtonnements et d'hypothèses, pour un résultat finalement obtenu... au pif ! 


Pour aller plus loin, un livre et deux sites :

"Le Parfum, Des Origines A Nos Jours" de Annick LE GUERER - Éditions Odile Jacob -  30€90. - lien.
Smell like Julius Caesar : recreating ancient perfumes in the laboratory - lien.
Les routes du parfum : la Rome antique - lien.






mercredi 10 juillet 2013

La Monnaie Romaine : Argent Trop Cher.

                                        "Money, money, money / My sweet money / In a rich men's world". Pas besoin de s'appeler Abba pour savoir que, selon la formule consacrée, l'argent est le nerf de la guerre. L'économie et les finances de la Rome Antique, voilà un sujet complexe, que je me garderai bien de traiter en quelques lignes sur ce blog. Pour autant, la question me semble suffisamment importante pour que, sans prétendre être exhaustive, je tente d'en dresser les principales caractéristiques et de lancer quelques pistes.

ORIGINE ET ÉVOLUTION DU SYSTÈME MONÉTAIRE ROMAIN JUSQU’À L'EMPIRE.


                                        Aux origines, dans la Rome archaïque, les paiements s'effectuent en têtes de bétail, et le mot pecus (bétail) a tout naturellement donné le mot de pecunia (argent).

Aes signatum représentant un bœuf.

                                        C'est au cours du Vème siècle avant J.C. que les Romains adoptent un premier système monétaire grossier : on utilise alors des lingots de bronze de poids variable (aes rude), auxquels succèdent ensuite des lingots rectangulaires d'un poids de 5 as (1700 grammes), estampillés de différentes figures représentant des têtes de bétail (aes signatum).

                                        La monnaie n'a été introduite à Rome qu'au IVème siècle avant JC, date étonnamment tardive si l'on compare avec les autres civilisations du bassin méditerranéen. Le monde grec, par exemple, connaissait déjà l'usage de la monnaie depuis au moins deux siècles, et la présence de colonies grecques dans le sud de l'Italie avait favorisé l'introduction des pièces dans de nombreuses cités de la péninsule comme Naples, Tarente, Héraclée, Croton... A Rome apparaît à cette période l'as libral (connu aussi comme aes grave- as lourd) qui se présente sous la forme d'un disque en bronze coulé et ainsi nommé car son poids correspond à celui d'une livre romaine (273 grammes). Pour le courant, des pièces de moindre valeur voient le jour : le semis (1/2), le triens (1/3), le quadrans (1/4), le sextans (1/6), l'once (1/12), la demi-once (1/24). Le poids de l'as ne cessera de diminuer, passant par exemple à 27 g au IIème siècle avant J.C., et 9 g sous l'Empire, notamment à cause des fortes dépenses engagées lors des conflits.

Aes grave figurant Janus sur l'avers. (© Ahala via flickr.)

                                        Au IIème siècle avant J.C., les Romains s'inspirent une fois encore du modèle grec et utilisent pour la première fois des monnaies en argent : le denier, qui équivaut à 10 (d'où le nom, dérivé du préfixe latin Deni-, Dix) puis 16 as, et le sesterce, à 2,5 puis 4 as. Ces variations s'expliquent par une dévaluation constante de la monnaie. Vers la fin de la république, le sesterce devient la monnaie de référence au quotidien. Il est abrégé en HS - déformation du symbole IIS, 2 as et demi).

Sesterce, avec la mention "HS" bien visible.

                                        Sous la République, la frappe de la monnaie est contrôlée par le Sénat, et surveillée par trois magistrats, élus pour un an. Elle s'effectue près du Temple de Junon Moneta (la conseillère), ce qui donnera le mot de "monnaie". Seule Rome bat alors monnaie, à l'exception des ateliers mobiles qui accompagnent les troupes lors des conflits. (Guerres de Sylla ou de Lucullus en Orient, par exemple.)

                                        La norme théorique, bien que souvent peu respectée dans la pratique, est restée relativement stable tout au long de la République, à l'exception notable des périodes de conflits armés. La quantité de monnaie nécessaire pour lever une armée et payer les soldats provoque en effet bien souvent l'avilissement de la monnaie. Marc Antoine, lors de la guerre civile contre Octave, fait par exemple frapper des deniers d'un diamètre diminué, et donc de moindre valeur.

Denier de Marc Antoine.

SOUS L'EMPIRE : DÉVALUATION ET RÉFORMES SUCCESSIVES.


Aureus d'Auguste.

                                       A l'époque d'Auguste, le système monétaire est toujours assez stable. On introduit l'aureus, pièce d'or valant 25 deniers. Le sesterce devient une monnaie de bronze, émise sous le contrôle du Sénat (marqué d'un SC - Senatus Consulte), et l'Empereur possède alors le monopole de la frappe des monnaies d'or et d'argent, qui s'effectue à Rome, et à Lyon à partir de 15 avant J.C. D'autres ateliers locaux, comme à Nîmes, sont autorisés à battre monnaie et produisent des pièces de bronze pour un usage local.

Sesterce montrant Auguste sur un char tiré par 4 éléphants.


                                        La pureté et donc la valeur de l'aureus ne cessent cependant de diminuer, entraînant des dévaluations successives, notamment sous le règne de Néron - peut-être en raison du coût de la reconstruction de la ville après le fameux incendie. Le reste de la monnaie suit la même évolution, qui s'accentue au fil du temps : l'instabilité politique, l'anarchie militaire et la multiplication des ateliers de frappe fragilisent tout le système monétaire, et les pièces contiennent de moins en moins de métaux précieux. Le denier est ainsi dévalué sous Septime Sévère (passant de 70 % à 50 % d'argent.) Caracalla tente en 215 d'instaurer une nouvelle monnaie, le double denier antoninien : bien qu'il soit équivalent à 2 deniers, il ne contient que 1,6 fois la quantité d'argent du denier. La frappe des deniers se raréfie vers le milieu du IIIème siècle. A nouveau, la période est à l'instabilité politique et aux incertitudes des guerres civiles, et sous le règne de Claude le Gothique, l'antoninien baisse encore, à 4 % d'argent : le sesterce  (1/8e d'antoninien) tombe lui aussi en désuétude. L'Empereur Aurélien réforme la monnaie en 271, en augmentant le poids de l'antoninien (qui prend alors parfois le nom d'aurelianus), mais la baisse de la teneur en argent (les pièces n'en contiennent pratiquement plus), est loin d'être compensée.

Antoninien de Caracalla.

                                        Nouvelle tentative de réforme sous Dioclétien, qui diminue la valeur de l'Aureus et crée l’argenteus (équivalent au denier de Néron), et une nouvelle monnaie de bronze, le follis ou nummus, comportant 2% d'argent. La réforme de Dioclétien s'accompagne de l'émergence de nouveaux ateliers monétaires, répartis à travers l'Empire comme à Londres, Carthage, Thessalonique, Alexandrie, etc. , ainsi que dans les diverses capitales de la tétrarchie. Déjà différenciées sous Aurélien par des symboles, les monnaies sont maintenant marquées par chaque atelier de production par des abbréviations, indiquant leur provenance (L pour Lyon, ou TS pour Thessalonique).

Argenteus de Dioclétien.

                                        Dioclétien tente également une intervention originale, afin de freiner l'inflation. Il publie en 301 l'édit Maximum, qui fixe les prix maximum (!!) pouvant être légalement facturés pour environ un millier de biens et services. Les vendeurs dépassant ce prix, et même les acheteurs, encourent la peine de mort, mais la tentative reste vaine et la loi ne sera jamais véritablement appliquée. Cependant, cet édit apporte un certain nombre de renseignements. Tout d'abord, il est intéressant de constater que les prix sont indiqués en deniers, alors même que cette monnaie n'est plus frappée depuis plus de 50 ans (remplacée par le follis de bronze, équivalent à 12,5 deniers). Il éclaire également sur  le coût de la vie dans l'Empire au Vème siècle. Par exemple, le prix du boisseau militaire (17,5 litres) de froment est fixé à 100 deniers, le setier italique (9,5 litres) de vin de Falerne à 30 deniers, la bière à 2 deniers, le lot de 5 artichauts vaut 10 deniers, un citron 24 deniers. Comptez 150 000 deniers pour vous offrir un lion et 12 000 deniers pour une livre de soie. A comparer aux 25 deniers maximum pour le salaire quotidien d'un ouvrier agricole, ou aux 50 deniers que reçoit un instituteur, par mois et par élève... Ces quelques chiffres suffisent à illustrer l'énorme disproportion existant entre les revenus du romain lambda et le coût des produits : pour 100 sesterces, t'as plus rien !

Solidus de Constantin.
Vers 311, Constantin Ier crée à son tour une nouvelle monnaie, l'aureus solidus - dont le nom donnera notre "sou". Émise en grande quantité, elle reste stable pendant plusieurs siècles, notamment grâce à la confiscation de l'or conservé dans les temples païens, qui représente un apport de métal précieux considérable. La solidité de la nouvelle monnaie, par opposition aux monnaies d'argent et de bronze qui ne cessent de perdre de leur teneur en métaux, lui confère un statut de valeur référence pour les échanges de capitaux importants. En parallèle, on émet des sous-multiples du solidus comme le semissis (1/2 solidus), ou le tremissis ou triens (1/3 solidus). Le solidus restera en vigueur même après la chute de l'Empire, et sera par exemple utilisé un temps par les Francs.



LES RAISONS DE LA FRAGILITÉ ÉCONOMIQUE.


                                        Dans le système monétaire romain, il existe une profonde dichotomie entre la valeur symbolique et la valeur intrinsèque de la monnaie, entre sa valeur officielle et sa teneur en métaux précieux. Nous avons vu que le denier était resté l'épine dorsale de l'économie romaine, depuis son introduction et même après qu'il a cessé d'être frappé vers le milieu du IIIème siècle. Pourtant, la teneur en argent et donc la valeur de la pièce n'a cessé de baisser, lentement mais inexorablement, tout au long de l'Histoire romaine.

                                        Ce problème de dégradation de l'économie romaine semble avoir été omniprésent, bien qu'étroitement lié à la situation politique dans l'Empire. Les causes de ce phénomène ne sont pas clairement établies, et sans doute découle-t-il de plusieurs facteurs. Les théories les plus fréquemment avancées sont le manque de métal brut (peu de mines en Italie, les principales se situant en Espagne, Bretagne et près du Rhin. La plus grande partie des métaux précieux provient donc du butin de guerre.), l'inflation (le prix des céréales a triplé entre les règnes d'Auguste et de Septime Sévère), le déficit du commerce extérieur (on observe une fuite des capitaux vers l'Inde, par exemple, d'où sont importés de nombreux produits de luxe) et les insuffisances en matière de finances publiques (En diminuant la quantité d'argent dans ses pièces, l'état pouvait produire davantage de monnaie et ainsi accroître artificiellement son budget.)


ICONOGRAPHIE DE LA MONNAIE.


Denier d'argent figurant la Déesse Roma.
La monnaie joue également un autre rôle à Rome, en marge de l'économie : elle permet à l’État de véhiculer des idées par le biais des images et des inscriptions. Les premières images apparaissant sur les monnaies républicaines sont très diverses : on y voit souvent le buste de la déesse Roma sur l'avers, et la personnification d'un Dieu, un épisode mythologique, un objet symbolique, un monument ou une scène de la vie publique au revers. Aucun nom de magistrat n'est alors mentionné, mais petit à petit apparaissent des symboles ou des monogrammes, bientôt remplacés par la forme abrégée du nom. Ensuite, le magistrat à l'origine de la pièce en question commence à choisir des images en rapport avec son histoire familiale ou ses hauts faits. Jules César franchit une étape important lorsqu'il fait frapper monnaie à son effigie : si l'on avait déjà émis des pièces montrant le portrait d'un ancêtre, c'est la première fois qu'un homme s'y représente lui-même.

Denier de Jules César. Au revers, Vénus tenant le sceptre.

                                        Les Empereurs reprennent le procédé, et font frapper monnaie à leur effigie sur l'avers. Ils soignent évidemment leur portrait puisque la monnaie, diffusée sur tout le territoire, est un important vecteur de propagande, et le revers transmet un message politique : on y annonce les conquêtes et les victoires militaires, on y célèbre l'impératrice et les enfants de la famille impériale ou un successeur pressenti, on y proclame même de véritables slogans (Fides exercitus - la fidélité de l’armée - ou Pax aeterna - la paix éternelle.)

Denier de Vitellius proclamant la "fidélité de l'armée".

                                         Le plus souvent, on y montre des divinités protégeant l'Empereur ou des symboles mettant l'accent sur tel aspect de sa politique ou de son caractère. Ainsi, Commode fait frapper vers 192 une série de pièces de monnaie le représentant vêtu d'une peau de lion sur l'avers, et une inscription proclamant qu'il est la réincarnation d'Hercule au revers. L'exemple est peut-être excessif (comme toujours, avec ce cher Commode !), mais il est révélateur de la façon dont les Empereurs tirent profit de la monnaie pour véhiculer d'eux-mêmes une image valorisante. Autre type de propagande, l'Empereur Philippe l'Arabe émet en 244 une pièce proclamant l'établissement de la paix avec la Perse... alors que Rome a été contrainte à signer un traité et à verser de fortes sommes à ses ennemis !

Denier de Commode, assimilé à Hercule.


                                        Vers la fin de l'Empire toutefois, un changement notable se fait jour. A partir de Dioclétien, le portrait de l'Empereur devient plus indifférencié, symbolisant une figure d'autorité générale. Dioclétien met en valeur l'unité du peuple, en représentant le génie du peuple romain. Sur le revers, on observe des thèmes plus généraux, et les personnifications plus spécifiques disparaissent au profit de la grandeur de Rome, la gloire de l'armée, la victoire contre les "barbares", la restauration d'un âge de prospérité, etc.

Denier de Dioclétien, avec au revers le Génie du Peuple Romain.

                                        Cette tendance se poursuivra jusqu'à la chute de l'Empire, même après l'adoption du christianisme comme religion d'État. On trouvera alors peu de thèmes spécifiquement chrétiens, même si l'on introduira des symboles religieux comme le monogramme du Christ (XP).

Pièce romaine avec le monogramme christique. (© detecting.org.uk)


                                        On le voit, le sujet est vaste et il existe sans doute une multitude de thématiques différentes et autant de façons de l'aborder. En ce qui me concerne, j'ai choisi d'en rester à des généralités, en attendant peut-être de développer tel ou tel point dans de futurs billets. Nul doute qu'il se trouve, parmi mes lecteurs, des pros de la monnaie romaine ou des numismates confirmés, qui pourront certainement apporter des précisions ou des corrections à cet article... N'étant pas une spécialiste, je vous invite fortement à vous manifester ! Parce que moi, niveau économie, j'en suis encore à citer Abba en introduction : c'est tout dire...