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dimanche 5 juillet 2015

Un temps de chien : la canicule.


                                        En ce mois de Juillet, je n'aurais pu trouver meilleur moment pour parler d'un phénomène propre au cœur de l'été : la canicule. Loin de moi l'idée de verser dans la météorologie ou de vous faire un cours sur les phénomènes climatiques. Il est évident que si le sujet apparaît sur ce blog, c'est parce qu'il est directement lié à l'Antiquité romaine.

                                        Le rapport est à chercher dans l'étymologie du mot lui-même : le terme de canicule vient en effet du Latin canicula, soit "petite chienne". Tel était le nom que l'on donnait à l'étoile de Sirius, appartenant à la constellation du Grand Chien. Or, cette étoile a la particularité de se lever et de se coucher en même temps que le soleil entre les 22 Juillet et 22 Août, vers le solstice d'été.


Constellation du Grand Chien. (Atlas Céleste - 1822.)



                                        En Égypte, le phénomène se produisait peu de temps avant les grandes crues du Nil, qui marquaient le début de l'année et rendaient surtout fertile la vallée en vue des futures récoltes. L'étoile, appelée Sopdet (Sothis en Grec), était par conséquent annonciatrice d'un évènement faste, et Sopdet elle-même considérée comme une déesse bienfaisante. Au contraire, pour d'autres peuples de l'Antiquité (et notamment les Romains), l'apparition de l'étoile coïncidait avec les grandes chaleurs. Et celles-ci s'accompagnaient bien souvent d'épidémies et engendraient une sécheresse qui nuisait aux récoltes.


Représentation de Sopdet / Sothis. (© touregypt.net )


                                        Les Romains avaient donc établi un lien entre l'apparition de l'étoile et les maux suscités par les jours les plus chauds de l'année. De l'avis général, elle était même responsable de toutes sortes de troubles, affectant aussi bien la santé des hommes que le comportement des animaux, et provoquant des phénomènes maritimes ou terrestres. Pline l'Ancien rapporte au fil de son "Histoire Naturelle" les nombreux effets engendrés par cette fichue Canicula, et il écrit par exemple : 
"Quant à la Canicule, qui ignore que, se levant, elle allume l'ardeur du soleil? Les effets de cet astre sont les plus puissants sur la terre: les mers bouillonnent à son lever, les vins fermentent dans les celliers, les eaux stagnantes s'agitent. (...)  Les chiens aussi sont plus exposés à la rage durant tout cet intervalle de temps; cela n'est pas douteux." (Pline, Histoire Naturelle", II - 40.)

                                        Dans ces conditions, il n'est pas étonnant que les Romains aient tenté d'apaiser les Dieux, et plus particulièrement l'astre solaire, en immolant en sacrifice une chienne rousse - couleur que l'on attribuait précisément au soleil. 

                                        En revanche, si vous lui demandez à quel animal de la mythologie renvoie exactement cette petite chienne, même un lecteur attentif des textes antiques donnera sa langue... au chat. Mais si les auteurs avancent chacun leur hypothèse, il en est une que l'on rencontre fréquemment.  Cette version évoque la chienne Maera - c'est-à-dire "l'éclatante". Le nom fait évidemment référence à la luminosité de l'étoile qui porterait son nom, mais aussi au volume sonore de ses aboiements... Vous allez comprendre.


"Erigone vaincue" (Gravure de Claude Augustin Duflos le jeune - MET Museum.)

                                        Maera est la chienne d'Erigone, princesse de Laconie et fille d'Icarion - et accessoirement amante de Dionysos. Son père ayant appris du Dieu le secret de la fabrication du vin, il transmet la technique aux paysans. Mais enivrés par la boisson, ceux-ci se croient empoisonnés et le tuent. Maera, qui accompagnait le père de sa maîtresse, se met alors à hurler à la mort pour tenter de réveiller le bonhomme - en vain, évidemment ! Aboyant encore, elle repart vers le palais, avertir Erigone. Aboyant toujours, elle finit par convaincre sa maîtresse de la suivre, et la conduit sur les lieux du drame... où, de désespoir, la jeune fille se pend ! Et Maera d'aboyer de plus belle, se laissant mourir (jamais deux sans trois) de faim et de chagrin. Ses hurlements sont si puissants qu'ils montent jusqu'aux cieux où ils sont entendus par les Dieux de l'Olympe qui, émus, transforment la fidèle (mais bruyante) petite chienne en étoile.


                                        Finalement, on retiendra surtout que les chiens sont décidément toujours perdants : on leur reproche la canicule, mais on parle aussi d'un temps de chien lorsqu'il pleut ! Tu parles d'une vie de, euh, chien...


dimanche 4 janvier 2015

Zodiaque et mythologie. (Partie 2.)

                                        Deuxième partie de notre tour du zodiaque et des mythes attachés aux différents signes. Reprenons-là où nous en étions restés : après la Vierge vient la Balance, ce qui  tombe d'autant mieux que les deux symboles sont étroitement liés...


La Balance.


                                        C'est le seul symbole inanimé du zodiaque. Deux récits sont généralement évoqués en ce qui concerne cette constellation. Dans le premier cas, on considère que la Balance est un prolongement de la constellation de la Vierge, et qu'il s'agit de l'attribut de la Déesse de la justice Astrée.

                                        On reste dans la famille avec la seconde légende, qui rattache la Balance à Thémis, la mère d'Astrée. Déesse archaïque, elle est l'une des premières épouses de Zeus et, selon Homère, elle est surtout la personnification de l'ordre établi et des lois. Présidant aux délibérations des Dieux et des hommes, elle assure l'équité des décisions ; elle tient dans ses mains une épée et une balance, et elle est représentée les yeux bandés pour illustrer son impartialité. Au passage, notons que c'est sous le règne de la Balance que se produit l'équinoxe d'automne, où jour et nuit sont de la même durée.

Thémis, symbole de la justice. (Parlement de Bourgogne, cour d'appel de Dijon © Dicom - J. Jaunet.)


Le Scorpion.


                                        Le signe du Scorpion est toujours associé à la figure d'Orion, mais on rencontre plusieurs légendes pour expliquer sa présence au sein du zodiaque. Fils de Poséidon, de Zeus, ou d'un paysan qui accueillit les Dieux de l'Olympe, Orion est en tous cas un géant d'une grande beauté. Un des mythes veut qu'après bien des péripéties, il soit devenu chasseur auprès d'Artémis. Mais sous le charme, Eos l'enlève, provoquant la fureur d'Artémis qui tue Orion d'une flèche. Pour d'autres mythographes, la mort d'Orion est accidentelle : Apollon, jaloux d'Orion, défie sa sœur de planter sa flèche dans un point émergeant de la mer : elle y parvient, mais c'était en fait la tête d'Orion qui faisait trempette ! Troisième version : Orion ayant tenté de violer Artémis, la Déesse fait sortir de terre un scorpion qui lui inflige une piqûre mortelle.

                                        Enfin, une nouvelle légende raconte une autre version de la mort d'Orion, mettant cette fois en scène Héra. Chasseur émérite, le géant ne cesse de crâner et d'étaler ses exploits. Ce qui irrite fortement Héra, bien décidée à enseigner l'humilité à ce vantard... Elle demande donc à un scorpion de se planquer dans les fourrés, et de piquer Orion lorsque celui-ci passera à sa portée : empoisonné par le venin, Orion tombe raide mort - terrassé par une bête minuscule, quand il a tué les fauves les plus féroces.

                                        Quoi qu'il en soit, le scorpion est transformé en constellation pour services rendus. Et Orion aussi, par la même occasion : juste à côté du scorpion, la constellation qui porte son nom semble fuir pour l'éternité la piqûre de l'insecte fatal...


"Diane auprès du cadavre d'Orion." (Toile de  Daniel Seiter - Musée du Louvre.)


Le Sagittaire.


                                        Il s'agit d'un centaure - mais pas de n'importe lequel. En règle général, les centaures sont des créatures assez peu recommandables : ces êtres au corps de cheval et à buste humain sont violents, bas du front, portés sur la bouteille et ils se nourrissent de chair crue. Exceptions dans cette bande de sauvages débridés, Pholos et Chiron se distinguent par leur bonté et leur sagesse. C'est le second qui nous intéresse ici. Contrairement aux autres centaures, il est le fils de Cronos et de l'Océanide Philyra - il doit son étrange forme au fait que son père, pour l'engendrer, se soit changé en cheval. Élevé par Artémis et Apollon, Chiron apprend l'art de la médecine et de la chasse, dispensant ensuite son immense savoir auprès d'élèves aussi renommés que Jason, Castor et Pollux, Ulysse, Nestor, Achille ou Asclépios (Dieu de la médecine).

                                        Mais Chiron est accidentellement blessé par Héraclès : lors d'un combat l'opposant aux autres centaures, le Héros lui tire dans la cuisse une flèche imprégnée du sang de l'Hydre de Lerne. Immortel de naissance, Chiron est condamné à souffrir éternellement à cause du poison, mais il obtient des Dieux l'autorisation d’offrir son immortalité à Prométhée et peut expirer en paix. Zeus lui accorde une place dans les Cieux, sous la forme de la constellation du sagittaire, pour rendre hommage à ses nombreux talents et à sa bonté. 



Achille éduqué par Chiron. (Fresque d’Herculanum - Musée archéo de Naples - via wikipedia.)


Le Capricorne.


                                         Ici aussi, les mythographes avancent plusieurs hypothèses. Pour certains, le capricorne serait Égipan, faune ayant aidé Zeus à récupérer ses tendons, volés par le monstre Typhon. Fuyant l'horrible créature, Égipan aurait plongé dans la mer, se transformant en être mi-chèvre, mi-poisson. J'aurai l'occasion d'y revenir, puisque je compte bientôt consacrer quelques lignes à ces Égipans.

                                        Mais le plus souvent, on rapproche le capricorne d'Amalthée, nourrice de Zeus. Le père du Dieu, Cronos, a la fâcheuse habitude de dévorer ses enfants pour éviter que ceux-ci ne l'évincent de son trône. Heureusement sa mère, Rhéa, parvient à le soustraire à son cruel géniteur : elle l'emporte sur le mont Ida où elle le confie à Amalthée. Dans les traditions archaïques, Amalthée est la nymphe qui recueille le divin nourrisson; dans d'autres versions, il s'agit de la chèvre qui l'allaite.

                                        Nymphe ou chèvre, Amalthée veille consciencieusement sur le divin bambin, réunissant par exemple autour de lui danseurs et chanteurs, dont le tapage couvrent les pleurs et les cris du bébé. Mais l'enfant est tellement robuste qu'un jour, il brise accidentellement une corne de la chèvre  ! Confus, Zeus l'offre aux nymphes en leur promettant qu'elle se remplira désormais de tout ce qu'elles désireront : c'est la corne d'abondance. Quant à la chèvre Amalthée, son dévouement lui vaut une place au firmament.


"Zeus allaité par la chèvre Amalthée." (Le Bernin - Rome, galerie Borghèse.)


Le Verseau.

                                        A consommer avec modération puisqu'à l'origine, le Verseau ne  verse pas que de l'eau... Le signe représente en fait Ganymède, fils de Tros et de Callirhoe, descendant direct de rois troyens. Il est surtout réputé pour sa remarquable beauté qui charme tous les Dieux, et Zeus en premier lieu. Un jour, alors que le jeune adolescent surveille le troupeau de son père, le Dieu se change en aigle et le prend entre ses serres, l'enlevant sur l'Olympe. Là, devenu immortel, Ganymède remplit la fonction d'échanson et verse aux Dieux hydromel et ambroisie.

                                        Si Tros est assez mécontent de voir son fils ainsi kidnappé par Zeus, il finit par s'apaiser en recevant la visite d'Hermès, envoyé en médiateur. Le négociateur lui vante les avantages de la nouvelle situation de Ganymède (immortalité, poste de prestige, etc.) et lui offre en compensation des chevaux capables de courir sur l'eau, un cep de vigne et une coupe en or. L'irascible Héra est plus difficile à calmer : folle de jalousie, elle ne cesse de harceler son époux qui, de guerre lasse, éloigne Ganymède en le plaçant dans le ciel, sous la forme de la constellation du Verseau. Ce qui n'empêchera pas Héra d'ourdir le complot conduisant à la guerre de Troie et à la destruction de la patrie de son rival.

"L'enlèvement de Ganymède". (Toile de Pierre-Paul Rubens, Musée du Prado, Madrid.)

Les Poissons.


                                        Il est temps de conclure avec les Poissons. Et à signe double, double légende ! Le premier mythe met en scène Typhon. Nous avons déjà parlé de cette terrible bestiole, mais sachez que Typhon est un monstre effrayant, au corps couvert d'écailles et dont les cent gueules vomissent du feu, engendré par Gaïa pour attaquer les Dieux de l'Olympe.  Du coup, on comprend la panique d'Aphrodite et d Éros, qui voient surgir la créature devant eux : affolés, la mère et le fils se jettent dans la mer, se transformant en poissons pour fuir leur ennemi. (Selon une autre version, ce sont des dauphins qui les transportent de l'autre côté de la mer.)

                                        Le second mythe rapporte l'histoire d’Amphitrite, fille de Nérée. Alors qu'elle danse avec ses 49 sœurs près de l'île de Naxos, Poséidon l'aperçoit et en tombe amoureux. Mais la belle se refuse à lui et prend la poudre d'escampette, se réfugiant aux confins des océans. Un dauphin la retrouve, l'enlève, et la ramène auprès de Poséidon qui l'épouse. Quant au cétacé, on le remercie en le plaçant au nombre des constellations.


Amphitrite et Poséidon. (Mosaïque du IVème s; - Musée du Louvre.)



                                        Voilà ! Vous ignorez toujours si vous tomberez amoureux ou si vous aurez une promotion en 2015, mais vous savez au moins quel mythe antique est associé à votre signe zodiacal. A défaut de prédiction, je vous souhaite quand même une excellente année, la tête pleine d'étoiles et de récits mythologiques...


Petite pause pour la Toge et le Glaive - qui revient d'ici peu. Pas de vacances pendant les fêtes, mais maintenant, on récupère des agapes et des orgies romaines !

dimanche 28 décembre 2014

Zodiaque et mythologie. (Partie 1)

                                        Tous les ans en Janvier, les magazines vous promettent votre horoscope pour l'année à venir : en fonction de votre signe zodiacal, vous y découvrez ce que vous réservent les prochains mois sur le plan amoureux, professionnel ou de la santé. Je suppose que mon cas personnel reflète celui de beaucoup de gens : je n'y crois pas... mais je lis quand même ! On ne sait jamais, et si je dois vraiment rencontrer l'amour le 15 Mars, autant éviter de sortir en jogging et pas maquillée ce jour-là... Cela étant, je ne suis pas Madame Irma et je m'abstiendrai donc de sacrifier à cette tradition. En revanche, je peux en profiter pour aborder un autre aspect relatif aux signes du zodiaque : si à l'origine, ils n'étaient pas liés à la mythologie, la tradition gréco-romaine les y a progressivement inclus en les reliant à diverses légendes. C'est ce que nous allons découvrir dans cet article en deux parties - pour terminer 2014 et entamer 2015.

                                        Pour commencer, qu'est-ce que le zodiaque et qui en est à l'origine ? Le mot en lui-même vient du Grec, Zôdion signifiant "petit animal". Il s'agit de la division symbolique en 12 parties de l'espace du ciel que le soleil parcourt durant l'année. Chacune de ces parties comprend une constellation, qui donne son nom à un signe astrologique. C'est d'abord la disposition des étoiles qui a évoqué l'idée du symbole rattaché à la constellation, avant que celui-ci ne soit lié à une légende mythologique. Le poète Ausone les cite ainsi, dans l'ordre du parcours solaire :
"Vient ensuite cette zone de signes que composent douze constellations : le Bélier, le Taureau, les Gémeaux, le Cancer, le Lion, la Vierge, la Balance, le Scorpion, le Sagittaire, le Capricorne, le Verseau, et les Poissons." (Ausone, Fragments divers.)




                                        La question fait encore débat mais, si l'on rencontre quelques opinions divergentes, la plupart des historiens attribuent l'invention du zodiaque aux Babyloniens. Par leur intermédiaire, le système aurait été adopté par les Grecs et ensuite transmis aux autres peuples du pourtour méditerranéen - Romains inclus. L'astrologie connaît un réel développement à Rome au début de notre ère : pour les Anciens, l'astrologie n'a rien à voir avec l'idée que nous nous en faisons généralement puisqu'il s'agit d'une science, au même titre que les mathématiques ou la médecine. Le thème astral se base sur des calculs et observations complexes - bien loin de l'horoscope hebdomadaire de Elle ! L'engouement est tel que l'Empereur Tibère, par exemple, se passionne pour  la discipline, qu'il pratique lui-même en amateur. Il a toute confiance en son astrologue personnel, Thrasyllus, qu'il consulte sur les sujets les plus variés. Voilà qui mérite un article plus complet, ce qui sera sans doute fait prochainement...

                                        A l'origine, les symboles du zodiaque évoquaient le calendrier des travaux agricoles ou les phénomènes astronomiques et météorologiques observés au cours des saisons. Par exemple, le Bélier, le Taureau et les Gémeaux (d'abord représentés par deux chèvres) illustraient les mois de printemps ; la Balance représentait la période au cours de laquelle le jour et la nuit ont des durées égales ; le Sagittaire signifiait la saison de la chasse ; le Verseau la saison des pluies, etc. Cette symbolique a progressivement disparu, et adoptés par les Grecs, les animaux ou figures choisis pour personnifier les constellations ont été assimilés aux légendes mythologiques. Ces croyances ne sont pas toujours unanimes et on rencontre parfois plusieurs versions voire plusieurs personnages différents, associés à un seul et même signe. J'ai choisi de privilégier les plus communément évoqués.


Le Bélier.


                                        Le Bélier du signe éponyme, c'est celui de la Toison d'Or. L'histoire commence lorsque le Roi de Béotie, Athamas, se lasse de son épouse Néphélé dont il avait eu deux enfants - un fils nommé Phrixus et une fille appelée Helle. Le goujat renvoie sa femme et se remarie avec Ino, qui lui donne à son tour deux fils. Jalouse des enfants de Néphélé, et craignant que Phrixus ne supplante son propre rejeton dans l'ordre de succession, Ino décide de les faire tuer. Pour cela, elle fait griller les semences destinées à la récolte de blé, rendant les graines stériles. Consterné par l'absence de moisson et la famine à laquelle son peuple est condamné, Athamas consulte l'oracle. Or, Ino a soudoyé les messagers, qui accusent Phrixus et Helle d'être responsables de la colère des Dieux. Seule leur mort pourrait les apaiser... Accablé de chagrin, Athamas se résigne à sacrifier ses enfants.

Phrixus et Helle sauvé par Chrysomallos. (Vase lucanien, ©Harvard University.)



                                        C'était compter sans Zeus : imploré par Néphélé, il envoie à la rescousse le bélier à la toison d'or, Chrysomallos. Conduit par Hermès, l'ovin divin charge les deux enfants sur son dos et s'envole allègrement par-delà les mers. Manque de chance, Helle se penche un peu trop et - plouf ! - tombe dans l'océan et se noie. L'endroit, les Dardanelles, est également connu sous le nom d'Hellespont... Quant à Phrixus, il parvient jusqu'en Colchide où il sacrifie le Bélier en l'honneur de Zeus - qui transforme l'animal en constellation. Toutefois, on avait pris garde de mettre de côté la toison d'or, offerte au Roi de Colchide. Celle-là même que viendrait bientôt chercher un certain Jason - mais ceci est une autre histoire.


Le Taureau .


                                        Les taureaux ne manquent pas dans la mythologie gréco-romaine, mais le bovin stellaire serait celui dont Zeus avait revêtu la forme pour enlever Europe. Toujours chaud comme la braise, le Dieu tombe amoureux de la belle jeune femme. Craignant cependant la colère de son épouse Héra, il se change en un éblouissant taureau blanc et s’approche de l'objet de sa convoitise, qui joue sur la plage. Sous le charme, l'innocente a l'idée saugrenue de monter sur le dos de la bête qui - ni une, ni deux - part au triple galop dans la mer et l'emmène jusqu'en Crète. Là, reprenant sa véritable apparence, Zeus s'unit à elle - avant de l'abandonner pour repartir sur l'Olympe. Plaquée, Europe se console dans les bras d'Astérios, Roi de Crète. De son union avec le Dieu volage naquirent tout de même trois fils : Minos, Sarpédon, et Rhadamanthe. Minos fera plus tard construire un labyrinthe afin d'y enfermer un autre genre de taureau : le Minotaure. Mais ceci est une autre histoire.

"L'enlèvement d'Europe." (Toile de Noël-Nicolas Coypel - Philadelphia Museum of Art.)

Les Gémeaux.


                                        L'un des signes doubles de l'astrologie, les Gémeaux évoquent les jumeaux Castor et Pollux, également connus sous le nom de Dioscures. Ils sont les enfants de Léda, épouse de Tyndare, et de... Zeus, décidément toujours aussi entreprenant. Le Dieu choisit cette fois de se matérialiser sous la forme d'un cygne pour s'unir à Léda ; la même nuit, la coquine visite la couche de son époux légitime. De cette double union naissent deux œufs : le premier contient Hélène et Pollux (fils de Zeus) le second Clytemnestre et Castor (fils du Roi.)

                                        En grandissant, les deux garçons s'attachent profondément l'un à l'autre et une grande complicité les unit. Bon sang ne saurait mentir, les jumeaux multiplient les exploits, accompagnent par exemple Jason dans sa conquête de la Toison d'Or. Mais les jumeaux sont tués au combat et Zeus place son fils Pollux parmi les étoiles. Or, celui-ci refuse d'être immortel s'il doit être séparé de son cher Castor. Il supplie son père de partager l'immortalité avec son frère et Zeus y consent, réunissant les deux frangins au sein de la constellation des Gémeaux. Pendant ce temps-là, leur sœur Hélène a été enlevée par Pâris, qui déclenche ainsi la guerre de Troie. Mais ceci est une autre histoire.


Castor & Pollux. (Statue de Joseph Nollekens - Victoria & Albert Museum.)


Le Cancer.


                                         Cette fois, Zeus n'y est pour rien ! Le Cancer est l'un des rares signes que le Roi des Dieux n'a pas lui-même placé au firmament. La créature - carcinos en Grec, soit écrevisse - est liée au mythe d’Héraclès.

                                        Parmi ses douze travaux, le héros doit combattre l'hydre de Lerne, monstrueux serpent multicéphale (Vous savez : dès qu'on lui coupe une tête, il en repousse deux à la place.) Or, cette charmante créature n'est pas la seule occupante de Lerne puisqu'on y trouve aussi le futur Cancer, placé là par Héra qui exècre notre héros. L'idée, c'est que l'écrevisse détourne l'attention d'Héraclès pour donner l'avantage à l'Hydre. Malheureusement pour l'écrevisse (et pour l'Hydre), le plan ne fonctionne pas comme prévu : la bestiole mord bien Héraclès au talon, mais celui-ci l'écrase d'un simple coup de pied. Magnanime, Héra  récompense toutefois le sacrifice du Cancer en le plaçant parmi les constellations. Et Héraclès extermine l'Hydre et passe aux travaux suivants. Mais ceci... (Vous avez saisi l'idée ?!)


Héraclès attaqué par Carcinos, tandis qu'il combat l'hydre. (Vase attique - ©Bibi Saint-Pol via wikipedia.)


Le Lion.


                                        Revoici Héraclès puisque le lion zodiacal n'est autre que le lion de Némée, que le Héros affronte au cours du premier de ses douze Travaux. Fruit des amours d'Echidna et de de Typhon, ce fauve redoutable élevé par Héra terrorise la vallée de Némée. Héraclès tente d'abord d'abattre la bête de ses flèches, mais celles-ci effleurent à peine la peau de l'animal. Il n'a pas davantage de succès lorsqu'il essaye de le tuer à coups d'épée ou de massue : la massue s'abat sur le crâne de l'animal dans un choc formidable... et se brise en mille morceaux ! Désarmé, Héraclès saisit alors le lion par le cou, et il l'étrangle à mains nues. Au passage, il dépèce le cadavre et endosse la peau du monstre, qui s'est avérée si solide, pour s'en faire une armure. Pour commémorer l'exploit de son fils, Zeus place le Lion au nombre des constellations.


"Hercule étranglant le lion de Némée." (Esquisse de Pierre-Paul Rubens - ©Harvard Art Museum.)


La Vierge.


                                        Il est déjà plus difficile de relier la Vierge à une légende mythologique précise. On la rapproche de plusieurs divinités - comme Isis ou Déméter - mais sans lui attacher un récit spécifique. Cependant, on évoque le plus souvent Astrée : sœur de la Pudeur, cette jeune femme vertueuse, Déesse de la justice, était la fille de Zeus et de Thémis. Aux temps heureux de l'Âge d'or, où les Hommes ne connaissaient que la paix, l'amour et la prospérité, elle vivait parmi les mortels. Mais c'était trop beau pour durer : la situation dégénéra avec l'apparition des guerres et des crimes, et tout partit en vrille. On était entré dans l'Âge de Bronze, et ça n'allait pas s'améliorer ensuite... Désabusée par les perversions de l'âme humaine et la déliquescence du monde, Astrée mit un terme à son séjour terrestre et se retira dans les Cieux, sous la forme de la constellation de la Vierge.


"Astrée quittant les bergers." (Toile de Salvador Rosa - The Yorck Project via wikipedia.)

dimanche 13 juillet 2014

Méduse : Mythe Et Symbolique. (Partie 2.)

 

MÉDUSE, ATHÉNA et PERSÉE : RELATIONS ENTRE LES PROTAGONISTES.


Méduse et Athéna : à la guerre comme à la guerre.


                                        Les mythes Grecs confrontent Méduse à deux personnages importants : Athéna et Persée. Dans le premier cas, c'est suite au désir de Poséidon et au viol qu'il commet sur Méduse qu'Athéna maudit la jeune femme. Étrangement, elle ne s'en prend pas au Dieu de la Mer, qui a pourtant outragé une de ses prêtresses, mais à la victime elle-même. Voilà qui est d'autant plus étonnant qu'Athéna, Déesse de la guerre et de la cité, incarne aussi la justice et prend régulièrement la défense de personnages injustement accusés, joue les médiatrices lors des disputes et veille à la conservation des lois de la cité.   L'injustice du châtiment a été interprétée de plusieurs manières : la plus convaincante considère que l’accouplement au sein du Temple, déchaînement d'instincts primaires et de violence barbare, a amené le chaos sur toute la Cité de sorte que Méduse, actrice de la profanation (même contre son gré) ne saurait être épargnée. Méduse est donc une double victime, et n'a aucun pouvoir par elle-même : c'est Athéna (et indirectement le viol commis par Poséidon) qui fait d'elle un monstre puissant et furieux.

Persée et Athéna tenant la tête de Méduse. (Musée des Beaux-Arts de Boston - © www.theoi.com)

                                        En dépit du châtiment qu'Athéna inflige à Méduse, les rapprochements entre les deux personnages sont étonnants. Mis à part la version relatant l'agression de Poséidon sur Méduse, une autre tradition fait état d'une rivalité plus personnelle : Méduse s'étant vantée d'être plus belle qu’Athéna, la Déesse l'aurait punie en la transformant en monstre. Mais les caractéristiques communes entre les deux personnages sont nombreuses. Par exemple, les serpents sont un attribut d'Athéna, comme le montrent plusieurs représentations de la Déesse et certains poèmes orphiques, qui la qualifient de "Serpentine". En outre, le regard hypnotique est un des traits de la déesse "aux yeux pers". Enfin, parce qu'elle a placé la tête de Méduse sur son bouclier, Athéna s'associe à l'aspect terrifiant du monstre. Ainsi, dans "l'Énéide", elle exprime sa colère en faisant jaillir des flammes de ses yeux :
"Et la Tritonienne [Pallas Athéna] le leur manifesta par des prodiges évidents. Sa statue venait à peine d'être placée dans le camp : d'ardentes flammes jaillirent de ses regards fixes ; une sueur salée parcourut ses membres et par trois fois, d'elle-même,  miracle indicible, elle se souleva du sol, avec son bouclier et sa lance qui tremblait. " (Virgile, "L'Enéide", II - 171.)
Représentation d'Athéna - détail d'une poterie Attique. (©jastraw via wikipedia)


Athéna et Méduse sont donc les deux aspects indissociables de la même puissance sacrée. Mais pourquoi ce rapprochement  ?

                                        Rappelons d'abord qu'Athéna est la seule figure mythologique née seulement d'un homme : sortie toute armée de la tête de son père Zeus, elle personnifie l’intelligence, la raison et la sagesse - de même que son équivalent romain, Minerve, dont le nom vient du Latin mens, "esprit". Quelle que soit la version du mythe, la Déesse y joue toujours un rôle essentiel.

Tétradrachme d’Athéna Niképhoros et Méduse.


                                        L'une des hypothèses les plus fréquemment développée attire l'attention sur la similarité du champ d'action d'Athéna et de Méduse : Athéna est certes la déesse de la sagesse, mais elle est aussi et surtout la déesse de la guerre. A ce titre, alors que Arès, adepte des carnages sanglants, représente la force virile et brutale, Athéna incarne davantage la ruse et la tactique ou, pour le dire autrement, une guerre "socialisée", "civilisée". Malgré tout, au cœur de la bataille, Athéna est une redoutable combattante.
"Dès que Arès, le fléau des hommes, voit le noble Diomède, il laisse Périphas à la place où ce héros vient de périr, et marche à la rencontre du vaillant fils de Tydée. Quand ils sont près l'un de l'autre, Arès, impatient d'immoler son ennemi, étend avec rapidité sa lance d'airain au-dessus du joug et des rênes ; mais Athéna détourne le coup en saisissant l'arme et en l'écartant du char. Diomède à la voix sonore se précipite à son tour sur le dieu de la guerre et lui lance son javelot d'airain : Athéna dirige le trait dans les flancs tout près de la ceinture ; le héros, après avoir déchiré la peau délicate et belle du dieu de la guerre, retire son javelot de la plaie sanglante." (Homère, "L'Iliade", V - 846.)

Brandissant son bouclier, orné de l'effigie de Méduse, elle provoque la déroute des ennemis, saisis d'effroi devant l'horrible visage de la Gorgone. 

Combat entre Athéna et Arès. (Détail d'une céramique grecque.)

                                        Ainsi, à y regarder de plus près, il existe certaines analogies entre Athéna et Méduse. Pourtant, l'attitude de la Déesse face à sa rivale est extrêmement ambiguë, dans une perpétuelle relation d'attraction - répulsion. Surnommée dans certains récits la "Gorgophoné" - c'est-à-dire la tueuse de Gorgone - elle adopte en de nombreuses occasions un comportement mimétique, qui la rapproche de Méduse. Le meilleur exemple, c'est ce bouclier, orné du masque du monstre, grâce auquel Athéna parvient à galvaniser ses troupes en provoquant chez eux une "fureur gorgonéenne".

Athéna portant le bouclier orné de la tête de Méduse. (©Cea. via flickr.)

                                        Examinons plus en détails ce fameux bouclier, l’Egide. Une fois encore, les versions divergent quant à son origine : selon certains, l’Egide aurait été fabriquée à partir de la peau de la chèvre Aegis, à l’aspect si effrayant que sa mère Gaïa aurait été contrainte de l'enfermer dans une grotte. L’animal aurait fourni le lait permettant de nourrir Zeus enfant, et celui-ci aurait plus tard utilisé sa peau pour recouvrir son bouclier. Pour d'autres, Aegis était un monstre cracheur de feu, créateur de la terre, et il aurait été tué par Athéna, qui aurait pris sa peau pour s’en faire une cuirasse. Homère raconte dans "L’Iliade" :
"Athéna, la fille du puissant Zeus, retirée dans le palais de son redoutable père, laisse couler à ses pieds le magnifique voile aux vives couleurs qu'elle-même avait tissu de ses belles mains ; elle revêt la cuirasse du dieu qui rassemble au loin les nuages ; elle s'arme pour les combats meurtriers, source de tant de larmes, et elle jette sur ses épaules la formidable égide que la terreur environne de toutes parts : sur cette égide sont la Discorde, la Force, la Poursuite et la tête effroyable et terrible de Gorgone, monstre d'un horrible aspect, prodige de Zeus. Pallas [Athéna] pose sur son front un immense casque d'or orné de quatre aigrettes un casque qui pourrait protéger les fantassins de cent villes réunies ; elle monte sur son char étincelant, saisit la forte lance avec laquelle elle renverse les phalanges des guerriers qui ont excité sa colère." (Homère, "L’Iliade", V-733.).
Ainsi, pour l'aède, l’Egide était une armure complète, et la tête de Gorgone, un masque au sens littéral, sensé provoquer la peur chez l'ennemi. Athéna, au cœur des combats, se travestit donc en Méduse...

Athéna portant le Gorgonéion, amulette apotropaïque. (©Jastraw via wikipedia)

                                        Autre élément intéressant : l'invention de la flûte (aulos) par Athéna, que la Déesse aurait conçue en entendant les plaintes des deux autres Gorgones après la mort de leur sœur.
"Elle fabriqua la flûte, l’instrument riche en sons de toutes espèces, pour imiter la plainte qu’Euryale proférait de ses lèvres fébriles." (Pindare, "Pythiques", XII.)
                                        A nouveau, c'est une attitude propre aux Gorgones que s'approprie Athéna. Mais, alors qu'elle joue de l'instrument au bord d'un lac, la Déesse aperçoit dans l'eau le reflet de son visage : horrifiée par ses traits déformés par le souffle, par ses joues gonflées et ses yeux exorbités qui la font ressembler à une Gorgone, elle jette la flûte au loin. L'objet n'est pas perdu pour tout le monde, et il est récupéré par le satyre Marsyas. Traditionnellement, l'aulos a ceci de particulier qu'il sert d'accompagnement musical aux banquets et aux transes, bande-son de scènes de débauches et d'excès, de sauvagerie aux antipodes du contrôle "social" que personnifie Athéna...

"Pallas Athene" de Gustav Klimt. (Historisches Museum der Stadt, Vienne.)

                                        Ces quelques éléments, auxquels on pourrait en ajouter bien d'autres, mettent en lumière cette attirance et ce rejet, cette analogie et cette opposition entre Athéna et Méduse, et soulignent finalement comment la mythologie grecque a récupéré les traits les plus belliqueux et agressifs de l'ancienne Déesse Mère, pour tenter de les appliquer à la Déesse de la Guerre.

Méduse et Persée : psychanalyse et guerre des sexes.


                                        Autre protagoniste essentiel, le personnage de Persée offre lui aussi quelques axes de réflexion intéressants. Largement exploité dans le domaine de la psychanalyse (en premier lieu par Sigmund Freud), il apparait dans de nombreuses œuvres d'art, dans une perspective qui le met souvent en parallèle avec la Gorgone. Après tout, en utilisant la tête décapitée de Méduse pour transformer ses ennemis en pierre, il répand la mort autour de lui. Et quand il survole l'Afrique avec son trophée dans un sac, des gouttes de sang tombent à terre et se transforment en serpents venimeux, symboles de la puissance meurtrière de Méduse :
"Tandis que, fort de sa victoire, il survolait les sables de Libye, des gouttes du sang coulant de la tête de Gorgone tombèrent sur la terre qui les recueillit et les transforma en serpents divers ; de là vient que cette terre regorge de reptiles qui l'infestent." (Ovide, "Les Métamorphoses", IV - 618). 
Persée Affrontant Phinée. (Hugues Taraval - ©RMN)


Parmi les œuvres illustrant cette relation étroite entre le héros et le monstre, le Persée de Cellini ressemble étrangement à la tête qu'il tient dans sa main.

Le Persée de Benvenuto Cellini. (Détail)

                                        Si l'on en croit les tentatives d'historisation du mythe, celui-ci serait né d'une réécriture des conflits archaïques entre hommes et les femmes, et plus précisément des luttes inhérentes à la transition d'une société matriarcale à une société patriarcale. Certaines sources avancent que le masque de la gorgone avait pour fonction de préserver les femmes, en les gardant à distance des hommes lors des cérémonies sacrées et des cultes à mystères réservés aux femmes - c'est-à-dire ceux qui célébraient la déesse Mère. Robert Graves, dans "Les Mythes Grecs", rappelle que certains poèmes orphiques évoquent la pleine lune, astre éminemment féminin, comme "la tête de la Gorgone". Le même masque aurait aussi servi aux jeunes filles, afin de conjurer le désir sexuel des hommes. A ce titre, la victoire de Persée sur Méduse représente la fin de l'ascendant féminin et le début de la domination masculine.

"Persée vainqueur de Méduse." (Eugène Romain Thirion - Musées de Senlis.)


                                        Bien après l'Antiquité gréco-romaine, Méduse a souvent représenté une féminité source de crainte pour les hommes, à la fois fascinante et dangereuse. Sous la renaissance, elle apparait dans la poésie, par exemple dans le Second Livre des "Amours" de Ronsard, mais son regard pétrificateur devient la plupart du temps une métaphore conventionnelle pour qualifier le coup de foudre ressenti par l'amant :
"Lorsque mon œil à t'œillader s'amuse,
Le tien, habile à ses traits décocher
Par sa vertu m'empierre en un rocher,
Comme un regard d'une horrible Méduse." (Ronsard, "Amours", I-8.)
La comparaison gagne en profondeur à partir du XIXe siècle, notamment avec la littérature "décadente" comme "Les Fleurs Du Mal" de Baudelaire, où Méduse illustre la fascination exercée par la femme, avec son regard meurtrier et sa chevelure mystérieuse. Dans "Faust", Goethe file la métaphore : Faust croit voir Marguerite, mais Méphistophélès l'avertit qu'il s'agit en fait de Méduse et explique que "la magie trompe chaque homme en lui faisant croire qu'il a trouvé en elle sa bien-aimée."

Persée, assisté d'Athéna, égorge Méduse. (Temple de Selinonte.)


                                        Avec l'essor de la psychanalyse, ce monstre devient la représentation de la femme que tout homme recherche et craint en même temps - la mère, évidemment ! Derrière le masque, Méduse retrouve ses attributs de Déesse Mère, dont les fidèles se dissimulaient justement derrière son effigie.

                                        Freud reprend justement le thème dans "Das Medusenhaupt" ("La Tête de Méduse") en 1922 : il la présente comme le talisman suprême, l'image de la castration - associé dans l'esprit de l'enfant à la découverte de la sexualité de la mère. Les serpents sont autant de phallus et la  pétrification représente l'érection. Dès lors, le mythe de Persée revêt une nouvelle interprétation psychologique, anachronique mais pas inintéressante du point de vue psychanalytique. Il raconte l'exploit du héros qui, parce qu'il a vaincu la femme "castratrice" et s'est armé de la tête de Méduse (vue ici dans son rôle phallique), est en mesure de conquérir la vierge Andromède, et de tuer le monstre marin.

"Persée Délivrant Andromède" (Illustration du XVème s.)

On retrouve exactement le même aspect dans l'épisode de la légende arthurienne dont j'ai déjà parlé : Méduse occupe les terres d'une jeune fille qui demande non seulement au roi de trouver un chevalier susceptible de la délivrer du monstre, mais aussi de devenir son époux. Le combat que ce dernier mène contre Méduse est la condition nécessaire à cette union.

"La Tête Funeste" d'Edward Coley Burne-Jones.
                                         Cette interprétation permet de mieux comprendre en quoi Méduse est "fascinante", au sens premier du terme : "Fascinum" signifie "charme" et "maléfice", mais désigne aussi le phallus. Méduse est certes une créature monstrueuse, dotée de pouvoirs magiques, mais pour l'homme qui prend possession de ce pouvoir, elle offre la possibilité de se libérer de la menace de la castration (voire de sa mère, diraient certains psys...) et de s'accomplir en tant qu'homme - au sens sexué du terme. Mais il est intéressant de rappeler que selon certaines versions, Méduse devrait son châtiment au viol qu'elle a subi : agressée sexuellement, elle "castre" symboliquement les hommes.

Méduse et les Déesses de l'Olympe.


                                        Dans les représentations antiques, il existe un certain nombres de ressemblances et de liens entre plusieurs déesses et Méduse : par exemple Artémis (dans les temples qui lui sont dédiés, on observe parfois des images de Méduse, et Artémis elle-même est souvent représenté portant le "masque" de Méduse.) ou la Déesse Mère Cybèle (pour des raisons évidentes, reliant une fois encore Méduse à la figure de la Déesse mère.) Tous ces rapprochements mériteraient d'être étudiés plus longuement - ce n'est pas le but de cet article, mais j'y reviendrai peut-être un jour...

Méduse, Temple d'Artémis à Corfou. (VIème siècle avant J.C.)


CONCLUSION.


                                       
"La Tête De Méduse." de Pierre-Paul Rubens.


                                        Figure castratrice, divinité primitive, force guerrière... Quelle que soit la légende et l'interprétation qu'on lui donne, Méduse reste une créature puissante, incarnation de la force et du pouvoir au féminin. Sans doute est-ce la raison pour laquelle elle n'a cessé, depuis des siècles, de fasciner les artistes : les plus grands peintres, sculpteurs, écrivains, poètes ont ressenti le besoin de se confronter au mythe, d'offrir leur propre... vision de la Gorgone, monstre ou victime, menaçante ou tragique. Et c'est bien là tout l’intérêt de Méduse, chacun y plaquant finalement son propre vécu, ses propres désirs, ses propres fantasmes.
                                  

Buste de Méduse par Gian Lorenzo Bernini.

dimanche 6 juillet 2014

Méduse : Mythe Et Symbolique. (Partie 1.)


                                        Le nom de Méduse vous est sans doute familier, de même que sa représentation la plus courante: un monstre grotesque, visage féminin grimaçant avec sur la tête une enchevêtrement de serpents se tortillant. On sait aussi qu'elle pétrifie tous ceux qui ont le malheur de croiser son regard. Ce personnage a toujours fasciné : depuis l'Antiquité, où elle apparait dans les Temples, sur les murs des villas ou sur des bijoux ou talismans comme symbole apotropaïque, jusqu'à l'époque actuelle, où elle nourrit encore et toujours l'imaginaire des artistes.

Sans doute la représentation la plus célèbre : "Méduse" par Le Caravage.

                                        Mais qui est vraiment Méduse ? Est-elle vraiment cette créature maléfique, ou y a-t-il quelque chose d'autre derrière ce masque ? Quelles sont ses véritables origines ? Vous allez voir que le sujet réserve bien des surprises, car la figure de Méduse est beaucoup plus complexe qu'il n'y parait...

                                        Passée à la postérité grâce à la mythologie Grecque, elle est aussi très présente dans l'Antiquité romaine, qui s'est approprié le mythe en le transposant avec les équivalents latins des divinités grecques. Toutefois, par souci de simplification, j'utiliserai le plus souvent les noms grecs : Poséidon et Athéna par exemple, au lieu de Neptune et Minerve. Je ne prétends pas offrir une analyse exhaustive du mythe, mais quelques éléments de réflexion qui, peut-être, permettront de mieux appréhender Méduse, dans une autre dimension, et de l'envisager sous un angle différent, comme une victime du patriarcat et de la sexualité masculine, plutôt que comme l'horrible monstre auquel on l'assimile généralement.

MYTHE ET HISTOIRE.


Les récits mythologiques.


                                        Je vous la fais courte : selon la mythologie grecque, Méduse était l'une des six filles (ses sœurs étant les Grées - vieilles femmes se partageant un œil et une dent, qu'elles se prêtaient à tour de rôle - et les deux autres Gorgones, Steno et Euryale) nées de la divinité marine Phorcys et de sa sœur Ceto. Magnifique jeune fille à la sublime chevelure, elle était considérée comme la plus belle des trois Gorgones. La légende la plus célèbre fait d'elle une prêtresse du temple d'Athéna ; malheureusement pour elle, Poséidon s'éprend d'elle et rêve de la posséder. Il se transforme en oiseau, l'enlève et la viole dans le temple. Furieuse de cette profanation, Athéna tourne sa colère contre la jeune femme et la transforme en Gorgone : elle remplace ses dents par des défenses de sanglier, ses ongles deviennent de bronze, et ses cheveux sont changés en un nid de serpents. Athéna la frappe enfin d'une ultime malédiction : désormais, quiconque croisera le regard de Méduse sera changé en pierre. Les deux sœurs, qui n'en peuvent mais, y passent aussi pour faire bonne mesure.

Représentation de Méduse, Temple d'Artémis, Corfou.

                                        Si les deux autres Gorgones sont immortelles, ce n'est pas le cas de Méduse. Athéna lui envoie donc le héros Persée, fils de Zeus et de Danaé, pour la tuer. Elle l'avertit du pouvoir de Méduse et lui donne un bouclier poli, qu'il utilise comme un miroir, affrontant le reflet de la Gorgone et évitant de fixer directement son regard. C'est ainsi qu'il peut l'approcher et la décapiter. Cet élément apparaît cependant tardivement, les premières versions se contentant de raconter que Persée détourne la tête au moment de frapper le monstre. Du corps sans tête jaillissent deux êtres magiques, engendrés par Poséidon : le géant Chrysaor et le cheval ailé Pégase. Après bien des aventures, Persée utilise la tête de Méduse pour pétrifier le monstre marin qui terrorise la ville d'Argos et à qui la fille du roi, Andromède, devait être sacrifiée. Il épouse la jeune fille, dont il aura une fille prénommée... Gorgonphone.

Persée détourne le regard en tuant Méduse (représentée comme un centaure.) - Musée du Louvre. (© M.L. Nguyen)


                                        Finalement, Persée offre la tête de la Gorgone à Athéna, qui en orne son bouclier. La Déesse recueille aussi le sang de Méduse et en fait don à Asclépios, le Dieu de la médecine : le sang provenant de la veine droite rend la vie, tandis que celui issu de la veine gauche est un poison foudroyant.

                                        Il existe d'autres versions du mythe. Selon l'une d'elles, la superbe mais orgueilleuse Méduse se serait vantée d'être plus belle qu'Athéna : par vengeance, la Déesse aurait changé sa chevelure en serpents et l'aurait maudite de sorte que son regard pétrifiait tout ceux sur qui il se posait. Pour Apollodore, Méduse et ses sœurs étaient venues au monde avec des serpents en guise de cheveux, des ailes jaunes et les mains de bronze ; leur corps était couvert d'écailles et leurs yeux avaient le pouvoir de pétrifier les gens. Si ces légendes présentent toutes Méduse comme une créature hideuse, d'autres récits font d'elle une belle femme capable de charmer les hommes, qu'elles transformaient ensuite en pierre : Ovide est le principal artisan de cette métamorphose (Alerte ! Jeu de mots littéraire!), comme nous le verrons plus loin.

Les récits historiques.


                                        Dès l'Antiquité, les auteurs ont tenté de trouver des origines historiques à ce mythe. Par exemple, Palaiphatos affirme que Persée serait un pirate qui, pour s'emparer d'une statue en or que cachaient trois sœurs en Éthiopie, aurait exécuté l'une d'entre elles et fait ainsi parler les autres ; Héraclite voit en Méduse une prostituée. (Ce qui, après tout, n'est pas incompatible !)

                                        Entre autres théories, Pausinias rapporte des événements historiques qui, selon lui, ont peut-être inspiré le mythe de Méduse.
"Sur la place publique d'Argos, à peu de distance de l'édifice dont je viens de parler, se trouve une éminence de terre qui renferme, dit-on, la tête de la Gorgone Méduse. Indépendamment des fables, voici ce qu'on raconte de Méduse. Elle était fille de Phorcus, après la mort duquel elle devint reine des peuples des environs du lac Tritonis; elle commandait les Libyens lorsqu'ils allaient à la chasse ou à la guerre, et marcha à leur tête à la rencontre de Persée, qui avait avec lui quelques troupes d'élite du Péloponnèse. Elle fut tuée par trahison durant la nuit, et, quoiqu'elle fût morte, Persée fut tellement frappé de sa beauté, qu'il lui coupa la tête pour la faire admirer aux Grecs. Proclès, Carthaginois, fils d'Eucrate, croit la tradition suivante plus vraisemblable que la première. Les déserts de la Libye produisent beaucoup de monstres dont l'existence paraît incroyable à ceux qui en entendent parler. On y trouve, entre autres, des hommes et des femmes sauvages, et Proclès assura avoir vu un de ces hommes qu'on avait amené à Rome. Il conjecture donc qu'une femme de cette espèce s'étant égarée, vint aux environs du lac Tritonis, dont elle désolait les habitants, jusqu'à ce que Persée l'eût tuée. Comme cette contrée est consacrée à Minerve (Athéna), le bruit se répandit que cette déesse avait aidé Persée dans son entreprise." (Pausinias, "Description de La Grèce", II-21.)
                                        De toute évidence, ces épisodes illustrent la manière dont la civilisation patriarcale grecque a tenté d'écraser le pouvoir et les velléités d'indépendance féminine. Dans le premier cas, Méduse est donc une reine, chef de guerre, qui prend le commandement de l'armée combattant Persée. Dans la seconde hypothèse, Méduse est une "femme sauvage", errant dans le désert et harcelant les habitants. Voilà qui montre à nouveau le désir des Grecs de maintenir les femmes sous un strict contrôle : ces "sauvageonnes" sont dangereuses et doivent être  rapidement neutralisées.

"Pandore" de John William Waterhouse.

On songe au mythe de Pandore, et au texte d'Hésiode affirmant que les femmes ont été créées par les dieux pour punir les hommes.
""Fils de Japet, ô le plus habile de tous les mortels ! tu te réjouis d'avoir dérobé le feu divin et trompé ma sagesse, mais ton vol te sera fatal à toi et aux hommes à venir. Pour me venger de ce larcin, je leur enverrai un funeste présent dont ils seront tous charmés au fond de leur âme, chérissant eux-mêmes leur propre fléau". En achevant ces mots, le père des dieux et des hommes sourit et commanda à l'illustre Vulcain de composer sans délais un corps, en mélangeant de la terre avec l'eau, de lui communiquer la force et la voix humaine, d'en former une vierge douée d'une beauté ravissante et semblable aux déesses immortelles ; il ordonna à Minerve de lui apprendre les travaux des femmes et l'art de façonner un merveilleux tissu, à Vénus à la parure d'or de répandre sur sa tête la grâce enchanteresse, de lui inspirer les violents désirs et les soucis dévorants, à Mercure, messager des dieux et meurtrier d'Argus, de remplir son esprit d'impudence et de perfidie. (...) Ce héraut des dieux lui donna un nom et l'appela Pandore, parce que chacun des habitants de l'Olympe lui avait fait un présent pour la rendre funeste aux hommes industrieux." (Hésiode, "Les Travaux Et Les Jours")
Si rien ne permet de confirmer les écrits de Pausinias, ceux-ci entrent curieusement en résonnace avec les origines archaïques de Méduse, que l'on retrouve en permanence, en filigrane, derrière les attributs et la symbolique du mythe grec.

MÉDUSE : PARADOXES ET DUALITÉS.


                                        À première vue, l'histoire de Méduse est simple. Cependant, à y regarder de plus près, ce personnage est un constant paradoxe, toujours dans la dualité et l'ambiguïté. Entre sa beauté première et sa monstruosité suite à sa transformation bien sûr, mais pas seulement : il existe de nombreux aspects du mythe qui, approfondis ou rapprochés des autres protagonistes de l'histoire, permettent d'émettre quelques hypothèses éclairantes, et de proposer d'autres interprétations du mythe de Méduse - dans une perspective contemporaine, mais aussi antique.

La Déesse Mère derrière la gorgone : un symbole de vie et de mort.


                                        De nombreux éléments  suggèrent en effet l'ambiguïté fondamentale de Méduse. L'un des plus révélateurs est le double pouvoir de son sang, qui peut à la fois guérir et même ressusciter, mais aussi tuer. Plus largement, Méduse est une créature de vie et une créature de mort. En ce qui concerne la mort, pas besoin de vous faire un dessin : Méduse, par la simple force de son regard, peut pétrifier ses ennemis. Mais - nouveau paradoxe - Méduse décapitée, elle n'est pas inoffensive pour autant, bien au contraire : bien qu'étant la seule gorgone mortelle, Méduse donne naissance, après sa mort, à Pégase et Chrysaor.  Nés de son sang, ils sont le symbole de la puissance du sang féminin, et du cycle de la vie que représente Méduse.

Pégase. (Mosaïque, Musée archéologique de Cordoue.)
Au passage, la nature de Pégase n'est pas anodine : cheval ailé, il représente, comme la Déesse Mère Méduse, un lien entre la terre et le ciel (voir ci-dessous) et, créature ambivalente par excellence, le cheval est un symbole de sauvagerie et d’énergie incontrôlée.  Mais il y a mieux : même détachée du corps, la tête de Méduse conserve sa puissance et, figurant désormais sur le bouclier d'Athéna, elle continue de pétrifier ceux qui croisent son regard, exerçant toujours son pouvoir de vie et de mort... par-delà son propre trépas. Ainsi, elle est d'autant plus indestructible qu'elle a été tuée ! Il est intéressant de dresser un parallèle avec l'histoire du géant Atlas, que Persée pétrifie grâce à la tête de Méduse : Atlas est transformé en la montagne éponyme, sur laquelle pousse la végétation, en un cycle éternel de vie, mort et renaissance.

Persée présentant la tête de Méduse à Atlas.


                                        Pour comprendre cette dimension de Méduse, symbole du cycle de l'existence, il faut remonter aux sources du mythe. A l'origine, Méduse est une des figures mythologiques les plus archaïques, certains la rapprochant même du démon Humbaba, décapité par Gilgamesh. En réalité, Méduse est sans doute une Déesse issue d'une proto-société matriarcale et de nombreuses cultures anciennes la considèrent comme l'une des facettes de la Déesse Mère. Elle ne serait donc pas plus Grecque que moi, mais serait une transposition d'une Déesse plus ancienne, peut-être libyenne, connue sous de nombreux noms dont ceux de Neith, Anath, ou encore Athene...

La Déesse Anath. (©Camocon via Wikipedia.)


Ce dernier nom évoque bien sûr Athéna, d'autant plus que la déesse Anath est souvent décrite comme une Déesse guerrière vierge et extrêmement violente - nous y reviendrons.

                                        Si l'on part de cette hypothèse, la chevelure de serpents et la peau reptilienne sont des symboles chthoniens, liés au cycle naturel de la naissance, de la mort et de la renaissance, à mettre en parallèle avec le cycle de la menstruation, que l'on croyait alors synchrone avec la lune et les marées. Et revoilà le sang de Méduse, à la fois panacée et poison mortel ! Le serpent, en tant que reptile, a aussi un lien particulier à la terre, à rapprocher des ailes que l'on attribue souvent à Méduse, et qui  symbolisent le ciel et la liberté : la gorgone représente donc la transition entre les mondes terrestre et céleste. Les défenses de sanglier, quant à elles, sont certes menaçantes, mais le cochon est aussi un symbole de naissance et de fertilité, probablement en raison des grandes portées et des nombreuses mamelles de la femelle.

Mosaïque représentant Méduse. (©Marshall Astor via Flickr.)


                                        Reste la capacité de Méduse à transformer les hommes en pierre : cette caractéristique majeure renvoie directement en négatif à la toute-puissance féminine, c'est-à-dire celle de donner la vie. En pétrifiant les êtres, Méduse les renvoie à la terre dont ils sont issus. Dans la relecture psychanalytique du mythe Grec, ce pouvoir de vie et de mort sur les hommes n'est qu'un symbole de castration, de la capacité de la femme à provoquer l'impuissance du mâle : en décapitant Méduse, Persée reprend le contrôle de sa virilité et met en échec la ruse féminine. Là encore, nous en reparlerons.

                                        Dans le mythe grec, la Gorgone représente aussi métaphoriquement ce qui ne peut être représenté, soit la mort elle-même : il est impossible de la voir ou de la regarder en face. Dans "L'Odyssée" d'Homère, Méduse est la gardienne des enfers, où elle sert la Déesse Proserpine ; elle réapparaît dans ce rôle dans le "Paradis Perdu" de John Milton et dans la "Divine Comédie" de Dante :
 " « Viens, » du haut de la tour criaient-elles ensemble,« Viens le changer en pierre, ô Méduse ! qu'il tremble ! Trop doucement Thésée autrefois fut puni. »
« Tourne-toi, tiens tes yeux fermés, » me dit le sage;« De Gorgone un instant si tu voyais l'image, Tu ne reverrais plus la lumière des cieux. »" (Dante, "L'Enfer", IX, 55-7.)

                                        Ce rôle est exploité par le symbolisme chrétien, où Méduse représente toujours la mort, mais devient aussi un intermédiaire du  Diable. On la trouve par exemple dans les légendes arthuriennes (Cycle de la Vulgate - "Le livre d'Arthur"), sous la forme d'un monstre féminin hideux (à rapprocher de l'ascendance grecque de Méduse, issue de divinités marines). Vivant au fond d'une rivière, elle engloutit les hommes dans les flots (au lieu de les pétrifier). De même, dans "Les Fortunes d'Andromède et de Persée", Calderón raconte comment le héros doit combattre une Méduse incarnant la mort et le péché.

"Persée Trouvant Méduse" de Edward Coley Burne-Jones.

                                        D'autres rapprochements ont été opérés au fil des siècles, par les artistes et penseurs les plus divers : en tant que Déesse Mère, Méduse a par exemple été comparée par Friedrich Nietzsche et Raymond Queneau au soleil, symbole de vie et de mort, et objet de désir impossible à regarder en face.

"Je reconnais l’affreux soleil
Féminin qui se putréfie
Je reconnais là mon enfance,
Mon enfance encore et toujours,
Source infectée, roue souillée,
Tête coupée, femme méchante,
Méduse qui tires la langue,
C’est donc toi qui m’aurais châtré."
(Raymond Queneau, extrait de "Chêne et Chien".)

Méduse : Masque et miroir.


                                        Le thème du masque occupe une place prépondérante dans le mythe de Méduse. Nous verrons que le masque à l'effigie de la gorgone tenait un rôle important dans les cérémonies liées à son culte, dans les civilisations matriarcales, et comment Athéna elle-même utilisait un masque de Méduse. Il n'est pas étonnant que la Gorgone, symbolisant ce qu'on ne peut regarder directement, soit un masque plus qu'un visage - de fait, elle se résume à une tête, et son corps n'est quasiment pas évoqué.

Le masque de Méduse.

                                        L'évolution esthétique du personnage va toutefois s'accompagner d'un changement d'interprétation : derrière le masque, on imagine désormais un visage plus humain, au lieu de "l'irregardable". La transformation du personnage de Méduse, à partir de l'ère pré-classique jusqu'à la période hellénistique, corrobore cette nouvelle perception : la laideur disparait, et montre une Méduse à la beauté tragique, conforme aux écrits d'Ovide.

Mosaïque du musée d'Athènes.
 
C'est en effet chez le poète que l'on rencontre pour la première fois une Méduse victime, violée par Neptune (Poséidon) dans le temple de Minerve (Athéna). Celle-ci la punit en changeant sa chevelure en un nid de serpents, faisant de l'objet de séduction l'instrument de la punition. Ce changement s'accentuera au fil du temps, l'insoutenable laideur de Méduse devenant une insoutenable beauté, la rendant plus humaine et plus tragique. Les Romantiques du XIXème siècle porteront cette image à son paroxysme, faisant de Méduse l'archétype de la femme fatale et maudite.
"Je suis belle, ô mortels! comme un rêve de pierre,
Et mon sein, où chacun s'est meurtri tour à tour,
Est fait pour inspirer au poète un amour
Éternel et muet ainsi que la matière.

Je trône dans l'azur comme un sphinx incompris ;
J'unis un cœur de neige à la blancheur des cygnes ;
Je hais le mouvement qui déplace les lignes,
Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris. 
" (C. Baudelaire, "La Beauté", "Les Fleurs Du Mal").
"Tête de Méduse" (Pierre-Paul Rubens)

                                        Mais Méduse se présente sous un autre aspect, complémentaire : elle est le masque qui dissimule la personnalité, mais aussi le miroir qui reflète cette vraie nature. Dans les versions tardives, c'est bien grâce à un bouclier poli que Persée, combattant le reflet de Méduse en lieu et place du monstre lui-même, parvient à la vaincre : le reflet est inoffensif soit parce qu'il n'est qu’un double affaibli sans pouvoir pétrifiant, soit parce que la Gorgone est elle-même victime de son propre regard.  En un sens, on rejoint aussi la superstition liée au symbole du "mauvais œil" que, traditionnellement, on combat en le détournant. Ovide, en particulier, a souligné l'importance du bouclier, offert par Athéna, grâce auquel Persée a pu affronter la Gorgone sans la regarder directement : le bouclier en question est donc une arme plus qu'une protection.


Persée tuant la Méduse. (Musée national hongrois, Budapest - ©Magika42000)

"Narcisse", par Le Caravage.
Le même Ovide établit un lien avec le mythe de Narcisse (mort de faim car, penché sur son reflet dans l'eau d'une rivière, il en tombe éperdument amoureux et est incapable de s'en détacher) : ce thème du reflet, fondamental pour expliquer le processus de la victimisation de Méduse, est le même. Il rejoint l'idée, développée ci-dessous, d'une Méduse expiant la souillure du temple d'Athéna, retombée sur l'ensemble de la Cité : l'individu est victime de son propre reflet, ce qui absout en quelque sorte l'agresseur (ou la communauté) de tout blâme. Il ne s'agit donc pas ici de la problématique contemporaine du miroir, liée à l'identité et à l'individualité, mais bien du rôle social : on ne s'interroge pas sur la nature intrinsèque du "je" face à lui-même, mais sur celle qui se révèle au travers du regard de l'autre, qui nous renvoie notre propre image. (Note : j'ai mal à la tête. Il fallait la trouver, quand même, celle-là...)


Un monstre protecteur.


                                        La Méduse romaine, ou du moins la façon dont le mythe est interprété par les Romains, est assez différente de celle de la Grèce antique. Les raisons découlent directement de la Religion romaine, et de la croyance selon laquelle la stricte observance des rites permet de gagner à sa cause même les divinités les plus belliqueuses. Par conséquent, même une créature aussi terrible que Méduse peut devenir une alliée fidèle du peuple romain, qu'elle protège contre toutes sortes de désagréments. Gardienne des villes, on la retrouve souvent sur les murs extérieurs des cités, ou sur les façades des monuments et bâtiments publics ; elle apparait aussi dans les demeures privées et sur les portes des temples, voire sur des bijoux.

Bague romaine antique.


Cette figure mythologique a aussi été utilisée comme figure de proue, en guise d'avertissement aux navires ennemis, ou sous forme de sculpture à l'entrée des ports. Cette dimension apotropaïque se retrouve encore aujourd'hui lorsqu'on observe la Trinacria, symbole de la Sicile, montrant traditionnellement le visage de Méduse.

La Trinacria sicilienne.

                                        Celle-ci a également sa place dans l'armée où, emblème protecteur, elle figure sur les enseignes des légions... aux côtés de Minerve, l'Athéna romaine ! Mais aussi sur les armures et les boucliers de certains généraux - la cuirasse d'Alexandre le Grand, notamment et, bien sûr, l’Égide d'Athéna.

Ornement de bronze, provenant d'un des navires de Caligula. (Palazzo Massimo alle Terme.)

                                        Méduse devient ainsi un emblème militaire - au point que Nerva, fervent adorateur de Minerve, lui a associé Méduse à qui il dédie les victoires de son armée, et a fait construire en son honneur plusieurs statues, placées par exemple dans des Temples dédiés à sa Déesse de prédilection. Plus largement, les généraux romains ne négligeaient jamais Méduse : nous avons vu qu'ils arboraient son effigie dans les batailles, et ils l'honoraient en la faisant figurer dans plusieurs bâtiments religieux, comme par exemple le temple de Diane Nemorensis à Nemi.

Minerve, Nerva et la déesse Roma. (Bas-reliefs de la chancellerie - ©www.roma101.com)


Ceinturon de la Garde Républicaine. (www.symbmilgend.fr)
Aujourd'hui encore, Méduse figure même sur les médaillons des ceinturons de cérémonie des gendarmes mobiles, des gendarmes départementaux et de la garde républicaine. Cette image est apparue pour la première fois en 1885 sur les médaillons des ceinturons porte-épée des officiers. Si Méduse est un attribut militaire, c'est bien sûr parce que son aspect terrifiant et menaçant représente le visage du guerrier possédé par la frénésie de bataille, mais aussi parce qu'elle est étroitement liée à Athéna-Minerve, déesse de la Guerre. Un autre aspect, à venir dans la seconde partie de ces réflexions.