dimanche 14 avril 2013

FELG : Malte, Un Point-Clé En Méditerranée.

Ile de Gozo, Malte.

                                        Une synecdoque, c'est une figure de style qui consiste à élargir ou restreindre le sens d'un terme, notamment en nommant le tout par une de ses parties, ou une partie par le tout. Par exemple, le toit pour désigner la maison, la voile pour le navire, etc. Parler de Rome pour évoquer l'ensemble de l'Empire romain est donc une synecdoque puisque la ville domine en fait un immense territoire, regroupant plusieurs régions et pays actuels. Il en est un, parmi eux, dont l'Histoire tourmentée et les richesses, tant matérielles que culturelles ou spirituelles, ont de quoi laisser songeur : il s'agit de Malte, petite île de la Méditerranée que nombre d'entre nous auraient bien du mal à situer précisément sur une carte. Pour nous en parler, c'est l'ambassadeur lui-même, M. Pierre Clive Agius, qui a honoré de sa présence le Festival Latin-Grec de Lyon, pour une brève présentation de son pays - dans un Français remarquable et avec une simplicité et une gentillesse qui ne le sont pas moins.

M. l'Ambassadeur, Pierre Clive Agius.


Plus petit pays de l'Union européenne, l'archipel de Malte occupe une place centrale dans la sphère méditerranéenne : proche de la Sicile au Nord, de la Libye au Sud, de la Tunisie à l'Ouest et de la Grèce à l'Est, cette position stratégique le place au cœur des civilisations du pourtour maritime, entre le monde arabe et le monde européen. La langue elle-même témoigne de ce brassage d'influences diverses, puisqu'elle emprunte à l'Anglais, au Français, à l'Italien, à l'Arabe, etc. Carrefour culturel, point d'achoppement entre plusieurs mondes interdépendants mais souvent en conflit au cours de l'Histoire, Malte peut être perçue de deux manières radicalement différentes : soit comme une frontière marquant la limite entre Européens et Arabes, soit comme un pont reliant les deux cultures.

                                        "Melting Pot", creuset où s'entremêlent plusieurs civilisations, Malte en a donc gardé des traces linguistiques, mais aussi architecturales, religieuses, culturelles, etc. Étant une île, il n'est guère étonnant que la mer ait, d'autre part, joué un rôle prépondérant dans son Histoire, et qu'elle ait déterminé toute la politique menée par ses voisins vis-à-vis d'elle, influant sur toute son existence. Quant au nom de Malte, l'origine en est incertaine mais on pense qu'il dériverait du Grec "Meli" - miel - car des ruines montrent que l'île en était un grand producteur durant l'Antiquité, et même avant.

Vestiges d'une ruche à Malte.

                                        Un petit pays, certes, mais dont l'Histoire est particulièrement agitée, et aussi d'une richesse étonnante. Il faut dire que Malte n'est pas née de la dernière pluie : les premières traces d'occupation humaine remontent à 5000 ans avant J.C., ce qui fait d'elle un des premiers foyers de peuplement européen. Les traces de civilisation ne sont guère plus récentes et, de 3600 à 2500 avant J.C. ont été bâtis des temples mégalithiques surprenants, grands ensembles évoquant celui de Stonehenge, avec lequel ils partagent la particularité d'être aussi des calendriers astronomiques. Les premiers temples, du reste, sont même antérieurs de 2000 ans aux pyramides égyptiennes - comme par exemple celui de Mnajdra.


Temple mégalithique de Mnajdra.

On y trouve aussi des hypogées souterrains et, après l'âge de bronze (2000 - 1400), Malte passe sous domination phénicienne puis grecque. A partir de 700 avant J.C., l'influence de ces deux peuples se ressent fortement dans l'architecture, en particulier dans la région de l'actuelle capitale, La Valette. Parmi les plus beaux exemples de cette période, les cippes de  Melqart (IIème siècle avant J.C.), dont vous pouvez voir un exemplaire ci-dessous.

Cippe de Melqart. (Musée du Louvre.)

                                        Ce sont ensuite les Carthaginois qui prennent l'ascendant, jusqu'aux guerres puniques. Malte, alors dominée par les ennemis de Rome, prend pourtant le parti des Latins. Victorieux, les Romains intègrent alors l'île au territoire de ce qui deviendra l'Empire. En 117, Hadrien lui accorde le statut de municipe,  gouverné par un collège de décurions sous la direction d'un propréteur. Dans l'Antiquité, Cicéron, Ovide, Diodore, Saint Paul (voir ci-dessous) ont tous fait référence à Malte, tout comme Homère avant eux qui, dans "L'Odyssée", assimile l'île de Gozo à Ogygia, demeure de Calypso :
"Quand il touche à l'île lointaine, il quitte la mer azurée et marche sur le rivage ; bientôt il atteint la grotte spacieuse qu'habite Calypso, la nymphe à la belle chevelure. Mercure trouve la déesse dans l'intérieur de sa demeure : un grand feu brillait dans le foyer, et au loin s'exhalait le suave parfum du cèdre et du thuya fendus. Calypso, retirée du fond de la grotte, chantait d'une voix mélodieuse, et s'occupait à tisser une toile avec une navette d'or. — Autour de cette demeure s'élevait une forêt verdoyante d'aulnes, de peupliers et de cyprès. Là, venaient construire leurs nids les oiseaux aux ailes étendues, les chouettes, les vautours, les corneilles marines aux larges langues, et qui se plaisent à la pêche. Là une jeune vigne étendait ses branches chargées de nombreuses grappes. Là, quatre sources roulaient dans les plaines leurs eaux limpides qui, tantôt s'approchant et tantôt s'éloignant les unes des autres, formaient mille détours ; sur leurs rives s'étendaient de vertes prairies émaillées d'aches et de violettes. Un immortel qui serait venu en ces lieux eût été frappé d'admiration ; et, dans son cœur, il eût ressenti une douce joie." (Homère, "Odyssée", V - v. 58.)
Ulysse et Calypso. (Toile de Jan Bruegel l'Ancien, via wikipedia)

                                        Sous l'ère romaine, Malte est particulièrement prospère. On y produit surtout du miel, donc, mais aussi de l'huile d'olive. Elle est aussi un repaire de pirates, à l'instar de la Sicile voisine où, par exemple, sévit Sextus Pompée pendant les guerres civiles romaines. Sur le plan religieux, l'île compte l'une des communautés chrétiennes les plus anciennes, dont l'implantation est favorisée par Paul, qui y fait naufrage en 60, ainsi que le racontent les Actes des Apôtres :
"Et ayant été sauvés, alors nous apprîmes que l’île s’appelait Malte. Et les barbares usèrent d’une humanité peu ordinaire envers nous, car ayant allumé un feu, ils nous reçurent tous, à cause de la pluie qui tombait et à cause du froid. Et Paul ayant ramassé une quantité de branches sèches et les ayant mises sur le feu, une vipère sortit de la chaleur et s’attacha à sa main. Et quand les barbares virent la bête suspendue à sa main, ils se dirent l’un à l’autre :Assurément, cet homme est un meurtrier, puisque, après avoir été sauvé de la mer, Némésis n’a pas permis qu’il vécût. Lui donc, ayant secoué la bête dans le feu, n’en souffrit aucun mal ; et ils s’attendaient à ce qu’il enflerait ou tomberait mort subitement. Mais quand ils eurent longtemps attendu et qu’ils eurent vu qu’il ne lui arrivait rien d’extraordinaire, changeant de sentiment, ils dirent que c’était un dieu. "  (Actes des Apôtres, 28 - 1 à 6.)
Catacombes de Saint Paul, Rabat, Malte.

                                        S'il existe à Malte des exemples de catacombes, les premiers chrétiens ne s'en servent pas tant pour abriter leur culte dans le secret, mais les réservent plutôt aux cérémonies funèbres. En effet, Malte a toujours joui d'une certaine liberté religieuse, y compris sous la domination romaine où, officieusement, les chrétiens sont tolérés et l'indulgence est de mise.


Sceau de l'Ordre de Malte. (www.orderofmalta.int)
Malte reste un point hautement stratégique, précisément du fait de sa situation géographique, et sa richesse et sa prospérité ne se démentent pas tout au long de cette période. Lorsque la chute de Rome sonne le glas de l'Empire romain, Malte passe sous domination byzantine, renouant avec les influences grecques qu'elle avait déjà connues. Puis viennent les Arabes, les Normands, les Souabes, les Angevins... Et en 1530 s'y implantent les Chevaliers de Malte, fondateurs d'un ordre demeuré célèbre et toujours empreint du même prestige et de la même aura, encore de nos jours. Occupée par notre Napoléon national (alors Bonaparte),  Malte connaît ensuite une autre domination étrangère - celle des Anglais, faisant même dire à notre Empereur corse qu'il préfèrerait les savoir à Montmartre plutôt qu'à Malte ! L'archipel maltais joue un rôle stratégique de premier plan lors de la seconde guerre mondiale. Hitler voulant faire de l'île la base de ses opérations en vue de la guerre du désert, elle est bombardée par la Luftwaffe mais ses habitants résistent avec une bravoure telle que Malte se voit décerner la Croix de Saint-Georges - elle est le seul pays à en avoir été décoré. Il lui faudra encore attendre 20 ans pour devenir un pays indépendant (1964), avant d'adhérer à l'Union européenne en 2004.



Malte sous les bombes pendant la 2ème guerre mondiale.

                                        On voit donc combien, depuis la nuit des temps, Malte a été au cœur du maelström que fut l'Histoire de la Méditerranée, subissant les influences des divers peuples qui s'y sont succédé. Subissant, mais sachant aussi en tirer profit et extirper le meilleur de ces différentes cultures, elle s'est forgé au fil des siècles une identité unique, mais qui nous est familière par bien des aspects. Elle me semble surtout riche d'un peuple, conscient de la richesse d'un patrimoine, d'une culture, d'un passé exceptionnels, qui sait ce que lui doit l'Europe, dont il a recueilli la quintessence de toutes les civilisations qui l'ont constituée. Encore aujourd'hui au cœur de l'actualité de par sa situation de porte d'entrée de l'Europe, Malte remplit toujours ce rôle de carrefour et de pont, lien entre deux mondes qu'elle contribue à rapprocher. Un pays, en tous cas, que son ambassadeur a su me donner envie de découvrir à travers sa formidable intervention. Je l'ai bien sûr trouvée trop brève, mais j'ai été impressionnée par l'érudition de cet homme sympathique, et surtout touchée par son amour pour son pays, qui transparait à chacune de ses paroles. C'est simple, le mot "ambassadeur" semble avoir été créé pour lui ! Merci beaucoup, Votre Excellence, et sachez que, petite française, je vous suis reconnaissante de m'avoir permis d'entr'apercevoir votre beau pays et de m'avoir fait partager un peu de son Histoire et de sa culture. D'ailleurs, je reviendrai certainement sur l'Histoire romaine de Malte un jour prochain...

La Valette.


    

vendredi 12 avril 2013

Agenda : Expo Et Stage Mosaïque.


                                        Un petit billet, entre deux articles, pour attirer votre attention sur une exposition organisée au Musée de la Villa-Loupian, dans l'Héraut : "Tessellae, bribes d'histoires..." Elle est l’œuvre de Christel Savarese, remarquable artiste mosaïste dont je vous ai déjà parlé ici. En plus de ses propres créations, la jeune femme explore les techniques de fabrication de la mosaïque antique, tant à travers la reproduction que l'expérimentation.

                                        Je n'ai pas encore eu l'occasion de visiter cette exposition, qui se tient jusqu'au 9 juin 2013, mais je tenais tout de même à vous en informer.



                                        Par ailleurs, Christel Savarese proposera du 22 au 26 Avril, toujours au musée Villa-Loupian, un stage de reproduction de mosaïque antique, pour 5 personnes au maximum. Sur 5 jours (soit 35 heures de boulot, quand même !), les participants pourront fabriquer leur propre mosaïque à partir de modèles, en utilisant des matériaux aussi divers que le marbre, le granit, la pierre ou la terre cuite, et en taillant eux-mêmes leurs tesselles. Prix - hors hébergement et repas - fixé à 560 euros, incluant matériaux et outils mis à disposition.

Pour tous renseignements, contacter Christel Savarese :

Tél : 06.83.53.83.73
Email:  christelsavarese@orange.fr
Site : www.artificinamosaique.fr

Et le site du Musée Villa-Loupian : http://www.loupian.fr/Villa_Gallo-Romaine.htm


Et n'hésitez pas à m'envoyer des photos de vos œuvres, amis apprentis - mosaïstes !

mercredi 10 avril 2013

FELG : La Citoyenneté, de Claude à Caracalla.

Fresque des Lyonnais.
Si vous avez un jour l'occasion de visiter Lyon, il est une promenade que je vous recommande chaudement : la découverte des murs peints. Une curiosité que ces gigantesques fresques murales, que l'on retrouve un peu partout dans la ville. Le mur des canuts, celui du cinéma ou la Bibliothèque de la cité sont parmi les plus remarquables, mais il y en a un que vous ne devez surtout pas manquer : c'est la Fresque des Lyonnais. Située rue de la Martinière, elle présente 30 Lyonnais célèbres, aux fenêtres d'un immeuble en trompe-l’œil. On y voit par exemple Edouard Herriot, les frères Lumière, Antoine de Saint-Exupéry, l’Abbé Pierre ou Bernard Pivot. Et, sur la façade faisant l'angle avec le Quai Saint-Vincent, l'Empereur Claude. Car, oui : ce brave Claude est né à Lyon, et il n'est pas le seul Empereur romain dans ce cas, puisque Caracalla est lui aussi lyonnais ! Dès lors, comment organiser ici un festival dédié aux langues anciennes sans en consacrer une partie à ces deux figures de la ville ? Impossible, évidemment. C'est Albert Foulon, professeur émérite de Rennes 2 et vice-président de l'UTL de Rennes, qui s'y est collé, en nous proposant quelques "réflexions sur l'évolution de la citoyenneté, de Claude à Caracalla."


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                                        Cette question de la citoyenneté à Rome, que j'ai présenté sur ce blog ici,  s'est posée à Rome dès les origines. L'un des épisodes fondateurs de la cité, l'enlèvement des Sabines (voir ici), soulevait déjà le problème - problème résolu par les Sabines elles-mêmes, qui choisirent d'unir leur destinée à celle des Romains. Dans ses "Annales" (11-24), Tacite conclut ainsi : "Honneur à la sagesse de Romulus notre fondateur, qui tant de fois vit ses voisins en un seul jour ennemis et citoyens !"

                                        Comment la citoyenneté romaine, et plus précisément son élargissement aux différents peuples composant le territoire dominé par Rome, a-t-elle évolué au fil du temps ? On n'a que peu d'informations sur la période de la Royauté. Sous la République, on peut dire que Rome, puissance impérialiste et conquérante, impose des devoirs aux vaincus, tout en sachant pertinemment qu'en contrepartie, il lui faut leur accorder des droits. La conquête va donc de pair avec une diffusion de la civilisation et de la citoyenneté romaines, mais de façon modérée et ponctuelle.

As de cuivre représentant Auguste et l'Autel de Lyon.

                                        La véritable évolution a lieu sous le Principat. Pour commencer,  Auguste est le premier dirigeant romain, depuis le Roi Servius Tullius, à imposer le recensement des sujets de l'Empire : en 14 (soit l'année de sa mort), ils sont environ 4 937 000, dont une large part de provinciaux. Pour autant, la politique d'Auguste en matière de citoyenneté n'est pas tranchée : hésitant, louvoyant, il l'accorde au coup par coup, donnant aux peuples conquis certains droits, sans pousser cette logique jusqu'au bout. Après tout, ces hommes ne sont pas des Romains de souche, et une grande partie de ces droits doit être liée au droit du sol. Après lui, ses successeurs tenteront de légiférer avec plus ou moins de succès et de détermination. Mais il est intéressant de noter que se sont précisément deux Empereurs nés hors d'Italie, Claude et Caracalla, qui sont allés le plus loin en élargissant l'octroi de la citoyenneté, et qu'ils sont les auteurs de deux textes majeurs sur le sujet : la Table Claudienne et la Constitution Antonine.

La Table Claudienne.

                                        La Table Claudienne est le nom donné à la retranscription du discours prononcé par Claude devant le Sénat en Août 48. Gravée sur une plaque de marbre, elle a été retrouvée à Lyon et on peut la voir au Musée Gallo-Romain de la ville. Par ce texte, Claude souhaitait étendre la citoyenneté aux notables de la Gaule chevelue. Il faudra cependant attendre le règne de Caracalla, près d'un siècle et demi plus tard, pour que le projet aboutisse - en partie parce que Claude s'y est pris comme un manche ! Alors qu'il aurait pu faire passer sa décision par décret, sans consulter le Sénat, il a préféré laisser les Pères conscrits décider de façon démocratique. Fort bien, mais encore fallait-il convaincre ces vieux barbons, accrochés à leurs privilèges comme des moules à leur rocher. C'est exactement ce que tente de faire Claude, par ce fameux discours de la Table Claudienne, mais avec une maladresse confondante. Les 662 mots qui nous restent donnent un aperçu de la teneur et de la longueur du laïus. Le discours en lui-même est un texte verbeux, plein de digressions, qui essaie de démonter point par point les arguments que les Sénateurs pourraient opposer. Claude commence ainsi par rappeler la progression inexorable du droit de cité, et ce depuis le fameux épisode des Sabines, avant d'affirmer que la tradition politique romaine a toujours été faite d'innovations, que les provinces donnent aussi des notables de qualité, et que les Gaulois - qu'il veut faire citoyens romains - ont toujours été fidèles à l'Empire depuis la conquête.
"Timidement certes, pères conscrits, j'ai dépassé les bornes provinciales qui vous sont accoutumées et familières ; mais ouvertement, à présent, il faut plaider la cause de la Gaule Chevelue. Si l'on y envisage ceci, que, par la guerre, pendant dix ans, ils ont donné du mal au Dieu Julius, qu'on mette aussi par contre en balance une fidélité immuable de cent ans et une obéissance plus qu'éprouvée dans maintes conjonctures critiques pour nous. Grâce à eux, mon père Drusus soumettant la Germanie eut derrière lui, garantie par leur calme, la sécurité de la paix ; et cela, bien que du recensement, opération nouvelle alors et insolite pour les Gaulois, cette guerre l'eût obligé à se détourner. Une telle opération, combien elle est ardue pour nous, tout juste maintenant, quoique l'enquête n'ait d'autre objet que la constatation officielle de nos ressources, à l'épreuve nous l'apprenons trop bien. " (Table Claudienne, Trad. Ph. Fabia.)

L'Empereur Claude, sur la Fresque des Lyonnais.

Cette interminable péroraison, on s'en doute, n'est pas faite pour amadouer les Sénateurs, déjà hostiles par principe au projet impérial.

                                        Si le contenu de l'intégralité du texte nous est connu, c'est en partie grâce à Tacite qui, dans les "Annales", l'a recomposé  pour la postérité. Il le fait cependant avec un talent littéraire qui lui permet de nous en offrir une version condensée, bien meilleure que l'originale. Il réécrit donc le discours, sans pour autant en modifier fondamentalement l'argumentation - quoi qu'il y ajoute un argument économique, expliquant qu'après tout, il n'y a pas de raison de laisser les Gaulois profiter tous seuls de leur richesse.... Mais le fond est bien le même : il s'agit d'un plaidoyer pour une assimilation progressive dérivant vers l'intégration. A titre d'exemple, voici le même passage que celui cité ci-dessus, mais dans la version de Tacite :
"Et cependant rappelons-nous toutes les guerres; aucune ne fut plus promptement terminée que celle des Gaulois, et rien n'a depuis altéré la paix. Déjà les mœurs, les arts, les alliances, les confondent avec nous; qu'ils nous apportent aussi leurs richesses, et leur or, plutôt que d'en jouir seuls. Pères conscrits, les plus anciennes institutions furent nouvelles autrefois. Le peuple fut admis aux magistratures après les patriciens, les Latins après le peuple, les autres nations d'Italie après les Latins. Notre décret vieillira comme le reste, et ce que nous justifions aujourd'hui par des exemples servira d'exemple à son tour."  (Tacite, "Annales", 11 - 24.)
Sanctuaire des Trois Gaules.

                                        Mais puisque c'est bien son propre discours que Claude prononce devant le Sénat, il essuie un échec, et l'extension de la citoyenneté se limite au final à quelques personnalités gauloises. Voilà sans doute pourquoi cette innovation est souvent passée sous silence, alors qu'elle devrait être portée au crédit de Claude. Du reste, elle fut mal acceptée à l'époque, comme le montrera le philosophe Sénèque dans son "Apocoloquintose du Divin Claude" (apocoloquintose signifiant... transformation en citrouille !) :
" Claude entreprit de pousser dehors son âme, mais il n’arrivait pas à trouver la sortie. Alors Mercure, qui s’était toujours délecté de son esprit, prend à part l’une des trois Parques et lui dit : "Pourquoi, femme, tant de cruauté ? Pourquoi permettre la torture d’un malheureux ? Un si long supplice ne s’arrêtera-t-il jamais ? Il y a soixante quatre ans qu’il lutte avec son âme. Pourquoi refuser ce qu’ils demandent, lui et l’ État ?" Mais Clotho : "Moi, par Hercule, je voulais lui ajouter un petit moment, le temps qu’il fasse cadeau du droit de cité aux rares hommes qui ne l’ont pas encore : car il avait décidé de voir en toge les Grecs, les Gaulois, les Espagnols et les Bretons au complet. "" (Sénèque, "Apocolonquintose du divin Claude", III.)
L'empereur Claude. (Musée archéologique de Naples.)

                                        Claude avait pourtant compris la nécessité d'assimiler les provinciaux, même s'il lui fallait pour cela aller contre le conservatisme de Sénateurs limités par une vision à court terme. Ce discours, en plus d'être maladroit, était sans doute trop en avance sur les mentalités de l'époque, et c'est seulement grâce à Caracalla qu'il verra sa concrétisation.

                                        Autant le discours de Claude semblait interminable, autant le texte de Caracalla est d'une concision étourdissante : en lieu et place des 662 mots de son prédécesseur, il n'en utilise que 15 ! Avantage du passage en force... Voici la traduction du texte intégral :
"Je donne la citoyenneté romaine à tous les pérégrins du monde habité, toutes les formes d’organisation municipale étant maintenues, exception faite pour les déditices." (Papyrus Giessen.)
L’Édit de Caracalla - Papyrus Giessen.

                                        Caracalla, militaire avant tout, n'a sans doute pas initié lui-même cette modification, mais a sûrement été influencé par son entourage (sa mère Julia Domna) et par les juristes qui le conseillaient. Cette décision est évidemment importante, bien qu'en réalité elle ne fasse qu'entériner de jure une situation existant de facto depuis longtemps. Par ce décret, Caracalla nivelle par le haut la société et la population de l'Empire : désormais, Romains, Italiens, provinciaux sont tous citoyens de l'Empire au même titre, et se confondent dans l'égalité des droits, tout en gardant une appartenance régionale, que Rome finit par transcender.

                                        La décision de Caracalla a donc des motifs politiques, mais aussi des raisons économiques et fiscales, très semblables à celles avancées par Tacite dans sa réécriture du discours claudien. Dion Cassius reprend l'argument à son compte :
"Pour cette raison, il déclara tous les habitants de l'Empire citoyens romains en parole, il s'agissait de les honorer ; en réalité, c'était pour percevoir de plus grandes sommes à la suite de cette mesure, car les étrangers ne payaient pas la plupart de ces taxes." (Dion Cassius, "Histoire Romaine", LXXVII - 9.)
L'Empereur Caracalla. (Musée du Louvre.)

                                       Dans "La Cité De Dieu", Saint Augustin revient quant à lui sur l’officialisation d'un processus établi depuis longtemps :
"Les Romains ont-ils porté dommage aux peuples conquis autrement que par les guerres cruelles et si sanglantes qui ont précédé la conquête? Certes, si leur domination eût été acceptée sans combat, le succès eût été meilleur, mais il eût manqué aux Romains la gloire du triomphe. Aussi bien ne vivaient-ils pas eux-mêmes sous les lois qu’ils imposaient aux autres? Si donc cette conformité de régime s’était établie d’un commun accord, sans l’entremise de Mars et de Bellone, personne n’étant le vainqueur où il n’y a pas de combat, n’est-il pas clair que la condition des Romains et celle des autres peuples eût été absolument la même, surtout si Rome eût fait d’abord ce que l’humanité lui conseilla plus tard, je veux dire si elle eût donné le droit de cité à tous les peuples de l’empire, et étendu ainsi à tous un avantage qui n’était accordé auparavant qu’à un petit nombre, n’y mettant d’ailleurs d’autre condition que de contribuer à la subsistance de ceux qui n’auraient pas de terres; et, au surplus, mieux valait infiniment payer ce tribut alimentaire entre les mains de magistrats intègres, que de subir les extorsions dont on accable les vaincus." (Saint Augustin, "La Cité De Dieu", V-17.)
                                       Concrètement, ce n'est donc pas un bouleversement dans la vie quotidienne des nouveaux citoyens romains. Pourtant, la citoyenneté romaine reste encore une marque de prestige, ce qui confère à cet édit une aura particulière. Surtout, il unit les peuples de l'Empire en établissant une égalité parfaite entre Orient et Occident, Romains de souche et Provinciaux, vainqueurs et vaincus, etc. Jamais aucun pouvoir n'avait réussi une telle assimilation, une telle intégration de tous les peuples formant l'ensemble de ses sujets.

                                       Il aura donc fallu 164 ans pour que cette initiative, prise par un Empereur né à Lyon, soit poursuivie par un autre empereur lyonnais, qui officialise l'octroi de la citoyenneté romaine à tous par un édit. L'écart peut sembler assez long, mais il faut reconnaître que nous ignorons tout ou presque de la position des Empereurs intermédiaires en la matière, et de l'évolution qu'ils ont pu tenter de donner à cette question. On sait quand même que les Flaviens (qui ont régné de 69 à 87) ont œuvré dans le même sens, Vespasien accordant par exemple la citoyenneté à plusieurs cités espagnoles. De même, on a du mal à imaginer que les Antonins - et en particulier l'Empereur Philosophe, Marc Aurèle - n'aient pas tenté d'infléchir la politique en la matière. Et ce à plus forte raison que l'opinion publique avait, elle, notablement évolué. Cette lente maturation est illustrée par Aelius Aristide (fin du IIème siècle), qui confie son admiration pour la mission civilisatrice de Rome et l'octroi généreux de la citoyenneté :
"Mais il y a quelque chose qui, décidément, mérite maintenant autant d'attention et d'admiration que tout le reste : je veux dire votre généreuse et magnifique citoyenneté, Romains, avec sa grandiose conception, car il n'y a rien d'équivalent dans toute l'histoire de l'humanité. Vous avez fait deux parts de ceux qui vivent sous votre Empire - c'est à dire toute la terre habitée - et vous avez partout donné la citoyenneté et comme un droit de parenté avec vous à ceux qui représentent les élites du talent, du courage ou de l'influence, le reste vous étant soumis comme des sujets.Il y a quelque chose qui décidément mérite... Il n'y a rien d'équivalent dans l'histoire de l'humanité, vous avez partout donné la citoyenneté." (Aelius Aristide, "En L’Honneur de Rome".)

Citoyens romains - et un Gaulois qui passait par là...

Cette nette acceptation ne traduit très probablement que l'opinion d'une élite gréco-romaine cultivée, mais voilà qui montre bien que les mentalités ont nettement évolué depuis Claude, et sont maintenant mûres pour la réforme qui viendra 30 ans plus tard, sous la forme de l'édit de Caracalla.

lundi 8 avril 2013

Revue De Presse : "Science & Vie - Vivre A Rome Au Temps Des Césars."

                              Un petit intermède, entre deux compte-rendus des conférences du Festival Latin-Grec, pour vous signaler la parution en kiosque du numéro d'Avril des Cahiers de Science & Vie, consacré à l'Antiquité romaine, et plus précisément intitulé : "Vivre à Rome au temps des Césars". Il m'arrive fréquemment d'écrire quelques lignes sur les revues abordant tel ou tel aspect de l'Antiquité, dont le nombre n'a cessé de croître ces dernières années. Pourtant, Science & Vie se propose d'aborder le sujet sous un angle différent, en immergeant le lecteur dans la vie quotidienne des Romains, dans tous ses aspects, du plus sérieux au plus anecdotique. Pour se faire, le magazine a choisi d'illustrer en grande partie ses articles par des photos extraites de l'excellente série "Rome", dont on nous vante fréquemment l'exactitude historique. L'idée est intéressante, et permet surtout de rendre plus vivante, et peut-être plus attrayante, cette reconstitution de la vie à Rome.

                              C'est donc accompagné de Lucius Vorenus, Attia, Cicéron, Octave, Marc Antoine, etc. que le lecteur découvre, au fil des pages, les multiples thématiques retenues par le magazine et classées selon trois grands axes : le citoyen romain, la société et l'intimité. Plus que la citoyenneté elle-même, la première partie explore la ville de Rome, à travers les différentes classes sociales qui s'y côtoient, des plus misérables peuplant les insulae aux familles les plus aisées qui habitent dans de luxueuses demeures, avant de se pencher sur quelques-uns des grands traits qui composent l'âme romaine, qu'il s'agisse des liens que ces nostalgiques de leurs origines paysannes entretiennent avec une nature idéalisée et maîtrisée, par le biais des jardins ou des fresques les figurant, ou le poids de la parole au sein d'une société où l'éloquence est élevée au rang d'art. On lira aussi un article sur la religion et la place que les Romains accordent à l'ensemble de leurs rites, ou un autre sur les jeux (jeux du cirque mais aussi divertissements en général). Bien qu'intéressant, ce dernier m'a tout de même laissé un petit goût d'inachevé : un peu brouillon et loin d'être exhaustif, il aurait gagné à être approfondi, par exemple en explorant la notion d'Otium, à peine évoquée et de façon trop superficielle à mon avis...


Photo extraite de la série "Rome". (©HBO)

                              Dans un second temps, c'est sur la société que se penchent les auteurs, d'abord en tentant d'expliquer comment s'est constituée l'identité romaine (notamment par l'opposition aux Barbares et à à la masse servile), puis en évoquant les multiples inégalités traversant les différentes couches sociales, la place des femmes, la conception de la famille soumise à la toute-puissance du Pater familias et, enfin, la notion de travail qui permet de lever le voile sur les innombrables ouvriers, artisans et commerçants qui font vivre Rome au jour le jour.

                              Enfin, on pousse la porte d'une domus ou d'une insula, pour découvrir les Romains dans l'intimité : mœurs sexuelles, rites et superstitions jalonnant l'existence de la naissance à la mort, animaux de compagnie, etc. Et surtout, pour conclure la revue, un dossier passionnant, traitant de la gastronomie et de la cuisine romaines, avec en particulier le concours de Mireille Chérubini de la Taberna Romana dont je vous ai déjà parlé ici. Elle s'est prêté au jeu et présente plusieurs recettes antiques, aux côtés d'un chef cuisinier et d'une archéologue, et son expertise permet de faire le lien entre la cuisine romaine et notre propre gastronomie, par-delà les siècles. Un article étonnant et alléchant, sans aucun doute l'un des meilleurs du numéro.

                              Pour le reste, l'ensemble de la revue est très correct, bien qu'un peu inégal. Certains sujets, originaux et bien traités, parviennent à sortir des sentiers battus - c'est par exemple le cas de celui dédiés à la place de la parole dans la vie publique. En revanche, les thèmes déjà maintes fois abordés, comme la vie sexuelle, les jeux, ou même la condition féminine, n'apportent pas grand-chose de neuf et restent surtout assez superficiels, abordant à peine le sujet.

                              L'autre petite critique que j'émettrai concerne la répartition des articles, qui m'a parue un peu étrange... Pourquoi le thème du travail est-il abordé dans la partie consacrée à la société, alors que les loisirs sont traités dans celle appelée "Le Citoyen" ? Pourquoi séparer les cultes religieux, aussi bien publics que privés, des cérémonies et rites jalonnant l'existence quotidienne ? Un choix respectable mais discutable, qui nuit un peu à la cohérence du magazine.

                              Toutefois, et en dépit de ces deux petites réserves, ce "Science & Vie" est quand même un plaisir de lecture. Les spécialistes sollicités, tels que Catherine Salles, Eric Teyssier, Paul Veyne, Jean-Philippe Noël, etc. (Et Mireille Chérubini !), proposent tous des informations pertinentes et intéressantes, et la démarche de la revue est tout à fait séduisante. Nul doute qu'en invitant le public à mettre ses pas dans ceux des héros qu'il a tant aimé sur le petit écran, "Les Cahiers De Science & Vie" sauront attirer un grand nombre de lecteurs, enchantés de cette forme didactique. Quant au contenu, il offre finalement un résumé intéressant de ce qu'était la société romaine et de la manière dont on vivait le quotidien au cœur de l'Urbs. Un bon moyen de découvrir les Romains, ou de retrouver les héros de "Rome", le temps d'une incursion dans leur vie de tous les jours.



"Les Cahiers De Science & Vie : Vivre A Rome Au Temps Des Césars" - n°136.
Avril 2013 - Éditions Mondadori France - 5€95.
Lien ici. (Pas encore à jour lors de la publication de ce billet.)
    

vendredi 5 avril 2013

FELG 2013 : Héros Antiques Et Superhéros.


Steve Reeves, alias Hercule.

                                       En matière de cinéma, lorsqu'on prononce le nom de Reeves, on pense  immédiatement à Steve Reeves qui s'est illustré dans de nombreux péplums et est surtout connu pour son interprétation d'Hercule.  Mais à une lettre près, le nom de Christopher Reeve  - alias Superman - peut aussi venir à l'esprit. Le hasard, parfois, est malicieux. Car, à y regarder de plus près, Hercule et Superman ne feraient-ils pas partie de la même famille, celle des Superhéros ? Plus largement, les héros de l'antiquité ne seraient-ils pas les ancêtres de nos modernes justiciers ? Voilà la question posée par Robert Delord dans sa conférence : "Héros et Superhéros : des héros antiques aux nôtres." Un sujet qu'il a choisi pour sa dimension ludique et pour l'engouement suscité depuis quelques années par les superhéros, avec l'idée de les resituer dans la lignée des héros antiques. Oh, et par goût personnel aussi : notre homme en connaît un rayon (laser ?) sur le sujet, c'est le SuperComics de la ligue des Superhéros Latinistes, qui luttent sans relâche pour sauver le Grec et Le Latin...

Robert Delord.

                                        Y a-t-il quelque chose des héros de l'antiquité chez les protagonistes des comics ? La réponse est dans le titre de l'intervention de M. Delord. Certains auteurs ou créateurs l'admettent d'ailleurs volontiers, à l'instar d'un George Lucas qui reconnaît avoir largement puisé l'inspiration pour sa "Guerre Des Étoiles" dans les aventures d'Ulysse, quand d'autres le nient, comme Stan Lee - pape des comics US. Dans certains cas, le parallèle est pourtant évident.

                                        Voyons d'abord ce qu'est exactement un "Héros" : un personnage réel ou fictif, dont les hauts faits méritent d'être contés et sont passés dans la légende populaire. Il peut s'agir d'un demi-Dieu, d'un surhomme, d'un être doté de pouvoirs magiques ou encore d'un homme lambda animé de son seul courage. Appartiennent à cette dernière catégorie des personnages comme Andromède, Electre ou... Batman, que leur abnégation et leur bravoure permet de hisser au-dessus de leur condition humaine.

Mythologies à la source des comics.


                                        Les comics s'inspirent donc énormément des mythologies antiques, en premier lieu en réutilisant les héros qui s'y illustrent, ou en les "recyclant" dans d'autres personnages. La mythologie gréco-romaine permet ainsi à Superman d'emprunter certains traits à Hercule ou à Atlas, et Captain Marvel acquiert ses pouvoirs grâce au mot magique SHAZAM (acronyme de Salomon, Hercule, Atlas, Zeus, Achille et Mercure, dont il possède les qualités de Sagesse, Force, etc.).

Captain Marvel.

Mais ce n'est pas la seule : la mythologie égyptienne fournit les comics en super-méchants, la mythologie nordique a bien sûr donné naissance à des héros tels que Thor ou les Walkyries, et même la mythologie mésopotamienne se retrouve dans ces bandes dessinées, sous la forme du héros Gilgamesh.

Gilgamesh.
 
Certains superhéros tirent même quelques caractéristiques de personnages bibliques : Superman encore, recueilli par une famille terrienne après que ses parents ont été contraints de l'abandonner dans un berceau envoyé dans l'espace, afin de lui permettre de survivre à la destruction de Krypton, tout comme Moïse avait été recueilli par une famille égyptienne alors que sa mère l'avait placé dans un berceau d'osier dérivant sur le Nil... Au-delà des mythologies existantes, les comics ont aussi créé leurs propres panthéons au fil du temps : the Olympians, le Panthéon, ou the Teen Titans - série de 1964 dans laquelle on retrouve les acolytes des grands superhéros comme par exemple Robin, sans Batman.

The Teen Titans.
 
                                        D'autres personnages de comics portent des noms renvoyant directement à la mythologie, reprenant plus ou moins les mêmes attributs sous une forme identique ou vaguement similaire. En rafale : Cyclope (X-men), Colossus (X-men), Phénix / Jean Grey (X-men - qui possède les mêmes pouvoirs télépathiques que l'oiseau... et une chevelure rousse flamboyante !), Circé (Strange Tales), Medusa (Les 4 Fantastiques - qui se sert de sa chevelure comme d'une arme), Elektra (Daredevil), Jocaste et Antigone (Avengers).

Cyclope.

                                        Enfin, on trouve parfois de simples homonymes, dont seul le nom rappelle la mythologie : Callisto, Janus, le Dr. Minerva, Agamemnon, Ajax, etc. On peut leur associer les personnages dont le patronyme comporte une connotation antique, comme Barbarus, Victor Von Fatalis, Gladiator, King Hannibal, Midas, Oculus, Omega, Ultimatum... (A ce stade, 90% d'entre vous sont certainement dans le même cas que moi : personnellement, je n'avais jamais entendu parler des 3/4 d'entre eux ! Par contre, je connais Captain 3 Rivières et Force Mustang - mais c'est une autre histoire que seuls les fans d'Hero Corp comprendront !)



Des super-pouvoirs... antiques.


                                        Un autre point commun entre héros mythologiques et superhéros tient aux (super)pouvoirs, dont disposent nos deux catégories de surhommes. On pense évidemment en premier lieu à une force physique surnaturelle et, ici, celle d'Hercule, d'Achille ou de Gilgamesh préfigure celle de Wolverine, Superman ou Hulk. Le vol est également une caractéristique que l'on retrouve chez les héros : le Dieu Hermès et Icarus (dont on soulignera au passage le nom) ont tous les deux des ailes, tandis que le Icare mythologique et Batman ou Iron Man ont recours à des machines et à la technologie pour décoller.

Superhéros volants - remarquez Pégase en arrière-plan.

Les héros modernes ont l'avantage d'avoir, parfois, à leur disposition des moyens technologiques ou des gadgets, leur permettant de compenser une puissance physique assez relative. Dans le même ordre d'idée, la sagesse ou la ruse d'un Salomon ou d'un Ulysse, l'intelligence ou la subtilité d'un Persée ou d'un Œdipe se retrouvent chez nos superhéros actuels et, dans tous les cas, le héros antique ou moderne est avant tout un homme loyal, fidèle et désintéressé, qui s'oppose à un super-méchant systématiquement égoïste et animé par la seule recherche de son intérêt ou, plus bêtement encore, par son seul désir de détruire le monde. (Pourquoi ? Parce que c'est un super-méchant, et puis c'est tout : pas la peine de chercher plus loin !) A noter que la magnanimité est aussi une constante des héros, qui épargnent fréquemment leurs ennemis... Cela dit, ça arrange autant l'éditeur que le lecteur : voilà au moins un méchant que l'on est certain de revoir dans un prochain album !

Le reporter Peter Parker.
                                        Si l'on considère que le héros est avant tout un personnage dont les exploits méritent d'être racontés, on comprend que la gloire et la renommée forment une autre similitude entre héros antiques et modernes. Encore que la renommée en question et l'exposition médiatique ne soient pas recherchées par les superhéros (qui sont de fait souvent masqués), à plus forte raison quand, paradoxalement, ils évoluent eux-mêmes dans l'univers des médias. C'est le cas par exemple du journaliste Clark Kent / Superman, de Peter Parker / Spiderman, ou encore de Tony Stark / Iron Man.

Ice Master.
Torche Humaine.
 En marge de ses pouvoirs, le héros peut (qu'il soit mythologique ou issu d'un comics) parfois maîtriser les éléments climatiques ou physiques. Les exemples sont nombreux parmi les superhéros : le feu (Torche Humaine chez les 4 Fantastiques ou Sunfire chez les Xmen), l'eau (Namor le Prince des Mers), la terre (Gaea de la série Dr Strange), mis aussi le climat (Tornade), les températures (IceMaster chez les Avengers ou le méchant Mr. Freeze chez Batman ont tous deux un pouvoir de pétrification) ou même le temps (Kronos de Iron Man ou Quicksilver des Xmen) sont autant d'éléments obéissant à nos héros. Dans la mythologie, c'est surtout l'image d'Orphée, charmant les animaux au son de sa lyre, ou celle des Satyres, qui viennent à l'esprit lorsqu'on évoque la domination exercée sur la nature. On peut aussi mentionner les pouvoirs de régénération et de télépathie, que maîtrisait déjà en son temps le phénix.

                                        De même, les nombreuses métamorphoses animales racontées par les récits mythologiques (celles d'Athéna ou Zeus par exemple) évoquent fortement l'assimilation existant entre certains superhéros et un animal-totem : Batman (l'homme chauve-souris), Spiderman (l'homme araignée), Antman (l'homme fourmi), Wolverine (et le loup) ou Catwoman (la chatte bien sûr). On remarquera que chacune de ces créatures appartient au monde chthonien, animaux menaçants et/ou à connotation plus ou moins négative, qui renvoient à la part sombre du superhéros.
 
Wolverine.


Le costume fait le héros...


                                        Force exceptionnelle et super-pouvoirs sont sans aucun doute deux grandes caractéristiques du superhéros, mais elles ne suffisent pas : tout le monde sait qu'un superhéros sans costume, ce n'est pas un superhéros ! De prime abord, le justaucorps, le collant et la cape de Superman n'ont pas grand-chose à voir avec les courtes tuniques ou les peaux de bête dont l'imaginaire collectif affuble volontiers Achille ou Hercule. De prime abord seulement car, à y regarder de plus près, il apparait que ces costumes moulants et voyants relèvent finalement d'une esthétique proche de celle de l'Antiquité, où la nudité des statues met en exergue une musculature poussée à l'extrême, voire parfois caricaturale. Ces disproportions, que l'on peut observer à l'identique chez certains superhéros (abdominaux surnuméraires par exemple.), sont révélatrices du fantasme d'un corps idéalisé, rêvé, le plus souvent montré en action - quand Hercule est représenté lors d'un de ses 12 travaux, Spiderman s'affiche dans toutes sortes de positions acrobatiques.


                                        Même la cape, attribut classique des superhéros, se prête à un rapprochement, par le biais de plusieurs lectures : on peut par exemple  l'interpréter comme une référence au péplum (dont l'âge d'or coïncide avec celui des comics) ou à celles portées par les chefs militaires et les soldats de l'Antiquité. C'est ainsi le cas pour des héros comme Captain America ou Captain Britain, deux superhéros patriotes apparus dans les magazines en temps de guerre, qui poursuivent la tradition des héros antiques combattant pour leur patrie.


Captain Britain.

Mais la cape peut aussi renvoyer à une idée de justice, en ce qu'elle évoque les tenues des avocats. Les personnages de Judge Dredd et Daredevil (alias Matt Murdock, avocat dans le civil) illustrent le lien existant entre superhéros et justiciers, au sens le plus littéral.

Superman, collection printemps-été.

 ... Et les armes aussi !


Thor.



Flash.
De la même manière que les pouvoirs ou le costume, des attributs similaires voire identiques se retrouvent chez les héros antiques et modernes. La foudre symbolisant le personnage de Flash renvoie ainsi à la foudre de Zeus, tout comme l’Égide, bouclier d'Athéna, est lié au personnage bien nommé de Aegis. Même chose concernant les armes que les superhéros de comics ont à leur disposition : un marteau pour Thor comme pour le Dieu scandinave éponyme, un arc pour Green Arrow, ou encore la peau de lion semblable à celle du lion de Némée, dont se couvre Kraven. Et que dire de Wonder Woman, amazone moderne qui a reçu des Dieux les présents qui composent sa panoplie : bracelets anti-balles, bouclier, lasso, etc.


Wonder Woman : elle ne vous rappelle personne ?!

                                        Les similitudes ne s'arrêtent pas aux noms, aux pouvoirs ou à la panoplie. La mythologie a également fourni aux auteurs de comics une large palette d'aventures et d'exploits dans lesquels piocher, pour alimenter leurs récits. Le cheval Pégase est par exemple présent, sous des formes à peine différentes, dans de nombreux albums ; l'At-At de "La Guerre Des Étoiles" ne peut manquer de faire penser au cheval de Troie ; et la célèbre Batmobile n'est rien d'autre qu'un véhicule intelligent à l'image de la nef Argo.

L'At-At.

Des êtres à part.


                                        Enfin, la dernière grille de lecture permettant de souligner la filiation entre héros antiques et superhéros concerne leur marginalité. Car les héros, supers ou antiques, sont par définition des êtres à part, et cette spécificité trouve le plus souvent son origine dans des traits communs. En premier lieu, l'enfance d'un héros est rarement de tout repos : dans l'Antiquité, les personnages d’Œdipe ou de Romulus illustrent bien cette dimension, tout comme Flash, Captain Marvel, Superman ou Spiderman du coté des comics. Nos surhommes ont aussi, en règle générale, une faiblesse, une faille ou, pour le dire clairement, un "talon d'Achille" : quand Superman succombe à la kryptonite, Iron Man vire carrément alcoolique... Le parallèle le plus surprenant concerne toutefois Œdipe et Daredevil, aveugles tous les deux : le premier se crève les yeux lorsqu'il comprend qu'il a tué son père et épousé sa mère et perd donc la vue lorsqu'il accède à la vérité, tandis que le second, aveugle suite à un accident, dépasse sa cécité pour devenir le superhéros que l'on sait. Dans les deux cas, la perte de la vue est donc liée à la transcendance du personnage.

Iron Man dans une mauvaise passe.

                                        Un autre marqueur évident du superhéros tient à son identité secrète, que j'ai déjà brièvement évoquée : cachés sous des masques ou sous de faux noms, les superhéros dissimulent leur vraie nature, tout comme Ulysse et Œdipe avant eux. Au point, d'ailleurs, qu'il arrive fréquemment qu'on les prenne pour des super-méchants - dont l'apparence ne diffère finalement pas tant que ça...





                                        Pour terminer, on mentionnera le héros "furieux", qui devient l'esclave de ses pouvoirs ou de sa force, au point d'en perdre la raison : Hulk en est l'archétype chez les superhéros, mais on songe aussi à Anakin Skywalker qui, dans "La Guerre Des Étoiles", assassine sa femme - tout comme Hercule, avant lui, avait tué son épouse et leurs enfants. Au grand soulagement des fans, Anakin aura au moins épargné Luke et Léia, ouvrant la porte aux épisodes futurs (ou passés, en l’occurrence !) de la célèbre saga de George Lucas.


Conclusion.


                                       En conclusion, on peut donc dire que Robert Delord a su démontrer que les héros antiques sont bien les ancêtres de nos superhéros, au cours d'un exposé-fleuve didactique et très documenté. Un seul regret : cette formidable prestation aurait bien mérité davantage de temps, tant le sujet semble vaste et plus profond qu'il n'y paraît. A approfondir en tous cas - dans une expo, un livre ? Pour ma part, je n'ajouterai qu'une chose : "PINAAAAAAAAGE !" Et encore une fois, fans d'Hero Corp, je vous salue.