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dimanche 8 février 2015

Trajan, l'Empereur venu d'Espagne.

                                        On voit souvent en Trajan le meilleur Empereur que Rome ait connu. Tel était en tous cas le jugement que les Romains eux-mêmes portaient sur lui, au point que le Sénat lui décerna de son vivant le titre d'Optimo Principi,"le meilleur des Princes". Malgré tout, les sources littéraires sur Trajan sont rares : on ne sait que peu de choses, par exemple, sur la vie privée de l'Empereur et sur son épouse Plotine (un nîmoise, au passage !) Il n'existe même aucun texte contemporain de son règne - à l'exception du Panégyrique rédigé par Pline le Jeune et de la correspondance qu'il échangea avec l'Empereur, lorsqu'il était gouverneur de Bythinie.

                                        Trajan, on le connaît surtout pour ses prouesses militaires : n'a-t-il pas porté l'Empire romain à l'apogée de son extension territoriale ? Mais derrière le soldat qu'il ne cessa jamais d'être se profile aussi l'image d'un bon administrateur, d'un Prince ferme mais diplomate et d'un infatigable bâtisseur. De plus, premier Empereur né en dehors d'Italie, son accession à la Pourpre marque un tournant, en ce qu'elle est révélatrice de la profonde transformation qu'a connu l'Empire, du développement économique et politique des provinces au cours du Ier siècle et, au final, de l'inversion du rapport de forces entre l'Urbs et les territoires conquis.



Buste de Trajan.


Un Espagnol nommé Trajan : naissance et carrière avant l'Empire. 

 

 

Trajan père. (Statue du musée du Louvre.)
Marcus Ulpius Trajan naît probablement en 53 à Italica, dans la province de la Bétique (près de l'actuelle Séville.), ville profondément latinisée. Bien que ses ancêtres aient choisi de quitter l'Ombrie dont ils étaient originaires et que sa mère soit Espagnole, Trajan est donc fondamentalement plus Romain que provincial. Il n'empêche qu'il sera la premier Empereur à être né en dehors d'Italie. Son père, également appelé Marcus Ulpius Trajan, est le premier membre de la famille à atteindre le rang sénatorial. Il faut dire qu'il a toujours soutenu Vespasien au cours des guerres civiles qui ont suivi le suicide de Néron, en 69. Après la mort du dernier Julio-Claudien, quatre généraux se sont en effet disputé sa succession : Galba, Otton et Vitellius ont régné tour à tour en l'espace de quelques semaines, jusqu'à ce que Vespasien mette tout le monde d'accord. Le père de Trajan a eu le nez creux, ce qui a grandement contribué à l'ascension sociale des Trajan. Sénateur, donc, Trajan père commande la dixième légion dans la guerre juive de 67-68, devient consul vers 70 puis gouverneur de Syrie. Il sera plus tard gouverneur de Bétique et, vers la fin de sa vie, gouverneur de la province d'Asie. C'est donc de toute évidence un homme respecté et efficace, et les postes importants qu'il occupe successivement favorisent évidemment la carrière de son fils.




Trajan. (© J.-F. Peiré / MSR)

Trajan, justement, commence par servir comme tribun sous les ordres de son père en Syrie, dans les années 70.  Toutefois, il accomplit l'essentiel de sa carrière sous le règne de Domitien : prêteur en 85, il est ensuite promu au rang de Légat et commande la Septième légion Gemina, cantonnée dans la province de l'Hispania Tarraconesis (Actuel Leon). En 89, Trajan porte sa Légion au nord du Rhin, où une révolte a éclaté contre l'Empereur régnant. Mais il arrive après la bataille, et la révolte a déjà été matée. Pas rancunier, Domitien le nomme consul deux ans plus tard.



 

                                        Le problème, c'est que Domitien est un personnage sulfureux. Il a succédé à son frère Titus, lui-même ayant régné après leur père, Vespasien. Or, sous Domitien, on se croirait revenu aux plus belles heures de Caligula ou de Néron :  décrit comme un paranoïaque-sadique-fou furieux (rayez les mentions inutiles), Domitien massacre à peu près tout ce qui bouge, avec une préférence marquée pour les Chrétiens et les Sénateurs. Que cette réputation soit ou non justifiée, il cherche en tous cas à établir un régime absolutiste et règne en tyran. En toute logique, plusieurs conjurations s'organisent mais échouent, avant que l'Empereur ne soit finalement assassiné en 96. Dans ces conditions, les marques et distinctions attribuées à Trajan sont pour le moins embarrassantes.


Domitien en Imperator. (Musées du Vatican - ©Steerpike via wikipedia.)


                                        Mais Domitien était aussi honni des Sénateurs qu'apprécié des soldats. Pour lui succéder, le Sénat porte son choix sur Nerva, un vieux Sénateur sans enfants qui, lui, n'est guère populaire auprès des légionnaires. Nerva prend alors une décision audacieuse : il s'appuie sur ce Trajan, général respecté par ses hommes, qui a combattu sur le Rhin et en Orient. Certes, ce provincial était proche de Domitien, mais la solution est politiquement habile en ce qu'elle satisfait les soldats rebelles. C'est ainsi qu'en 96, Trajan est nommé gouverneur de Germanie Supérieure, puis adopté par Nerva un an plus tard - ce qui fait de lui le successeur désigné à la Pourpre. Dès Septembre 97, il reçoit d'ailleurs des pouvoirs quasiment équivalents à ceux de Nerva.
"Voilà comment Trajan devint César et ensuite Empereur, bien que Nerva eût des parents. Mais Nerva ne préféra pas sa parenté au salut de l’État ; bien que Trajan fût Espagnol et non Italien, ni même issu d'Italien, il ne l'en adopta pas moins malgré cela, car, jusqu'à ce jour, aucun étranger n'avait été empereur des Romains ; il crut qu'il fallait examiner le mérite d'un homme et non sa patrie." (Dion Cassius, "Histoire Romaine", LXVIII - 4.)

Gravure représentant Nerva et Trajan.


                                        Trajan était sans aucun doute informé des intentions de Nerva, mais on ignore s'il s'est contenté d'observer les évènements, ou s'il a agi par l'intermédiaire de ses partisans restés à Rome, afin de se rapprocher du pouvoir. Reste que cette adoption est une fine manœuvre politique : Nerva a besoin pour le seconder d'un homme populaire et suffisamment puissant pour soutenir son autorité, sévèrement mise à mal. Trajan est sans aucun doute la meilleure option à l'heure d'endiguer l'hostilité au sein de l'armée. Celle-ci se manifeste notamment par une révolte de la garde prétorienne, premier problème dont doit se charger Trajan. Plutôt que de se précipiter à Rome pour rétablir l'autorité de son père adoptif, Trajan convoque les chefs de la mutinerie en Germanie, où il est toujours stationné, sous prétexte de leur confier une mission. Au lieu de quoi les rebelles sont purement et simplement exécutés, et cela suffit à rétablir le calme à Rome.

Trajan Empereur : l'Ibère vient.


                                        Nerva meurt le 28 Janvier 98. Une fois encore, Trajan n'est pas pressé : pour l’anecdote, apprenant qu'il a été proclamé Empereur, il remercie poliment les Sénateurs de leur confiance, et leur répond qu'il viendra à Rome dès qu'il en aura le temps ! Au lieu de regagner la ville en toute hâte, il préfère effectuer une tournée d'inspection et rendre visite aux légions basées sur le Rhin et le Danube. Avec une arrière-pensée : ces légions, acquises à Domitien, ne peuvent qu'être sensibles à cette visite, et Trajan renforce ainsi son ascendant sur les soldats et prévient toute velléité de mutinerie. En outre, cela lui permet aussi de consolider les frontières.



Trajan à la poursuite de ses ennemis. (Détail de la colonne trajane - ©Cassius Ahenobarbus via wikipedia.)

                                        Le retour de Trajan à Rome, à la fin de l'été 99, donne lieu à des manifestations de joie : une foule en liesse se presse dans la rue pour saluer son entrée dans la ville. A la surprise générale, le nouvel Empereur arrive à pied, se mêle à la population et embrasse les Sénateurs ! Cette simplicité et cette humilité, qui tranchent complètement avec l'attitude de ses prédécesseurs, lui assurent une popularité qui ne se démentira pas durant les premières années de son règne.
"Quel jour que celui où vous entrâtes, longtemps attendu et vivement désiré, dans la capitale de votre empire ! et la simplicité même de cette entrée, quels sujets elle offrit d'admiration et de joie ! Les autres princes s'avançaient, je ne dis pas montés sur un char superbe et traînés par quatre chevaux blancs, mais (ce qui est plus insultant) portés sur les épaules des hommes. Vous, César, la majesté seule de votre taille vous élevait au-dessus de la foule : c'était aussi un triomphe ; mais c'est de l'orgueil des princes, et non de la patience des peuples, que vous triomphiez. Aussi ni l'âge, ni la mauvaise santé, ni le sexe, n'arrêtèrent personne, et chacun voulut repaître ses yeux d'un spectacle si nouveau.(...). C'était partout mêmes transports, mêmes acclamations. Il était juste que tous ressentissent également la joie de votre arrivée, puisque vous étiez également venu pour tous ; et cependant l'allégresse redoublait à mesure que vous avanciez, et croissait presque à chacun de vos pas. (Pline Le Jeune, "Panégyrique", XXII.)

                                        L'accession de Trajan à la Pourpre impériale est rapidement entérinée par le Sénat : pour une fois, la succession ne fait l'objet d'aucun litige et se déroule sans accroc. Le première mesure du nouvel Empereur est la déification de son prédécesseur. Se méfiant de la garde prétorienne, qui a jadis prouvé son manque de loyauté, il passe une bonne partie de son effectif au fil de l’épée et institue une nouvelle garde impériale, composée de provinciaux - les equites singulares.


Trajan Empereur : un conservateur paternaliste.


                                        Très vite, Trajan surprend par ses talents d'administrateur, autant que par ses qualités de chef d'état. S'il sait être ferme, il peut aussi se montrer diplomate et ménage le Sénat. Ainsi, lorsque Pline le Jeune, chargé de rédiger un panégyrique du nouvel Empereur, lui rappelle qu'il doit son élection au Sénat et qu'il doit donc le consulter avant toute décision, Trajan approuve. Et il respectera toujours les formes traditionnelles des institutions - du moins en apparence, car il conserve en réalité l'intégralité des pouvoirs impériaux, et choisit par exemple lui-même les consuls. Trajan maintient donc le caractère absolu du pouvoir mais sait y mettre les formes...

                                        Par ailleurs, et bien que les caisses soient désespérément vides, il n'augmente pas les impôts et préfère dévaluer massivement la monnaie, tout en lançant une vaste enquête contre les Sénateurs et gouverneurs de provinces corrompus, les obligeant à restituer l'argent détourné. Un certain Priscus doit ainsi rembourser la modeste somme de 700 000 sesterces (à peu près 15 millions de nos euros quand même...). Trajan envoie aussi des administrateurs, les correctores, chargés d'examiner les comptes des villes et provinces en difficulté budgétaire et de  rétablir les finances.


Sesterce de Trajan.


                                        S'il rogne sur les dépenses de l’État, Trajan adopte une politique d'aide sociale ambitieuse, dans la droite ligne de celle entamée par Nerva. Il affecte ainsi des fonds spéciaux à la mise en place de mesures destinées aux nécessiteux de Rome : c'est l'alimenta, qui permet de nourrir les plus pauvres et en particulier les enfants, qui reçoivent aussi une éducation. Mais Trajan sait aussi gagner les faveurs du peuple par d'autres moyens. Il organise des combats de gladiateurs, des chasses et des courses de char, et ordonne la remise en état du Circus Maximus, alors très détérioré, portant sa capacité à 250 000 spectateurs.


"Les Marchés de Trajan". (Toile de Joseph Félix Bouchor.)

                                         Sous son règne sont également entrepris de grands travaux d'urbanisme, dont l'aménagement d'un Forum. Ce bien nommé forum de Trajan comprend alors deux bibliothèques (une en langue latine, l'autre en langue grecque), la basilique Ulpienne et la colonne (encore visible aujourd'hui) célébrant la victoire contre les Daces (voir ci-dessous). Trajan fait aussi bâtir un grand ensemble de marchés répartis sur trois étages, un complexe thermal et un nouvel aqueduc, l'Aqua Trajana, qui sera le dernier aqueduc construit pour alimenter Rome.  Il lance aussi des travaux dans le port d'Ostie et la rénovation du réseau routier, avec le pavement de certaines voies, le sur-élèvement des berges et la construction de nombreux ponts. Enfin, il fonde plusieurs colonies pour les vétérans, dont Timgad en Afrique du Nord.

"Mais combien au contraire tu vois grand pour les ouvrages publics ! Ici un portique, là des sanctuaires s'élèvent comme par enchantement, si bien qu'ils semblent non des constructions entièrement nouvelles, mais des restaurations. Ailleurs, le pourtour immense du cirque rivalise avec la beauté des temples, lieu digne du peuple vainqueur du monde." (Pline Le Jeune, "Panégyrique", LI.)

                                        En ce qui concerne les Chrétiens, largement persécutés sous Domitien, ils connaissent un répit sous Trajan. S'il réprime fermement les mouvements séditieux fomentés par les Chrétiens les plus extrémistes, il ordonne dans une lettre adressée à Pline, alors gouverneur de Bythinie, d'éviter les poursuites systématiques :
"Il n'y a pas à les [les Chrétiens] poursuivre d'office. S'ils sont dénoncés et convaincus, il faut les condamner (...). Quant aux dénonciations anonymes, elles ne doivent jouer aucun rôle dans quelque accusation que ce soit ; c'est un procédé détestable qui n'est plus de notre temps." (Pline Le Jeune, "Lettres", X-97.)
De manière générale, Trajan fait preuve de tolérance, dans la mesure où l'autorité impériale n'est pas remise en cause.

                                        Il faut dire que les valeurs du christianisme ne doivent pas paraître tellement extravagantes à Trajan : adepte du stoïcisme, sans doute y trouve-t-il certains rapprochements. A ce titre, Trajan apparaît comme un homme de devoir, qui œuvre avant tout pour l’État et veut agir au nom du Bien. Dans la sphère privée, il mène une vie simple voire spartiate et, loin des débauches de luxe d'un Néron ou d'un Domitien, il reste accessible, fidèle à la première impression faite au peuple romain lors de son entrée dans la ville - sans toutefois se départir de la dignité qui sied à un Empereur. Ce mélange d'humilité et d'honneur plaît aux Romains, qui voient en lui l'image de la vertu. Eutrope rapporte que Trajan aimait à dire qu'il "faisait aux particuliers, étant empereur, l'accueil qu'il eût désiré des empereurs quand il ne l'était pas". (Eutrope, "Abrégé d'Histoire Romaine", VIII - 5.)

Trajan : Viril mais correct.


                                        Trajan accomplit l'exploit d'être aimé et apprécié de tous : sa collaboration avec le Sénat se déroule paisiblement, les habitants des provinces apprécient cet Empereur d'origine hispanique, les légionnaires le reconnaissent comme un des leurs, le peuple est enchanté de sa simplicité, et les intellectuels applaudissent la relative absence de censure et aussi son intérêt pour la philosophie. Car si Trajan n'est pas forcément un homme de culture comme le peut l'être un Marc Aurèle, le stoïcisme ne lui est pas étranger. On rapporte ainsi qu'en campagne, il emmenait avec lui le rhéteur Dion Chrysostome, pour discuter avec lui de philosophie. 



"Trajan donnant des audiences publiques." (Noël Coypel.)

                                        Grand gaillard solide aux traits marqués et au visage énergique, Trajan est avant tout un homme d'action, qui ne semble pas goûter à la politique et aux intrigues de cour. Une petite anecdote est assez révélatrice : lorsque lui parviennent en 108 des rumeurs accusant son ami le Sénateur Licinius Sura de comploter contre lui, Trajan s'invite tout simplement à dîner chez lui ! Et  il met un point d'honneur à manger tout ce qu'on lui sert, et va même jusqu'à se faire raser par son barbier, pour bien montrer qu'il a toute confiance en son hôte. Bref, un type viril mais correct, qui, avant d'être un administrateur d'Empire, reste un général et un homme de guerre. J'ai déjà souligné que notre homme était aimé et respecté par l'armée. Cette popularité n'est pas uniquement imputable à ses indéniables qualités de meneur ou à ses exploits militaires, mais aussi et surtout à la manière dont Trajan, tout comme il sait faire preuve de simplicité et de proximité envers le peuple, agit de même avec les légionnaires dont il partage le quotidien. Allant à pied lors des longues marches, il lutte en première ligne, connaît les soldats par leur nom et s'enquiert personnellement de la santé des blessés, auprès desquels il dépêche même Criton, son médecin personnel. 

                                        Reste que l'Empereur n'a pas que des qualités. Entre autres choses, il aime le vin. Beaucoup, voire un peu trop. Au point que, conscient de cette faiblesse, Trajan en vient à... interdire qu'on obéisse aux ordres qu'il donne en sortant de table ! On peut ajouter que, marié à Plotine avant son adoption par Nerva, Trajan n'aura jamais d'enfant : à sa décharge, il préfère les jeunes éphèbes, et en particulier les jeunes soldats et les jolis acteurs, comme le célèbre pantomime de l'époque, Pylades. Néanmoins, Trajan n'a rien d'un débauché et ses liaisons ne font jamais scandale - ce qui tient autant à la discrétion de l'Empereur qu'à la bienveillante compréhension de son épouse qui aime à répéter qu'elle est heureuse en ménage car, si son mari la trompe, c'est toujours avec un jeune garçon, et jamais avec une femme !


Plotine.


Une guerre peut en cacher une autre : les Daces et les Parthes.


                                        Mais si l'on se souvient surtout de Trajan aujourd'hui, c'est avant tout comme homme de guerre. Deux conflits majeurs marquent son règne : la conquête de la Dacie, et la guerre contre les Parthes.

                                        Tout d'abord, Trajan entreprend de conquérir la Dacie (Roumanie actuelle), alors gouvernée par le Roi Décébale. Officiellement, il s'agit de mettre un terme à l'accord négocié par Domitien, qui oblige Rome à verser de lourds tributs à Décébale. En réalité,  les baisses d'impôt consenties par Trajan doivent être compensées - et le sous-sol dace regorge justement de richesses, et principalement de mines d'or. Au terme de deux campagnes (au cours des années 101 - 102 et 105 - 106), Trajan a fait main basse sur ces ressources minières, quasiment exterminé les Daces, vaincu Décébale qui est contraint au suicide, et la région devient une province romaine. Cette guerre marque la dernière grande conquête de l’Histoire de l'Empire romain, qui atteint à ce moment-là son apogée territoriale. L'histoire des guerres daces est illustrée par les impressionnantes sculptures qui s'étendent en spirale tout autour de la célèbre colonne trajane, que j'ai déjà évoquée ci-dessus.


La colonne trajane.

                                        Après avoir fait un sort aux Daces, Trajan se tourne vers l'Orient et plus précisément vers l'Empire parthe. Cette fois, l'Arménie est au cœur du conflit : autrefois vassal de Rome, ce royaume est un point de discorde incessant entre romains et Parthes. Or, les Parthes ont renversé le roi d'Arménie, et l'ont remplacé par un souverain qui leur est nettement plus favorable. En 106, Trajan a déjà annexé l'Arabie Pétrée, centre névralgique d'une route caravanière reliant les villes de Petra et Bostra. Cette fois, la conquête ne s'est pas faite par les armes car, impressionnée par les victoires romaines, l'Arabie s'est soumise d'elle-même, devenant un royaume-client. C'est une base idéale pour lancer la campagne contre les Parthes. Trajan rassemble donc ses légions, et il ne fait pas de quartier : il conquiert l'Arménie en 114, la Mésopotamie et l'Assyrie en 115. La même année, il fait même tomber Ctésiphon, la capitale des Parthes. Marchant sur les traces de son héros Alexandre le Grand, Trajan a finalement accompli le rêve de César, Antoine et Crassus et a conquis l'Orient. La victoire semble assurée.


L'armée romaine en marche. (Détail de la colonne trajane.)

                                        Sauf que non. A Rome, certains sénateurs commencent à rechigner, jugeant que l'expansion de l'Empire est trop importante. Surtout, les Juifs de Chypre, de Cyrène et d’Égypte se soulèvent et les émeutes essaiment dans tout l'Orient, menaçant les nouvelles possessions romaines. Pour couronner le tout, les états récemment conquis se révoltent, obligeant Trajan à battre en retraite, de peur de se retrouver coupé de sa base et piégé en territoire ennemi.  Pour se sortir de ce bourbier, l'Empereur est contraint de signer la paix avec les Parthes, leur restituant une... partie de la Parthie (!) et leur abandonnant l'Arménie. Ces revers ternissent la réputation de Trajan, jusqu'à lors invaincu, et il reprend finalement le chemin de Rome - qu'il ne reverra jamais. En route, il est frappé par un accident vasculaire cérébral qui le laisse partiellement paralysé, et il meurt peu après, le 8 Août 117 à Sélinonte, en Cilicie. (Turquie actuelle). Il est incinéré sur place, et ses cendres sont rapatriées à Rome, où elles sont placées dans une urne d'or, dans le socle de la colonne trajane. Lui-même est immédiatement divinisé par le Sénat.


En guise de conclusion.


                                        La succession de Trajan ne se fait pas sans heurts. A priori, Trajan avait toute confiance en un de ses généraux, Lucius Quietus, et peut-être envisageait-il de lui confier l'Empire. Mais coup de théâtre : le jour suivant le décès de Trajan, son épouse Plotine annonce qu'il a adopté son neveu Hadrien sur son lit de mort. Plotine a-t-elle falsifié le testament de son défunt mari, comme on le pense souvent ? Probablement, d'autant que Lucius Quietus est rapidement exécuté par un proche d'Hadrien. Ce dernier nie en avoir donné l'ordre, mais l'assassin n'en est pas moins nommé sénateur dans la foulée... Malgré tout, Trajan n'avait apparemment pas pris de dispositions définitives pour régler sa succession, et le subterfuge de Plotine permet au moins d'éviter une nouvelle lutte sanglante entre prétendants.



Buste d'Hadrien jeune.


                                        Devenu Empereur, Hadrien retire les troupes de Mésopotamie et d'Arménie, et il met un terme à la politique expansionniste romaine, anéantissant le rêve d'un Empire infini que semblait caresser Trajan.  Malgré cela, Trajan est souvent considéré comme l'un des meilleurs Empereurs que Rome ait connu, et non sans raison : au cours de ses 9 années de règne, ses exploits militaires portent l'Empire à l'apogée de son expansion territoriale, il assoit l'administration impériale et contribue à embellir Rome par une politique de construction ambitieuse. Sa renommée est telle que, trois siècles plus tard, le sénat romain souhaite aux nouveaux empereurs d'être "plus heureux qu'Auguste et meilleur que Trajan" ("Felicior Augusto , melior Trajan").

                                        Montesquieu lui-même appuie cette idée, en écrivant dans son ouvrage sur les causes de la décadence de l'Empire romain :
 "Nerva adopta Trajan, prince le plus accompli dont l'histoire ait jamais parlé. Ce fut un bonheur d'être né sous son règne. Il n'y en eut point de si heureux ni de si glorieux pour le peuple romain. Grand homme d'état, grand capitaine, ayant un cœur bon qui le portait au bien, un esprit éclairé qui le montrait le meilleur, une âme noble, grande, belle, avec toutes les vertus, n'étant extrême sur aucune. Enfin l'homme le plus propre à honorer la nature humaine, et à représenter la divine". (Montesquieu, "Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence.", XV.)


"La justice de Trajan". (Eugène Delacroix - détail.)

                                        Il n'est pas évident de porter un jugement sur un homme à posteriori mais, au contraire de Paul Veyne qui voit en lui un "soudard bas du front", je dois reconnaître que j'ai une certaine affection pour Trajan. Certes militaire dans l'âme, il est l'archétype de l'Empereur paternaliste, ferme mais juste, proche du peuple mais sans se départir de l'auctoritas attachée sa fonction. Évidemment, les sources sont rares et très partiales - le terme de Panégyrique par exemple vous avait sûrement mis sur la voie - et il est donc difficile de livrer un portrait précis de Trajan, qui apparaît quasiment doté de toutes les qualités, et de rares défauts qui ne le rendent que plus sympathique... Pas sûr que les Daces apprécient !  En revanche, les Roumains semblent plus enthousiastes puisque leur hymne national, "Éveille-Toi, Roumain !", célèbre Trajan :
"Maintenant ou jamais, montrons au monde
Que dans nos veines coule encore le sang romain,
Et que nos poitrines gardent avec fierté
Un nom victorieux, héritier de Trajan !"
Alors que l'hymne espagnol se fiche de Trajan comme de l'an 98 (celui de son accession à l'Empire), c'est quand même un comble !

mercredi 6 mars 2013

Vespasien, L'Homme De La Situation.

                                        Vespasien, je vous en ai déjà parlé, lorsque je suis revenue sur l'expression "L'argent n'a pas d'odeur", ici. J'aurais très bien pu en rester là, mais vous auriez alors été en droit de penser que le seul fait de gloire de cet Empereur, ce fut la taxation de l'urine ! Or, vous vous imaginez bien que son action ne s'est pas limitée à cela. Découvrons donc ce Titus Flavius Vespasianus, alias Vespasien, fondateur de la dynastie des Flaviens et Empereur de 69 à 79.

Buste de Vespasien.


Origines et formation : un futur Empereur plébéién.


                                        Rien ne le prédisposait à revêtir un jour la Pourpre. Né en 9 à Falacrina, près de Reate en pays Sabin, Vespasien est issu d'une famille relativement modeste, d'origine plébéienne. Son grand-père, centurion de l'armée romaine, s'est pourtant distingué lors de la bataille de Pharsale (48 avant J..C.), avant de devenir collecteur de dettes. Son père, Titus Flavius Sabinus, a œuvré comme publicain dans la province d'Asie, puis comme banquier en Helvétie - preuve que l'administration romaine mène à tout ! Son mariage avec Vespasiana Polla lui a permis d'entrer dans l'ordre équestre : de cette union sont nés trois enfants, dont Vespasien. Son frère aîné, Titus Flavius Sabinus (aussi !), fait une brillante carrière sénatoriale et gravit les échelons du cursus honorum, jusqu'à devenir préteur en 40.

Vespasien.
L'avenir de Vespasien s'annonce moins brillant. Élevé par sa grand-mère paternelle, il commence par suivre les traces de son frère, et épouse à cette époque Flavia Domitilla, dont il a une fille - Domitilla (née en 39) - et deux fils - les futurs Empereurs Titus (né en 41) et Domitien (51). Sa femme et sa fille mourront avant qu'il ne devienne Empereur, et Vespasien épousera alors une maîtresse de longue date, Antonia Ceanis.

Contrairement à son frère, il préfère se lancer dans une carrière militaire et sert en Thrace pendant 3 ans. A son retour à Rome, il obtient un poste mineur, et se retrouve en charge de l'entretien des rues. Avec, semble-t-il, un succès mitigé, puisque Caligula aurait joyeusement maculé la toge de Vespasien de pleines poignées de boue, pour se plaindre de la saleté urbaine! Au terme dans son mandat, Vespasien est élu questeur, et exerce son poste en Crète. Après une première tentative ratée, il devient édile en 38 puis obtient la préture en 40.

Guerre en Bretagne et révolte de Judée.


                                        Devenu Empereur en 41, Claude se heurte à un problème : il lui faut asseoir son autorité et sa crédibilité. Quelle meilleure solution qu'une bonne petite conquête, de préférence celle d'un territoire sur lequel ces prédécesseurs se sont cassé les dents ?! Ce sera donc la Bretagne. Vespasien, nommé légat de la Legio II Augusta grâce à son amitié avec Narcisse, l'affranchi de l'Empereur, prend part à la conquête. Il s'illustre lors des premières batailles et part ensuite dans le sud-ouest, afin de soumettre les rebelles et assurer la sécurité des ports. Son intelligence et son pragmatisme font merveille :
"Il soumit deux peuples très belliqueux, plus de vingt places, et l'île de Vectis (L'île de Wight), voisine de la Bretagne, tantôt sous le commandement d'Aulus Plautius, lieutenant consulaire, tantôt sous celui de Claude lui-même. Aussi reçut-il les ornements du triomphe et peu de temps après, un double sacerdoce. Il fut même créé consul pendant les deux derniers mois de l'année." (Suétone, "Vie De Vespasien", IV) 

Nous sommes alors en 51, et Narcisse est tombé en disgrâce auprès d'Agrippine, l'épouse de Claude. Redoutant qu'elle ne s'en prenne aux protégés de l'affranchi, Vespasien juge plus prudent de se retirer de la vie publique, histoire de se faire oublier.

Néron et Agrippine. (Musée d'Aphrodisias - ©Leon Mauldin)

                                        Dans l'intervalle, Néron a succédé à Claude. Vespasien est perçu par le nouvel Empereur, qu'il accompagne en Grèce, comme un rustre de soldat provincial, à l'opposé des personnages distingués et raffinés qui composent son entourage. C'est à double tranchant : il n'est pas recommandé de briller par ses talents artistiques à la Cour de Néron, mais Vespasien est totalement hermétique aux vocalises et exhibitions de l'Empereur / histrion - au point qu'il s'endort au cours d'un de ses récitals ! Certains ont laissé leur tête pour moins que ça...
"En accompagnant Néron dans son voyage en Grèce, il encourut une complète disgrâce pour être sorti souvent ou s'être endormi pendant que ce prince chantait. Il fut non seulement éloigné de sa suite, il lui fut même interdit de venir lui rendre ses devoirs en public." (Suétone, Ibid.)

                                        Il est expédié comme proconsul en Afrique (63) mais coup de bol, Néron est aussi un paranoïaque (quoique, pas toujours à tort), prompt à faire exécuter ses meilleurs généraux, de sorte qu'au moment de mater la révolte des Juifs, il ne lui reste d'autre choix que de nommer Vespasien à la tête de l'armée d'Orient. Une fois encore, Vespasien s'illustre : secondé par son fils aîné Titus, il reconquiert la Galilée, bastion des Zélotes. Des villes entières sont rasées, des milliers de Juifs tués, et Rome reprend le contrôle de la Judée. Signalons que c'est au cours de cette guerre que Vespasien rencontre Joseph Ben Matthias, qui prendra le nom de de Flavius Josèphe et dont il deviendra le patron : ce fer de lance de la résistance juive, capturé lors du siège de Yodfat, écrira plus tard l'histoire de son peuple en Grec, et dressera de Vespasien le portrait d'un homme intelligent, juste et humain.

Flavius Josèphe amené devant Vespasien.

Petits massacres entre Empereurs : le retour des guerres civiles.


                                       Mais revenons un instant en arrière, en 68 : à Rome, Néron a réussi à se mettre tout le monde à dos, et il est contraint au suicide. Il meurt sans héritier, et sans laisser un seul Julio-Claudien susceptible de lui succéder. L’Empire sombre dans l'anarchie et pas moins de quatre énergumènes vont se succéder au cours de l'année suivante, connue comme "L'année des quatre empereurs." Pour résumer, chaque légion a son champion, et la guerre civile fait rage. On se trucide allègrement : Galba décroche la Pourpre, mais il est assassiné par les hommes d'Othon (Titus, parti de Judée pour le féliciter, n'a même pas le temps d'atteindre l'Italie !), lui-même tué par les fidèles de Vitellius. "On fait quoi, maintenant ?" se demandent les partisans d'Othon. Et bien, mes amis, on se reporte sur Vespasien, ce rugueux soldat, peut-être moins manche que les trois autres, qui a maintes fois prouvé sa valeur au combat ! Ce qui ne gâche rien, c'est que selon Suétone, une prophétie annonce que  les futurs dirigeants du Monde viendront de Judée. Vespasien lui-même commence à y croire, d'autant qu'il peut compter sur l'appui du gouverneur de Syrie, Mucien, et sur les Légions placées sous son propre commandement. Celles-ci le proclament Empereur en Juillet 69. Vespasien est alors âgé de soixante ans, et il a passé la majeure partie de sa vie dans l’armée. Il va pourtant se révéler un habile gouvernant.
"Le mouvement qui mit l'empire aux mains de Vespasien partit d'Alexandrie. Tibérius Alexander en hâta le signal en faisant reconnaître ce prince par ses légions dès les kalendes de juillet. L'usage a consacré ce jour comme le premier de son règne, quoique ce soit le cinq des nones que les troupes de Judée firent serment entre ses mains. Ce fut du reste avec tant d'ardeur qu'elles n'attendirent pas même son fils Titus revenant de Syrie et organe des intelligences de Mucien et de son père. L'enthousiasme des soldats fit tout sans qu'on les eût harangués, sans qu'on eût réuni les légions." (Tacite, "Histoires", II - 79)

L'Empereur Vitellius.

                                        Reste quand même un léger problème en la personne de Vitellius, qui occupe toujours le trône, et dont la position semble assurée par le soutien des légions de Gaule et de Rhénanie. Mais la résistance s'organise à Rome même, dont le préfet n'est autre que le frère de Vespasien, Titus Sabinus, et les Légions du Danube se rallient à lui. Tandis que Vespasien prend le contrôle de l’Égypte - dont dépend l'approvisionnement en blé -  les Légions du Danube se portent en Italie. Elles y rencontrent celles de Vitellius, qu'elles écrasent à Bedriacum (Décembre 69), avant de marcher sur Rome. La ville est alors le théâtre de furieux combats, au cours desquels le Capitole est entièrement détruit :
"La flamme gagna les portiques qui régnaient autour du temple : bientôt les aigles qui soutenaient le faîte, et dont le bois était vieux, prirent feu et nourrirent l'embrasement. Ainsi brûla le Capitole, les portes fermées, et sans que personne le défendît ni le pillât." (Tacite, "Histoires", III - 71)
Sabinus est tué dans la confusion, et Vitellius, quant à lui, est massacré par les partisans de Vespasien. Fin de l'année des quatre Empereurs et de la guerre civile, dont Vespasien sort victorieux.

Politique intérieure et extérieure de Vespasien.


                                        Alors qu'il est toujours en Égypte (soit que son retour ait été retardé par le mauvais temps, soit qu'il ait préféré consolider au préalable ses soutiens en Orient), Vespasien est proclamé empereur par le Sénat en Décembre 69. En son absence (il ne reviendra à Rome qu'en Septembre ou Octobre 70), il a confié l'administration de l'empire a son fils Domitien et à Mucien, qui s'en donnent à cœur joie. Le premier s'empresse de procéder à de nombreuses nominations - "au point que Vespasien écrivit un jour à Domitien : « Je te rends grâces, mon fils, de me laisser empereur et de ne m'avoir pas encore destitué. » (Dion Cassius, "Histoire Romaine",  LVXI - 21) ! 

Le futur Empereur Domitien. (Musée du Louvre)


Le second, en revanche, suit les directives du nouveau maître de Rome. Il faut avouer que la situation n'a rien de drôle. D'abord, la guerre civile a complètement désorganisé l'armée, qui s'est mise en tête d'intervenir dans la vie politique : il convient donc de renvoyer tout ce petit monde dans ses casernes. Ensuite, Néron a scrupuleusement vidé les caisses - d'où la nécessité d'une vaste réforme fiscale et d'une stricte politique d'économie. En la matière, Vespasien fera preuve d'une bonne dose d'imagination, instaurant de nombreuses taxes parmi lesquelles le fameux impôt sur l'urine. Il dévalue aussi le cours du denier, réduisant son poids en argent. Enfin, Mucien restaure le Capitole et entame de grandes constructions, qui marqueront le règne de Vespasien. Celui-ci entreprendra notamment de bâtir un nouveau Forum comportant un Temple de La Paix et un temple dédié à Claude, ainsi qu'un immense amphithéâtre - le Colisée.

"Vespasien faisant élever le Colisée à Rome" (Gabriel Blanchard - Château de Versailles)


                                        Sur le plan militaire, Vespasien se contente de stabiliser les frontières de l'Empire, qu'il fortifie afin de garder à l’œil les peuples barbares voisins. En 70, Vespasien et Titus s'efforcent de pacifier l'Orient et de mettre un terme à la guerre de Judée : un accord est signé avec les Parthes afin de garantir les frontières arméniennes et Jérusalem tombe en Septembre. Deux ans plus tard (72 -73) aura lieu le siège de Massada, qui anéantira les rebelles les plus ardents, et le Temple de Jérusalem sera rasé. En Occident, une révolte menée par Civilis, se réclamant descendant de César, est réprimée en Gaule dès le début du règne (70), et en 78, le Général Agricola (beau-père de l'historiographe Tacite) étend et consolide la domination romaine en Bretagne, atteignant l'actuelle Écosse.

"Le Triomphe De Titus Et Vespasien." (Giulio Romano - Musée du Louvre.)

                                        Du point de vue législatif, il est intéressant d'observer la manière dont Vespasien, contesté à cause de ses origines, décide d'asseoir sa légitimité. Il fait voter une loi, la lex de imperio Vespasiani, qui lui confère la titulature impériale et l'ensemble des pouvoirs. C'est la première fois que la nature du pouvoir est ainsi actée, puisque l'Empereur n'était auparavant qu'un citoyen comme les autres, mais auquel le Sénat confiait toute une série de responsabilités "exceptionnelles". Elles n'avaient évidemment d'exceptionnelles que le nom, mais les apparences qu'Auguste avait tant tenu à préserver étaient sauves. C'est dans la même optique que Vespasien inclut le titre "Imperator" dans sa nomenclature officielle, enterrant définitivement la République assassinée par Auguste, mais on brandissait encore le cadavre sous le nez des Sénateurs.

                                        Une autre rupture caractérise l'entrée en fonction de Vespasien, puisqu'il choisit de commémorer son accession au trône le jour de son acclamation par l'armée. Or, jusqu'ici, la date retenue était celle de la désignation de l'Empereur par le Sénat... Là encore, chacun avait parfaitement conscience de la prépondérance de l'armée sur le Sénat dans la désignation du nouvel Empereur, depuis que Claude avait été porté au pouvoir par la Garde prétorienne, et que les Sénateurs s'étaient vus contraints d'entériner ce choix. Mais Vespasien, en retenant cette date symbolique, officialise cet état de fait. Pour couronner le tout (c'est le cas de le dire !),  il clame haut et fort que seuls ses fils lui succèderont, revendiquant ainsi le caractère héréditaire du régime impérial.

Propagande et humour : la formule de la popularité.



Suétone (Chroniques de Nuremberg - Source wikipedia)
 Le règne de Vespasien se caractérise, selon plusieurs historiens, par l'importance accordée à la propagande. Le fameux présage dont je parlais plus haut est ainsi mis en exergue dans tout l'Empire, et les pièces de monnaie frappées sous son règne célèbrent les victoires militaires et la paix retrouvée. De même, les constructions publiques participent à cette politique. En littérature également, Vespasien exerce un contrôle sur les écrits, approuvant ceux qui lui sont favorables et censurant les autres. Tacite, Suétone, Pline l'Ancien, Flavius Josèphe : ai-je besoin d'en dire plus ? Tous ces auteurs, ses contemporains, sont étrangement unanimes à l'heure de louer l'Empereur et de dénigrer ses prédécesseurs. Ce qui peut se comprendre, puisque Vespasien rétribuait plusieurs hommes de lettres, leur versant des espèces sonnantes et trébuchantes. Mais même s'ils en retirent un bénéfice ou soient, comme Falvius Josèphe, redevables à l'Empereur, doit-on mettre en doute leurs propos ? Après tout, ils sont peut-être sincères... Le cas de Suétone est particulier : issu d'une famille sénatoriale proche des Flaviens (son père a pris part à la lutte contre Vitellius), il est tellement hostile aux Julio-Claudiens qu'il n'a certainement besoin d'aucun encouragement pour les accabler et louer leur successeur ! A contrario, les voix dissonantes sont peu audibles aujourd'hui. Nous savons que Vespasien a banni plusieurs philosophes, accusés de corrompre la jeunesse par un enseignement inapproprié. Un stoïcien, républicain convaincu, du nom d'Helvidius Priscus, a même été mis à mort. Mais un autre, un certain Demetrius, a simplement été exilé, Vespasien arguant : "Je ne vais pas tuer un chien qui aboie après moi." (Dion Cassius, "Histoire Romaine", LXVI - 13)


Flavius Josèphe.


                                        Propagande ou pas, Vespasien semble avoir été extrêmement populaire : un type simple (Il refuse la protection des gardes impériaux et se mêle souvent à la foule des citoyens), avec les pieds sur terre, qui leur apporte la paix et la stabilité : voilà ce que demande le peuple ! Il laisse aussi l'image d'un homme franc, s'exprimant sans détour, et doté d'un solide sens de l'humour - y compris, paradoxalement, lorsqu'il était lui-même l'objet de plaisanteries.
"En un mot, par le soin qu'il prenait des affaires publiques, il se montrait comme empereur ; dans tout le le reste, il se conduisait envers tous comme un particulier et comme un égal. Il raillait familièrement et soutirait sans peine qu'on le raillât." (Dion Cassius, "Histoire Romaine", LXVI - 11)
Outre ses dernières paroles (voir ci-dessous), qui dénotent bien l'esprit du bonhomme, on peut citer plusieurs exemples d'anecdotes et de saillies amusantes. J'en ai retenu deux, que je trouve particulièrement réjouissantes.

Vespasien.
La première place Vespasien face à une délégation de sénateurs, venue l'informer qu'on a décidé de lui ériger une statue colossale, d'un prix considérable. L'Empereur réclame alors l'argent en tendant la main : "Placez-là tout de suite, le piédestal est prêt !" (Suétone, "Vie De Vespasien", XXIII) Quant à la seconde, c'est sans doute ma préférée : un des affranchis favoris de Vespasien vient lui demander une place d'intendant pour quelqu'un qu'il prétend être son frère. Vespasien diffère sa réponse, le temps de s'entretenir en privé avec le candidat. Il lui extorque le même pot-de-vin que celui-ci avait promis et lui octroie le poste. Quelques temps plus tard, lorsque son favori remet le sujet sur le tapis, Vespasien lui rétorque: "Cherche-toi un autre frère. celui que tu croyais le tien s'est avéré être le mien."(Suétone, Ibid.)


Mort et postérité.


                                        Selon les auteurs déjà cités, Vespasien aurait fait l'objet de plusieurs complots. Pourtant, une seule conspiration a pu être établie précisément : en 78 ou 79, Eprius Marcellus et Aulus Caecina Alienus tentent de tuer Vespasien, sans que leur mobile nous soit connu. De fait, Vespasien meurt de sa belle mort : malade, il se retire dans sa résidence d'été d'Aquae Cutiliae, dans sa région natale de Réate. Mais un bain d'eau froide aggrave son état et, sentant sa fin proche, il ironise sur la divinisation dont font l'objet les empereurs défunts : "Vae, puto deus fio !" (Malheur ! Je crois que je deviens dieu !) Le 23 juin 79, il est pris de très violents dérangements gastriques :

"Il n'en vaquait pas moins aux soins de son empire, et donnait même des audiences dans son lit. Mais, saisi tout à coup d'une diarrhée qui l'épuisait: "Il faut, dit-il, qu'un empereur meure debout" et, tandis qu'il faisait un effort pour se lever, il expira entre les bras de ceux qui l'assistaient, le neuvième jour avant les calendes de juillet, âgé de soixante-neuf ans, un mois et sept jours. " (Suétone, "Vie De Vespasien", XXIV)
Selon ses vœux, son fils Titus lui succède : c'est la première fois dans l'Histoire de Rome que le pouvoir se transmet de père en fils.

L'Empereur Titus.

                                        S'il faut faire la part des choses et si les panégyriques rédigés par les auteurs contemporains sont à prendre avec précaution pour les raisons évoquées, il n'en demeure pas moins que Vespasien était l'homme de la situation, lorsqu'il s'est agi de rétablir la paix dans l'Empire romain après la crise de 68. Empereur d'un genre nouveau, d'origine modeste mais doté d'une solide expérience militaire et d'une bonne connaissance des provinces, cet homme pragmatique et bon gestionnaire sut prendre les mesures nécessaires pour redresser un État que la politique dispendieuse de Néron et les guerres civiles de l'année des quatre empereurs avaient fragilisé, lui assurant des bases plus solides. Et il faut bien reconnaître que le règne de Vespasien fut l'un des moins sanglants : on le qualifie souvent de radin, mais valait-il moins qu'un Néron ou un Caligula, qui avaient vidé le trésor et faient périr nombres de Sénateurs pour s'approprier leurs biens ?
"Le seul reproche qu'on lui fasse avec raison, c'est d'avoir aimé l'argent. En effet, non content d'avoir rétabli les impôts abolis sous Galba, d'en avoir ajouté de nouveaux et de plus lourds, d'avoir augmenté et quelquefois doublé les tributs des provinces, il fit des négoces honteux même pour un particulier, achetant des marchandises pour en tirer profit plus tard. (...) Selon d'autres, c'était un effet de la nécessité. Le trésor et le fisc étaient si pauvres, que Vespasien fut obligé de recourir au pillage et à la rapine; et c'est ce qui lui fit déclarer à son avènement au trône, que l'État avait besoin de quatre milliards de sesterces pour subsister. Cette dernière opinion paraît d'autant plus vraisemblable, que Vespasien faisait un excellent emploi de ce qu'il avait mal acquis." (Suétone, "Vie De Vespasien", XIV)

Vespasien. (Reconstitution www.deomercurio.be - d'après une photo wikipedia de Shakko, CC - BY/SA)

                                        Alors, sans être une inconditionnelle de Vespasien, je ne pouvais décemment pas résumer ce brave homme, dans votre esprit, à l'inspirateur des vespasiennes ! Non, vraiment : voilà qui aurait été trop injuste.





mercredi 5 décembre 2012

Pertinax : les plus courtes sont les meilleures.

                                        Normalement, mon blog est sensé traiter de l'Histoire de Rome. Or je suis bien obligée d'admettre que, jusqu'à présent, je me suis principalement concentrée sur la naissance de l'Urbs, la République et le règne des Julio-Claudiens. Il est largement temps d'y remédier, en s'intéressant aux évènements ultérieurs et aux autres personnages et Empereurs qui ont marqué l'Empire romain de leur empreinte. Comme d'habitude, j'ai opéré mon choix de façon totalement arbitraire, et je vous invite aujourd'hui à découvrir le successeur de Commode, l'Empereur Pertinax.

Buste de Pertinax. (Musée du Vatican)

                                        Publius Helvius Pertinax serait né le 1er Août 126, dans la ville italienne d'Alba Pompeia. Son père, Helvius Successus, est un ancien esclave de Ligurie affranchi par son maître. Il aurait choisi d'appeler son fils Pertinax pour commémorer la persévérance grâce à laquelle il avait réussi à monter sa propre entreprise textile, commerce florissant qui lui permet d'employer sa nouvelle fortune à envoyer son fils dans les meilleures écoles de Rome. Pertinax commence tout d'abord une carrière d'enseignant (grammaticus). Mais le poste ne lui convient pas : précurseur de l'UNSA, il juge apparemment le travail trop ingrat et pas assez lucratif ! Aussi rejoint-il la légion, grâce à l'appui de l'ancien maître de son père. Grâce à l'éducation reçue, il n'est pas intégré en tant que simple soldat mais obtient directement le grade de centurion dans une cohorte en Syrie, vers 160. S'il n'entame que tardivement sa carrière militaire, il s’avère que celle-ci lui convient parfaitement, et Pertinax révéle très vite de remarquables dispositions.

                                        A partir de 162, il prend part à la campagne contre les Parthes, au cours de laquelle il se distingue et décroche plusieurs promotions. Vers 166, devenu tribun militaire, il est transféré en Grande-Bretagne puis, un an plus tard, sur le Danube où il commande un escadron de cavalerie et en 168, il dirige la flotte romaine le long du Rhin. Au terme de cette ascension et ayant réussi à se faire un nom, Pertinax revient à la vie civile : il devient procurateur de rang équestre en Italie, chargé des distributions alimentaires. Puis il reçoit un autre poste de procurateur, cette fois en Dacie, en 169.

                                        Mais il est ensuite rappelé dans les rangs de la légion, afin de servir lors des guerres menées par l'Empereur Marc-Aurèle sur le Danube. Il est alors chargé de commander les vexillationes, une unité indépendante formée d'hommes détachés de leur propre légion.Une nouvelle fois, il fait la preuve de ses compétences face aux Quades et aux Marcomans et, en 170, il est promu au rang de Sénateur et devient préteur de Rhétie, avec le commandement d'une légion. Nommé consul suffect 5 ans plus tard, il participe à la répression de la révolte d'Avidius Cassius en Syrie, et est ensuite nommé gouverneur de Mésie supérieure et inférieure, de Dacie, Dacie inférieure et supérieure, puis de Syrie, entre 176 et 179. 


L'Empereur Commode.

                                        A la mort de Marc-Aurèle, son fils Commode lui succède. Et c'est loin d'être une bonne nouvelle pour Pertinax, qui se trouve dans le collimateur de Sextius Tiginnus Perennis, le favori du nouvel Empereur. Il a épousé Titiana, la fille d'un sénateur, dont il a eu un fils, également nommé Pertinax mais, soupçonné d'avoir frayé avec les conspirateurs ayant ourdi une conjuration en 182, il se retire de la vie publique. Il retourne alors en Ligurie, où il reprend l'entreprise paternelle.

                                        Trois ans plus tard, à la mort de Perennis, Commode le rappelle afin d'écraser une mutinerie  militaire en Bretagne. Il s'y emploie en punissant sévèrement les rebelles, ce qui accroît sa réputation de sévérité. Il est relevé de son commandement en 187 - la raison avancée étant l'hostilité des légionnaires, de plus en plus mécontents de la discipline extrême. Il est ensuite nommé proconsul de la province africaine, en 188. L'année suivante, il rentre à Rome et devient Préfet de la Ville, et à nouveau consul en 192, aux côtés de l’Empereur lui-même.



La mort de Commode. (Source : www.heritage-history.com )


                                        Mais le comportement de Commode est de plus en plus violent et hiératique, au point que les complots contre sa personne se multiplient. Pertinax a-t-il été impliqué dans la conspiration qui met un terme au règne de Commode ? Rien ne permet de l'affirmer. Néanmoins, le 31 Décembre 192, l'Empereur est assassiné. Mais les conjurés, le préfet du prétoire Laetus et Eclectus, ont besoin de temps pour mener leur plan à bien. Ils font donc envelopper le cadavre de Commode dans des draps, et le font transporter à l'extérieur par des esclaves, qui passent devant les gardes prétoriens en affirmant  transporter un paquet de linge sale... Pendant ce temps, Laetus et Eclectus se présentent chez Pertinax, le pressant de succéder à Commode. Convaincu de la mort du tyran, Pertinax se rend sur le champ auprès des prétoriens, et leur offre 12 000 sesterces par tête afin de s'assurer leur fidélité. Dans la foulée, il réunit le Sénat où il est chaleureusement  accueilli. Le 1er Janvier 193, Pertinax, fils d'un ancien esclave, est proclamé empereur.


"Avant que I'assassinat de Commode fût encore rendu public, Eclectus et Laetus vinrent le trouver et lui déclarèrent ce qui s'était passé ; ils n'hésitaient pas, en considération de sa vertu et de sa dignité, à le choisir pour empereur. A leur vue et au langage qu'ils lui tenaient, Pertinax envoya le plus fidèle de ses amis visiter le corps de Commode. Lorsque le fait lui fut confirmé, alors il se rendit secrètement au camp, ce qui d'abord frappa les soldats d'étonnement, mais la présence de Laetus et les promesses du nouvel empereur les lui concilièrent." (Dion Cassius, "Histoire Romaine", LXXIII - 1)



Certes, l'ascension sociale est fulgurante et force le respect. Mais Empereur de Rome, c'est loin d'être une sinécure - surtout lorsqu'on succède à Commode, cet allumé ! La situation financière, en particulier, est catastrophique puisque les caisses sont complètement vides. Et il faut encore payer les prétoriens auxquels, je vous le rappelle, il a promis 12 000 sesterces ! L'erreur que commet Pertinax, c'est de vouloir accomplir ses réformes trop rapidement, sans prendre le soin de s'assurer les soutiens nécessaires. A peine arrivé au pouvoir, il tente de renflouer le trésor, tout en maintenant l'ordre. Pour se faire, il fait adopter plusieurs mesures :


  • Il fait renverser toutes les statues de Commode et le déclare ennemi public.
  • Il réhabilite la mémoire de ceux qui ont été injustement exécutés par son prédécesseur.
  • Il vend aux enchères l'ensemble des possessions de Commode (esclaves et concubines inclus)
  • Il procède à une ré-évaluation de la monnaie, la teneur en argent du denier passant de 74% à 87%
  • Il autorise l'occupation des terres en friche aux cultivateurs, reprenant une disposition initiée par Hadrien.
                                        Mais tout cela ne suffit pas. Pertinax est contraint de réduire le train de vie de l'état de façon drastique, et il ne verse que la moitié de la somme promise aux prétoriens - qui commençaient à s'agiter sérieusement, impatients de toucher leur dû. De plus, fidèle à sa réputation, il impose une stricte discipline aux soldats. Naturellement, les prétoriens sont furieux, et n'entendent pas se laisser dicter leur conduite par ce fils d'esclave, cet ancien pédagogue, ce pingre de tisserand ! 
"Les rapines et les violences leur étaient interdites; on les avait assujettis à une discipline plus exacte; ils prétendaient qu'on les méprisait; que sous prétexte de les ranger à leur devoir, on ne cherchait qu'a les mortifier et à leur ôter leur liberté. Ils voyaient bien qu'ils trouveraient mieux leur compte dans le trouble d'une domination tyrannique que dans la tranquillité présente. Ils devinrent peu à peu moins soumis, leurs officiers n'en venaient à bout qu'avec beaucoup de peine; mais les choses allèrent bientôt plus loin."                                                       (Hérodien, "Histoire Romaine", Livre II.)
Il se met aussi à dos les affranchis impériaux, qu'il accuse de détournements de fonds. Son manque de finesse politique lui vaut donc l'hostilité conjointe des prétoriens et des fonctionnaires.  



Reconstitution virtuelle de Pertinax. ( Codrin.B et Viducus Brigantici filius via www.deomercurio.be )


                                        On aurait pu croire que le peuple, a contrario, soutiendrait ce nouvel Empereur, si différent de la brute épaisse à laquelle il a succédé : non seulement il a l'air de savoir ce qu'il fait, mais en plus il a mis un terme aux exactions des militaires qui, sous Commode, insultaient et frappaient les passants dans les rues de Rome. Et bien, il n'en est rien ! Gavée de jeux et de spectacles sous le règne précédent, la plèbe en a déjà assez de Pertinax et de sa politique d'austérité. (Toute ressemblance avec des personnages existants etc.) Il gagne rapidement une réputation de vieux soldat grincheux, rigide et avare - on raconte même qu'avant de revêtir la Pourpre, il ne servait à ses convives que des moitiés d’artichaut et de laitue...

                                        Dans ces circonstances, pas besoin d'être devin pour comprendre que les jours de Pertinax sont comptés. Dès le 3 janvier 193, un complot avait échoué, lorsque les soldats avaient tenté de le remplacer par un autre Sénateur. Deux mois plus tard, rebelote : alors que Pertinax inspecte les installations du port d'Ostie, il est alerté d'une nouvelle tentative de coup d'état, les prétoriens (encore eux !) ayant cette fois misé sur le consul Quintus Sosius Falco. Le complot est éventé, mais Pertinax accorde son pardon à Falco. En revanche, plusieurs soldats sont condamnés à mort.

                                        Ces exécutions, c'est la goutte d'eau qui fait déborder le vase : le 28 Mars, 300 gardes prétoriens (ou 200, selon Dion Cassius) quittent leur caserne et déferlent sur le palais, envahissant les appartements de l'Empereur. Ses propres gardes ont déserté et le préfet Laetus, qui l'avait porté au pouvoir et que Pertinax a envoyé parlementer avec les émeutiers, préfère tout bonnement rentrer chez lui ! Force est de constater que Pertinax a du cran : il refuse de prendre la fuite et, loin de se laisser impressionner par cette horde furieuse, il tente calmement de les ramener à la raison. Il fait état des difficultés financières, en appelle à leur loyauté, à leur sens du devoir, et les exhorte à déposer leurs armes. Il est sur le point de les convaincre quand l'un d'eux, trop excité ou trop borné pour entendre les arguments de l'Empereur, se jette sur lui et lui plonge son glaive dans la poitrine. Pertinax s'effondre et, se couvrant la tête d'un pan de son manteau, se laisse massacrer par les prétoriens déchaînés. Ceux-ci lui coupent la tête et la plantent sur une pique, avant de défiler dans les rues de Rome.

"En plein midi, lorsqu'on y pensait le moins, et que chacun était retiré chez soi pendant la grande chaleur, ils coururent au palais comme des furieux, l'épée nue et la pique baissée. Les officiers de l'empereur, épouvantés d'une émeute si soudaine, se trouvant en petit nombre et sans armes, prirent la fuite. Quelques uns, plus fidèles et moins timides, allèrent avertir Pertinax, et lui conseillèrent de se sauver et de se jeter entre les bras du peuple. Ce parti, quoique le plus sûr, lui parut peu honnête et trop indigne de son rang, de son caractère et de la réputation qu'il s'était faite : il ne pensa donc ni à fuir, ni à se cacher; mais allant au devant du péril, il s'avança pour parler aux soldats, il espérait de réprimer par sa présence cette fougue insensée. Il parut hors de sa chambre, et leur demanda quelle raison ou plutôt quelle fureur les animait. Il garda sa gravité ordinaire, ne perdit rien de sa majesté, et sans pâlir, sans trembler, sans prendre un ton de suppliant, il leur dit : « Quel est votre dessein, et que prétendez-vous faire? Tuer un vieillard qui n'a que trop vécu, et qui a acquis assez de gloire pour n'avoir pas de regret de la vie? aussi bien faudra-t-il toujours en venir à ce terme, et je n'en suis pas fort éloigné. Mais que-vous, qui êtes commis à la garde du prince, qui êtes chargés de sa conservation et de sa vie, qui en répondez à tout l'empire; que vous, qui êtes armés pour sa défense, vous deveniez ses assassins; que vous trempiez vos mains dans le sang, non d'un simple citoyen, mais de votre empereur, c'est un attentat qui peut avoir pour vous d'aussi dangereuses suites qu'il est en lui-même horrible et inouï ! (...) » Ce discours eu avait déjà ébranlé un grand nombre, et quelques-uns s'étaient retirés, frappés par cet air de majesté que sa vieillesse augmentait; mais quelques autres, plus furieux, le tuèrent comme il achevait de parler." (Hérodien, Ibid.)



Buste de Septime Sévère.
Pertinax n'aura exercé le pouvoir que deux mois et 25 jours - faisant de son règne l'un des plus courts de l'Histoire de Rome. Son assassinat déclenche une énième guerre civile. Didius Julianus succède à Pertinax mais, la même année, il est renversé par Septime Sévère. Celui-ci déclare immédiatement Didius Julianus imposteur, reconnaissant Pertinax comme Empereur légitime. Il fait exécuter ses meurtriers, lui organise des funérailles d'État et obtient du Sénat son apothéose. Il va même jusqu'à adopter le cognonem de Pertinax, et pendant plusieurs années, il commémorera l'anniversaire de sa naissance et de son couronnement par des jeux. S'ouvre maintenant le temps de la dynastie des Sévères... Mais c'est encore une autre histoire !