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dimanche 29 mai 2016

Apicius, Masterchef de la Rome antique.


                                        Une fois n'est pas coutume : aujourd'hui, je ne vais pas vous parler d'un Général, d'un philosophe ou d'un Empereur, mais d'un... cuisinier. Que voulez-vous, on ne peut pas taper sur les Gaulois ou les Germains le ventre vide : conquérir le monde, ça donne faim. Le cuisinier en question est sans aucun doute le plus célèbre de l'Antiquité : Apicius, et avec lui Lucullus, évoquent encore aujourd'hui la gastronomie romaine, parfois dans ce qu'elle a de plus extravagant.

La grande bouffe : qui était Apicius ? 


                                        Si le nom d'Apicius est parvenu jusqu'à nous, on ne connaît pourtant quasiment rien de sa vie. Il est surtout passé à la postérité en raison des anecdotes rapportées par les textes antiques, du livre de recettes "De Re Coquinaria" qui lui reste attaché, mais aussi du portrait que tracèrent de lui son contemporain Sénèque et d'autres auteurs moralistes après lui, qui firent de notre personnage et de son amour immodéré de la bonne chère un symbole de débauche de décadence.

                                        Marcus Gavius Apicius est né vers 25 avant J.C, et il est mort en l'an 37 de notre ère. Il vécut donc sous les règnes d'Auguste et de Tibère. On présente souvent Apicius comme le "cuisinier de Tibère" : en réalité, il était un ami de son fils Drusus et un proche de son homme de confiance Séjan. Connaissant l'austérité de l'Empereur et son attachement aux mœurs traditionnelles, on peut supposer qu'il n'appréciait pas les relations que son fils entretenait avec un homme aussi frivole... Ce que confirme Pline l'Ancien :
"Coupé une première fois, le chou donne au printemps suivant une cyma, c'est-à-dire, sur les choux eux-mêmes, un petit chou plus délicat et plus tendre, dédaigné par le voluptueux Apicius, et sous son influence par Drusus César, qui en fut réprimandé par son père Tibère." (Pline L'Ancien, "Histoire Naturelle", XIX - 41.7)

"Un banquet romain" (Tableau de Roberto Bompiani, XIXème s.)


                                        Tout Rome connaît Apicius : ce millionnaire, qui vit dans le luxe, s'entoure de jeunes hommes (Tacite lui prête même une liaison avec Séjan) et a acquis une réputation de jouisseur. Mais surtout, il consacre la majeure partie de son temps et de sa fortune à la bonne chère. Auteur de plusieurs traités de gastronomie ("De Condituris", consacré aux sauces, et sans doute des compilations de recettes) , il est aussi le fondateur d'une école de cuisine, où la noblesse vient prendre des leçons auprès des meilleurs esclaves - cuisiniers de Rome. Insatiable passionné, il se livre à des recherches et des expérimentations culinaires, cherchant toujours à pousser plus loin le raffinement. Il élabore par exemple une nouvelle recette de garum, y mettant à macérer des poissons noyés dans cette même préparation, et Pline encore rapporte qu'il concocte du foie gras de truies :   
"L'art s'est appliqué au foie des truies comme à celui des oies : c'est une invention de M. Apicius, qui les engraissait avec des figues sèches, et une fois à point les tuait soudainement après leur avoir fait boire du vin miellé." (Pline l'Ancien, "Histoire Naturelle", IX-33.)

                                        Dès l'Antiquité, Apicius est surtout connu pour ses extravagances. Sa cuisine se caractérise par une abondance d'ingrédients, généralement rares et donc coûteux, et notamment les épices exotiques comme le poivre. Il accommode aussi les mets les plus étranges (les langues de flamants roses ou les talons de chameaux, pour citer les exemples les plus célèbres) et n'hésite pas à affréter un navire pour la Libye, afin de s'y procurer des crevettes dont on lui a vanté la qualité :
"Ayant entendu dire qu'il y en avait aussi d'énormes sur la côte d'Afrique, il s'y rendit en bateau sans attendre un seul jour, et fut très malade pendant la traversée. Mais parvenu près de l'endroit, avant même qu'il ne débarque, la rumeur de son arrivée s'était répandue comme une traînée de poudre parmi les Africains, et les pêcheurs, approchant avec leurs barques, vinrent lui apporter les plus belles langoustes. Les voyant, il leur demanda s'ils en avaient de plus grosses, et ils lui répondirent que non. Se rappelant alors celles de Minturnes, il ordonna à son pilote de retourner en Italie par le même chemin, sans même approcher du rivage." (Athénée de Naucratis, "Le Banquet des Sophistes", I - 12.)
Une autre anecdote amusante est rapportée par Sénèque, dans une lettre à Lucilius (XCV) :
"Un rouget d'une taille formidable (...) fut offert à Tibère, qui le fit porter au marché pour l'y vendre. 'Mes amis', dit-il, 'je me trompe fort si ce mulet n'est pas acheté par Apicius ou par Publius Octavius'. Son attente fut dépassée : ils enchérirent l'un sur l'autre, et Octavius l'emporta et jouit parmi les siens d'une immense gloire pour avoir acheté cinq mille sesterces un poisson que César avait vendu et que même Apicius n'avait pas obtenu."

Poissons, crustacés, volaille et légumes. (Mosaïque du IIème s. - Musées du Vatican.)

 
                                        Les sommes exorbitantes dépensées par Apicius le conduisent finalement à la ruine : ayant dilapidé 100 millions de sesterces pour les seules délices de la table (soit environ 4 millions d'euros, si l'on veut tenter la comparaison), il n'en a plus que le dixième en banque et, plutôt que de renoncer à son fastueux train de vie, il préfère se suicider. Plusieurs années après, Sénèque en est encore tourneboulé :
"Sa mort vaut la peine qu'on la raconte. Après avoir dépensé pour sa cuisine 100 millions de sesterces, se trouvant accablé de dettes, il eut l'idée de faire, pour la première fois, le compte de sa fortune : il lui restait 10 millions de sesterces et, comme s'il eut dû vivre dans les tourments de la faim avec ses 10 millions de sesterces, il s'empoisonna. Quels devaient être sa corruption et son faste, alors que 10 millions de sesterces lui représentaient l'indigence ?" (Sénèque, "Consolation à Helvia", X).

Un dîner presque parfait : Apicius et ses contemporains.



                                        Progressivement, le personnage s'efface au détriment de ce qu'il représente : le luxe, l'outrance, voire la débauche et la corruption. Martial oppose ainsi Apicius et Mécène à Fabricius, homme aux goûts modestes et à l'admirable simplicité :
"Cette toge, Fabricius n'eût peut-être pas voulu la porter ; mais Apicius assurément, et Mécène, ce chevalier dévoué à la cause de César, ne l'eussent pas dédaignée. " (Martial, "Épigrammes", X - 73.)

Quant à Juvénal, il associe le nom d'Apicius à celui d'un certain Crispinus, qui n'hésite pas à dépenser 6000 sesterces pour un poisson et éclipse ainsi le mulet de Tibère.
"Il a compté six mille sesterces pour un surmulet : il est vrai que le poisson pesait six livres, s'il faut en croire ceux qui se plaisent à grossir le merveilleux. (...) Nous voyons maintenant des excès inconnus à l'économe, au frugal Apicius." (Juvénal, "Satires", IV.)

                                        Mais le plus virulent reste Sénèque qui, en tant que stoïcien, n'a pas de mots trop durs pour fustiger l'inconduite d'un homme tout entier soumis à ses passions :
"S'imaginer être pauvre avec dix millions de sesterces, quel luxe épouvantable ! Eh bien ! croyez après cela que le bonheur se mesure sur la richesse, et non sur l'état de l'âme ! Il s'est donc rencontré un homme qui a eu peur de dix millions de sesterces, un homme qui a fui, par le poison, ce que les autres convoitent avec tant d'ardeur. Certes, ce breuvage mortel fut le plus salutaire qu'eût jamais pris un être aussi dégradé. Il mangeait déjà et buvait du poison, lorsque non seulement il se plaisait à ces énormes festins, mais encore s'en glorifiait ; lorsqu'il faisait parade de ses désordres ; lorsqu'il fixait les regards de toute la ville sur ses débauches ; lorsqu'il excitait à l'imiter une jeunesse naturellement portée au vice, même sans y être entraînée par de mauvais exemples. Tel est le sort des humains, quand ils ne règlent pas l'usage de leurs richesses sur la raison qui a ses bornes fixes, mais sur un appétit pervers dont les caprices sont immodérés et insatiables." (Sénèque, "Consolation à Helvia", X - 10.)
C'est sûr : les pieds de chameaux farcis, Sénèque en avait fait une indigestion !


Chef, la recette ! De Re Coquinaria.


                                        En matière de cuisine romaine, le recueil "De Re Coquinaria" est un incontournable. Ce traité gastronomique en 10 livres se présente comme une suite de recettes, classées par ingrédients et par plats. Bien qu'on l'attribue souvent à Apicius, il n'en est pas l'auteur - du moins, pas au sens strict. Pour ses contemporains, les ouvrages de référence sont ceux d'un certain Caius Matius (notamment cité par Columelle), et personne ne fait mention du "De Re Coquinaria". On trouve également dans ce livre des allusions à des personnalités beaucoup plus tardives (Commode par exemple), et cette compilation de recettes daterait du IVe siècle. S'appuyant sur les écrits d'Apicius, elle réunit des préparations dites "à la manière d'Apicius" : concicla (plat de fèves), ofellae (noisettes de viande), patina (sorte de flan), minutal (ragoût)... Mais on remarque aussi l'absence des plats les plus excentriques, que citaient les contemporains d'Apicius. Pline l’Ancien évoquait par exemple cette fameuse recette de langue de flamant rose qui, à ma connaissance et au désespoir général, ne figure pas dans le recueil !


Flamant rose. (Mosaïque du VIème s. - ©Premasagar via wikipedia.)


                                        On peut supposer que ces recettes improbables ont été volontairement supprimées, car trop chères et trop complexes à réaliser. En revanche, d'autres plats plus "modestes" et plus adaptés à une consommation régulière ont certainement été ajoutés. On y trouve aussi une préparation destinée à préserver la fraîcheur des huîtres, que l'on devrait à un autre Apicius...


Devine qui vient dîner ce soir ? Trois Apicius !


                                        Un autre Apicius ?! Et bien oui ! Car figurez-vous que l'Apicius de l'époque de Tibère ne fut pas le seul Apicius à s'activer derrière les fourneaux : dans la Rome antique, ce sont trois homonymes qui sont encore connus pour leurs talents culinaires ! Trois Apicius, sans lien de parenté, auteurs de livres de recettes ou de traités, passionnés de gastronomie et demeurés célèbres en tant que fins gourmets. Et qu'on a du reste souvent confondus...


Esclaves préparant le repas. (Fresque du Ier s. - Getty Museum - ©B. McManus)

                                        Le premier, Caclius Apicius, vécut vers le début du Ier siècle avant J.C. Richissime et vivant dans le luxe, il écrivit plusieurs traités de cuisine dont il ne subsiste aucune trace. Vous connaissez maintenant le deuxième Apicius, que je viens de vous présenter. Quant au troisième, il vécut sous le règne de Trajan (début du IIème siècle). Il était connu pour sa capacité à déterminer la provenance d'un poisson ou d'un oiseau, rien qu'en le dégustant ! Il est surtout célèbre grâce à une anecdote rapportée par Athénée :
"Lorsque l'empereur Trajan était en Parthie, à une distance de plusieurs journées de voyage de la mer, Apicius lui envoya des huîtres dont il avait conservé la fraîcheur par un moyen de son invention." (Athénée de Naucratis, "Le Banquet des Sophistes", I - 12.)
                                         L'homonymie et l'intérêt commun de ces trois personnages pour la cuisine n'est probablement pas un hasard. Selon Tertullien, c'est au premier Apicius que les deux autres devraient leur nom : sa gourmandise était à ce point légendaire que le patronyme d'Apicius devint un surnom, synonyme de "gourmand" ou "gourmet". Il ajoute que de nombreux cuisiniers adoptaient l'épithète, se réclamant d'Apicius comme les philosophes le faisaient de Platon ou d’Épicure :
"Qu'y a-t-il d'étrange, si une doctrine donne à ses sectateurs un surnom tiré de celui du maître ? Les philosophes ne s'appellent-ils pas, du nom de leur maître, Platoniciens, Épicuriens, Pythagoriciens ? Ou encore, du lieu où ils se réunissent ou séjournent, Stoïciens, Académiciens? De même, les médecins ne tirent-ils pas leur nom d'Érasistrate, les grammairiens d'Aristarque, les cuisiniers eux-mêmes d'Apicius ? Et pourtant personne ne se sent offensé de ce que ceux-là professent un nom transmis par le maître avec la doctrine." (Tertullien, "Apologétique", III - 6).
                                         La confusion entre les trois Apicius, sans doute ainsi surnommés les uns par rapport aux autres, finit par créer une sorte d'amalgame entre les différents personnages. Fréquemment cité en littérature, le nom d'Apicius devint rapidement proverbial, de sorte qu'on peut supposer que le "De Re Coquinaria" se place moins sous l'égide de notre Apicius qu'il ne se revendique d'une tradition culinaire. Un peu comme si l'on éditait aujourd'hui un livre intitulé "La cuisine d'Auguste Escoffier", dans lequel on regrouperait les meilleures recettes de la gastronomie du XIXème siècle...



Illustration du "De Re Coquinaria". (XVIIIème s. - via http://www.lib.k-state.edu )


                                         En attendant, la gastronomie romaine semble susciter beaucoup d'intérêt. L'association Carpefeuch,  qui organise fréquemment des dégustations de plats romains, peut en témoigner : chaque présentation est un succès et les curieux se pressent pour goûter les préparations concoctées d'après le célèbre livre attribué à Apicius. A cours de titres  d'émissions culinaires ( je n'ai pas pu caser "La Cuisine des mousquetaires"...), je vous invite à vous rendre sur le blog de l'association, ici, où vous trouverez des photos et des recettes. Bon appétit, par Jupiter ! 

     

dimanche 7 février 2016

Olybrius : Un drôle d'empereur...


                                        Un blog sur l'Antiquité romaine, on sait à peu près ce qu'on va y trouver : des biographies, des articles sur la vie quotidienne, des anecdotes, etc. En tous cas, c'est là-dessus que j'écris. Mais il ne vous aura pas échappé que je choisis parfois des sujets quelque peu marginaux, ou qui sont moins fréquemment abordés par mes confrères. Bien sûr, j'ai écrit sur l'esclavage, la gladiature, le cursus honorum, l'habillement, ou sur Caligula ; mais je me suis aussi penchée sur le tatouage, l'avortement, l'apiculture ou les vampires. Justement parce que ces aspects de l'antiquité romaine sont moins souvent traités, il m'a paru intéressant d'y consacrer quelques pages. Après tout, les biographies de Jules César ne manquent pas et, même si je compte bien m'y attaquer un jour prochain, je ne pense pas avoir grand-chose de neuf à y ajouter !

                                        Voilà précisément la raison pour laquelle j'ai choisi de m'intéresser aujourd'hui à un Empereur dont on parle peu : d'abord, parce que son règne a été extrêmement bref ; ensuite, parce qu'il fait partie des derniers Césars, empereurs fantoches portés au pouvoir par des généraux d'origine barbare. Pourtant, son nom est passé à la postérité - mais sans doute s'en serait-il bien passé :  nous allons parler d'Anicius Olybrius. Et je vous préviens : accrochez-vous, c'est une histoire compliquée !



Monnaie à l'effigie d'Olybrius. (Source wikipedia.)


Ascendance et mariage.


                                        Anicius Olybrius, donc. On possède assez peu d'informations sur cet homme : encore les sources sont-elles postérieures à son règne et généralement hostiles. On ignore notamment sa date de naissance, bien qu'on sache qu'il est né à Rome. Il est issu de la gens Anicia, ancienne et puissante famille de la péninsule italienne. Mais même son entourage familial est sujet à controverse. Certains historiens considèrent qu'il est le fils du consul Anicius Hermogenianus Olybrius : celui-ci est en effet l'époux et le cousin d'une certaine Anicia Juliana, nom que portera également la fille de notre Olybrius - perpétuer le nom au sein d'une même lignée est chose courante au sein des familles patriciennes. Mais d'autres pensent qu'il ne s'agit que d'une coïncidence, car Juliana semble avoir été un nom courant au sein de l'ensemble de la gens Anicia. D'autre part, Hermogenianus Olybrius passe pour n'avoir engendré qu'une fille - qui, en plus, aurait fait vœu de chasteté... On a donc émis diverses hypothèses quant à l'ascendance d'Olybrius, et le nom de Petronius Maximus a notamment été avancé. Celui-là, nous allons en reparler... 

                                        Toujours est-il qu'Olybrius épouse Placidia, la fille cadette de l'empereur Valentinien III et de Licinia Eudoxie. Ce mariage n'est pas innocent, puisqu'il permet à la maison impériale de se lier à un membre d'une puissante famille de l'aristocratie sénatoriale. La date de ce mariage n'est pas connue avec précision : Priscus (historien du Vème siècle) avance qu'il a lieu avant le sac de Rome par les Vandales (Juin 455), mais d'autres textes affirment que Placidia était encore célibataire après cette date. Une hypothèse plus précise se dessinera bientôt mais, pour l'instant, peu importe ! Le résultat est le même : Olybrius est bien le gendre de l'Empereur Valentinien III lorsque celui-ci est assassiné, en 455.


Solidus de Valentinien III. (©British Museum.)

                                        Environ un an plus tôt, l'Empereur avait fait tuer Aetius, son magister militum (titre d'officier supérieur que l'on traduit souvent par "Maître de milice".), et c'est précisément sous les coups de soldats ayant servi sous les ordres de sa victime qu'il tombe. Ce coup d'état a probablement été orchestré par un certain Pétrone Maxime (je vous avais dit qu'on en reparlerait !), un officier de haut rang, issu d'une puissante famille sénatoriale. Histoire ne de pas avoir fait tout ça pour rien, il prend la place de Valentinien III sur le trône et épouse sa veuve, Licinia Eudoxie. Dans le même temps, il fait proclamer César son fils Andrea Palladius et le marie à Eudoxie, fille aînée de son prédécesseur. Cette politique matrimoniale incline vers l'hypothèse selon laquelle Olybrius serait le fils de Pétrone Maxime : dans ce cas, son mariage avec Placidia aurait été célébré entre le 17 Avril (prise du pouvoir de Pétrone) et le 31 mai (sa mort), s'inscrivant dans une démarche sensée appuyer la légitimité du nouvel Empereur.

Pétrone Maxime. (via Livius.org)


Succession de Valentinien III : un Empereur chasse l'autre.



                                        Comme le montre le bref règne de Pétrone Maxime, la situation dans l'Empire romain d'Occident est alors loin d'être apaisée, et les tensions et affrontements autour de la succession de Valentinien III ouvrent un boulevard aux Vandales. Emmenés par leur chef Genséric, ils déferlent sur l'Italie et mettent à sac la ville de Rome, laissée sans surveillance pendant que les prétendants à la Pourpre s'écharpent joyeusement. Licinia Eudoxie et ses deux filles sont prises en otage par les envahisseurs.


"Le Sac de Rome par les Vandales" (Par Heinrich Leutemann.)


                                        Là encore, les sources divergent. Certaines avancent qu'Olybrius, sénateur lors de l'invasion vandale, a été fait prisonnier en même temps que les siens et emmené à Carthage à la cour de Genséric. Finalement libéré, Olybrius s'installe avec sa famille à Constantinople où il vit en simple particulier, se consacrant à des œuvres de charité.

                                        Pour d'autres (notamment Evagre Le Scholastique), il a tout simplement fui à l'approche des Vandales : pendant que sa femme, sa belle-mère et sa belle-sœur sont retenues captives, il... s'intéresse aux questions religieuses. Entre autres choses, il se rend auprès de Daniel le Stylite, un Chrétien qui vit au sommet d'une haute colonne et que l'on ravitaille au moyen d'un panier hissé à l'aide d'une corde. L'histoire ne nous dit pas comment Daniel se débrouille pour ses autres besoins naturels... Il restera quand même perché 33 ans ! Mais le saint homme, prophète à ses heures, annonce à Olybrius la future libération de sa femme. Il faut attendre 461 pour que la prédiction s'accomplisse.

Daniel le Stylite. (Ménologe de Basile II - via wikipedia.)


                                        Pendant ce temps-là, se succèdent en Occident plusieurs Empereurs : à la suite de Pétrone, le sénateur gallo-romain Avitus est proclamé Empereur par le roi wisigoth Théodoric II avant d'être renversé au bout de deux ans par Majorien, lui-même assassiné quatre ans plus tard (en 461) par Ricimer, général wisigoth romanisé...

                                        A la mort de l'Empereur Majorien, le trône vacant fait l'objet d'une lutte acharnée entre Genséric (le chef Vandale) et Ricimer. Pas fou, Genséric a pris soin de marier son fils Hunéric à Eudoxie, la sœur aînée de Placidia (Mme Olybrius). De fait, Hunéric et Olybrius sont maintenant beaux-frères. Genséric revendique donc l'Empire d'Occident pour Olybrius, histoire d'avoir un parent sur le trône. (Ça peut toujours servir.) Pour preuve de sa bonne volonté, il libère donc en 461 Licinia Eudoxie et Placidia - ce qui ne l'empêche pas de lancer des raids sur les côtes italiennes, afin d'accentuer la pression sur l'Empire d'Occident. Entre temps, un certain Libius Severus (Sévère III) a été porté sur le trône par Ricimer qui, nommé militum magister, est en réalité le vrai détenteur du pouvoir et l'exerce aux côtés de son neveu, Gondebaud. Et tandis que l'on se dispute l'Occident par pantins interposés, Placidia rejoint enfin son époux à Constantinople et donne naissance à une fille, Anicia Juliana, en 462.

                                        Libius Severus (l'Empereur de Ricimer) meurt en 465 et Genséric soutient à nouveau les prétentions impériales d'Olybrius, d'autant plus que celui-ci à été nommé Consul par Léon Ier le Thrace (Empereur d'Orient) l'année précédente. Le titre n'est plus guère qu'honorifique mais, après tout, on pourrait dire que celui d'Empereur aussi. Pourtant, la manœuvre échoue encore. Cette fois, c'est un dénommé Anthémius Procope qui accède à la Pourpre, grâce à l'appui de Léon Ier qui, de toute évidence, n'a aucune envie de voir un proche des Vandales devenir Empereur.


Olybrius Empereur : des théories diverses.


                                        Si l'on s'accorde sur le fait que, contre toute attente, Olybrius a finalement été placé sur le trône par cette vieille connaissance de Ricimer, qui entendait ainsi contrer l'empereur légitime Anthémius, les sources divergent quant aux circonstances exactes.

                                        Selon une première version, Olybrius est dépêché en Italie en 472, sur ordre de Léon Ier, afin de jouer les médiateurs entre Anthémius  et Ricimer. Ce dernier n'entend pas abandonner le pouvoir qu'il exerce depuis des années, caché derrière des Empereurs de pacotille, et il assiège Rome. La mission d'Olybrius consiste donc à rétablir le dialogue entre les ennemis (qui, niveau discussion, en sont encore réduits à se taper dessus), puis dans un second temps, à se rendre à Carthage auprès de Genséric et de conclure la paix avec les Vandales. Mais Léon Ier se méfie : il craint une alliance entre Genséric et Olybrius, qui amènerait ce dernier à le trahir. Il décide de prendre les devants et adresse une lettre à Anthémius, lui suggérant d'assassiner du même coup son ennemi Ricimer et Olybrius. 


Solidus de Ricimer.

                                        Or, Ricimer a pris soin de placer plusieurs de ses hommes dans le port d'Ostie, et il intercepte la précieuse missive - qu'il s'empresse de montrer à Olybrius. Anthémius, qui s'était réfugié dans la Basilique de Saint-Pierre, est assassiné le 11 Juilllet, et Olybrius monte enfin sur le trône. Il faut dire qu'aux yeux de Ricimer, il fait figure de candidat idéal : accaparé par les questions religieuses, il n'a guère le goût du pouvoir et, membre de l'aristocratie sénatoriale, il est de surcroît le gendre de feu l'Empereur Valentinien III, ce qui fait de lui l'ultime héritier de la famille impériale.

Léon Ier Le Thrace. (Musée du Louvre.)


                                        La seconde version prétend qu'Olybrius serait devenu Empereur juste après son arrivée à Rome, en Avril / Mai 472. Là encore, Ricimer aurait assiégé Rome et Anthémius, pris au piège dans une église (ici Santa Maria de Cosmedin), aurait été assassiné par Gondebaud, le neveu de Ricimer. En dehors de ces détails, cet autre récit implique que Léon Ier aurait en fait appuyé Olybrius - ce qui expliquerait pourquoi il avait jugé bon de l'envoyer en Occident. Cette interprétation demeure implicite chez certaines sources privilégiant cette version. Toutefois, elle ne convainc pas tous les Historiens, certains s'interrogeant sur l’intérêt qu'y aurait trouvé Léon Ier, et rappelant qu'il n'a jamais officiellement reconnu Olybrius . L'Empereur d'Orient avait conféré à Ricimer le titre de Patrice (soit la distinction venant tout de suite après César et Auguste), laissant supposer qu'il comptait s'appuyer sur lui pour régner en Occident, derrière le pantin qu'était Anthémius : dans ce cas, le fait que Ricimer substitue au protégé de Léon Ier sa propre marionnette (Olybrius) pourrait être à l'origine du conflit.  Les arguments et contre-arguments en faveur de chacune des deux thèses ne permettent pas de trancher.

Le règne d'Olybrius.


                                        Accédant à la Pourpre en Avril ou Mai 472, Olybrius n'en profite hélas pas longtemps, puisqu'il meurt le 2 Novembre de la même année. Son règne est toutefois aussi bref que calme - limite barbant en fait, et il n'y a pas grand-chose à en dire ! Reste que Ricimer demeure le véritable détenteur du pouvoir et, lorsqu'il meurt quelques mois seulement après Anthémius (9 ou 19 Août 472), il est remplacé au poste de magister militum par son neveu, le fameux Gondebaud, qui exerce à son tour le pouvoir et, accessoirement, devient roi des Burgondes en 473. Olybrius laisse en effet le champ libre à l'oncle, puis au neveu, et se préoccupe davantage de théologie que de politique.


Gondebaud. (Statue de R. Ferrier - Genève.)


                                        S'agit-il d'une inclinaison profonde, ou a-t-il jugé préférable de s'effacer pour sauver sa vie ? Impossible à dire, mais il semble tout du moins que son intérêt pour les questions religieuses n'ait pas été feint : dans sa Vita Epifanius, Ennode de Pavie le décrit comme un homme pieux, qui agit en adéquation avec ses principes. On cite souvent à titre de preuve une série de pièces d'or frappées par Olybrius, marquées d'une croix et de la légende SALVS MVNDI ("Salut du monde"), en lieu et place de l'habituel SALVS REIPVBLICAE ("Salut de l'Etat"). Si elle parait anecdotique, cette modification montre pourtant chez Olybrius une aspiration universaliste, dépassant le cadre de l'Empire romain, et pourrait donc traduire une préoccupation spirituelle plutôt que terrestre. Cette devise rejoint la manière dont Olybrius est représenté sur ces mêmes pièces : contrairement à ces prédécesseurs, il n'apparaît jamais armé, ce qui suggère qu'il est détaché des questions militaires.


Monnaie d'Olybrius estampillée de la légende "Salus Mundi".

On peut ajouter qu'Olybrius et sa fille possédaient un palais à Constantinople, à côté duquel celle-ci fit construire la basilique de Saint-Polyeucte. Olybrius, pour sa part, restaura la décoration de l'église de Sainte-Euphémie , célèbre pour avoir été choisie par la sœur de Théodose II, Pulchérie, pour accueillir le Concile œcuménique en 451. Mais cet évergétisme peut aussi être vu comme une manière pour Olybrius de réaffirmer ses liens avec la dynastie de Théodose. 


Ruines de la basilique Saint-Polyeucte. (©Ollios via wikipedia.)



                                        Au terme de sept mois de règne à peine, Olybrius décède de mort naturelle - probablement des suites d'un œdème. (22 Octobre ou 2 Novembre 472, selon les sources.) Gondebaud , resté seul maître de l'Empire d'Occident, place Glycérius sur le trône. Sans héritier mâle, Olybrius laisse pour seule descendante Anicia Juliana. Honorée du titre de Patricia, on envisage d'abord de la marier à Théodoric l'Amale, roi des Ostrogoths. Elle épouse finalement Areobindus, magister militum puis consul en 506. Aussi pieuse que son père, Juliana s'oppose sur des questions religieuses à l'Empereur régnant, Anastase, et elle se consacre aussi à la rénovation ou l'édification de plusieurs églises. Elle meurt en 528, en ayant donné naissance à deux enfants : une fille nommée Proba et un fils, Olybrius, consul en 491.


Portrait d'Anicia Juliana. (Dioscoride de Vienne - via wikipedia.)

                                        Reste une question en suspens et qui, pour être tout à fait franche, m'a incitée à me pencher sur le cas de cet Empereur-fantoche : y a-t-il un rapport entre Anicius Olybrius et le terme "Olibrius", utilisé dans la langue française pour désigner un "individu qui se distingue par son excentricité stupide" (dixit le Larousse) ? Insulte popularisée par l’inénarrable Capitaine Haddock qui, en la matière, dispose d'un vocabulaire d'une richesse peu commune... La réponse est malheureusement négative : notre brave Olybrius, proclamé Empereur à sa plus grande surprise, échappe à cet honneur douteux. L'Olibrius proverbial serait en fait un homonyme, un gouverneur des Gaules dont l'existence n'est d'ailleurs pas attestée. Ayant martyrisé Sainte Reine en 252, il devint ensuite un personnage des Mystères médiévaux, sous les traits d'un fanfaron cruel, persécuteur des innocents. C'est dans cette acception que l'on retrouve son nom substantivé dans une comédie de Molière :
"Courage, mon garçon : tout heur nous accompagne ; / Mettons flamberge au vent et bravoure en campagne, / Faisons l'Olibrius, l'occiseur d'innocents." (Molière, "L'Étourdi ou les Contretemps", III - 4.)

Et dire que j'ai fait tout ça pour rien...

dimanche 7 juin 2015

Bonne lecture : "Giampetro Campana, la malédiction de l'anticomane."

                                        Pour les besoins de cet article, j'ose supposer - et je ne prends pas un bien grand risque - que nombre d'entre vous ont déjà visité le musée du Louvre. Sans doute avez-vous arpenté les galeries consacrées à l'Antiquité et, en admirant les différentes pièces, peut-être avez-vous remarqué que beaucoup appartenaient à la "collection Campana". Mais vous êtes-vous interrogé sur ce nom, vous êtes-vous demandé qui était ce Campana ? Mouais, moi non plus. Voilà pourquoi  le courriel que m'a récemment envoyé Jean-Luc Dousset a particulièrement retenu mon attention. Auteur d'un livre intitulé "Giampetro Campana, la malédiction de l'anticomane" (Éditions Jeanne d'Arc), il m'a sollicitée afin de faire connaître son ouvrage. Et a éveillé ma curiosité, me poussant à chercher des renseignements sur cet homme, dont le nom est associé à une quantité incroyable d'antiques - mais pas que... - à travers les musées d'Europe.

                                        Giampetro Campana est né en 1808 à Rome. Il est issu d'une famille de la haute bourgeoisie, riche et cultivée. La passion de l'Antiquité est en quelque sorte un atavisme familial, son grand-père et de son père étant déjà des collectionneurs d'antiques. Le premier avait mené des fouilles et rassemblé divers objets, notamment à Rome et Ostie, tandis que le second avait constitué une importante collection de pièces et médailles. Atteint de la même fièvre, Campana entreprend à son tour des fouilles archéologiques, d'abord à Rome en 1831, puis à Ostie et Cerveteri, contribuant à mettre au jour la civilisation étrusque. Membre de plusieurs sociétés et commissions scientifiques, il gagne rapidement en notoriété et en réputation.


Giampetro Campana.





                                        Achetant par ailleurs de nombreuses pièces archéologiques, Campana est bientôt à la tête d'un véritable musée privé. Il ne se limite cependant pas à l'Antiquité et fait l'acquisition de sculptures et de tableaux, principalement de la Renaissance. Il rachète par exemple une partie de la collection du Cardinal Fesch, mise en vente en 1845, et dépêche des envoyés dans toute l'Italie, les chargeant de traiter avec les marchands d'art les plus célèbres. Ceci explique la grande variété des artistes représentés dans ses collections, et Campana accumule les œuvres afin de constituer un panorama le plus exhaustif possible. Sa collection comporte par exemple près de 400 tableaux de peintres primitifs ! 

                                        Directeur du Mont-de-piété depuis 1833, Campana entreprend de réformer l'institution. Il obtient du gouvernement pontifical l'autorisation d'augmenter la somme maximale des prêts consentis, qui devient illimitée, et la caisse des dépôts est désormais annexée au Mont-de-piété, qui s'enrichit considérablement. A sa demande, l'administration autorise dès 1839 la mise en gage des objets d'art, pour lesquels on consent un prêt d'un tiers de la valeur estimée. Mais les œuvres ne se revendent pas, et cette mesure est révoquée peu après. Or, Campana n'en tient pas compte et malgré l'interdiction, il continue de prêter de l'argent contre des tableaux, notamment aux marchands avec lesquels il est en affaire. Utilisant l'argent du Mont-de-piété, il fait lui-même l’acquisition de plusieurs œuvres d'art, piochant dans les fonds mis à sa disposition. En dépit de plusieurs mises en garde, Campana persiste, dissimulant son identité sous de faux-noms et vendant et achetant à l'étranger par l'intermédiaire de son épouse. 

                                        Le subterfuge finit par être dévoilé et Campana est arrêté le 28 novembre 1857. L'affaire fait grand bruit en raison de sa notoriété, et au terme d'un long procès, le collectionneur est condamné en Juillet 1858 à 20 ans de galère et 900 000 écus d'amende. Sur l'insistance de ses avocats qui plaident que la valeur des œuvres qu'il possède est bien supérieure à cette somme, il en cède la majeure partie au gouvernement pontifical.

                                        La belle-mère de Campana, l'anglaise Mrs Crawford, était une proche de Napoléon III qu'elle avait soutenu à plusieurs reprises ; à sa requête, celui-ci intervient auprès du Pape et obtient que la peine soit commuée en bannissement à vie. Il accepte aussi de racheter une grande partie de la collection de son gendre, qui est vendue et disséminée à travers l'Europe. En 1861, la France acquiert ainsi 11 835 objets et 641 tableaux contre la somme d'environ 4 800 000 francs (soit 812 000 écus romains).

                                        Campana rentrera plus tard à Rome, après l'unification de l'Italie et le chute des états pontificaux, mais il ne retrouvera jamais son prestige et sa fortune d'antan. Reste que son nom demeure associé aux collections qu'il avait constituées, et qu'on retrouve aujourd'hui dans les plus grands musées : l'Ermitage de Saint-Pétersbourg, le musée de Kensington à Londres, et évidemment le musée du Louvre - dont elles constituent une grande partie des galeries étrusques, grecques et romaines.

                                        Visiteur occasionnel ou inconditionnel des musées, on s'intéresse rarement à l'origine des collections que l'on peut y admirer, et les noms qui y sont accolés suscitent rarement la curiosité. Peut-être devrait-on chercher à en apprendre davantage sur ces hommes, passionnés d'art et d'Histoire jusqu'à l'obsession : à l'instar de celle d'un Guimet, la vie d'un Campana semble tout droit sortie d'un roman. Je ne vous cacherai pas que je n'ai pas lu la biographie que lui consacre Jean-Luc Dousset, dont je n'ai eu connaissance que grâce à son courriel : je ne saurais donc vous la recommander. Toutefois, il me semble qu'elle a bien sa place sur ces pages, et je vous renvoie directement vers le site de l'éditeur pour de plus amples informations. Si vous avez l'occasion de lire cet ouvrage et que vous souhaitez donner votre avis, n'hésitez pas à me contacter.





"Giampetro Campana : la malédiction de l'anticomane" de Jean-Luc Dousset.
Éditions Jeanne d'Arc - lien ici.
15 Euros


dimanche 22 février 2015

Bonne lecture : "Hérode le Grand" de Christian-Georges Schwentzel.


                                        Il est toujours difficile d'approcher la réalité d'un personnage historique, qu'on ne connaît le plus souvent qu'au travers de témoignages partiaux et partiels ou d'actions qu'il faut interpréter a posteriori, à l'aune de critères qui ne sont pas forcément les nôtres. Sans doute est-ce encore plus vrai lorsqu'on aborde les grandes figures antiques, notamment de par la rareté des sources et leur manque de fiabilité, mais aussi parce que l'Histoire cède parfois le pas à une légende dont le héros a quelque chose d'édifiant, bien que caricatural. Cléopâtre ou Néron en sont de bons exemples, mais le Roi Hérode n'est pas en reste.

                                        Dans l'imaginaire collectif, Hérode est ce roi mégalomane, cruel et tyrannique, qui ordonna le massacre des nouveaux-nés hébreux et fit exécuter une bonne partie de sa petite famille. Bon sang ne saurait mentir : on retient de son fils, Hérode Antipas, qu'il fit décapiter Saint Jean-Baptiste à la demande de sa belle-fille Salomé, qui l'avait séduit par sa danse lascive. Des récits rapportés par les Évangiles et à partir desquels s'est construite la légende noire de la dynastie hérodienne. Mais qu'en est-il en réalité ? Cette sinistre réputation est-elle méritée ? Qui étaient vraiment Hérode le Grand et ses descendants ? Questions d'autant plus légitimes  lorsqu'on sait que les textes bibliques contredisent les autres témoignages de l'époque, comme celui de l'historien juif Flavius Josèphe...

                                        Tel est le point de départ de "Hérode le Grand", ouvrage publié en 2011 par Christian-Georges Schwentzel, professeur en Histoire ancienne à l'université de Lorraine (Metz). S'il se présente comme la confrontation des différents textes pour tenter de dresser le portrait du roi Hérode et de ses successeurs, le livre va cependant beaucoup plus loin. Après un chapitre d'introduction rappelant le contexte géopolitique et les grands courants divisant le peuple juif, il offre une étude érudite mais passionnante de leur action politique et de la propagande dynastique. Mêlant habilement essai thématique et biographie, l'auteur a l'intelligence d'aborder son sujet sur plusieurs fronts : archéologie, numismatique, étude de textes antiques ou modernes, etc. Le texte est érudit, parfois un peu austère pour le néophyte, mais il demeure accessible et bien écrit.


"Le Roi Hérode sur son trône" (De Théophile Lybaert, 1883.)

                                        Loin du paranoïaque sadique, Hérode le Grand apparaît comme un personnage beaucoup plus complexe. De son ascension à son règne (37 à 4 avant J.C.), on découvre le parcours de ce roi qui parvint à louvoyer en permanence entre les différentes forces en présence, sachant faire la preuve de sa puissance militaire autant que de ses talents de diplomate. Présenté par l'auteur comme un Janus à double visage, Hérode est en effet un personnage dual. Roi juif et roi hellénistique, respectueux des traditions religieuses mais relais de la puissance romaine, implacable ennemi de Cléopâtre, ami d'Antoine puis d'Auguste, Hérode est un personnage de l'entre-deux : entre deux mondes, entre deux cultures, entre deux camps politiques. Un roi funambule, qui réussit à se maintenir au pouvoir dans un territoire déchiré par les querelles idéologiques et les pressions des différents groupes religieux.

                                        Le livre soulève davantage de questions qu'il n'apporte de réponses - et c'est bien normal. Car une fois posé le respect des rituels ou la fidélité à Rome, comment en déterminer la part de sincérité et la part de calcul ? L'auteur n'y prétend pas, mais il analyse avec finesse et pertinence les éléments idéologiques mis en place par Hérode pour asseoir et consolider son pouvoir, la construction a posteriori de sa légitimité dynastique, l'utilisation de l'iconographie et de la symbolique à la fois juive et hellénistique. C'est sans doute la partie la plus intéressante de l'ouvrage, qui aborde toutefois bien d'autres thématiques comme par exemple l'administration ou l'économie sous le règne d'Hérode.

                                        Quant à ses successeurs - Hérode Archélaos, les tétrarques Hérode Antipas et Philippe, Agrippa Ier, Agrippa II et Bérénice - ils se voient consacrer un dernier long chapitre évoquant leurs règnes et vies respectifs, mais mettant surtout l'accent sur la manière dont ils poursuivirent ou tentèrent de poursuivre l'action de leur ancêtre. Mais piégée dans l'inévitable escalade de la confrontation entre les Juifs et le pouvoir romain qui aboutira à la destruction du Temple de Jérusalem en 70, la dynastie hérodienne ne s'en relèvera pas.

                                        Parmi ses portraits, ceux d'Hérode Antipas et de Bérénice retiennent évidemment l'attention : le premier en raison de l'exécution de Jean-Baptiste, la seconde pour son histoire d'amour avec le futur Empereur Titus. Deux épisodes qui - et ce n'est pas un hasard - ont fourni matière à quelques sublimes œuvres picturales, littéraires ou musicales (On songe à Richard Strauss ou Oscar Wilde dans le cas de Salomé, à Racine dans celui de Bérénice)... Sur ces deux sujets, Christian-Georges Schwentzel apporte d'intéressants éclaircissements, soulignant par exemple que la danse de Salomé, alors âgée de 13 ans, tenait davantage du gracieux compliment d'une enfant plutôt que d'un striptease lascif... Comme il l'a fait pour Hérode, il confronte les textes et interroge la chronologie pour en extraire la vraisemblance. Même procédé quant à la liaison de Titus et Bérénice, recontextualisée et remise en perspective.

                                        Cependant, c'est bien le personnage d'Hérode le Grand qui écrase de son aura l'ensemble du livre. Un livre qui ne prétend pas le réhabiliter, ni le disculper des crimes qu'il a pu commettre. Sans l'en dédouaner, il souligne ainsi les nombreux succès à porter à son crédit, tant sur le plan économique que religieux ou politique. Si en refermant le livre, on ne sait toujours pas dans quelle mesure Hérode était cynique ou sincère, on a pourtant l'impression de mieux comprendre ses motivations. Et peut-être même d'avoir entraperçu son vrai visage, au détour d'une page... Enfin, tout comme le contexte juif permet de faire la lumière sur sa personnalité, le portrait d'Hérode apporte un éclairage sur le monde qui était le sien, et qui vit la naissance du christianisme.  Ce qui est déjà remarquable !





"Hérode le Grand" de Christian-Georges Schwentzel.

Éditions Flammarion, collection Pygmalion.
324 pages, 23€90.

Lien ici.


dimanche 8 février 2015

Trajan, l'Empereur venu d'Espagne.

                                        On voit souvent en Trajan le meilleur Empereur que Rome ait connu. Tel était en tous cas le jugement que les Romains eux-mêmes portaient sur lui, au point que le Sénat lui décerna de son vivant le titre d'Optimo Principi,"le meilleur des Princes". Malgré tout, les sources littéraires sur Trajan sont rares : on ne sait que peu de choses, par exemple, sur la vie privée de l'Empereur et sur son épouse Plotine (un nîmoise, au passage !) Il n'existe même aucun texte contemporain de son règne - à l'exception du Panégyrique rédigé par Pline le Jeune et de la correspondance qu'il échangea avec l'Empereur, lorsqu'il était gouverneur de Bythinie.

                                        Trajan, on le connaît surtout pour ses prouesses militaires : n'a-t-il pas porté l'Empire romain à l'apogée de son extension territoriale ? Mais derrière le soldat qu'il ne cessa jamais d'être se profile aussi l'image d'un bon administrateur, d'un Prince ferme mais diplomate et d'un infatigable bâtisseur. De plus, premier Empereur né en dehors d'Italie, son accession à la Pourpre marque un tournant, en ce qu'elle est révélatrice de la profonde transformation qu'a connu l'Empire, du développement économique et politique des provinces au cours du Ier siècle et, au final, de l'inversion du rapport de forces entre l'Urbs et les territoires conquis.



Buste de Trajan.


Un Espagnol nommé Trajan : naissance et carrière avant l'Empire. 

 

 

Trajan père. (Statue du musée du Louvre.)
Marcus Ulpius Trajan naît probablement en 53 à Italica, dans la province de la Bétique (près de l'actuelle Séville.), ville profondément latinisée. Bien que ses ancêtres aient choisi de quitter l'Ombrie dont ils étaient originaires et que sa mère soit Espagnole, Trajan est donc fondamentalement plus Romain que provincial. Il n'empêche qu'il sera la premier Empereur à être né en dehors d'Italie. Son père, également appelé Marcus Ulpius Trajan, est le premier membre de la famille à atteindre le rang sénatorial. Il faut dire qu'il a toujours soutenu Vespasien au cours des guerres civiles qui ont suivi le suicide de Néron, en 69. Après la mort du dernier Julio-Claudien, quatre généraux se sont en effet disputé sa succession : Galba, Otton et Vitellius ont régné tour à tour en l'espace de quelques semaines, jusqu'à ce que Vespasien mette tout le monde d'accord. Le père de Trajan a eu le nez creux, ce qui a grandement contribué à l'ascension sociale des Trajan. Sénateur, donc, Trajan père commande la dixième légion dans la guerre juive de 67-68, devient consul vers 70 puis gouverneur de Syrie. Il sera plus tard gouverneur de Bétique et, vers la fin de sa vie, gouverneur de la province d'Asie. C'est donc de toute évidence un homme respecté et efficace, et les postes importants qu'il occupe successivement favorisent évidemment la carrière de son fils.




Trajan. (© J.-F. Peiré / MSR)

Trajan, justement, commence par servir comme tribun sous les ordres de son père en Syrie, dans les années 70.  Toutefois, il accomplit l'essentiel de sa carrière sous le règne de Domitien : prêteur en 85, il est ensuite promu au rang de Légat et commande la Septième légion Gemina, cantonnée dans la province de l'Hispania Tarraconesis (Actuel Leon). En 89, Trajan porte sa Légion au nord du Rhin, où une révolte a éclaté contre l'Empereur régnant. Mais il arrive après la bataille, et la révolte a déjà été matée. Pas rancunier, Domitien le nomme consul deux ans plus tard.



 

                                        Le problème, c'est que Domitien est un personnage sulfureux. Il a succédé à son frère Titus, lui-même ayant régné après leur père, Vespasien. Or, sous Domitien, on se croirait revenu aux plus belles heures de Caligula ou de Néron :  décrit comme un paranoïaque-sadique-fou furieux (rayez les mentions inutiles), Domitien massacre à peu près tout ce qui bouge, avec une préférence marquée pour les Chrétiens et les Sénateurs. Que cette réputation soit ou non justifiée, il cherche en tous cas à établir un régime absolutiste et règne en tyran. En toute logique, plusieurs conjurations s'organisent mais échouent, avant que l'Empereur ne soit finalement assassiné en 96. Dans ces conditions, les marques et distinctions attribuées à Trajan sont pour le moins embarrassantes.


Domitien en Imperator. (Musées du Vatican - ©Steerpike via wikipedia.)


                                        Mais Domitien était aussi honni des Sénateurs qu'apprécié des soldats. Pour lui succéder, le Sénat porte son choix sur Nerva, un vieux Sénateur sans enfants qui, lui, n'est guère populaire auprès des légionnaires. Nerva prend alors une décision audacieuse : il s'appuie sur ce Trajan, général respecté par ses hommes, qui a combattu sur le Rhin et en Orient. Certes, ce provincial était proche de Domitien, mais la solution est politiquement habile en ce qu'elle satisfait les soldats rebelles. C'est ainsi qu'en 96, Trajan est nommé gouverneur de Germanie Supérieure, puis adopté par Nerva un an plus tard - ce qui fait de lui le successeur désigné à la Pourpre. Dès Septembre 97, il reçoit d'ailleurs des pouvoirs quasiment équivalents à ceux de Nerva.
"Voilà comment Trajan devint César et ensuite Empereur, bien que Nerva eût des parents. Mais Nerva ne préféra pas sa parenté au salut de l’État ; bien que Trajan fût Espagnol et non Italien, ni même issu d'Italien, il ne l'en adopta pas moins malgré cela, car, jusqu'à ce jour, aucun étranger n'avait été empereur des Romains ; il crut qu'il fallait examiner le mérite d'un homme et non sa patrie." (Dion Cassius, "Histoire Romaine", LXVIII - 4.)

Gravure représentant Nerva et Trajan.


                                        Trajan était sans aucun doute informé des intentions de Nerva, mais on ignore s'il s'est contenté d'observer les évènements, ou s'il a agi par l'intermédiaire de ses partisans restés à Rome, afin de se rapprocher du pouvoir. Reste que cette adoption est une fine manœuvre politique : Nerva a besoin pour le seconder d'un homme populaire et suffisamment puissant pour soutenir son autorité, sévèrement mise à mal. Trajan est sans aucun doute la meilleure option à l'heure d'endiguer l'hostilité au sein de l'armée. Celle-ci se manifeste notamment par une révolte de la garde prétorienne, premier problème dont doit se charger Trajan. Plutôt que de se précipiter à Rome pour rétablir l'autorité de son père adoptif, Trajan convoque les chefs de la mutinerie en Germanie, où il est toujours stationné, sous prétexte de leur confier une mission. Au lieu de quoi les rebelles sont purement et simplement exécutés, et cela suffit à rétablir le calme à Rome.

Trajan Empereur : l'Ibère vient.


                                        Nerva meurt le 28 Janvier 98. Une fois encore, Trajan n'est pas pressé : pour l’anecdote, apprenant qu'il a été proclamé Empereur, il remercie poliment les Sénateurs de leur confiance, et leur répond qu'il viendra à Rome dès qu'il en aura le temps ! Au lieu de regagner la ville en toute hâte, il préfère effectuer une tournée d'inspection et rendre visite aux légions basées sur le Rhin et le Danube. Avec une arrière-pensée : ces légions, acquises à Domitien, ne peuvent qu'être sensibles à cette visite, et Trajan renforce ainsi son ascendant sur les soldats et prévient toute velléité de mutinerie. En outre, cela lui permet aussi de consolider les frontières.



Trajan à la poursuite de ses ennemis. (Détail de la colonne trajane - ©Cassius Ahenobarbus via wikipedia.)

                                        Le retour de Trajan à Rome, à la fin de l'été 99, donne lieu à des manifestations de joie : une foule en liesse se presse dans la rue pour saluer son entrée dans la ville. A la surprise générale, le nouvel Empereur arrive à pied, se mêle à la population et embrasse les Sénateurs ! Cette simplicité et cette humilité, qui tranchent complètement avec l'attitude de ses prédécesseurs, lui assurent une popularité qui ne se démentira pas durant les premières années de son règne.
"Quel jour que celui où vous entrâtes, longtemps attendu et vivement désiré, dans la capitale de votre empire ! et la simplicité même de cette entrée, quels sujets elle offrit d'admiration et de joie ! Les autres princes s'avançaient, je ne dis pas montés sur un char superbe et traînés par quatre chevaux blancs, mais (ce qui est plus insultant) portés sur les épaules des hommes. Vous, César, la majesté seule de votre taille vous élevait au-dessus de la foule : c'était aussi un triomphe ; mais c'est de l'orgueil des princes, et non de la patience des peuples, que vous triomphiez. Aussi ni l'âge, ni la mauvaise santé, ni le sexe, n'arrêtèrent personne, et chacun voulut repaître ses yeux d'un spectacle si nouveau.(...). C'était partout mêmes transports, mêmes acclamations. Il était juste que tous ressentissent également la joie de votre arrivée, puisque vous étiez également venu pour tous ; et cependant l'allégresse redoublait à mesure que vous avanciez, et croissait presque à chacun de vos pas. (Pline Le Jeune, "Panégyrique", XXII.)

                                        L'accession de Trajan à la Pourpre impériale est rapidement entérinée par le Sénat : pour une fois, la succession ne fait l'objet d'aucun litige et se déroule sans accroc. Le première mesure du nouvel Empereur est la déification de son prédécesseur. Se méfiant de la garde prétorienne, qui a jadis prouvé son manque de loyauté, il passe une bonne partie de son effectif au fil de l’épée et institue une nouvelle garde impériale, composée de provinciaux - les equites singulares.


Trajan Empereur : un conservateur paternaliste.


                                        Très vite, Trajan surprend par ses talents d'administrateur, autant que par ses qualités de chef d'état. S'il sait être ferme, il peut aussi se montrer diplomate et ménage le Sénat. Ainsi, lorsque Pline le Jeune, chargé de rédiger un panégyrique du nouvel Empereur, lui rappelle qu'il doit son élection au Sénat et qu'il doit donc le consulter avant toute décision, Trajan approuve. Et il respectera toujours les formes traditionnelles des institutions - du moins en apparence, car il conserve en réalité l'intégralité des pouvoirs impériaux, et choisit par exemple lui-même les consuls. Trajan maintient donc le caractère absolu du pouvoir mais sait y mettre les formes...

                                        Par ailleurs, et bien que les caisses soient désespérément vides, il n'augmente pas les impôts et préfère dévaluer massivement la monnaie, tout en lançant une vaste enquête contre les Sénateurs et gouverneurs de provinces corrompus, les obligeant à restituer l'argent détourné. Un certain Priscus doit ainsi rembourser la modeste somme de 700 000 sesterces (à peu près 15 millions de nos euros quand même...). Trajan envoie aussi des administrateurs, les correctores, chargés d'examiner les comptes des villes et provinces en difficulté budgétaire et de  rétablir les finances.


Sesterce de Trajan.


                                        S'il rogne sur les dépenses de l’État, Trajan adopte une politique d'aide sociale ambitieuse, dans la droite ligne de celle entamée par Nerva. Il affecte ainsi des fonds spéciaux à la mise en place de mesures destinées aux nécessiteux de Rome : c'est l'alimenta, qui permet de nourrir les plus pauvres et en particulier les enfants, qui reçoivent aussi une éducation. Mais Trajan sait aussi gagner les faveurs du peuple par d'autres moyens. Il organise des combats de gladiateurs, des chasses et des courses de char, et ordonne la remise en état du Circus Maximus, alors très détérioré, portant sa capacité à 250 000 spectateurs.


"Les Marchés de Trajan". (Toile de Joseph Félix Bouchor.)

                                         Sous son règne sont également entrepris de grands travaux d'urbanisme, dont l'aménagement d'un Forum. Ce bien nommé forum de Trajan comprend alors deux bibliothèques (une en langue latine, l'autre en langue grecque), la basilique Ulpienne et la colonne (encore visible aujourd'hui) célébrant la victoire contre les Daces (voir ci-dessous). Trajan fait aussi bâtir un grand ensemble de marchés répartis sur trois étages, un complexe thermal et un nouvel aqueduc, l'Aqua Trajana, qui sera le dernier aqueduc construit pour alimenter Rome.  Il lance aussi des travaux dans le port d'Ostie et la rénovation du réseau routier, avec le pavement de certaines voies, le sur-élèvement des berges et la construction de nombreux ponts. Enfin, il fonde plusieurs colonies pour les vétérans, dont Timgad en Afrique du Nord.

"Mais combien au contraire tu vois grand pour les ouvrages publics ! Ici un portique, là des sanctuaires s'élèvent comme par enchantement, si bien qu'ils semblent non des constructions entièrement nouvelles, mais des restaurations. Ailleurs, le pourtour immense du cirque rivalise avec la beauté des temples, lieu digne du peuple vainqueur du monde." (Pline Le Jeune, "Panégyrique", LI.)

                                        En ce qui concerne les Chrétiens, largement persécutés sous Domitien, ils connaissent un répit sous Trajan. S'il réprime fermement les mouvements séditieux fomentés par les Chrétiens les plus extrémistes, il ordonne dans une lettre adressée à Pline, alors gouverneur de Bythinie, d'éviter les poursuites systématiques :
"Il n'y a pas à les [les Chrétiens] poursuivre d'office. S'ils sont dénoncés et convaincus, il faut les condamner (...). Quant aux dénonciations anonymes, elles ne doivent jouer aucun rôle dans quelque accusation que ce soit ; c'est un procédé détestable qui n'est plus de notre temps." (Pline Le Jeune, "Lettres", X-97.)
De manière générale, Trajan fait preuve de tolérance, dans la mesure où l'autorité impériale n'est pas remise en cause.

                                        Il faut dire que les valeurs du christianisme ne doivent pas paraître tellement extravagantes à Trajan : adepte du stoïcisme, sans doute y trouve-t-il certains rapprochements. A ce titre, Trajan apparaît comme un homme de devoir, qui œuvre avant tout pour l’État et veut agir au nom du Bien. Dans la sphère privée, il mène une vie simple voire spartiate et, loin des débauches de luxe d'un Néron ou d'un Domitien, il reste accessible, fidèle à la première impression faite au peuple romain lors de son entrée dans la ville - sans toutefois se départir de la dignité qui sied à un Empereur. Ce mélange d'humilité et d'honneur plaît aux Romains, qui voient en lui l'image de la vertu. Eutrope rapporte que Trajan aimait à dire qu'il "faisait aux particuliers, étant empereur, l'accueil qu'il eût désiré des empereurs quand il ne l'était pas". (Eutrope, "Abrégé d'Histoire Romaine", VIII - 5.)

Trajan : Viril mais correct.


                                        Trajan accomplit l'exploit d'être aimé et apprécié de tous : sa collaboration avec le Sénat se déroule paisiblement, les habitants des provinces apprécient cet Empereur d'origine hispanique, les légionnaires le reconnaissent comme un des leurs, le peuple est enchanté de sa simplicité, et les intellectuels applaudissent la relative absence de censure et aussi son intérêt pour la philosophie. Car si Trajan n'est pas forcément un homme de culture comme le peut l'être un Marc Aurèle, le stoïcisme ne lui est pas étranger. On rapporte ainsi qu'en campagne, il emmenait avec lui le rhéteur Dion Chrysostome, pour discuter avec lui de philosophie. 



"Trajan donnant des audiences publiques." (Noël Coypel.)

                                        Grand gaillard solide aux traits marqués et au visage énergique, Trajan est avant tout un homme d'action, qui ne semble pas goûter à la politique et aux intrigues de cour. Une petite anecdote est assez révélatrice : lorsque lui parviennent en 108 des rumeurs accusant son ami le Sénateur Licinius Sura de comploter contre lui, Trajan s'invite tout simplement à dîner chez lui ! Et  il met un point d'honneur à manger tout ce qu'on lui sert, et va même jusqu'à se faire raser par son barbier, pour bien montrer qu'il a toute confiance en son hôte. Bref, un type viril mais correct, qui, avant d'être un administrateur d'Empire, reste un général et un homme de guerre. J'ai déjà souligné que notre homme était aimé et respecté par l'armée. Cette popularité n'est pas uniquement imputable à ses indéniables qualités de meneur ou à ses exploits militaires, mais aussi et surtout à la manière dont Trajan, tout comme il sait faire preuve de simplicité et de proximité envers le peuple, agit de même avec les légionnaires dont il partage le quotidien. Allant à pied lors des longues marches, il lutte en première ligne, connaît les soldats par leur nom et s'enquiert personnellement de la santé des blessés, auprès desquels il dépêche même Criton, son médecin personnel. 

                                        Reste que l'Empereur n'a pas que des qualités. Entre autres choses, il aime le vin. Beaucoup, voire un peu trop. Au point que, conscient de cette faiblesse, Trajan en vient à... interdire qu'on obéisse aux ordres qu'il donne en sortant de table ! On peut ajouter que, marié à Plotine avant son adoption par Nerva, Trajan n'aura jamais d'enfant : à sa décharge, il préfère les jeunes éphèbes, et en particulier les jeunes soldats et les jolis acteurs, comme le célèbre pantomime de l'époque, Pylades. Néanmoins, Trajan n'a rien d'un débauché et ses liaisons ne font jamais scandale - ce qui tient autant à la discrétion de l'Empereur qu'à la bienveillante compréhension de son épouse qui aime à répéter qu'elle est heureuse en ménage car, si son mari la trompe, c'est toujours avec un jeune garçon, et jamais avec une femme !


Plotine.


Une guerre peut en cacher une autre : les Daces et les Parthes.


                                        Mais si l'on se souvient surtout de Trajan aujourd'hui, c'est avant tout comme homme de guerre. Deux conflits majeurs marquent son règne : la conquête de la Dacie, et la guerre contre les Parthes.

                                        Tout d'abord, Trajan entreprend de conquérir la Dacie (Roumanie actuelle), alors gouvernée par le Roi Décébale. Officiellement, il s'agit de mettre un terme à l'accord négocié par Domitien, qui oblige Rome à verser de lourds tributs à Décébale. En réalité,  les baisses d'impôt consenties par Trajan doivent être compensées - et le sous-sol dace regorge justement de richesses, et principalement de mines d'or. Au terme de deux campagnes (au cours des années 101 - 102 et 105 - 106), Trajan a fait main basse sur ces ressources minières, quasiment exterminé les Daces, vaincu Décébale qui est contraint au suicide, et la région devient une province romaine. Cette guerre marque la dernière grande conquête de l’Histoire de l'Empire romain, qui atteint à ce moment-là son apogée territoriale. L'histoire des guerres daces est illustrée par les impressionnantes sculptures qui s'étendent en spirale tout autour de la célèbre colonne trajane, que j'ai déjà évoquée ci-dessus.


La colonne trajane.

                                        Après avoir fait un sort aux Daces, Trajan se tourne vers l'Orient et plus précisément vers l'Empire parthe. Cette fois, l'Arménie est au cœur du conflit : autrefois vassal de Rome, ce royaume est un point de discorde incessant entre romains et Parthes. Or, les Parthes ont renversé le roi d'Arménie, et l'ont remplacé par un souverain qui leur est nettement plus favorable. En 106, Trajan a déjà annexé l'Arabie Pétrée, centre névralgique d'une route caravanière reliant les villes de Petra et Bostra. Cette fois, la conquête ne s'est pas faite par les armes car, impressionnée par les victoires romaines, l'Arabie s'est soumise d'elle-même, devenant un royaume-client. C'est une base idéale pour lancer la campagne contre les Parthes. Trajan rassemble donc ses légions, et il ne fait pas de quartier : il conquiert l'Arménie en 114, la Mésopotamie et l'Assyrie en 115. La même année, il fait même tomber Ctésiphon, la capitale des Parthes. Marchant sur les traces de son héros Alexandre le Grand, Trajan a finalement accompli le rêve de César, Antoine et Crassus et a conquis l'Orient. La victoire semble assurée.


L'armée romaine en marche. (Détail de la colonne trajane.)

                                        Sauf que non. A Rome, certains sénateurs commencent à rechigner, jugeant que l'expansion de l'Empire est trop importante. Surtout, les Juifs de Chypre, de Cyrène et d’Égypte se soulèvent et les émeutes essaiment dans tout l'Orient, menaçant les nouvelles possessions romaines. Pour couronner le tout, les états récemment conquis se révoltent, obligeant Trajan à battre en retraite, de peur de se retrouver coupé de sa base et piégé en territoire ennemi.  Pour se sortir de ce bourbier, l'Empereur est contraint de signer la paix avec les Parthes, leur restituant une... partie de la Parthie (!) et leur abandonnant l'Arménie. Ces revers ternissent la réputation de Trajan, jusqu'à lors invaincu, et il reprend finalement le chemin de Rome - qu'il ne reverra jamais. En route, il est frappé par un accident vasculaire cérébral qui le laisse partiellement paralysé, et il meurt peu après, le 8 Août 117 à Sélinonte, en Cilicie. (Turquie actuelle). Il est incinéré sur place, et ses cendres sont rapatriées à Rome, où elles sont placées dans une urne d'or, dans le socle de la colonne trajane. Lui-même est immédiatement divinisé par le Sénat.


En guise de conclusion.


                                        La succession de Trajan ne se fait pas sans heurts. A priori, Trajan avait toute confiance en un de ses généraux, Lucius Quietus, et peut-être envisageait-il de lui confier l'Empire. Mais coup de théâtre : le jour suivant le décès de Trajan, son épouse Plotine annonce qu'il a adopté son neveu Hadrien sur son lit de mort. Plotine a-t-elle falsifié le testament de son défunt mari, comme on le pense souvent ? Probablement, d'autant que Lucius Quietus est rapidement exécuté par un proche d'Hadrien. Ce dernier nie en avoir donné l'ordre, mais l'assassin n'en est pas moins nommé sénateur dans la foulée... Malgré tout, Trajan n'avait apparemment pas pris de dispositions définitives pour régler sa succession, et le subterfuge de Plotine permet au moins d'éviter une nouvelle lutte sanglante entre prétendants.



Buste d'Hadrien jeune.


                                        Devenu Empereur, Hadrien retire les troupes de Mésopotamie et d'Arménie, et il met un terme à la politique expansionniste romaine, anéantissant le rêve d'un Empire infini que semblait caresser Trajan.  Malgré cela, Trajan est souvent considéré comme l'un des meilleurs Empereurs que Rome ait connu, et non sans raison : au cours de ses 9 années de règne, ses exploits militaires portent l'Empire à l'apogée de son expansion territoriale, il assoit l'administration impériale et contribue à embellir Rome par une politique de construction ambitieuse. Sa renommée est telle que, trois siècles plus tard, le sénat romain souhaite aux nouveaux empereurs d'être "plus heureux qu'Auguste et meilleur que Trajan" ("Felicior Augusto , melior Trajan").

                                        Montesquieu lui-même appuie cette idée, en écrivant dans son ouvrage sur les causes de la décadence de l'Empire romain :
 "Nerva adopta Trajan, prince le plus accompli dont l'histoire ait jamais parlé. Ce fut un bonheur d'être né sous son règne. Il n'y en eut point de si heureux ni de si glorieux pour le peuple romain. Grand homme d'état, grand capitaine, ayant un cœur bon qui le portait au bien, un esprit éclairé qui le montrait le meilleur, une âme noble, grande, belle, avec toutes les vertus, n'étant extrême sur aucune. Enfin l'homme le plus propre à honorer la nature humaine, et à représenter la divine". (Montesquieu, "Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence.", XV.)


"La justice de Trajan". (Eugène Delacroix - détail.)

                                        Il n'est pas évident de porter un jugement sur un homme à posteriori mais, au contraire de Paul Veyne qui voit en lui un "soudard bas du front", je dois reconnaître que j'ai une certaine affection pour Trajan. Certes militaire dans l'âme, il est l'archétype de l'Empereur paternaliste, ferme mais juste, proche du peuple mais sans se départir de l'auctoritas attachée sa fonction. Évidemment, les sources sont rares et très partiales - le terme de Panégyrique par exemple vous avait sûrement mis sur la voie - et il est donc difficile de livrer un portrait précis de Trajan, qui apparaît quasiment doté de toutes les qualités, et de rares défauts qui ne le rendent que plus sympathique... Pas sûr que les Daces apprécient !  En revanche, les Roumains semblent plus enthousiastes puisque leur hymne national, "Éveille-Toi, Roumain !", célèbre Trajan :
"Maintenant ou jamais, montrons au monde
Que dans nos veines coule encore le sang romain,
Et que nos poitrines gardent avec fierté
Un nom victorieux, héritier de Trajan !"
Alors que l'hymne espagnol se fiche de Trajan comme de l'an 98 (celui de son accession à l'Empire), c'est quand même un comble !