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dimanche 9 août 2015

Au feu, les pompiers : les Vigiles à Rome.

 "Qu'est-ce qu'on a fait des tuyaux ? 
Des lances et de la grande échelle 
Qu'est-ce qu'on a fait des tuyaux?
Pas de panique il nous les faut." (Sacha Distel, "L'Incendie A Rio.")

 
                                        Il n'est pas toujours facile de vivre dans la Rome de l'Antiquité. Capitale de l'Empire, la ville est loin d'être sûre : la criminalité y atteint des sommets, mais ce n'est pas le seul danger qui guette les Romains. En effet, et bien qu'Auguste se targue d'avoir "laissé une ville de marbre", de nombreux bâtiments sont encore de simples constructions de bois, érigées les unes contre les autres sans aucun plan d'urbanisme, dans des entrelacs de ruelles étroites et tortueuses. En conséquence, les incendies y sont fréquents et dévastateurs, à l'image de celui qui ravagea Rome sous le règne de Néron, détruisant 1/3 de la cité.

"L'Incendie de Rome" (tableau d'Hubert Robert, Musée des Beaux-Arts du Havre.)


                                        Pour combattre ce fléau, les Romains peuvent heureusement compter sur des brigades spécialement formées à cette intention : les Vigiles, dont le nom vient du verbe "vigilare" qui signifie surveiller. La forme et l'organisation de ces brigades sont finalement assez proches de celle de nos actuels sapeurs-pompiers, à ceci près que dans l'Antiquité, les vigiles servent aussi de police nocturne : ils éteignent les incendies, mais font aussi régner l'ordre dans les rues de la ville la nuit et interpellent les assassins, les voleurs, les agresseurs, etc.


Création des Vigiles.


                                        Sous la République, la lutte contre les incendies n'est pas vraiment organisée. Les particuliers se débrouillent comme ils le peuvent, même si en 70 avant J.C., Crassus met sur pieds un premier groupe chargé d'éteindre les feux. Mais Crassus n'ayant rien d'un philanthrope, il en profite pour racheter à bas prix les édifices sinistrés. Pour résumer, les malheureuses victimes se trouvent devant un dilemme : regarder leur bâtiment partir en fumée et tout perdre dans l'incendie, ou le céder pour une bouchée de pain à Crassus, condition sine qua non pour que celui-ci fasse intervenir ses hommes. On ne devient pas l'homme le plus riche de Rome par hasard...
"Comme il voyait que les fléaux les plus ordinaires de Rome étaient les incendies et les chutes des maisons, à cause de leur élévation et de leur masse, il acheta jusqu'à cinq cents esclaves maçons et architectes ; et lorsque le feu avait pris à quelque édifice, il se présentait pour acquérir non seulement la maison qui brûlait, mais encore les maisons voisines, que les maîtres, par la crainte et l'incertitude de l'événement, lui abandonnaient à vil prix. Par ce moyen, il se trouva possesseur de la plus grande partie de Rome. " (Plutarque, "Vie de Crassus", II.)

Marcus Licinius Crassus.

                                        Plus généralement, l'extinction des incendies incombe aux tresviri capitales, aussi appelés tresviri nocturni : créé entre 290 et 287 avant J.C., ce collège est constitué de trois membres (comme le nom l'indique... César portera brièvement leur nombre à quatre.) probablement nommés par le préteur urbain, puis élus par le peuple. Ils secondent les magistrats dans les fonctions judiciaires et sont chargés de la lutte contre les incendies, sans qu'on sache précisément de quelle façon ils s'organisent. Mal, apparemment, puisque l'Empereur Auguste lance une vaste réforme en l'an 6 : le princeps prélève un impôt de 4% sur la vente des esclaves et fonde la Militia vigilum en s'inspirant d'une troupe similaire dédiée à la lutte contre les incendies à Alexandrie. Forte de 600 esclaves à l'origine et placée sous l'autorité des édiles curules, cette force d'intervention comptera 7000 membres, pour la plupart des affranchis, à la fin du règne d'Auguste. Et cela uniquement pour la ville de Rome - bien que des détachements soient parfois envoyés dans les villes portuaires d'Ostie ou de Portus.
"Chez les Anciens, trois hommes étaient chargés de lutter contre le feu et, comme ils effectuaient des surveillances de nuit, ils étaient appelés les Nocturni. Les édiles et les tribuns de la plèbe s'y joignaient parfois ; et il y avait aussi, de surcroît, un détachement d'esclaves publics de faction près des portes et des murs, qui pouvait être appelé en cas de nécessité. Il existait aussi certains corps d'esclaves privés qui éteignaient les incendies, soit contre paiement, soit gratuitement. En définitive, le Divin Auguste préféra que ce devoir s'accomplisse sous sa supervision." (Paul, "Digeste", I - 15.)


Caserne des Vigiles à Ostie.


Organisation des Vigiles.


                                        Ces nouveaux "pompiers" sont enregistrés militairement et majoritairement recrutés parmi les affranchis. Mais à l'origine, l'enrôlement pose problème : la Lex Visellia, votée en 24, accorde la pleine citoyenneté et une allocation aux Vigiles après six années de service (trois à partir de Septime Sévère), incitant ces affranchis - appelés liberti miles - à rejoindre la brigade, ainsi que les pérégrins. Les citoyens romains auront le droit de faire de même à partir du IIème siècle. L'engagement dure 16 ans - soit une durée égale à celle des gardes prétoriens.

                                        L'organisation des vigiles emprunte à celle de l'armée. Ils ont pour nom officiel la Militia Vigilum Regime, puis plus tard les Cohortes Vigilum. Auguste instaure pour la ville de Rome sept cohortes (nombre porté à 14 en 205), composées d'environ 1000 à 1200 hommes chacune. Chaque cohorte, commandée par un tribun, est divisée en sept centuries d'une centaine d'hommes, dirigées par un centurion assistés de sous-officiers, les adiutores centurionis. L'ensemble de cette troupe est dirigée par le praefectus vigilum (voir plus bas) auquel Trajan adjoindra un subpraefectus vigilum en raison de l'accroissement du rôle des vigiles dans la sphère judiciaire.  Les vigiles formeront une unité indépendante jusqu'au milieu du IIIème siècle, date à laquelle ils passeront sous l'autorité du préfet du prétoire.

Plan de Rome avec les 14 quartiers et les casernes. (©Cassius Ahenobarbus via wikipedia - ici.)

                                        Les vigiles résident dans des casernes (statio) et des postes de garde (excubitorium). Auguste ayant divisé la ville en 14 quartiers distincts, chaque cohorte est affectée à deux zones précises : la caserne se trouve dans l'une d'elles, le poste de garde accueille un détachement  dans l'autre.
"Auguste croyait que personne mieux que lui ne pouvait assurer la sécurité de la République, et que personne n'était aussi apte à cette tâche que l'Empereur. Il posta donc 7 cohortes aux endroits appropriés, afin que chaque cohorte puisse protéger deux quartiers de la ville ; elles étaient commandées par les tribuns, et au-dessus d'eux un officier supérieur désigné sous le nom de préfet des vigiles." (Paul, "Digeste", I - 15.)

                                        Les casernes ne sont au départ que des bâtiments privés, et il faut attendre le IIème siècle pour que des édifices spécifiquement prévus pour les vigiles soient construits. Quatre de ces casernes ont été localisées avec précision : la Ière cohorte logeait à l'est de la Via Lata sur le champ de Mars, la IIIème cohorte sur le Viminal, la IVème cohorte près de Thermes de Caracalla et la  Vème cohorte près de l'actuelle Santa Maria in Domnica.

Graffiti du poste de garde de la VIIème cohorte. (©Wolfgang Rieger via wikipedia.)


Le préfet des vigiles.


                                        A la tête des vigiles se trouve donc le Praefectus Vigilum, fonctionnaire impérial de rang équestre, qui est chargé de maintenir l'ordre public durant la nuit et de prévenir et éteindre les incendies. Il fait à la fois fonction de chef des pompiers et de chef de la police de nuit. Auguste ayant introduit le cognitio extra ordinem (procédure permettant à des représentants de l’État de juger certaines affaires), le préfet des vigiles s'occupe aussi de  juridiction civile et criminelle : au départ compétent pour juger les voleurs et criminels de droit commun appréhendés la nuit, il en vient à juger les infractions mineures, diurnes aussi bien que nocturnes. Seuls les crimes les plus graves, ou impliquant de hautes personnalités, sont renvoyés devant le préfet de la ville.
"Le préfet des Vigiles se saisit des incendiaires, cambrioleurs, voleurs, crocheteurs, complices, à moins que le coupable ne soit si brutal et connu qu'il soit renvoyé devant le préfet de la ville."  (Paul, "Digeste", I-15.)

                                        Le poste n'est pas particulièrement prestigieux : après tout, les vigiles sont des affranchis, qui n'ont aucune formation militaire... Tout juste la charge de préfet des Vigiles représente-t-elle pour les chevaliers un tremplin, ouvrant la voie vers de plus hautes fonctions. Encore les exemples de hautes personnalités passées par la fonction sont-ils rares : on peut citer Macron (sur lequel s'appuya Tibère en 31 pour renverser son préfet du prétoire Séjan... auquel Macron succéda d'ailleurs.) et un certain Placidianus, nommé à la tête d'une expédition militaire envoyée en Gaule en 269 par Claude II Le Gothique.

Bas-relief au frontispice de la caserne de la VIIème cohorte.

Action des Vigiles.


                                        Cette organisation quasi-militaire est une innovation pour l'époque : il s'agit du premier exemple d'installation en ville de casernes et de postes de garde, occupés par des hommes et des officiers spécifiquement affectés à la prévention et l'extinction des incendies ainsi qu'à la lutte contre le crime dans des zones géographiquement délimitées. L'ensemble du périmètre couvert correspond à l'ensemble de la ville de Rome - soit selon les estimations plus de 147.000 bâtiments, généralement en bois et regroupés en insulae, où vivent plus d'un million de Romains.

Vigile romain. (via http://stizzopedeia.blogspot.com/)

                                        Au sein de chaque cohorte, on trouve des hommes spécialisés dans des tâches précises. Il y a ainsi les Vigiles acquarii (qui organisent l'approvisionnement en eau et travaillent en étroite collaboration avec les responsables des aqueducs), les siphonarii (chargés de l'entretien et de l'utilisation des pompes), les emitularii (ils ont une mission de sauvetage, et disposent par exemple des matelas au sol pour permettre aux habitants prisonniers des immeubles en flammes de sauter), les balneari (ils surveillent les bains publics, qui restent ouverts la nuit à partir du règne de Dioclétien ou Caracalla), les horreari (qui assurent la surveillance des entrepôts), les carcerarii (des geôliers), les quaestionarii (en charge de l'interrogatoire de prisonniers), les sebaciarii (ils portent les torches et accompagnent les rondes de nuit ou escortent des personnages importants), etc. Les cohortes comptent même dans leurs rangs leurs propres médecins (quatre par cohorte, qui viennent aussi en aide aux victimes) et un victimarius, chargé d'entretenir le culte de l'Empereur et des dieux protecteurs de la caserne, en particulier Vulcain et Vesta.

                                        Les vigiles n'interviennent pas seulement lorsqu'un incendie s'est déclaré, mais ils effectuent aussi, de jour comme de nuit, des tournées de surveillance auxquelles le préfet lui-même prend part. Lors de ces rondes, on ne transporte que le matériel de première nécessité, soit des haches et des seaux permettant de parer au plus pressé en attendant l'intervention des renforts venus de la caserne la plus proche, voire de plusieurs d'entre elles en cas de sinistre d'envergure.
     

  Lutte contre les incendies : le matériel.


                                        La lutte contre les incendies reste le premier devoir des vigiles, d'autant que les départs de feux sont fréquents dans une ville où le bois est le principal matériau de construction des habitations populaires. 

                                        Pour se faire, les vigiles disposent d'outils particuliers, comme des pompes (siphones) partiellement immergées et servant à remplir des "tuyaux" (en fait des troncs d'arbre évidés, donc rigides et peu maniables). Ce n'est pas à proprement parler une invention romaine, mais une amélioration d'un dispositif mis au point par les Grecs au IIIème siècle avant J.C., appelé Antlia Ctesibiana et qui, ô ironie, servait à l'origine à... projeter un liquide inflammable sur l'ennemi au cours de la bataille !
"On appelle siphon un instrument qui verse l’eau en soufflant ; les Orientaux s'en servent. Dès qu'ils apprennent qu'une maison est en feu, ils courent avec leurs siphons pleins d'eau et éteignent l'incendie; en projetant l'eau vers les parties supérieures, ils nettoient aussi les voûtes." (Isidore de Séville, "Les Étymologies", XX - 6 - 9.)

Siphona (via http://educationaltour.fasnyfiremuseum.com.)


Les siphones sont constitués de deux cylindres à quatre soupapes actionnés par des pistons, convergeant vers un vase intermédiaire. Ils assurent l'approvisionnement en eau, mais permettent aussi de générer un jet en exerçant une poussée ascendante par pression. D'où l'existence de Vigiles siphonarii, formés à doser cette pression et à diriger le jet, qui peut porter jusqu'à 20 mètres.

Antlia Ctesibiana (Musée archéologique de Madrid via http://100falcons.wordpress.com/)

                                        Mais le meilleur moyen de circonscrire un feu et surtout d'empêcher que le sinistre ne se propage aux édifices voisins, c'est encore de détruire ces derniers, de manière à créer une zone vide autour de l'incendie. On commence donc par anéantir les bâtiments attenants à l'aide d'une baliste, avant d'éteindre l'incendie à proprement parler. Les vigiles utilisent aussi des échelles de cordes ou de bois (ou de simples cordes pour monter ou descendre dans les bâtiments grâce à des crampons), des sortes de couvertures trempées dans de l'eau et du vinaigre (les centones) que l'on jette sur les flammes afin de les étouffer ou dont on enveloppe les malheureux atteints par le feu, et aussi des haches, des scies, des pioches, etc., qui servent à enfoncer les portes ou ménager des ouvertures.
"Les cors émirent aussitôt des sons lugubres. Un surtout, l'esclave de cet entrepreneur de convois, qui semblait le plus honnête homme de la bande, fit tant de bruit qu'il ameuta tout le voisinage. C'est pourquoi les gardes, qui veillaient sur les environs, croyant que la maison brûlait, enfoncèrent incontinent les portes, et, avec de l'eau et des haches, envahirent la maison en désordre." (Pétrone, "Le Satiricon", LXXVIII.)

                                        Enfin, on se sert de seaux (hamae) par exemple en alfa enduite de pois (Vasa spartea - l'alfa étant une graminée aussi connu comme la sparte.) : une chaîne de plusieurs personnes se les passe de main en main pour jeter de l'eau sur les flammes. On pourrait supposer que tout le voisinage menacé par le feu prend alors sa place dans le relais : ce n’est pas forcément le cas ! Claude distribue des espèces sonnantes et trébuchantes pour motiver les volontaires (Suétone, "Vie de Claude", XVII.), et Pline Le Jeune raconte à l'Empereur Trajan :
"Pendant que je visitais une autre partie de la province, à Nicomédie un immense incendie a détruit beaucoup de maisons privées et deux édifices publics, l'Asile des vieillards et le temple d'Isis, bien qu'ils fussent séparés par une rue. Or il s'est étendu d'abord sous la violence du vent, ensuite grâce à l'inertie des habitants qui, cela est certain, sont restés spectateurs inactifs et passifs d'une si grande catastrophe." (Pline Le Jeune, "Lettres", X - 33.)
Pour l'anecdote, les seaux en question donneront aux vigiles le surnom de sparteoli, appellation péjorative adoptée par le peuple - les vigiles passant le plus souvent pour une unité para-militaire de répression, appuyant l'action des cohortes urbaines.

Bas-relief montrant des Vigiles. (via http://hombresymujeresconvalor.blogspot.com)


                                        L'eau et le matériel sont transportés sur des chariots, tirés par des chevaux. L'eau, justement, ne manque pas à Rome : des aqueducs construits principalement sous les règnes d'Auguste et de Claude en acheminent d'énormes quantités à tous les endroits de la ville (excepté sur la rive droite du Tibre, qui ne sera alimentée que sous le règne de Trajan), et si cette eau n'est pas disponible dans les étages des insulae, de nombreuses fontaines sont disséminées un peu partout : au nombre de 591 au Ier siècle, elles sont 1 352 au IVe siècle ! Les vigiles y puisent donc directement, ainsi que dans les réservoirs ou les thermes publics, ou les bains, viviers, ou autres installations des particuliers. Mais l'absence d'eau courante dans les étages complique le travail de nos pompiers antiques, puisque les incendies s'y déclarant ne peuvent être maîtrisés à l'aide de simples seaux d'eau, et que les siphones restent difficiles et longs à manœuvrer... Ainsi, malgré la diligence des vigiles, de nombreux incendies ravagent Rome au cours des siècles.
"Mais nous, nous habitons une ville qui n'est en grande partie étayée que sur de minces poutres. C'est de cette façon-là que le gérant pare aux écroulements; et, quand il a bouché la fissure d'une vieille crevasse, il invite les gens à dormir en toute sécurité - sous la menace du désastre! Je veux vivre dans un endroit où il n'y ait pas d'incendie, où les nuits soient sans alarme. Déjà Ucalégon réclame de l'eau, déjà il déménage sa camelote, déjà le troisième étage est en feu, et toi, tu n'en sais rien. Depuis le rez-de-chaussée, c'est la panique: mais celui qui rôtira le dernier, c'est le locataire qui n'est protégé de la pluie que par la tuile où des colombes langoureuses viennent pondre leurs œufs."  (Juvénal, "Satires", III - 192-204.)

Incendie dans une insula. (via http://grupobonadea.blogspot.com)

 Prévention des incendies.


                                        Selon le vieil adage qui dit que "mieux vaut prévenir que guérir", la prévention est justement l'autre action principale des Vigiles. A ce titre, il doivent s'assurer que chaque foyer possède le matériel nécessaire en cas d'incendie. Le Digeste de Justinien décrète ainsi que les Vigiles doivent "rappeler à chacun qu'il lui faut disposer d'un approvisionnement d'eau disponible dans les étages."
"Et puisque, pour la plupart, les incendies sont causés par la négligences des habitants, il [le préfet des Vigiles] doit faire fouetter ceux qui ont été imprudents au sujet des feux, ou bien leur épargner le fouet et leur donner un sévère avertissement." (Paul, "Digeste", I - 15.)

                                        Ces précisions, apportées sous le règne de Justinien, montrent bien que les incendies se déclaraient fréquemment à Rome, en dépit de toutes les tentatives pour y remédier. Je parlais en introduction du plus grave (et surtout le plus célèbre !) incendie que Rome ait connu : celui qui dévasta la ville sous le règne de Néron, en 64. Tacite raconte dans ses Annales les dispositions prises par l'Empereur à la suite du sinistre :
"L'eau était détournée abusivement par certains particuliers pour leur usage: pour qu'elle coulât plus abondante et qu'elle fût en plus d'endroits à la disposition du public, il établit des surveillants; des secours tout prêts contre l'incendie devaient être mis à la disposition de chacun dans un endroit d'accès facile; enfin les habitations ne devaient pas avoir de murs mitoyens, chaque maison ayant son enceinte particulière. Ces mesures, bien accueillies, parce qu'elles étaient utiles, contribuèrent aussi à l'embellissement de la nouvelle ville." (Tacite, "Annales", XV - 43 - 4.6.)
En dépit de ces améliorations, Rome brûla à nouveau quatre ans plus tard... puis encore en 80, 191 et 283 - pour ne citer que les exemples les plus spectaculaires. Les malheureux vigiles faisaient sans doute de leur mieux, avec les moyens dont ils disposaient, pour lutter contre le fléau que représentaient les incendies à Rome.


Pompiers romains ! (© http://blog.imagesdoc.com)

dimanche 8 décembre 2013

La Garde Prétorienne.



                                        En évoquant certains empereurs romains et les circonstances de leur accession au pouvoir, j'ai été amenée à mentionner à plusieurs reprises la garde prétorienne, dont la réputation n'est plus à faire : ses membres, les prétoriens, sont en effet connus pour faire et défaire les Empereurs, au gré de leurs intérêts, portant au pouvoir celui qu'ils assassineront peu après.

Relief dit des prétoriens. (Musée Du Louvre.)

                                        En théorie, l'Empereur doit être désigné par le Sénat. Du moins en apparence car, dans les faits, l'assemblée se borne à entériner la décision de l'Empereur précédent, qui avait "pressenti" un successeur : c'est le cas de Tibère par exemple, reconnu par les sénateurs mais déjà étroitement associé au pouvoir par Auguste. Toutefois, l'influence des militaires se manifeste de façon criante, et leur poids politique va grandissant au fil du temps : Vespasien ou Constantin par exemple, sont proclamés Empereur par leurs légions. Et ne parlons pas des Empereurs-soldats du IIIème siècle ! Dans certains cas toutefois, ce ne sont pas les légions cantonnées aux frontières qui jouent un rôle déterminant en faveur de leur Général, mais bien la garde prétorienne qui influe directement sur la destinée de l'Empire. Soit par la désignation "musclée" d'un nouvel Empereur, soit en dézinguant le Princeps régnant. La garde prétorienne étant quelque peu versatile, il peut d'ailleurs lui arriver d'exécuter celui-là même qu'elle a contribué à porter au pouvoir. Cette troupe, en marge du reste de l'armée, a donc pesé sur l'Histoire de Rome. D'où l'importance d'en apprendre davantage sur ces féroces prétoriens.


ORIGINE DE LA GARDE PRÉTORIENNE.



                                        La garde prétorienne, c'est en quelque sorte une unité d'élite composée de soldats chargés d'assurer la sécurité de l'Empereur. Institutionnalisée par Auguste, son origine remonte pourtant à la période républicaine. Bien qu'il n'existe alors aucune structure officielle chargée de protéger les officiers, certains généraux, gouverneurs de province ou magistrats prennent l'habitude de choisir les plus braves des hommes placés sous leurs ordres pour s'entourer d'une garde personnelle. Parmi ces magistrats, on trouve notamment les commandants des légions qui occupent la tente prétorienne (praetorium), au centre du camp. De là vient le nom de ces troupes de protection rapprochée : c'est la cohorte prétorienne - cohors praetoria. 
"Si cependant personne ne le suit, il [César] partira avec la dixième légion seule, dont il ne doute pas, et elle sera sa cohorte prétorienne." (César, "Guerre des Gaules", I-40.)
En plus de jouer les gardes du corps, les prétoriens interviennent aussi en dernier recours lors des batailles, en tant qu'unité de réserve.

Buste de Scipion l’Africain. (Musée archéologique de Naples)

                                        On rapporte que la pratique était déjà courante chez les gouverneurs des provinces romaines à l'époque d'un des Scipion, mais on ignore duquel il s'agit exactement (!!). L'Histoire retient parfois que l'un des premiers à s'être entouré d'une telle troupe de protection est Scipion Émilien (env. 184 - 129 avant J.C.), au cours du siège de Numance : pour assurer sa protection, il constitue un corps de 500 hommes choisis dans son armée. D'autres avancent le nom d'un des Scipion l'Africain.
"Scipion l'Africain fut le premier qui choisit dans l'armée les hommes les plus braves, et en forma un corps qui ne le quittait pas durant la guerre, était exempt de tout autre service, et recevait une solde sextuple." (Festus, "De La Signification Des Mots", Livre XIV. Trad. P. Remacle.)


FONCTIONNEMENT ET RÔLE DES PRÉTORIENS.


                                        Les étendards et les enseignes prétoriens portent les images de l'Empereur en exercice, mais aussi le symbole des prétoriens : il s'agit d'un scorpion, soit le signe zodiacal de l'Empereur Tibère sous le règne duquel les cohortes ont acquis la puissance qui leur permettra bientôt d'influer sur la désignation des Empereurs. L'organisation de la garde est globalement similaire à celle d'une légion ; chaque cohorte est placée sous le commandement d'un tribun, ancien centurion primipile dans la légion qui doit obligatoirement avoir servi au sein des vigiles et des cohortes urbaines. Sous les ordres de ce dernier se trouvent six centurions, chacun responsable d’une troupe de 60 à 80 hommes (centurie). Chaque cohorte comprend, en plus des fantassins, une centurie de cavaliers - raison pour laquelle les prétoriens font partie des cohortes equitae. Enfin, plusieurs inscriptions laissent supposer qu'il existait un (ou peut-être deux) princeps castrorum, nommé(s) par l'Empereur pour veiller à la bonne gestion du camp des prétoriens.

Un prétorien avec son enseigne. (via http://lecba.superforum.fr)

                                        Bien que les prétoriens, tout comme n'importe quel légionnaire, n'aient pas le droit de se marier avant leur démobilisation, ils jouissent cependant de plusieurs avantages. D'abord, ils sont les seuls militaires à pouvoir circuler en armes dans l'enceinte de Rome, bien que les hommes chargés de la protection rapprochée de l'Empereur ne portent pas l'uniforme mais la toge. Il s'agit certainement d'une réminiscence de l'interdiction d'entrer armé à l'intérieur du poerium. Ensuite, leur temps de service est plus court que celui d'un légionnaire (16 ans contre 25) et ils peuvent être promus directement au grade de centurion dans une légion. Leur solde est également deux à trois fois plus élevée que celle d'un légionnaire.  A titre d'exemple, un prétorien touche sous Auguste une solde annuelle de 3000 sesterces contre 900 pour un simple légionnaire, et l'écart maximal est atteint sous Maximin Thrace, avec 24 000 contre 7 200 sesterces ! A quoi il faut ajouter des distributions gratuites de blé (à partir du règne de Néron) et surtout les primes accordées par les Empereurs lors de leur accession à la Pourpre, des répressions des complots ou au gré des évènements concernant la famille impériale (naissance, mariage ou anniversaire).

                                        A la fin de leur service, les prétoriens reçoivent en outre une prime équivalente à 10 fois leur solde annuelle, voire parfois des terres qui leur sont allouées par l'Empereur. Enfin, la charge est prestigieuse : en contact direct avec l'empereur, les prétoriens sont souvent sollicités pour lui présenter des requêtes. Cependant dans l'ensemble, ils ne sont guère appréciés du peuple et du Sénat et sont réputés pour leur violence, leur brutalité et les exactions dont ils se rendent coupables.

                                        L'effectif de ces cohortes prétoriennes varie au fil du temps : de 9 cohortes d'environ 500 hommes chacune sous Auguste, on passe à 12 sous Caligula, puis 16 pendant la guerre civile de 69 ; Vespasien abaisse ce nombre à 9 cohortes, puis Domitien le porte à 10 - soit 5000 hommes, chiffre qui ne changera plus. A l'origine, les prétoriens sont des volontaires, choisis parmi les citoyens romains de vieille souche, mais Claude en ouvre le recrutement aux citoyens de toute la péninsule, puis Septime Sévère l'étend à tous, sans distinction d'origine.

Stèle funéraire d'un membre de la cavalerie prétorienne. (Museo della civilita romana)

                                        La garde prétorienne comprend également un détachement de cavalerie (equites singulares Augusti) qui escorte l’empereur lors de ses déplacements, et notamment au cours des campagnes militaires. Elle est principalement constituée de provinciaux revêtus du costume de leur peuple d'origine et équipés de leurs propres armes. Au fil du temps, ses effectifs varient : comptant 512 cavaliers répartis en 16 turmes, ce nombre est augmenté par Trajan, qui y intégre des citoyens romains et en fait une unité permanente de la garde prétorienne. Septime Sévère double le nombre d'equites, de sorte que la cavalerie et l'infanterie prétoriennes atteignent le même effectif.

                                        Si les prétoriens assurent la sécurité de l'Empereur, ils n'en remplissent pas moins d'autres tâches, au moins aussi importantes. Ils sont notamment chargés de la lutte contre les ennemis intérieurs - autrement dit, la garde prétorienne est utilisée comme force de répression face aux contestataires et au cours des guerres civiles. Elle n'agit d'ailleurs pas seulement à Rome, mais peut être déployée à travers tout le territoire. Sous l'Empire, elle intervient par exemple lors des mutineries de Pannonie et de Germanie qui suivent l'avènement de Tibère : les deux rébellions de légionnaires, qui se plaignent de leurs conditions de service comparées à celles des prétoriens, sont respectivement écrasées par Drusus (le fils de Tibère) et Germanicus avec l'aide des cohortes et de la cavalerie prétoriennes. Ce dernier conduit ensuite une campagne en Germanie, à la tête de ses propres légions et de détachements de prétoriens.

"Germanicus Devant Les Restes Des Légions De Varus". (Tableau de Lionel Royer)

La garde accompagne l'Empereur lors de ses déplacements, en particulier lors des opérations militaires : elle est aux côtés de Caligula en Germanie, de Claude en Bretagne, ou encore de Trajan en Dacie. On la charge parfois d'activités annexes : ainsi, ce sont les prétoriens de Néron qui creusent l'isthme de Corinthe et, en 61, un petit groupe de prétoriens part même en expédition pour rechercher la source du Nil. Enfin, une des cohortes surveille en permanence les trois théâtres de Rome, les courses de chevaux et les combats de gladiateurs, de manière à éviter les émeutes et les mouvements de foule.

LE PRÉFET DU PRÉTOIRE.


                                        Jusqu'à l'an 2 avant J.C., chaque cohorte prétorienne est indépendante et obéit aux ordres d'un tribun de rang équestre. Mais à partir de cette date, la garde prétorienne est placée sous le commandement du ou des préfets du prétoire - bien que les hommes chargés de la protection de l'Empereur prennent directement leurs ordres de ce dernier. Selon les époques, les préfets sont au nombre de deux, trois voire quatre, la collégialité permettant d'éviter qu'un seul homme ne concentre entre ses mains toute l'autorité sur ces troupes puissantes. Sous Tibère cependant, Séjan occupe seul la fonction - avec les dérives que l'on sait (voir ici).  Du reste, il est apparemment le seul à avoir assumé la fonction sans collègue. Jusqu'à Vespasien, le préfet du prétoire est toujours un chevalier,  et la charge représente la plus haut échelon de la carrière équestre. L'autorité qu'il exerce sur l'ensemble des militaires stationnés à Rome fait du préfet un personnage d’état extrêmement puissant et influent, avec lequel l'Empereur comme le Sénat doivent compter. Certains sauront en tirer parti...

As de Tibère frappé sous le consulat de Séjan.

                                        À partir du IIe siècle, l'autorité du préfet s'accroit puisqu'il commande à toutes les garnisons de Rome sauf aux vigiles - soit aux prétoriens évidemment, mais aussi aux cohortes urbaines et aux Equites singulares Augusti. 

                                        Plus tard, après la dissolution des cohortes prétoriennes par Constantin le Grand (voir ci-dessous), la fonction de préfet du prétoire change radicalement de nature et n'est plus qu'administrative. L'Empire est divisé en 4 préfectures (Gaules, Italie, Illyrie et Orient) et les préfets, réunis en collège de 2 à 6 membres, dirigent un de ces groupements de diocèses, les "préfectures du prétoire", au nom de l’Empereur à l'approbation duquel sont soumises toutes leurs décisions.

ÉVOLUTION DE LA GARDE PRÉTORIENNE SOUS L'EMPIRE.


                                        Lors de la guerre civile opposant Marc Antoine à Octave-Auguste, les deux hommes disposent chacun de leur propre garde prétorienne. Après sa victoire, Auguste fusionne les deux troupes, intégrant celle d'Antoine à la sienne, et créant la première garde prétorienne impériale vers 27 avant J.C. Il l'organise donc en neuf cohortes de 1000 hommes chacune, numérotées de I à IX. Trois de ces cohortes sont cantonnées à Rome : les soldats logent en ville, hormis une cohorte qui réside dans un camp contigu au palais impérial. Les 6 autres stationnent à proximité de Rome :
"Il choisit un certain nombre de troupes pour sa garde et pour celle de la ville…Cependant il ne souffrit jamais qu'il y eût dans Rome plus de trois cohortes; encore n'y campaient-elles pas. Il mettait habituellement les autres en quartiers d'hiver ou d'été près des villes voisines." (Suétone, "Vie d'Auguste", 49.)

Porta praetoriana, façade ouest du camp, aujourd'hui murée. (© Joris via wikipedia)

                                        Sur les conseils de son préfet du prétoire Séjan, qui juge que les soldats résidant dans l'Urbs s'amollissent à l'écart de la vie militaire, Tibère décide de les réunir au sein d'un camp. Il fait construire vers 22 une caserne, le Castra Praetoria, située au Nord de la ville, entre les monts Quirinal et Viminal mais toujours à l'extérieur de l'enceinte des murs serviens. Ce camp est bâti selon le plan traditionnel propre à tous camps de légionnaires. Les fouilles archéologiques ont permis de découvrir sur le site les traces de l'armurerie impériale, mais aussi celles de nombreux sanctuaires de taille variable : les plus grands, respectivement dédiés à Mars et aux enseignes, étaient situés à l'intérieur même du camp ; d'autres plus modestes aux alentours, étaient certainement voués à des Dieux provinciaux, issus des régions d'origine des prétoriens. Au nord du camp s'élevait aussi un autel dédié à Fortuna Restitutrix. Outre les neuf cohortes prétoriennes, le camp accueille aussi les cohortes urbaines, jusqu’alors dispersées en Italie.

Plan de la caserne prétorienne. (via www.roma-antiqua.de)

                                        Comme nous l'avons vu, la garde prétorienne a connu de nombreuses variations d'effectifs durant les premiers temps de l'Empire, jusqu'à ce que l'effectif des soldats atteigne sous Domitien le nombre de 5000. Après l'assassinat de Pertinax, Septime Sévère prend la précaution de la réformer : il se méfie en effet de ces soldats italiens, enclins à privilégier des candidats "locaux". Il ouvre donc l'accès à la garde prétorienne à tous les légionnaires, quelle que soit leur origine. Il souhaite ainsi y intégrer les soldats de l’armée du Danube et des légionnaires provinciaux qui, pensent-ils, lui seront plus fidèles.

                                        Vers la fin du IIIème siècle, les prétoriens perdent de leur importance. Dioclétien (284) choisit comme garde personnelle des légions d'Illyriens, en lieu et place de la garde prétorienne. Puis en 312, les prétoriens font partie de l'armée de Maxence, qu'ils ont porté au pouvoir. Les cohortes sont anéanties lors de la bataille du Pont Milvius (28 octobre 312), qui voit la victoire de Constantin : l'ensemble de la garde prétorienne meurt noyée dans le Tibre. Plutôt que de la reconstituer avec ses propres soldats, Constantin préfère dissoudre la garde prétorienne, que l'on tient pour l'une des principales causes de l’instabilité du régime. Après cette suppression, les installations du camp prétorien sont transformées et louées comme habitation à la population.
"Après la victoire de Constantin, les légions prétoriennes, qui avaient mérité la haine publique, et les cohortes urbaines, toujours plus disposées à se soulever qu'à veiller à la sûreté de la ville, furent à jamais licenciées et cassées; on leur ôta leurs armes; on leur défendit même de porter l'habit militaire." (Aurélius Victor, "Les Césars", 40.)


LES PRÉTORIENS : FAISEURS D'EMPEREURS ?


                                        Nous avons vu que Tibère, sous l'impulsion de Séjan, a cantonné la garde prétorienne dans un seul camp militaire. Selon le préfet du prétoire, les soldats résidant en ville s'étaient "amollis" au contact de la population. En réalité, Séjan a bien compris tout l'intérêt qu'il peut retirer de la concentration des forces prétoriennes, cantonnées à proximité immédiate de la ville : 
"Avant lui, la préfecture du prétoire donnait une autorité médiocre ; pour l'accroître, il [Séjan] réunit dans un seul camp les cohortes jusqu'alors dispersées dans Rome. Il voulait qu'elles reçussent ses ordres toutes à la fois, et que leur nombre, leur force, leur vue mutuelle, inspirassent à elles plus de confiance, aux autres plus de terreur. Ses prétextes furent la licence de soldats épars ; les secours contre un péril soudain, plus puissants par leur ensemble ; la discipline, plus sévère entre des remparts, loin des séductions de la ville. Le campement achevé, il s'insinua peu à peu dans l'esprit des soldats par sa familiarité et ses caresses. En même temps il choisissait lui-même les centurions et les tribuns… " (Tacite, "Annales", IV-2.)

                                        C'est en effet avec Séjan que la garde prétorienne prend l'importance qu'on lui connaît, et qui lui vaudra cette légende noire. Tout d'abord sous l'influence de son préfet (Séjan donc, puis son successeur Macron), elle finit par devenir une force quasiment indépendante, intervenant dans les luttes pour la succession impériale. Caligula avait déjà pu s'appuyer sur Macron et sur ses hommes pour accéder à la Pourpre. Claude, qui lui succède en 41, est le premier empereur à être véritablement "choisi" par les prétoriens, qui l'imposent à un Sénat qui n'en peut mais : les malheureux sénateurs n'ont d'autre choix que d'entériner le choix des prétoriens. Claude ne s'y trompe d'ailleurs pas, et leur verse une prime importante en récompense.
"C'est ainsi qu'il passa la plus grande partie de sa vie, lorsqu'un événement tout à fait extraordinaire le fit arriver à l'empire, dans la cinquantième année de son âge. Au moment où les assassins de Caius écartaient tout le monde, sous prétexte que l'empereur voulait être seul, Claude s'était éloigné comme les autres et retiré dans un cabinet appelé Hermaeum. Bientôt, saisi d'effroi à la nouvelle de ce meurtre, il se traîna jusqu'à une galerie voisine, où il se cacha derrière la tapisserie qui couvrait la porte. Un simple soldat qui courait çà et là, ayant aperçu ses pieds, voulut voir qui il était, le reconnut, le retira de cet endroit; et tandis que la peur précipitait Claude à ses genoux, il le salua empereur…Il reçut les serments de l'armée et promit à chaque soldat quinze mille sesterces. C'est le premier des Césars qui ait acheté à prix d'argent la fidélité des légions." (Suétone, "Vie de Claude", 10.)

Monnaie à l'effigie de Claude avec, au revers, le camp prétorien.

D'autres exemples suivront, à commencer par Néron en 58 :
"Porté dans le camp, Néron fit un discours approprié aux circonstances, promit des largesses égales à celles de son père, et fut salué empereur." (Tacite, "Annales", XII-69.

                                        Au fil du temps, les prétoriens ressemblent de plus en plus à des mercenaires, vendant leur loyauté au plus offrant. A ce titre, les évènements de l'année qui suit la mort de Néron (68-69, dite année des 4 empereurs) sont édifiants : les prétoriens se rangent d'abord derrière Galba, moins par conviction que parce que leur préfet leur a promis en son nom une forte somme d'argent. Mais voilà, Galba refuse de verser la somme convenue : pas question de payer des mercenaires ! Erreur fatale, car les prétoriens le lâchent : ils l'égorgent en plein forum et proclament Othon à sa place. Mais celui-ci, vaincu par les partisans de  Vittelius, se suicide. La garde - qui ne sait plus à quel Empereur se vouer - acclame alors ce même Vittellius, qu'elle combattait pourtant encore la veille... Cette versatilité atteint son paroxysme en 193 : Pertinax est littéralement massacré par sa propre garde prétorienne, qui l'avait pourtant porté au pouvoir ! Pire, les prétoriens mettent littéralement l'Empire aux enchères, et soutiennent le plus gros payeur - en l’occurrence, le sénateur Didius Julianus, qui ne règne que quelques semaines avant d'être assassiné à son tour.(Et on pense évidemment à la conclusion du film "La Chute de l'Empire Romain").


Didius Julianus.

                                        On comprend mieux pourquoi, à l'époque de Constantin, la garde prétorienne avait acquis la réputation de faire et défaire les Empereurs, et pourquoi elle passait pour responsable du climat d'instabilité politique dominant depuis des décennies. Réputation en partie méritée, du moins au cours du premier siècle de l'Empire. Mais en réalité et en dépit des exemples cités ci-dessus,  cette réputation parait très excessive et, en dehors des crises de 68-69 et 192, les prétoriens sont globalement restés fidèles à l’Empereur qu'ils servaient. Il n'en reste pas moins que les prétoriens ont contribué, plus ou moins directement, à l'ascension et/ou à la chute de plusieurs Empereurs.           

Claude devient Empereur suite à l'intervention des prétoriens.

                                        Au total, on peut considérer que la garde prétorienne a plus ou moins permis à 8 Empereurs d'accéder à la Pourpre : Caligula, Claude, Néron, Othon, Pertinax, Didius Julianus, Gordien III et Maxence. De la même manière, on se figure souvent que les prétoriens ont allègrement massacré  les Empereurs qui leur déplaisaient, pour les remplacer par d'autres, plus à leur goût ; en fait, ils n'en ont éliminé que 6 - bien qu'on retrouve parmi eux deux de ceux qu'ils avaient porté au pouvoir : Caligula, Galba, Pertinax, Héliogabale, Papien et Balbin.

                                        En définitive, on constate donc que les légions dispersées sur l'ensemble du territoire romain eurent un influence plus importante et imposèrent plus souvent que nos amis prétoriens leur favori comme Empereur. Dans tous les cas, l'illusion d'un Princeps choisi par le sénat ne tenait pas : face aux militaires - légionnaires ou prétoriens - les sénateurs étaient démunis et contraints de s'incliner devant leur décision. Ainsi, le nouvel Empereur était presque toujours acclamé par les prétoriens ou les légions des provinces, et le sénat ne faisait qu'entériner ce choix.

Les equites singulares augusti accompagnent Trajan en campagne en Dacie. (colonne trajane via wikipedia)

                                        Les prétoriens, force militaire centralisée car stationnée à Rome, ne furent bientôt plus en phase avec un Empire romain au sein duquel le pouvoir glissait insensiblement vers les provinces : aux Empereurs issus de Rome succédèrent des Italiens, des hommes issus des provinces occidentales puis enfin d'Afrique et d'Orient. Le morcellement de l'Empire ne pouvait qu'être fatal à une force armée, certes d'élite, mais intrinsèquement attachée à la ville de Rome : le déclin de l'Urbs signa la mort de la garde prétorienne.


                                        Il en reste cependant des traces, même encore de nos jours. Tout d'abord le terme "prétorien" qui désigne, par glissement et de façon péjorative, les partisans d'un régime dictatorial ou militaire. Mais aussi le devise de la garde prétorienne, sensée rappeler aux soldats leur serment de fidélité à l'Empereur : "Semper Fidelis" - "toujours fidèle". Abrégée en "Semper Fi.", elle est encore employée aujourd'hui par les Marines américains (comme le savent tous les fans de la série NCIS !), mais aussi par des régiments français (47e régiment d'infanterie de ligne), canadien, britannique et suisse. On le retrouve également sur certaines armoiries, et c'est enfin la devise de la ville de Saint-Malo. 

Blason de la ville de Saint-Malo.

mercredi 27 novembre 2013

Le Divorce Dans La Rome Antique.


                                        Nous avons récemment parlé du mariage dans l'Antiquité romaine. Or, la chanson le dit bien : les histoires d'amour finissent mal (en général). Il paraît donc logique de s'intéresser aujourd'hui au divorce. Pour plus de renseignements sur certains termes ou notions relatifs au mariage, vous pouvez vous reporter au premier billet que j'ai publié sur le sujet.

                                        Tout comme les pratiques et rites, la question du divorce a connu une forte évolution au cours de l'Histoire romaine. Les lois et les coutumes ont en effet varié au fil des siècles, notamment pour s'adapter aux changements de mœurs affectant le mariage. Si le divorce a toujours existé à Rome, seuls les hommes peuvent l'obtenir dans les temps archaïques mais, sous l'Empire, les femmes peuvent elles aussi le demander, dès lors que le mariage sine manu, qui laisse l'épouse indépendante de la tutelle de son mari, se généralise.

                                        En Latin, on rencontre plusieurs termes pour désigner le divorce : divortium (de divertere - "se détourner de"), discidium (discidere - "séparer en coupant") et repudium (repudiare - "rejeter, repousser"). Les deux premiers sont d'exacts synonymes, divortium étant le mot le plus courant pour désigner la dissolution légale du mariage. Repudium, en revanche, implique l'acte de volonté par lequel un époux rompt l'union et il a donné notre mot de "répudiation". Dans le cas de la rupture des fiançailles (Sponsalia), on emploie uniquement ce dernier terme : il n'y a pas de divorce puisqu'il n'y a pas eu de mariage, mais l'un des fiancés a "renvoyé" l'autre.


Oscillum d'un couple s'embrassant. (Tarse, époque romaine - ©Jastrow via wikipedia.)

DIVORCE A LA ROMAINE : LES ORIGINES DANS LA ROME ARCHAÏQUE.


                                        Dès les origines ou presque, le divorce existe en droit romain. La première loi aurait été décidée par Romulus :
"Entre les lois que fit Romulus, il y en a une qui paraît très dure ; c’est celle qui, en défendant aux femmes de quitter leurs maris, autorise les maris à répudier leurs femmes quand elles ont empoisonné leurs enfants, qu’elles ont de fausses clefs, ou qu’elles se sont rendues coupables d’adultère. Si un mari répudie sa femme pour toute autre cause, la loi ordonne que la moitié de son bien soit dévolue à la femme, l’autre moitié consacrée à Cérès. Quant à celui qui vendrait sa femme, il était dévoué aux dieux infernaux." (Cité dans le Dictionnaire des antiquités de Daremberg & Saglio - Plutarque, "Vie Des Hommes Illustres - Romulus" - XXIX.)
                                        Cette inégalité découle du statut juridique de l'épouse : tous les mariages étant alors in manu, la femme est soumise à la tutelle de son mari, comme si elle était sa fille, et elle n'a aucune indépendance. Donc, seul l'homme peut obtenir la séparation par répudiation. Encore doit-il arguer de motifs précis, qu'il lui faut présenter devant un tribunal domestique. En dehors des causes citées par Plutarque, le divorce est toujours possible, mais l'époux y laisse sa chemise (ou plutôt sa toge). Ayant la manus sur son épouse, un homme peut même, en théorie, la vendre - comme il peut alors vendre ses enfants. La loi ne l'interdit pas explicitement, mais elle voue alors le malotru "aux dieux infernaux" ; plus qu'une formule, cela signifie qu'il est déclaré sacer, c'est-à-dire qu'il devient hors-la-loi, ses biens sont confisqués et sa sécurité n'est plus garantie.

                                        A noter qu'il existe à Rome, dans les temps reculés, un petit temple dédié à Viriplaca, déesse conciliatrice des mariages. L'épouse qui craint pour la pérennité de son mariage s'y rend afin d'exposer ses griefs à la Déesse et on y réunit les deux époux, afin qu'ils s'expliquent et, éventuellement, se réconcilient... Une conseillère conjugale divine, en quelque sorte.
"S’il s’élevait un débat entre un mari et sa femme, ils se rendaient tous deux au temple de la déesse Viriplaca, sur le mont Palatin ; et quand ils s’y étaient expliqués, la querelle était finie : ils s’en retournaient réconciliés. " (Valère Maxime, "Faits Et Paroles Mémorables", II - 1. 6.)

Couple qui devrait faire un tour chez Viriplaca... (©Saltworkstudio)


                                        Certaines études se basant sur un texte d'Aulu-Gelle affirment que le premier divorce à Rome se produit en 234 ou 231 avant J.C. : un certain Carvilius Ruga répudie sa femme, stérile.
"On rapporte que cinq cents ans après la fondation de Rome, on n'avait encore vu ni dans Rome ni dans le Latium aucun procès occasionné par la reprise des biens de la femme, ni aucune de ces conventions relatives au divorce, mentionnées dans les contrats. Personne, en effet, ne songeait à ces précautions, le divorce étant encore sans exemple. Servius Sulpicius, dans son traité des Dots, a écrit que les conventions relatives au bien de la femme avaient été jugées nécessaires, pour la première fois lorsque Spurius Carvillus, surnommé Ruga, homme noble eut divorcé avec sa femme, parce qu'un vice de conformation empêchait celle-ci de lui donner des enfants. (...) Ce Corvillus, dit-on, loin d'avoir de l'aversion pour la femme qu'il répudia, l'aimait beaucoup pour la pureté de ses mœurs mais il sacrifia son amour et ses affections à la religion du serment, parce qu'il avait juré devant les censeurs qu'il se mariait pour avoir des enfants." (Aulu-Gelle, "Nuits Attiques", IV - 3.3)

                                        Cette anecdote a été mise en doute, notamment par Montesquieu qui s'interrogeait sur l'écart entre la loi de Romulus et sa première application et soulevait plusieurs objections, dont la proposition de divorce que Coriolan avait adressé à son épouse en 493 avant J.C., et un texte de Cicéron rapportant que la formule des répudiations fut fixée par la loi des XII tables en 450 avant J.C. Or, quel intérêt de légiférer si la répudiation n'est pas utilisée ? La chronologie a toutefois été discutée, certains soupçonnant une erreur de datation de la part d'Aulu-Gelle. Pour d'autres, les commentateurs seraient allés un peu vite en besogne : en fait, Carvilius aurait été le premier à divorcer en dehors des motifs évoqués par la loi de Romulus, sans toutefois être frappé des pénalités prévues ; sa femme étant stérile, il était forcé de la répudier eu égard au serment qu'il avait fait. Cette affaire aurait alors justifié la création d'une nouvelle loi, relative aux biens de l'épouse. Toujours est-il que, dès la république, il n'est plus nécessaire d'avancer l'un des motifs envisagés par Romulus pour divorcer, et un homme peut même répudier son épouse sans la moindre raison.

                                        Il existe tout de même une exception, qui interdit le divorce aux flamines de Jupiter. Pour d'obscures raisons religieuses, ils n'ont pas le droit de répudier leur épouse et leur mariage est indissoluble. Cela va même au-delà : un flamine veuf doit abandonner sa fonction.

Flamine de Jupiter. (IIème siècle, musée du Louvre. ©Jastrow via wikipedia.)

NOUS NE VIEILLIRONS PAS ENSEMBLE : ÉVOLUTION DU DIVORCE.


                                        Vers la fin de la République, le mariage sine manu se généralise, et le divorce devient alors plus facile, et surtout ouvert à l'épouse. Si elle est indépendante, elle peut répudier son mari ; soumise à l'autorité de son père, celui-ci a le droit de "l'enlever" (abducere) à son époux. Progressivement, le droit au divorce s'étend aussi aux épouses cum manu, la répudiation conduisant à la dissolution de la tutelle qui donnait autorité au mari sur son épouse, mais permettait aussi à celle-ci de jouir d'un droit de succession sur ses biens.

                                        Il suffit que l'un des deux époux notifie à l'autre son désir de divorcer pour que le mariage soit dissous. Aucun motif n'étant plus vraiment nécessaire, il y a divorce dès que l'un des conjoints exprime un désir de séparation : le mariage repose sur le consentement, et dès lors qu'il n'y a plus consentement mutuel, il n'y a plus mariage. A en croire le Digeste de Justinien, on divorce sous l'Empire pour toute sorte de motifs : un conjoint malade, trop vieux, stérile, etc.
"Pourquoi Sertorius brûle-t-il de désir pour Bibula? - Si tu cherches la vérité, c'est pour son physique et non pour elle-même que la femme est aimée. Que trois rides apparaissent, que la peau desséchée se détende, que les dents deviennent noires et les yeux plus petits: 'Fais tes paquets' lui dira un affranchi 'et va-t'en! Désormais tu nous es insupportable et tu te mouches trop souvent! Va-t'en au plus vite, dépêche-toi; une autre te remplacera qui elle, aura le nez sec!'" (Juvénal, "Satires", VI -142 à 148.)
S'il peut être décidé unilatéralement, le divorce peut aussi se faire d'un commun accord. (divortium consensu ou de bona gratias).



Divorce dans l'Antiquité Romaine. (Via Fine Art America.)

                                        On divorce alors allègrement et on change d'époux(se) comme on change de palla (ou de toge). Le mariage étant souvent un outil politique, qui permet à une gens de s'allier à une famille plus riche ou plus puissante, on divorce dès qu'une meilleure opportunité se présente - aussi souvent que nécessaire, et plusieurs fois s'il le faut. Plus anecdotique, Mécène (voir ici) et son épouse sont coutumiers des scènes de ménage et ont divorcé plusieurs fois... pour se remarier dans la foulée, une fois réconciliés ! Le remariage est donc courant sous l'Empire - on se marie deux, trois voire quatre fois. Pour encourager la natalité, Auguste promulgue même une loi qui incite les veufs et les veuves à se remarier, faute de quoi ils ne pourront plus hériter en dehors de leurs proches parents.



LA RÉPUDIATION POUR LES NULS : DIVORCER EN PRATIQUE.



                                        Concrètement, comme fait-on pour répudier son conjoint ? Vous allez voir que le divorce est nettement plus simple que la mariage ! Il faut juste se rendre devant le prêteur et, devant 7 témoins, arguer d'une raison quelconque (l'incompatibilité d'humeur, ça marche très bien) et jurer que les motifs sont légitimes. On brise ensuite les tablettes du contrat de mariage. Reste encore à annoncer la nouvelle au futur ex-époux (se)...  En réalité, ce n'est même pas obligatoire : les juristes romains s'interrogent quant à savoir si un second mariage n'annule pas, de fait, le premier, en entraînant la répudiation du précédent conjoint. Et il arrive même que le conjoint répudié ne sache pas s'il est encore marié ou divorcé ! On raconte par exemple que Messaline, lassée de son mariage avec l'empereur Claude, divorce et se remarie sans prendre la peine de l'en informer. (Mais l'anecdote est à prendre avec précaution, d'autres interprétations de cet épisode rocambolesque étant possibles. J'aborderai sans doute le sujet bientôt.)



Messaline. (Musée du Louvre.)

                                        Si l'on souhaite faire preuve d'un minimum de savoir-vivre, on peut tout de même charger un affranchi de transmettre le message, ou juste envoyer une tablette. En théorie, on devrait néanmoins annoncer la grande nouvelle en personne, et la loi des XII tables fixe les formules traditionnelles, qui varient toutefois. Généralement, cela se passe devant témoins : le mari (ou la femme) prononce les mots "tuas res tibi habeto" (emporte tes affaires), auxquels il (elle) ajoute parfois "reddas meas". (rends-moi les miennes) Et pouf ! Le mariage est dissous.

                                        Il s'agit là de la dissolution du mariage légal. Mais si le mariage a été célébré par confarreatio, il est alors nécessaire de rompre l'union religieuse par une cérémonie particulière, la diffareatio - sur laquelle je n'ai trouvé aucune information précise. 


QUI VA GARDER LES ENFANTS ? PARTAGE DES BIENS ET DROIT DE GARDE.



                                        Vers la fin du Ier siècle avant J.C., le mariage cum manu tombe en désuétude et le divorce devient plus facile. Or, le mariage n'est pas seulement l'échange de vœux solennels, mais aussi celui d'une dot, généralement payée par la famille de l'épouse à son mari. Les sommes engagées sont parfois considérables et ce n'est pas fait pour apaiser les esprits au moment de la séparation puisque chaque partie demande à conserver la dot en question. Il faut remarquer que, dans le cas d'un mariage sine manu, la propriété des deux époux est distincte, et seule la dot est mise en commun. Quant aux enfants, ils sont sous la patria potestas (autorité qui donne, grosso modo, toute puissance sur la famille) du père et la question de la garde ne se pose même pas. Voilà qui simplifie singulièrement les choses...

                                        Grossièrement résumé, le mari conserve une partie de la dot si l'épouse est adultère (l'adultère du mari n'étant pas reconnu par la loi romaine....) ; dans le cas contraire, elle en récupère la totalité. En général, l'époux doit donc restituer la dot et on conseille souvent aux hommes de mettre cet argent de côté, de façon à pouvoir le rendre sans délai. La somme étant parfois extrêmement élevée, elle peut peser lourd dans la relation entre mari et femme : plus la dot est importante, plus l'épouse a d'influence dans le mariage puisqu'elle a les moyens d'exercer une pression financière non négligeable. Mais si elle est cause du divorce ou si elle (ou son tuteur) en est l'instigatrice (ou l'instigateur), l'ex-époux peut garder 1/6 de la dot par enfant, et 1/6 supplémentaire si sa femme a été adultère.

Famille romaine. (©Mary Harrsch via Flickr.)



                                        En ce qui concerne les enfants issus de l'union, je me permets de parler de "garde" - bien que la notion soit quelque peu anachronique. Les enfants étant sous la tutelle exclusive de leur père, ils restent avec lui en cas de divorce. Dans la pratique, un homme peut tout à fait empêcher son ex-femme de revoir ses enfants mais, en cas de séparation à l'amiable, on peut adopter un autre arrangement, qui permet par exemple aux plus jeunes bambins de rester avec leur mère. Le père reste toutefois responsable financièrement, quelque soit le lieu de résidence de sa progéniture. Dans la majorité des cas, le père garde donc les enfants, mais il peut arriver qu'un tribunal en décide autrement : une femme obtient ainsi la garde de son fils parce que le père est jugé "mauvais”, et telle autre traîne en justice son ex-mari, pour l'obliger à assumer la responsabilité financière de leurs rejetons.

                                        Enfin, notons que la loi romaine, qui prévoit tout, envisage aussi le cas d'une femme se découvrant enceinte après le divorce. En l'absence de tests ADN, il serait alors facile à l'ex-époux de nier la paternité, raison pour laquelle la femme doit annoncer sa grossesse dans les 30 jours suivant le divorce, et elle peut s'attendre à recevoir la visite de témoins, venus constater la véracité de ses dires. (Mais entre nous, ça ne garantit pas vraiment la paternité !)


Relief montrant une mère allaitant son enfant. (©B. McManus via Vroma.org.)


L'UN RESTE, L'AUTRE PART : ÉVOLUTION DE LA LÉGISLATION.


                                        Le divorce facilité et permis aux femmes, le nombre de séparations s'accroît de façon exponentielle, et nous avons dit que l'on divorçait pour n'importe quelle raison, en particulier politique. La législation romaine s'adapte en conséquence, en tentant d'enrayer cette augmentation, d'abord sous Auguste puis de façon plus sévère à partir de Constantin. Bien que ce durcissement s'amorce avec les Empereurs chrétiens, il n'est pas forcément lié à leur religion, et il faut ajouter que nous ignorons dans quelle mesure ces lois étaient appliquées, ni si les peines étaient effectives, ou seulement théoriques.

                                        Sous le règne d'Auguste (qui divorça lui-même trois fois. Les conseillers ne sont pas les payeurs...), plusieurs lois sont promulguées pour tenter d'enrayer le relâchement des moeurs : la répudiation doit se faire devant 7 témoins, une affranchie mariée à son patron ne peut pas divorcer, on retient une partie de la dot si l'épouse est cause du divorce. Les divorces ne sont pas spécifiquement visés, puisqu'un mari a dans le même temps obligation de répudier sa femme en cas d’adultère, sous peine d’être inculpé lui aussi. Cette législation ne dissuade pas les Romains, qui  divorcent encore et toujours.



Auguste en grand pontife. (©Alphadinon via wikipedia.)

                                        Vers le IIème siècle, les mœurs évoluent progressivement et on regarde d'un œil plus critique cette succession de divorces et de remariages. Il faudra toutefois attendre les empereurs chrétiens (bien que le rôle de la religion fasse débat auprès des spécialistes) pour que la législation se durcisse. Constantin est le premier à limiter le divorce. Une femme doit alors prouver que son mari est un meurtrier, un empoisonneur, un violateur des sépulcres - ou bien elle perd sa dot. Le mari, quant à lui, ne peut divorcer que si son épouse est une empoisonneuse ou qu'elle a commis l'adultère, faute de quoi son ex-femme pourra se saisir de la dot de sa nouvelle épouse, si jamais il se remarie. A noter que la législation de Constantin instaure des pénalités très lourdes, mais n'invalide pas les divorces : les séparations à l'amiable sont toujours possibles.

                                        Julien abolit ces pénalités, mais elles sont rétablies et même aggravées par Théodose en 421. Pour divorcer, une femme doit prouver que son mari est coupable de crimes graves, ou bien elle perd sa dot et risque la déportation. Si elle peut prouver qu'il est bien un criminel, elle conserve sa dot mais ne pourra jamais se remarier. Toutefois, cette législation ne s'applique que dans l'Empire romain d'Occident, et n'affecte pas les divorces à l'amiable.

                                        En 449, le Code de Justinien introduit de nouveaux motifs permettant à une épouse de divorcer sans encourir de pénalités : si son mari projette de l'assassiner (!!), la fouette, amène des prostituées sous le toit familial, commet l'adultère avec une femme mariée. Le divorce par consentement mutuel n'est plus permis que dans certaines circonstances (stérilité au bout de 3 ans de mariage, vœu de chasteté des époux...) Dans la partie occidentale de l'Empire, il demeure toutefois quasiment impossible à une femme de divorcer, sauf si son mari y consent, ou qu'elle peut prouver qu'il est un meurtrier.

ELLE S'EN VA : EN GUISE DE CONCLUSION.



                                        Ainsi, la législation sur le divorce a radicalement changé au cours de l'Histoire romaine : strictement réglementé à l'origine et apanage exclusif des hommes, il devient plus facile dès lors qu'aucun motif n'est nécessaire à strictement parler. Surtout, il s'ouvre aux femmes vers la fin de la République et, jusqu'à lors éternelles mineures passant de la tutelle paternelle à celle de leurs époux, n'ayant pas leur mot à dire quant au devenir de leur mariage, elle acquièrent le droit de divorcer et, recevant une grande partie de leur dot, obtiennent une relative indépendance financière. Contrairement à l'idée reçue, les femmes de l'Antiquité romaine ont donc une certaine liberté et la législation relative au divorce a tendance à les protéger - même si elles ne seront jamais les égales des hommes. Les modifications ultérieures, notamment sous Constantin et Justinien, sont d'ailleurs particulièrement sévères à leur égard, même si l'on ignore dans quelle mesure elles sont alors appliquées.

                                        Toutefois, la pratique du divorce et sa large diffusion dans la société romaine sont de plus en plus perçues comme un signe patent du relâchement des mœurs, voire une preuve de la décadence de la société. Ceci étant, même le code de Justinien n'interdit pas le divorce, et ce seront les Chrétiens qui fixeront le caractère indissoluble du mariage, précisément en réaction à ce qui est  vécu comme l'avilissement moral de la société. Désormais, on reste mariés pour le meilleur et pour le pire - y compris quand le meilleur est passé...