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dimanche 24 janvier 2016

Gardez-vous à gauche : les gauchers à Rome.


                                        On m'a interrogée à plusieurs reprises sur les gauchers dans l'Antiquité romaine. La question est un peu surprenante mais, ayant moi-même abordé des thèmes autrement plus loufoques, je n'allais pas rechigner à effectuer quelques recherches. A ma grande surprise, le sujet est assez peu documenté, et on retrouve souvent les mêmes généralités d'un livre ou d'un article à l'autre. Mais en creusant un peu, on parvient tout de même à dégager quelques grandes lignes.

                                        Quiconque possède quelques notions de Latin aura deviné que le côté gauche n'a pas précisément bonne réputation chez les Romains. Le terme se dit en effet sinister (par opposition à dextra - la droite). Il a essaimé dans de nombreuses langues, donnant par exemple le mot "sinistre" en Français. Tout ça à cause des augures, collège religieux qui interprétait le vol des oiseaux pour y lire les présages envoyés par les Dieux. Pour résumer, avant une décision importante, les augures observaient le ciel : si les oiseaux venaient de droite, les Dieux étaient favorables ; s'ils venaient de la gauche, le présage était défavorable. On voit bien que le côté gauche était réputé mauvais, néfaste.



"Les augures" (Bernhard Rode.)

                                        Une autre hypothèse veut que la gauche soit connotée de façon négative, en raison du lien que les Anciens établissaient avec l'ombre ou l'obscurité. Regardez une carte romaine : les quatre points cardinaux sont disposés comme nous les connaissons encore aujourd'hui, de sorte qu'à la droite correspond l'Est et à la gauche, l'Ouest. Si vous regardez vers le Nord, le soleil se lève donc à main droite, et disparaît à main gauche : de la droite vient la lumière et la chaleur, qui disparaît sur la gauche en engendrant les ténèbres et le froid. Les tenants de cette théorie avancent en outre que le terme Latin scaevus (gauche, ou maladroit...), adjectif antérieur apparemment de la même origine étymologique, proviendrait d'une racine proto-indo-européenne signifiant "ombre".

                                        Ce préjugé envers la gauche se manifestait dans une multitude de petits détails, qui tenaient le plus souvent de la superstition. Par exemple, on considérait qu'entrer dans une maison du pied gauche constituait un mauvais présage, voire une faute grave. Dans certaines demeures, un esclave était d'ailleurs chargé de vérifier que les invités posaient bien le pied droit en premier ! Dans le même ordre d'idée, les Temples romains possèdent systématiquement un nombre pair de marches, afin que l'on pose le pied droit à la fois sur la première et sur la dernière marche. On remarquera aussi que, au théâtre, les "méchants" et les porteurs de mauvaises nouvelles entraient par le côté gauche de la scène.

                                        Et les gauchers, dans tout ça ? Ils furent en quelque sorte les victimes collatérales de l'aversion des Romains pour tout ce qui se rapportait à leur côté de prédilection. Par extension, on les vit d'abord comme défavorisés par les Dieux et donc porte-malheur, puis ils passèrent pour malhabiles et enfin, on se méfia d'eux car ils étaient réputés retors et déloyaux. A la naissance d'un enfant, quand celui-ci semblait privilégier sa main gauche au détriment de la droite, on lui bandait le bras gauche le long du corps pour l'empêcher de l'utiliser, et l'inciter à se servir du droit.

                                        Apparemment, ça ne marchait pas à tous les coups : une étude réalisée sur des bijoux antiques a montré qu'environ 8% des artisans romains étaient gauchers. Peut-être leur propension à utiliser leur main gauche n'avait-elle pas été décelée, ou bien s'agissait-il de pérégrins ou d'étrangers. On peut aussi supposer que l'Empereur Tibère était gaucher, d'après un passage de Suétone :
"Tibère était fort, robuste et d'une taille au-dessus de l'ordinaire. Large des épaules et de la poitrine, il avait, de la tête aux pieds, tous les membres bien proportionnés. Sa main gauche était plus agile et plus forte que la droite. Les articulations en étaient si solides qu'il perçait du doigt une pomme récemment cueillie, et que d'une chiquenaude il blessait à la tête un enfant et même un adulte." (Suétone, "Vie de Tibère", 68.)
Commode représenté sous les traits d'Hercule. (©S. Bonvallet.)

                                          Étant donné la mauvaise réputation des gens utilisant leur main gauche, un gaucher ne se serait sûrement pas vanté de l'être, et on ignore donc si d'autres Empereurs sont concernés. Avec un peuple aussi superstitieux que les Romains, mieux valait éviter de passer pour un porte-poisse, ou de laisser penser que vous n'étiez pas dans les petits papiers des Dieux... Exception notable, ce cher Empereur Commode proclamait haut et fort cette particularité, qui lui permettait de mettre en exergue ses exploits de gladiateur :
"Il combattit comme gladiateur. Il se livrait aux exercices de cette profession et se servait de l'armure de ceux qu'on appelle secutores, le bouclier au bras droit et l'épée de bois à la main gauche ; car il était fier d'être gaucher." (Dion Cassius, "Histoire Romaine", LXXII - 19.)
 
                                         Les gladiateurs gauchers, justement, étaient une espèce rare. Déjà, parce qu'il y a statistiquement moins de gauchers que de droitiers, mais aussi en raison du traitement infligés aux bébés, dont je viens de parler. A priori, l'entraînement était identique et tous les combattants étaient formés pour tenir l'arme à main droite, et le bouclier à main gauche. Un reconstituteur gaucher m'a d'ailleurs affirmé que ça ne faisait aucune différence, et que cette configuration ne l'avait jamais gêné : armé comme un droitier, il combattait comme un droitier, sans se poser de question. Toutefois, les gladiateurs gauchers avaient un certain avantage sur leurs adversaires, peu habitués à parer des attaques venant de la gauche et donc déstabilisés et désorientés.
"Certains combattent mieux contre des gladiateurs armés de toutes pièces, d'autres contre des gladiateurs portant l'armure thrace : quelques-uns désirent un adversaire gaucher, autant que d'autres le redoutent." (Sénèque le Rhéteur, "Controverses", III - 10.)
Certaines épitaphes mentionnent d'ailleurs la "gaucherie" comme une qualité, et la présence d'un gladiateur gaucher lors d'un munus était même un argument marketing ! Ne parlons pas de deux gauchers luttant l'un contre l'autre - il existe même un terme spécifique, un tel combat étant désigné sous le terme de pugna scaevata.


Graffito pompéien montrant un combat entre Severus et le gaucher Albanus.

                                        L'entraînement des gladiateurs étant calqué sur celui des légionnaires, on peut légitimement s'interroger sur le sort réservé aux gauchers dans l'armée romaine. C'est assez simple : dans l'armée romaine, un bon gaucher est un gaucher contrarié ! Au cours de l'entraînement, on attachait le bras gauche de ces recrues dans leur dos, jusqu'à ce qu'elles soient capables de se battre de la main droite. En sus de la superstition, il y a sans doute une explication pragmatique : l'armée romaine des origines adoptait au combat une formation similaire à la phalange hoplitique, c'est-à-dire des rangs serrés de soldats avançant face à l'ennemi. Dans ces conditions, un gaucher risquerait de blesser ses petits camarades.

                                        Les soldats romains tenaient systématiquement l'épée de la main droite, et le bouclier de la main gauche. Pourtant, on remarque par exemple sur les reliefs de la colonne Trajane que l'épée est portée sur la hanche droite... C'est assez surprenant, dans la mesure où on peut penser qu'un droitier aurait naturellement tendance à porter le fourreau sur la hanche gauche, de manière à dégainer plus facilement. Selon une étude britannique, cette curiosité viserait là encore à éviter de blesser les copains, et plus précisément celui qui se tient immédiatement à votre gauche. Si, en tirant votre arme, vous frappez accidentellement le type à votre gauche, vous risquez de lui entailler le bras ou le flanc; si vous touchez celui qui est à droite, vous heurterez son bouclier.  



Détail de la colonne Trajane.

                                        L'étude des sources iconographiques montre toutefois qu'à partir du Ier siècle, les centurions portent leur épée sur la hanche gauche. Puis, en 190, Septime Sévère réforme l'armée, allégeant notamment certains aspects disciplinaires. Il autorise entre autres les légionnaires et les auxiliaires à porter le fourreau à gauche - pratique devenue la norme au début du IIIème siècle. Ce qui ne change strictement rien pour nos amis gauchers qui, dégainant à gauche ou à droite, doivent toujours combattre en tenant leur épée de la main droite ! 


Diptyque de Stilicon - avec fourreau à gauche. (©Marsyas via wikipedia.)

                                        Je ne peux pas conclure cet article sans revenir sur Caius Mucius, dont j'ai déjà parlé ici. Pour résumer brièvement l'histoire, ce jeune soldat avait pénétré dans le camp des Étrusques, qui assiégeaient Rome, pour assassiner leur roi. Hélas, plus courageux que futé, il se trompa de bonhomme et poignarda un malheureux secrétaire. Capturé, le jeune homme refusa de parler et de trahir Rome et, pour montrer sa bravoure et son mépris de la mort, il plongea sa main droite dans un brasier, la laissant se consumer sans broncher. Impressionnés par une telle force de caractère (ou effrayés par un tel cinglé), les Étrusques le laissèrent repartir, et c'est en héros (mais manchot) que Caius fut accueilli par les Romains. On lui donna le surnom de Scaevola - "le gaucher", titre cette fois élogieux puisque que le brave garçon n'était pas gaucher de naissance... Encore qu'on ne puisse pas écarter la possibilité que ce surnom soit aussi très ironique, puisque scaevus peut aussi se traduire par "stupide" - manière de dire que le type qui confond le Roi avec un simple secrétaire n'a vraisemblablement pas inventé l'eau tiède. N'empêche que Scaevola était parvenu à s'infiltrer dans le camp ennemi et à pénétrer jusque dans la tente royale, preuve qu'il n'avait pas... deux mains gauches.


dimanche 9 août 2015

Au feu, les pompiers : les Vigiles à Rome.

 "Qu'est-ce qu'on a fait des tuyaux ? 
Des lances et de la grande échelle 
Qu'est-ce qu'on a fait des tuyaux?
Pas de panique il nous les faut." (Sacha Distel, "L'Incendie A Rio.")

 
                                        Il n'est pas toujours facile de vivre dans la Rome de l'Antiquité. Capitale de l'Empire, la ville est loin d'être sûre : la criminalité y atteint des sommets, mais ce n'est pas le seul danger qui guette les Romains. En effet, et bien qu'Auguste se targue d'avoir "laissé une ville de marbre", de nombreux bâtiments sont encore de simples constructions de bois, érigées les unes contre les autres sans aucun plan d'urbanisme, dans des entrelacs de ruelles étroites et tortueuses. En conséquence, les incendies y sont fréquents et dévastateurs, à l'image de celui qui ravagea Rome sous le règne de Néron, détruisant 1/3 de la cité.

"L'Incendie de Rome" (tableau d'Hubert Robert, Musée des Beaux-Arts du Havre.)


                                        Pour combattre ce fléau, les Romains peuvent heureusement compter sur des brigades spécialement formées à cette intention : les Vigiles, dont le nom vient du verbe "vigilare" qui signifie surveiller. La forme et l'organisation de ces brigades sont finalement assez proches de celle de nos actuels sapeurs-pompiers, à ceci près que dans l'Antiquité, les vigiles servent aussi de police nocturne : ils éteignent les incendies, mais font aussi régner l'ordre dans les rues de la ville la nuit et interpellent les assassins, les voleurs, les agresseurs, etc.


Création des Vigiles.


                                        Sous la République, la lutte contre les incendies n'est pas vraiment organisée. Les particuliers se débrouillent comme ils le peuvent, même si en 70 avant J.C., Crassus met sur pieds un premier groupe chargé d'éteindre les feux. Mais Crassus n'ayant rien d'un philanthrope, il en profite pour racheter à bas prix les édifices sinistrés. Pour résumer, les malheureuses victimes se trouvent devant un dilemme : regarder leur bâtiment partir en fumée et tout perdre dans l'incendie, ou le céder pour une bouchée de pain à Crassus, condition sine qua non pour que celui-ci fasse intervenir ses hommes. On ne devient pas l'homme le plus riche de Rome par hasard...
"Comme il voyait que les fléaux les plus ordinaires de Rome étaient les incendies et les chutes des maisons, à cause de leur élévation et de leur masse, il acheta jusqu'à cinq cents esclaves maçons et architectes ; et lorsque le feu avait pris à quelque édifice, il se présentait pour acquérir non seulement la maison qui brûlait, mais encore les maisons voisines, que les maîtres, par la crainte et l'incertitude de l'événement, lui abandonnaient à vil prix. Par ce moyen, il se trouva possesseur de la plus grande partie de Rome. " (Plutarque, "Vie de Crassus", II.)

Marcus Licinius Crassus.

                                        Plus généralement, l'extinction des incendies incombe aux tresviri capitales, aussi appelés tresviri nocturni : créé entre 290 et 287 avant J.C., ce collège est constitué de trois membres (comme le nom l'indique... César portera brièvement leur nombre à quatre.) probablement nommés par le préteur urbain, puis élus par le peuple. Ils secondent les magistrats dans les fonctions judiciaires et sont chargés de la lutte contre les incendies, sans qu'on sache précisément de quelle façon ils s'organisent. Mal, apparemment, puisque l'Empereur Auguste lance une vaste réforme en l'an 6 : le princeps prélève un impôt de 4% sur la vente des esclaves et fonde la Militia vigilum en s'inspirant d'une troupe similaire dédiée à la lutte contre les incendies à Alexandrie. Forte de 600 esclaves à l'origine et placée sous l'autorité des édiles curules, cette force d'intervention comptera 7000 membres, pour la plupart des affranchis, à la fin du règne d'Auguste. Et cela uniquement pour la ville de Rome - bien que des détachements soient parfois envoyés dans les villes portuaires d'Ostie ou de Portus.
"Chez les Anciens, trois hommes étaient chargés de lutter contre le feu et, comme ils effectuaient des surveillances de nuit, ils étaient appelés les Nocturni. Les édiles et les tribuns de la plèbe s'y joignaient parfois ; et il y avait aussi, de surcroît, un détachement d'esclaves publics de faction près des portes et des murs, qui pouvait être appelé en cas de nécessité. Il existait aussi certains corps d'esclaves privés qui éteignaient les incendies, soit contre paiement, soit gratuitement. En définitive, le Divin Auguste préféra que ce devoir s'accomplisse sous sa supervision." (Paul, "Digeste", I - 15.)


Caserne des Vigiles à Ostie.


Organisation des Vigiles.


                                        Ces nouveaux "pompiers" sont enregistrés militairement et majoritairement recrutés parmi les affranchis. Mais à l'origine, l'enrôlement pose problème : la Lex Visellia, votée en 24, accorde la pleine citoyenneté et une allocation aux Vigiles après six années de service (trois à partir de Septime Sévère), incitant ces affranchis - appelés liberti miles - à rejoindre la brigade, ainsi que les pérégrins. Les citoyens romains auront le droit de faire de même à partir du IIème siècle. L'engagement dure 16 ans - soit une durée égale à celle des gardes prétoriens.

                                        L'organisation des vigiles emprunte à celle de l'armée. Ils ont pour nom officiel la Militia Vigilum Regime, puis plus tard les Cohortes Vigilum. Auguste instaure pour la ville de Rome sept cohortes (nombre porté à 14 en 205), composées d'environ 1000 à 1200 hommes chacune. Chaque cohorte, commandée par un tribun, est divisée en sept centuries d'une centaine d'hommes, dirigées par un centurion assistés de sous-officiers, les adiutores centurionis. L'ensemble de cette troupe est dirigée par le praefectus vigilum (voir plus bas) auquel Trajan adjoindra un subpraefectus vigilum en raison de l'accroissement du rôle des vigiles dans la sphère judiciaire.  Les vigiles formeront une unité indépendante jusqu'au milieu du IIIème siècle, date à laquelle ils passeront sous l'autorité du préfet du prétoire.

Plan de Rome avec les 14 quartiers et les casernes. (©Cassius Ahenobarbus via wikipedia - ici.)

                                        Les vigiles résident dans des casernes (statio) et des postes de garde (excubitorium). Auguste ayant divisé la ville en 14 quartiers distincts, chaque cohorte est affectée à deux zones précises : la caserne se trouve dans l'une d'elles, le poste de garde accueille un détachement  dans l'autre.
"Auguste croyait que personne mieux que lui ne pouvait assurer la sécurité de la République, et que personne n'était aussi apte à cette tâche que l'Empereur. Il posta donc 7 cohortes aux endroits appropriés, afin que chaque cohorte puisse protéger deux quartiers de la ville ; elles étaient commandées par les tribuns, et au-dessus d'eux un officier supérieur désigné sous le nom de préfet des vigiles." (Paul, "Digeste", I - 15.)

                                        Les casernes ne sont au départ que des bâtiments privés, et il faut attendre le IIème siècle pour que des édifices spécifiquement prévus pour les vigiles soient construits. Quatre de ces casernes ont été localisées avec précision : la Ière cohorte logeait à l'est de la Via Lata sur le champ de Mars, la IIIème cohorte sur le Viminal, la IVème cohorte près de Thermes de Caracalla et la  Vème cohorte près de l'actuelle Santa Maria in Domnica.

Graffiti du poste de garde de la VIIème cohorte. (©Wolfgang Rieger via wikipedia.)


Le préfet des vigiles.


                                        A la tête des vigiles se trouve donc le Praefectus Vigilum, fonctionnaire impérial de rang équestre, qui est chargé de maintenir l'ordre public durant la nuit et de prévenir et éteindre les incendies. Il fait à la fois fonction de chef des pompiers et de chef de la police de nuit. Auguste ayant introduit le cognitio extra ordinem (procédure permettant à des représentants de l’État de juger certaines affaires), le préfet des vigiles s'occupe aussi de  juridiction civile et criminelle : au départ compétent pour juger les voleurs et criminels de droit commun appréhendés la nuit, il en vient à juger les infractions mineures, diurnes aussi bien que nocturnes. Seuls les crimes les plus graves, ou impliquant de hautes personnalités, sont renvoyés devant le préfet de la ville.
"Le préfet des Vigiles se saisit des incendiaires, cambrioleurs, voleurs, crocheteurs, complices, à moins que le coupable ne soit si brutal et connu qu'il soit renvoyé devant le préfet de la ville."  (Paul, "Digeste", I-15.)

                                        Le poste n'est pas particulièrement prestigieux : après tout, les vigiles sont des affranchis, qui n'ont aucune formation militaire... Tout juste la charge de préfet des Vigiles représente-t-elle pour les chevaliers un tremplin, ouvrant la voie vers de plus hautes fonctions. Encore les exemples de hautes personnalités passées par la fonction sont-ils rares : on peut citer Macron (sur lequel s'appuya Tibère en 31 pour renverser son préfet du prétoire Séjan... auquel Macron succéda d'ailleurs.) et un certain Placidianus, nommé à la tête d'une expédition militaire envoyée en Gaule en 269 par Claude II Le Gothique.

Bas-relief au frontispice de la caserne de la VIIème cohorte.

Action des Vigiles.


                                        Cette organisation quasi-militaire est une innovation pour l'époque : il s'agit du premier exemple d'installation en ville de casernes et de postes de garde, occupés par des hommes et des officiers spécifiquement affectés à la prévention et l'extinction des incendies ainsi qu'à la lutte contre le crime dans des zones géographiquement délimitées. L'ensemble du périmètre couvert correspond à l'ensemble de la ville de Rome - soit selon les estimations plus de 147.000 bâtiments, généralement en bois et regroupés en insulae, où vivent plus d'un million de Romains.

Vigile romain. (via http://stizzopedeia.blogspot.com/)

                                        Au sein de chaque cohorte, on trouve des hommes spécialisés dans des tâches précises. Il y a ainsi les Vigiles acquarii (qui organisent l'approvisionnement en eau et travaillent en étroite collaboration avec les responsables des aqueducs), les siphonarii (chargés de l'entretien et de l'utilisation des pompes), les emitularii (ils ont une mission de sauvetage, et disposent par exemple des matelas au sol pour permettre aux habitants prisonniers des immeubles en flammes de sauter), les balneari (ils surveillent les bains publics, qui restent ouverts la nuit à partir du règne de Dioclétien ou Caracalla), les horreari (qui assurent la surveillance des entrepôts), les carcerarii (des geôliers), les quaestionarii (en charge de l'interrogatoire de prisonniers), les sebaciarii (ils portent les torches et accompagnent les rondes de nuit ou escortent des personnages importants), etc. Les cohortes comptent même dans leurs rangs leurs propres médecins (quatre par cohorte, qui viennent aussi en aide aux victimes) et un victimarius, chargé d'entretenir le culte de l'Empereur et des dieux protecteurs de la caserne, en particulier Vulcain et Vesta.

                                        Les vigiles n'interviennent pas seulement lorsqu'un incendie s'est déclaré, mais ils effectuent aussi, de jour comme de nuit, des tournées de surveillance auxquelles le préfet lui-même prend part. Lors de ces rondes, on ne transporte que le matériel de première nécessité, soit des haches et des seaux permettant de parer au plus pressé en attendant l'intervention des renforts venus de la caserne la plus proche, voire de plusieurs d'entre elles en cas de sinistre d'envergure.
     

  Lutte contre les incendies : le matériel.


                                        La lutte contre les incendies reste le premier devoir des vigiles, d'autant que les départs de feux sont fréquents dans une ville où le bois est le principal matériau de construction des habitations populaires. 

                                        Pour se faire, les vigiles disposent d'outils particuliers, comme des pompes (siphones) partiellement immergées et servant à remplir des "tuyaux" (en fait des troncs d'arbre évidés, donc rigides et peu maniables). Ce n'est pas à proprement parler une invention romaine, mais une amélioration d'un dispositif mis au point par les Grecs au IIIème siècle avant J.C., appelé Antlia Ctesibiana et qui, ô ironie, servait à l'origine à... projeter un liquide inflammable sur l'ennemi au cours de la bataille !
"On appelle siphon un instrument qui verse l’eau en soufflant ; les Orientaux s'en servent. Dès qu'ils apprennent qu'une maison est en feu, ils courent avec leurs siphons pleins d'eau et éteignent l'incendie; en projetant l'eau vers les parties supérieures, ils nettoient aussi les voûtes." (Isidore de Séville, "Les Étymologies", XX - 6 - 9.)

Siphona (via http://educationaltour.fasnyfiremuseum.com.)


Les siphones sont constitués de deux cylindres à quatre soupapes actionnés par des pistons, convergeant vers un vase intermédiaire. Ils assurent l'approvisionnement en eau, mais permettent aussi de générer un jet en exerçant une poussée ascendante par pression. D'où l'existence de Vigiles siphonarii, formés à doser cette pression et à diriger le jet, qui peut porter jusqu'à 20 mètres.

Antlia Ctesibiana (Musée archéologique de Madrid via http://100falcons.wordpress.com/)

                                        Mais le meilleur moyen de circonscrire un feu et surtout d'empêcher que le sinistre ne se propage aux édifices voisins, c'est encore de détruire ces derniers, de manière à créer une zone vide autour de l'incendie. On commence donc par anéantir les bâtiments attenants à l'aide d'une baliste, avant d'éteindre l'incendie à proprement parler. Les vigiles utilisent aussi des échelles de cordes ou de bois (ou de simples cordes pour monter ou descendre dans les bâtiments grâce à des crampons), des sortes de couvertures trempées dans de l'eau et du vinaigre (les centones) que l'on jette sur les flammes afin de les étouffer ou dont on enveloppe les malheureux atteints par le feu, et aussi des haches, des scies, des pioches, etc., qui servent à enfoncer les portes ou ménager des ouvertures.
"Les cors émirent aussitôt des sons lugubres. Un surtout, l'esclave de cet entrepreneur de convois, qui semblait le plus honnête homme de la bande, fit tant de bruit qu'il ameuta tout le voisinage. C'est pourquoi les gardes, qui veillaient sur les environs, croyant que la maison brûlait, enfoncèrent incontinent les portes, et, avec de l'eau et des haches, envahirent la maison en désordre." (Pétrone, "Le Satiricon", LXXVIII.)

                                        Enfin, on se sert de seaux (hamae) par exemple en alfa enduite de pois (Vasa spartea - l'alfa étant une graminée aussi connu comme la sparte.) : une chaîne de plusieurs personnes se les passe de main en main pour jeter de l'eau sur les flammes. On pourrait supposer que tout le voisinage menacé par le feu prend alors sa place dans le relais : ce n’est pas forcément le cas ! Claude distribue des espèces sonnantes et trébuchantes pour motiver les volontaires (Suétone, "Vie de Claude", XVII.), et Pline Le Jeune raconte à l'Empereur Trajan :
"Pendant que je visitais une autre partie de la province, à Nicomédie un immense incendie a détruit beaucoup de maisons privées et deux édifices publics, l'Asile des vieillards et le temple d'Isis, bien qu'ils fussent séparés par une rue. Or il s'est étendu d'abord sous la violence du vent, ensuite grâce à l'inertie des habitants qui, cela est certain, sont restés spectateurs inactifs et passifs d'une si grande catastrophe." (Pline Le Jeune, "Lettres", X - 33.)
Pour l'anecdote, les seaux en question donneront aux vigiles le surnom de sparteoli, appellation péjorative adoptée par le peuple - les vigiles passant le plus souvent pour une unité para-militaire de répression, appuyant l'action des cohortes urbaines.

Bas-relief montrant des Vigiles. (via http://hombresymujeresconvalor.blogspot.com)


                                        L'eau et le matériel sont transportés sur des chariots, tirés par des chevaux. L'eau, justement, ne manque pas à Rome : des aqueducs construits principalement sous les règnes d'Auguste et de Claude en acheminent d'énormes quantités à tous les endroits de la ville (excepté sur la rive droite du Tibre, qui ne sera alimentée que sous le règne de Trajan), et si cette eau n'est pas disponible dans les étages des insulae, de nombreuses fontaines sont disséminées un peu partout : au nombre de 591 au Ier siècle, elles sont 1 352 au IVe siècle ! Les vigiles y puisent donc directement, ainsi que dans les réservoirs ou les thermes publics, ou les bains, viviers, ou autres installations des particuliers. Mais l'absence d'eau courante dans les étages complique le travail de nos pompiers antiques, puisque les incendies s'y déclarant ne peuvent être maîtrisés à l'aide de simples seaux d'eau, et que les siphones restent difficiles et longs à manœuvrer... Ainsi, malgré la diligence des vigiles, de nombreux incendies ravagent Rome au cours des siècles.
"Mais nous, nous habitons une ville qui n'est en grande partie étayée que sur de minces poutres. C'est de cette façon-là que le gérant pare aux écroulements; et, quand il a bouché la fissure d'une vieille crevasse, il invite les gens à dormir en toute sécurité - sous la menace du désastre! Je veux vivre dans un endroit où il n'y ait pas d'incendie, où les nuits soient sans alarme. Déjà Ucalégon réclame de l'eau, déjà il déménage sa camelote, déjà le troisième étage est en feu, et toi, tu n'en sais rien. Depuis le rez-de-chaussée, c'est la panique: mais celui qui rôtira le dernier, c'est le locataire qui n'est protégé de la pluie que par la tuile où des colombes langoureuses viennent pondre leurs œufs."  (Juvénal, "Satires", III - 192-204.)

Incendie dans une insula. (via http://grupobonadea.blogspot.com)

 Prévention des incendies.


                                        Selon le vieil adage qui dit que "mieux vaut prévenir que guérir", la prévention est justement l'autre action principale des Vigiles. A ce titre, il doivent s'assurer que chaque foyer possède le matériel nécessaire en cas d'incendie. Le Digeste de Justinien décrète ainsi que les Vigiles doivent "rappeler à chacun qu'il lui faut disposer d'un approvisionnement d'eau disponible dans les étages."
"Et puisque, pour la plupart, les incendies sont causés par la négligences des habitants, il [le préfet des Vigiles] doit faire fouetter ceux qui ont été imprudents au sujet des feux, ou bien leur épargner le fouet et leur donner un sévère avertissement." (Paul, "Digeste", I - 15.)

                                        Ces précisions, apportées sous le règne de Justinien, montrent bien que les incendies se déclaraient fréquemment à Rome, en dépit de toutes les tentatives pour y remédier. Je parlais en introduction du plus grave (et surtout le plus célèbre !) incendie que Rome ait connu : celui qui dévasta la ville sous le règne de Néron, en 64. Tacite raconte dans ses Annales les dispositions prises par l'Empereur à la suite du sinistre :
"L'eau était détournée abusivement par certains particuliers pour leur usage: pour qu'elle coulât plus abondante et qu'elle fût en plus d'endroits à la disposition du public, il établit des surveillants; des secours tout prêts contre l'incendie devaient être mis à la disposition de chacun dans un endroit d'accès facile; enfin les habitations ne devaient pas avoir de murs mitoyens, chaque maison ayant son enceinte particulière. Ces mesures, bien accueillies, parce qu'elles étaient utiles, contribuèrent aussi à l'embellissement de la nouvelle ville." (Tacite, "Annales", XV - 43 - 4.6.)
En dépit de ces améliorations, Rome brûla à nouveau quatre ans plus tard... puis encore en 80, 191 et 283 - pour ne citer que les exemples les plus spectaculaires. Les malheureux vigiles faisaient sans doute de leur mieux, avec les moyens dont ils disposaient, pour lutter contre le fléau que représentaient les incendies à Rome.


Pompiers romains ! (© http://blog.imagesdoc.com)

dimanche 21 juin 2015

Graffitis pompéiens : du travail pour les Scriptores !

                                        L'éruption du Vésuve en 79 fut une tragédie : alors que l'on croyait le volcan éteint en dépit d'une série de secousses et de séismes dans les années précédant la catastrophe, la pression des gaz accumulés finit par provoquer une explosion, projetant à 32 km de haut une colonne de fumée, cendres, gaz, poussière et pierre ponce. Une fois la poussée épuisée, la colonne retomba à terre et, orientée par le vent, ensevelit sous ses nuées incandescentes les villes de Pompéi, Herculanum et Stabies, étouffant les habitants sous des gaz toxiques et détruisant monuments, habitations, magasins... 

                                        Paradoxalement, la colère du Vésuve fut aussi une chance pour les archéologues, en particulier à Pompéi. C'est en effet grâce à elle qu'ont été conservés intacts de nombreux éléments de la ville : les fresques, recouvertes de poussière volcanique, ont ainsi été protégées des outrages du temps, de même que des objets du quotidien (y compris les plus périssables, comme le pain) ou les habitants eux-mêmes, figés pour l'éternité dans la posture dans laquelle la mort les a trouvés... Le Vésuve a donc anéanti Pompéi et, dans le même temps, l'a rendue éternelle. 
Éruption du Vésuve. (Source : Bibleonline.)

                                        Ces vestiges, remarquablement conservés, sont une source d'information précieuse pour les historiens. Et parmi eux, les graffitis occupent une place de choix : en recouvrant les murs de Pompéi, les cendres ont protégé près de 3000 inscriptions murales. Il en existe de toutes sortes : déclarations amoureuses, slogans publicitaires, invectives contre le voisin, plaisanteries ou allusions grivoises, et bien sûr propagande électorale.

                                        Si certains de ces graffitis étaient l’œuvre de particuliers, la majeure partie était réalisée par des professionnels, les scriptores, qui signaient leur travail. S'ils pouvaient se charger des dédicaces amoureuses, des publicités ou des insultes, ils étaient surtout actifs durant les périodes électorales. Les inscriptions étaient en général simples et directes : elles exhortaient les électeurs à voter pour tel candidat au duumvirat ou à l'édilité et vantaient ses mérites ou, au contraire, fustigeaient son adversaire. Le premier, homme intègre et généreux, était paré de toutes les vertus tandis que le second, corrompu et malhonnête, frayait avec les escrocs et les voleurs...

Inscription électorale en faveur de M. Casellium. (©Patricia Daussin Jacob.)


                                        Les scriptores peignaient aussi les edicta munerum edendorum, qui annonçaient les jeux. On y indiquait le nom de l'organisateur (editor - l'Empereur ou un magistrat par exemple), le motif du spectacle (fête religieuse, inauguration d'un bâtiment public, etc.), le lieu et la date, le programme et le nombre de gladiateurs prévu, ou toute autre attraction digne d'intérêt. S'ajoutaient parfois des formules de salutation (salutem ou vale) ou des acclamations destinées aux gladiateurs et permettant de mettre en exergue les noms des vedettes. Si la majorité des annonces concernaient des jeux se tenant à Pompéi, d'autres présentaient des spectacles prévus à Pouzzoles, Cumes, Nola... Les amateurs de combats ne rechignaient donc pas à se déplacer pour assister à une manifestation. De même, la mention "Pompeis" (à Pompéi) figurant sur les annonces suggère que le même texte était peint sur les murs des villes voisines...

"Ici on donnera une chasse le 5 des calendes de Septembre : Felix combattra contre des ours." (©Fer.filol via wikipedia.)


                                        Écrites en noir ou rouge, les inscriptions se faisaient en capitalis quadrata (majuscules similaires aux lettres figurant sur les dédicaces de monuments par exemple) ou, le plus souvent, en capitalis rustica  - une forme de lettre plus proche de la cursive, plus légère et plus fine mais avec des empattements plus épais sur la ligne de base, ce qui la rendait plus facile à exécuter au pinceau.

"Une chasse et 20 paires de gladiateurs appartenant à Marcus Tullius combattront à Pompéi la veille des nones de Novembre et le 7ème jour des ides de Novembre."

                                        Ces graffitis étaient réalisés à la demande des corporations, des commerçants ou même des particuliers, et le travail ne manquait donc pas. Il existait même des ateliers spécialisés, les officina scriptoria. 

                                        Le scriptor, chargé de calligraphier au mur la phrase commandée, était généralement secondé par des collaborateurs (les sodalis) : 
  • le scalarius portait l'échelle permettant au scriptor d'atteindre le haut du mur ;
  • le dealbator blanchissait au préalable la portion de mur avec de la chaux (effaçant aussi les précédentes inscriptions) ;
  • le lanternarius éclairait l'endroit choisi avec une lanterne.


                                        Car les scriptores travaillaient le plus souvent de nuit... Et ils n'étaient pas toujours bien accueillis! Le risque était grand de recevoir sur la tête un tas d'immondices ou même le contenu d'un pot de chambre, furieusement déversé par le propriétaire de la maison ou boutique ainsi "taguée"! Bref, un boulot pas toujours très agréable et probablement frustrant puisque les graffiti étaient régulièrement recouverts de chaux, pour que l'un de vos collègues puisse à son tour remplir son office. Un scriptor de Pompéi, Aemilius Celer, rajoute d'ailleurs à l'inscription qui lui a été commandée une seconde phrase, à l'intention d'un rival : "Va donc, gros jaloux, si tu sabotes mon travail, que la peste t’emporte !”.

Un autre exemple de graffiti... (©Charles F. Cooper - "The Last Days Of Pompei.".)


                                        Se doutait-il que, vingt siècles plus tard, son graffiti serait encore lisible ? Certainement pas. Et surtout pas au moment où il comprit qu'il allait rendre l'âme, sous les cendres incandescentes et les fumées toxiques du Vésuve déferlant sur Pompéi... Une célébrité dont il se serait probablement bien passé !

dimanche 22 mars 2015

Le joli mois de Mercedonius.


                                        J'aime énormément l'Antiquité romaine et il m'arrive, comme tous les passionnés-un-peu-frappés, de m'y projeter et d'essayer de m'imaginer quelle aurait pu être ma vie si j'étais née sous la République ou sous l'Empire. Mais dans mes rares moments de lucidité, je remercie le sort de vivre à notre époque, qui présente des avantages aussi futiles que l'électricité, les antibiotiques, la voiture, le chocolat, la série TV "Justified"... et le calendrier. Parce que lorsque j'essaye d'appréhender toutes les subtilités du calendrier romain, je me dis souvent que je ferais mieux d'essayer d'enfiler des moufles à mon poisson rouge : ce serait plus facile. Alors bien sûr, Jules César a remis un peu d'ordre dans toute cette pagaille en 45 avant J.C., en instituant le (bien nommé) calendrier julien. C'est une des raisons pour lesquelles j'aurais sans nul doute été Césarienne sous la République : cette réforme a certainement épargné bien des crises de nerfs à la plupart des Romains, probablement aussi perdus que moi devant la complexité du calendrier pompilien, alors en vigueur. Et tout ça, en grande partie à cause d'un mois intercalaire...

                                        Selon Macrobe, il est difficile de dire qui est à l'origine de l'instauration de ce mois supplémentaire. Il rapporte ainsi différentes opinions, qui en attribuent respectivement la paternité à Romulus, Numa Pompilius, Servius Tullius, ou tel obscur consul ou decemvir. L'hypothèse généralement admise fait toutefois remonter l'apparition du mois intercalaire au règne de Numa (VIIème siècle avant J.C.).


Denier de Pompée figurant Numa. (©Ann Raia via Vroma.)


                                        A l'origine, le calendrier instauré par Numa Pompilius au VIIème siècle avant J.C. comportait 355 jours répartis sur 12 mois. Ce calendrier lunaire présentait donc un écart d'environ 11 jours avec l'année solaire, engendrant un décalage entre la date légale et le cours des saisons. Pour rétablir le synchronisme et faire coïncider les deux calendriers, Numa décida d'intercaler un mois supplémentaire - mensis intercalis - de 22 ou 23 jours, entre Février et Mars, tous les deux ans. Sauf que tous les 22 ans, on sautait ce fameux mois supplémentaire. Concrètement, le mois de Février (qui comptait normalement 27 jours) était amputé de 5 jours, et le mois intercalaire débutait après le 23 Février. Ce n'est déjà pas simple, mais ça va encore se compliquer...
"Numa reconnut que l’inégalité était de onze jours ; que les révolutions de la lune se faisaient en trois cent cinquante-quatre jours, et celles du soleil en trois cent soixante-cinq : il doubla donc ces onze jours, et il en fit un mois de vingt-deux jours, qu’il intercalait, tous les deux ans, après celui de février. Ce mois intercalaire est appelé par les Romains Mercedinus. Au reste, le remède qu’il apporta à cette inégalité devait lui-même exiger dans la suite des remèdes plus grands encore." (Plutarque, "Vie de Numa", XXIII.)

Reproduction d'une fresque montrant le calendrier avant la réforme julienne. (©Verdy P. via wikipedia.)



                                        La décision de l'introduction du mois intercalaire et de sa durée incombait au collège des Pontifes qui, logiquement, devait veiller à ce que le calendrier coïncide avec le temps réel, de sorte que les fêtes des moissons ne tombent pas en pleine période de semailles, et qu'on ne fête pas l'été en Octobre (Je caricature à peine). Oui, mais voilà : le vénérable collège sacerdotal s'arrangeait volontiers avec les différents calendriers, supprimant ou rajoutant des jours, voire oubliant purement et simplement d'"intercaler" à sa guise.
"Les Romains, dans les premiers temps de leur monarchie, n'avaient pas même des périodes fixes et réglées pour accorder leurs mois avec l'année; et il en résultait que leurs sacrifices et leurs fêtes, en reculant peu à peu, se trouvaient successivement dans des saisons entièrement opposées à celles de leur établissement. Bien plus, au temps de César, où l'année solaire était seule en usage, le commun des citoyens n'en connaissait pas la révolution; les prêtres, qui seuls avaient la connaissance des temps, ajoutaient tout à coup, sans qu'on s'y attendit, un mois intercalaire, qu'ils appelaient Mercedonius, que le roi Numa avait imaginé." (Plutarque, "Vie de César", LIX.)

Auguste en Grand Pontife.


                                        On pourrait croire les Pontifes étourdis ou facétieux, mais la réalité est moins réjouissante : ils répondaient en fait aux pressions ou aux offres de pots-de-vin de hommes politiques qui, en allongeant ou en raccourcissant la durée de l'année en cours, agissaient du même coup sur la durée de leur mandat ou de ceux de leurs adversaires.
"On vit des temps où, par superstition, l'intercalation fut totalement omise; mais ce fut aussi quelquefois par l'intervention des prêtres, qui, en faveur des publicains, voulant tantôt raccourcir, tantôt allonger l'année, lui faisaient subir une augmentation ou une diminution de jours; en sorte que le motif de l'exactitude fournissait le prétexte d'introduire la plus grande confusion."( Macrobe, "Des Saturnales", I-14.)

                                        Effectivement, la confusion la plus totale régnait et bien malin qui pouvait donner la date exacte... On notera au passage que seul Plutarque mentionne le nom de ce mois, qu'il appelle d'ailleurs de deux manières différentes : Mercedinus dans le premier extrait, Mercedonius dans le second. Dans les deux cas, la racine du mot renvoie au terme "merces", signifiant en Latin salaire, rente, prix. Plusieurs théories ont été émises pour expliquer cette étymologie : dédicace à la Déesse Mercadona qui présidait au paiement des marchandises, date de paiement des loyers... Mais aucune n'est tout à fait convaincante.

Jules César. (©Louvre.edu.)

                                        Toujours est-il que Jules César mit un terme à cette joyeuse pagaille, en supprimant définitivement le mois intercalaire lors de l'introduction du calendrier portant son nom. Mais pour l'anecdote, tout le monde ne fut pas enchanté par cette réforme et Cicéron y trouva même un prétexte pour fustiger le dictateur, qui prétendait même décider de la course du temps. Plutarque raconte en effet que, ayant entendu quelqu'un dire que la constellation de la Lyre se lèverait le lendemain, il rétorqua : "Oui, elle se lèvera par édit..." Mais il est vrai que Cicéron aurait tué pour faire un bon mot !

dimanche 30 novembre 2014

Calvitie : la chute - capillaire - de l'empire romain.


                                        Heureusement que j'ai des lecteurs fidèles, qui ne manquent pas de réagir à mes billets. Plusieurs de mes articles ont été consacrés à l'apparence physique des Romains : vêtements, maquillage, parfums, coiffure. C'est précisément ce qui a incité Christophe à me contacter. Il s'interroge sur un sujet bien particulier : la calvitie ! Pour être exacte, il me demande pour quelle raison je n'en ai pas parlé : et bien parce que je n'y ai pas pensé, tout simplement. Je m'en vais donc réparer cet oubli.

                                        Pas besoin d'être archéologue ou historien pour se douter que les Romains aussi perdaient parfois leurs cheveux. Les exemples ( y compris impériaux) abondent, comme nous allons le voir. La vrai question n'est donc pas de savoir si l'alopécie sévissait déjà dans l'Antiquité, mais plutôt si les Romains étaient aussi affectés par la disparition de leur crinière d'antan que les hommes d'aujourd'hui. Était-ce déjà un sujet de préoccupation? Le phénomène était-il répandu ? Quelle image avait-on des hommes dégarnis ?

Tête d'un vieillard romain. (Glyptothèque de Munich - ©Bibi Saint-Pol via wikipedia.)


                                        A mon grand désarroi, il n'existe pas à ma connaissance de livre, site internet ou publication spécifiquement dédié à cette problématique - ce n'est pas faute d'avoir cherché. Autant les études sur les coiffures masculines et féminines sont nombreuses, autant les chauves semblent être les grands oubliés de l'Histoire. Pourtant, certaines choses ne changent pas : si aujourd'hui, même les hommes les moins soucieux de leur apparence ont du mal à supporter la vision de leur front dégarni, cette obsession capillaire spécifiquement masculine, ce complexe existait déjà dans l'Antiquité, et donc à Rome.

Pline l'Ancien (portrait imaginé au XIXème s.)
Pour preuve, il existe de multiples recettes pour lutter contre la perte des cheveux. C'est comme toujours Pline l'Ancien et son "Histoire Naturelle" qui nous en fournissent le plus grand nombre. L'un des remèdes consiste à frotter le crâne avec de la soude, avant d'ingérer une infusion de pin, safran, poivre, vinaigre et silphium (plante aujourd'hui disparue), à prendre avec des... excréments de souris. De manière générale, Pline recommandait l'emploi d'emplâtres animaux : fiente de brebis pilée dans le miel et l’huile; fiente de rat (poétiquement appelée "Muscerda" par Varron) ou encore cendres de sabot de mulet dissoutes dans l’huile de myrte donnaient, selon lui, d'excellents résultats. Le sang des mouches mélangé à du miel ou du lait permettait aussi de remédier au problème, à condition d'avoir préalablement frotté le crâne avec une feuille de figuier. (Je vous laisse essayer.) Si la perte des cheveux résultait d'un maléfice, mieux valait utiliser carrément une tête de rat. La peau de hérisson brûlée dans la poix liquide, réputée pour faire repousser les poils, pouvait également être appliquée - mais il fallait d'abord décaper la surface du crâne avec de la moutarde ou du vinaigre. Si aucun de ces mélanges ne vous agrée, en voici d'autres, toujours suggérés par ce brave Pline :
"La cendre de l'hippocampe, mêlée à du nitre et à du saindoux, ou avec du vinaigre seulement, guérit l'alopécie. La poudre d'os de sèche sert à préparer la peau à l'application des médicaments nécessaires. On guérit encore l'alopécie par la cendre du rat de mer, avec de l'huile; par le hérisson marin calciné avec sa chair; par le fiel du scorpion marin; par la cendre de trois grenouilles qu'on calcine vives dans un pot, appliquée avec du miel, et mieux avec de la poix liquide." (Pline l'Ancien, "Histoire Naturelle", XXXII - 23.)

                                        En vertu de l'adage selon lequel "mieux vaut prévenir que guérir", on recommandait de fortifier le cuir chevelu en appliquant une pommade à base de cendres de lézard vert mêlées à de la graisse d'ours et de l'oignon pilé, ou une solution faite de vin cuit, de l'adiante (une fougère connue en médecine sous le nom de... "capillaire" !) et de l'huile de graines de céleri. La cendre de vipère et la fiente de poule avaient fait leurs preuves, tout comme les cantharides (coléoptères) dissoutes dans la poix liquide. Cette dernière recette était cependant à manier avec précaution, car on risquait des ulcérations...

Jeune femme portant une perruque. (British Museum - ©Vroma.org)

                                        Quant aux cas désespérés, il leur restait toujours la possibilité de recourir à la perruque : les Romains, hommes et femmes, avaient coutume de porter des postiches (capillamentum), parfois fabriqués à partir de vrais cheveux (ceux des Celtes et Germains étant les plus prisés de ces dames, pour leur couleur blonde particulièrement appréciée). Cependant, les hommes préféraient masquer leur calvitie en rabattant une mèche de cheveu sur la tête (voir plus bas). Seul Hadrien choisit d'avoir recours à une perruque, lançant par la même occasion une mode passagère chez les chauves de l'Empire.

Buste d'Hadrien. (Musée Pouchkine - ©Shakko via wikipedia.)
   
                                        Les solutions ne manquaient donc pas. Et cet étalage de recettes plus ou moins farfelues (plutôt plus que moins, d'ailleurs...) illustre combien la calvitie était un sujet de préoccupation à Rome.  De manière générale, on l'interprétait comme le signe d'une faiblesse physique, due à un défaut d'acidité dans l'organisme - d'où le recours au vinaigre dans plusieurs remèdes cités ci-dessus. Toutefois, les personnes dégarnies passaient aussi pour mener une vie dissolue, et particulièrement sur le plan sexuel. Loin de s'enorgueillir d'une telle réputation, les malheureux affligés d'un début de calvitie le vivaient donc comme une atteinte à leur respectabilité, une mise en cause de leur morale et / ou de leur santé physique.
"Il est rare que la femme perde ses cheveux ; les eunuques ne les perdent jamais, et aucun homme ne les perd avant l'usage des plaisirs vénériens. Les cheveux ne tombent pas des parties inférieures de la tête, ni autour des tempes et des oreilles. La calvitie ne se voit que chez l'homme : nous exceptons les animaux qui sont naturellement chauves." (Pline l'Ancien, "Histoire Naturelle", XI - 47.)

"Samson et Dalila." (Tableau de Pierre Paul Rubens.)

                                        Il faut dire que, dans la Rome archaïque, les hommes portaient la barbe et le cheveu long - on aurait pu les confondre avec ces satanés Barbares ! Une chevelure saine et abondante était alors synonyme de vigueur, de virilité, de force et de courage. Un rapprochement que l'on rencontre dans de nombreuses mythologies. Songez au Samson biblique, qui tirait sa force prodigieuse de l'opulence de sa chevelure. Lorsque cette traîtresse de Dalila découvre son secret et lui coupe les cheveux, elle le rend vulnérable et permet aux Philistins de le réduire en esclavage. Mais, lorsque ses cheveux repoussent, Samson retrouve sa force légendaire et renverse le temple, écrasant les Philistins. Et lui-même, au passage : cheveux longs, idées courtes.

                                        Mais revenons-en aux Romains : au fur et à mesure de l'établissement puis de la consolidation de leur puissance, ils entrèrent en contact avec d'autres civilisations, et notamment les Grecs. La conquête de la Grèce influença profondément la culture romaine, entre autres dans le domaine de l'apparence physique. Or, les Grecs faisaient appel à des barbiers, afin d'être bien rasés... Ce sont d'ailleurs des Grecs qui, sous la République, s'établirent les premiers comme barbiers à Rome. Pline l’Ancien rapporte que le premier personnage important à apparaître rasé de près fut le général Scipion Émilien.
"Le second point sur lequel les nations se sont accordées, c'est l'usage de se faire la barbe, mais il s'est introduit tardivement chez les Romains. Les premiers barbiers vinrent de Sicile en Italie, l'an 454 de la fondation de Rome [299 av. J.C.] ; ils furent amenés par P. Ticinius Mena, au rapport de Varron (De Re Rustica, XI.); jusque-là les Romains avaient porté la barbe. Le premier qui prit l'habitude de se faire raser tous les jours fut le second Scipion l'Africain. Le dieu Auguste s'est toujours rasé.  " (Pline l'Ancien, "Histoire Naturelle", VII - 59.)

Dès lors, les hommes se coupèrent les cheveux et se rasèrent, hormis en période de deuil où, en signe d'affliction, on se laissait pousser la barbe. Mais la pilosité faciale et les cheveux longs furent désormais des signes de laisser-aller, en opposition avec la maîtrise du corps propre aux peuples civilisés. Le barbu, cette fois, c'était bel et bien le Barbare.

                                        En dépit de cette volte-face capillaire, l'alopécie restait un problème et les Romains se faisaient des cheveux - y compris dans les plus hautes sphères de l’État. Les deux exemples les plus célèbres sont ceux de Jules César et de l'Empereur Domitien. 


Jules César. (©Elliott Brown via Flickr.)


La calvitie du premier a donné lieu à toutes sortes de plaisanteries, y compris chez ses légionnaires qui, suite à la Guerre des Gaules, scandaient lors de son Triomphe:
"Citoyens, surveillez vos femmes : nous amenons un adultère chauve ! Tu as forniqué en Gaule avec l’or emprunté à Rome." (rapporté par Suétone, "Vie de César", LI.)






Jules César (©Nick Thompson via Flickr.)
César ne s'en formalisait pas. Pourtant, on rapporte que, jaloux de la foisonnante chevelure blonde de Vercingétorix, il aurait ordonné qu'on coupe sa tresse ! Étrange assertion, bien que Suétone raconte encore que César était enchanté de la couronne de laurier décernée par le Sénat, car elle lui permettait de dissimuler sa calvitie naissante. L'historiographe explique aussi qu'il avait l'habitude de rabattre une mèche de cheveu sur l'avant du crâne, pour cacher son front dégarni :
"Il supportait très péniblement le désagrément d'être chauve, qui l'exposa maintes fois aux railleries de ses ennemis. Aussi ramenait-il habituellement sur son front ses rares cheveux de derrière; et de tous les honneurs que lui décernèrent le peuple et le sénat, aucun ne lui fut plus agréable que le droit de porter toujours une couronne de laurier." (Suétone, "Vie de César", XLV.)

Denier de Jules César à la tête laurée.


                                         Caligula, lui, était très contrarié par la perte de ses cheveux et il s'obstinait à porter des perruques, des couronnes de laurier et de diadèmes. La statuaire permet également de voir que Galba ou Vespasien (complètement chauve, pour le coup) n'étaient pas mieux lotis. Mais apparemment, aucun d'entre eux n'en faisait une jaunisse, contrairement à Domitien. 

Tête de Vespasien. (Musée national romain.)



Tête de Domitien. (©Mary Harrsch via Flickr.)
Domitien, qui régna de 81 à 96, était le fils de Vespasien : autant dire que question hérédité, il n'était pas gâté sur le plan capillaire. Mais il était à ce point obsédé par son alopécie qu'il ne supportait pas la moindre plaisanterie au sujet des chauves : il le prenait pour un affront personnel. Il exigeait d'être représenté par les sculpteurs affublé d'une chevelure dense à bouclettes foisonnantes - faute de quoi, l'artiste risquait la mort. Et, comme César, il ramenait ses cheveux vers l'avant du crâne...
"Il était tellement fâché d'être chauve, qu'il se croyait insulté lorsque, par forme de plaisanterie ou d'injures, on en faisait le reproche à un autre. Toutefois, dans un petit traité sur la conservation des cheveux qu'il dédia à un de ses amis, il cita ce vers pour se consoler avec lui: "Ne remarques-tu pas que je suis grand et beau?", en ajoutant: "Et pourtant mes cheveux auront le même sort. Je souffre patiemment qu'ils vieillissent avant moi. Apprends que si rien n'est plus agréable que la beauté, rien n'est aussi plus éphémère."" (Suétone, "Vie de Domitien", XVIII.)


On notera au passage la mention de ce "Traité pour la conservation des cheveux" : à croire qu'un Empereur n'a rien de plus urgent à faire... Sans doute certains de ses successeurs ont-ils été confrontés à l'alopécie, mais sans qu'aucune anecdote aussi édifiante ne nous parvienne.

Gallien. (©Marcus Cyron via wikipedia.)

                                        Près de deux siècles plus tard pourtant, l'épineuse question de la calvitie se posait encore aux Empereurs romains : Gallien (qui régna de 260 à 268) se recouvrait la tête de poudre d'or, afin de prévenir la chute des cheveux. Et Marcellus Empericus, auteur médical d'origine gauloise, reprenait dans l'Antiquité Tardive une préparation déjà préconisée par Pline : la poudre de hérisson calciné, broyée au pilon.

                                        Finalement, rien n'a vraiment changé depuis la Rome antique. Ou presque : a priori, les Romains au crâne dégarni n'avaient pas envisagé de se raser la tête dans l'espoir de s'en cacher ! Mais pour le reste, la calvitie était donc déjà redoutée par les hommes, prêts à tout pour l'empêcher ou la guérir. Quant à vous, messieurs, si vous commencez à perdre vos cheveux, assumez-le et songez que cela fait de vous l'égal d'un Jules César ou d'un Vespasien. Ou d'un Caligula mais, allez savoir pourquoi, je sens que la comparaison est déjà moins engageante...