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dimanche 7 juin 2015

Bonne lecture : "Giampetro Campana, la malédiction de l'anticomane."

                                        Pour les besoins de cet article, j'ose supposer - et je ne prends pas un bien grand risque - que nombre d'entre vous ont déjà visité le musée du Louvre. Sans doute avez-vous arpenté les galeries consacrées à l'Antiquité et, en admirant les différentes pièces, peut-être avez-vous remarqué que beaucoup appartenaient à la "collection Campana". Mais vous êtes-vous interrogé sur ce nom, vous êtes-vous demandé qui était ce Campana ? Mouais, moi non plus. Voilà pourquoi  le courriel que m'a récemment envoyé Jean-Luc Dousset a particulièrement retenu mon attention. Auteur d'un livre intitulé "Giampetro Campana, la malédiction de l'anticomane" (Éditions Jeanne d'Arc), il m'a sollicitée afin de faire connaître son ouvrage. Et a éveillé ma curiosité, me poussant à chercher des renseignements sur cet homme, dont le nom est associé à une quantité incroyable d'antiques - mais pas que... - à travers les musées d'Europe.

                                        Giampetro Campana est né en 1808 à Rome. Il est issu d'une famille de la haute bourgeoisie, riche et cultivée. La passion de l'Antiquité est en quelque sorte un atavisme familial, son grand-père et de son père étant déjà des collectionneurs d'antiques. Le premier avait mené des fouilles et rassemblé divers objets, notamment à Rome et Ostie, tandis que le second avait constitué une importante collection de pièces et médailles. Atteint de la même fièvre, Campana entreprend à son tour des fouilles archéologiques, d'abord à Rome en 1831, puis à Ostie et Cerveteri, contribuant à mettre au jour la civilisation étrusque. Membre de plusieurs sociétés et commissions scientifiques, il gagne rapidement en notoriété et en réputation.


Giampetro Campana.





                                        Achetant par ailleurs de nombreuses pièces archéologiques, Campana est bientôt à la tête d'un véritable musée privé. Il ne se limite cependant pas à l'Antiquité et fait l'acquisition de sculptures et de tableaux, principalement de la Renaissance. Il rachète par exemple une partie de la collection du Cardinal Fesch, mise en vente en 1845, et dépêche des envoyés dans toute l'Italie, les chargeant de traiter avec les marchands d'art les plus célèbres. Ceci explique la grande variété des artistes représentés dans ses collections, et Campana accumule les œuvres afin de constituer un panorama le plus exhaustif possible. Sa collection comporte par exemple près de 400 tableaux de peintres primitifs ! 

                                        Directeur du Mont-de-piété depuis 1833, Campana entreprend de réformer l'institution. Il obtient du gouvernement pontifical l'autorisation d'augmenter la somme maximale des prêts consentis, qui devient illimitée, et la caisse des dépôts est désormais annexée au Mont-de-piété, qui s'enrichit considérablement. A sa demande, l'administration autorise dès 1839 la mise en gage des objets d'art, pour lesquels on consent un prêt d'un tiers de la valeur estimée. Mais les œuvres ne se revendent pas, et cette mesure est révoquée peu après. Or, Campana n'en tient pas compte et malgré l'interdiction, il continue de prêter de l'argent contre des tableaux, notamment aux marchands avec lesquels il est en affaire. Utilisant l'argent du Mont-de-piété, il fait lui-même l’acquisition de plusieurs œuvres d'art, piochant dans les fonds mis à sa disposition. En dépit de plusieurs mises en garde, Campana persiste, dissimulant son identité sous de faux-noms et vendant et achetant à l'étranger par l'intermédiaire de son épouse. 

                                        Le subterfuge finit par être dévoilé et Campana est arrêté le 28 novembre 1857. L'affaire fait grand bruit en raison de sa notoriété, et au terme d'un long procès, le collectionneur est condamné en Juillet 1858 à 20 ans de galère et 900 000 écus d'amende. Sur l'insistance de ses avocats qui plaident que la valeur des œuvres qu'il possède est bien supérieure à cette somme, il en cède la majeure partie au gouvernement pontifical.

                                        La belle-mère de Campana, l'anglaise Mrs Crawford, était une proche de Napoléon III qu'elle avait soutenu à plusieurs reprises ; à sa requête, celui-ci intervient auprès du Pape et obtient que la peine soit commuée en bannissement à vie. Il accepte aussi de racheter une grande partie de la collection de son gendre, qui est vendue et disséminée à travers l'Europe. En 1861, la France acquiert ainsi 11 835 objets et 641 tableaux contre la somme d'environ 4 800 000 francs (soit 812 000 écus romains).

                                        Campana rentrera plus tard à Rome, après l'unification de l'Italie et le chute des états pontificaux, mais il ne retrouvera jamais son prestige et sa fortune d'antan. Reste que son nom demeure associé aux collections qu'il avait constituées, et qu'on retrouve aujourd'hui dans les plus grands musées : l'Ermitage de Saint-Pétersbourg, le musée de Kensington à Londres, et évidemment le musée du Louvre - dont elles constituent une grande partie des galeries étrusques, grecques et romaines.

                                        Visiteur occasionnel ou inconditionnel des musées, on s'intéresse rarement à l'origine des collections que l'on peut y admirer, et les noms qui y sont accolés suscitent rarement la curiosité. Peut-être devrait-on chercher à en apprendre davantage sur ces hommes, passionnés d'art et d'Histoire jusqu'à l'obsession : à l'instar de celle d'un Guimet, la vie d'un Campana semble tout droit sortie d'un roman. Je ne vous cacherai pas que je n'ai pas lu la biographie que lui consacre Jean-Luc Dousset, dont je n'ai eu connaissance que grâce à son courriel : je ne saurais donc vous la recommander. Toutefois, il me semble qu'elle a bien sa place sur ces pages, et je vous renvoie directement vers le site de l'éditeur pour de plus amples informations. Si vous avez l'occasion de lire cet ouvrage et que vous souhaitez donner votre avis, n'hésitez pas à me contacter.





"Giampetro Campana : la malédiction de l'anticomane" de Jean-Luc Dousset.
Éditions Jeanne d'Arc - lien ici.
15 Euros


dimanche 22 février 2015

Bonne lecture : "Hérode le Grand" de Christian-Georges Schwentzel.


                                        Il est toujours difficile d'approcher la réalité d'un personnage historique, qu'on ne connaît le plus souvent qu'au travers de témoignages partiaux et partiels ou d'actions qu'il faut interpréter a posteriori, à l'aune de critères qui ne sont pas forcément les nôtres. Sans doute est-ce encore plus vrai lorsqu'on aborde les grandes figures antiques, notamment de par la rareté des sources et leur manque de fiabilité, mais aussi parce que l'Histoire cède parfois le pas à une légende dont le héros a quelque chose d'édifiant, bien que caricatural. Cléopâtre ou Néron en sont de bons exemples, mais le Roi Hérode n'est pas en reste.

                                        Dans l'imaginaire collectif, Hérode est ce roi mégalomane, cruel et tyrannique, qui ordonna le massacre des nouveaux-nés hébreux et fit exécuter une bonne partie de sa petite famille. Bon sang ne saurait mentir : on retient de son fils, Hérode Antipas, qu'il fit décapiter Saint Jean-Baptiste à la demande de sa belle-fille Salomé, qui l'avait séduit par sa danse lascive. Des récits rapportés par les Évangiles et à partir desquels s'est construite la légende noire de la dynastie hérodienne. Mais qu'en est-il en réalité ? Cette sinistre réputation est-elle méritée ? Qui étaient vraiment Hérode le Grand et ses descendants ? Questions d'autant plus légitimes  lorsqu'on sait que les textes bibliques contredisent les autres témoignages de l'époque, comme celui de l'historien juif Flavius Josèphe...

                                        Tel est le point de départ de "Hérode le Grand", ouvrage publié en 2011 par Christian-Georges Schwentzel, professeur en Histoire ancienne à l'université de Lorraine (Metz). S'il se présente comme la confrontation des différents textes pour tenter de dresser le portrait du roi Hérode et de ses successeurs, le livre va cependant beaucoup plus loin. Après un chapitre d'introduction rappelant le contexte géopolitique et les grands courants divisant le peuple juif, il offre une étude érudite mais passionnante de leur action politique et de la propagande dynastique. Mêlant habilement essai thématique et biographie, l'auteur a l'intelligence d'aborder son sujet sur plusieurs fronts : archéologie, numismatique, étude de textes antiques ou modernes, etc. Le texte est érudit, parfois un peu austère pour le néophyte, mais il demeure accessible et bien écrit.


"Le Roi Hérode sur son trône" (De Théophile Lybaert, 1883.)

                                        Loin du paranoïaque sadique, Hérode le Grand apparaît comme un personnage beaucoup plus complexe. De son ascension à son règne (37 à 4 avant J.C.), on découvre le parcours de ce roi qui parvint à louvoyer en permanence entre les différentes forces en présence, sachant faire la preuve de sa puissance militaire autant que de ses talents de diplomate. Présenté par l'auteur comme un Janus à double visage, Hérode est en effet un personnage dual. Roi juif et roi hellénistique, respectueux des traditions religieuses mais relais de la puissance romaine, implacable ennemi de Cléopâtre, ami d'Antoine puis d'Auguste, Hérode est un personnage de l'entre-deux : entre deux mondes, entre deux cultures, entre deux camps politiques. Un roi funambule, qui réussit à se maintenir au pouvoir dans un territoire déchiré par les querelles idéologiques et les pressions des différents groupes religieux.

                                        Le livre soulève davantage de questions qu'il n'apporte de réponses - et c'est bien normal. Car une fois posé le respect des rituels ou la fidélité à Rome, comment en déterminer la part de sincérité et la part de calcul ? L'auteur n'y prétend pas, mais il analyse avec finesse et pertinence les éléments idéologiques mis en place par Hérode pour asseoir et consolider son pouvoir, la construction a posteriori de sa légitimité dynastique, l'utilisation de l'iconographie et de la symbolique à la fois juive et hellénistique. C'est sans doute la partie la plus intéressante de l'ouvrage, qui aborde toutefois bien d'autres thématiques comme par exemple l'administration ou l'économie sous le règne d'Hérode.

                                        Quant à ses successeurs - Hérode Archélaos, les tétrarques Hérode Antipas et Philippe, Agrippa Ier, Agrippa II et Bérénice - ils se voient consacrer un dernier long chapitre évoquant leurs règnes et vies respectifs, mais mettant surtout l'accent sur la manière dont ils poursuivirent ou tentèrent de poursuivre l'action de leur ancêtre. Mais piégée dans l'inévitable escalade de la confrontation entre les Juifs et le pouvoir romain qui aboutira à la destruction du Temple de Jérusalem en 70, la dynastie hérodienne ne s'en relèvera pas.

                                        Parmi ses portraits, ceux d'Hérode Antipas et de Bérénice retiennent évidemment l'attention : le premier en raison de l'exécution de Jean-Baptiste, la seconde pour son histoire d'amour avec le futur Empereur Titus. Deux épisodes qui - et ce n'est pas un hasard - ont fourni matière à quelques sublimes œuvres picturales, littéraires ou musicales (On songe à Richard Strauss ou Oscar Wilde dans le cas de Salomé, à Racine dans celui de Bérénice)... Sur ces deux sujets, Christian-Georges Schwentzel apporte d'intéressants éclaircissements, soulignant par exemple que la danse de Salomé, alors âgée de 13 ans, tenait davantage du gracieux compliment d'une enfant plutôt que d'un striptease lascif... Comme il l'a fait pour Hérode, il confronte les textes et interroge la chronologie pour en extraire la vraisemblance. Même procédé quant à la liaison de Titus et Bérénice, recontextualisée et remise en perspective.

                                        Cependant, c'est bien le personnage d'Hérode le Grand qui écrase de son aura l'ensemble du livre. Un livre qui ne prétend pas le réhabiliter, ni le disculper des crimes qu'il a pu commettre. Sans l'en dédouaner, il souligne ainsi les nombreux succès à porter à son crédit, tant sur le plan économique que religieux ou politique. Si en refermant le livre, on ne sait toujours pas dans quelle mesure Hérode était cynique ou sincère, on a pourtant l'impression de mieux comprendre ses motivations. Et peut-être même d'avoir entraperçu son vrai visage, au détour d'une page... Enfin, tout comme le contexte juif permet de faire la lumière sur sa personnalité, le portrait d'Hérode apporte un éclairage sur le monde qui était le sien, et qui vit la naissance du christianisme.  Ce qui est déjà remarquable !





"Hérode le Grand" de Christian-Georges Schwentzel.

Éditions Flammarion, collection Pygmalion.
324 pages, 23€90.

Lien ici.


mercredi 10 septembre 2014

Entretien avec Pierre-Vincent Roux, auteur de "Constantin ou la Puissance de Dieu."



                                        Dimanche dernier, je vous a présenté "Constantin ou la Puissance de Dieu", pièce de théâtre écrite par Pierre-Vincent Roux. Contacté par l'intermédiaire de son éditeur, Nombre7 éditions, il a gentiment accepté de répondre à quelques questions, pour apporter un éclairage personnel sur son ouvrage.

Pouvez-vous présenter votre parcours en quelques mots ? Comment êtes-vous venu à l'écriture ?

Je suis né dans une famille de la classe moyenne, dernier de sept enfants. J'ai fait des études de philosophie et de droit voulant devenir ethnologue. Puis les nécessités de la vie ont fait que je suis entré à la Sécurité-sociale. Mon dernier poste était la direction de la caisse d'allocations familiales de Brest. J'écris depuis l'adolescence. J'ai publié à 19 ans mon premier recueil de poèmes , "Genèse".


Vous avez écrit des romans, des essais, des nouvelles... Pourquoi avoir choisi la forme théâtrale pour traiter des controverses théologiques du IVème siècle ? Etiez-vous intéressé par l'Empire romain, ou par le christianisme ?

J'ai écrit ma première pièce de théâtre (un couple de personnes âgées qui se déchirent) il y a 10 ans. Depuis j'en ai écrit une bonne quinzaine. La forme théâtrale me plaît beaucoup (je suis un grand amateur de théâtre) et me convient car l'expression parlée et l'échange qu'elle permet entre les personnages me semblent plus proches de la vie. C'est une sorte de matière brute (bien sûr très travaillée) sans le filtre du récit ni l'expression des opinions de l'auteur.

L'empire romain m'intéresse, je suis très admirateur de leurs constructions et de l'ordonnancement de leurs maisons et des villes dont la perfection n'a jamais été dépassée. La littérature romaine est intéressante comme la pensée pourtant souvent décriée en comparaison de la grecque. Le christianisme, dont j'ai abandonné la pratique à 20 ans, ne cesse de me fasciner. J'ai donné à plusieurs reprises une conférence sur ses origines. La question qui me hante est celle précisément des origines : formation des concepts et extension jusqu'à devenir la première religion du monde. N'oublions pas que le christianisme n'était sans doute, du temps du Christ, qu'une petite secte juive, représentant une énième interprétation du pharisaïsme.


Le baptême de Constantin. (Vitrail de l' Église Sainte-Madeleine de Troyes - © Inventaire général, ADAGP, 1985.)

Vous avez choisi d'écrire sur une période charnière de l'Histoire du christianisme, en l’occurrence le règne de Constantin qui le reconnaît officiellement. Mais pourquoi précisément avoir situé l'action au lendemain du concile de Tyr ?

Cette période post-conciliaire m'a semblé la plus intéressante parce qu'elle est très riche en enjeux de toutes sortes. D'abord, celui du canon puisque l'arianisme revient à la surface avec l'amendement de la formule nicéenne qui lui laisse un espace libre pour s'exprimer à nouveau. Ensuite, l'âge de Constantin qui pose les questions de son baptême (qui aurait eu lieu peu de temps avant sa mort) et de sa succession, et ce dans le contexte de la menace Perse. Tous ces éléments se renforcent pour créer un climat de trouble et d'insécurité dont les dignitaires de l’Église se servent pour asseoir définitivement son pouvoir dans et sur l'empire. Il est vraisemblable que l'idée d'une interdiction du culte païen fût déjà dans les têtes. C'est donc une période charnière pour le christianisme, pour l'empire et le monde.

Le débat reste ouvert quant à la date de la conversion de Constantin, ainsi que sur ses motivations. A vos yeux, quelle est la part de sincérité et la part de calcul chez ce personnage ?

Il est très difficile de se prononcer en l'absence d'éléments probants sur la sincérité ou non de Constantin. La prise de position a plus de chance de refléter la subjectivité de celui qui parle que la réalité. Ceci dit, je pencherais pour une posture opportuniste au départ puis pour une lente conversion, ou acculturation, tout au long de sa vie. N'oublions pas que le christianisme n'était encore pas très développé au début du IVème siècle et qu'il lui fallut donc un certain courage pour le faire admettre et s'en réclamer, même s'il continua à pratiquer le culte païen. Son milieu de vie est toutefois majoritairement chrétien. Par ailleurs, il trouvait dans cette doctrine de quoi renouveler et refonder la théorie du pouvoir de l'empereur, double sur terre du Dieu de l'univers.


Le Pape Sylvestre et Constantin. (Basilique des Quatre-Saints-Couronnés - via wikipedia.)


La reconnaissance du christianisme, religion monothéiste exclusive, pose en même temps la question de l'interdiction à moyen terme du paganisme, mais aussi celle de la séparation du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel. Dans quelle mesure la politique de Constantin annonce-t-elle - ou pas - la future Papauté ?

Le paganisme sera interdit et combattu, avec beaucoup de violences parfois, quelques années plus tard, à la fin du siècle et au siècle suivant. C'est là une évolution inévitable, le christianisme, religion révélée, ne pouvant se satisfaire, dès qu'il en les moyens, d'une cohabitation avec les cultes païens. Notons que l'inverse n'est pas vrai puisque Julien n'interdira pas le christianisme et montrera même une certaine tolérance à l'égard de ses clercs.

Le christianisme justifie le pouvoir absolu du monarque sur les hommes en le soumettant à celui de Dieu qui s'étend à l'ensemble de la création. Il lui est donc soumis, comme le temporel l'est au spirituel, mais il n'en reste pas moins fondé par le dogme et la foi. Jusqu'au XVIème-XVIIème siècle cette question des rapports de l'un à l'autre ne cessera d'être débattue. La papauté cherchera, peut-être jusqu'à la fin du XIXème siècle, à conquérir d'abord puis maintenir et restaurer la primauté du spirituel, entendons celle de l’Église en tant qu'institution universelle.  Les rapports de Constantin avec les dignitaires d'orient (car la papauté semble n'avoir eu que peu d'influence sur ces grands débats) sont tout autres : le spirituel n'est pas encore établi comme puissance reconnue, l'empereur est le maître absolu, du christianisme comme il l'est aussi du culte impérial. Il impose Nicée et, semble-t-il, le canon qui y sera reconnu. C'est lui qui tranche même s'il est manifestement influencé, voire manipulé, par les clercs qui sont à sa cour. Le christianisme émerge comme religion d’État dans un contexte romain où le culte ancien est entièrement soumis au pouvoir impérial, il est en fait le culte de l'empereur. Les choses ne changeront que plus tard, au Vème et VIème siècles lorsque le christianisme régnera en maître (sur les grands et les milieux urbanisés car il faudra attendre plusieurs siècles encore pour que la christianisation des masses paysannes s'achève en Europe).


                                        Je me permettrai simplement de souligner à quel point ces réponses complètes, pertinentes et érudites, donnent un aperçu de l'ouvrage que j'ai eu le plaisir de chroniquer. On y retrouve la même finesse d'analyse, le même refus d'une opinion manichéenne, et les mêmes problématiques qui sous-tendent l'ensemble de la pièce. A la lumière de cet entretien virtuel, je  confirme tout l'intérêt de cet ouvrage, dont je rappelle les références.



"Constantin ou la puissance de Dieu" de Pierre-Vincent ROUX.

Éditions Nombre 7 - lien ici.
66 pages - 5€.


Un grand merci à Pierre-Vincent Roux pour le temps qu'il a bien voulu m'accorder, et à M. Christophe Lahondès qui nous a mis en contact.

mercredi 30 juillet 2014

Bonne Lecture : "L'Aigle de Rome" de Wallace Breem.

                                        Quand une maison d'édition me contacte pour me proposer de chroniquer un roman sur l'Antiquité romaine, je remercie Apollon et je danse la macarena dans mon salon. Puis, j'accepte dans la foulée. C'est ainsi qu'il y a quelques jours, les éditions Panini ont eu la gentillesse de me faire parvenir un gros bouquin, "L'Aigle de Rome" de Wallace Breem. Ce roman, qui n'était plus disponible depuis des années, inaugure une nouvelle collection baptisée Invicta. Elle invite ses lecteurs à découvrir les grands évènements et les personnages de l'Histoire par le biais de la fiction, en sélectionnant des ouvrages abordant des périodes et thématiques variées. En attendant les prochaines sorties ( que je compte bien guetter chez mon libraire habituel), j'ai donc mis mes pas dans ceux de Maximus, héros de cet "Aigle de Rome"...

                                        Au crépuscule de son Histoire, l'Empire romain n'est plus qu'un édifice vacillant, sur le point de s'effondrer : attaqué de toutes parts par les Barbares sur ses frontières, il est aussi déchiré par les luttes intestines. La gloire d'antan évanouie, demeurent néanmoins des hommes pour qui les mots d'honneur et de courage ont encore un sens. Paulinius Gaius Maximus est l'un de ceux-là. Ayant grandi en Gaule à Arelate, il a rejoint l'armée romaine et s'est vu confier un poste de commandement sur le Mur d'Hadrien. Il s'y est lié avec des compagnons d'armes, y a connu et perdu son épouse, a été trahi par son cousin Julianus qui a rallié l'ennemi et a infligé de sérieux revers à l'armée romaine. Au cours de l'hiver 406, le général Stilicon, d'origine barbare mais commandant de l'Empire d'Occident, sollicite notre héros pour sécuriser les frontières du Rhin. Maximus et son fidèle second Quintus sont envoyés en Germanie où il vont s'efforcer de contenir les Alamans, Alains, Marcomans, Vandales, etc. qui, de l'autre côté du fleuve, comptent bien percer les défenses romaines et déferler sur l'Empire. Mais à la tête d'une maigre légion, Maximus doit en plus affronter la lourde bureaucratie impériale engluée dans la corruption et composer avec le pouvoir chrétien quand lui-même est un fervent adorateur de Mithra. Entre tractations diplomatiques et lutte armée, Maximus tentera jusqu'au bout de protéger l'Empire des invasions. Mais la victoire n'est déjà plus qu'une illusion et ne demeure que l'espoir de retarder autant que possible l'inévitable défaite - avant de mourir, avec honneur et dignité, le glaive à la main.

                                        Les derniers soubresauts de l'Empire et sa chute fracassante : voilà ce que raconte ce remarquable roman, écrit à la première personne. Un Maximus vieillissant retrace son parcours, revenant brièvement sur sa jeunesse et les années passés sur le mur d'Hadrien, avant de centrer son récit sur la mission qui lui a été confiée : tenir, coûte que coûte, la frontière rhénane. Au premier abord, il s'agit donc d'un roman de guerre : les quelques 500 pages exposent surtout la vie du camp romain et les successions d'escarmouches, de batailles, de sièges et de manœuvres contre les Barbares. On assiste aussi aux pourparlers diplomatiques et aux alliances nouées avec des tribus locales, sans lesquelles Rome n'aurait jamais réussi à repousser si longtemps les ennemis.





                                        Plongée dans ce roman de guerre, j'avoue avoir d'abord été réticente tant je suis en général peu touchée par ce genre de littérature : les combats, les tactiques de guerre et les descriptions techniques m'intéressent cinq minutes mais je décroche au-delà de quelques pages. A ma grande surprise, j'ai pourtant été happée par ce pavé, et je n'ai pas lâché le récit avant la dernière ligne. D'abord parce que le roman est riche en thématiques. Plus qu'une litanie de batailles, il dessine en fait un panorama subjectif (puisque décrit du point de vue de Maximus) mais réaliste de la décadence de Rome.  A travers la manière dont le héros tente de remplir sa mission, on découvre avec effarement le délitement des institutions locales et impériales, la corruption généralisée, la démotivation des troupes... Autant d'aspects qui, progressivement, sclérosent de l'intérieur un Empire qui peine à maintenir l'intégrité de son territoire.  

                                         Extrêmement documenté, le livre remet d'ailleurs en perspective les motivations des peuples germaniques, eux-mêmes poussés vers l'Ouest par les Huns et cherchant à survivre plutôt qu'à conquérir. On y lit aussi les négociations entre Romains et Barbares et les alliances auxquelles elles aboutissent, et la passionnante confrontation symbolique entre Maximus et Julianus court sur tout le roman. De même, le culte de Mithra est omniprésent, mais en filigrane et de manière parfois cryptique - au point que  je serais probablement passée à côté sans le dossier proposé en fin d'ouvrage. (Dossier intéressant mais auquel j'aurais ajouté une carte, bien utile pour situer l'action.)

                                        Mais un roman historique reste avant tout un roman, qui ne saurait intéresser le lecteur sans un héros digne de ce nom. Et Maximus (qui aurait d'ailleurs inspiré à Ridley Scott le personnage de "Gladiator", rapporte le dossier de presse) remplit parfaitement ce rôle. Militaire courageux et impitoyable, entièrement dévoué à Rome et prêt à se sacrifier pour défendre l'Empire, il est aussi un ami fidèle et loyal, un homme qui cache ses douleurs et ses failles, qui porte sur ses épaules le destin de ses soldats et illustre d'une certaine manière celui de l'Empire. En tout cela, il incarne toutes les valeurs romaines archaïques, quand celles-ci ne veulent plus rien dire. On finit par s'attacher à ce parangon de vertu romaine et on tremble pour lui comme pour ses compagnons d'armes - alors même qu'aucun doute ne subsiste quant à leur sort inéluctable.

                                        Enfin, la réussite de cet ouvrage tient beaucoup à l'écriture : les dialogues sont enlevés et le récit est détaillé, mais le style reste simple et direct, avec un ton de plus en plus sombre, accentuant le sentiment d'urgence et d'angoisse qui tenaille le narrateur, et se transmet au lecteur. Au fil des pages, on sent monter le désenchantement et la résignation, entrecoupées par des périodes de tension extrême - jusqu'à l'épique affrontement final.




                                        Je ne qualifierais pas cette lecture d'agréable, tant le texte est finalement sombre et pessimiste. Et pourtant, je vous le recommande. Certainement l'un des meilleurs romans sur la chute de l'Empire romain, ce texte dense vous prend aux tripes pour vous jeter sur les rives glacées du Rhin. Ne vous fiez pas aux apparences, ceci n'est pas un roman de guerre - ou pas seulement. C'est une histoire de loyauté, d'intégrité, de courage, de sacrifice et d'honneur ; un roman riche et complexe avec quelque chose de crépusculaire, qui vous raconte l'agonie d'une poignée d'hommes défendant jusqu'aux ultimes instants un idéal depuis longtemps disparu.



Je remercie les éditions Panini, qui m'ont permis de chroniquer cet ouvrage, dont voici les références :

L'AIGLE DE ROME de Wallace Breem.
Éditions Panini Books - Collection Invicta : lien ici.
448 pages - 22€.
 




dimanche 11 mai 2014

Bonne Lecture : "Dynasties De Légende : Rome Et Ses Césars."

                                        L'Histoire, c'est aussi une affaire de famille(s). C'est ce qu'ont bien compris les éditions Milan, qui ont lancé il y a quelques temps une collection intitulée "Carnets d'Histoire - Les Familles De Légende", inaugurée par des ouvrages sur les  Tudors et les Borgia. (Deux excellents titres, chaudement recommandés au passage). Vient s'y ajouter aujourd'hui une série dérivée, "Dynasties De Légende", dont le premier volume est dédié à "Rome et Ses Césars".

                                        Pour commencer, les livres en eux-mêmes sont de beaux objets, dignes d'être mis en avant dans une bibliothèque : carnets reliés à la couverture cartonnée et à la fermeture élastiquée, imprimés sur papier glacé, ils sont agrémentés de nombreuses illustrations tirées de gravures ou de peintures. Chaque tome respecte un format identique : une première partie est consacrée aux membres de la famille ou de la dynastie ; viennent ensuite les lieux incontournables où se sont déroulés les grands évènements; les autres protagonistes, gravitant autour des sujets de l'étude, font l'objet d'un troisième chapitre intitulé "Amis ou ennemis ?" ; enfin sont traitées les grandes dates historiques. Une chronologie et une brève conclusion referment le livre. Les articles sont courts et ne dépassent pas les deux pages et, écrits dans un style simple et factuel, ils sont enrichis de deux ou trois anecdotes en encadrés et d'un portrait du personnage ou d'un tableau représentant le lieu ou la date évoqués. "Rome Et Ses Césars" ne déroge pas à la règle et respecte scrupuleusement cette forme.

                                        Toutefois, le titre est trompeur : en fait de Césars, le livre n'aborde que la dynastie des Julio-Claudiens. Une concession sans doute imputable aux lois du marketing, puisque le terme de Césars paraît plus vendeur pour le grand public. De Jules César à Néron en passant par Auguste, Tibère, Caligula et Claude, c'est donc la vie et l’œuvre de l'initiateur de la dynastie et des cinq Empereurs successifs qu'aborde l'auteur, Laurent Palet. Plus qu'un assemblage de notices biographiques, c'est bien le portrait de l'ensemble de la dynastie qui se dessine. Plus encore apparaît en filigrane la manière dont cette famille, que l'auteur fait justement débuter avec Jules César en inspirateur d'un principat institué par Auguste, s'est entre-déchirée au fil des générations. Pérennisé par Tibère, le régime est sauvé in-extremis par l'accession surprise de Claude à la Pourpre après le règne sanglant de Caligula, avant que le pouvoir n'échappe définitivement aux Julio-Claudiens à la mort de Néron, dernier Empereur de la dynastie.






                                        L'ouvrage est d'une redoutable efficacité, véritable vade-mecum pour qui veut s'initier à cette période de l'Antiquité romaine. Concis et pertinent, ce livre embrasse en quelques 120 pages l'essentiel : César et les 5 Empereurs, mais aussi le Palatin, la Domus Aurea, la bataille d'Actium, la conquête de la Bretagne, Cicéron, Agrippine, Germanicus, Séjan, Julie, Vercingétorix... Sur les Empereurs, l'auteur dresse de courtes biographies, ramassées en quelques paragraphes, où il retient l'essentiel et quelques célèbres anecdotes. S'il s'appuie sur les textes antiques, il esquisse aussi quelques hypothèses plus actuelles. Les dates et les faits sont judicieusement choisis et offrent un bel équilibre, sans privilégier un protagoniste au détriment d'un autre. J'émettrai toutefois un bémol, car j'ai été surprise que les assertions des auteurs antiques concernant les femmes de la dynastie n'aient pas été autant mises en doute que celles relatives aux Empereurs.

                                        Mais cela s'explique sans doute, et cette réserve rejoint la critique majeure que l'on pourrait émettre sur ce livre, à savoir la concision imposée par le format. Si elle offre un résumé succinct en une centaine de pages, elle ne permet pas d'aller au fond des choses, et oblige l'auteur a faire l'impasse sur de nombreux éléments. Mais comment faire autrement, lorsque vous devez raconter la vie de Jules César en deux pages ?! Satisfaisante à bien des égards, sa biographie laisse le lecteur averti sur sa faim. De même, la sélection des "amis ou ennemis", au terme d'un choix qu'on imagine cornélien, déçoit forcément par l'absence de Brutus (mince, il a quand même zigouillé César !) ou plus encore de Livie (sans qui la dynastie n'aurait même pas existé !). On déplore aussi l'impasse faite sur Ovide, Agrippa ou Sénèque.  Je précise que je n'accable pas l'auteur, qui a fait un travail remarquable. Je reconnais au contraire qu'il a eu le mérite de relever le défi et de se plier aux règles imposées par la collection, réalisant un beau travail de synthèse et dégageant l'essentiel à savoir sur les premiers Césars et les débuts de l'Empire. Je souligne simplement la frustration de la fanatique que je suis, et que partageront probablement tous ceux qui maîtrisent déjà un minimum le sujet.

                                        Il n'en reste pas moins que le livre de Laurent Palet propose un bon résumé, joliment illustré. En dépit de mes remarques perfides, je ne regrette pas une seconde mon achat - mais c'est bien connu, je suis une forcenée de l'Antiquité romaine ! Un livre finalement indispensable pour les toqués dans mon genre, mais aussi et surtout pour les "débutants" qui y découvriront les protagonistes des débuts du principat dans un ouvrage ludique et très agréable à feuilleter.


"DYNASTIES DE LÉGENDE : ROME ET SES CÉSARS" de Laurent PALET.
Éditions MILAN - 7€90.
Lien ici.

mercredi 26 février 2014

Bonne Lecture : "Hadrien" de Joël Schmidt.


                                        Hadrien est sans doute l'un des Empereurs les plus célèbres et l'une des figures les plus intéressantes de l'Histoire romaine. Pourtant, les biographies qui lui sont consacrées sont rares, du moins en Français. Peut-être est-ce à cause des "Mémoires d'Hadrien" de Marguerite Yourcenar, chef-d’œuvre littéraire scrupuleusement documenté, qui retrace la vie de notre personnage. "Littéraire" est le mot-clé : ce somptueux roman, bien que basé sur des sources antiques et aussi saisissant de réalisme soit-il, n'en demeure pas moins une œuvre de fiction. Voilà probablement le défi à relever pour qui souhaite se faire le biographe d'Hadrien : réussir à oublier le roman magistral de Yourcenar, pour tenter de se rapprocher d'une réalité historique dépouillée de l'affect insufflé par le talent de son auteur et l'utilisation de la première personne.

                                        C'est ce qu'a tenté de faire Joël Schmidt dans son dernier ouvrage, sobrement intitulé "Hadrien".  Il y réussit remarquablement bien et bat en brèche nombre d'idées reçues. Pour se faire, cet intellectuel réputé est remonté directement aux sources, alimentant son travail de nombreuses citations et extraits de textes antiques, qu'il replace systématiquement dans leur contexte. Biographie en partie linéaire et en partie thématique, le livre s'ouvre sur des chapitres qui retracent la jeunesse, la formation et la carrière d'Hadrien jusqu'à son accession à la Pourpre, et se poursuit ensuite par une présentation des grands axes de sa politique et de sa personnalité.

                                        Hadrien naît en 76 à Italica en Espagne. A la mort de son père, le futur Empereur Trajan le prend sous son aile et Hadrien gravit rapidement les échelons, faisant preuve de ses talents de militaire autant que d'administrateur. Adopté par l'Empereur, dont il a épousé la petite-nièce Sabine, il lui succède à sa mort en 117, et règnera jusqu'en 138. 

                                        Son règne représente à bien des égards un tournant dans l'Histoire romaine. D'abord parce qu'Hadrien rompt avec l'expansionnisme territorial de Trajan et opte pour une stratégie défensive, abandonnant certaines des conquêtes de son prédécesseur pour limiter l'Empire à des frontières plus aisées à défendre - notamment grâce à l'édification du mur qui porte son nom, au nord de l'actuelle Angleterre. Ensuite parce qu'il achève de développer l'administration impériale initiée par Nerva et Trajan, et qu'il codifie les lois en droit perpétuel, jetant les bases du futur Digeste de Justinien, lui-même à la source d'une large partie de la législation occidentale. Enfin parce que, imprégné des cultures grecques et orientales qui le passionnent, Hadrien annonce d'une certaine manière l'influence grandissante de l'Orient sur Rome et, à son insu, creuse les premiers sillons de la faille qui finira par scinder l'Empire romain en deux entités distinctes - Empire d'Orient et Empire d'Occident.  


Buste d'Hadrien. (Musées du Capitole, ©Marie-Lan Nguyen via wikipedia.)

                                        S'il analyse brillamment ces aspects du règne d'Hadrien, Joël Schmidt s'attache aussi à dépeindre la personnalité d'un homme complexe et fascinant. Dans le domaine public, c'est un excellent gestionnaire, qui s'intéresse au moindre détail politique, administratif ou juridique. S'il sait s'entourer d'homme compétents, on a parfois l'impression que l'Empereur a du mal à déléguer... Grand voyageur, il parcourt inlassablement son Empire, dont il inspecte toutes les provinces. Épris de justice, il accomplit des réformes et prend des décisions qui adoucissent le sort des esclaves et la situation des femmes ; mais ce côté libéral est contre-balancé par son respect des institutions, grâce auquel il maintient de bons rapports avec le Sénat.

                                        Mais c'est surtout dans la sphère privée que se révèle Hadrien. Érudit, maîtrisant d'innombrables disciplines (littérature, sciences, architecture, philosophie...), son amour de la culture grecque n'a d'égal que sa curiosité intellectuelle et son ouverture d'esprit. Un homme accompli, imprégné d'humanisme mais qui, pourtant, persécute les Juifs et les Chrétiens. Les révoltes menées par les premiers et le prosélytisme des seconds peuvent expliquer les répressions implacables dont ils furent victimes - mais le paradoxe entre la tolérance d'Hadrien et ces persécutions demeure, et Joël Schmidt s'y intéresse longuement. Sur ce sujet, je ne peux m'empêcher de penser à la biographie de Marc Aurèle rédigée par Yves Roman (voir ici) : il soulignait que l'Empereur-philosophe (qui régna après Hadrien) n'avait tout simplement pas compris la pensée judéo-chrétienne. L'analogie entre ces deux empereurs est à cet égard frappante, d'autant qu'on ne peut imaginer qu'un homme aussi instruit et cultivé qu'Hadrien n'ait pas été au minimum intrigué par ces courants religieux.

                                        Reste à évoquer le changement de caractère d'Hadrien au cours des derniers mois de sa vie. Les historiographes et ses contemporains le dépeignent alors comme un homme cruel, paranoïaque et vindicatif, prompt à exécuter les Sénateurs... Joël Schmidt relativise, arguant que cette réputation est avant tout la conséquence de l'impopularité de l'Empereur auprès des Romains, qui voient finalement d'un mauvais œil l'influence que la Grèce a gagnée sous son règne. Pour ma part, je me garde bien de trancher mais je pense qu'il est possible qu'Hadrien, aigri car miné par la maladie et en proie à de terribles douleurs, ait trouvé pour exutoire la cruauté dont on l'accuse.

                                        Comme toujours avec Joël Schmidt, le propos est érudit mais toujours accessible. En dépit de l'énumération, parfois fastidieuse, des voyages d'Hadrien, le style est fluide et agréable. L'auteur retient l'essentiel et développe quelques thématiques passionnantes, comme la propagande dans la numismatique, la question de la succession impériale, ou la Villa Hadriana. Le livre est donc un bon condensé sur la personnalité et sur l’œuvre politique d'Hadrien. Pour le reste, j'avoue avoir regretté que la biographie à proprement parler ne soit pas plus fouillée : par exemple, la relation d'Hadrien avec Antinoüs n'est que brièvement évoquée. Il n'empêche que l'ouvrage est remarquable de concision et de finesse. En outre, j'ai maintenant envie de me plonger dans les textes antiques, et surtout de... relire les "Mémoires d'Hadrien", à la lumière du livre de Joël Schmidt ! Décidément, on n'en revient toujours là.




"HADRIEN" de Joël SCHMIDT.
Éditions Perrin - lien ici.
360 pages - 23€.



Petite précision : je pense avoir fait preuve d'objectivité, mais là, je vais flamber un peu. Parce que Joël Schmidt a eu l'immense gentillesse de citer mon blog dans ses sources, lorsqu'il parle des Jeux Romains de Nîmes, qui mettent en scène chaque année la visite d'Hadrien dans notre ville. Je l'en remercie s'il lit ses lignes. Heureuse d'avoir été utile, et surtout très fière : l'Empereur n'est pas mon cousin...