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mercredi 15 janvier 2014

De Quoi Auguste Est-Il Le Nom ?

                                                  Grande passionnée d'Histoire en général, je rencontre tout de même une difficulté récurrente : la généalogie des dynasties et des grandes familles. Je ne sais pas ce qu'il en est pour vous, mais les méandres familiaux des Empereurs romains m'ont longtemps laissée pantoise, d'autant que s'ajoute le problème de la transmission du nom que ce soit à la naissance (par exemple, Tibère reçoit le même nom que son père, Tiberius Claudius Nero) ou lors des adoptions. Et je ne parle même pas des mariages consanguins ! Bon, je maîtrise bien le sujet maintenant mais l'arbre généalogique des Julio-Claudiens m'a valu quelques migraines mémorables... Même en dehors de l'adoption, il arrive que ces fichus Empereurs décident de changer de nom ! Décidément, les gars ne nous facilitent pas la tâche. Prenons le cas d'Octave, héritier de Jules César et vainqueur de Marc Antoine et Cléopâtre lors de la bataille d'Actium : on le connaît mieux sous le nom d'Auguste, titre qui devient son nom officiel en 27 avant J.C. Voilà qui demande quelques explications...

D'OCTAVE A AUGUSTE.


                                                  De retour à Rome après sa victoire sur Marc Antoine et Cléopâtre, Octave se garde bien de commettre les mêmes erreurs que son père adoptif, Jules César, assassiné pour ses aspirations à la royauté honnie par les Romains. Bien que revendiquant la prestigieuse filiation, Octave évite soigneusement toute association avec les ambitions de César. A la place, il entreprend de remodeler les institutions, de façon à asseoir son pouvoir personnel sans avoir l'air d'y toucher. En apparence, les formes de la république sont respectées et le Sénat reprend le contrôle de l’État. La réalité est toute autre : Octave diminue progressivement le pouvoir des Sénateurs, en se faisant décerner l'une après l'autre les plus hautes fonctions. Imperator depuis 38 avant J.C., il est déjà le commandant des armées ; il reçoit également le titre de Princeps Senatus (Premier des sénateurs - d'où le nom de Principat et notre mot de Prince), le pouvoir proconsulaire (en théorie pour 10 ans, mais en fait renouvelé jusqu'à sa mort), la puissance tribunitienne à vie (qui lui offre un droit de véto et lui garantit l'inviolabilité), et il est aussi préteur, censeur, et Grand pontife. N'en jetez plus ! Cette concentration des pouvoirs militaires, judiciaires, administratifs et religieux entre les mains d'un seul homme montre bien que la République n'est plus qu'une coquille vide, et Octave est désormais le détenteur unique d'un pouvoir absolu.



Aureus représentant Auguste relevant la République romaine. (via southwestern.edu)


                                                  C'est le 16 Janvier 27 avant J.C. qu'Octave est "rebaptisé" (si l'on peut dire...) Auguste par le Sénat - après que le nom de Romulus a été envisagé parce qu'il faisait de lui le refondateur de Rome, puis finalement rejeté. En réalité, Augustus est un titre honorifique, accordé comme un cognonem ou surnom - comme Africanus est octroyé au général Scipion. Terme religieux, augustus est un adjectif habituellement réservé aux divinités. Il se traduirait par "sacré" ou "vénérable". De fait, Auguste est dès lors considéré comme sanctus, et on lui attache désormais de son vivant un culte (plus précisément à son genius, mais ne rentrons pas dans les détails ici) qui s'accompagnera logiquement de la divinisation par apothéose après sa mort.

                                                  Pourquoi le choix d'Augustus ? L'étymologie apporte quelques éclaircissements et permet de comprendre en quoi ce mot attache d'une part à la personne d'Octave un caractère sacré qui renforce son inviolabilité et, d'autre part, fonde la légitimité de son auctoritas.


Auguste en magistrat. (©Saperaud via wikipedia.)

AUCTORITAS, AUGUSTE, AUGURES : RÉUNION DE FAMILLE.


                                                  L'auctoritas, qu'est-ce que c'est ? On serait tenté de traduire le mot par "autorité", mais ce serait trop facile ! La notion est plus complexe. Pour les Romains, l'auctoritas correspond en gros à l'influence publique que confère le prestige, une sorte d'autorité morale alliée à une bonne dose de charisme, qui permet de rallier les autres par la noblesse de ses actions.

                                                  Or, les mots augustus et auctoritas proviennent tous les deux de la même racine : aug- - le verbe augere signifiant "accroître, renforcer, développer". Le titre d'Augustus élève donc Octave, lui confère une auctoritas renforcée qui lui permet d'asseoir un pouvoir qui ne saurait être discuté. Ce sont ses actions et ses vertus qui légitiment cette autorité.


Auguste honoré par les Dieux. (Coupe de Boscoréale - Musée du Louvre.)


                                                  Mais l'explication étymologique va plus loin. En Indo-iranien, la racine aug- désigne la force, notamment divine. C'est de là que vient le sens premier du terme en Latin archaïque : augere ne désigne alors pas l'action d'accroître, mais celle de créer, de produire en dehors de soi, d'augmenter la réalité en y ajoutant quelque chose ex-nihilo. Il s'agit d'un acte démiurgique, spécifiquement lié aux Dieux. Le terme d'augure est un bon exemple de la signification de cette racine aug- : étymologiquement, l'augure est la "promotion" que les Dieux accordent à une action ou une intention, et qu'ils manifestent par un présage. De la même manière, Augustus désigne celui qui est pourvu de cet accroissement divin.
"C'est avec Jupiter que César partage son nom ; nos pères disaient augustes les choses saintes ; augustes sont les temples religieusement consacrés par la main des prêtres. De ce mot est dérivé celui d'augure et toute augmentation ou création due à la puissance de Jupiter" (Ovide, "Fastes", I-608.)
Ce titre est donc plus qu'honorifique, en ce qu'il consacre la mission divine d'Octave : par le nom d'Auguste, il devient élevé par les Dieux, détenteur d'une autorité morale supérieure à celle de ces concitoyens.



Camée montrant les Julio-Claudiens (centre) et l'apothéose d'Auguste (haut). (©Janmad via wikipedia.)


                                                  Le mot d'auctoritas lui-même peut dès lors s'expliquer ainsi : l'auctoritas d'un homme est ce qui lui permet de changer l'ordre des choses, d'ajouter à la réalité pré-existante une action, un mouvement, une loi, etc. à laquelle il donne corps.

UN AUGUSTE PEUT EN CACHER UN AUTRE.

 

Plautille, épouse de Caracalla. (©Ann Raia.)
Octave devenu Auguste gouverne Rome sous ce nom jusqu'à sa mort en 14. Après lui, tous les Empereurs prennent le nom d'Auguste, qui est inclus dans leur titulature officielle. Probus choisit même de s'appeler "perpetuus Augustus", et Claude le Gothique en rajoute une couche avec "semper Augustus" - titre que conserveront ses successeurs jusqu'à la fin de l'Empire. Les impératrices (ainsi que d'autres femmes de la famille régnante) adoptent le titre d'Augusta et le terme en vient à désigner l'ensemble de la famille impériale (Gens Augusta) et, à partir des règnes de Marc Aurèle et de Lucius Verus, le titre d'Auguste n'est plus uniquement réservé à l'Empereur mais peut être accordé à d'autres mâles, comme les fils ou fils adoptifs.



Monnaie de Dioclétien. (©E. Coli (!!) via wikipedia.)
En 293, lorsque l'Empire romain est divisé en deux parties (Empire d'Orient et Empire d'Occident), Dioclétien met en place le système de la tétrarchie : chaque partie de l'Empire est gouvernée par un Empereur principal appelé Auguste, assisté d'une sorte d'adjoint subalterne, désigné comme César. Dans la partie orientale de l'Empire, les titres Imperator, Caesar, et Augustus sont traduits en Grec, et deviennent respectivement Autokrator, Kaisar et Augoustos ou Sebastos. Ces désignations grecques perdureront jusqu'à la chute de l'Empire byzantin en 1453 ; entre temps, autokrator aura supplanté sebastos, et sera devenu le titre exclusif de l'empereur régnant.


                                                 Aujourd'hui, ce changement d'identité nous a laissé un prénom (Auguste comme Auguste Renoir), longtemps choisi en particulier par les familles de la noblesse,  et le nom d'un mois (Août) justement dédié à Octave / Auguste par le Sénat romain. Le mot "Augustus" se retrouve aussi dans l'adjectif "auguste". Plus anecdotique et donc plus amusant sans doute, ce petit mot de aug- a également essaimé dans la langue française, d'une façon plus inattendue : c'est de cette racine que provient le mot "auteur" ! L'auteur, c'est en effet celui qui créé une œuvre, qui ajoute quelque chose au monde par les paroles qu'il écrit. Ce qui explique aussi, du coup, que le terme soit fréquemment employé comme synonyme d'instigateur ou d'inventeur. On dira par exemple : Auguste fut l'auteur d'un coup d'état institutionnel...

dimanche 27 janvier 2013

Etiquette et courbettes à la cour des Césars.

                                        J'adore le film "Gladiator". Malgré toutes les incohérences et les erreurs historiques, même si je ne peux pas m'empêcher de ricaner devant les prétendues visées républicaines de Marc-Aurèle, c'est plus fort que moi : je finis par me laisser emporter par le film, et je me régale de cette histoire abracadabrantesque mais si prenante, avec ses acteurs impeccables et ses décors grandioses. Ils sont très forts, ces Américains... Cependant, il y a un détail qui me fait tiquer à chaque fois : le mot "Sire" utilisé par les personnages lorsqu'ils s'adressent à l'Empereur. Je concède que c'est anecdotique, mais cette incongruité ne cesse de me perturber. "Sire", on est bien d'accord : c'est du grand n'importe quoi ! Mais dans ce cas, comment s'adressait-on à l'Empereur ? Et, plus largement, quelle était l'étiquette en vigueur à la cour des Césars ?

                                        J'ai fait quelques recherches et là, surprise : les informations sont difficiles à trouver, et il n'existe aucun article, aucune étude, aucun ouvrage dédié à la question. Ou, du moins, je n'en ai pas trouvé. Ce qui ne signifie pas que j'ai lâché l'affaire... En parcourant les textes antiques et les ouvrages généralistes sur l'Empire romain, j'ai tout de même réussi à rassembler quelques informations.


Auguste. (Photo Taifighta.)
Sans surprise, la façon dont il convenait de se comporter en présence de l'Empereur a largement évolué au fil du temps, en parallèle avec la conception même du pouvoir. Rappelons qu'Auguste, en fondant le principat, instaurait une sorte de monarchie absolue dissimulée sous l'apparence des institutions républicaines : officiellement, il gouvernait avec le Sénat quand, en réalité, celui-ci ne faisait qu'entériner ses décisions. Pour préserver ces faux-semblants, il est évident qu'Auguste ne pouvait tolérer qu'on lui accordât un traitement de faveur, car toute marque d’obséquiosité n'aurait fait que souligner sa position, quasi-royale, à la tête de l'état. Or, "royauté" était un mot tabou pour les Romains - la fin tragique de Jules César suffit à s'en convaincre. Auguste, donc, était d'une affabilité et d'une humilité théâtrales dont témoigne Suétone :  

"Il eut toujours horreur du nom de "maître" qu'il regardait comme une injure et un opprobre. Un jour qu'il assistait aux jeux, l'acteur ayant dit: "Ô maître juste et bon!", tous les spectateurs applaudirent en lui appliquant ce passage. Mais il réprima de la main et du regard ces indécentes adulations, et le lendemain il les blâma très sévèrement dans un édit. Il ne souffrit pas même que ses enfants et ses petits-fils lui donnassent ce titre, ni sérieusement, ni par forme de plaisanterie, et il leur interdit ce genre de courtoisie entre eux. Soit qu'il entrât à Rome ou dans toute autre ville, soit qu'il en sortît, il avait soin que ce fût le soir ou la nuit, de peur de causer du dérangement par les honneurs qu'on lui rendait. Quand il était consul, il allait presque toujours à pied; et, en d'autre temps, il se faisait porter en litière découverte. Les jours de réception, il admettait aussi les gens du peuple, et recevait leurs demandes avec tant de grâce, qu'il reprocha plaisamment à quelqu'un de lui présenter un placet avec autant de timidité que s'il offrait une pièce de monnaie à un éléphant. Les jours d'assemblée du sénat, il ne saluait les sénateurs que dans la salle où ils se réunissaient, et, quand ils étaient assis, en les désignant, chacun par son nom, sans qu'il eût besoin de personne pour le lui rappeler. En se retirant, il prenait congé d'eux de la même manière. Il entretenait avec beaucoup de citoyens un commerce de devoirs réciproques, et ne cessa d'assister à leurs fêtes de famille que dans sa vieillesse, et après avoir été incommodé par la foule dans une cérémonie de fiançailles." (Suétone, "Vie d'Auguste", LIII.)

Auguste qui désapprouve qu'on le désigne comme "maître" et qui refuse qu'on le traite comme celui de Rome : tu m'étonnes ! Avec le mal qu'il s'était donné pour que ça ne se voit pas...

                                         Son successeur, Tibère, qui tenta en vain d'associer le Sénat au gouvernement, adopta la même ligne de conduite. Cependant, aristocrate introverti et un peu guindé, il n'avait pas le contact facile, de sorte qu'il est toujours apparu aux Romains comme plus distant, moins accessible que son père adoptif. Pour autant, il s'attachait tout autant qu'Auguste à préserver les apparences - sans doute même avec plus de sincérité - jusque dans la titulature.
"Il ne souffrait pas, en effet, d'être appelé dominus par des hommes libres ; imperator, par d'autres que par les soldats ; il refusa obstinément le surnom de Père de la patrie ; il ne s'arrogea pas non plus celui d'Auguste (...). En un mot, le nom de César, parfois aussi celui de Germanicus, à cause des exploits de Germanicus, et celui de prince du sénat, au sens antique, était celui qu'il se donnait lui-même ; souvent il répétait : «Je suis le dominus des esclaves, l'imperator des soldats, le princeps des autres Romains» " (Dion Cassius, "Histoire Romaine", 57-8.)
Tibère. (Photo Mary Harrsch.)

Suétone - encore lui ! - rapporte également cette anecdote, significative : lorsqu'un Sénateur voulut un jour se prosterner devant lui, Tibère eut un tel mouvement de recul qu'il en tomba les quatre fers en l'air:
"Un personnage consulaire lui demandait pardon, et voulait embrasser ses genoux. Tibère se retira si brusquement qu'il tomba à la renverse." (Suétone, "Vie De Tibère", XXVII.)


Buste de Néron (Photo Elise Montgomery)

Si l'on excepte Claude, les deux autres empereurs Julio-Claudiens agiront différemment. Caligula (le premier Empereur à prétendre se faire appeler "dominus", vocatif utilisé par les esclaves envers leur maître - à comparer au "Caesar" généralement employé pour s'adresser à un Empereur.) et Néron tendaient tous deux vers une monarchie de type hellénistique, à l'instar de celle que Marc Antoine avait souhaité instaurer sur la partie orientale de l'Empire. Sans doute est-ce ainsi qu'il faut interpréter les tentatives de Caligula pour être divinisé de son vivant et ses prétentions à être adoré comme l'égal de Jupiter, et l'orientalisation de la cour de Néron, par ailleurs initiés à divers cultes à mystères. Mais la société romaine, et en particulier l’aristocratie, n'était pas prête pour cette évolution, et les tentatives pour affirmer le caractère autocratique et monarchique du régime ne sont probablement pas étrangères à la fin sanglante des deux hommes.

"Il s'en fallut de peu qu'il ne prît aussitôt le diadème et ne convertit l'appareil du souverain pouvoir en insignes de la royauté. Mais, comme on l'avertit qu'il avait surpassé la grandeur des princes et des rois, il commença à s'attribuer la majesté divine. Il fit venir de Grèce les statues des dieux les plus célèbres par leur perfection ou par le respect des peuples, entre autres celle de Jupiter Olympien. Il leur ôta la tête et mit à la place celle de ses statues. Il prolongea jusqu'au Forum une aile de son palais, et transforma en vestibule le temple de Castor et Pollux. Souvent il venait se placer entre ces deux frères et s'offrait aux adorations de ceux qui entraient. Quelques-uns le saluèrent du nom de Jupiter Latial. Il institua pour sa divinité un temple spécial, des prêtres et les victimes les plus recherchées. Il y avait dans ce temple une statue d'or faite d'après nature, que chaque jour on habillait comme lui. " (Suétone, "Vie de Caligula", XXII.)



Vespasien. Photo Mary Harrsch.)
Après la chute de Néron commence une période d'anarchie, marquée par des coups d'état permanents, et pas moins de quatre empereurs se succèdent au cours de l'année 68 - 69. C'est finalement Vespasien qui l'emporte sur ses concurrents et accède à la Pourpre impériale. L'homme ne ressemble en rien à Caligula ou Néron : pragmatique, il entretient l'image d'un Empereur simple et accessible (un Empereur "normal", diraient certains...) et, partant, rompt avec l'espèce d'obséquiosité servile qu'exigeait un Caligula, et toute la pompe dont s'entourait un Néron. Son fils Titus, qui lui succède, peut parfois se montrer arrogant, sans pour autant renouer avec les excès sus-cités. Il n'en va pas de même avec son autre fils, Domitien, qui monte sur le trône à la mort de Titus : ce détraqué paranoïaque agit en despote, et accorde une importance démesurée au cérémonial qui entoure sa fonction. Il se fait par exemple appeler "Maître et Dieu", se fait précéder de 24 licteurs, change le nom de son mois de naissance, Octobre, en Domitien... (Voir Dion Cassius,, "Histoire Romaine", Livre LXVII.)


Buste de Domitien. (Photo Mary Harrsch.)

                                        A la mort de Domitien et avec l'accession au pouvoir des Antonins, l'hypocrisie républicaine reprend ses droits, et les Empereurs renouent avec l'image du souverain accessible, et se la jouent "profil bas", ne faisant que modérément étalage de leurs richesses - au niveau d'un sénateur fortuné, disons... Pour autant, il n'en reste pas moins que nos Empereurs, protégés par leur féroce garde prétorienne, exercent toujours un pouvoir sans partage, avec droit de vie et de mort sur des citoyens qui demeurent avant tout leurs sujets. Mais, une fois encore, les apparences sont sauves.


L'Empereur Dioclétien. (Source : wikipedia)

Scène de proskynèse. (Musée archéo. de Téhéran.)
Tout change à partir du règne de Dioclétien, qui affectionne un luxe ostentatoire et s'entoure d'un cérémonial fastueux. Et, à l'instar de Caligula, Dioclétien se fait officiellement appeler "dominus" - c'est d'ailleurs sous son règne que le principat se transforme en dominat. Plus, il importe à Rome la coutume orientale de la proskynèse (bien que, selon certaines sources, Caligula et Elagabal aient tenté d'en introduire l'usage avant lui), qui consiste à se prosterner devant le souverain comme devant un dieu vivant. Un rite connu comme "l'adoration de la Pourpre" et qui, on s'en doute, n'eut guère l'heur de plaire aux Romains, fortement réprobateurs face à ces courbettes excessives.  L'Empereur porte désormais un diadème, insigne de la royauté, et sa personne et tout ce qu'il touche sont considérés comme sacrés. Lorsqu'il réunit son conseil, il est assis sur un trône surélevé - tous les autres restant debout - tandis que le silence est imposé partout ailleurs dans le palais.     
                      
Mais si les historiens présentent souvent le comportement de Caligula ou de Néron comme des manifestations de leur mégalomanie, il semble bien que l'attitude de Dioclétien relève d'une stratégie bien pensée : en se positionnant comme un être supérieur, d'essence divine, et en exigeant de ses sujets une soumission totale dont la proskynèse marquait la plus flagrante manifestation physique, il est fort possible qu'il ait tenté d'imposer cette idée dans la mentalité collective. Il aurait alors finalement adopté une stratégie similaire à celle d'Auguste, bien que diamétralement opposée : une simplicité et une modestie affectée pour l'un ; une majesté divine tapageuse pour l'autre - mais dans les deux cas, une mise en scène étudiée ayant, comme l'écrit Edward Gibbon dans "Histoire de la Décadence et de la Chute de l'Empire Romain", "l'une pour but de cacher, et l'autre de développer le pouvoir immense que les empereurs exerçaient sur leurs vastes domaines." (T 1, Chap. XIII.)

                                        Comme je l'ai précisé en préambule, les informations n'ont pas été faciles à rassembler, et sans doute ce billet présente-t-il quelques lacunes. Je suis toujours disposée à lire vos commentaires et à prendre connaissance des précisions que vous pourriez m'apporter, et encore davantage aujourd'hui. N'hésitez pas à me corriger au besoin, ou à me fournir tout renseignement supplémentaire : je serais ravie de les rajouter à cet article - en vous citant, bien évidemment !

mardi 17 juillet 2012

De quoi "César" est-il le nom ?


                                       A partir d'Auguste, tous les empereurs ou presque ont porté le nom de César - Caesar. Bien évidemment, le terme renvoie directement à Caius Julius Caesar, qu'on ne présente plus (mais rassurez-vous, on le fera quand même un jour ou l'autre !) Le titre a d'ailleurs survécu à l'Empire romain, traversant les siècles et les frontières pour dériver en Kaiser en Allemagne ou Tsar en Russe - tout comme Imperator a donné notre Empereur.
                                        Reste que César, lui, n'a jamais été empereur... Oh, ce n'est pas faute d'avoir essayé - même s'il eut plutôt dans l'idée de viser la royauté, avec les conséquences que l'on connaît : les Ides de Mars, les 23 coups de poignard, "tu quoque fili" et toute la chanson. Dans ces conditions, on peut se demander pourquoi les maîtres de Rome ont choisi d'inclure ce nom à leur titulature officielle. Pour se revendiquer comme héritiers de Jules César, certes, mais encore ?

Buste de Jules César (Musée Arles antique. Photo Christine Vaufrey)


Étymologie.


                                       L'origine du nom demeure inconnue. L'auteur de l' "Histoire Auguste" avance les quatre hypothèses les plus communément admises :

1) De "caesaries" - cheveux - parce que le fondateur de la lignée serait né avec la tête couverte de cheveux. Ce qui serait assez ironique, puisque Jules César était extrêmement complexé par sa calvitie...

2) De "caesius" - que l'on traduirait par "bleu-gris" ou "gris" - en référence à la couleur des yeux des membres de la gens. (Jules César, quant à lui, avait les yeux noirs. Juste au cas où vous vous poseriez la question.)

3) De "caesum" - couper - car la mère du premier de la gens Caesar étant décédée avant l'accouchement, on aurait ouvert l'utérus pour en sortir le bébé. D'où le nom de "césarienne".  Pline l'Ancien penche pour cette étymologie.

4) De "caesai" - éléphant en punique - parce que le premier Caesar aurait tué l'un de ces animaux lors d'une bataille. C'était la signification mise en avant par Jules.

Quoi qu'il en soit, il est clair qu'il n'y a aucun lien direct susceptible d'expliquer le choix de ce mot dans la titulature officielle.

Denier de César à l'éléphant.


Le premier César : Auguste et la pérennité du principat.


                                        N'en déplaise à Suétone qui, dans sa "Vie des Douze Césars", s'est borné à considérer Jules César et les empereurs d'Auguste à Domitien, le nom a continué à se transmettre. Chose d'autant plus étrange que la dynastie des Julio-claudiens s'est éteinte avec Néron, et qu'à partir de Claude, l'empereur ne descendait plus directement de Jules César...

Statue du jeune Octave - env. 30 avant J.C. (Musée du Capitole)

                                        Auguste est le premier à adopter le nom. Plus exactement, il n'est pas encore Auguste : il s'appelle encore Octave. A l'ouverture du testament de son grand-oncle Jules César, il est désigné comme son héritier et adopté à titre posthume. Il prend donc le surnom de son père adoptif, comme le veut l'usage, et devient Caius Octavius Caesar. Une fois seul maître de Rome, après la défaite de Marc Antoine à Actium, Octave réorganise les institutions. Pour résumer, il les vide petit à petit de leur substance tout les maintenant en apparence, et s'arroge tous les pouvoirs : instruit par la malheureuse expérience de Jules, il instaure donc une monarchie sans en avoir l'air. Bien que les Sénateurs lui octroient le titre d'Augustus (27 avant J.C.), il conserve le nom de Caesar. C'est une légitimité supplémentaire, qui lui permet de rappeler à tous qu'il est bel et bien l'héritier de l'imperator - et le descendant d'un Dieu, puisque César a été divinisé peu de temps après sa mort. Ce qui, dans une Rome aussi superstitieuse et respectueuse des divinités, peut toujours être utile...

                                        Le grand problème d'Octave / Auguste, tout au long de son règne, tiendra à sa succession. Si dans les faits, le pouvoir réside bel et bien entre les mains du seul princeps, tout est fait pour perpétuer la fiction de la continuation de la République. Dès lors se pose une question : comment pérenniser le principat, et éviter que le nouveau régime ne soit qu'une parenthèse, appelée à se refermer à la mort de son fondateur ? Mais, précisément parce que cette monarchie en est une sans en avoir le nom, l'hérédité du pouvoir n'est pas envisageable... Tu parles d'une quadrature du cercle ! Mais Auguste résout l'impossible équation de manière fort ingénieuse. Puisqu'il tient officiellement ses pouvoirs du Sénat, il va "suggérer" un successeur, choisi dans sa famille et avalisé par le Sénat. Ainsi, tout comme les Sénateurs semblent encore diriger la République, il leur offre l'illusion de choisir le futur Empereur...

Auguste représenté en pontifex maximus (Musée National Romain - photo nick in exsilio)

                                        Son épouse Livie, issue de la gens Claudia, ne lui ayant pas donné d'héritier, Auguste va se reporter sur les autres jeunes hommes de sa famille - son neveu Marcellus, ses petits-fils Caius et Lucius, qui mourront tous avant lui - avant de choisir en définitive Tibère, son beau-fils. La manœuvre est simple : il leur permet de briguer d'importantes magistratures avant l'âge légal, leur accorde des titres honorifiques (Princeps juventutis - "prince de la jeunesse", par exemple), leur confie l'imperium (c'est le cas pour Tibère), les associe étroitement au pouvoir. Et, bien sûr, il les adopte, leur transmettant ainsi à son tour le nom de Caesar. Le but, c'est que le pouvoir reste dans la famille. C'est pourquoi, lorsqu'il ne lui reste plus d'autre choix que d’adopter Tibère afin de faire de lui son successeur "présumé", il l'oblige à adopter à son tour son neveu Germanicus. Oui, car Auguste voit loin...

Les successeurs d'Auguste : Tibère et Caligula.


                                        Tibère, fils adoptif d'Auguste, a donc naturellement le droit de porter le cognonem de Caeasar : devenu empereur, il prend le nom de Tiberius Caesar Divi Augusti Filius Augustus. Or, à nouveau, les héritiers putatifs tombent comme des mouches : Germanicus en 19, ses enfants en 29 et 33, Drusus II le propre fils de Tibère les ayant précédé en 23 (la plupart aidés par Séjan, le préfet du prétoire. Voir le billet sur Tibère pour plus de détails - lien) Restent Caligula, dernier fils survivant de Germanicus et donc petit-fils adoptif de Tibère, et Gemellus, son petit-fils par la sang.

Tibère. (Musée du Louvre)

                                         Lorsque Tibère décède, on découvre qu'il a désigné les deux jeunes hommes comme héritiers, à égalité. Tibère n'avait pas choisi, et laissait l'Empire dans un sacré pétrin. Ce fut Caligula qui l'emporta, grâce au préfet Macron qui le fit acclamer par la garde prétorienne avant même que le Sénat soit consulté, de sorte que l'assemblée n'eut d'autre option que d'entériner ce choix. C'était un coup d'état, mais Caligula était l'arrière-petit-fils d'Auguste par adoption, le fils du très populaire Germanicus, la foule le soutenait, et Macron avait menti en affirmant que Tibère l'avait désigné comme son successeur : les sacro-saintes apparences étaient sauves, et les sénateurs, bien qu'abusés, pouvaient encore feindre d'avoir pris la décision finale. Descendant d'Auguste, comme je l'ai déjà dit, il pouvait sans problème porter le nom de Caesar : Caligula devint donc le troisième empereur, sous le nom de Caius Caesar Augustus Germanicus.

Le tournant : où comment Claude devint César.


                                        A ce stade, vous trouvez sans doute toutes mes explications complexes, et pour tout dire assez inutiles. Elles sont pourtant nécessaires, parce qu'on arrive à l'étape cruciale : celle où un homme, qui n'est pas un descendant direct de Jules César, inclut pourtant le cognonem dans sa titulature. Et l'homme en question, c'est l'empereur Claude, le quatrième Julio-Claudien, l'oncle de Caligula.

L'empereur Claude (Musée du Louvre)
Pour vous la faire courte, ce dernier est assassiné en 41. Il meurt sans avoir fait de testament et sans descendance (il a bien une fille, encore un bébé. Mais les meurtriers ne font pas les choses à moitié, et il lui fracassent le crâne contre un mur.) Au palais, c'est la débandade : tout le monde court dans tous les sens, personne ne sait qui est impliqué dans la conspiration, et les membres de la famille impériale risquent aussi bien de se faire tuer par un conjuré que par un partisan de l'empereur défunt. Dans l'affolement général, un garde prétorien retrouve Claude, tremblant, caché derrière une tenture. Certes, on le tient pour un crétin congénital, mais c'est un Julio-Claudien, et on a rien de mieux sous la main : Claude est proclamé empereur par la garde prétorienne. S'en suit un jeu de dupes, au cours duquel le Sénat, hostile à Claude car il n'aime pas qu'on lui force la main aussi ouvertement, perd la partie. Les membres de l'assemblée sont bien obligés  d'entériner à nouveau le choix des militaires. Mais cette fois, aucune porte de sortie pour sauver la face : c'est un putsch net et sans bavure, le principat repose désormais clairement sur l'armée. Or, Claude n'a aucun droit civil de porter le cognonem de Caesar, malgré le lien familial, puisqu'il n'est que collatéral - rappelons que Claude est le petit-fils d'Octavie, elle-même petite-nièce de César. Or, sa titulature officielle est pourtant Tiberius Claudius Caesar Augustus Germanicus. Il semblerait que le Sénat, contraint de le désigner empereur à la suite des prétoriens, lui ait octroyé ce titre, au moment de l'investir des pouvoirs de ses prédécesseurs, pour faire bonne mesure. Est-il besoin de rappeler que Tibère, quelques années plus tôt, se plaignait déjà de la servilité de la noble assemblée ?! Ainsi, à partir de Claude, Caesar cesse d'être un nom propre pour devenir un titre - exactement comme Augustus ou Imperator.


Évolution du titre de César.


Dioclétien. (Musée archéo. d'Istanbul. Photo S. Giralt)
Quand la dynastie Julio-Claudienne s'éteindra avec Néron, le titre de Caesar continuera de se transmettre aux empereurs, avec le reste de la titulature impériale. D'autres évolutions suivront. En 293, l'empereur Dioclétien divise l'Empire en deux entités distinctes (Orient et Occident), et il fonde la tétrarchie, introduisant deux Césars, désignés comme co-empereurs auprès de deux Augustes. Mais le système ne dure qu'un temps, jusqu'en 306 précisément, avec l'avènement de Constantin, proclamé César par ses troupes.

Constance II, son fils, transmet le titre à ses cousins, Gallus d'abord, Julien ensuite. Mais le terme de César désigne alors simplement des membres de la famille impériale, disposant certes d'un pouvoir important, mais pas plus co-empereurs que moi, et encore moins héritiers du prince. Là encore, le dispositif ne perdure pas.





                                       Après la chute de l'Empire romain (476), la titulature latine subsiste un temps, jusqu’à ce qu'elle soit abandonnée dans l'empire byzantin par Héraclius (r. 610-641). Celui-ci délaisse le titre d'Augustus et relègue celui de Caesar après celui de Basileus. Par la suite, le titre de Caesar ne cessera de reculer dans une titulature de plus en plus longue, et disparaîtra peu à peu... avant de ressurgir, sous les formes déjà citées de Kaiser et de Tsar, démontrant ainsi sa postérité et son importance dans l'inconscient collectif.

L'empereur byzantin Héraclius. (Doc. fourni par la bibliothèque diocésaine de Skara.)