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vendredi 20 juin 2014

"Moi Auguste, Empereur de Rome" : un regard sur l'exposition du Grand Palais.


                                        L'année 2014 marquant les 2000 ans de la mort de l'Empereur Auguste, l'anniversaire aura été dignement célébré par plusieurs publications dont je me suis fait l'écho sur ce blog, pour la plupart centrées sur l'exposition organisée au Grand Palais. Après tout ce que j'avais pu lire, voir et entendre, j'en attendais beaucoup... et je n'ai pas été déçue ! Belle réussite, cette exposition tient ses promesses et présente un nombre impressionnant de pièces remarquables, mises en scène de façon judicieuse et élégante.

                                        Divisé en 7 étapes, le parcours muséographique mêle habilement la chronologie aux différentes thématiques retenues : Octave et la guerre civile, le régime augustéen, la Rome d’Auguste, la diffusion d’un nouveau langage artistique de tradition grecque, le cadre privé, Auguste et les provinces, et enfin mort et apothéose. Pertinente, cette présentation affiche l'ambition de faire revivre le siècle d'Auguste et la vie quotidienne au travers des œuvres présentées, mais aussi d'approcher au plus près le personnage autant public que privé. Mais très franchement, ce n'est pourtant pas l'aspect qui m'a le plus frappée.



Auguste de la Prima Porta, époque tibérienne. (Vatican, Musei Vaticani, Braccio nuovo  - ©Musées du Vatican / Cité du Vatican.)

                                        Dès la première salle, le visiteur est accueilli par l'immense statue de la Prima Porta, montrant Auguste en cuirasse. Derrière lui s'affichent des extraits de la Res Gestae, le testament politique dans lequel il détaille ses actions et ses réalisations. On retrouve donc ici l'idée directrice d'une exposition attachée à présenter la vie et l’œuvre du fondateur du principat, et la vie quotidienne de la Rome augustéenne. Deux thèmes étroitement liés, illustrés par les œuvres des artistes et artisans de l'époque, par le biais des statues, bustes, frises, monnaies, bijoux, mobilier domestique, vases, objets funéraires, etc... qui se succèdent dans les différentes salles.

                                        Mais le choix d'ouvrir l'exposition par cette statue en particulier met en lumière un autre point important. En effet, on remarque que l'Empereur est représenté pieds nus, et si la question fait encore débat parmi les historiens, la plupart supposent qu'il s'agit d'une caractéristique propre aux représentations des divinités. Il ne s'agit donc pas d'un simple portrait d'Auguste, mais de celui d'Auguste divinisé. A ce titre, elle illustre un autre aspect de sa politique, présente en filigrane tout au long de l'exposition: la place de l'art dans la propagande (bien que le terme soit anachronique) augustéenne. Dès son apparition sur le devant de la scène politique, à la mort de son grand-oncle et père adoptif Jules César, Octave (qui ne deviendra Auguste qu'en 27 avant J.C., lorsque le Sénat lui accordera ce nom honorifique - voir ici.) a bien compris la puissance des symboles et la force des images, et le rôle qu'ils pouvaient jouer dans sa conquête du pouvoir.

                                        Alors que les portraits de la République romaine se distinguaient par un réalisme étonnant, accentuant les rides, la dureté des traits et les imperfections physiques - à l'image du buste de Crassus, visible au Grand Palais - les statues d'Auguste et de ses proches montrent a contrario des personnages idéalisés, calqués sur un idéal de beauté emprunté à la Grèce. Les bustes les plus anciens datent d'environ 40 avant J.C. : âgé de 23 ans, Octave partage alors le pouvoir avec Lépide et Marc Antoine, dominant la partie occidentale du territoire romain tandis que ses acolytes dirigent respectivement l'Asie et l'Afrique. Ces portraits sont déjà idéalisés, magnifiant la force et la jeunesse d'Octave. Étrangement uniformes, les représentations d'Octave / Auguste ne varient pratiquement pas au fil du temps, et l'image fixée dans le marbre demeure celle d'un éternel jeune homme vigoureux - comme le montre l'ensemble des œuvres exposées, y compris les statues réalisées plusieurs décennies plus tard, alors que l'Empereur est pourtant septuagénaire.

                                        Provenant des quatre coins de l'Empire, ces portraits génériques illustrent aussi la manière dont Auguste assoit son pouvoir par la diffusion de l'image. Le culte impérial s'appuie sur ces représentations artistiques pour s'imposer dans les provinces et unifier les territoires autour d'un même culte, de même que les pièces de monnaie, dont l'iconographie permet de transmettre les idées fortes prônées par le régime.



 
Relief d'Actium : procession. (Séville, Maison de Pilate, ©Fundacion casa ducal de Medinaceli, Séville Espagne.)

                                        Après avoir vaincu Marc Antoine et Cléopâtre à la bataille d'Actium en 31 avant J.C., Octave devient le seul maître de Rome. Maintenant les apparences de l'ancien régime républicain, il fonde le principat et, sans en avoir l'air, s'arroge la majorité des pouvoirs. Or, dès le début de son règne, l'une des grandes préoccupations d'Auguste est de trouver un successeur qui garantira la pérennité du principat après sa mort. C'est cette problématique que met en lumière la galerie de portraits par laquelle se poursuit l'exposition, et qui montre la succession des prétendants : son neveu Marcellus, son beau-fils Drusus, ses petits-fils Caius et Lucius - tous disparus avant lui - et enfin Agrippa Postumus, dernier petit-fils de l'Empereur, assassiné après sa mort. Ne reste alors que Tibère, fils issu du premier mariage de Livie, qui deviendra le deuxième Empereur de Rome. Mais là encore, la représentation de l'ensemble de la famille impériale - alors inédite dans le monde romain - et sa diffusion sur tout le territoire répondent précisément à cette volonté d'asseoir une dynastie : ces portraits, en véhiculant l'image des proches d'Auguste, font d'eux des personnages publics.

Portraits de la famille impériale, avec Tibère au premier plan. J. De Fontenay/JDD/SIP.)



                                        Autre grand axe de la politique d'Auguste, la refondation de Rome accompagne celle des institutions. Période d'intense activité d'aménagements urbains, son règne transforme la ville grâce aux grands travaux publics et à l'encouragement des initiatives privées. Réorganisation des forums, construction d'édifices publics comme le théâtre de Marcellus ou les thermes, rénovation et édification de temples, nouvelle division administrative... Si l'architecture reste classique et met en avant le respect de la tradition, l'art qui s'exprime dans les décors illustre en revanche l'idée selon laquelle le règne d'Auguste marque le début d'une nouvelle ère de paix et de prospérité. La période est donc particulièrement favorable à l'épanouissement artistique : la création littéraire soutenue par Mécène voit ainsi émerger des poètes majeurs comme Virgile et Horace, encouragés à chanter les louanges de l'Empereur ; et les sculpteurs délaissent l'imitatio des modèles grecs pour tenter de les dépasser en les interprétant ou en les transposant selon le goût latin, créant ainsi une sculpture néo-attique.

                                        Dans la sphère privée, le développement économique consécutif à la pacification se ressent également dans le décor, qui se pare de motifs évoquant l'abondance et la fertilité (à l'instar des célèbres fresques de la Villa de Livie, avec ses jardins luxuriants),  et le mobilier et les objets du quotidien, réalisés avec une grande finesse et une vraie maîtrise technique, dans des matériaux aussi divers que le verre, l'argent, le bronze, les pierres précieuses ou l'or.


Trésor de Boscoréale : skyphos à poucier. (Paris, Musée du Louvre, départ. des antiquités grecques, étrusques et romaines - ©RMN-Grand Palais - Musée du Louvre / Hervé Lewandowski.)

                                        A ce titre, les objets d'art commandés par Auguste et ses proches, d'un luxe et d'une somptuosité fascinantes, sont en contradiction avec l'autre message véhiculé par la famille impériale : ayant tiré les leçons du sort réservé à son père adoptif, Jules César, assassiné car soupçonné de vouloir accéder à la royauté, Auguste ne revendique aucunement une nature divine, et il met en exergue une vie simple et frugale, à l'image de la modeste demeure qu'il occupe avec sa famille. Mais les objets d'art et d'artisanat réalisés pour la famille impériale donnent une toute autre image en privé. Par exemple, les sublimes camées montrent souvent Auguste sous les traits de Jupiter ou Apollon - comme le camée Blacas, délicatement sculpté dans un onyx brillant, ou encore une superbe agate, où il apparaît en Mercure.


Auguste, Camée "Blacas". (Vers 14-20 ap. J.C., Londres, British Museum ©The British Museum, Londres dist. RMN- Grand Palais  / The Trustees of The British Museum.)

                                        J'aurais certes pu suivre le parcours proposé par le Grand Palais en reprenant les textes de l'exposition et en revenant sur quelques-uns des objets exposés. La partie présentant lampes à huile, tables, chaises, lits, vases, etc. illustre à merveille la vie quotidienne au début de l'Empire et la manière dont l'art et l'artisanat ont mis à profit la période de paix et de prospérité qu'a représenté le principat d'Auguste, ainsi que l'état d'esprit d'une société enfin délivrée de décennies de guerres civiles. Mais tout ayant déjà été écrit sur cette exposition, il m'a semblé plus enrichissant d'adopter un autre angle et une autre vision. Pour un compte-rendu exhaustif, je me contenterai de vous renvoyer à l'album publié par la RMN. (Voir en fin d'article).

                                        Redécouvrir la figure du premier Empereur de Rome et ressentir l'impact de sa politique sur la vie quotidienne à travers un art, un artisanat et une architecture qui fleurissent lors de ce qu'on a coutume d'appeler le "Siècle d'Auguste" ? Soit, le pari est réussi. Mais ce que montre le  Grand Palais, c'est peut-être surtout la stratégie d'Auguste, la manière dont il parvient à utiliser tous ces leviers pour transformer une république prétendument "restituée" en une monarchie héréditaire qui ne dit pas son nom. Du domaine public - avec la statuaire et l'implantation du culte impérial jusque dans les Provinces les plus éloignées - à la sphère privée, c'est en effet l'ensemble de la société romaine qu'Auguste a radicalement transformée, sur le plan politique, matériel et culturel. Son règne est effectivement marqué par un âge d'or artistique qui fait émerger des figures majeures de la littérature et les plus belles fresques et objets d'art de l'Antiquité romaine - mais cet épanouissement des arts a surtout accompagné la naissance d'un régime qui demeurera quasiment inchangé pendant près de 4 siècles, et qu'Auguste a su imposer en à peine quelques décennies.

                                        Deux grands axes de lecture pour une exposition passionnante, d'une grande richesse, qui permet au visiteur d'admirer des pièces majeures venues des plus grands musées. Dépêchez-vous : il ne vous reste plus qu'un mois pour courir au Grand Palais...







Lecture recommandée : 



"Auguste, l'album de l'exposition"
Éditions RMN - 10 €.
Lien ici.








Pour rappel : 

"Moi, Auguste, Empereur de Rome"  - Jusqu'au 13 juillet.


Grand Palais - 3, avenue du Général Eisenhower - 75008 Paris.
Tous les jours de 10H à 20H, sauf le Mardi.
Tarif : 13€. (Tarif réduit : 9€).
Lien ici.










vendredi 23 mai 2014

Sur La Toile : Le MOOC De L'Empereur Auguste.



                                        Si vous suivez régulièrement ce blog, vous commencez à le savoir : on commémore cette année les 2000 ans de la mort de l'Empereur Auguste et une exposition se tient pour l'occasion au Grand Palais. Mais le petit truc qui fait plaisir, c'est que même un type mort depuis 2 millénaires peut vivre avec son temps : Auguste est un Empereur ultra-connecté, un geek accro aux nouvelles technologies. La preuve ? Il twitte (avec beaucoup d'humour), il est sur Facebook et il invite les internautes à lui envoyer un selfie (pardon, un ipsum !).  Le Grand Palais a même lancé un guide audio (payant) et une application gratuite, "La Fabrique Romaine", qui permet de découvrir l'exposition et de prendre la pose pour s'identifier à Auguste ou Livie ou créer une monnaie romaine à son effigie ! J'ai testé : c' est surtout un gadget, mais un gadget plutôt amusant. Je vous donne tous les liens en fin d'article.




                                        Toutes ces initiatives, certes divertissantes, restent tout de même anecdotiques. Elles ont certainement l'avantage de populariser l'exposition du Grand Palais, plus attrayante pour un large public. Pour le dire autrement, c'est un bon moyen de faire parler de la manifestation et de la rendre plus drôle et plus festive, mais pas forcément plus intéressante... En revanche, le Grand Palais a également eu l'excellente idée de lancer un MOOC, dans le cadre de son exposition.

                                        Un quoi ?!! Un MOOC, c'est-à-dire un Massive Open Online Course, traduit en Français par "Cours en ligne ouverts à tous". Un dispositif permettant à tout un chacun de suivre des cours en ligne, dans à peu près n'importe quel domaine. En partenariat avec l'éditeur Pythagora (qui produit notamment des MOOCs pour réviser le bac ou le brevet) et la plateforme FranceTvEducation (filiale de France Télévisions), le Musée propose ainsi une série de cours en ligne ayant pour thème la Rome d'Auguste.



                                        Ouvert depuis le 4 Mai et disponible jusqu'au 28 Juin, le cours s'appuie sur des ressources numériques variées et permet de découvrir le règne d'Auguste et la société romaine de son époque à travers 8 leçons thématiques, réparties sur 8 semaines. Sont entre autres abordés la biographie de l'Empereur, la représentation du pouvoir, l'évolution de la ville, la vie quotidienne, la monnaie ou encore l'âge d'or. Chaque leçon s'ouvre par une courte vidéo, suivie d'un contrôle de connaissances sous forme de QCM et d'un diaporama. Le participant accède aussi à un forum où il peut poser des questions et échanger avec des spécialistes. En bonus, le site donne un lien vers un jeu, dont le but est de construire une cité romaine.

                                        Les premières leçons tiennent toutes leurs promesses : simples, rapides et efficaces, les cours mettent à profit le numérique pour s'enrichir en terme de contenus et adopter un format didactique assez plaisant. Malgré tout, le propos reste assez basique. Disons que si vous connaissez déjà le sujet, vous ne tomberez pas de votre chaise... Ce MOOC s'adresse avant tout à tous ceux, plus ou moins novices, qui veulent découvrir la Rome augustéenne ou en apprendre davantage. Le site souligne que le cours peut être suivi indépendamment de l'exposition "Moi Auguste, Empereur de Rome", mais qu'il est en revanche un bon complément pour les visiteurs. Plus prosaïquement, j'y vois un excellent support pour les enseignants de collège et lycée.

                                        Comptes Twitter et Facebook, jeux, applications, MOOC... Auguste et le Grand Palais exploitent la toile de manière originale - même si on pourrait regretter un certain éparpillement. Reste que l'institution a trouvé un moyen intéressant de communiquer autour de l'exposition, mais aussi de l'enrichir grâce à ce cours en ligne - initiative inédite et très appréciable. Auguste, un Empereur 3.0 - qui décidément, m'étonnera toujours !





LIENS :

Je signale aussi le dossier pédagogique, téléchargeable sur le site du Grand Palais : ici.



dimanche 6 avril 2014

Revue De Presse : Le Figaro - Auguste.

                                        Il y a quelques semaines, je vous ai présenté ici un numéro de la revue L'Histoire,  largement consacrée à l'Empereur Auguste, à l'occasion de la commémoration de sa mort. Une autre publication sur le même thème a retenu mon attention : le hors-série du Figaro, sorti ce mois-ci. Bon, j'entends déjà les objections : quel intérêt de se précipiter sur ce deuxième magazine, puisqu'il aborde exactement le même sujet ? A priori, le regard porté sur le règne d'Auguste n'a pas radicalement changé en quelques semaines... Certes, mais les deux revues proposent finalement des numéros complémentaires, et celui publié par le Figaro est une alternative intéressante, plus accessible et généraliste mais tout aussi sérieuse.

                                        Sorti à l'occasion de l'ouverture de l'exposition "Moi Auguste, Empereur" au Grand Palais, sur laquelle il s'appuie largement pour ses remarquables illustrations, ce hors-série offre un panorama assez complet de la vie et du règne du premier Empereur. Ce n'est pas une biographie exhaustive, mais à travers plusieurs grandes thématiques, la revue embrasse les grandes lignes du parcours personnel et politique d'Auguste. Comme souvent, les auteurs ont choisi en introduction plusieurs journées précises qui, à leurs yeux, marquent des tournants dans son destin: sa naissance le 23 septembre 63 avant J.C., l'assassinat de Jules César, la bataille d'Actium, l'adoption de son beau-fils Tibère en vue de faire de lui son successeur, etc. Les dates retenues sont pertinentes et dessinent en pointillés la trajectoire de celui qui, né Octave, devient Auguste peu après son accession au pouvoir. On pourra toutefois regretter une écriture un peu trop romancée, l'écrivain prenant parfois le pas sur le journaliste : au-delà des faits, il me semble hasardeux d'interpréter l'état d'esprit d'un homme et de tenter de décrypter ses sentiments...

                                        Dans un second temps, le magazine se penche plus en profondeur sur certains aspects du règne d'Auguste, en commençant par son ascension fulgurante. Jeune blanc-bec de 18 ans sans appui politique ni expérience militaire, rien ne prédestinait celui qui se nommait encore Octave à prendre le pouvoir après la mort de Jules César, son grand-oncle. Son adoption par le dictateur assassiné change la donne en lui donnant une légitimité, lui permettant de se positionner comme son héritier politique. On suit ainsi l'évolution du jeune homme, du jeu de dupes qui l'oppose à Cicéron à la manière dont il écrase successivement les césaricides puis son ancien allié Marc Antoine, jusqu'à l'instauration d'une monarchie qui ne dit pas son nom et préserve l'illusion de la République. L'article dessine le portrait d'un homme intelligent, ambitieux, opportuniste et habilement manipulateur, qui parvient en quelques années à s'imposer comme le maître de Rome.

                                        Pierre Cosme, grand spécialiste s'il en est, étudie ensuite la politique extérieure. Sont surtout abordées les manœuvres politiques ou militaires menées en Orient ou en Germanie - dont le fameux désastre de Teutobourg. S'il ne brilla jamais sur le champ de bataille, Auguste sut s'entourer des meilleurs - dont Agrippa et Tibère. Autre proche de l'Empereur, Mécène exerça quant à lui une influence considérable sur la littérature, dont la floraison est une des grandes caractéristiques de la période augustéenne. De façon assez intéressante, la revue propose une autre vision du "Siècle d'Auguste", en contrepoint de l'analyse livrée par L'Histoire puisqu'elle met en doute la pertinence du terme de propagande qui y est souvent associé. Le magazine défend au contraire l'idée d'une idéologie commune, soulignant que  les valeurs défendues par les grands auteurs de l'époque correspondaient souvent à celles prônées par le nouveau régime. Mais un Horace, un Tibulle ou un Ovide ont aussi développé leurs propres thématiques, comme l'exaltation du passé rural ou plus encore la mise en exergue de l'otium ou des amours, sujets peu conformes à la politique impériale.






                                        Autre thème ingénieusement abordé, la manière dont Auguste a marqué de son empreinte le paysage urbain romain traduit une fois encore une visée politique. La restauration ou l'édification des temples souligne par exemple l'ambition affichée de l'Empereur, qui se voulait le restaurateur d'une religion romaine garante de la pax deorum. Nouveau forum, ara pacis, bibliothèques, etc. : le nouveau plan d'urbanisme, en apparence incohérent, dessine en réalité une nouvelle Rome, exaltant la puissance d'un Empire naissant, dirigé par un Auguste qui se présente comme un "nouveau Romulus". L'architecture proprement dite surprend car, en amalgamant diverses influences principalement issues de l'architecture grecque sans distinction d'époque, le style augustéen, riche et complexe, met en exergue la notion d'emulatio, selon laquelle l'artiste imitant une œuvre originale doit y apporter son savoir-faire en vue de l'améliorer, portant son art à un niveau supérieur. Pour conclure ce chapitre, un article présente les dernières découvertes archéologiques qui mettent à mal l'idée, pourtant régulièrement reprise, d'un Auguste occupant une modeste demeure sur le Palatin. Elles révèlent en effet un splendide et immense palais, plusieurs fois remodelé, abritant entre autres un sanctuaire dédié à Apollon, sous la protection duquel se plaçait le Prince.   

                                        Se pose aussi la question de la succession, problème auquel Auguste se heurta tout au long de sa vie. La mort successive des hommes de sa famille qu'il choisit pour régner à sa suite le contraint finalement à adopter Tibère, son beau-fils. Car, régime crypto-monarchique, le principat ne saurait être ouvertement héréditaire : l'Empereur, toujours aussi subtil, se prête au jeu en pressentant et adoptant son futur successeur, entre les mains duquel il concentre peu à peu les pouvoirs civils et militaires que prorogeront les Sénateurs après sa mort, ratification fictive d'un choix déjà acté. Un bref portrait de l'épouse d'Auguste, Livie, clôt le chapitre.

                                        En guise de conclusion, une interview des commissaires de l'exposition du Grand Palais développe les grands axes de la manifestation en évoquant certaines œuvres ou certains objets qui y sont montrés. L'entretien esquisse notamment une réflexion passionnante sur l'évolution des portraits sculptés d'Auguste, la physionomie idéalisée répondant aux impératifs politiques et idéologiques de chaque période. A noter, enfin, une bibliographie sélective à destination de ceux qui souhaiteraient aller plus loin.

                                        Il n'est pas facile de départager L'Histoire et le Figaro. Le premier, plus "pointu", reste centré sur quelques grandes axes et approfondit ses sujets, présentant souvent plusieurs points de vue et alimentant la réflexion du lecteur. Le second, en revanche, est plus éclectique - au point de partir un peu dans tous les sens ! - mais il remet l'exposition du Grand Palais dans son contexte, en abordant l'essentiel du règne d'Auguste dans un style simple et accessible. L'iconographie est plus factuelle et informative chez L'Histoire, tandis que le Figaro fait étalage des plus belles pièces du Grand Palais. C'est la raison pour laquelle je parlais en introduction de la complémentarité des deux revues : le Figaro constitue une excellente introduction à la visite de "Moi Auguste, Empereur", en particulier pour ceux qui ne sont pas très familiers du sujet ; la revue L'Histoire permet ensuite d'aller plus loin, en soulevant des questions plus précises et en invitant à poursuivre la réflexion.

                                        Bon, à choisir, je recommanderais plutôt le numéro spécial du Figaro. Si vous avez la chance de vous rendre au Grand Palais, il me semble être le guide idéal pour préparer votre visite (et vous pourrez le garder en souvenir après !); dans le cas contraire, il en donne une jolie vision d'ensemble et vous en montre quelques merveilles. En attendant, si tout va bien, le compte-rendu de "La Toge Et Le Glaive"...



AUGUSTE, LES PROMESSES DE L'AGE D'OR.


LE FIGARO HORS-SÉRIE.
Mars 2014 - 8.90€.

Lien ici.
 

mercredi 15 janvier 2014

De Quoi Auguste Est-Il Le Nom ?

                                                  Grande passionnée d'Histoire en général, je rencontre tout de même une difficulté récurrente : la généalogie des dynasties et des grandes familles. Je ne sais pas ce qu'il en est pour vous, mais les méandres familiaux des Empereurs romains m'ont longtemps laissée pantoise, d'autant que s'ajoute le problème de la transmission du nom que ce soit à la naissance (par exemple, Tibère reçoit le même nom que son père, Tiberius Claudius Nero) ou lors des adoptions. Et je ne parle même pas des mariages consanguins ! Bon, je maîtrise bien le sujet maintenant mais l'arbre généalogique des Julio-Claudiens m'a valu quelques migraines mémorables... Même en dehors de l'adoption, il arrive que ces fichus Empereurs décident de changer de nom ! Décidément, les gars ne nous facilitent pas la tâche. Prenons le cas d'Octave, héritier de Jules César et vainqueur de Marc Antoine et Cléopâtre lors de la bataille d'Actium : on le connaît mieux sous le nom d'Auguste, titre qui devient son nom officiel en 27 avant J.C. Voilà qui demande quelques explications...

D'OCTAVE A AUGUSTE.


                                                  De retour à Rome après sa victoire sur Marc Antoine et Cléopâtre, Octave se garde bien de commettre les mêmes erreurs que son père adoptif, Jules César, assassiné pour ses aspirations à la royauté honnie par les Romains. Bien que revendiquant la prestigieuse filiation, Octave évite soigneusement toute association avec les ambitions de César. A la place, il entreprend de remodeler les institutions, de façon à asseoir son pouvoir personnel sans avoir l'air d'y toucher. En apparence, les formes de la république sont respectées et le Sénat reprend le contrôle de l’État. La réalité est toute autre : Octave diminue progressivement le pouvoir des Sénateurs, en se faisant décerner l'une après l'autre les plus hautes fonctions. Imperator depuis 38 avant J.C., il est déjà le commandant des armées ; il reçoit également le titre de Princeps Senatus (Premier des sénateurs - d'où le nom de Principat et notre mot de Prince), le pouvoir proconsulaire (en théorie pour 10 ans, mais en fait renouvelé jusqu'à sa mort), la puissance tribunitienne à vie (qui lui offre un droit de véto et lui garantit l'inviolabilité), et il est aussi préteur, censeur, et Grand pontife. N'en jetez plus ! Cette concentration des pouvoirs militaires, judiciaires, administratifs et religieux entre les mains d'un seul homme montre bien que la République n'est plus qu'une coquille vide, et Octave est désormais le détenteur unique d'un pouvoir absolu.



Aureus représentant Auguste relevant la République romaine. (via southwestern.edu)


                                                  C'est le 16 Janvier 27 avant J.C. qu'Octave est "rebaptisé" (si l'on peut dire...) Auguste par le Sénat - après que le nom de Romulus a été envisagé parce qu'il faisait de lui le refondateur de Rome, puis finalement rejeté. En réalité, Augustus est un titre honorifique, accordé comme un cognonem ou surnom - comme Africanus est octroyé au général Scipion. Terme religieux, augustus est un adjectif habituellement réservé aux divinités. Il se traduirait par "sacré" ou "vénérable". De fait, Auguste est dès lors considéré comme sanctus, et on lui attache désormais de son vivant un culte (plus précisément à son genius, mais ne rentrons pas dans les détails ici) qui s'accompagnera logiquement de la divinisation par apothéose après sa mort.

                                                  Pourquoi le choix d'Augustus ? L'étymologie apporte quelques éclaircissements et permet de comprendre en quoi ce mot attache d'une part à la personne d'Octave un caractère sacré qui renforce son inviolabilité et, d'autre part, fonde la légitimité de son auctoritas.


Auguste en magistrat. (©Saperaud via wikipedia.)

AUCTORITAS, AUGUSTE, AUGURES : RÉUNION DE FAMILLE.


                                                  L'auctoritas, qu'est-ce que c'est ? On serait tenté de traduire le mot par "autorité", mais ce serait trop facile ! La notion est plus complexe. Pour les Romains, l'auctoritas correspond en gros à l'influence publique que confère le prestige, une sorte d'autorité morale alliée à une bonne dose de charisme, qui permet de rallier les autres par la noblesse de ses actions.

                                                  Or, les mots augustus et auctoritas proviennent tous les deux de la même racine : aug- - le verbe augere signifiant "accroître, renforcer, développer". Le titre d'Augustus élève donc Octave, lui confère une auctoritas renforcée qui lui permet d'asseoir un pouvoir qui ne saurait être discuté. Ce sont ses actions et ses vertus qui légitiment cette autorité.


Auguste honoré par les Dieux. (Coupe de Boscoréale - Musée du Louvre.)


                                                  Mais l'explication étymologique va plus loin. En Indo-iranien, la racine aug- désigne la force, notamment divine. C'est de là que vient le sens premier du terme en Latin archaïque : augere ne désigne alors pas l'action d'accroître, mais celle de créer, de produire en dehors de soi, d'augmenter la réalité en y ajoutant quelque chose ex-nihilo. Il s'agit d'un acte démiurgique, spécifiquement lié aux Dieux. Le terme d'augure est un bon exemple de la signification de cette racine aug- : étymologiquement, l'augure est la "promotion" que les Dieux accordent à une action ou une intention, et qu'ils manifestent par un présage. De la même manière, Augustus désigne celui qui est pourvu de cet accroissement divin.
"C'est avec Jupiter que César partage son nom ; nos pères disaient augustes les choses saintes ; augustes sont les temples religieusement consacrés par la main des prêtres. De ce mot est dérivé celui d'augure et toute augmentation ou création due à la puissance de Jupiter" (Ovide, "Fastes", I-608.)
Ce titre est donc plus qu'honorifique, en ce qu'il consacre la mission divine d'Octave : par le nom d'Auguste, il devient élevé par les Dieux, détenteur d'une autorité morale supérieure à celle de ces concitoyens.



Camée montrant les Julio-Claudiens (centre) et l'apothéose d'Auguste (haut). (©Janmad via wikipedia.)


                                                  Le mot d'auctoritas lui-même peut dès lors s'expliquer ainsi : l'auctoritas d'un homme est ce qui lui permet de changer l'ordre des choses, d'ajouter à la réalité pré-existante une action, un mouvement, une loi, etc. à laquelle il donne corps.

UN AUGUSTE PEUT EN CACHER UN AUTRE.

 

Plautille, épouse de Caracalla. (©Ann Raia.)
Octave devenu Auguste gouverne Rome sous ce nom jusqu'à sa mort en 14. Après lui, tous les Empereurs prennent le nom d'Auguste, qui est inclus dans leur titulature officielle. Probus choisit même de s'appeler "perpetuus Augustus", et Claude le Gothique en rajoute une couche avec "semper Augustus" - titre que conserveront ses successeurs jusqu'à la fin de l'Empire. Les impératrices (ainsi que d'autres femmes de la famille régnante) adoptent le titre d'Augusta et le terme en vient à désigner l'ensemble de la famille impériale (Gens Augusta) et, à partir des règnes de Marc Aurèle et de Lucius Verus, le titre d'Auguste n'est plus uniquement réservé à l'Empereur mais peut être accordé à d'autres mâles, comme les fils ou fils adoptifs.



Monnaie de Dioclétien. (©E. Coli (!!) via wikipedia.)
En 293, lorsque l'Empire romain est divisé en deux parties (Empire d'Orient et Empire d'Occident), Dioclétien met en place le système de la tétrarchie : chaque partie de l'Empire est gouvernée par un Empereur principal appelé Auguste, assisté d'une sorte d'adjoint subalterne, désigné comme César. Dans la partie orientale de l'Empire, les titres Imperator, Caesar, et Augustus sont traduits en Grec, et deviennent respectivement Autokrator, Kaisar et Augoustos ou Sebastos. Ces désignations grecques perdureront jusqu'à la chute de l'Empire byzantin en 1453 ; entre temps, autokrator aura supplanté sebastos, et sera devenu le titre exclusif de l'empereur régnant.


                                                 Aujourd'hui, ce changement d'identité nous a laissé un prénom (Auguste comme Auguste Renoir), longtemps choisi en particulier par les familles de la noblesse,  et le nom d'un mois (Août) justement dédié à Octave / Auguste par le Sénat romain. Le mot "Augustus" se retrouve aussi dans l'adjectif "auguste". Plus anecdotique et donc plus amusant sans doute, ce petit mot de aug- a également essaimé dans la langue française, d'une façon plus inattendue : c'est de cette racine que provient le mot "auteur" ! L'auteur, c'est en effet celui qui créé une œuvre, qui ajoute quelque chose au monde par les paroles qu'il écrit. Ce qui explique aussi, du coup, que le terme soit fréquemment employé comme synonyme d'instigateur ou d'inventeur. On dira par exemple : Auguste fut l'auteur d'un coup d'état institutionnel...

dimanche 12 janvier 2014

Revue De Presse : "L'Histoire" - Janvier 2014.

                                        Chaque année comporte son lot de commémorations : les 50 ans de ceci, le bicentenaire de cela... Cette année 2014 ne fait pas exception à la règle, mais un évènement nous concerne directement, nous autres passionnés d'Antiquité romaine : les 2000 ans de la mort de l'Empereur Auguste. Grande admiratrice de l’œuvre du fondateur de ce que l'on a coutume d'appeler l'Empire romain, je suis ravie de voir que l'évènement suscite déjà quelques publications, et surtout une exposition, à venir au Grand Palais du 19 Mars au 13 Juillet. Auguste sera également mis à l'honneur dans le cadre des Jeux Romains de Nîmes, qui se tiendront le week-end du 17 Mai. Mais pour ouvrir cette année commémorant la mort d'Auguste, on pourra commencer par se plonger dans le numéro de la revue "L'Histoire" paru en fin d'année dernière, et qui lui accorde une large place.

                                        Sous le titre "Auguste, fondateur d'Empire", le magazine consacre à notre homme une cinquantaine de pages, soit un dossier consistant qui aborde plusieurs thématiques. De nombreux contributeurs - parmi lesquels Maurice Sartre, Paul Veyne ou Frédéric Hurlet - se penchent sur divers aspects du règne d'Auguste : les réformes institutionnelles et la transformation de la République en principat, sa politique vis-à-vis de l'Orient et la manière dont il parvint à unifier les deux moitiés de l'Empire, la mise en place d'une poste impériale, l'apogée territoriale de Rome, etc. Malgré la variété des angles choisis, l'ensemble ne manque pas de cohérence et deux problématiques apparaissent en filigrane : la nature du nouveau régime d'une part, et la propagande augustéenne d'autre part.

                                        La première question sous-tend l'ensemble du dossier : succédant à une République oligarchique déchirée par les guerres opposant entre eux les généraux romains, le principat concentre en réalité la majeure partie des pouvoirs entre les mains d'un seul homme. Pourtant, Auguste se présente comme le restaurateur de l'ancien régime et prétend gouverner avec le Sénat, en tant que princeps - soit le premier des citoyens romains. On présente souvent ce paradoxe en disant qu'Auguste est parvenu à instaurer une monarchie, tout en maintenant l'illusion de la République. Un point de vue que nuance Catherine Virdoulet, en soulignant par exemple la restauration et le respect des institutions républicaines, ainsi que la manière dont Auguste s'appuie sur le personnel politique issu de la République. Elle reconnaît toutefois que le principat est bien l'aboutissement d'une nouvelle forme de gouvernement, une construction originale qu succède à un régime dont la succession de guerres civiles a prouvé l'inadaptation. Dans le même ordre d'idée, la confrontation des thèses de Theodor Mommsen et de Ronald Syme contribue à éclairer le débat : là où le premier voit dans le principat une dyarchie entre le Prince et le Sénat, le second pense qu'Auguste a bien instauré par la ruse une monarchie de fait. Sans apporter de conclusion définitive, le magazine rapproche finalement les différentes interprétations, en atténuant chacun des points de vue.






                                        Tout aussi intéressant, le thème de la propagande est largement abordé tout au long des différents articles : qu'il s'agisse de la religion (avec l’apothéose et la divinisation), de la famille impériale et de la transmission du pouvoir par laquelle Auguste créé une dynastie, de l'architecture, de la littérature et de l'humour, de la statuaire, du concept de pax romana : chaque article semble souligner comment Auguste est parvenu à imposer de lui et de son règne cette image de gloire et de puissance qui a subsisté jusqu'à nos jours. A posteriori, le magazine analyse également l'idée proverbiale de la "clémence d'Auguste", et comment Montaigne ou Corneille ont tenté de tirer du règne des leçons de gouvernance politique, à l'inverse d'un Montesquieu ou d'un Voltaire, beaucoup plus critiques. De même, la récupération de la figure d'Auguste par Mussolini dans les années 30, justifiant à la fois l'impérialisme italien et les prétentions totalitaristes du Duce, fait l'objet d'un article pertinent, qui permet également de comprendre pourquoi l'anniversaire que nous célébrons cette année ne fait l'objet que de modestes manifestations chez nos voisins transalpins...

                                        Outre les articles de fond, on lira également au fil des pages quelques entrefilets sur la signification du nom Auguste (mais j'aborde le sujet dans mon prochain billet...), le regard que les premiers Chrétiens portèrent sur son règne, l’œuvre de Virgile et son exaltation de la Rome augustéenne, ou encore sur les représentations géographiques de l'époque. Le tout, magnifiquement illustré et ponctué de schémas, tableaux, d'un lexique et d'un arbre généalogique, rendant très accessible la lecture de ce dossier.

                                        Comme toujours, "L'Histoire" offre donc des articles de qualité, qui reprennent les grands thèmes du règne d'Auguste tout en soulevant quelques questions pertinentes. Un apéritif idéal en attendant la suite des publications qui ne manqueront pas de saluer le fondateur de l'Empire romain, 2000 ans après sa mort.

"L'Histoire" n°395 - Janvier 2014.
Lien : http://www.histoire.presse.fr/mensuel/395
6€40.

  

    

dimanche 25 août 2013

Les Proscriptions A Rome.

                                        Plusieurs articles de ce blog m'ont amenée à parler des proscriptions - tout récemment encore, dans celui consacré à l'affaire Sextus Roscius, ici. A priori, même si vous n'aviez jamais lu ou entendu ce terme auparavant, vous avez compris que ce n'était pas une pratique particulièrement festive... Mais j'ai reçu plusieurs courriels d'internautes, me demandant ce qu'étaient exactement ces fameuses proscriptions : en quoi consistaient-elles ? Étaient-elles fréquentes à Rome ? Qui décidait de l'identité des proscrits ? Et puis d'abord, que veut dire précisément ce mot ?

                                        La logique nous incite à commencer par là. Le terme proscription vient du verbe proscribere, qui signifie publier, proclamer, annoncer par écrit. Dans le contexte, la proscription désigne la proclamation et la condamnation officielle des ennemis de l'État -  et implique, de facto, l'élimination desdits ennemis. Mon dictionnaire définit la proscription comme "l'action de proscrire (!!), condamner quelqu'un à mort ou au bannissement". Par extension,la proscription désigne aussi l'affiche portant le texte officiel et la liste des noms des personnes condamnées.

                                        Il n'y eut que deux grandes vagues de proscriptions à Rome : en 82 avant J.C. sous Sylla, puis en 43 avant J.C. sous le triumvirat Antoine - Octave - Lépide. Dans les deux cas, en marge des guerres civiles.

Proscriptions sous Sylla.


                                        Les premières proscriptions ont lieu en 82 avant J.C. Sylla s'est emparé de Rome au terme d'une guerre contre les partisans de Marius et, devenu dictateur, il concentre tous les pouvoirs entre ses mains. Il instaure alors les proscriptions, qui visent évidemment les marianistes. Cette décision est légalisée par la loi Cornelia de proscriptione et prosciptis : 520 personnes, déclarées "ennemies de la patrie", sont désignées et trois listes successives sont publiées et affichées sur le forum. Étrangement, ces listes ont pour but de rassurer ceux qui n'y figurent pas - mais on imagine l'effet qu'elles ont, en revanche, sur ceux dont les noms y sont mentionnés !

Un proscrit découvre son nom sur la liste. (Illustration Augustyn Mirys.)

                                        Tout homme dont le nom y est cité est ipso facto déchu de la citoyenneté et exclu de toute protection juridique; quiconque héberge ou protège un proscrit est condamné à mort ; tout informateur fournissant des renseignements pouvant conduire à une exécution reçoit une récompense pécuniaire ; n'importe quel particulier qui tue un proscrit et apporte sa tête (tête qu'on retrouve souvent exposée sur le forum au bout d'une pique) gagne 12 000 deniers prélevés sur les fonds publics et a le droit de garder une partie de sa succession. Le reste est confisqué par l’État, qui vend l'ensemble des biens aux enchères - les proches de Sylla en profitant évidemment pour acquérir domaines, esclaves, œuvres d'art etc. à bas prix. Les fils des proscrits sont automatiquement exilés (Ils ne seront réintégrés dans leurs droits qu'en 49 avant J.C.) et leurs veuves ne sont pas autorisées à se remarier. Bref, c'est plutôt sec, comme procédé !
" C'est lui [Sylla] qui fut le premier (plût au ciel qu'il eût été le dernier) à donner l'exemple des proscriptions. Ainsi, dans cette cité où, pour une insulte un peu vive, on rend justice à un individu qui figure sur la liste des histrions, I'Etat établissait une prime pour chaque citoyen romain égorgé. Celui-là recevait le plus qui avait assassiné le plus ; la mort d'un ennemi ne rapportait pas plus que la mort d'un citoyen ; chacun payait lui-même son propre assassinat. On ne se déchaîna pas seulement contre les adversaires qui avaient combattu par les armes mais aussi contre bien des innocents. " (Velleius Parterculus, "Histoire Romaine", II - 28)

                                        Les proscriptions décidées par Sylla ont deux avantages : d'une part, elles éliminent les opposants fidèles à Marius et, d'autre part, elles permettent de renflouer le Trésor romain, mis à mal par la guerre civile et les conflits menés à l'étranger. La lutte entre partisans de Sylla et partisans de Marius correspondait plus largement à celle entre Optimates (conservateurs rassemblant une grande part de la noblesse) et Populares (courant réformateur où l'on retrouvait, grosso modo, les défenseurs de la plèbe et les chevaliers.) En conséquence, l'ordre équestre est particulièrement touché par les proscriptions. Les chevaliers marianistes se sont généralement enrichis dans le commerce et les affaires, et leur fortune est donc confisquée et reversée à des proches de Sylla ou aux vétérans de ses légions, comme les terres appartenant aux cités ayant soutenu Marius sont redistribuées aux troupes de Sylla. Parmi les premières victimes des proscriptions figurent les consuls en exercice et ceux de l'année précédente - désignés par Marius et donc proches de lui - et Marcus Junius Brutus, (le père du futur césaricide) tué par Pompée.
 

Les proscriptions. (© luciuscorneliussylla.fr)

                                        Les proscriptions plongent Rome dans la terreur. Nombreux sont les proscrits qui disparaissent purement et simplement, traînés hors de chez eux pendant la nuit par des groupes d'hommes, appelés les Sullani, des affranchis de Sylla qui par conséquent portent tous le nom de Lucius Cornelius ! Le Tibre charrie des centaines de cadavres et les assassinats ne se limitent pas à la seule ville de Rome : des milices armées parcourent l'Italie à la recherche des fuyards. Catilina mène par exemple une troupe de Gaulois et amasse un joli pactole, prélevé sur l'héritage de ses victimes - dont son propre frère et son beau-frère, à en croire Cicéron. Le caractère sordide des exécutions, la vague des dénonciations, les hordes armées et l'apparition des Sullani provoque une panique générale, chacun redoutant d'être dénoncé, proscrit pour un comportement prétendument séditieux et exécuté, peut-être même par un de ses proches. Car, je le répète, n'importe qui pouvait assassiner les proscrits, et on voit donc un esclave tuer son maître, un fils son père ou un père son fils...
"Un Romain nommé Quintus Aurélius, qui ne se mêlait de rien, et qui ne craignait pas d'avoir d'autre part aux malheurs publics que la compassion qu'il portait à ceux qui en étaient les victimes, étant allé sur la place, se mit à lire les noms des proscrits, et y trouva le sien. " Malheureux que je suis, s'écria-t-il, c'est ma maison d'Albe qui me poursuit. " Il eut à peine fait quelques pas, qu'un homme qui le suivait le massacra. " (Plutarque, "Vie de Sylla", 31.)

                                        Sous Sylla, les proscriptions revêtent un caractère quasiment bureaucratique, les noms des assassins et des dénonciateurs étant scrupuleusement notés et versés aux archives publiques. L'ensemble est supervisé par Chrysogonus, un affranchi grec de Sylla corrompu et âpre au gain. L'exemple de Sextus Roscius (voir en introduction) montre bien les dérives et les machinations dont l'entourage de Sylla se rend alors coupable, profitant des proscriptions pour s'enrichir au détriment des malheureux condamnés, voire même d'innocents.

Proscriptions sous le second triumvirat.


                                        En 43 avant J.C., le triumvirat composé d'Octave (futur Auguste), Marc Antoine et Lépide reprend l'idée à son compte. Pour simplifier, disons que depuis l'assassinat de Jules César, survenu un an plus tôt, les deux premiers s'écharpent vigoureusement, tandis que le troisième ne sait pas trop sur quel pied danser... Les trois hommes finissent par s'entendre et scellent un pacte qui donne naissance à ce que l'on a coutume d'appeler le second triumvirat. L'accord ôte le pouvoir au Sénat, et Octave, Lépide et Antoine ont désormais les mains libres pour diriger l'état.

Antoine, Octave et Lépide. (Ill. H.C. Selous - ©Internet Shakespeare Editions.)

                                        L'une de leurs premières décisions est de recourir à ces bonnes vieilles proscriptions, sensées viser les ennemis de l’État et en premier lieu les meurtriers de César et, par extension, tous les Républicains. Y figurent donc Brutus, Cassius ou encore Sextus Pompée (le fils de Pompée le Grand). Mais tant qu'ils y sont, nos trimviri en profitent pour faire éliminer à moindres frais leurs propres opposants politiques et régler quelques comptes personnels ! Une nouvelle liste est établie - ou plutôt de nouvelles listes, qui font l'objet d'intenses tractations entre les trois partenaires, et où l'on supprime ou ajoute des noms à l'envi. Chacun veut y inscrire ses propres ennemis, qui s'avèrent souvent être les alliés des deux autres. On parvient finalement à un compromis : Octave sacrifie par exemple son allié Cicéron, Antoine son oncle Lucius, et Lépide son propre frère.  

"Ainsi se livraient-ils les uns aux autres ceux qui leur étaient les plus chers en échange de ceux qui leur étaient les plus odieux, et leurs plus grands ennemis en échange de ceux avec qui ils avaient les liaisons les plus intimes. Tantôt, ils donnaient nombre pour nombre, tantôt plusieurs pour un seul, ou un nombre moindre pour un plus grand, trafiquant ainsi que sur un marché public et mettant tout à l'enchère..." (Dion Cassius, "Histoire Romaine", XLVII - 6.)

                                        Encore une fois, le but est double : d'abord se débarasser des opposants sans se salir les mains, et ensuite amasser de l'argent, au profit de l’État ou du sien propre. Il faut dire que les triumviri ont besoin de fortes sommes, notamment pour payer leurs soldats. Je parlais aussi plus haut de règlements de compte, et le cas de Rufus en est une bonne illustration :
"Rufus possédait un superbe immeuble, dans le voisinage de Fulvia, la femme d'Antoine. Elle avait voulu le lui acheter, mais Rufus avait refusé ; il eut beau maintenant lui en faire cadeau, il fut proscrit. Quand on apporta sa tête à Antoine, il dit qu'elle ne le concernait pas et la fit porter à sa femme qui ordonna de ne pas l'exposer sur le forum mais sur l'immeuble en question." (Appien, "Histoire Des Guerres Civiles", IV - 29.)
  
                                        Les conditions dans lesquelles se déroulent les proscriptions sont toujours aussi violentes. Le même fonctionnement s'applique : un homme libre qui tue un proscrit reçoit 25 000 drachmes, un esclave 10 000 drachmes et la citoyenneté ; les biens des condamnés sont saisis ; leurs cadavres sont privés de sépulture. Il est toujours interdit de porter assistance à quiconque figure sur ces listes mais, cette fois, certains d'entre eux sont sauvés par leurs proches, et même parfois par les membres du triumvirat eux-mêmes (le frère de Lépide, par exemple, s'en sortira indemne).

"On assista à des manifestations incroyables d'amour conjugal de la part des femmes, d'amour filial de la part des enfants et de dévouement de la part des esclaves pour leurs maîtres." (Appien, "Histoire Des Guerres Civiles",  IV - 36.)

"Les Massacres Du Triumvirat." (Antoine Caron.)

                                        Si c'est encore possible, le chaos est encore plus général que lors des premières proscriptions. Des familles entières fuient l'Italie, les élites sont ruinées, les vengeances se multiplient contre les assassins présumés. Pire encore, on ne sait plus à qui se fier, et la trahison peut aussi bien venir d'un proche que le salut, d'un ennemi ! C'est bien simple : Rome, terrifiée par les proscriptions de Sylla, tombe cette fois dans la pire des psychoses. Un exemple de cette ignoble incertitude ?  Turianus avait été prêteur, et son fils était un débauché, ami de Marc Antoine. Arrêté par les centurions, il les supplie de lui accorder un délai, le temps de demander à son fils d'intervenir auprès du triumvir. Et les centurions éclatent de rire : son fils est déjà intervenu, mais pas vraiment dans ce sens-là...

                                        Parmi ceux qui parviennent à s'enfuir, nombreux sont ceux qui se rangent aux côtés de Brutus et Cassius en Orient, ou qui se réfugient auprès de Sextus Pompée. Celui-ci est parvenu à gagner la Sicile et il les accueille chaleureusement, leur fournissant le gîte et le couvert. Il promet en outre de verser à quiconque sauvera un proscrit le double de la prime offerte par les trimviri pour sa tête.

Denier de Sextus Pompée.

                                        En revanche, la plupart n'en réchappent pas. La victime la plus célèbre de cette seconde vague de proscriptions est sans conteste Cicéron, poursuivi de la haine implacable de Marc Antoine et de Fulvie (qui lui reprochent entre autres choses ses Philippiques, une série de discours d'une violence extrême prononcés contre eux au Sénat). Le célèbre orateur envisage un temps de s'enfuir en Grèce mais, au final, il se résigne à son sort et est exécuté dans sa villa de Formia. Sa tête et ses mains sont tranchées et rapportées à Marc Antoine, qui les fait exposer sur le forum avant de décréter la fin des proscriptions.   

"Cicéron ayant entendu la troupe que menait Hérennius courir précipitamment dans les allées, fit poser à terre sa litière : et portant la main gauche à son menton, geste qui lui était ordinaire, il regarda les meurtriers d'un œil fixe. Ses cheveux hérissés et poudreux, son visage pâle et défait par une suite de ses chagrins, firent peine à la plupart des soldats mêmes, qui se couvrirent le visage pendant qu'Hérennius l'égorgeait : il avait mis la tête hors de la litière, et présenté la gorge au meurtrier ; il était âgé de soixante-quatre ans. Hérennius, d'après l'ordre qu'avait donné Antoine, lui coupa la tête, et les mains avec lesquelles il avait écrit les Philippiques. C'était le nom que Cicéron avait donné à ses oraisons contre Antoine ; et elles le conservent encore aujourd'hui. " (Plutarque, "Vie des Hommes Illustres - Comparaison De Démosthène Et De Cicéron", IV - 48.)

"La Mort De Cicéron." (Léon Comeleran.)

                                        Il est difficile de déterminer le nombre précis de victimes de ces secondes proscriptions, mais Appien parle de 2000 chevaliers et 300 sénateurs. Quelque soit le compte exact, les conséquences furent déterminantes, et surtout sur le plan politique. Le parti républicain était anéanti, l'aristocratie largement décimée, et l'absence d'opposition permettra quelques années plus tard à Octave d'instaurer le principat. 

                                        Aucune autre proscription n'aura lieu à Rome, du moins à grande échelle - mais Tibère ou Domitien par exemple y auront recours ponctuellement. Si j'étais pragmatique et cynique, je dirais que ça se comprend: difficile de laisser passer l'occasion de balayer d'un seul coup ses ennemis et de renflouer les caisses...  N'oublions pas, hélas, que des pratiques similaires eurent lieu durant la révolution française ou plus récemment encore durant la dictature en Argentine - pour ne citer que ces deux exemples.



dimanche 23 juin 2013

Bonne Lecture : "César-Auguste Ou Le Crocodile Enchaîné."

                                        Lorsque j'étais petite, l'un de mes rêves les plus fou, c'était de passer toute une nuit enfermée dans un magasin de jouets pour pouvoir vagabonder d'un rayon à l'autre, découvrir toutes les merveilles proposées à la vente et m'amuser à ma guise. Depuis, j'ai grandi, et mes préoccupations ont changé. L'un de mes rêves les plus fous, c'est désormais de passer toute une nuit enfermée dans une librairie. Ou une bibliothèque. Enfin, n'importe où, du moment que l'endroit est rempli de livres. Je n'y peux rien, c'est plus fort que moi : je suis une dingue de bouquins, qu'il s'agisse d'essais, de polars, de romans, de biographies... Que voulez-vous ? A chacun ses addictions.

                                        Bref, il y a quelques jours, mes pas m'ont conduit malgré moi dans une petite rue de Nîmes, jusqu'à une boutique spécialisée dans les BDs. A croire que j'ai un GPS intégré, qui repère les livres à des kilomètres - mais c'est une autre histoire. La tentation était trop forte et je suis entrée, "juste pour voir". Vous devinez la suite : je ne suis pas repartie les mains vides ! Encore n'est-ce pas entièrement de ma faute, puisque j'ai déniché un album intitulé "César-Auguste ou le Crocodile Enchaîné", dessiné et scénarisé par Étienne Schréder. Voilà donc un billet tout trouvé pour ce blog !




                                         L'histoire est simple : de retour d'Hispanie, l'Empereur Auguste débarque à Massalia pour rejoindre Rome. Le Prince est alors vieillissant : il a certes soumis les tribus ligures des Alpes, pacifié la Gaule et réorganisé l'Hispanie, mais Mécène et Agrippa sont morts, et lui-même souffre de douleurs au ventre que son médecin est incapable de soigner. Alors qu'il s'apprête à visiter Arelate en compagnie de son épouse Livie, une délégation de Gaulois arrivée de Nemausus vient le trouver. La cité est sur le point de se soulever contre l'autorité romaine, certains de ses habitants ayant pris le parti du roi Cottius, chef d'une tribu des Alpes. Auguste décide donc de pousser jusqu'à la ville, afin de tenir un discours dans la Curie et tenter de calmer les rebelles. Là, il découvrira le culte de Nemausus, Dieu de la source sur laquelle a été bâtie la ville, et effectuera un voyage initiatique qui lui permettra de se recentrer et de reprendre conscience de ses responsabilités de chef d'état...

                                        Le scénario n'est pas évident à résumer, pour la bonne et simple raison que l'action n'y joue finalement qu'un rôle secondaire. Le cœur du récit, c'est cette introspection, cette réflexion à laquelle Auguste va être poussé par Nemausus, vers lequel il se tourne, démotivé et à bout de force, lorsque les remèdes prescrits par son médecin ne le soulagent plus et que même les paroles de Livie ne parviennent plus à apaiser ses tourments. Ses doutes, ses désillusions, la peur des présages (représentés par un crocodile) et la lassitude du pouvoir, c'est à ce Dieu mystérieux qu'il va les confier, et c'est au sein de son sanctuaire qu'il puisera l'énergie et la détermination nécessaires à la poursuite de son œuvre. Dans cet aspect, l'album donne à voir le portrait d'un homme complexe, fort et fragile à la fois, mais affaibli et sur le déclin, sans illusion, et qui mesure l'ampleur de la tâche qu'il lui reste à accomplir et la solitude dans laquelle celle-ci l'enferme. Un Empereur d'une grande intelligence et d'une certaine sensibilité aussi, courageux et capable d'autant de sévérité que de clémence. Paradoxalement, le crocodile enchaîné serait donc Auguste lui-même -alors que, je le rappelle, certains avancent que l'animal représenterait en fait Antoine, enchaîné à Cléopâtre ! Mais la symbolique est intéressante. Ni détracteur, ni hagiographe, l'auteur nous montre un Auguste touchant mais surtout crédible, et fait preuve d'une grande finesse dans l'analyse psychologique de son personnage.

Les Jardins De La Fontaine, à l'emplacement de la Source de Nemausus.

                                        En marge de ce parcours mystique, la B.D. s'ancre dans un cadre spatio-temporel restreint. Y sont illustrées l'édification de la cité de Nemausus et son élévation au rang de colonie romaine, de même que sont brièvement abordés la situation géopolitique et le statut de la Curie par exemple, ou encore l'organisation et le déroulement du voyage impérial. On retrouve aux côtés de l'Empereur son épouse Livie et son médecin Musa, ainsi que les spectres d'Agrippa, de Mécène, de César, d'Antoine, de Cléopâtre et de Cicéron... L'ensemble, toutefois, manque cruellement de détails : aucune date précise n'est indiquée, la construction des divers monuments est mise sur le même plan et à peine développée en annexe, et la vie quotidienne est à peine esquissée. La chronologie, surtout, est ambigüe :  le texte ne renvoie à aucune source précise quant à ce séjour d'Auguste à Nemausus, et la mention d'une rébellion menée par Cottius ne semble pas cohérente avec l'aboutissement des travaux de la Maison Carrée. En revanche, aucune mention de Tibère, pourtant étroitement associé au pouvoir à cette époque. Bref, les dates sont confuses, et on a un peu de mal à s'y retrouver... Reste qu'Auguste semble avoir une cinquantaine d'années environ, ce qui situe l'action à la fin du Ier siècle avant J.C. : il faudra s'en contenter.

Dupondius figurant Auguste et Agrippa avec au revers le crocodile de Nîmes.

                                        Le manque de précision historique, bizarrement, semble presque faire écho au dessin : simple voire dépouillé, d'une grande clarté, le trait est fin et élégant. Il confère aux différentes planches une atmosphère particulière, un peu irréelle, qui flirte parfois avec l'impressionnisme lorsque le visage des protagonistes est à peine suggéré. Si ce choix tend à figer l'action, il se prête davantage aux paysages et aux panoramas de Nîmes, ainsi qu'à toute la réflexion d'Auguste, qui gagne en mystère. Le dessin est donc plus évocateur que réaliste, ce en quoi l'album se démarque totalement de ce que l'on a pu observer ailleurs.

                                        Au final, toute cette B.D. semble tendre vers un récit onirique, avec un fond historique un peu confus et que la caution d'un conseiller ne parvient guère à clarifier. On peut regretter ce flou général : il est indéniable qu'en tant que bande dessinée historique, celle-ci laisse le lecteur sur sa faim. Ou au contraire, on peut embrasser le parti pris par l'auteur et se laisser emmener par le regard qu'il porte sur Auguste, et à travers lui, sur une cité nîmoise rapidement entr'aperçue.

                                        Pour ma part, je reste partagée : il me semble que l'idée de départ, excellente, aurait mérité un traitement plus approfondi mais, d'un autre côté, je suis sensible à la démarche d’Étienne Schréder et à la manière dont il s'est attaché aux états d'âme du premier Empereur. Un travail qui me laisse un léger goût d'inachevé, mais que je trouve néanmoins intéressant. Le mieux est peut-être que vous forgiez votre propre opinion : vous trouverez toutes les références ci-dessous, si jamais il vous prenait l'envie d'y jeter un œil. Dans ce cas, n'hésitez pas à réagir à ce billet ou à me communiquer votre avis !

"César-Auguste Ou Le Crocodile Enchaîné" d’Étienne Schréder.
Éditions Audoin.
10 euros.
ISBN :  360-0-12-101177-9