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mercredi 29 janvier 2014

O Tempora, O Mores !


                                        Cicéron me fait penser à David Bowie. Dit comme ça, ça peut surprendre, mais il y a une raison - tordue, certes, mais une raison tout de même. J'ai découvert David Bowie à l'adolescence, en écoutant une compilation de ses plus grands succès. Je pensais ne pas connaître Bowie : j'avais tort. A chaque chanson, j'avais envie de m'exclamer : "Ah, mais c'est lui, ça ?!" Tous ces titres, je les connaissais ; j'ignorais simplement qu'ils appartenaient à son répertoire. Et bien avec Cicéron, c'est un peu la même chose, et en lisant pour la première fois ses textes et ses discours, il m'est arrivé à maintes reprises de retrouver une locution ou une expression que je connaissais parfaitement, mais sans en connaître l'auteur.

                                        Tel est le cas de la phrase "O Tempora, O Mores !", que l'on traduit généralement par "Ô temps ! Ô mœurs !" - bien qu'elle demeure en général employée sous la forme latine.

                                        Cette phrase se trouve à deux reprises dans l’œuvre de Cicéron : dans le quatrième livre de son discours contre Verrès ("Seconde Action Contre Verrès", IV - 25.) et dans le premier discours contre Catilina. ("Les Catilinaires", I -1.) Bis repetita placent, comme dirait l'autre... La deuxième occurrence est d'ailleurs celle que l'on cite le plus fréquemment.

Buste de Cicéron.  (Musées du Capitole - ©Mary Harrsch via Flickr.)


                                        Pour résumer brièvement l'affaire, Catilina est un sénateur romain à la réputation sulfureuse : plus chef de bande qu'homme politique, il n'hésite pas à faire le coup de poing pour imposer ses idées. En 63 avant J.C., après avoir échoué à trois reprises à l'élection du consulat, Catilina renonce à emprunter la voie légale et opte pour la manière forte : il prend la tête d'une conjuration dont le but est d'éliminer une partie des hommes politiques (Cicéron inclus), de renverser le Sénat et de prendre le pouvoir. Cicéron, alors consul, apprend l'existence de ce complot et dénonce Catilina au Sénat - ce sont les "Catilinaires" en question. Catilina s'enfuit en Étrurie auprès de ses partisans, mais il est tué en 62 avant J.C. Les autres conjurés, restés à Rome, sont exécutés sur les ordres de Cicéron. Acclamé par le peuple, il sera pourtant condamné à l'exil quelques années plus tard, pour avoir fait assassiner sans procès des citoyens romains...   

                                        C'est donc en ouverture de ces "Catilinaires" qu'apparait la fameuse locution. En introduction de son réquisitoire contre Catilina, Cicéron critique la brutalité de son époque et la corruption qui règne à Rome et exprime son indignation : malgré toutes les preuves accumulées contre lui et le vote par le Sénat d'un senatus-consulte ultimum, Catilina n'a pas encore été exécuté. Et Cicéron fustige la déliquescence morale d'une société qui permet d'oser les actions les plus indignes : 
"O temps ! ô mœurs ! tous ces complots, le Sénat les connaît, le consul les voit, et Catilina vit encore ! Il vit; que dis-je ? il vient au sénat ; il est admis aux conseils de la république ; il choisit parmi nous et marque de l’œil ceux qu'il veut immoler. Et nous, hommes pleins de courage, nous croyons faire assez pour la patrie, si nous évitons sa fureur et ses poignards ! Depuis longtemps, Catilina, le consul aurait dû t'envoyer à la mort, et faire tomber ta tête sous le glaive dont tu veux tous nous frapper. (...)  Aujourd'hui un sénatus-consulte nous arme contre toi, Catilina, d'un pouvoir terrible. Ni la sagesse des conseils, ni l'autorité de cet ordre ne manque à la république. Nous seuls, je le dis ouvertement, nous seuls, consuls sans vertu, nous manquons à nos devoirs." (Cicéron, "Les Catilinaires", I - 1.)

"Cicéron dénonçant Catilina." (CC Perkins / ©Bridgeman Art Library.)

                                        L'orateur poursuit en évoquant plusieurs épisodes de l'Histoire romaine au cours desquels, sur la base de preuves beaucoup moins flagrantes, les consuls ont fait exécuter des conspirateurs supposés - notamment Caius Gracchus (l'un des frères Gracques), le consul Lucius Opimius s'étant contenté du "soupçon de quelques projets séditieux".

                                        Aujourd'hui, la locution est utilisée - souvent de façon ironique - pour critiquer les attitudes et comportements contemporains, par opposition à ceux du temps passé, vécus comme plus convenables et surtout plus moraux. Il s'agit donc d'une critique des mœurs du moment, forcément dépravées, dont la détérioration est directement liée au passage du temps et à l'évolution de la société : les modes de vie et les valeurs évoluent, pas dans le bon sens à en croire Cicéron puisqu'elles conduisent à la déliquescence de l'ordre civil.

                                        Reste que cette exclamation, dans le discours de Cicéron, traduit son attachement au mos majorum - une notion que l'on pourrait traduire par "mœurs des Anciens", et que j'aurais l'occasion de développer. Pour le célèbre orateur, les Romains ne respectent plus les anciennes coutumes, ce qui provoque la décadence de la société. Un air bien connu, et ce n'est sans doute pas un hasard si la formule est passée à la postérité : certaines choses, finalement, ne changent pas... Et j'imagine combien de parents, devant l'allure excentrique de ce David Bowie adulé par leurs enfants, ce sont exclamés en levant les yeux au ciel : "O tempora ! O mores !"

Dans "Astérix En Corse". (©Goscinny / Uderzo.)



dimanche 25 août 2013

Les Proscriptions A Rome.

                                        Plusieurs articles de ce blog m'ont amenée à parler des proscriptions - tout récemment encore, dans celui consacré à l'affaire Sextus Roscius, ici. A priori, même si vous n'aviez jamais lu ou entendu ce terme auparavant, vous avez compris que ce n'était pas une pratique particulièrement festive... Mais j'ai reçu plusieurs courriels d'internautes, me demandant ce qu'étaient exactement ces fameuses proscriptions : en quoi consistaient-elles ? Étaient-elles fréquentes à Rome ? Qui décidait de l'identité des proscrits ? Et puis d'abord, que veut dire précisément ce mot ?

                                        La logique nous incite à commencer par là. Le terme proscription vient du verbe proscribere, qui signifie publier, proclamer, annoncer par écrit. Dans le contexte, la proscription désigne la proclamation et la condamnation officielle des ennemis de l'État -  et implique, de facto, l'élimination desdits ennemis. Mon dictionnaire définit la proscription comme "l'action de proscrire (!!), condamner quelqu'un à mort ou au bannissement". Par extension,la proscription désigne aussi l'affiche portant le texte officiel et la liste des noms des personnes condamnées.

                                        Il n'y eut que deux grandes vagues de proscriptions à Rome : en 82 avant J.C. sous Sylla, puis en 43 avant J.C. sous le triumvirat Antoine - Octave - Lépide. Dans les deux cas, en marge des guerres civiles.

Proscriptions sous Sylla.


                                        Les premières proscriptions ont lieu en 82 avant J.C. Sylla s'est emparé de Rome au terme d'une guerre contre les partisans de Marius et, devenu dictateur, il concentre tous les pouvoirs entre ses mains. Il instaure alors les proscriptions, qui visent évidemment les marianistes. Cette décision est légalisée par la loi Cornelia de proscriptione et prosciptis : 520 personnes, déclarées "ennemies de la patrie", sont désignées et trois listes successives sont publiées et affichées sur le forum. Étrangement, ces listes ont pour but de rassurer ceux qui n'y figurent pas - mais on imagine l'effet qu'elles ont, en revanche, sur ceux dont les noms y sont mentionnés !

Un proscrit découvre son nom sur la liste. (Illustration Augustyn Mirys.)

                                        Tout homme dont le nom y est cité est ipso facto déchu de la citoyenneté et exclu de toute protection juridique; quiconque héberge ou protège un proscrit est condamné à mort ; tout informateur fournissant des renseignements pouvant conduire à une exécution reçoit une récompense pécuniaire ; n'importe quel particulier qui tue un proscrit et apporte sa tête (tête qu'on retrouve souvent exposée sur le forum au bout d'une pique) gagne 12 000 deniers prélevés sur les fonds publics et a le droit de garder une partie de sa succession. Le reste est confisqué par l’État, qui vend l'ensemble des biens aux enchères - les proches de Sylla en profitant évidemment pour acquérir domaines, esclaves, œuvres d'art etc. à bas prix. Les fils des proscrits sont automatiquement exilés (Ils ne seront réintégrés dans leurs droits qu'en 49 avant J.C.) et leurs veuves ne sont pas autorisées à se remarier. Bref, c'est plutôt sec, comme procédé !
" C'est lui [Sylla] qui fut le premier (plût au ciel qu'il eût été le dernier) à donner l'exemple des proscriptions. Ainsi, dans cette cité où, pour une insulte un peu vive, on rend justice à un individu qui figure sur la liste des histrions, I'Etat établissait une prime pour chaque citoyen romain égorgé. Celui-là recevait le plus qui avait assassiné le plus ; la mort d'un ennemi ne rapportait pas plus que la mort d'un citoyen ; chacun payait lui-même son propre assassinat. On ne se déchaîna pas seulement contre les adversaires qui avaient combattu par les armes mais aussi contre bien des innocents. " (Velleius Parterculus, "Histoire Romaine", II - 28)

                                        Les proscriptions décidées par Sylla ont deux avantages : d'une part, elles éliminent les opposants fidèles à Marius et, d'autre part, elles permettent de renflouer le Trésor romain, mis à mal par la guerre civile et les conflits menés à l'étranger. La lutte entre partisans de Sylla et partisans de Marius correspondait plus largement à celle entre Optimates (conservateurs rassemblant une grande part de la noblesse) et Populares (courant réformateur où l'on retrouvait, grosso modo, les défenseurs de la plèbe et les chevaliers.) En conséquence, l'ordre équestre est particulièrement touché par les proscriptions. Les chevaliers marianistes se sont généralement enrichis dans le commerce et les affaires, et leur fortune est donc confisquée et reversée à des proches de Sylla ou aux vétérans de ses légions, comme les terres appartenant aux cités ayant soutenu Marius sont redistribuées aux troupes de Sylla. Parmi les premières victimes des proscriptions figurent les consuls en exercice et ceux de l'année précédente - désignés par Marius et donc proches de lui - et Marcus Junius Brutus, (le père du futur césaricide) tué par Pompée.
 

Les proscriptions. (© luciuscorneliussylla.fr)

                                        Les proscriptions plongent Rome dans la terreur. Nombreux sont les proscrits qui disparaissent purement et simplement, traînés hors de chez eux pendant la nuit par des groupes d'hommes, appelés les Sullani, des affranchis de Sylla qui par conséquent portent tous le nom de Lucius Cornelius ! Le Tibre charrie des centaines de cadavres et les assassinats ne se limitent pas à la seule ville de Rome : des milices armées parcourent l'Italie à la recherche des fuyards. Catilina mène par exemple une troupe de Gaulois et amasse un joli pactole, prélevé sur l'héritage de ses victimes - dont son propre frère et son beau-frère, à en croire Cicéron. Le caractère sordide des exécutions, la vague des dénonciations, les hordes armées et l'apparition des Sullani provoque une panique générale, chacun redoutant d'être dénoncé, proscrit pour un comportement prétendument séditieux et exécuté, peut-être même par un de ses proches. Car, je le répète, n'importe qui pouvait assassiner les proscrits, et on voit donc un esclave tuer son maître, un fils son père ou un père son fils...
"Un Romain nommé Quintus Aurélius, qui ne se mêlait de rien, et qui ne craignait pas d'avoir d'autre part aux malheurs publics que la compassion qu'il portait à ceux qui en étaient les victimes, étant allé sur la place, se mit à lire les noms des proscrits, et y trouva le sien. " Malheureux que je suis, s'écria-t-il, c'est ma maison d'Albe qui me poursuit. " Il eut à peine fait quelques pas, qu'un homme qui le suivait le massacra. " (Plutarque, "Vie de Sylla", 31.)

                                        Sous Sylla, les proscriptions revêtent un caractère quasiment bureaucratique, les noms des assassins et des dénonciateurs étant scrupuleusement notés et versés aux archives publiques. L'ensemble est supervisé par Chrysogonus, un affranchi grec de Sylla corrompu et âpre au gain. L'exemple de Sextus Roscius (voir en introduction) montre bien les dérives et les machinations dont l'entourage de Sylla se rend alors coupable, profitant des proscriptions pour s'enrichir au détriment des malheureux condamnés, voire même d'innocents.

Proscriptions sous le second triumvirat.


                                        En 43 avant J.C., le triumvirat composé d'Octave (futur Auguste), Marc Antoine et Lépide reprend l'idée à son compte. Pour simplifier, disons que depuis l'assassinat de Jules César, survenu un an plus tôt, les deux premiers s'écharpent vigoureusement, tandis que le troisième ne sait pas trop sur quel pied danser... Les trois hommes finissent par s'entendre et scellent un pacte qui donne naissance à ce que l'on a coutume d'appeler le second triumvirat. L'accord ôte le pouvoir au Sénat, et Octave, Lépide et Antoine ont désormais les mains libres pour diriger l'état.

Antoine, Octave et Lépide. (Ill. H.C. Selous - ©Internet Shakespeare Editions.)

                                        L'une de leurs premières décisions est de recourir à ces bonnes vieilles proscriptions, sensées viser les ennemis de l’État et en premier lieu les meurtriers de César et, par extension, tous les Républicains. Y figurent donc Brutus, Cassius ou encore Sextus Pompée (le fils de Pompée le Grand). Mais tant qu'ils y sont, nos trimviri en profitent pour faire éliminer à moindres frais leurs propres opposants politiques et régler quelques comptes personnels ! Une nouvelle liste est établie - ou plutôt de nouvelles listes, qui font l'objet d'intenses tractations entre les trois partenaires, et où l'on supprime ou ajoute des noms à l'envi. Chacun veut y inscrire ses propres ennemis, qui s'avèrent souvent être les alliés des deux autres. On parvient finalement à un compromis : Octave sacrifie par exemple son allié Cicéron, Antoine son oncle Lucius, et Lépide son propre frère.  

"Ainsi se livraient-ils les uns aux autres ceux qui leur étaient les plus chers en échange de ceux qui leur étaient les plus odieux, et leurs plus grands ennemis en échange de ceux avec qui ils avaient les liaisons les plus intimes. Tantôt, ils donnaient nombre pour nombre, tantôt plusieurs pour un seul, ou un nombre moindre pour un plus grand, trafiquant ainsi que sur un marché public et mettant tout à l'enchère..." (Dion Cassius, "Histoire Romaine", XLVII - 6.)

                                        Encore une fois, le but est double : d'abord se débarasser des opposants sans se salir les mains, et ensuite amasser de l'argent, au profit de l’État ou du sien propre. Il faut dire que les triumviri ont besoin de fortes sommes, notamment pour payer leurs soldats. Je parlais aussi plus haut de règlements de compte, et le cas de Rufus en est une bonne illustration :
"Rufus possédait un superbe immeuble, dans le voisinage de Fulvia, la femme d'Antoine. Elle avait voulu le lui acheter, mais Rufus avait refusé ; il eut beau maintenant lui en faire cadeau, il fut proscrit. Quand on apporta sa tête à Antoine, il dit qu'elle ne le concernait pas et la fit porter à sa femme qui ordonna de ne pas l'exposer sur le forum mais sur l'immeuble en question." (Appien, "Histoire Des Guerres Civiles", IV - 29.)
  
                                        Les conditions dans lesquelles se déroulent les proscriptions sont toujours aussi violentes. Le même fonctionnement s'applique : un homme libre qui tue un proscrit reçoit 25 000 drachmes, un esclave 10 000 drachmes et la citoyenneté ; les biens des condamnés sont saisis ; leurs cadavres sont privés de sépulture. Il est toujours interdit de porter assistance à quiconque figure sur ces listes mais, cette fois, certains d'entre eux sont sauvés par leurs proches, et même parfois par les membres du triumvirat eux-mêmes (le frère de Lépide, par exemple, s'en sortira indemne).

"On assista à des manifestations incroyables d'amour conjugal de la part des femmes, d'amour filial de la part des enfants et de dévouement de la part des esclaves pour leurs maîtres." (Appien, "Histoire Des Guerres Civiles",  IV - 36.)

"Les Massacres Du Triumvirat." (Antoine Caron.)

                                        Si c'est encore possible, le chaos est encore plus général que lors des premières proscriptions. Des familles entières fuient l'Italie, les élites sont ruinées, les vengeances se multiplient contre les assassins présumés. Pire encore, on ne sait plus à qui se fier, et la trahison peut aussi bien venir d'un proche que le salut, d'un ennemi ! C'est bien simple : Rome, terrifiée par les proscriptions de Sylla, tombe cette fois dans la pire des psychoses. Un exemple de cette ignoble incertitude ?  Turianus avait été prêteur, et son fils était un débauché, ami de Marc Antoine. Arrêté par les centurions, il les supplie de lui accorder un délai, le temps de demander à son fils d'intervenir auprès du triumvir. Et les centurions éclatent de rire : son fils est déjà intervenu, mais pas vraiment dans ce sens-là...

                                        Parmi ceux qui parviennent à s'enfuir, nombreux sont ceux qui se rangent aux côtés de Brutus et Cassius en Orient, ou qui se réfugient auprès de Sextus Pompée. Celui-ci est parvenu à gagner la Sicile et il les accueille chaleureusement, leur fournissant le gîte et le couvert. Il promet en outre de verser à quiconque sauvera un proscrit le double de la prime offerte par les trimviri pour sa tête.

Denier de Sextus Pompée.

                                        En revanche, la plupart n'en réchappent pas. La victime la plus célèbre de cette seconde vague de proscriptions est sans conteste Cicéron, poursuivi de la haine implacable de Marc Antoine et de Fulvie (qui lui reprochent entre autres choses ses Philippiques, une série de discours d'une violence extrême prononcés contre eux au Sénat). Le célèbre orateur envisage un temps de s'enfuir en Grèce mais, au final, il se résigne à son sort et est exécuté dans sa villa de Formia. Sa tête et ses mains sont tranchées et rapportées à Marc Antoine, qui les fait exposer sur le forum avant de décréter la fin des proscriptions.   

"Cicéron ayant entendu la troupe que menait Hérennius courir précipitamment dans les allées, fit poser à terre sa litière : et portant la main gauche à son menton, geste qui lui était ordinaire, il regarda les meurtriers d'un œil fixe. Ses cheveux hérissés et poudreux, son visage pâle et défait par une suite de ses chagrins, firent peine à la plupart des soldats mêmes, qui se couvrirent le visage pendant qu'Hérennius l'égorgeait : il avait mis la tête hors de la litière, et présenté la gorge au meurtrier ; il était âgé de soixante-quatre ans. Hérennius, d'après l'ordre qu'avait donné Antoine, lui coupa la tête, et les mains avec lesquelles il avait écrit les Philippiques. C'était le nom que Cicéron avait donné à ses oraisons contre Antoine ; et elles le conservent encore aujourd'hui. " (Plutarque, "Vie des Hommes Illustres - Comparaison De Démosthène Et De Cicéron", IV - 48.)

"La Mort De Cicéron." (Léon Comeleran.)

                                        Il est difficile de déterminer le nombre précis de victimes de ces secondes proscriptions, mais Appien parle de 2000 chevaliers et 300 sénateurs. Quelque soit le compte exact, les conséquences furent déterminantes, et surtout sur le plan politique. Le parti républicain était anéanti, l'aristocratie largement décimée, et l'absence d'opposition permettra quelques années plus tard à Octave d'instaurer le principat. 

                                        Aucune autre proscription n'aura lieu à Rome, du moins à grande échelle - mais Tibère ou Domitien par exemple y auront recours ponctuellement. Si j'étais pragmatique et cynique, je dirais que ça se comprend: difficile de laisser passer l'occasion de balayer d'un seul coup ses ennemis et de renflouer les caisses...  N'oublions pas, hélas, que des pratiques similaires eurent lieu durant la révolution française ou plus récemment encore durant la dictature en Argentine - pour ne citer que ces deux exemples.



mercredi 24 juillet 2013

L'Affaire Sextus Roscius.


                                        Je suis la première à souligner ce que doit l'antiquité romaine aux Grecs ou aux Étrusques, en matière de religion ou d'art par exemple. Néanmoins, la suprématie romaine ne fait aucun doute dans au moins deux domaines : le droit et l'armée. La toge et le glaive, donc. Oublions le glaive pour le moment, et intéressons-nous à la toge, et plus précisément à un procès qui fit couler beaucoup d'encre et marqua durablement les chroniques judiciaires: l'affaire Sextus Roscius.

                                        Elle est intéressante à plus d'un titre, et illustre bien l'idée selon laquelle la réalité dépasse parfois la fiction : sordide affaire de meurtre cachant en réalité une histoire toute aussi sombre de malversation financière et de complot politique, elle semble tout droit sortie de l'imagination d'un scénariste de série TV. En outre, l'ensemble de l'affaire montre bien le climat d'incertitude et de violence qui régnait à Rome pendant les terribles années marquées par la suprématie de Sylla. Et, pour couronner le tout, l'un des principaux protagonistes n'est autre que le célèbre Cicéron, alors jeune avocat débutant de 27 ans. Un scénario haletant, et une star au casting - pas étonnant que plusieurs auteurs s'en soit emparé, et notamment Steven Saylor dans un excellent "Du Sang Sur Rome" ou encore Colleen McCullough qui l'évoque dans son roman "Le Favori Des Dieux". Étonnamment, aucun film ou téléfilm à ma connaissance, à l'exception d'un remarquable docufiction produit par la BBC...


Cicéron dans le docu-fiction de la BBC, "Murder In Rome". (©BBC)

                                        Anthony Trollope a également rédigé un brillant compte rendu de l'affaire, dans sa "Vie De Cicéron". Voyons comment il présente son récit :
"Je vais oser, comme d'autres biographes l'ont fait avant moi, raconter l'histoire de Sextus Roscius d'Amerina avec une certaine ampleur, car il s'agit d'un roman puissant, mystérieux, sinistre, qui traduit une culpabilité des plus profondes, une misère absolue et une audace inégalée ; parce qu'en un mot elle est aussi intéressante que n'importe quelle fiction moderne;  et je la raconterai aussi parce qu'elle projette un flot de lumière sur la situation de Rome à l'époque. Les cheveux se dressent sur la tête quand on se souvient que les hommes devaient tracer leur voie dans un État tel que celui-ci, y vivre si c'était possible et, sinon, alors être prêts à mourir. " (Anthony Trollope, "Vie De Cicéron", IV-82.)
                                        Le cas de Sextus Roscius illustre parfaitement le fonctionnement de la machine judiciaire et permet de suivre l'ensemble de la procédure, et de réaliser comment Cicéron a su remporter une brillante victoire, en dépit d'obstacles en apparence insurmontables. Son discours, enfin, est un document juridique de première importance, car y est avancé pour la première fois la recherche du mobile comme moyen de déterminer l'identité du coupable - le désormais célèbre "A qui profite le crime ?" (Cui bono ?)

Un Meurtre Qui Cache Une Sombre Machination.


                                        Voici les faits : Sextus Roscius est l'un des citoyens les plus riches et les plus influents du canton d'Ameria, situé à 55 miles de Rome. A la tête d'une fortune évaluée à six millions de sesterces, il possède 13 fermes et de nombreux esclaves.
"Sextus Roscius, père du jeune homme que je défends, et citoyen de la ville municipale d'Amérie, était, par sa naissance, par son rang et sa fortune, le premier de sa ville et même de tous les pays d'alentour." (Cicéron, "Plaidoyer Pour Sextus Roscius", VI.)
Favorable aux Optimates et à Sylla, il côtoie de grandes familles patriciennes comme les Caecilii Metelli, les Scipions ou les Servilii, et il se rend fréquemment à Rome. Or, un soir de Septembre 81 avant J.C., quelques mois après que Sylla a mis un terme aux proscriptions opérées après la guerre civile, Sextus Roscius est assassiné en pleine rue alors qu'il rentre d'un dîner. On le retrouve poignardé près de thermes publics du Subure, le quartier le plus sordide de Rome.

                                        Il ne faut pas longtemps pour trouver un suspect : son fils, Sextus Roscius Jr. (que je désignerai ainsi pour le distinguer de la victime - on pardonnera l'anachronisme.) est accusé du parricide, crime considéré comme une abomination dans la Rome antique. La punition est à la hauteur de l'horreur qu'un tel meurtre inspire aux Romains puisque le coupable est condamné à être fouetté puis, encore vivant, à être jeté dans le Tibre, enfermé dans un sac avec un chien affamé, un singe, un coq et un serpent. Mais qui est donc ce Sextus Roscius Jr. ? Le jeune homme, peu instruit, a jusqu'ici géré les propriété familiale et passe donc pour un campagnard mal dégrossi et pas très malin.

Sextus Roscius Jr. dans "Murder In Rome". (©BBC)


                                         En réalité, le malheureux est victime d'une sombre complot, ourdi par son propre cousin, Titus Roscius Capito. Multirécidiviste habitué des tribunaux, l'homme travaillait comme contremaître pour la victime et nourrissait une jalousie féroce à l'encontre de Sextus Jr. Il a donc commandité le meurtre en laissant le soin à un vague parent, Titus Roscius Magnus, de "découvrir" le corps. Bien que l'assassinat se soit produit au cours de la première heure de la nuit, la nouvelle parvient à Ameria dès le lever du jour, par l'intermédiaire d'un client de Magnus. Mais ce n'est pas Sextus Roscius Jr. qui en est informé en premier, mais bien Capito... 

                                        Les deux scélérats souhaitent s'emparer de la fortune de Sextus Roscius. Et pour se faire, ils ont dans l'idée de faire inscrire son nom sur la liste des proscrits, afin que ses biens soient confisqués et vendus au profit de l'état. Il leur faut donc l'appui d'un personnage haut placé, capable d'obtenir l'ajout du nom de Sextus Roscius sur les fameuses listes, closes depuis quelques mois. Aussi Capito et Magnus contactent-ils Chrysogonus, l'affranchi de Sylla chargé d'établir lesdites listes. Chrysogonus est un homme riche et puissant, réputé pour son avidité et son absence totale de scrupules - bref, le cocktail parfait ! Aussi les deux complices lui proposent-ils de s'associer à eux et de partager le butin. Chrysogonus accepte, et les propriétés du défunt sont donc saisies et vendues aux enchères. Un acquéreur proposant 6 millions de sesterces pour l'ensemble des 13 fermes est menacé, et toutes les propriétés tombent finalement dans l'escarcelle de l'affranchi, pour la somme ridicule de 20 000 sesterces ! Sur les 13 fermes, 3 deviennent la propriété de Capito et les 10 autres, appartenant à Chrysogonus, sont confiées en gérance à Magnus. Sextus Roscius Jr. est donc évincé de la succession paternelle, privé de toutes ses ressources et ainsi réduit à la plus grande pauvreté.

Et enfin Chrysogonus, toujours dans "Murder In Rome". (©BBC)

                                        Reste que les notables locaux sont fortement choqués par la tournure que prennent les évènements : leur concitoyen le plus éminent apparaissant soudain sur la liste des proscrits, le fils de celui-ci plongé dans la misère, la vente des propriétés pour une somme dérisoire... Ça commence à faire beaucoup ! Les décurions de la cité décident donc d'envoyer à Sylla une délégation de dix citoyens... parmi lesquels Capito ! Et comme de bien entendu, ils sont reçus par Chrysogonus en personne - qui les écoute patiemment, leur promet de diligenter une enquête, et les renvoie chez eux.

Accusation Et Procédure Préliminaire.


                                        L'histoire aurait pu en rester là. Après tout, les scélérats ne craignaient plus grand-chose, tant que Sextus Roscius Jr. tenait sa langue. Celui-ci doit bien se douter qu'il ne pourra jamais prétendre récupérer l'héritage dont il a été lésé, et ils 'enfuit à Rome, où il trouve refuge auprès des Cecilii Metelli dont il est le client. Mais, loin de se tenir tranquille, il parcourt la ville en s'écriant que son père et lui ont été traités outrageusement et qu'on l'a spolié de son héritage. Un sale barouf dont les trois complices se seraient bien passés...  A partir de là, deux hypothèses : soit la colère de Sextus Roscius Jr. vient aux oreilles de Sylla, qui s'indigne que ses décisions soient remises en question. Il suppose en effet que l'inscription sur la liste des proscriptions s'est faite dans les règles, et il charge Chrysogonus de régler la question. Soit - et c'est l'hypothèse que présentera Cicéron, prenant bien garde de dédouaner Sylla de toute responsabilité - c'est Chrysogonus lui-même qui prend l'initiative de lancer une accusation de parricide, afin de faire taire ce fils trop bruyant.
Buste de Sylla.(Munich Glyptotek.)

                                        A Rome, l'initiative de poursuites judiciaires ne revenait pas à l’État et un citoyen lambda  pouvait dénoncer un crime ou un délit (il devenait alors delator) Toutefois, pour dissuader les poursuites abusives, tout procureur qui ne parvenait pas à justifier sa plainte était marqué au fer rouge sur le front d’un K, première lettre du mot Kalumniator (calomniateur).

                                        Dans le cas de Sextus Roscius, il n'existe pas de proche parent susceptible de déclencher le procès - exceptés Capito et Magnus. Or, ceux-ci  ont largement profité de sa mort, raison pour laquelle la démarche aurait été de mauvais goût, et surtout peu judicieuse sur le plan tactique... Pourtant, Sextus Roscius Jr. doit être condamné, puisqu'il refuse de se taire ! Il faut donc qu'un accusateur expérimenté se charge de l'affaire, et Chrysogonus demande au procureur Erucius, esclave grec affranchi et homme de main de Sylla sorti victorieux de plusieurs procès, de traîner le fils de la victime devant les tribunaux.

                                        La procédure dans le droit romain se déroule en deux temps : la phase in jure au cours de laquelle se tient le débat entre les parties et qui détermine la décision du juge quant à la tenue d'un procès, et la phase in judicio, soit le procès à proprement parler, sous le contrôle du juge nommé par le magistrat. Sous la République, la justice criminelle fut d'abord rendue par le Sénat ou les comices centuriates ou tributes mais, devant la lenteur du processus, on institua finalement des jurys présidés par un préteur, et rassemblant des sénateurs et chevaliers.

                                        La première étape, c'est la postulatio : l'accusateur, souvent aidé d'un avocat, se présente devant le prêteur et déclare vouloir poursuivre une personne citée nommément - un dépôt de plainte, en quelque sorte. Le préteur prend acte de la déclaration, qui est affichée sur le forum. D'autres accusateurs se manifestent parfois et entreprennent alors la même procédure, ou sont autorisés à comparaître aux côtés du premier accusateur (ils deviennent subscriptores.) Il arrive aussi que les subscriptores agissent en même temps que l'accusateur principal, lors de sa première comparution. Un seul accusateur étant autorisé à agir, celui-ci peut renoncer en faveur d'un autre.

Illustration d'un procès à Rome. (Via hubpages.com)

                                        La procédure préliminaire est appelée divinatio. Lors du nominis criminis delatio, l'accusé est informé des charges qui pèsent contre lui et il est interrogé par le procureur. Au cas où le président estime que l'affaire mérite d'aller plus loin, il rédige alors une déclaration officielle d'accusation (nominis receptio) , signée par le procureur et les éventuels subscriptores. Est ensuite fixé le jour de la comparution de l'accusé devant la cour toute entière - au moins 10 jour après le receptio nominis, intervalle durant lequel il reste libre.

                                        En l’occurrence, le président dans l'affaire Sextus Roscius s'appelle M. Fannius, et il décide de renvoyer le procès devant la quaestio de sicariis et veneficis - grosso modo notre cour d'assises - en 79 avant J.C. Le procès se déroule en plein Forum, où se presse une foule immense : l'affaire fait évidemment grand bruit, autant à Rome que dans la ville d'origine des protagonistes. La victime est un homme important, le crime abominable et l'éventuelle condamnation, toute aussi sordide. Pour dire les choses autrement, l'affaire réunit tous les ingrédients du scandale et du drame propres à susciter l'intérêt du public.

 Le Procès de Sextus Roscius Jr.


                                        Dans les grandes lignes, le procès ressemble peu ou prou, dans sa forme, à un épisode de "Law And Order" : discours de l'accusation auquel répondent l’accusé et ses avocats, puis présentation des témoins et débat autour de leurs déclarations. Sur le fond en revanche, tous les coups sont permis ou presque - en particulier les attaques personnelles contre les différents acteurs du procès. Sans compter que la foule ne se prive pas d'intervenir et de manifester son opinion...

Reconstitution virtuelle du forum à Rome. (©2009 CNES / Spot Image - ©2009 Digital Globe.)

                                        Mais lorsqu'il s'agit de défendre Sextus Roscius Jr., tous les hommes de loi se défilent : aucun ne veut prendre le risque de s'opposer à Chrysogonus. Seul un jeune avocat inconnu de 27 ans, engagé par la famille Metelli, accepte de plaider sa cause : il se nomme Marcus Tullius Cicero. S'il a déjà plaidé au civil, il s'agit d'une de ses premières affaires au pénal. Selon ses dires, il a choisi de se consacrer à la défense des accusés plutôt que de se placer du côté de l'accusation, d'une part parce qu'il ne souhaite pas se distinguer en tirant profit des malheurs d'autrui, et d'autre part car il considère plus méritoire de remporter des succès en tant que défenseur plutôt qu'en tant que procureur. Ce qui n'était pas sans fondement, puisque la procédure pénale à Rome facilitait la tâche de l'accusation, au détriment de la défense. Il est aussi à noter que, si la profession d'avocat ouvre les portes du cursus honorum, elle est peu lucrative,  la loi interdisant à l’avocat de recevoir quelque gratification que se soit de la part son client.


"Cicéron, Le Procès De Milon." (Carte promotionnelle Liebig.)

                                        Et bien ce jeune homme, en dépit de son manque d'expérience et des pressions qu'il subit, va mettre au jour la machination ourdie contre son client et qui éclabousse l'entourage de l'homme le plus puissant de Rome. Dans ce procès, l'accusation va tenter de démontrer que l'accusé a tué son père pour se venger d'avoir été méprisé, relégué loin de Rome et déshérité. Les témoins produits, sans surprise, se nomment Capito et Magnus. Pour la défense, Cicéron n'hésite pas : il décide de jeter le doute sur la culpabilité de son client, en arguant que le meurtre, loin d'être un drame consécutif à un conflit familial, est directement liée à la politique et à la terreur qu'à fait régner Sylla et aux exactions de ses hommes de main.

                                        Lorsqu'il prend la parole, c'est tout d'abord pour signifier qu'il tient le procureur pour quantité négligeable : il est évident pour lui qu'il n'est qu'un porte-parole, un homme de main payé pour agir :
"Accuser ainsi, reprocher une chose qu'on ne peut pas prouver, qu'on n'essaye pas même de rendre probable, n'est-ce pas abuser de la justice, des lois, des tribunaux, pour servir son intérêt et sa cupidité ? Nous savons tous, Erucius, qu'il n'existe aucune haine entre Sextus et vous. Personne n'ignore pourquoi vous vous faites son accusateur ; on sait que l'appât du gain vous a séduit." (Cicéron, "Plaidoyer Pour Sextus Roscius", XIX.
                                         S'il prend soin d'exonérer Sylla de toute responsabilité, il accuse nommément Magnus d'avoir informé Capito du meurtre de Sextus Roscius, avant d'en avertir Chrysognus et de lui proposer l’association scélérate que l'on sait, avant de monter l'accusation de parricide.
"En effet, lorsqu'ils virent qu'on veillait avec une extrême attention sur les jours de Sextus, et qu'il ne leur était laissé aucun moyen de l'assassiner, ils conçurent l'exécrable projet de l'accuser de parricide, de s'assurer de quelque vieux accusateur qui pût faire quelques phrases sur une chose qui n'offrait pas même l'apparence du plus léger soupçon, en un mot, ils résolurent de le rendre victime des circonstances. Il faut, disaient-ils, qu'après une si longue interruption de la justice, le premier qui sera mis en cause, soit condamné. Le crédit de Chrysogonus fermera la bouche à tous les orateurs. On ne parlera ni de la vente des biens, ni de notre association. Sextus n'étant pas défendu, le mot seul de parricide et l'imputation d'un crime aussi atroce suffiront pour le perdre. Aveuglés par ce raisonnement, égarés par leur délire, ils ont voulu que vous fussiez ses bourreaux, parce qu'ils n'ont pu être ses assassins. (Cicéron, "Plaidoyer Pour Sextus Roscius", X.)
Cicéron s'adressant à la foule. (via sharkforum.org)


                                         Cicéron souligne le profit que Magnus et Capito ont retiré de ce crime, et il n'hésite pas, malgré les risques, à désigner Chrysogonus lui-même comme l'instigateur du montage illégal suite auquel il a acquis les biens de la victime, en dehors de la période des proscriptions. Il accable l'affranchi, un ancien esclave grec, porté à l'indolence et au luxe, personnage sans scrupule et certain de sa toute-puissance :
"Quoi ! même ici Chrysogonus se croit quelque pouvoir ? ici même il veut être dominateur ? O sort funeste et déplorable ! Je n'appréhende pas qu'il réussisse ; mais il a tenté, il s'est flatté d'obtenir de vous la condamnation d'un homme innocent : voilà ce qui excite mes plaintes ; voilà ce que je ne puis voir sans frémir d'indignation." (Cicéron, "Plaidoyer Pour Sextus Roscius", XLVIII.)

                                         Toute sa plaidoirie est ponctuée par une question lancinante : "cui bono ?", ("A qui profite le crime ?"). A son client, subitement dépossédé de tout ? Ou bien aux témoins de l'accusation, qui se sont subitement enrichis à la mort de Sextus Roscius ?
"En effet, quand ils verraient dans cette cause les accusateurs en possession d'une fortune immense, et Sextus réduit à la misère, ils ne chercheraient pas à qui l'action a été profitable ; à l'instant même tous les soupçons se dirigeraient plutôt sur l'opulence des accusateurs que sur l'indigence de l'accusé. Mais si l'on ajoutait de plus que vous étiez pauvre avant ce crime, que vous étiez un homme cupide, audacieux, l'ennemi déclaré de celui qui a été assassiné, faudrait-il chercher encore si vous aviez des raisons pont commettre ce meurtre ?" (Cicéron, "Plaidoyer Pour Sextus Roscius", XXXI.)
                                         En parvenant à prouver que Sextus Roscius Jr. n'avait ni le mobile ni les moyens de perpétrer le meurtre horrible dont on l'accuse, en insistant sur l'impunité dont croit jouir l'infâme Chrysogonus et en s'en remettant à la conscience des juges, dont il fait l'ultime rempart contre la cruauté et la rapacité de l'affranchi et des puissants qui dirigent Rome, Cicéron parvient à convaincre les jurés : son client est acquitté faute de preuves.
"Si nous ne pouvons obtenir de Chrysogonus qu'il se contente de nos biens et qu'il nous laisse la vie ; si, après nous avoir enlevé toutes nos propriétés personnelles, il veut encore nous ravir cette lumière qui est la propriété de tous les êtres ; si ce n'est pas assez que notre argent ait assouvi son avarice, et qu'il faille aussi que sa cruauté s'abreuve de notre sang, Sextus et la république n'ont plus d'asile et d'espoir que dans votre humanité et votre compassion. Soyez sensibles, et nous pouvons encore être sauvés. " (Cicéron, "Plaidoyer Pour Sextus Roscius", LII.)

Statue de Cicéron - Palais de Justice de Rome.

                                         Pour autant, Sextus Jr. ne récupérera jamais les biens familiaux. Et d'ailleurs, était-il vraiment innocent ? Nous ne le saurons sans doute jamais, puisque nous ne disposons que du témoignage de Cicéron, son défenseur. Nous aurait-il menti ? Après tout, il avait tout intérêt à forger sa propre légende.

                                         Après cette affaire, on n'entendit plus jamais parler de Chrysogonus ; le procureur Erucius échappa pour sa part à la marque des calomniateurs et il poursuivit une brillante carrière ; Cicéron, enfin, devint l'avocat, l'orateur et l'homme politique que l'on sait, laissant une marque indélébile dans l'Histoire.


Pour aller plus loin : 

 "Pro Roscio" de Cicéron - Éditions Belles Lettres - 9€70.

"Du Sang Sur Rome" de Steven Saylor - Éditions 10-18. - 8€10.




Merci à la BBC pour les illustrations tirées de leur film.

lundi 14 mai 2012

La toge et le glaive : pourquoi ce nom ?

                                        Cela fait maintenant plusieurs semaines que je tiens ce blog, et le nombre de consultations est encourageant. J'en profite d'ailleurs pour remercier ceux qui me lisent - ça fait toujours plaisir de savoir que l'on n'écrit pas seulement pour soi ! Mes derniers articles étaient "costauds", et centrés sur les jeux dans la Rome Antique. Je clos provisoirement le sujet pour un billet beaucoup plus court, mais néanmoins fondamental. J'ignore comment vous êtes arrivés sur cette page : soit vous êtes un de mes fidèles lecteurs (merci - encore une fois !) et vous êtes venus ici directement, soit vous avez cliqué sur un lien, sur un moteur de recherche. Dans ce cas, vous n'avez peut-être pas remarqué le nom de ce blog : la toge et le glaive. Et maintenant, vous vous demandez sans doute pourquoi j'ai choisi ce titre... Oh, certes : c'est joli, et ça a le mérite d'indiquer clairement de quoi l'on va parler. A priori, ce n'est pas un blog de mode ou de recettes de cuisine (quoi que : les blogueurs peuvent nous surprendre !) Pour la toge, on pense évidemment aux sénateurs. Quant au glaive, pas de quoi renverser une charrette : c'est celui des soldats, des légionnaires Romains. Jusque là, j'ose espérer que vous l'aviez deviné. Mais il y a encore autre chose derrière cette jolie formule que, du reste, je n'ai pas trouvé toute seule. J'aurais bien aimé, mais non ! Cela dit, j'estime que je n'ai pas à rougir puisque je l'ai empruntée à un type plutôt doué question phrases chocs : Cicéron lui-même, excusez du peu.

                                        Là, vous seriez en droit de vous dire : "franchement, celle-là, elle ne doute de rien !" Évidemment, se placer sous le patronage de quelqu'un comme Marcus Tullius Cicero, ça vous met direct une certaine pression. Mais en réalité, je n'ai pas vraiment choisi ce nom en hommage au grand orateur ; j'avoue que je n'apprécie pas forcément le bonhomme. Par contre, reconnaissez que "ça pète", comme on dit vulgairement (et là, vous commencez à me croire quand je dis que la formule n'est pas de moi...) Pour être honnête, j'avais envisagé plusieurs autres noms, mais aucun n'avait autant d'allure que celui-là ! Pour autant, ce n'est pas tant cette (excellente) raison qui a dicté mon choix que le sens profond, la forte symbolique de ces quelques mots : voilà ce qui m'a séduite dès que je suis tombée sur cette phrase, au fil de mes lectures. (Car je lis Cicéron, et l'antipathie pour l'homme n'exclue pas une certaine admiration pour son œuvre.) La question se pose alors : d'où vient ce "la toge et le glaive" ? Et qu'est-ce que ça recouvre exactement ?    

                                        Le titre de mon blog fait donc référence à une citation de Cicéron : "cedant arma togae". Il s'agit du premier hémistiche d'un vers tiré de "De officiis" (I, 77), et  la phrase dans son intégralité est la suivante :
"Cedant arma togae, concedat laurae linguae."
Soit : Que les armes le cèdent à la toge, les lauriers à l'éloquence.
Cicéron exprime ici l'idée que le gouvernement militaire doit s'incliner devant le gouvernement civil, et que de la même façon, les victoires d'un général ne doivent pas prendre le pas sur l'éloquence de l'orateur.


Buste de Cicéron.

                                        Disons-le tout net : la modestie n'était pas le principal trait de caractère de ce brave Cicéron. Lorsque, dans "De officiis" (Des devoirs), il revient sur son consulat, c'est pour dresser son propre panégyrique dans une sorte d'auto-célébration surprenante. A sa décharge, il faut reconnaître qu'il a eu fort à faire durant sa magistrature, entre les scandales politiques, les manigances du parti des populares - parmi lesquels un certain Jules César - et les complots, jusqu'à la conjuration de Catilina en point d'orgue. Cela dit, on se moquait déjà de sa vanité et de son égocentrisme dans l'Antiquité. Juvénal lui prête ainsi cet autre vers, particulièrement ridicule et l'on imagine aisément notre ancien consul, tout gonflé de sa propre importance, bombant le torse en déclamant :
 "O fortunatam natam me consule Romam !"
("Ô heureuse Rome, née sous mon consulat !" - rien que ça.) Tempérons tout de même ce jugement sévère en citant Jules César, selon qui Cicéron avait plus fait pour Rome que tous les généraux réunis (c'est quand même Jules qui parle, ce n'est pas n'importe qui !) car "il y a plus de grandeur à étendre les limites du génie romain qu'à repousser les frontières de l'empire." On choperait la grosse tête pour moins que ça. La citation de César nous est rapportée par Pline, qui disait de Cicéron qu'il était "le père de l'éloquence et des lettres latines". Et franchement, je ne connais personne qui oserait contredire cette opinion. Vingt siècles plus tard, on connaît encore la réputation d'orateur de Cicéron, et la fluidité de ses textes ne cesse de charmer ceux qui s'y plongent - en latin ou en Français, pour peu que la traduction soit bonne. Il n'y a qu'à lire quelques uns de ses discours ou de ses essais pour se convaincre qu'effectivement, l'homme excellait dans l'art de la rhétorique.

                                        Voilà donc pourquoi le choix de ces cinq petits mots - la toge et le glaive - s'est imposé à moi : l'idée sous-jacente est forte, et l'auteur est sans nul doute l'une des figures les plus marquantes de la Rome Antique. Il ne me reste qu'à me montrer digne d'un tel titre : sans prétendre égaler Cicéron, j'essayerai au moins de me montrer à la hauteur...