Affichage des articles dont le libellé est Langue. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Langue. Afficher tous les articles

mercredi 12 décembre 2012

8ème Festival Européen Latin & Grec.


                                        Les langues mortes ne sont pas mortes, elles bougent encore ! Le Latin et le Grec, en particulier, n'ont pas dit leur dernier mot et, à rebours de la désaffection croissante et de la baisse des effectifs en milieu scolaire au cours de ces dernières décennies, on assiste à une mobilisation grandissante des professionnels - enseignants notamment - pour promouvoir ces Humanités. Mais pas que : les récentes traduction du "Petit Nicolas" et de la BD "Murena" en Latin montrent bien que les idées se multiplient, de façon réjouissante, décomplexée, et autrement plus attirante pour le grand public. Pour dire les choses autrement, la pratique du Grec et du Latin aujourd'hui ne se prend pas au sérieux - ce qui ne veut pas dire qu'elle ne l'est pas. Parmi les nombreuses initiatives dédiées à ces langues anciennes, je voudrais vous dire aujourd'hui quelques mots sur le Festival Européen Latin & Grec, dont la 8ème édition se tiendra à Lyon du 21 au 24 Mars prochain.

                                        Il est organisé par l'association FORTUNA JUVAT, qui s'est donné pour but de redonner aux Humanités toute leur place, tant dans l'enseignement que dans la façon dont elles permettent de percevoir le monde, notamment à travers ses influences sur nos cultures et sociétés. Elle tente aussi de créer un pont et d'ouvrir le dialogue entre les différents acteurs - élèves, enseignants, historiens, journalistes, auteurs, dessinateurs, musiciens, libraires, scientifiques etc. - pour leur permettre d'échanger et de partager leurs expériences et leurs idées.

                                        J'ai été contactée récemment part Mme Elizabeth Antébi, fondatrice de cette manifestation et reponsable de sa coordination - mais ce n'est pas la seule raison pour laquelle je me fais ici écho de ce festival. S'il a retenu mon attention, c'est surtout pour le projet qu'il porte et la vision qu'il propose, en offrant par le biais des langues anciennes un regard original mais pertinent sur notre société et notamment sur l'Europe et ses fondements gréco-latins. L'histoire, l'art, les langues, l'économie, l'innovation : toute notre civilisation s'est construite en lien avec les pensées grecque et latine, sur lesquelles reposent ses fondements. A travers les langues modernes, les questions de la laïcité, de la démocratie, des droits de l'homme, des problématiques éthiques et philosophiques, dans la publicité, la musique, les médias, le cinéma : consciemment ou non, nous sommes tous les héritiers des Humanités. Ainsi, se pencher aujourd'hui sur ces cultures antiques n'a rien d'anachronique, mais constitue au contraire un socle de réflexion à l'heure de comprendre ce que nous sommes et le modèle vers lequel nous tendons.




                                        Ce festival foisonnant propose durant 4 jours toutes sortes de manifestations diverses et variées, des plus érudites aux plus populaires, sous la forme de conférences, tables rondes,  expositions, ateliers, lectures, spectacles musicaux ou théâtraux, en partenariat avec des libraires, des éditeurs, des radios, et des troupes artistiques nationales et internationales. Surtout, il s'inscrit précisément dans la lignée des initiatives dont je vous parlais en introduction, et invite à traiter d'un sujet sérieux avec malice et légèreté. Les organisateurs ont choisi de multiplier les points de vue, les thématiques et les animations, toujours en visant l'excellence - la qualité des participants suffit à le démontrer - mais avec toujours en tête le souci de rester accessible et d'attirer le plus grand nombre. Enseignants, étudiants, professionnels de la culture sont évidemment les bienvenus, mais le festival s'adresse aussi à tous ceux qui, d'une manière ou d'une autre, sont en contact avec l'antiquité et les langues anciennes (profs de toute matière, médecins ou avocats par exemple), ou même à monsieur ou madame tout le monde. Peu importe que vous parliez le  Grec ou le Latin : seules comptent la curiosité et l'envie d'apprendre et d'échanger avec des passionnés, dans une ambiance festive et décontractée. Impertinent, décalé, joyeux et décomplexé, le FELG dynamite les codes et ouvre la réflexion du rapport à l'antique à d'autres domaines, par le biais de manifestations joyeuses et vivantes. Quand même un comble, pour des langues mortes !  

L'empereur Claude, natif de Lyon.
Les conférences annoncées sont extrêmement diverses, de sorte que chacun y trouvera forcément son bonheur. Il y a, certes, du prévisible, du traditionnel, du convenu : "A quoi sert l'enseignement des Humanités ?" (par Gérard Collomb, Sénateur-maire de Lyon) ; "Les Empereurs Claude et Caracalla, natifs de Lyon" (par Albert Foulon, professeur émérite et Vice-président de l'UTL de Rennes);  "Sans la Grèce, l'Europe humaniste a-t-elle un sens? Notre mythologie de la Grèce." (par Georges Prevelakis, Professeur de Géopolitique à l'Université Panthéon-Sorbonne); "Dialogue en Méditerranée : Rome, l'Afrique et nous." (par Paul Mattéi de l'Université Lyon II)... J'aurais pu également citer Nicolas Boulic (Professeur agrégé de Lettres, Responsable pédagogique des Licences LM et LAS à Valence) et sa conférence consacrée à la "Modernité d'Aristophane ", Jean-Philippe Bidault , auteur de "Si l'argent m'était conté : l'invention de la monnaie par les Grecs", ou enfin Dominique Sels qui abordera "Les mots de l'amour chez Platon".

                                        Mais d'autres présentations traiteront de sujets directement liés à la culture populaire - ce qui n'est pas incompatible avec l'érudition. Seront ainsi abordés des thèmes aussi originaux que la "bande dessinée en Latin et en Grec" (par Marjorie Lévêque), "Dialogue Latin-Lyonnais Guignol-Gnafron" (Gérard Truchet), les "héros et super-héros de l'antiquité à nos jours" (par Robert Delord), "Epic, péplum, virtuel : miroir déformant ou retour aux textes ?" (par Guillaume Deheuvels) Où comment aborder l'héritage antique à travers des thèmes peut-être moins impressionnants et qui parlent à tous, familiers de l'antiquité ou non.

Des hoplites... à voir en vrai !
En parallèle se tiendront de nombreuses expositions et animations qui feront toute revivre l'empreinte laissée par l'antiquité dans notre inconscient collectif. Très souvent préparées par des élèves de collège et lycée, ces évènements permettent par ailleurs de juger de la vitalité de l'enseignement : des expositions sur Rome et la Grèce, des ateliers numismatiques ou consacrés aux langues anciennes et langues européennes, la tenue d'un espace jeux en partenariat avec la ludopole de Lyon, une exposition préparée par des élèves de Die, dans la Drôme ("Veni, Vidi, Volui : le latin et le grec dans mon caddie"), des chansons du groupe Téléphone reprises en Latin (!!) par des élèves de collège et lycée, une représentation de scènes du "Ploutos" d'Aristophane par des étudiants de prépa... Sans oublier que mon sang palermitain n'a fait qu'un tour à l'annonce de la présentation de l'histoire de la Sicile, accompagnée d'une sélection de contes extraits de la mythologie, choisis par la classe de terminale d'un lycée d'Acireale, en Sicile. Le tout ponctué par les démonstrations des hoplites de Didier Froesel - ce qui nous change des légionnaires et des gladiateurs. (Même si, personnellement, j'ai évidemment un faible pour les beaux soldats romains...)


                                        Mais ce n'est pas fini ! En marge de toutes ces animations, le festival organise d'autres manifestations. Par exemple, des banquets grecs - soit l'occasion de goûter des mets antiques et de se laisser distraire avec hoplites, danse, chant et théâtre. Daniel Cadé, pianiste à la carrière internationale et qui a notamment travaillé avec Pierre Boulez ou Daniel Barenboïm, se produira également dans le cadre du festival, et interprètera des œuvres de Glück, Beethoven, Szymanowsky, Debussy et De Falla, toutes inspirées par l'antiquité. Deux autres spectacles à signaler, ceux de la compagnie Skald (lien ici) qui, au croisement de diverses cultures (commedia dell'arte, flamenco, danse indienne, jazz, musiques celtique et médiévale, etc.) adapte et met en scène le répertoire mythologique et légendaire antique. Enfin (ouf !), le festival se clôturera le Dimanche par un défilé antique, prélude à une visite de Lyon incluant théâtre antique, aqueduc du Gier, sanctuaire de Cybèle, thermes, musée gallo-romain, etc.

Théâtre Antique de Fourvière à Lyon (© Brian Rosen)

                                        Et le pire, c'est que je n'ai pas tout détaillé ! Bref, largement de quoi rendre hystérique les accros d'antiquité - moi-même, en écrivant ces lignes, je suis au bord de l'apoplexie. Mais outre son incroyable richesse, le festival européen latin grec présente une autre particularité : vous pouvez certes y assister et vous remplir les mirettes et les neurones, mais vous pouvez également y participer de façon active - pardon pour le pléonasme. Le site des organisateurs précise ainsi que "une partie du public peut intervenir sous une forme ou une autre - classes chantant en canon en latin ou interprétant une scène de pièce, un sketch, faisant une exposition de dessins ou de bandes dessinées, peintre exposant ses œuvres sur la mythologie, inventeur de jeu testant son œuvre, étudiants exposant un sujet de thèse (dans tout domaine ayant un rapport avec le sujet), professeur parlant de ses recherches, journaliste exposant un de ses reportages passé ou à venir." Toutes les bonnes volontés sont donc les bienvenues, pour peu qu'elles aient des velléités antiquisantes, et leurs travaux seront examinés et peut-être sélectionnés.

                                        De plus, le festival organise un concours, "Jeux Et Créations". Ouvert à tous et en particulier aux classes et universités (toutes matières confondues), il se compose de deux parties indépendantes. La première vous invite à imaginer ou adapter un jeu ayant pour thème l'antiquité. Pour la seconde, il vous faudra créer... euh, à peu près ce que vous voulez (bijoux, poteries, vidéo, bande dessinée, chanson, dictionnaire, exposé...) toujours en rapport avec l'antiquité. Vous retrouverez toutes les modalités (règlement, inscription, etc.) ici.

                                        En conclusion, je voudrais répondre à une interrogation qui, à la lecture de cet article, a certainement effleuré bon nombre d'entre vous : pourquoi diantre apprendre une langue morte ?! Ou, formulée autrement : "A quoi servent le Latin et le Grec ?" Les spécialistes, professionnels, universitaires, professeurs, etc. ont tous d'excellents arguments, qu'ils exposeront bien mieux que je ne saurais le faire : elles facilitent l'apprentissage des langues étrangères, fournissent la clé de nombreuses étymologies, les déclinaisons et la structure des phrases sont une formidable gymnastique intellectuelle, elles permettent de venir au plus près des textes antiques... Que sais-je encore ? Mais on ne va pas vous mentir : fondamentalement, les langues anciennes sont loin d'être indispensables dans la vie de tous les jours. Cependant, leur principal avantage réside encore et toujours dans la façon dont tout ou presque, dans notre quotidien, nous renvoie aux mythes et aux sociétés antiques. Se donner les moyens de les comprendre, c'est s'ouvrir à notre monde et le voir sous un autre jour. En résumé, le Latin et le Grec, c'est comme le Smartphone, le chocolat ou la lessive en poudre : on peut très bien vivre sans, mais on vit nettement mieux avec ! Il suffit de venir faire un tour au FELG pour s'en convaincre.

"Nous avons appris que les élèves qui parlent Latin réussissent mieux à l'école. Alors cette année nous enseignons tout en Latin. " (© Education Week)



8EME FESTIVAL EUROPÉEN LATIN  & GREC.

Du 21 au 24 Mars 2013 à Lyon.

Pour tous renseignements ou pour s'inscrire : 

Tél. : 06 24 58 78 64
E-mail : latin.grec@orange.fr
Site internet : http://www.festival-latin-grec.eu

Et aussi l'ASSOCIATION FORTUNA JUVAT : http://associationfortunajuvat.wordpress.com/


vendredi 29 juin 2012

Communication non-verbale dans la Rome Antique.

                                        Le thrace est à terre. Son adversaire, un mirmillon à la carrure de titan, se tient au-dessus de lui, brandissant son glaive à la verticale, prêt à lui asséner le coup fatal d'un instant à l'autre. Le vaincu, dans un effort désespéré, tend deux doigts vers l'organisateur des jeux, pour demander sa clémence : ne s'est-il pas bien battu ? N'a-t-il pas fait preuve de vaillance et de courage ? Le public, dans les arènes, hurle : certains lui lancent des injures, le huant copieusement ; d'autres l'acclament, tentant de crier plus fort que les autres afin qu'il soit épargné. L'editor jette un regard circulaire dans l'arène, afin de jauger quelle est l'opinion majoritaire. Puis, la tête droite, dans un attitude un peu hautaine mais empreinte de toute la dignité de sa fonction, il tend le bras devant lui, poing fermé. La foule retient son souffle...
                                         Même si vous n'avez pas vu "Quo Vadis" ou "Gladiator", vous savez à quoi vous attendre : le pouce levé signifie que notre thrace aura la vie sauve et le pouce baissé, au contraire, qu'il quittera l'arène les pieds devant. Voilà un signe que nous connaissons tous - quand bien même il ne correspond guère à la réalité historique. (voir "les gladiateurs" - lien.) Il a une signification claire, le message est sans ambiguïté.

Provocator attendant le verdict de l'editor. (Photo flickr ἀλέξ)

                                         La communication, en règle générale, s'effectue sur plusieurs registres, indépendants ou concomitants : le langage, le paralangage (intonations, niveau de la voix, etc.) et la kinésique. Ce terme renvoie à l'étude des gestes, des mouvements utilisés comme signifiants (les emblèmes, qui possèdent un équivalent dans la langue) ou qui accompagnent le discours (les illustrateurs). Là, pour un peu, je me prendrais pour le Dr Lightman de la série télévisée  "Lie To Me" !
                                        Nous-mêmes aujourd'hui, nous possédons toute une série de gestes qui participent de cette communication non-verbale : un signe de tête pour saluer une connaissance, un doigt que l'on fait tourner sur la tempe pour signifier que quelqu'un a disjoncté, un clin d’œil en signe de connivence... Ces illustrateurs et ces emblèmes nous sont familiers, car ils font partie de notre culture : ils ne sont pas universels, et un Papou ne les comprendrait sans doute pas tous. Dès lors, on peut se poser la question : qu'en était-il des Romains ? Les gestes que nous connaissons avaient-ils la même signification pour eux ? En existait-il d'autres, porteurs d'un sens précis ?

                                         C'est à toutes ces excellentes interrogations que tente de répondre une étude, qu'ont dirigée M. Antonia Formès et Carme Bosch, du département de philologie de l'Université des Iles Baléares, en collaboration avec l'Université de Barcelone. Intitulée "Los textos como fuente de informacion pratica : La Roma De Ayer en la gestualidad de hoy" ("Les textes comme source d'information pratique : la Rome d'hier dans la gestuelle d'aujourd'hui"), cette étude est le résultat du travail d'un groupe de chercheurs, qui ont analysé les textes anciens afin de recenser les gestes de l'Antiquité romaine, et de les relier à ceux que nous employons encore - avec une intention similaire, ou au contraire légèrement (voire totalement !) différente. Au final, cette fine équipe a recensé quelques 110 signes attestés dans la littérature, et représentés dans l’iconographie. Je me suis plongée dans cet article (et dans mon dictionnaire franco-espagnol !), et je vous propose donc d'en voir quelques-uns...

1) Embrasser le pouce et l'index joints : aujourd'hui, on effectue ce geste lorsque que quelque chose nous plaît, nous enthousiasme. A l'origine, il était adressé aux statues des Dieux, ou lorsqu'on pénétrait dans un lieu sacré : on faisait alors mine d'envoyer un baiser à la divinité. 

2) S'asseoir les jambes croisées : une telle posture était considérée comme maléfique, tout comme s'asseoir avec les mains entrelacées et placées sur le genou. On pensait notamment que de telles attitudes nuisaient à l'accouchement - de sorte qu'on les évitait en présence de femmes enceintes - et favorisaient l'indécision lors des réunions.


3) Le doigt sur la bouche : tout comme aujourd'hui, ce geste s'utilisait pour imposer le silence. Ainsi, l'étude cite de passage des "Métamorphoses" d'Apulée :
"Mais lui, portant l'index à ses lèvres, saisi de peur, lui dit : tais-toi, tais-toi !"



4) Claquer dans ses doigts : c'est ce qu'on appelle le "crepitus digitorum". Il s'agit d'un signal, destiné à intimer à quelqu'un un ordre tacite dont il connaît la teneur. Exemple : ordonner à un esclave d'ouvrir la porte.

5) Mimer des ciseaux avec l'index et le majeur : geste de moquerie, pour railler un interlocuteur intarissable et l'inciter à se taire.




6) Tirer la langue : voilà qui était très mal vu à Rome, de même que se passer la langue sur les lèvres. Cette mimique était assimilée à une moquerie. Ainsi, la première mention trouvée renvoie aux Gaulois, qui tiraient la langue aux Romains pour se ficher d'eux. Mais, selon le contexte, le même geste effectué avec discrétion pouvait être une invite sexuelle... 

7) Les oreilles d’âne : les pouces touchent les oreilles et on agite les  doigts, que l'on tient écartés. Encore une manière de railler son interlocuteur, en miment des oreilles d’âne, comme le raconte Persius dans ses "Satires". Toujours employé de nos jours.

8) Tirer sur le lobe de l'oreille : on touchait le lobe de l'oreille de quelqu'un lorsqu'on souhaitait lui rappeler quelque chose. On pouvait également s'appliquer ce geste à soi-même, comme une sorte d'aide-mémoire. Aujourd’hui, le geste est commun en Amérique latine et en Espagne, pour souhaiter un bon anniversaire à quelqu'un... Une manière de rappeler au héros du jour l'inexorable marche du temps.



9) Bouger la tête de haut en bas : pas de scoop, ce mouvement avait la même signification pour les Romains que pour nous. C'était donc une marque d'assentiment, d'approbation.




10) Rejeter la tête en arrière : il s'agit de signifier son opposition, c'est le signe de la négation. Contrairement à nous, les Romains n’utilisaient donc pas le mouvement de tête latéral, de gauche à droite. Le geste antique, vers l'arrière, est encore utilisé à l'heure actuelle dans certaines régions du Sud de l'Italie, de la Grèce ou de la Turquie.

11) L'expression des nombres : sans doute l'ensemble de signes le plus étrange à nos yeux. Les Romains étaient capables d'exprimer avec leurs doigts n'importe quel chiffre, jusqu'à un million ! C'est le "comput digital", un système assez complexe. Les unités et les dizaines étaient représentées  avec les doigts de la main gauche (le majeur, l'annulaire et le petit doigt exprimaient les chiffres de 1 à 9, et le pouce et l'index, les dizaines) ; avec la main droite, on exprimait les centaines et milliers. La position des mains sur la poitrine, le nombril ou le fémur désignait les dizaines et centaines de milliers. Pour le million, on entrelaçait les mains.



12) Le doigt d'honneur : un vilain geste que les Romains connaissaient déjà ! Lever le majeur en tenant la main fermée était un geste obscène, symbolisant un pénis en érection. Un poème priapique dit ainsi :
"Tu te moques aussi de moi, voleur, et tu me montres le doigt impudique quand je te menace ?"


13) Les cornes : on lève le petit doigt et l'index, en gardant le poing fermé. Une mosaïque du VIe siècle après J.C. montre ainsi un personnage effectuant ce geste. La signification variait selon l'orientation. Les doigts dirigés vers le bas prétendaient éloigner le mauvais œil, et c'était par conséquent un geste de protection. Et c'est encore le cas dans certaines cultures méditerranéennes...

14) Se toucher la barbe : pour les Romains, se toucher la barbe est le signe que l'on s'exprime calmement, posément. Attribut du philosophe, la barbe représente le sage. Toucher la barbe d'un autre est un geste de moquerie, voire une insulte. Signalons que le rasage n'est apparu à Rome qu'au IIème siècle avant J.C. Je cite le Dr. Fornés :
"De fait, les premiers barbiers, originaires de Sicile, arrivèrent à Rome en l'an 300 avant J.C. - même si les Romains se rasaient tous seuls depuis longtemps."

15) Se toucher le nez : voilà un geste considéré comme très impoli dans la Rome antique. On considérait qu'avoir les narines propres était un signe de bonne éducation - comme nous, du reste ! Toucher le nez d'une autre personne avait encore une autre signification : il montrait qu'on prenait son interlocuteur de haut, comme si l'on s'adressait à un enfant.

16) Porter l'auriculaire à la bouche, l’humidifier avec de  la salive et le passer derrière l'oreille droite : geste superstitieux, sensé apaiser les esprits. A l'origine, cet emblème était lié au culte de Némésis, déesse de la vengeance, à qui l'on demandait ainsi pardon pour les paroles inconvenantes que l'on avait prononcées.




17) Lever le menton : à l'instar du dictateur Mussolini, durant ses discours. Il s'agit d'une manifestation de fierté. On trouve la trace de ce geste chez Pétrone, où un personnage manifeste son orgueil, alors qu'il est sur le point de toucher un héritage et de s'élever socialement et économiquement.

18) Frapper très vite et à plusieurs reprises les autres doigts de la main contre le pouce : ce que l'on pourrait traduire par l'onomatopée "bla bla bla", pour signifier que nous ne croyons pas un mot de ce que raconte notre interlocuteur, ou que nous ne l'écoutons pas... Ce geste imitait à l'origine l'oiseau (la cigogne, selon certains textes) en train de picorer.

19) Le baiser au mort : dans la Rome antique, il était d'usage courant que le conjoint, le fils ou un proche d'un défunt lui baise la bouche, afin de recueillir son âme. Aujourd'hui encore, le baiser peut être interprété comme une passation de pouvoir, une transmission : c'est ainsi que des journalistes ont analysé le baiser de Madonna à Britney Spears, il y a quelques années.

20) Le baiser sur le torse : lors de la première guerre d'Irak, les télévisions du monde entier ont montré des images du peuple se pressant autour de Saddam Hussein, et lui baisant le torse. C'est en tous cas ce qu'affirme l'étude - personnellement, je n'ai pas vu ces images... Toujours d'après nos chercheurs, le peuple romain se serait comporté exactement de la même manière envers ses nobles et ses empereurs.


Bref, il semblerait que nous ayons hérité de bien des gestes de nos lointains ancêtres - même si la signification a souvent quelque peu changé !

Pour en savoir plus, les plus hispanophones d'entre vous peuvent se reporter à un livre, qui revient sur les principaux enseignements de cette fameuse étude : "El porqué de nuestros gestos. La Roma de ayer en la gestualidad de hoy." de M. Antonia Fornes et Mercè Puig, aux Editions Octaedro-UIB - lien.


Illustrations El Pais.

vendredi 13 avril 2012

La langue dans l'Empire romain

                                        Si vous pouvez lire ce blog, c'est grâce aux Romains. Bien sûr, sans eux, j'aurais eu du mal à rédiger des articles sur l'Antiquité romaine - ça tombe sous le sens ! Mais ce n'est pas exactement ce que je voulais dire... Si vous pouvez DÉCHIFFRER ce blog, c'est grâce aux Romains : l'alphabet que nous utilisons, ces lettres que vous avez appris à reconnaître tout petits, nous viennent directement de la Rome Antique. En effet, ce sont eux qui ont créé notre alphabet, qui était déjà quasiment identique à celui que nous connaissons :

A B C D E F G H I K L M N O P Q R S T V X Z

Comme vous l'avez remarqué, il ne manque que le J, le U, le W et le Y. A noter que, dans les inscriptions latines, le I était également utilisé pour la lettre J, et le V pour la lettre U.

                                         La trace la plus ancienne en langue latine date du VIIème siècle avant J.C. L'alphabet latin a été constitué à partir de signes grecs et étrusques - dont l'alphabet s'inspirait déjà largement de celui des Grecs. Nous avons peu ou prou conservé le même système, plusieurs siècles plus tard.

                                         Rome, au fil des siècles, n'a cessé de se développer et de conquérir de nouveaux territoires, repoussant sans cesse ses frontières, de la Bretagne à l'Afrique et de la péninsule ibérique à, grosso modo, l'Iran actuel et la Germanie. Inévitablement se pose la question de la langue : comment gouverner un empire aussi vaste, où sont parlées des multitudes de langues différentes ? Et bien, les Romains n'ont jamais tenté d'éradiquer les idiomes locaux : ils se sont contentés de les ignorer, et de "s'arranger" pour que le Latin devienne indispensable aux élites autochtones.

Pièces romaines (représentant la tête de Minerve et la louve)
Tout d'abord, ils imposent le Latin comme langue officielle dans l'administration. En pratique, cela revient à dire que le Latin est nécessaire à quiconque souhaite s'associer aux services publics, grimper dans l'échelle sociale et la hiérarchie. Logiquement, le Latin devient également la langue de la finance - la monnaie romaine se diffusant dans toutes les provinces et les compagnies financières liées à l'administration impériale utilisant évidemment le Latin. Un autre vecteur de diffusion de la langue Latine, c'est le fonctionnement de l'armée : en effet, les peuples vaincus étaient obligés de fournir aux Romains d'importants effectifs militaires, incorporés dans des armées commandées en Latin. De plus, les soldats en fin de carrière recevaient en récompense des terres, généralement situées dans les provinces, et ces colonies de peuplement ont permis d'étendre le Latin dans les campagnes - bien que sa diffusion reste un phénomène essentiellement urbain. Du reste, tout l'Empire a connu, à un moment ou à un autre, une période plus ou moins longue de bilinguisme Latin / langue locale.

                                         Pour autant, il ne faut pas imaginer que le Latin parlé au fin fond de la Gaule ou de la Lusitanie était celui d'un Caton ou d'un Cicéron ! Le Latin utilisé par les colons, les soldats, les autochtones, était bien différent du Latin littéraire. En marge de ce Latin classique, un Latin plus populaire s'est développé : essentiellement oral, il est progressivement employé par les scribes ou les clercs lors de rédaction d'actes civils et a gagné en influence - au point, selon certain, d'avoir perverti la langue jusqu'à Rome ! Il sert également de vecteur au Christianisme, qui touche en premier lieu les plus pauvres et les classes modestes, et se sert donc de ce Latin "du peuple" pour transmettre son message. Devenu langue de l’Église, c'est ainsi que ce Latin populaire perdurera, survivant à la chute de Rome - et qu'il donnera naissance aux langues telles que l'Espagnol, le Français, le Roumain, etc.   

                                         Ainsi, une certaine unité linguistique s'installe dans tout l'Empire, le Latin côtoyant les différentes langues vernaculaires. Seul le Grec résiste à cette hégémonie : il demeure utilisé en Orient, tandis que toute la partie occidentale utilise le Latin. Ainsi, les documents étaient systématiquement traduits à l'intention des provinces hellénophones, et les courriers adressés aux cités grecques étaient rédigés dans leur langue.

                                         De fait, le Grec jouissait d'un grand prestige au sein des élites romaines, qui se devaient d'être parfaitement bilingues. Langue de la littérature et de la philosophie, elle était enseignée aux enfants des grandes familles, souvent avant même le Latin, de sorte que les esclaves hellénophones étaient particulièrement recherchés. Par ailleurs, tout cursus scolaire digne de ce nom incluait obligatoirement quelques mois passés en Grèce - tout comme aujourd'hui, nos étudiants les plus privilégiés partent étudier quelques semestres dans des universités anglaises ou américaines... Mais nous aurons l'occasion d'approfondir le sujet un de ces jours !

                                          Bref, pour résumer, si vous aviez vécu dans la Rome antique, vous auriez pu parcourir la totalité de l'Empire et vous débrouiller en ne maîtrisant que deux langues : le Latin et le Grec ! Alors que maintenant, il vous faudrait parler Italien, Français, Allemand, Portugais, Arabe, Turc, Roumain, Grec... Avouez que c'était quand même plus pratique ! Évidemment, cette diffusion du Latin dans les territoires conquis visait surtout à imposer la domination romaine, et pas tellement à faciliter le tourisme... Mais de cela aussi, nous en reparlerons à l'occasion - mais pas en Latin, promis !