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dimanche 21 février 2016

La montagne qui accouche d'une souris.


                                       Et une nouvelle expression d'origine latine à fourrer dans votre besace ! Une petite phrase, passée dans le langage courant et qu'on trouve - déjà - dans les textes d'auteurs antiques. Cette fois, la signification en est restée la même : lorsque l'on évoque la montagne qui accouche d'une souris, on parle d'un résultat bien décevant, comparé à ce qu'on en attendait.

                                       Dans la langue française, cette expression est surtout connue par le biais d'une fable de Jean De la Fontaine, précisément intitulée  "La Montagne qui accouche."
"Une Montagne en mal d'enfant
  Jetait une clameur si haute,
  Que chacun, au bruit accourant,
  Crut qu'elle accoucherait, sans faute,
  D'une cité plus grosse que Paris ;
  Elle accoucha d'une souris.
  Quand je songe à cette fable,
  Dont le récit est menteur
  Et le sens est véritable,
  Je me figure un auteur
  Qui dit : Je chanterai la guerre
  Que firent les Titans au Maître du tonnerre.
  C'est promettre beaucoup : mais qu'en sort-il souvent ?
  Du vent."
(Fables, V-10.)

On remarque au passage l'allusion à Ovide : l'auteur qui chante "la guerre que firent les Titans", c'est lui !  Et plus précisément dans les "Métamorphoses" (L. I - v.151.)


"La montagne qui accouche d'une souris". (Ill. de la fable de La Fontaine - XVIIIème s.)



                                       Du coup, lorsqu'on y réfléchit, l'origine antique de la maxime est déjà moins surprenante tant on sait que La Fontaine a largement puisé (logique, pour La Fontaine !) dans l’œuvre d'Ésope. En l’occurrence, on peut penser qu'il s'est davantage inspiré de Phèdre (voir plus bas), lui-même ayant copié Ésope... Dans "De l'accouchement d'une montagne", le fabuliste grec raconte comment une montagne, sur le point d'enfanter, poussait des cris épouvantables. La foule se pressa en masse à ses pieds, s'attendant à assister à la naissance d'un monstre... mais seul un rat apparut !

                                       Mais c'est surtout un poète latin, Horace, qui a popularisé l'histoire dans la culture occidentale : c'est en effet lors de la redécouverte au Moyen-Age de son "Art poétique" que la phrase a été remise en lumière. Dans le passage qui nous intéresse, Horace fait bien allusion à la fable d'Ésope, et il emploie l'image insolite pour critiquer ces écrivains qui font miroiter à leurs lecteurs des œuvres épiques, quand ils sont bien incapables de tenir leur promesse.
"Bien entendu, tu ne commenceras pas, comme jadis le poète cyclique : 'Je chanterai la destinée de Priam et la guerre fameuse...' Comment tenir une promesse faite d'une voix si éclatante ? La montagne va accoucher d'une ridicule petite souris. [Parturient montes, nascetur ridiculus mus] Comme il est plus habile, le poète qui commence, sans exagération maladroite : 'Dis-moi, Muse, le héros qui, après la prise de Troie, vit tant d'hommes de caractères différents et visita tant de cités !' Chez lui, la fumée n'étouffe pas la flamme, mais c'est de la fumée que jaillit la lumière; alors apparaissent des beautés, des merveilles." ("L'Art Poétique", I-v.136.)

Statue d'Horace. (Venosa.)
 
                                       Après Horace, d'autres auteurs utiliseront à leur tour l'expression : Phèdre reprendra la fable elle-même, Lucien et Plutarque citeront l'adage.
"Il y avait, même chez les autres Égyptiens, beaucoup d'empressement et de curiosité, justifiés par le nom et la réputation d'Agésilas; et tous accouraient pour le voir. Mais ne trouvant pas l'ombre d'éclat ni d'appareil, et n'ayant en face d'eux qu'un vieillard accroupi sur l'herbe au bord de la mer, d'un corps grêle et petit, vêtu d'un manteau grossier et de mauvaise qualité, ils se mirent à le railler et à faire de lui des gorges chaudes, en disant que c'était bien la fable de la montagne en travail qui accouche d'une souris." (Plutarque, "Vie d'Agésilas", 36.)

                                       Essaimant dans la littérature française, l'image de la montagne accouchant d'une souris se rencontre notamment chez Rabelais ou Boileau. Mais c'est bien sûr la fable de Jean de La Fontaine, citée plus haut, qui est restée la plus célèbre et a popularisé l'expression.

                                       Chose amusante, les fables de Phèdre étaient couramment utilisées dans la Rome antique par les professeurs de grammaire et de rhétorique, pour enseigner les notions de base de la langue et de la composition. Pour conclure cet article, je vous propose donc de lire la version de Phèdre (L. IV-21.). Et en plus, ce court texte est une bonne occasion de travailler votre Latin (mais rassurez-vous : il y a quand même la traduction.)


Mons parturibat, gemitus immanes ciens,
eratque in terris maxima expectatio.
At ille murem peperit.
Hoc scriptum est tibi,
Qui, magna cum minaris, extricas nihil.


Une Montagne accouchait, poussant des cris immenses;
Et dans le monde régnait la plus grande attente.
Mais elle accoucha d'une souris.
Ce texte te concerne, toi qui menaces beaucoup, mais n'en fais rien.


dimanche 6 septembre 2015

"Qu'ils me haïssent, pourvu qu'ils me craignent."


                                        De tous les Empereurs romains, Caligula est sans doute l'un des plus célèbres - avec Néron. Dans les deux cas, les raisons de cette notoriété sont à chercher du côté d'une réputation sulfureuse mêlant folie, inceste et meurtres en tous genres. Néron, présenté comme une sorte d'antéchrist matricide et incendiaire me paraît avoir l'avantage mais tout de même, Caligula marque les esprits : outre  son cheval sénateur, ses déviances sexuelles et son sadisme assumé (du moins d'après Suétone - voir ici), on retient souvent de lui la phrase suivante : "Qu'ils me haïssent, pourvu qu'ils me craignent." ("Oderint dum metuant").
"Il avait fréquemment à la bouche ce mot d'une tragédie: 'Qu'ils me haïssent, pourvu qu'ils me craignent.'" (Suétone, "Vie de Caligula", XXX.)
Comme le souligne l'historiographe, Caligula n'est pas l'auteur de la citation : son origine est ailleurs...

Caligula. (© B. McManus via vroma.org.)

                                        Elle provient en fait d'une tragédie latine du IIème siècle avant J.C., écrite par Lucius Accius. Fils d'un esclave affranchi, il s'inspire des mythes grecs pour composer ses pièces, et l'une d'elles met en scène l'histoire d'Atrée.

                                        Roi de Mycènes et fondateur de la lignée éponyme des Atrides, Atrée pourrait en apprendre à Caligula. Véritable tyran, il règne par la terreur et ne rechigne ni à la torture, ni au meurtre, ni à la trahison pour conserver le pouvoir et assouvir sa vengeance. Au point que, dit-on, le soleil horrifié se détournait même de sa route. Pour vous donner un aperçu, son frère Thyestes ayant séduit son épouse, Atrée tue ses propres neveux, les démembre, les fait cuire et les lui sert à dîner lors d'un prétendu festin de réconciliation... Découvrant la vérité, Thyestes maudit la descendance de son frère. De manière générale, le mythe explore la haine et la vengeance fraternelles au sein de la famille des Atrides, générations après générations. Et c'est donc dans la bouche d'Atrée qu'Accius place la réplique "Qu'ils me haïssent, pourvu qu'ils me craignent" - qui définit pratiquement la tyrannie.


"Atrée Montrant A Son Frère Thyestes La Tête De Ses Enfants." (Dessin de François Boucher.)



                                        Un siècle après l'écriture de la pièce, la citation était déjà quasiment devenue proverbiale. Elle est par exemple reprise plusieurs fois par Cicéron, notamment dans ses "Philippiques" où il s'adresse ainsi à Marc Antoine :
"Ce que je redoute le plus, c'est que, ne connaissant pas la vraie gloire, vous ne la voyiez dans la tyrannie, et que vous ne préfériez la haine de vos concitoyens à leur amour. Si vous pensez ainsi, vous ne connaissez pas la gloire. Être cher à ses concitoyens, bien mériter de la république, être loué, honoré, aimé, voilà la gloire; mais être craint, être haï, voilà ce qui est odieux, fragile, périssable. Nous voyons, par le théâtre, quel a été le sort de ceux qui ont dit 'Qu'ils me haïssent, pourvu qu'ils me craignent'." (Cicéron, "Philippiques", I-34.)
                                        Sénèque disserte lui aussi à plusieurs reprises sur cette phrase, et en particulier dans "De La Colère" où il évoque ensuite notre Caligula, symbole même du tyran.
"Eh ! n'est-il donc pas également des propos tenus dans la colère, qu'on trouve magnanimes quand on ignore la vraie grandeur, tel que ce mot infernal, exécrable : 'Qu'on me haïsse pourvu qu'on me craigne' ; mot qui respire le siècle de Sylla. Je ne sais ce qu'il y a de pis dans ce double vœu : la haine ou la terreur publique. Qu'on me haïsse ! Tu vois dans l'avenir les malédictions, les embûches, l'assassinat ; que veux-tu de plus ? Que les dieux te punissent d'avoir trouvé un remède aussi affreux que le mal ! Qu'on te haïsse ! Et quoi ensuite ? Pourvu qu'on t'obéisse ? non. Pourvu qu'on t'estime ? non. Pourvu que l'on tremble. Je ne voudrais pas de l'amour à ce prix." (Sénèque, "De La Colère", I - 20 - 4.)


Tibère. (Musées Du Vatican.)

Entre temps, l'Empereur Tibère avait adopté la devise royale mycénienne. Le prédécesseur de Caligula, homme cultivé et fin lettré, aimait paraît-il répéter la formule, en l'édulcorant cependant : "Qu'ils me haïssent, pourvu qu'ils m'approuvent" (Oderint dum probent). La nuance est de taille : là où Tibère avait atténué la violence de la citation, Caligula en reprend la forme originale, rappelant volontairement le règne d'Atrée et assumant son image de tyran sanguinaire et de provocateur. Et c'est du reste grâce à lui et à ses excès que l'expression est demeurée célèbre.

dimanche 14 décembre 2014

Foyer, doux foyer : les Pénates.


                                        La mythologie romaine puisant la majeure partie de ses légendes dans le corpus grec, rares sont les expressions qui font référence à des mythes spécifiquement latins. Pourtant, quand on parle de "regagner ses pénates", on évoque bel et bien des divinités romaines. C'est donc aux pénates que je consacre mon article aujourd'hui, et je vous propose de découvrir qui ils sont exactement et comment on les honore dans la Rome antique.

                                        Les Pénates (Dei ou dii Penates) sont des dieux domestiques, particuliers à chaque maison. Les sources divergent quant à leur origine : certains les disent étrusques, d'autres importés de Samothrace, d'autres encore apportés à Rome de Phrygie par Tarquin l'Ancien. Les Pénates sont en tous cas des divinités présentes dans la religion romaine dès les temps archaïques. Ils représentent à l'origine les esprits protecteurs du garde-manger, qui veillent sur les réserves alimentaires de la maison. Par extension, ils deviennent plus largement les protecteurs de la famille dont ils assurent la subsistance, et qu'ils suivent en cas de déplacement. Dieux du foyer domestique, veillant sur le feu qui sert à cuisiner, leur culte est respecté tout au long de l'histoire romaine : l'Empereur Théodose y met théoriquement un terme en 302, lorsqu'il interdit les cultes païens mais, dans la pratique, nombreux sont ceux qui persistent à honorer les Pénates, en particulier en milieu rural.

Statue en bronze d'un Pénate. (©British Museum.)



Les Pénates Dans La Sphère Privée. 

 

Généralités.


                                        Le mot Pénates (en général employé au pluriel) dérive du Latin "penus" signifiant "vivres, provisions". En toute logique, ils sont spécifiquement attachés au penitus, pièce de la domus où sont conservés les aliments.
"Assez voisins d'elle [de Vesta] par leur fonction sont les dieux pénates dont le nom vient de "penus", c'est-à-dire de tout ce qui peut servir à l'alimentation des hommes, ou peut-être de "penitus" parce que leur séjour est l'intérieur de nos maisons; d'où le nom de "penetrales" que leur donnent les poètes." (Cicéron, "De La Nature Des Dieux"; II - 27.)

                                        Chaque famille possède ses propres Pénates, transmis d'une génération à l'autre, aussi bien en cas de filiation directe que par adoption : l'enfant abandonne alors les pénates de ses parents biologiques pour ceux de sa nouvelle famille.
"Seuil et linteau de cette porte, salut et en même temps adieu ! Aujourd’hui pour la dernière fois je sors de la maison paternelle. (...) Dieux pénates de mes parents, auguste Lare de ma famille, protégez la fortune de mon père et de ma mère, je vous la confie. Pour moi, je vais me chercher d’autres pénates, un autre Lare, une autre ville, une autre cité." (Plaute, "Le Marchand", Acte V - Scène 1.)

Au contraire des Lares qui protègent la terre et sont attachés à un lieu, les Pénates restent indissociables de la cellule familiale et la suivent en cas de changement de domicile ou d'émigration.


Pénate couronné portant une corne d'abondance et une coupe pour les libations. (©B. McManus.)


Représentation.

 

                                        Les Pénates sont, du moins en théorie, au nombre de deux : le premier veille sur la nourriture, le second sur la boisson. Ils forment, avec le Lare et Vesta (Déesse du foyer), une triade protectrice de la maison et du foyer. Sur l'autel familial, ils sont placés de chaque côté du Lare et sont en général représentés sous les traits de jeunes gens dansant et tenant une corne ou tout autre symbole d'abondance.


Denier montrant les visages des Pénates. (Époque républicaine. ©British Museum.)


Tout comme la pratique cultuelle (voir ci-dessous), le nombre et la représentation des Pénates ont été radicalement transformés au fil du temps. A l'origine ils étaient probablement à l'effigie des fondateurs de la lignée, mais les images se sont progressivement stéréotypées. Cette indétermination a un effet surprenant : vers la fin de la République, on peut choisir pour Pénates des figures très diverses, comme des divinités majeures ou des hommes éminents de l'Histoire. Certains prennent pour Pénates Hercule, Fortuna, Éros, Mars ou Jupiter. Parfois, le choix des Pénates est lié à la profession du chef de famille : un marchand honorera par exemple Mercure. D'autres optent pour des personnalités marquantes : le dictionnaire des Antiquités de Daremberg et Saglio précise que Marc Aurèle choisit d'honorer ses précepteurs; Alexandre Sévère prend pour Pénates des hommes éminents comme Abraham, Orphée, Marc Aurèle ou... Jésus (!); Suétone, lui,vénère une statuette d'Auguste offerte par Hadrien. 

 
Statues d'un laraire privé. (©Musée Romain d'Avenches.)



Lieux de culte.


                                        Ces dieux du foyer ont leur emplacement réservé dans chaque domus : une niche, une table, un simple coin de pièce, un autel ou un petit sanctuaire qu'ils partagent avec le Lare - d'où le nom de laraire. A l'origine, l'autel des Pénates est le foyer, dont le feu sert à la préparation des aliments, et généralement situé au fond de l'atrium. Leurs images sont donc placées devant le penitus, à proximité du foyer. On retrouve ici le lien très fort qui unit les Pénates à la Déesse Vesta.

Laraire de la maison des Vettii, Pompéi.

                                        Cette description concerne surtout la Haute Antiquité et les milieux ruraux, avec un habitat encore rudimentaire. Le culte des Pénates évolue lorsque se développe une architecture urbaine et que les maisons deviennent plus complexes (avec atrium, cuisine, penitus distincts) : si les images des Pénates sont parfois encore conservées dans l'atrium, elles peuvent aussi être placées derrière l'entrée de la maison, dans la cuisine, voire directement peintes sur le four. Dans les demeures les plus riches, on consacre parfois aux cultes domestiques une pièce spécifique, sorte de chapelle dédiée à cet usage, où sont honorés entre autres les Pénates. 


Reconstitution d'un laraire de Pompéi.

Rituel.


                                        Les Pénates sont toujours évoqués ensemble, et le culte est conduit par le pater familias. En présence de toute la famille (au sens large, esclaves inclus), il prononce chaque matin une prière et fait une offrande aux Pénates. Avant chaque repas, il leur demande également leur bénédiction : on brûle à leur intention dans le foyer une partie de la nourriture, et tous demeurent silencieux jusqu'à ce que le père déclare que les Pénates sont satisfaits. On leur offre en particulier du sel, qui conserve la nourriture , et de l'épeautre , première céréale cultivée par les Romains. Si les images ne sont pas placées dans la salle où ont lieu les repas, on les transporte sur la table. Lors des occasions spéciales (mariage, anniversaires, etc.), trois jours par mois (Calendes, Nones et Ides), ainsi que lors des Caristia du 22 Février et des Saturnales de Décembre, on effectue des sacrifices particuliers : on offre ce jour-là aux Pénates du miel, des gâteaux, de l'encens, parfois même un porc.
"Qu’une main parasite approche de l’autel, / Son coûteux sacrifice aura moins de succès / Pour désarmer l’hostilité de ses Pénates / Qu’un pieux froment et du sel pétillant." (Horace, "Odes", III - 23.)


Le culte domestique, dirigé par le pater familias.


Les pénates publics - Dei Penates Publici.


                                        En tant que groupe social structuré, la cité recrée d'une certaine manière le culte domestique propre à la cellule familiale. A l'échelle d'un village ou d'une ville se créent ainsi des cultes rendus à des Pénates publics, qui remplissent les mêmes fonctions à un niveau plus étendu : ils ne veillent pas uniquement sur une famille, mais sur l'ensemble de la communauté. De la plus grande ville à la plus humble bourgade, chaque cité a ses propres Pénates. Plus tard, la domination de Rome s'accompagne de l'apparition de Pénates spécifiquement dédiés à la protection de l’État et du peuple romain tout entier.

Énée sacrifiant aux Pénates - relief de l'Ara Pacis.


                                        Dans le cadre privé, c'est au pater familias qu'incombe la responsabilité du culte des Pénates ; au temps de la royauté, c'est donc logiquement le Roi qui assume le rituel - d'autant qu'il cumule les fonctions royales et sacerdotales - conjointement avec les Vestales, les deux cultes étant comme nous l'avons dit en étroite corrélation. La fonction passe ensuite aux Pontifes, puis à l'Empereur lui-même en tant que Pontifex Maximus.

                                        Aux origines de Rome, chaque cité du Latium honore donc ses propres Pénates. Selon la légende, les Pénates de la cité de Lavinium sont ceux d’Énée : fuyant Troie en flammes après la guerre contre les Grecs, l'ancêtre mythique des Romains et son père Anchise emportent avec eux les Pénates de la ville. Arrivé en Italie, Énée fonde la cité de Lavinium et y dépose les Pénates troyens.
"Depuis l'antique Troie (peut-être ce nom a-t-il frappé vos oreilles), nous avons été emportés de mer en mer, et la tempête, au gré de sa fantaisie, nous a poussés aux bords de Libye. Je suis le pieux Énée, j'emporte avec moi sur mes vaisseaux nos Pénates arrachés à l'ennemi, et mon renom s'étend jusqu'à l'éther. Je cherche l'Italie, terre de mes pères; ma race est issue du grand Jupiter." (Virgile, "L'Enéide", I - 375.)

"Énée et Anchise" (portant les Pénates) (Tableau de Lionello Spada - Musée du Louvre.)

Lorsque son fils Ascagne tente de les transporter à Albe-La-Longue, grande cité du Latium qu'il a créée, les Pénates ne se montrent guère coopératifs : par deux fois, ils... regagnent leur pénates de Lavinium, une fois la nuit tombée !
"Durant la construction de la ville, on dit qu'un prodige fort remarquable se produisit. On avait construit un temple avec un sanctuaire intérieur pour les images des dieux qu'Énée avait apportées avec lui de la Troade et avait installées dans Lavinium, et les statues avaient été apportées de Lavinium dans ce sanctuaire; mais la nuit suivante, bien que les portes fussent soigneusement fermées et les murs de l’enceinte et le toit du temple n'eussent souffert aucun dommage, les statues changèrent de place et furent retrouvées sur leurs anciens socles." (Denys d'Halicarnasse, "Antiquités Romaines", I - 68.)

                                        Au début de l'expansion de Rome, les Pénates veillant sur l'ensemble des villes de la ligue Latine sont justement ceux de Lavinium. La symbolique est tellement forte que pendant longtemps (et même encore sous le règne de Claude), les Prêtres leur font des offrandes annuelles, et les magistrats romains prêtent serment devant eux. De même, les consuls sont tenus d'offrir un sacrifice dans ce sanctuaire lorsqu'ils prennent ou quittent leur fonction.

Temple de Vesta sur le Forum. (©Leo C. Curra.)

                                        A Rome, il existe en réalité deux lieux de culte distincts. D'une part, les Pénates sont honorés dans le temple de Vesta, sur le Forum. Plus précisément, il y existe une pièce où sont conservées les offrandes et où seuls les Pontifes et les Vestales ont le droit d'accéder.  Une fois par an, le lieu est solennellement nettoyé et purifié. D'autre part, il y a un second temple dédié aux Pénates, sur la colline de la Velia - il correspond peut-être au vestibule de l'église Santi Cosma e Damiano - où les Dieux sont représentés sous les traits de jeunes gens assis, munis d'une lance. Certains chercheurs distinguent les deux cultes, supposant que les Pénates de la Velia sont ceux du Latium, et ceux du Temple de Vesta, les Pénates de Rome proprement dite.
"On vous montre à Rome un temple construit pas loin du forum dans une ruelle qui mène aux Carènes; c'est un petit sanctuaire obscurci par la taille des bâtiments voisins. L'endroit s'appelle en langue indigène Velia. Dans ce temple il y a des images des dieux de Troie qu'il est permis à tous de voir, avec une inscription les désignant comme les Pénates. (...). Ce sont deux jeunes gens assis tenant des lances, et ce sont des œuvres de facture antique." (Denys d'Halycarnasse, "Antiquités Romaines", I - 69.)

En guise de conclusion.


                                        On confond souvent le Lare et les Pénates, et certains chercheurs pensent même que les Pénates sont en réalité des Lares spécialisés, chargés de veiller sur l'approvisionnement en nourriture. Théoriquement, leurs rôles sont différents : le premier protège la terre sur laquelle est installée la famille et, à ce titre, il n'en bouge pas ; les seconds sont, comme nous l'avons vus, attachés à la famille qu'ils suivent dans ses déplacements. Toutefois, plusieurs phénomènes tendent à accentuer la confusion. Pour commencer,  le mot de Lares ou celui de Pénates désigne souvent indistinctement par métonymie le groupe des trois personnages - les deux termes étant utilisés comme métaphore pour évoquer la maison. De plus, dans les campagnes, le Lare veillant sur la terre exploitée par les paysans est tout naturellement lié aux ressources dont ils disposent et donc à leur subsistance, et se confond avec les Pénates. Enfin, en milieu urbain, les Pénates d'une cité sont évidemment ancrés sur son territoire : ils perdent leur mobilité, caractéristique qui les différenciait en grande partie des Lares.

                                        D'ailleurs, vous aurez peut-être remarqué l'ambivalence de l'expression que je citais en introduction. Il me semble en effet que la phrase "regagner ses pénates", qui nous vient directement de ces divinités domestiques, est finalement assez paradoxale : les Pénates sont sensés accompagner les membres de la famille, et non pas attendre sagement leur retour au coin du feu. Si vous suivez le raisonnement, vous conviendrez avec moi qu'on devrait donc logiquement regagner son Lare...

dimanche 23 novembre 2014

Finir en queue de poisson.


                                        La langue française regorge d'expressions issues de la langue latine, sous forme de proverbes, d'expressions, de locutions ou de citations. Pour certaines, l'origine est évidente : même sans avoir étudié le Latin, on se doute bien que "Alea Jacta Est", ce n'est pas du Norvégien. Pour d'autres, même si on ignore la source, on n'est pas surpris d'apprendre qu'elles proviennent de l'Antiquité romaine : après tout, pourquoi la phrase "L'homme est un loup pour l'homme" ne serait-elle pas tirée du Latin ?

                                        Et puis, patatras ! On tombe sur une expression, qu'on emploie sans même y penser, et on découvre  qu'elle est issue de la Rome antique, et on était à mille lieues de s'en douter. Vous voulez un exemple ? Lorsque vous dites d'un évènement ou d'une histoire qu'elle "finit en queue de poisson", vous ne faites rien d'autre que citer le poète Horace. Et celle-là, avouez que vous ne l'aviez pas vue venir !

                                        C'est en effet dans son "Art Poétique" qu'Horace emploie la formule - "desinit in piscem" dans le texte. Dissertant sur les différentes formes de poésie, l'auteur fustige le manque de cohérence dans les œuvres, dénonçant l'absurdité d'un texte sans unité ou ligne directrice :
"Supposez qu'un peintre ait l'idée d'ajuster à une tête d'homme un cou de cheval et de recouvrir ensuite de plumes multicolores le reste du corps, composé d'éléments hétérogènes; si bien qu'un beau buste de femme se terminerait en une laide queue de poisson.  À ce spectacle, pourriez-vous, mes amis, ne pas éclater de rire ? Croyez-moi, chers Pisons, un tel tableau donnera tout à fait l'image d'un livre dans lequel seraient représentées, semblables à des rêves de malade, des figures sans réalité, où les pieds ne s'accorderaient pas avec la tête, où il n'y aurait pas d'unité." (Horace, "L'Art Poétique", IV-1.)

                                        Pour Horace, des ouvrages aussi hétéroclites sont donc décevants, en ce que leur conclusion ne correspond pas à ce que leur commencement laissait présager. Ce jugement esthétique ne s'accorderait guère avec l'art actuel (Horace aurait piqué une crise de nerfs devant les tableaux de Dali ou de Picasso), mais l'image a conservé toute sa force. Il n'est pas difficile d'imaginer la déception d'un homme qui, apercevant une splendide jeune femme, se rend compte que ce corps si séduisant se... termine en queue de poisson ! (Demandez au Prince du conte "La Petite Sirène".)


"La Sirène" (Tableau de John Waterhouse.).


                                        La sirène, justement : c'est évidemment cette créature légendaire qui vient immédiatement à l'esprit en lisant Horace. Rappelons pourtant que la sirène gréco-romaine n'a rien à voir avec la petite sirène danoise, puisque dans la mythologie grecque, cette créature est décrite comme un grand oiseau à tête de femme. Au nombre de deux ou trois selon les sources, elles demeuraient près des côtes siciliennes et, attirant les marins par leurs chants envoûtants, elles les précipitaient sur les récifs avant de les dévorer. On les rencontre notamment dans l'"Odyssée" d'Homère - mais elles n'ont donc rien à voir avec la créature qu'évoque Horace, qui se rapprocherait davantage de la Néréide mentionnée par Pline l'Ancien dans son "Histoire Naturelle".


Vase attique représentant Ulysse et les sirènes. (©Jastraw via wikipedia.)


                                        La précision est certes anecdotique, mais je ne pouvais pas en faire l'économie. Même si cet article, en s'achevant sur l'évocation de créatures mi-femmes mi-oiseaux, se termine... en queue de poisson !  

dimanche 12 octobre 2014

"Ventre affamé n'a point d'oreilles."

                                        Vous n'imaginez pas le nombre d'expressions qui tirent leur origine de l'Antiquité.  Même si l'on exclut toutes les références à la mythologie ("Être dans les bras de Morphée", "Se croire sorti de la cuisse de Jupiter", etc.), il reste encore une liste impressionnante de proverbes et maximes tout droit sorties de la Grèce ou de la Rome antiques. Certaines sont connues de tous : rares sont ceux qui ignorent l'origine des citations césariennes comme "Le sort en est jeté". En revanche, nous ne sommes pas toujours conscients que d'autres phrases, pourtant passées dans le langage courant, proviennent tout aussi directement de l'Histoire ou de la littérature romaine. Vous serez donc peut-être surpris d'apprendre que l'expression "Ventre affamé n'a point d'oreilles" est à l'origine une citation de Caton l'Ancien.


Buste de patricien, supposé être Caton l'Ancien.  (©Niplos via wikipedia.)

                                        Un sacré personnage, que ce Caton, aussi connu comme Caton le censeur ! Cet orateur et politicien de la République (234 - 149 avant J.C.) est l'archétype du romain traditionaliste, un parangon de rigueur morale, et on le présente le plus souvent comme un rabat-joie de première. Défenseur d'une Rome agricole et conquérante comme aux plus beaux temps de Romulus, il prône le strict respect des valeurs morales des origines : adepte d'une vie simple et austère, il s'élève contre ce qui lui apparaît comme un facteur de décadence. C'est-à-dire : tout, ou peu s 'en faut. La corruption, la luxure, la paresse, mais aussi le luxe des étoffes, la profusion de bijoux, l'art grec (bien connu pour amollir la jeunesse romaine), les plaisirs de la table... A ses yeux, ce sont autant de manifestations de la débauche qui gangrène peu à peu la société. D'une certaine manière, Caton l'Ancien est à son époque le dernier rempart d'une république romaine sur le point de disparaître, à cause de l'expansion territoriale et du pouvoir grandissant des généraux.

                                        Vous ne serez pas surpris d'apprendre que Caton est bien connu pour son style de vie frugal : il se contente d'eau et de mets simples et regarde comme méprisables ceux qui se soumettent à leurs sens. A un homme qui souhaite se rapprocher de lui, il rétorque par exemple : "Je ne saurais vivre avec un homme qui a le palais plus sensible que le cœur."  Plus violent encore, il raille ainsi un homme obèse : "A quoi peut servir à la patrie un corps où, du gosier à l'aine, tout l'espace est occupé par le ventre ?"

                                        Un jour, raconte Plutarque, le peuple romain affamé réclame vigoureusement une distribution de blé supplémentaire. Mais Caton s'oppose à cette mesure démagogique et s'adresse à la Plèbe :

"Un jour le peuple romain demandait instamment et hors de propos qu'on lui fît une distribution de blé. Caton, qui voulait l'en détourner, commença ainsi son discours :  'Citoyens il est difficile de parler à un ventre qui n'a point d'oreilles.' " (Plutarque, "Vie de Caton", XI.)

Carte publicitaire illustrant le proverbe.

                                        Cette phrase sera reprise ensuite par Rabelais dans son "Tiers-Livre" qui la prête au personnage de Panurge (Tiers-Livre, XV), et surtout par Jean de la Fontaine qui la remanie légèrement dans sa fable "Le Milan et Le Rossignol" - du reste empruntée à Ésope... Capturé par le rapace, le rossignol pris dans ses serres tente de l'amadouer en lui chantant sa plus jolie chanson. En vain puisque le milan lui rétorque : "Nous voici bien : lorsque je suis à jeun, tu viens me parler de musique !" Et de conclure : "Ventre affamé n'a point d'oreilles".


mercredi 20 août 2014

Jouons avec les expressions latines : la solution.


                                        Comme promis, voici les réponses au petit jeu que je vous ai proposé la dernière fois : le même tableau, avec cette fois-ci les expressions latines suivies de leur traduction et de leur équivalent en Français.

                                        J'espère que vous vous êtes autant amusé que moi lorsque j'ai préparé cette petite distraction estivale - en attendant la rentrée...

                                        Bonne fin de vacances à tous !


Si vous avez eu des difficultés, rassurez-vous... ("Astérix et les Goths".)





EXPRESSIONS LATINES
TRADUCTIONS
EXPRESSIONS FRANÇAISES.



       A)     Barba non facit philosophum.
        7)      La barbe ne fait pas le philosophe.
c) L’habit ne fait pas le moine.
       B)      Lacunar spectare.        
        10)   Regarder le plafond.
       g) Être dans la lune.
       C)      Nec caput nec pedis habere.
1) N’avoir ni tête ni pied.
f) N’avoir ni queue ni tête.
        D)     Hosti portas aperire.
15) Ouvrir les portes à l’ennemi.
j) Faire entrer le loup dans la bergerie.
         E)      Cucurbitae caput habere.
2) Avoir une tête de courge.
e) Avoir une tête de linotte.
         F)      In scirpo nodum quaerere.
12) Chercher le nœud dans un jonc.
o) Chercher midi à 14 heures.
G) De asini umbra disceptare.
4) Discuter de l’ombre d’un âne.
i) couper les cheveux en quatre.
H) Per pari rispondere.
13) Répondre du pareil au même.
d) Répondre du tac au tac.
I) Antes pedes non videre.
3) Ne pas voir devant ses pieds.
a) Être tête en l’air.
J) Remis velisque fugere.
6) Fuir à rames et à voile.
b) Prendre ses jambes à son cou.
K) Sine cortice nare.
14) Nager sans bouchon.
h) Voler de ses propres ailes.

L) Cena comesa venire.
5) Venir quand le dîner est mangé.
m) Arriver après la bataille.
M) Stare inter sacrum saxumque.
8) Être entre la victime et la pierre tranchante.
k) Être entre le marteau et l’enclume.
N) Surdo asello fabulam narrare.
11) Raconter une histoire à un âne sourd.
l) Parler dans le vide.
O) Sub Jove cubare.
9) Dormir sous Jupiter.
n) Dormir à la belle étoile.