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dimanche 10 janvier 2016

Curiosité : Ex-voto et gladiature.


                                        J'ai déjà parlé plusieurs fois de gladiature : récemment en vous présentant quelques-uns des combattants les plus célèbres de l'Antiquité romaine, et auparavant dans un article plus général sur les types de gladiateurs, le déroulement d'un combat, etc. Mais il y a une curiosité dont je n'ai pas parlé, un témoignage archéologique intéressant et, à ma connaissance, unique dans le monde romain.

Hadrien. (©Lena via wikipedia.)
 
On le trouve dans l'amphithéâtre d'Italica (dans l'actuelle province de Séville), construit au IIème siècle (entre 117 et 138 environ) par l'Empereur Hadrien, natif de la ville. Ce bâtiment était l'un des plus impressionnants du monde romain : il pouvait accueillir 25 000 spectateurs, sur trois rangées de gradins. Il était également doté d'une fossa bestiaria, sorte de souterrain où l'on parquait les animaux sauvages qui accédaient ensuite à l'arène par deux galeries. Réputé pour ses venationes et ses combats d'animaux, l’amphithéâtre d'Italica présentait aussi, bien évidemment, des combats de gladiateurs.




Amphithéâtre d'Italica. (©Spanisharts.com)


                                        Étant l'une des plus grandes constructions de l'Antiquité, le monument suscite déjà l'intérêt de quiconque s'intéresse un temps soit peu au sujet. Mais des arènes, on en trouve ailleurs... Sa grande particularité, ce sont les ex-voto que l'on y a découverts, traces étranges mais finalement riches d'enseignement pour les chercheurs.


Plaque votive dédiée à Némésis. (©Musée Archéologique de Séville.)

                                        Il s'agit d'empreintes de pieds, appariées sur une plaque de marbre et dédiées à Némésis, Déesse de la vengeance et de la justice - soit la divinité favorite des gladiateurs. Sur ces plaques, on peut lire le nom du combattant qui a accompli cette étrange offrande, ainsi que le nom de la Déesse. Au total, ce sont une douzaine de plaques, placées au sol dans la partie nord de l'amphithéâtre, entre la porte triomphale et l'endroit où s'élevait un autel trapézoïdal dédié à Némésis Caelestis - ce dernier nom  étant celui que les romains donnaient à la Tanit punique, Déesse de la fertilité, de la naissance et de la croissance, qui a aussi été associée à Junon. (Iuno Caelestis).

Plaque votive avec l'inscription : "Avrelivs Loitticvs Nemesi Praesenti."

                                        Ces témoignages archéologiques illustrent parfaitement l'importation des divinités orientales et la manière dont elles ont été assimilées au panthéon romain, puisque les cultes des deux Déesses ont ici fusionné. Mais ce processus particulier de syncrétisme est cependant spécifique à l'Hispanie à compter du IIème siècle. Ce double culte restera vivace et profondément ancré dans les mœurs, avant de tomber en désuétude dans le courant du Vème siècle - soit au moment où l'amphithéâtre lui-même fut délaissé.


Statuette de Némésis. (Villa Getty - ©Bibi Saint Pol via wikipedia.)

                                        Une manifestation de la piété des gladiateurs et du culte qu'ils vouaient à Némésis - mais une manifestation pour le moins étonnante, et qui n'est pas sans rappeler le Walk Of Fame... Némésis en moins et les médias en plus, mais Hollywood n'a finalement rien inventé ! A ce détail près que, désormais, ce sont justement les empreintes et ceux et celles qui les ont laissé qui font l'objet du culte des fans.


Marilyn Monroe et Jane Russell, gladiatrices hollywoodiennes... (©LA Times.)

dimanche 25 octobre 2015

Le Cheval d'Octobre : mort au vainqueur !


                                        Pour terminer le mois, je vais vous parler aujourd'hui d'une célébration qui se tenait à Rome en Octobre : celle, bien nommée, du Cheval d'Octobre (October Equus). Dit comme ça, c'est mignon tout plein : une fête pour un joli cheval ! Mais la réalité est nettement moins plaisante  - surtout pour le cheval...

                                        Au sens premier, l'expression s'applique à un cheval (jusque là, tout va bien), offert en sacrifice au Dieu Mars lors des Ides d'Octobre (là aussi, tout est logique). Par extension, elle en est venue à désigner la cérémonie pratiquée à cette occasion, puisque celle-ci n'a pas de nom.

Déroulement du rituel : et la tête, alouette...


                                        Il s'agit d'un des rituels religieux les plus anciens de la religion romaine. En quoi consiste-t-il exactement ? Lors des Ides d'Octobre (15 Octobre), un course de bigae (chars à deux chevaux) est organisée sur le champ de Mars, en l'honneur du Dieu éponyme.  Hélas pour le duo vainqueur, le cheval attelé à droite est désigné comme victime : il est tué d'un coup de lance, sacrifié par le flamine de Mars en l'honneur du Dieu.


Fresque de la Maison des Auriges, Ostie. (IIème s.)


                                        Une fois l'animal immolé, on lui coupe la queue. Un coureur l'apporte le plus vite possible dans le sanctuaire consacré à Vesta, près de la Regia, afin de faire couler le sang sur le foyer de la Déesse. Le sang, mêlé aux cendres, est ensuite recueilli par les Vestales : il sera employé en Avril lors de la fête des Palilia (rituel de purification, célébré en l'honneur de la Déesse des bergers, Palès), où on distribuera la mixture à la foule.
"Peuple, va quérir à l'autel de la Vierge une préparation purificatoire. Vesta te la donnera ; grâce à ce présent de Vesta, tu seras pur. Il sera constitué de sang de cheval, de cendre de veau,  et d'un troisième élément, de la paille creuse d'une fève dure." (Ovide, "Les Fastes", IV -731.)

                                        Enfin, dernier acte de la cérémonie, on tranche la tête du cheval. Ornée de rubans et de guirlandes de pain, elle fait l'objet d'une âpre lutte entre deux groupes : les habitants du quartier de la Via Sacra, et ceux du quartier de Suburre. Si les premiers l'emportent, la tête est accrochée sur le mur de la Regia; sinon, on l'exhibe dans le Suburre, sur la tour Mamilia. Tout au long de l'année, le trophée assure la prospérité aux vainqueurs.

Pièce montrant Mars et une tête de cheval sur dauphin nageur. (Monnaie étrusque de Cosa - via cngcoins.)

                                        Pour l'anecdote, et sans qu'un lien formel soit établi avec le rituel qui nous intéresse aujourd'hui,  Dion Cassius rapporte qu'en 46 avant J.C., des soldats s'étaient révoltés contre César : deux d'entre eux furent condamnés à mort et on exhiba leurs têtes sur les murs de la Regia.
"Et ils continuèrent leurs troubles jusqu'à ce que César arrive soudainement et se saisisse de ses propres mains d’un homme et le punisse. C’est ainsi que cet homme fut exécuté, et deux autres furent massacrés comme dans une sorte de célébration rituelle. Je ne connais pas la cause véritable, puisqu’il n’y eut aucune proclamation de la Sibylle et ni aucun autre oracle semblable; mais en tout cas ils furent sacrifiés dans le Champ de Mars par les pontifes et le prêtre de Mars, et leurs têtes furent placées près de la Regia." (Dion Cassius, "Histoire Romaine", XLIII - 24.)

                                        Certains historiens avancent qu'à l'origine, les deux équipes étaient composées des habitants des collines (Montani) et de ceux de la plaine (Pagani), qui revendiquaient chacun la supériorité de leurs chevaux sur ceux des voisins. La fête du Cheval d'Octobre aurait donc été instituée afin de déterminer quels animaux étaient les plus vaillants. En tous cas, selon Theodor Mommsen, cette lutte qui met en scène la rivalité entre les deux plus vieux quartiers de Rome témoigne de l'origine archaïque de la cérémonie, qu'il pense donc concomitante avec les origines de la cité.


Origine et signification ; Mars, cheval de Troie et agriculture. 


                                        Comme souvent, il est difficile de déterminer l'origine ou la signification de la célébration, à plus forte raison puisqu'il s'agit d'une fête archaïque, dont la tradition s'est maintenue sans qu'on n'en ait conservé le sens. Les auteurs qui l'évoquent émettent plusieurs hypothèses, sans avoir aucune certitude. Pourtant, on a quelques détails sur ce "cheval d'Octobre", notamment grâce à l'historien grec Polybe (IIème siècle avant J.C.) qui reprend un texte plus ancien, écrit par Timée de Syracuse deux siècles plus tôt. Ovide y fait aussi référence, tout comme Plutarque qui y consacre une de ses "Questions Romaines". Enfin, la cérémonie est également décrite par un moine bénédictin du VIIIème siècle, Paulus Diaconus, qui se base sur divers textes antiques.

Fresque illustrant l'épisode du cheval de Troie. (Pompéi, Ier s. - via southwestern.edu.)


                                        Pour Timée, le rite ferait référence à l'épisode du cheval de Troie, statue de bois grâce à laquelle les Grecs pénétrèrent à l'intérieur de la Cité et gagnèrent la guerre. Les Romains, descendants du troyen Énée, se vengeraient ainsi de manière symbolique. Le grammairien Festus s'inscrit en faux :
"On dit que ce cheval était immolé en victime à Mars, dieu de la guerre, et non pas, comme le vulgaire le pense, parce qu'on se venge sur lui, parce que les Romains tirent leur origine d'Ilium [Troie] , et que les Troyens ont été pris par l'ennemi au moyen d'un cheval de bois." (Festus, "De la signification des Mots".)

                                        Quant à Plutarque, il ne prend pas parti et relaye toutes les hypothèses :
"Est-ce, comme quelques uns le disent, pour punir le cheval d'avoir été l'instrument de la prise de Troie, parce qu'ils sont eux-mêmes d'illustres descendants de la race troyenne ? Est-ce parce que le cheval est un animal hardi, belliqueux, digne par conséquent de Mars, et qu'on immole aux dieux ce qu'on sait leur être plus agréable ? Le cheval vainqueur est immolé de préférence, parce que c'est à Mars qu'on attribue la victoire, ou plutôt, comme c'est ce dieu qui inspire le courage de tenir ferme dans son poste, et que les soldats qui gardent leur rang sont sûrs de vaincre ceux qui lâchent le pied, veulent-ils punir la légèreté, compagne ordinaire de la fuite, et montrer, par cette action symbolique, qu'il n'y a point de salut pour les fuyards ?" (Plutaque, "Questions Romaines", 97.)


Laocoon frappant de sa lance le cheval de Troie. (Miniature du Codex Vaticanus, XVème s.)



                                        On a perdu l'origine de la cérémonie, mais il semble que plusieurs rituels distincts se soient cristallisés autour d'elle au fil des siècles. Si le cheval fait clairement référence à Mars, sur l'autel duquel il est sacrifié (et auquel sont du reste dédiées les Equiria de Février / Mars), il ne s'agit sans doute pas du Mars guerrier, mais du Dieu pris dans sa dimension agraire. En effet, à l'origine, Mars était le Dieu de la végétation, de la nature et des troupeaux - ses attributions guerrières étant postérieures. De même, le sang versé sur le foyer de Vesta montre qu'il s'agit d'un rituel de purification et de lustration, et plusieurs études supposent que la célébration tire effectivement son origine d'un rituel champêtre, ayant pour but de protéger les récoltes mises en grange à l'automne. Tel est par exemple le sens donné à la guirlande de pain ornant la tête du cheval, qui fait écho à d'autres fêtes semblables - par exemple les Vestalia, au cours desquelles on orne de colliers de pain et de fleurs le cou des ânes employés au fonctionnement des moulins.


                                        J'ai lu dans plusieurs ouvrages que le rituel du Cheval d'Octobre avait disparu à la fin de la République. Pourtant, la littérature y fait référence sous le règne d'Auguste, et la fête est encore mentionnée dans un calendrier datant de Constantin. Il est donc difficile de savoir jusqu'à quelle époque la cérémonie a effectivement été respectée, et si elle est tombée en désuétude au début de l'Empire ou suite à l'implantation du Christianisme comme religion d’État.

                                        Bon, j'avoue : j'ai longtemps hésité à la faire - mais je ne peux pas résister ! Qu'elles qu'en soient l'origine ou la signification, il existe au moins une certitude : on peut dire que cette cérémonie du cheval d'Octobre... n'a ni queue ni tête ! (O.K. : je sors...)

dimanche 14 décembre 2014

Foyer, doux foyer : les Pénates.


                                        La mythologie romaine puisant la majeure partie de ses légendes dans le corpus grec, rares sont les expressions qui font référence à des mythes spécifiquement latins. Pourtant, quand on parle de "regagner ses pénates", on évoque bel et bien des divinités romaines. C'est donc aux pénates que je consacre mon article aujourd'hui, et je vous propose de découvrir qui ils sont exactement et comment on les honore dans la Rome antique.

                                        Les Pénates (Dei ou dii Penates) sont des dieux domestiques, particuliers à chaque maison. Les sources divergent quant à leur origine : certains les disent étrusques, d'autres importés de Samothrace, d'autres encore apportés à Rome de Phrygie par Tarquin l'Ancien. Les Pénates sont en tous cas des divinités présentes dans la religion romaine dès les temps archaïques. Ils représentent à l'origine les esprits protecteurs du garde-manger, qui veillent sur les réserves alimentaires de la maison. Par extension, ils deviennent plus largement les protecteurs de la famille dont ils assurent la subsistance, et qu'ils suivent en cas de déplacement. Dieux du foyer domestique, veillant sur le feu qui sert à cuisiner, leur culte est respecté tout au long de l'histoire romaine : l'Empereur Théodose y met théoriquement un terme en 302, lorsqu'il interdit les cultes païens mais, dans la pratique, nombreux sont ceux qui persistent à honorer les Pénates, en particulier en milieu rural.

Statue en bronze d'un Pénate. (©British Museum.)



Les Pénates Dans La Sphère Privée. 

 

Généralités.


                                        Le mot Pénates (en général employé au pluriel) dérive du Latin "penus" signifiant "vivres, provisions". En toute logique, ils sont spécifiquement attachés au penitus, pièce de la domus où sont conservés les aliments.
"Assez voisins d'elle [de Vesta] par leur fonction sont les dieux pénates dont le nom vient de "penus", c'est-à-dire de tout ce qui peut servir à l'alimentation des hommes, ou peut-être de "penitus" parce que leur séjour est l'intérieur de nos maisons; d'où le nom de "penetrales" que leur donnent les poètes." (Cicéron, "De La Nature Des Dieux"; II - 27.)

                                        Chaque famille possède ses propres Pénates, transmis d'une génération à l'autre, aussi bien en cas de filiation directe que par adoption : l'enfant abandonne alors les pénates de ses parents biologiques pour ceux de sa nouvelle famille.
"Seuil et linteau de cette porte, salut et en même temps adieu ! Aujourd’hui pour la dernière fois je sors de la maison paternelle. (...) Dieux pénates de mes parents, auguste Lare de ma famille, protégez la fortune de mon père et de ma mère, je vous la confie. Pour moi, je vais me chercher d’autres pénates, un autre Lare, une autre ville, une autre cité." (Plaute, "Le Marchand", Acte V - Scène 1.)

Au contraire des Lares qui protègent la terre et sont attachés à un lieu, les Pénates restent indissociables de la cellule familiale et la suivent en cas de changement de domicile ou d'émigration.


Pénate couronné portant une corne d'abondance et une coupe pour les libations. (©B. McManus.)


Représentation.

 

                                        Les Pénates sont, du moins en théorie, au nombre de deux : le premier veille sur la nourriture, le second sur la boisson. Ils forment, avec le Lare et Vesta (Déesse du foyer), une triade protectrice de la maison et du foyer. Sur l'autel familial, ils sont placés de chaque côté du Lare et sont en général représentés sous les traits de jeunes gens dansant et tenant une corne ou tout autre symbole d'abondance.


Denier montrant les visages des Pénates. (Époque républicaine. ©British Museum.)


Tout comme la pratique cultuelle (voir ci-dessous), le nombre et la représentation des Pénates ont été radicalement transformés au fil du temps. A l'origine ils étaient probablement à l'effigie des fondateurs de la lignée, mais les images se sont progressivement stéréotypées. Cette indétermination a un effet surprenant : vers la fin de la République, on peut choisir pour Pénates des figures très diverses, comme des divinités majeures ou des hommes éminents de l'Histoire. Certains prennent pour Pénates Hercule, Fortuna, Éros, Mars ou Jupiter. Parfois, le choix des Pénates est lié à la profession du chef de famille : un marchand honorera par exemple Mercure. D'autres optent pour des personnalités marquantes : le dictionnaire des Antiquités de Daremberg et Saglio précise que Marc Aurèle choisit d'honorer ses précepteurs; Alexandre Sévère prend pour Pénates des hommes éminents comme Abraham, Orphée, Marc Aurèle ou... Jésus (!); Suétone, lui,vénère une statuette d'Auguste offerte par Hadrien. 

 
Statues d'un laraire privé. (©Musée Romain d'Avenches.)



Lieux de culte.


                                        Ces dieux du foyer ont leur emplacement réservé dans chaque domus : une niche, une table, un simple coin de pièce, un autel ou un petit sanctuaire qu'ils partagent avec le Lare - d'où le nom de laraire. A l'origine, l'autel des Pénates est le foyer, dont le feu sert à la préparation des aliments, et généralement situé au fond de l'atrium. Leurs images sont donc placées devant le penitus, à proximité du foyer. On retrouve ici le lien très fort qui unit les Pénates à la Déesse Vesta.

Laraire de la maison des Vettii, Pompéi.

                                        Cette description concerne surtout la Haute Antiquité et les milieux ruraux, avec un habitat encore rudimentaire. Le culte des Pénates évolue lorsque se développe une architecture urbaine et que les maisons deviennent plus complexes (avec atrium, cuisine, penitus distincts) : si les images des Pénates sont parfois encore conservées dans l'atrium, elles peuvent aussi être placées derrière l'entrée de la maison, dans la cuisine, voire directement peintes sur le four. Dans les demeures les plus riches, on consacre parfois aux cultes domestiques une pièce spécifique, sorte de chapelle dédiée à cet usage, où sont honorés entre autres les Pénates. 


Reconstitution d'un laraire de Pompéi.

Rituel.


                                        Les Pénates sont toujours évoqués ensemble, et le culte est conduit par le pater familias. En présence de toute la famille (au sens large, esclaves inclus), il prononce chaque matin une prière et fait une offrande aux Pénates. Avant chaque repas, il leur demande également leur bénédiction : on brûle à leur intention dans le foyer une partie de la nourriture, et tous demeurent silencieux jusqu'à ce que le père déclare que les Pénates sont satisfaits. On leur offre en particulier du sel, qui conserve la nourriture , et de l'épeautre , première céréale cultivée par les Romains. Si les images ne sont pas placées dans la salle où ont lieu les repas, on les transporte sur la table. Lors des occasions spéciales (mariage, anniversaires, etc.), trois jours par mois (Calendes, Nones et Ides), ainsi que lors des Caristia du 22 Février et des Saturnales de Décembre, on effectue des sacrifices particuliers : on offre ce jour-là aux Pénates du miel, des gâteaux, de l'encens, parfois même un porc.
"Qu’une main parasite approche de l’autel, / Son coûteux sacrifice aura moins de succès / Pour désarmer l’hostilité de ses Pénates / Qu’un pieux froment et du sel pétillant." (Horace, "Odes", III - 23.)


Le culte domestique, dirigé par le pater familias.


Les pénates publics - Dei Penates Publici.


                                        En tant que groupe social structuré, la cité recrée d'une certaine manière le culte domestique propre à la cellule familiale. A l'échelle d'un village ou d'une ville se créent ainsi des cultes rendus à des Pénates publics, qui remplissent les mêmes fonctions à un niveau plus étendu : ils ne veillent pas uniquement sur une famille, mais sur l'ensemble de la communauté. De la plus grande ville à la plus humble bourgade, chaque cité a ses propres Pénates. Plus tard, la domination de Rome s'accompagne de l'apparition de Pénates spécifiquement dédiés à la protection de l’État et du peuple romain tout entier.

Énée sacrifiant aux Pénates - relief de l'Ara Pacis.


                                        Dans le cadre privé, c'est au pater familias qu'incombe la responsabilité du culte des Pénates ; au temps de la royauté, c'est donc logiquement le Roi qui assume le rituel - d'autant qu'il cumule les fonctions royales et sacerdotales - conjointement avec les Vestales, les deux cultes étant comme nous l'avons dit en étroite corrélation. La fonction passe ensuite aux Pontifes, puis à l'Empereur lui-même en tant que Pontifex Maximus.

                                        Aux origines de Rome, chaque cité du Latium honore donc ses propres Pénates. Selon la légende, les Pénates de la cité de Lavinium sont ceux d’Énée : fuyant Troie en flammes après la guerre contre les Grecs, l'ancêtre mythique des Romains et son père Anchise emportent avec eux les Pénates de la ville. Arrivé en Italie, Énée fonde la cité de Lavinium et y dépose les Pénates troyens.
"Depuis l'antique Troie (peut-être ce nom a-t-il frappé vos oreilles), nous avons été emportés de mer en mer, et la tempête, au gré de sa fantaisie, nous a poussés aux bords de Libye. Je suis le pieux Énée, j'emporte avec moi sur mes vaisseaux nos Pénates arrachés à l'ennemi, et mon renom s'étend jusqu'à l'éther. Je cherche l'Italie, terre de mes pères; ma race est issue du grand Jupiter." (Virgile, "L'Enéide", I - 375.)

"Énée et Anchise" (portant les Pénates) (Tableau de Lionello Spada - Musée du Louvre.)

Lorsque son fils Ascagne tente de les transporter à Albe-La-Longue, grande cité du Latium qu'il a créée, les Pénates ne se montrent guère coopératifs : par deux fois, ils... regagnent leur pénates de Lavinium, une fois la nuit tombée !
"Durant la construction de la ville, on dit qu'un prodige fort remarquable se produisit. On avait construit un temple avec un sanctuaire intérieur pour les images des dieux qu'Énée avait apportées avec lui de la Troade et avait installées dans Lavinium, et les statues avaient été apportées de Lavinium dans ce sanctuaire; mais la nuit suivante, bien que les portes fussent soigneusement fermées et les murs de l’enceinte et le toit du temple n'eussent souffert aucun dommage, les statues changèrent de place et furent retrouvées sur leurs anciens socles." (Denys d'Halicarnasse, "Antiquités Romaines", I - 68.)

                                        Au début de l'expansion de Rome, les Pénates veillant sur l'ensemble des villes de la ligue Latine sont justement ceux de Lavinium. La symbolique est tellement forte que pendant longtemps (et même encore sous le règne de Claude), les Prêtres leur font des offrandes annuelles, et les magistrats romains prêtent serment devant eux. De même, les consuls sont tenus d'offrir un sacrifice dans ce sanctuaire lorsqu'ils prennent ou quittent leur fonction.

Temple de Vesta sur le Forum. (©Leo C. Curra.)

                                        A Rome, il existe en réalité deux lieux de culte distincts. D'une part, les Pénates sont honorés dans le temple de Vesta, sur le Forum. Plus précisément, il y existe une pièce où sont conservées les offrandes et où seuls les Pontifes et les Vestales ont le droit d'accéder.  Une fois par an, le lieu est solennellement nettoyé et purifié. D'autre part, il y a un second temple dédié aux Pénates, sur la colline de la Velia - il correspond peut-être au vestibule de l'église Santi Cosma e Damiano - où les Dieux sont représentés sous les traits de jeunes gens assis, munis d'une lance. Certains chercheurs distinguent les deux cultes, supposant que les Pénates de la Velia sont ceux du Latium, et ceux du Temple de Vesta, les Pénates de Rome proprement dite.
"On vous montre à Rome un temple construit pas loin du forum dans une ruelle qui mène aux Carènes; c'est un petit sanctuaire obscurci par la taille des bâtiments voisins. L'endroit s'appelle en langue indigène Velia. Dans ce temple il y a des images des dieux de Troie qu'il est permis à tous de voir, avec une inscription les désignant comme les Pénates. (...). Ce sont deux jeunes gens assis tenant des lances, et ce sont des œuvres de facture antique." (Denys d'Halycarnasse, "Antiquités Romaines", I - 69.)

En guise de conclusion.


                                        On confond souvent le Lare et les Pénates, et certains chercheurs pensent même que les Pénates sont en réalité des Lares spécialisés, chargés de veiller sur l'approvisionnement en nourriture. Théoriquement, leurs rôles sont différents : le premier protège la terre sur laquelle est installée la famille et, à ce titre, il n'en bouge pas ; les seconds sont, comme nous l'avons vus, attachés à la famille qu'ils suivent dans ses déplacements. Toutefois, plusieurs phénomènes tendent à accentuer la confusion. Pour commencer,  le mot de Lares ou celui de Pénates désigne souvent indistinctement par métonymie le groupe des trois personnages - les deux termes étant utilisés comme métaphore pour évoquer la maison. De plus, dans les campagnes, le Lare veillant sur la terre exploitée par les paysans est tout naturellement lié aux ressources dont ils disposent et donc à leur subsistance, et se confond avec les Pénates. Enfin, en milieu urbain, les Pénates d'une cité sont évidemment ancrés sur son territoire : ils perdent leur mobilité, caractéristique qui les différenciait en grande partie des Lares.

                                        D'ailleurs, vous aurez peut-être remarqué l'ambivalence de l'expression que je citais en introduction. Il me semble en effet que la phrase "regagner ses pénates", qui nous vient directement de ces divinités domestiques, est finalement assez paradoxale : les Pénates sont sensés accompagner les membres de la famille, et non pas attendre sagement leur retour au coin du feu. Si vous suivez le raisonnement, vous conviendrez avec moi qu'on devrait donc logiquement regagner son Lare...

dimanche 28 septembre 2014

"Sous le regard de Neptune".


                                        Il se tient actuellement à Nîmes une exposition, intitulée "Sous le regard de Neptune". Elle met en avant l'une des découvertes les plus importantes réalisée lors de fouilles archéologiques menées sur l'avenue Jean Jaurès : une statue à l'effigie du Dieu Neptune (logique...). Il s'agit en réalité d'une fontaine, mise au jour en même temps qu'un bassin. Cet ensemble reconstitué est présenté dans la Chapelle des Jésuites : la statue de Neptune restaurée se dresse au centre d'un moulage du bassin grandeur nature. Un film documentaire et des bornes multimédias montrent au visiteur quelles ont été les étapes de la restauration et comment on a mené les fouilles ; le dispositif permet aussi de découvrir le fonctionnement de la fontaine et la polychromie de la statue. Vous trouverez tous les renseignements en fin d'article mais, en attendant, cette exposition m'offre un bon prétexte pour aborder brièvement la figure de Neptune.

La statue découverte à Nîmes.


                                        Neptune, Dieu romain de la mer, tient à la fois du Nethuns étrusque et du Poséidon grec. Le premier lui a donné son nom et certains de ses attributs : Dieu des eaux douces et des puits, Nethuns est souvent symbolisé par un dauphin et on lui associe l'ancre, le trident et l'hippocampe. A l'origine, Neptune est d'ailleurs le Dieu des eaux courantes mais, vers la fin du IVème siècle avant J.C., il est assimilé au grec Poséidon et les Romains lui assignent les mêmes légendes.

Neptune, trident à la main. (Mosaïque, musée du Bardo, Tunisie - via www.theoi.com.)


                                        Poséidon est le fils de Cronos (Saturne pour les Romains) et de Rhéa, et donc le frère de Zeus (Jupiter). Leur paternel n'est pas un tendre : craignant d'être détrôné par un de ses enfants, il a pour habitude de les dévorer dès leur naissance. Poséidon subit le même sort que toute sa fratrie - à l'exception de Zeus, que sa mère parvient à sauver en lui substituant une pierre enveloppée dans des langes. Ayant grandi, le Dieu rescapé oblige le père indigne à régurgiter sa progéniture. Allié à ses frères et sœurs, et avec le concours des Géants et des Cyclopes, il combat Cronos et les Titans, qu'il finit par vaincre. Zeus prend alors la place de son père sur le trône, et le monde est divisé en trois royaumes : à Zeus-Jupiter échoit le ciel, Hadès-Pluton règne sur le monde souterrain de l'au-delà, tandis que Poséidon-Neptune reçoit la mer et les eaux. Neptune domine donc l'élément liquide, notamment en déchaînant tempêtes et monstres marins. C'est un Dieu violent et colérique, mais aussi bénéfique puisqu'il protège les ports et les navigateurs, qui lui adressent prières et sacrifices avant de hisser les voiles.

                                        La légende veut que Neptune habite au fond des mers, près de l’île d'Eubée, et on le représente debout sur un char tiré par des chevaux marins et des tritons, un trident à la main. Au départ, Neptune semble moins important aux yeux des Romains que ne l'est Poséidon pour les Grecs. Pourtant, avec le développement du territoire dominé par Rome et l'établissement de la Pax Romana qui favorise les échanges commerciaux par voie maritime, Neptune acquiert une plus grande place au Panthéon romain. Les villes portuaires, comme par exemple Brindisi ou Tarente, frappent même monnaie à son effigie.


Monnaie à l'effigie de Neptune. (© Maria Daniels - Museum of Fine Arts, Boston.)


                                        Divinité archaïque puisque provenant de l'appropriation d'un Dieu étrusque, Neptune est vénéré dès les origines de Rome. Les premiers jeux institués par Romulus lui sont dédiés : il s'agit des Neptunalia, dont on sait peu de choses. On les célèbre le 23 Juillet et, à cette occasion, on construit des abris de feuillages, destinés à protéger du soleil.

                                        De même, le premier temple dédié à Neptune date de l'époque archaïque : situé près du cirque flaminius, il datait peut-être de l'époque de la fondation de Rome. Un second temple est érigé vers 25 avant J.C. par Agrippa, général d'Octave et acteur majeur de la bataille d'Actium où fut vaincu Marc Antoine, précisément pour cour célébrer les victoires navales remportées par le futur Empereur. Cette basilique de Neptune, qui se dressait près du Panthéon, est détruite lors d'un incendie en 79 avant d'être restaurée sous le règne d'Hadrien.

Décor marin, vestige de la basilique de Neptune.


                                         La basilique était de section rectangulaire, flanquée de deux niches sur les largeurs et de deux absides semi-circulaires sur les longueurs, séparées par de petites alcôves. Le toit, formé de trois voûtes, était soutenu par quatre colonnes corinthiennes et sa façade ornée d'une frise illustrées de motifs marins. Après la période romaine, le bâtiment est laissé à l'abandon et son toit s'effondre au XIIIe siècle ; les décors sont alors repris par le Pape Nicolas V, qui en orne son palais du Vatican. Une partie des bas-reliefs est aujourd'hui visible aux musées du Vatican.

                                        A priori, il y a peu de risques que le Neptune découvert à Nîmes soit récupéré par le Pape François... Plus vraisemblablement, il viendra enrichir les collections archéologiques de la ville et trouvera sans doute sa place au sein du futur musée de la Romanité. En attendant, il vous reste quelques semaines pour aller le découvrir à la Chapelle des Jésuites.

Ajout : Sylviane signale la prochaine diffusion d'une interview de Manuela Lambert, conservatrice du Musée, sur Radio Alliance Plus, dans l'émission "l'Air de rien". Rendez-vous sur le site de la radio, ici.



"Sous le regard de Neptune"

Chapelle des Jésuites.
17 Grand Rue
30000 Nîmes.
Tél. : 04 66 76 74 80.

Jusqu'au 9 Novembre 2014.
De 10 h à 18 h, tous les jours, sauf lundi.
Entrée : 5 €.


dimanche 20 juillet 2014

Felix Dies Natalis ! Joyeux Anniversaire.

                                        On n'est jamais si bien servi que par soi-même. Si vous avez lu mon profil, vous avez remarqué que je partageais ma date d'anniversaire avec Alexandre le Grand : nous le fêtons tous les deux demain, le 21 Juillet. (Enfin, surtout moi...) Et bien qu'Alexandre soit macédonien, c'est l'occasion rêvée de poser la question suivante : les Romains fêtaient-ils leur anniversaire ?

                                        Mettons fin à cet insoutenable suspense : oui, les Romains fêtaient les anniversaires. (Tant mieux : sinon mon article aurait été trop court...) Pour nous, un anniversaire est synonyme de fête, cadeaux, gâteau et bougies. Plus symboliquement, c'est la commémoration du jour de notre naissance, ou l'occasion de  montrer à ceux que l'on aime que nous sommes heureux qu'ils existent. Mais qu'en était-il dans l'Antiquité ? Et bien, c'était à peu près la même chose - si ce n'est que s'y ajoutait une dimension religieuse, faisant de l'anniversaire la célébration du Genius, sorte d'ange gardien antique.

                                        On ignore quelle civilisation a été la première à fêter les anniversaires, mais l'origine de cette pratique est liée au caractère divin que certaines civilisations prêtaient à leurs dirigeants. Dans de nombreuses cultures, les célébrations étaient d'abord vouées aux divinités, dont on s'assurait ainsi la bienveillance et la protection. Or, le chef, roi ou détenteur du pouvoir étant souvent perçu comme le descendant ou l'émanation de ces mêmes divinités, plusieurs cérémonies lui étaient logiquement dédiées.

                                        Parmi les traces les plus anciennes, les exemples les mieux documentés concernent les Babyloniens, puis par leur intermédiaire les Égyptiens, soit deux peuples versés dans la science de l'astronomie. Ces derniers se basaient sur la disposition des étoiles et leur course céleste pour prévoir entre autres les crues du Nil, décider de l'édification des monuments ou fixer les dates des cérémonies religieuses. De plus, l'astronomie permet d'établir un calendrier précis, prérequis indispensable pour déterminer la date de naissance (et donc d'anniversaire) d'un individu.

Calendrier solaire égyptien - caveau funéraire de Senmout, (©Lessing agenzia contrasto / Milan.)

                                        Comme vous le savez, le Pharaon était perçu comme un Dieu, dont la destinée toute entière pesait sur celles du royaume et de ses sujets. Pour cette raison, le clergé égyptien accordait une importance particulière à la carte astronomique (emplacement des constellations, des planètes, du soleil, etc.) du jour de sa naissance et à son thème astrologique. On célébrait donc  la naissance du Pharaon : le jour était férié, et de gigantesques banquets étaient organisés. Progressivement, la commémoration du jour de naissance s'est étendue à l'ensemble de la noblesse (les classes populaires ne fêtaient pas les anniversaires), mais ne concernait que les hommes - à l'exception de la Reine. Pour la période qui nous intéresse, Plutarque évoque par exemple la fête organisée par Cléopâtre pour l'anniversaire de son amant, Marc Antoine.
"Après avoir célébré, avec une simplicité convenable à sa fortune présente, le jour anniversaire de sa naissance, elle surpassa pour celui d'Antoine l'éclat et la magnificence qu'elle avait mis dans toutes les fêtes précédentes, en sorte que des convives qui étaient venus pauvres au banquet, s'en retournèrent riches. " (Plutarque, "Vie d'Antoine", LXXXI.)

"Le Banquet de Cléopâtre" de Giambattista Tiepolo. (Via Google Art Project.)


                                        C'est encore une fois par le biais de la Grèce antique que les Romains assimilent la célébration des anniversaires. Les Grecs ne fêtaient pas les anniversaires des individus, mais ils croyaient en revanche que chacun était accompagné d'un esprit protecteur, le daemon, présent le jour de la naissance et qui veillait sur lui jusqu'à sa mort. Ce daemon était en relation directe avec la divinité présidant au jour natal, et les hommes se réunissaient dans des groupes ou sociétés pour célébrer chaque mois le jour anniversaire de ces Dieux et Déesses. Les adorateurs d'Artémis, déesse de la lune et de la chasse, célébraient son anniversaire le sixième jour de chaque mois : ils préparaient à cette occasion un gâteau de farine et de miel, de forme ronde pour symboliser la lune. On disposait dessus des bougies, représentant la lumière lunaire... Ce qui doit logiquement vous rappeler quelque chose.



Artémis maniant son arc. (Céramique attique à figures rouges - Museum of Fine Arts de Boston via Theoi.com.)


                                        Les Romains, dont la mythologie est largement inspirée des légendes et croyances grecques, reprennent l'idée d'un esprit protecteur : à Rome, le daemon devient Genius (Génie), sorte d'ange gardien qui accompagne l'individu tout au long de sa vie, de sa naissance à sa mort. On parle de Genius natalis pour les hommes, et de Juno natalis pour les femmes. Directement héritée des Grecs, la célébration de l'anniversaire est intrinséquement liée à cette croyance, puisqu'il s'agit à l'origine d'une pratique religieuse, dédiée au Genius.
"Le Génie est un dieu sous la tutelle de qui chacun, dès l'instant de sa naissance, est placé pour toute sa vie. Ce dieu, soit parce qu'il préside à notre génération, soit parce qu'il naît avec nous, soit parce que, une fois engendrés, il nous protège et nous défend, s'appelle Génie, du mot latin genere. (...) C'est donc au Génie que, de préférence, à chaque anniversaire de notre naissance, nous offrons un sacrifice. (...) Le Génie est un gardien si rigoureusement attaché à nos pas, qu'il ne s'éloigne point de nous un seul instant; mais, nous prenant au sortir du sein de nos mères, il nous accompagne jusqu'au tombeau." (Censonirus, "De dies natalis", I-2.)

Statuette du Genius du pater familias. (Bronze du Ier s. - ©Luis Garcia.)
 
                                       On célèbre tout d'abord les anniversaires des personnages importants, à titre de fêtes publiques, puis progressivement, les fêtes deviennent privées : d'abord observée par les Patriciens et concernant surtout le pater familias ou chef de famille, la pratique s'étend progressivement à toutes les classes sociales, sans distinction de sexe.

                                        L'anniversaire de sa naissance (dies natalis en Latin) est considéré pour un Romain comme un jour faste, et il porte pour l'occasion une tenue blanche, de préférence neuve, comme un symbole de pureté et de renaissance. Accompagné de ses amis et de sa famille, il sacrifie à son Genius et aux Lares, auxquels il offre des couronnes de fleurs, des gâteaux, du vin ou de l'encens. Sont proscrites les offrandes sanglantes : on croit en effet qu'il serait néfaste de verser le sang ce jour-là. On allume des bougies sur l'autel et on prononce la vota, formule rituelle par laquelle on sollicite la protection du Genius pour une nouvelle année.  
"Disons des paroles de bon augure : l'Anniversaire vient aux autels. Vous tous qui êtes présents, hommes ou femmes, gardez le silence. Qu'on brûle un pieux encens dans le foyer, qu'on brûle les parfums que le voluptueux arabe envoie de son riche pays. Que le Génie vienne voir lui-même les honneurs qu'on lui rend, sa chevelure sacrée ornée de souples guirlandes. Qu'un nard pur dégoutte de ses tempes, qu'il se rassasie de gâteaux et s'arrose de vin pur. Puisse-t-il aussi, Cornute, exaucer tous tes vœux!"  (Tibulle, "Élégies", II - 2.)

Genius ailé. (Fragment de fresque, fin  du Ier s. - ©Jastraw via wikipedia.)


                                        Paradoxalement, on croit aussi que le jour de son anniversaire, un individu est davantage menacé par les mauvais esprits. Une fois la cérémonie en l'honneur du Genius achevée, il convient donc de les effrayer et, pour se faire, on s'entoure de ses amis et de sa famille, chacun apportant un cadeau et formulant des vœux afin de faire fuir les mauvais esprits. A l'origine, les souhaits de bon anniversaire sont donc une sorte de formule magique émise pour protéger du mauvais œil. Les parents, les amis, les clients, les patrons ne peuvent manquer d'offrir un cadeau, car un oubli ou une négligence serait considéré comme une grave offense.
"Debout ! que Rome, par de pieux hommages, célèbre les calendes d'octobre, anniversaire de l'éloquent Restitutus. Silence ! qu'on n'entende plus que nos vœux ! (...) Que le vieil admirateur des temps antiques te gratifie de quelque vase ciselé de la main de Phidias. Que le chasseur te donne un lièvre, le fermier un chevreau, le pêcheur le butin qu'il a prélevé sur la mer. Si chacun se met à t'envoyer du sien, que penses-tu, Restitutus, que doive t'envoyer le poète ?" (Martial, "Épigrammes", X - 87)
                                        Comme le sous-entend Martial, les poètes composent souvent une œuvre pour l'occasion, qu'ils dédient au héros du jour. Tel est le cas d'Horace, qui écrit une ode pour l'anniversaire de Mécène - et ça, c'est quand même la classe ! Martial encore se fend aussi de quelques vers, dédiés à son ami Quintus Ovidius :
"Crois-moi, Quintus, j'aime (car tu le mérites) les calendes d'avril, époque de ta naissance, autant que celles de mars, époque de la mienne. O jours heureux tous deux et dignes d'être notés parmi les meilleurs ! L'un m'a donné la vie, l'autre un ami.  C'est à tes calendes, Quintus, que je dois le plus." (Martial, "Épigrammes", IX -53.)

Apothéose d'Antonin Le Pieux et de sa femme Faustine. (Colonne antonine - ©Lalupa via wikipedia.)



                                        L'extrait cité plus haut, expliquant la nature du Genius, est d'ailleurs tiré d'un livre intitulé "De Dies Natalis", écrit par le grammairien Censorinus en 238 pour l'anniversaire de Quintus Caerellius, son patron.

                                        Enfin, la journée se conclut par un repas, auquel tous sont conviés. Mais à en croire les textes, même la distance n'empêche pas de célébrer un anniversaire. Plusieurs auteurs racontent ainsi comment ils observent la même cérémonie rituelle en l'honneur d'un proche, dont ils sont pourtant éloignés. Ovide célèbre par exemple l'anniversaire de son épouse (mais il est en exil et il file un mauvais coton) :
"L'anniversaire de la naissance de mon épouse réclame les solennités accoutumées. Prépare, ô ma main, de pieux sacrifices ! Ainsi jadis, l'héroïque fils de Laërte célébrait peut-être, aux extrémités du monde, la naissance de Pénélope. Que ma langue n'ait que des paroles joyeuses, et se taise sur mes longs malheurs. Hélas ! sait-elle encore proférer des paroles de bonheur ? Revêtons cette robe que je ne prends qu'une fois dans l'année, et dont la blancheur contraste avec ma fortune ; élevons un autel de vert gazon, et tressons des guirlandes de fleurs autour de son foyer brûlant. Esclave, apporte l'encens qui s'exhale en vapeurs épaisses, et le vin qui siffle répandu sur le brasier sacré ! Heureux anniversaire, quoique je sois bien loin de Rome, je souhaite que tu m'apparaisses ici dans toute la sérénité, et bien différent du jour qui m'a vu naître." (Ovide, "Les Tristes", V - 5.)

 
Autel dédié au Genius de la Legio VII Gemina. (©Caligalitus via wikipedia.)

                                        Ajoutons que certains Romains font des dons, par exemple aux corporations professionnelles dont ils sont membres, afin que leur Genius soit honoré de leur vivant mais aussi après leur mort. En marge de ces fêtes privées, il existe également des célébrations publiques : ces mêmes corporations célèbrent aussi l'anniversaire du Dieu sous la protection duquel elles sont placées et, sous le principat, l'anniversaire de l'Empereur et ceux des membres de la famille impériale donnent lieu à de grandes fêtes, de même que la date de l'accession à la Pourpre (appelée natales imperii). Ces célébrations sont généralement marquées par une journée (fériée et chômée) de jeux et un banquet offert à la foule. Dans les premiers temps, ces fêtes subsistent après la mort des Empereurs mais après 70, on commémore uniquement la naissance des Empereurs élevés au rang de Dieux. (Source : "Le Dictionnaire des Antiquités Grecques Et Romaines" de Daremberg et Saglio.)




Genius de l'Empereur Domitien. (©Jastraw via wikipedia.)


                                        Je n'ai évoqué ici que les anniversaires à proprement parler. Les Romains commémorent aussi dans la sphère publique des évènements tels que l'anniversaire de la fondation des Temples ou des cités (notamment la fondation de Rome), les victoires mais aussi les défaites et les évènements tragiques (qui sont des jours néfastes - par exemple l'assassinat de César). Mais il s'agit davantage de commémorations que d'anniversaires dans le sens où j'ai voulu l'entendre aujourd'hui, et j'en reparlerai une autre fois. Pour le moment, vous allez devoir m'excuser : j'ai des bougies à souffler, et une Juno natalis à honorer ! (Pour les poèmes, ne vous cassez pas la tête : envoyez-les par courriels...)

dimanche 25 mai 2014

Les Matronalia : Bonne Fête, Maman !

                                        Pour finir ce mois de Mai, je consacre le billet d'aujourd'hui à une fête romaine dans laquelle on voit souvent l'ancêtre de notre fête des mères : les Matronalia. Fêtées le 1er Mars, les Matronalia - ou matronales feriae - célèbrent les Matrones (comme le nom l'indique), c'est-à-dire les mères de famille. Avant la réforme du calendrier par Jules César, le 1er Mars était le premier jour de l'année, et la première fête religieuse célèbre la figure de la mère, et donc la fécondité.

                                        Plus être plus précise, on honore ce jour-là Junon Lucine (Juno Lucina - déesse de lumière), qui préside aux accouchements. A l'origine, le qualificatif dériverait du mot lucus (bois, forêt) : le plus ancien sanctuaire consacré à Junon Lucine s'élevait en effet près d'un bois sur l'Esquilin, et avait été fondé par le roi sabin Titus Tatius en 735 avant J.C. Mais l'adjectif fut bientôt rapproché du terme Lux (lumière) faisant de Junon Lucine la déesse veillant à la délivrance des parturientes, en aidant les futures mères à "donner le jour". Elle est souvent représentée voilée, portant un bébé et tenant généralement une fleur dans la main droite.


Représentation gallo-romaine de Junon Lucine. (Via oldbookillustrations.com)



                                        On ne sait pas grand-chose du rituel en lui-même, ni même de l'origine de la fête.  Dans ses "Fastes", Ovide établit un lien évident entre l'accouchement et l'arrivée du printemps et le renouveau de la nature, mais il tente aussi d'interroger le Dieu Mars et de comprendre pourquoi les Matronalia sont célébrées durant les Calendes du mois qui lui est dédié. Le Dieu de la guerre avance deux explications : la commémoration de la fondation du Temple de l'Esquilin consacré à Junon Lucine, et la paix entre les Romains et les Sabins après que les premiers ont enlevé les épouses et filles des seconds. Je rappelle brièvement qu'à l'instigation de Romulus, fondateur de Rome (et accessoirement fils de Mars), les Romains avaient enlevé les Sabines, et que celles-ci étaient finalement intervenues pour rétablir la paix entre leurs pères et leurs maris (Voir ici pour plus de détails), rendant possibles les unions grâce auxquelles elles allaient donner naissance aux futurs citoyens romains.
"Ajoute que, sur la colline où le roi de Rome montait la garde, et qui aujourd'hui porte le nom d'Esquilies, à cet endroit, mes brus latines élevèrent un temple à Junon, consacré officiellement ce jour-là, si j'ai bon souvenir. Pourquoi m'attarder et te surcharger l'esprit de causes diverses ?" (Ovide, "Les Fastes", III - 245.)

                                        La cérémonie en elle-même débute dans le bois sacré adjacent au Temple de Junon Lucine. Maris et femmes y déposent des couronnes de fleurs et adressent des prières pour la protection de leur union. Alors que l'usage veut qu'une femme ne se montre jamais en public les cheveux épars, les Romaines - et en particulier les femmes enceintes - les portent détachés ; elles doivent également prendre garde à ce qu'aucun nœud ou ceinture n'entrave leur tenue vestimentaire, afin que la Déesse puisse faciliter la venue d'un enfant.
"Apportez des fleurs à la déesse : elle se complaît dans les plantes écloses, cette déesse ; ceignez-vous la tête de fleurs délicates. Dites-lui : 'C'est toi, Lucina, qui nous as donné la lumière' ;   dites-lui : 'C'est à toi d'exaucer le vœu de la femme en couches !' Cependant, si une femme est enceinte, qu'elle dénoue ses cheveux et prie la déesse de la délivrer en douceur de ses couches." (Ovide, "Les Fastes", III - 253.)

Matrone avec son fils. (Musées du Capitole - ©Ann Raia via vroma.org)

                                        La fête se poursuit ensuite dans le cadre privé, où l'on honore cette fois la mère de famille : elle reçoit des présents de son époux et de ses enfants, et on prie pour sa santé. En revanche, la maîtresse de maison est tenue de servir les esclaves, tout comme le pater familias le fait lors des Saturnales clôturant l'année. D'ailleurs, Martial désigne les Matronalia comme les "Saturnales des calendes de Mars." (Martial, "Épigrammes", V - 84 - 11.)

                                        Il faut bien noter que seules les femmes mariées sont concernées par les Matronalia - au contraire des célibataires et des femmes de mœurs légères (les prostituées, quoi !), à qui l'accès au Temple de Junon Lucine est normalement interdit ce jour-là. Toutefois, si elles contreviennent à cette interdiction, elles peuvent expier leur faute en sacrifiant un agneau à la Déesse. Cette exclusion est finalement logique puisque Junon Lucine, épouse du Dieu suprême Jupiter, est en fait la personnification de la matrone idéale dans son rôle le plus important - celui de mère de famille, chargée de fournir des héritiers à la gens et des citoyens à l’État romain.




Monnaie de Crispina Augusta (épouse de Commode) avec Junon Lucine au revers.

                                        Fête religieuse, les Matronalia ont d'ailleurs joué un certain rôle politique. Si elles durent en théorie une seule journée, elles s'étendent parfois sur toute une semaine dans le cadre privé. C'est en particulier le cas au début de l'Empire, où la célébration est mise en avant car elle correspond à la politique nataliste voulue par Auguste, qui promulgue une série de lois favorisant le mariage et les naissances, et sanctionnant ou réprimant les divorces et l'adultère.

                                        Le Christianisme s'imposant dans l'Empire romain, l’Église tente de supprimer les cérémonies païennes, dont font partie les Matronalia.
"L'Esprit saint reproche aux Juifs leurs jours de fête: 'Mon âme, s'écrie-t-il, a en horreur vos sabbats, vos néoménies et vos solennités.' Et nous, pour qui n'existent plus ces sabbats, ces néoménies, ces solennités que Dieu chérissait autrefois néanmoins, nous assistons aux fêtes de Saturne, de Janus, du solstice d'hiver, de la grande matrone! nous échangeons des présents! nous donnons et recevons des étrennes! les jeux, les banquets retentissent pour nous!" (Tertullien, "De l’idolâtrie", XIV.)

                                        Mais les vieilles traditions subsistant, on décide au Moyen-Âge de décaler la fête au quatrième dimanche du Carême, afin d'honorer non plus la mère au sens strict du terme, mais notre Sainte-Mère l’Église. A cette date, chacun est tenu de retourner dans son village d'origine pour les cérémonies religieuses, et on en profite pour rendre visite à sa famille, et donc à sa mère... Je n'ai pas pu corroborer l'information, mais un site anglais affirme qu'à cette occasion, les Seigneurs permettent à leurs vassaux de cueillir des fleurs dans leurs jardins, et que ce geste serait à l'origine de la tradition qui veut que l'on offre des fleurs à sa maman le jour de sa fête ! Se non e vero, e ben trovato...