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dimanche 6 septembre 2015

"Qu'ils me haïssent, pourvu qu'ils me craignent."


                                        De tous les Empereurs romains, Caligula est sans doute l'un des plus célèbres - avec Néron. Dans les deux cas, les raisons de cette notoriété sont à chercher du côté d'une réputation sulfureuse mêlant folie, inceste et meurtres en tous genres. Néron, présenté comme une sorte d'antéchrist matricide et incendiaire me paraît avoir l'avantage mais tout de même, Caligula marque les esprits : outre  son cheval sénateur, ses déviances sexuelles et son sadisme assumé (du moins d'après Suétone - voir ici), on retient souvent de lui la phrase suivante : "Qu'ils me haïssent, pourvu qu'ils me craignent." ("Oderint dum metuant").
"Il avait fréquemment à la bouche ce mot d'une tragédie: 'Qu'ils me haïssent, pourvu qu'ils me craignent.'" (Suétone, "Vie de Caligula", XXX.)
Comme le souligne l'historiographe, Caligula n'est pas l'auteur de la citation : son origine est ailleurs...

Caligula. (© B. McManus via vroma.org.)

                                        Elle provient en fait d'une tragédie latine du IIème siècle avant J.C., écrite par Lucius Accius. Fils d'un esclave affranchi, il s'inspire des mythes grecs pour composer ses pièces, et l'une d'elles met en scène l'histoire d'Atrée.

                                        Roi de Mycènes et fondateur de la lignée éponyme des Atrides, Atrée pourrait en apprendre à Caligula. Véritable tyran, il règne par la terreur et ne rechigne ni à la torture, ni au meurtre, ni à la trahison pour conserver le pouvoir et assouvir sa vengeance. Au point que, dit-on, le soleil horrifié se détournait même de sa route. Pour vous donner un aperçu, son frère Thyestes ayant séduit son épouse, Atrée tue ses propres neveux, les démembre, les fait cuire et les lui sert à dîner lors d'un prétendu festin de réconciliation... Découvrant la vérité, Thyestes maudit la descendance de son frère. De manière générale, le mythe explore la haine et la vengeance fraternelles au sein de la famille des Atrides, générations après générations. Et c'est donc dans la bouche d'Atrée qu'Accius place la réplique "Qu'ils me haïssent, pourvu qu'ils me craignent" - qui définit pratiquement la tyrannie.


"Atrée Montrant A Son Frère Thyestes La Tête De Ses Enfants." (Dessin de François Boucher.)



                                        Un siècle après l'écriture de la pièce, la citation était déjà quasiment devenue proverbiale. Elle est par exemple reprise plusieurs fois par Cicéron, notamment dans ses "Philippiques" où il s'adresse ainsi à Marc Antoine :
"Ce que je redoute le plus, c'est que, ne connaissant pas la vraie gloire, vous ne la voyiez dans la tyrannie, et que vous ne préfériez la haine de vos concitoyens à leur amour. Si vous pensez ainsi, vous ne connaissez pas la gloire. Être cher à ses concitoyens, bien mériter de la république, être loué, honoré, aimé, voilà la gloire; mais être craint, être haï, voilà ce qui est odieux, fragile, périssable. Nous voyons, par le théâtre, quel a été le sort de ceux qui ont dit 'Qu'ils me haïssent, pourvu qu'ils me craignent'." (Cicéron, "Philippiques", I-34.)
                                        Sénèque disserte lui aussi à plusieurs reprises sur cette phrase, et en particulier dans "De La Colère" où il évoque ensuite notre Caligula, symbole même du tyran.
"Eh ! n'est-il donc pas également des propos tenus dans la colère, qu'on trouve magnanimes quand on ignore la vraie grandeur, tel que ce mot infernal, exécrable : 'Qu'on me haïsse pourvu qu'on me craigne' ; mot qui respire le siècle de Sylla. Je ne sais ce qu'il y a de pis dans ce double vœu : la haine ou la terreur publique. Qu'on me haïsse ! Tu vois dans l'avenir les malédictions, les embûches, l'assassinat ; que veux-tu de plus ? Que les dieux te punissent d'avoir trouvé un remède aussi affreux que le mal ! Qu'on te haïsse ! Et quoi ensuite ? Pourvu qu'on t'obéisse ? non. Pourvu qu'on t'estime ? non. Pourvu que l'on tremble. Je ne voudrais pas de l'amour à ce prix." (Sénèque, "De La Colère", I - 20 - 4.)


Tibère. (Musées Du Vatican.)

Entre temps, l'Empereur Tibère avait adopté la devise royale mycénienne. Le prédécesseur de Caligula, homme cultivé et fin lettré, aimait paraît-il répéter la formule, en l'édulcorant cependant : "Qu'ils me haïssent, pourvu qu'ils m'approuvent" (Oderint dum probent). La nuance est de taille : là où Tibère avait atténué la violence de la citation, Caligula en reprend la forme originale, rappelant volontairement le règne d'Atrée et assumant son image de tyran sanguinaire et de provocateur. Et c'est du reste grâce à lui et à ses excès que l'expression est demeurée célèbre.

dimanche 26 octobre 2014

Térence : Un théâtre littéraire et bourgeois.


                                        Précédemment dans "La Toge Et Le Glaive"... Nous avons parlé de Plaute et de ses comédies imitées du théâtre grec, et qui ont inspiré de nombreux dramaturges. Dans cet article, j'avais également cité un autre auteur de théâtre latin : Térence. Il était donc logique de s'intéresser à ce monsieur et, comme nous l'avons fait pour Plaute, de nous pencher sur sa vie et son œuvre.


VIE DE TERENCE.


                                        Térence (ou Publius Terentius Afer) naît vers 190 avant J.C. (l'année exacte fait débat) à Carthage. Son cognomen (Afer) laisse supposer qu'il aurait pour ancêtres les membres d'une tribu libyenne que les Romains désignaient sous le nom de la tribu des Afri. Réduit en esclavage alors qu'il est encore un enfant, il est vendu à un sénateur romain du nom de P. Terentius Lucanus. Sensible à la beauté du jeune garçon et impressionné par son intelligence et son talent, celui-ci lui permet de recevoir une bonne éducation et une instruction poussée. Il finit même par l'affranchir et Térence  adopte alors le nom de son ancien propriétaire - Terentius. 


Portrait supposé de Térence, d'après une copie du IIIème siècle. (Via wikipedia.)

                                        Très vite, Térence attire l'attention des plus illustres familles de l'aristocratie. Les Cornelii Scipiones et les Aemilii, en particulier, se veulent les protecteurs des artistes et les promoteurs d'une culture hellénistique raffinée, en opposition avec l'austérité rigide de la stricte vertu romaine défendue par Caton. Le soutien de Scipion Émilien offre donc à Térence l'opportunité de vivre de sa plume : il écrit 6 pièces, jouées entre 170 et 160 avant J.C. environ. Elles sont parfois interprétées plusieurs fois, contrairement à l'usage, ce qui vaut à l'auteur certaines critiques de la part du public, mais aussi la réprobation de ses pairs et du collège des poètes. 

                                        6 pièces donc, et il n'en écrira pas d'autre : en 160 avant J.C., Térence s'embarque pour la Grèce, où il espère trouver de nouvelles œuvres inédites dont il pourra s'inspirer. Il y traduit une centaine de pièces de Ménandre et s'apprête à rentrer à Rome un an plus tard. A partir de cette date, nous perdons sa trace... Il a vraisemblablement péri en mer, lors d'un naufrage dans la baie de Leucade.  Une autre hypothèse avance qu'il serait mort de chagrin, suite à la perte de tous ses manuscrits. (Pour avoir un jour perdu les fichiers contenus sur mon disque dur, je compatis...)


PIÈCES DE TERENCE.


                                        Térence n'a donc composé que 6 pièces, qui ont toutes survécu jusqu'à nos jours. A noter que, dès son époque, la paternité de ses œuvres est remise en question : à Rome, la rumeur prétend même que l'auteur des pièces ne serait autre que Scipion ou, du moins, que le cercle de ses protecteurs a largement contribué à leur composition . Ce dont Térence se défend dans les prologues ouvrant ses pièces : alors que cette introduction sert traditionnellement à présenter l’œuvre, elle est utilisée par l'auteur pour se défendre, notamment des accusations de plagiat - c'est le cas dans Les Adelphes et dans le prologue de L’Heautontimoroumenos. Plus largement, Térence peut ainsi retenir l'attention de son public et s'adresser à lui par l'intermédiaire de l'acteur chargé de déclamer le texte (on l'appelle le prologus). Voici par exemple un extrait du prologue de L'Hécyre, pièce interrompue à deux reprises - le public ayant trouvé mieux à faire...

"Je vous montre à nouveau Hécyre puisque je n'ai jamais pu la représenter dans le calme. Un malheur l'a empêché. A cette infortune, votre bon sens mettra un terme si vous me soutenez dans mon entreprise. La première fois que j'ai présenté ma pièce, j'ai dû quitter la scène avant la fin à cause de vedettes de la boxe, de leur troupe de supporters, du bruit, des cris des femmes et, en outre, parce qu'on attendait un funambule. Instruit par mon expérience passée, je fais une deuxième tentative pour essayer de rester en scène. Je la représente donc une deuxième fois. Le premier acte se passe bien mais très vite, le bruit court qu'il va y avoir des gladiateurs ; le public s'envole, il y a de l'agitation, on crie, on se bat dans les gradins. Je n'ai, évidemment, pas pu rester en scène. Aujourd'hui, il n'y a pas de voyous, c'est le calme, le silence. L'occasion m'est donnée de montrer ma pièce et vous, vous avez la possibilité de faire honneur à un divertissement de théâtre. Grâce à vous, l'art de la scène ne sera pas le privilège d'une minorité. Le sérieux de votre attitude sera la défense et l'illustration du sérieux de mon travail." (Térence, "L'Hécyre", prologue 21-40. )

Prologue de l'Heautontimoroumenos. (Gravure - ©BNF)

                                        L'intrigue de la pièce proprement dite est souvent construite sur le même canevas : deux jeunes gens sont amoureux de deux jeunes filles ; l'une d'elle est pauvre, mais on découvre finalement qu'elle est la sœur (enlevée, perdue, disparue...) de l'autre. Un parasite ou un esclave aide à obtenir le consentement des pères, toujours hostiles à ces unions. Les personnages sont, comme toujours dans la comédie romaine, des archétypes : le parasite, le soldat fanfaron, l'esclave rusé, le père strict et revêche, etc...

Voyons brièvement le sujet des 6 pièces de Térence :

  • Andria (L'Andrienne) - d'après Ménandre. Glycère, une jeune fille de l'île d'Andros, est enceinte de Pamphile, qui lui promet de l'épouser alors même que son vieux père a déjà projeté de le marier à la fille de son ami Chrèmès. Après bien des péripéties, on découvre que Glycère est en fait la seconde fille de Chrèmès : Pamphile peut donc l'épouser.   
    Scène de l'Andria. (Dessin d'Albrecht Dürer - ©BNF)
  •  Hecyra (La Belle-Mère) - imitée d'un auteur inconnu. Une femme, violée par un inconnu ivre avant son mariage, est rejetée par son futur époux ; mais il s'avère que celui-ci était en fait le violeur, et l'honneur est donc sauf. Ce drame domestique doit son titre au personnage de la belle-mère, qui œuvre dans l'ombre pour dénouer l'imbroglio et assurer le bonheur des siens.
  • Heautontimorumenos (Le Bourreau de Soi-même) - d'après Ménandre. Le vieillard Ménédème a chassé son fils Clinia, qui souhaite épouser une jeune fille sans dot. Mais, tourmenté par sa sévérité et son intransigeance, le père s'inflige une vie austère et rude, et souffre de l'absence de son enfant. Pendant ce temps, Clinia loge chez son ami Clitiphon, épris d'une courtisane. On retrouve ici l'intrigue et les personnages habituels (esclaves rusés, courtisane en réalité riche et libre, vieillard aigri et sévère...) et la traditionnelle fin heureuse puisque Ménédème finit par accepter le mariage de son fils.
  • Phormio (Le Phormion) - d'après Apollodore de Charys. Grâce à l'intervention d'un parasite nommé Phormion, deux cousins trompent leurs pères respectifs pour épouser celles qu'ils aiment : Antiphon convole avec une jeune fille pauvre, et Phédria se marie avec une musicienne.
    Scène du Phormion. (Gravure de Bernard Picart dit Le Romain - 1717 - ©BNF.)

  • Eunuchus (L'Eunuque) - d'après deux pièces de Ménandre. Phédria et un soldat fanfaron nommé Thrason sont tous deux épris de la courtisane Thaïs. Le premier lui offre un vieil eunuque et le second, ne voulant pas être en reste, lui fait présent d'une jeune esclave. Chéréa, le frère de Phédria, tombe amoureux de l'esclave en question : se faisant passer pour le vieil eunuque, il s'introduit chez elle et la viole. Mais encore une fois, tout s'arrange : Chéréa épouse la jeune esclave qui était en fait de naissance libre, et Phédria et Thrason se partagent Thaïs.
  • Adelphoe (Les Adelphes) - tirée de deux pièces de Ménandre. La pièce met en scène deux frères, Eschine et Ctésiphon. Eschine est confié à son oncle, et les deux jeunes gens reçoivent une éducation bien différente : l'un est élevé par un campagnard strict et attaché aux respects des traditions, tandis que le second reçoit une éducation plus permissive et plus "moderne". Lorsque Ctésiphon s'éprend d'une joueuse de cithare, il cache la relation à son père, dont il craint la réaction. Eschine prétend alors être amoureux de la musicienne pour l'enlever pour son frère.
Masques des Adelphes. (Gravure de Bernard Picart dit Le Romain - 1717 - ©BNF.)


TERENCE : L'ANTI-PLAUTE.


                                        A lire les arguments des pièces de Térence, on comprend qu'il y a beaucoup de similitudes entre son œuvre et celle de Plaute, et il est donc intéressant de mettre les deux auteurs en parallèle. A peu près contemporain de Plaute (une génération seulement les sépare), Térence puise aux mêmes sources et adapte des comédies grecques tirées de la Nea Commedia attique, mélangeant parfois plusieurs pièces (ce qu'on nomme la contaminatio). Pourtant, la comparaison s'arrête là, tant sur la forme que sur le fond. L’œuvre de Térence illustre en fait une autre facette de la comédie latine : à partir de la même matière première, Térence et Plaute aboutissent à deux résultats radicalement différents. D'une certaine manière, les comédies plautiennes mettent en lumières les grandes caractéristiques de celles de son successeur. 

Sujets et personnages.


                                        Pour commencer, Plaute adapte les pièces dont il s'inspire au goût de son public : il les transpose souvent dans un cadre plus familier des Romains, utilise des titres en Latin, modifie la structure des œuvres pour les rendre plus dynamiques et plus vivantes, en y insérant par exemple des passages chantés. En revanche, Térence fait davantage figure de "traducteur" : il conserve un titre grec et reste beaucoup plus fidèle à l'argument d'origine et réduit les scènes musicales. Ses allusions aux coutumes et aux institutions romaines sont rares et ses personnages, qu'ils soient riches ou pauvres, esclaves ou hommes libres, ont toujours l'air assez semblables d'une pièce à l'autre. De fait, les intrigues pures illustrent plus la société grecque du IIIème siècle avant J.C. que les mœurs de la République romaine.

Scène de l'Hécyra. (Enluminure du XVème s. - ©BNF).


                                        Le choix du sujet et son traitement diffèrent encore plus radicalement : Plaute s'inspire des situations, Térence des individus. Plaute choisira l'intrigue la plus mouvementée et tortueuse possible, et il grossira le trait en accentuant les défauts des personnages et le comique des situations. Térence optera pour des sujets plus vraisemblables et des comédies plus sentimentales et, au contraire de Plaute, il adoucira le comique de situation et la charge caricaturale des protagonistes. Ses personnages ne sont pas cyniques, et il peuvent même se montrer sensibles ou tendres, parfois jusqu'à la mièvrerie. Toutefois, Térence se démarque aussi par le soin apporté à la psychologie des  protagonistes, qu'il met en lumière par un procédé récurrent : dans chaque pièce, on retrouve plusieurs personnages similaires, illustrant chacun une facette différente : les deux vieillards de l'Heautontimorumenos, les deux belles-mères de l'Hécyre, les deux pères des Adelphes, etc. 

                                        En accentuant la psychologie de ses personnages, Térence peut ainsi interroger leurs motivations et sous-tendre ses pièces de questions plus profondes, voire sociales : la mésentente conjugale dans l'Hécyre, les rapports familiaux, l'éducation, le pardon, etc. Reste qu'après le théâtre de Plaute, cette évolution déstabilise le public populaire, qui préfère la bonne farce aux problématiques existentielles de Térence... Certaines de ses pièces sont d'ailleurs des échecs retentissants, comme par exemple l'Hécyre. Par contre, les milieux lettrés et pénétrés de philosophie hellénistique adhèrent beaucoup plus à ces comédies que l'on pourrait presque qualifier de "bourgeoises"...

"Je compare [Térence] à quelques-unes de ces précieuses statues qui nous restent des Grecs, une Vénus de Médicis, un Antinoüs. Elles ont peu de passions, peu de caractère, presque point de mouvement ; mais on y remarque tant de pureté, tant d’élégance et de vérité, qu’on n’est jamais las de les considérer. Ce sont des beautés si déliées, si cachées, si secrètes, qu’on ne les saisit toutes qu’avec le temps ; c’est moins la chose que l’impression et le sentiment, qu’on en remporte ; il faut y revenir, et l’on y revient sans cesse." (Denis Diderot, "Réflexions sur Térence".)

Style.


                                        Du point de vue du style, Térence écrit dans un Latin conversationnel plus "classique", plus pur que celui de Plaute, un Latin "de salon". Certaines répliques marquent l'esprit, mais davantage par leur signification que par leur formulation et le théâtre de Térence est surtout rempli de monologues et de longues tirades, de répliques au rythme gracieux et élégant, loin des échanges vifs et pleins de verve de Plaute, qui offre des successions de rebondissements et de gags servis par des calembours et une langue vivante et populaire, voire vulgaire. Les comédies de Térence présentent des intrigues moins variées, mais elles sont plus fines que celles de Plaute : les rebondissements s'y succèdent avec plus de naturel, le ton est plus modéré. Les grands effets, les contrastes et les incongruités, l'extravagance de la parole, la fantaisie même sont presque totalement absents.

                                        Plaute n'est pas toujours très fin, mais on rit aux éclats ; Térence est plus subtil, mais il fait moins rire que sourire. Je ne résiste pas au plaisir de citer Jacques Gaillard qui écrit, dans son "Approche de la littérature latine" :
"Alors que Plaute, ex-comédien, auteur populaire, entrepreneur de spectacles, suinte de truculence rabelaisienne, Térence a l'air un peu coincé de l'homme qui attend sa tasse de thé. (d'ailleurs, la tradition universitaire anglaise l'a toujours adoré.)"

Scène de l'Andria. (Enluminure du XIIème s. - © Institut de recherche et d'histoire des textes - CNRS)


                                        Térence a finalement les défauts de ses qualités - ce que les critiques n'ont pas manqué de souligner, et ce dès son époque. César le surnomme ainsi le "demi-Ménandre", car s'il possède le raffinement et la finition du poète grec, lui manquent sa vigueur et sa force comique ; Cicéron lui reconnaît le mérite d'avoir donné aux Romains le goût de Ménandre, mais avec beaucoup plus de sobriété. Le fait est que les comédies de Térence donnent à voir les mœurs, les habitudes et les caractères des hommes et des femmes avec beaucoup de finesse et de justesse, mais ces personnages restent sages et "tièdes". L'auteur fait l'impasse sur leurs passions et leurs désirs et évite tout lyrisme.

                                        Il faut tout de même rappeler que les deux hommes ne s'adressent pas au même public. Plaute use et abuse des jeux de mots, des expressions imagées, d'un humour grossier pour faire rire le peuple romain, pour lequel il écrit ; Térence, lui, est apprécié par une autre audience, un cercle d'érudits attirés par la culture hellénistique et il ne cherche pas à surprendre son public ou à se montrer original, mais à peindre une image fidèle de la vie et des mœurs, dans le Latin le plus élégant possible. D'une certaine manière, on dirait presque que Térence n'oublie jamais qu'il s'adresse à un cercle des nobles et des lettrés, et qu'il dépend de leur satisfaction et de leurs subsides.

RECONNAISSANCE ET POSTÉRITÉ.


                                        Térence est lu et joué tout au long de l'Antiquité, et ses pièces deviennent rapidement un sujet d'études - par exemple pour Cornelius Nepos, Varron, Cicéron, Donat ou Jules César - pour ne citer que les plus connus. Par ailleurs, le grammairien Sulpice Apollinaire rédige au IIème siècle, pour chacune des six pièces, un résumé (argumentum), déclamé avant la représentation et présentant l'intrigue de l’œuvre.

                                        Au Moyen-âge et à la Renaissance, sa popularité ne se dément pas et ses pièces sont recopiées sur de nombreux manuscrits : on estime qu'il existe 650 manuscrits antérieurs à l'an 800 qui contiennent des extraits des œuvres de Térence. Ses pièces sont jouées pratiquement sans interruption - on a par exemple des traces de représentations datant du IXème siècle.


Enluminure du Térence des ducs, XVème s. (©Bibliothèque Nationale de Paris.)

                                        Mais Térence influence aussi la création littéraire : les plus anciennes comédies anglaises le reprennent et le parodient, et de nombreux dramaturges puiseront dans son répertoire. Jean de La Fontaine imite L'Eunuque tandis que Molière puise dans Phormion pour ses "Fourberies de Scapin". Plus près de nous, Baudelaire intitule un de ses poèmes "Heautontimorumenos" (poème LXXXIII de "Spleen et Idéal"). A noter que, si Térence a laissé moins de traces dans le langage courant que Plaute, c'est précisément de son Heautontimorumenos que nous vient sa citation la plus célèbre : "Je suis un homme et rien de ce qui est humain, je crois, ne m'est étranger." ("Homo sum ; humani nihil a me alienum puto") - appel à un esprit de tolérance et d'empathie, deux valeurs qui n'étaient pas forcément prônées dans la vieille société romaine.

Scène de "L'Eunuque". (Enluminure du XIIème s. - © Institut de recherche et d'histoire des textes - CNRS)


                                        Moins appréciées par le grand public de son temps que les comédies populaires de Plaute, les pièces de Térence n'en demeurent pas moins intéressantes à lire, ne serait-ce que parce qu'elles témoignent de l'évolution du théâtre romain et plus encore de l'écart entre le goût du peuple et celui des élites, qui apprécient une pensée plus philosophique, plus réfléchie et plus littéraire. Alors que chez Plaute, seule la forme était tirée de la culture grecque, l'hellénisme commence à imprégner plus profondément la pensée romaine.

dimanche 5 octobre 2014

Plaute : Le rire est le propre de l'homme.


                              Si vous parcourez régulièrement ce blog, vous savez sans doute que je suis une lectrice compulsive. Le style, l'époque, le genre m'importent peu, et je dévore tout ce qui me tombe sous les yeux : grands classiques de la littérature, polars, romans contemporains, sagas historiques, essais, biographies, documents, correspondance, poésie... Et théâtre. Mais là, j'ai un problème : je suis incapable de lire une pièce en silence ! Je suis obligée de déclamer, exactement comme si j'étais sur scène (même si j'y mets un peu moins d'emphase et de vigueur - histoire que mes voisins ne me prennent pas pour une échappée d'asile), pour saisir tout l'impact des mots prononcés, le rythme du texte, la force des non-dits, la nature des intonations, etc.

                              Tout ceci est encore plus vrai avec le théâtre romain car, au contraire des pièces plus récentes (y compris Shakespeare ou Corneille, qui ne datent pourtant pas d'hier !), nous ignorons quasiment tout du contexte des représentations : quelles musiques accompagnaient les textes chantés ? A quoi ressemblaient les décors ? La mise en scène ? Quels sont les sous-entendus, compréhensibles des Romains mais probablement plus obscurs pour un lecteur actuel ? C'est donc un exercice un peu frustrant que de lire une pièce latine - à voix haute ou pas. L'imagination, aussi fertile soit-elle, ne peut rendre complètement la représentation théâtrale dans la Rome antique. Malgré tout, certaines pièces fonctionnent encore admirablement bien et donnent toute la mesure du talent de leurs auteurs. Et quand on aborde le théâtre latin, il apparaît vite que deux noms éclipsent tous les autres : Plaute et Térence. De ces deux grands auteurs comiques à peu près contemporains (Fin du IIIème / début du IIème siècle avant J.C.), le premier vous est sans doute le plus connu, que vous en ayez conscience ou non : la faute à Molière, qui s'est largement inspiré de ses œuvres. C'est donc de Plaute que je vais vous parler aujourd'hui - sans toutefois détailler chacune de ses pièces, qui feront peut-être l'objet d'articles spécifiques.


VIE DE PLAUTE.


                              On ne sait pas grand-chose de la vie de Plaute. Titus Maccius Plautus est né aux alentours de 255 avant J.C., dans un petit village de montagne appelé Sarsina, en Ombrie. Il le quitte apparemment très jeune, peut-être pour rejoindre une troupe de théâtre itinérante, comme celles qui parcouraient l'Italie d'un village à l'autre pour y jouer des farces et des pièces légères. Il se rend ensuite à Rome, avec l'ambition de faire carrière dans les métiers de la scène. Plaute commence vraisemblablement par travailler comme charpentier ou machiniste, avant de faire ses débuts d'acteur. Il prend alors le nom sous lequel on le connaît, Maccius Plautus : le premier terme ("la mâchoire") désigne traditionnellement le goinfre, personnage typique des farces populaires, et Plautus ("pied-plat") renvoie aux acteurs de comédies, qui portent des sandales contrairement aux acteurs de tragédies, chaussés de cothurnes, à semelles épaisses.

Portrait imaginaire de Plaute.

                              Nous savons qu'à un moment donné, Plaute a intégré l'armée romaine et a voyagé dans le Sud de l'Italie, imprégnée de culture hellénistique. On sait aussi que vers l'âge de 45 ans, il se lance dans le commerce maritime mais, ayant fait faillite, il est réduit à la misère et travaille alors comme meunier chez un boulanger. Or, les traductions de comédies grecques sont la grande mode à Rome : ce sont précisément ces comédies, et plus particulièrement celles de Ménandre (fin du IVème s. avant J.C.), que Plaute a eu tout le loisir de découvrir, au cours de ses activités militaires et commerciales.  Sans le moindre sou en poche, il décide alors de s'essayer à l'écriture de pièces de théâtre à la grecque, mais adaptées à un public romain. Il écrit ses premières pièces, Addictus et Saturio, alors qu'il travaille encore comme meunier.
"Trois comédies de Plaute, celle qu'il a intitulées Saturion et Addictus, et une autre dont le nom m'échappe, furent composées au moulin, au rapport de Varron et de plusieurs autres, qui racontent que le poète ayant perdu dans des entreprises de négoce tout l'argent qu'il avait gagné au théâtre, et se trouvant, à son retour à Rome, dans le plus complet dénuement, fut obligé, pour gagner sa vie, de se louer à un boulanger, qui remploya à tourner une de ces meules qu'on fait mouvoir à bras." (Aulu-Gelle, "Nuits Attiques", III - 3.)

                              Plaute, qui nourrit les modèles grecs de sa verve et de ses propres expériences,trouve le ton juste pour dynamiser les pièces dont il s'inspire : le succès est immédiat et ne se démentira jamais, au point que l'on accourt dans les théâtres à al seule mention de son nom. Se consacrant désormais exclusivement à l'écriture, il aurait rédigé au total, selon Varron, approximativement 130 pièces (chiffre sujet à débat, y compris chez les auteurs latins), jouées à partir de 212 avant J.C. et principalement créées dans les 10 dernières années de sa vie. 21 de ses œuvres nous sont parvenues. Plus tard élevé au rang de citoyen romain, Plaute prend officiellement le nom qu'il avait adopté. Il meurt en 184 avant J.C., et a lui-même composé son épitaphe : "Après la mort de Plaute, la Comédie est en larmes, La Scène est déserte, le Rire, la Facétie et le Divertissement, Les Rythmes innombrables tous ensemble se sont mis à pleurer."

Ménandre tenant un masque comique. (©D. & M. Hill via Flickr.)


PLAUTE ET LA NOUVELLE COMÉDIE GRECQUE.


                              Que sont donc ces pièces grecques, en vogue à l'époque de Plaute ? Ce sont celles de la Nouvelle Comédie (Nea), par opposition à l'Ancienne Comédie dont Aristophane est l'un des plus illustres représentants, et qui met en scène des satires politiques traitant de l'actualité. A contrario, la Nouvelle Comédie se penche sur le cadre de la vie privée où se déroulent des intrigues qui se veulent réalistes sur le plan social et psychologique - mais qui, jalonnées de péripéties et de rebondissements aboutissant toujours à une conclusion heureuse, manquent parfois totalement de vraisemblance. 


                              Ces œuvres, proches de notre théâtre de boulevard, sont donc traduites ou plutôt "adaptées" par des auteurs latins qui y glissent des connotations plus proches de la mentalité romaine, voire mélangent plusieurs intrigues entre elles. Toutefois, les spécialistes supposent que la pièce demeure marquée par son origine grecque : le décor reste le même, on joue en pallium (manteau grec - d'où le nom de fabulae palliatae donnée à ces représentations), les noms et les coutumes sont grecs. Au final, c'est donc une Grèce caricaturale, dépouillée de toute notion philosophique ou politique, que vont voir les spectateurs qui se moquent de ces pauvres hellènes, personnages futiles et cocasses.



LE STYLE DE PLAUTE : LE FOND ET LA FORME.


                              Comme nombre de ses contemporains, Plaute emprunte donc ses intrigues, ses scènes, ses personnages et probablement une large part de ses dialogues à ces comédies. Mais il les traite avec plus d'originalité et de liberté que ces collègues, les transposant dans le cadre qu'il connaît (camp militaire, forum, ville d'Italie, etc.) et s'inspirant des farces qu'il jouait lui-même étant plus jeune. On peut par exemple remarquer que les pièces de Plaute portent des titres latins, tandis que Térence conserve un titre grec. Et si les personnages de Plaute sont sensés être Grecs, ils agissent exactement comme le feraient des Romains ! On trouve de fréquentes allusions aux magistratures romaines, au Sénat ou aux comices, et les dialogues incluent des proverbes et des expressions latines.

                              Dans les pièces de Plaute, on retrouve toujours plus ou moins le même thème, servi par une intrigue relativement similaire : en général, un jeune homme bien né s'éprend d'une jolie courtisane et tente de la racheter à un maquereau récalcitrant, tout en affrontant son père qui refuse de le voir dilapider l'héritage familial pour une gourgandine ; il se tourne alors vers un esclave futé, qui trouve immanquablement une ruse quelconque pour que, au final, les tourtereaux soient réunis. A partir de là, on introduit des péripéties diverses et variées.

"Asinaria". (Gravure de Jan Goeree - Via Université d'Aix-Marseille.)

                              Les personnages sont aussi construits sur le même moule d'une farce à l'autre. L'esclave est aussi retors et astucieux que le jeune homme est niais et inoffensif ; la jeune femme ne s’embarrasse guère de sentiments mais, cynique et rusée, elle est pleine de ressources ; le père a tout d'un Caton austère et avare. Encore lui arrive-t-il de s'éprendre à son tour de la jeune héroïne, comme c'est le cas dans l'Asinaria ("L'ânerie"), Casina ou les Bacchis. Dans le premier cas, le père consent aux lubies de son fils en échange d'une nuit avec la belle ; dans le deuxième, il dispute la courtisane à son fils ; dans le dernier, deux jumelles (les deux Bacchis) séduisent les pères après voir charmés les fils. Mais peu importe les détours et les rebondissements, puisque tout s'arrange forcément à la fin...

                              Aucune moralité chez Plaute, donc. Mais aucune immoralité non plus : ses pièces sont provocantes, mais pas davantage que notre théâtre de boulevard où l'adultère est un des ressorts de l'intrigue. Plaute ne cherche pas la subversion, ses œuvres sont simplement amorales, dans le sens où elles n'ont d'autre but que de divertir un public qui vient pour s'amuser et rire de situations qu'il jugerait intolérables dans la vie réelle...

Masques de tragédie et de comédie. (Mosaïque de la Villa Hadriana.)

                              On dresse souvent un parallèle entre Plaute et Molière - nous en reparlerons brièvement. Certes, le second a largement puisé dans le répertoire du premier, et ils ont tous les deux menés une double carrière d'acteurs et d'auteurs. Mais la comparaison a ses limites : quand Molière écrit pour la noblesse et pour la cour, Plaute s'adresse à un public populaire, aux marchands et à la "classe moyenne". Ses pièces, proches des sujets d'intérêt du peuple qu'indifférent les questions politiques, visent à divertir : l'objectif est avant tout de faire rire - à tout prix, en enchaînant les péripéties, les gags, les jeux de mots, et même des chansons et des scènes dansées. S'il évoque quelquefois des évènements récents de l'actualité romaine et met en scène une opposition entre riches et pauvres, la critique sociale ou politique n'est pas le but poursuivi par Plaute : il ne s'en sert que pour contextualiser ses intrigues, les ancrer dans le présent et dans le quotidien de son public.

                                On a aussi parfois voulu voir une certaine "idéologie" chez Plaute qui, au choix, dénoncerait dans ses pièces l'héllénisation de la société romaine ou mettrait en avant l'humanité des esclaves auxquels il réserve un rôle positif puisque ce sont toujours des personnages malins, réactifs, et dont les roueries sont le plus souvent couronnées de succès. Personnellement, cette double lecture me semble abusive : n'oublions que Plaute puise lui-même dans la culture grecque. En ce qui concerne les esclaves, les Romains n'hésitaient pas à leur confier leurs comptes, l'éducation de leurs enfants ou la gestion de leurs propriétés, reconnaissant donc leurs mérites. Enfin, l'esclave n'est pas considéré comme un être inférieur au sens où il le sera, par exemple, lors de la traite des Noirs :  l'affranchissement montre bien que l'inégalité naît de la condition, non de l'essence intrinsèque. En bref, je crois vraiment qu'il est illusoire de chercher chez Plaute une critique sociale ou politique de fond, qui traverserait l'ensemble de ses pièces...

Scène des "Captifs" (©BNF.)


                              Si ses pièces sont souvent construites sur le même canevas, Plaute se permet parfois de changer de sujet. C'est le cas dans Mostellaria ("Le Fantôme"), où un esclave a profité de l'absence de son maître pour vendre sa maison, et tente de le dissuader d'y pénétrer en lui expliquant qu'elle est hantée. Dans Captivi ("Les Captifs"), aucun personnage féminin : deux prisonniers de guerre, un maître et un esclave, échangent leur identité - sans savoir que le maître devenu esclave est en fait le fils de celui qui les tient captifs. Cistellaria ("La Cassette"), d'après Ménandre, est une pièce étrangement sentimentale pour Plaute puisqu’elle met en scène une courtisane vertueuse, dont la véritable identité est révélée grâce à un coffret contenant ses jouets d'enfants. Amphitryo ("Amphitryon") se rattache à la mythologie et narre comment Jupiter, amoureux d'Alcmène, prend l'apparence de son mari Amphitryon pour la séduire. Menaechmi (Les Ménechmes) enfin montre deux jumeaux séparés dans l'enfance : l'un d'eux arrive à Epidaure, où l'autre a été enlevé par des pirates, et leur ressemblance provoque une série de quiproquos. (Le rôle des deux frères, qui ne se rencontrent jamais, étant interprété par un seul acteur.)


                              Reste que toutes ces pièces sont en général construites de telle sorte qu'elles mettent en avant un stéréotype : outre l'esclave rusé, le proxénète âpre au gain ou la courtisane, on rencontre ainsi le parasite qui vit aux crochets de son maître ou de son patron (Curculio  - "le charançon" ou "Les Ménechmes."), l'avare (Aulularia - "La Marmite", dont s'inspirera évidemment Molière), l'homme d'affaires syrien, le vantard (Miles Gloriosus - "Le Soldat Fanfaron" - où un jeune homme voit la courtisane dont il est épris rachetée par un mercenaire bravache, et tente de la récupérer avec l'aide d'un esclave forcément madré...), ou encore le marchand oriental (Poenulus - "Le Petit Carthaginois" - avec son incroyable tirade en pastiche "carthaginois".)  

Affiche d'une représentation du "Miles Gloriosus".

                              Le pastiche, la parodie, la verve... Il n'y a pas chez Plaute la subtile ironie d'un Térence, mais sa grande particularité réside justement dans l'emploi de jeux de mots et de calembours, d'allitérations, etc - qui sont d'ailleurs souvent difficiles à traduire. Il n'hésite pas à inventer des mots, utiliser des métaphores tirées du domaine militaire ou du commerce, ou à créer des expressions imagées, et il dessine des personnages hauts en couleurs, truculents et pleins de verve, qui ne sont pas sans évoquer un Escartefigue ou un César (!!), sortis de la Trilogie Marseillaise d'un Pagnol. Nombreuses sont d'ailleurs les expressions tirées de ses pièces qui sont passées dans le langage courant. En vrac : "Quand on parle du loup", "L'homme est un loup pour l'homme", "Les faits parlent d'eux-mêmes", "Faites contre mauvaise fortune bon cœur", "Il faut battre le fer tant qu'il est chaud", etc. Dynamisant ses intrigues par des dialogues vifs et ingénieux, Plaute innove aussi par rapport à la comédie grecque en y insérant des monologues, souvent lyriques, qui prennent en quelque sorte la place des chœurs originaux et mettent l'accent sur les pensées d'un personnage, et en accentuant des scènes chantées et dansées, qui confèrent plus de variété au spectacle.

Chorèges et acteurs se préparant à entrer en scène. (Mosaïque - Pompéi - ©Jastrow via wikipedia.)



                              Plaute était considéré par ses contemporains comme l'un des plus grands auteurs de théâtre, et il demeure encore aujourd'hui l'un des plus prolifiques et remarquables. Grâce à lui, la comédie latine a atteint sa maturité en quelques années seulement, ce qui contraste singulièrement avec le reste de la littérature romaine, beaucoup plus lente à se mettre en place.  La popularité de Plaute était immense à Rome, de son vivant mais aussi auprès des générations suivantes - au point que ses pièces étaient encore jouées du temps de Cicéron, qui était un grand admirateur. Un peu délaissé au cours du Ier siècle, il revient à la mode au siècle suivant et ses œuvres, ainsi préservées, seront conservées jusqu'au Moyen-Âge et à la Renaissance, où elles seront redécouvertes.


Gravure du XVIème s. représentant une pièce de théâtre romaine.

                              Ses pièces ont depuis inspiré plusieurs auteurs, et non des moindres. Pour ne citer que les plus connus, Shakespeare a adapté Menaechmii (devenu "La Comédie Des Erreurs"), Giraudoux a tiré son "Amphitryon 38" de la pièce éponyme, et Molière s'est largement inspiré de Plaute pour son propre "Amphitryon", son "Avare" et ses "Fourberies de Scapin". Certes, les comédies de Plaute offrent une image, un  instantané de la vie à Rome à son époque, et peut-être plus encore d'un état d'esprit spécifique, qui se dévoile dans les outrances et les exagérations propres aux farces et au théâtre en général. L'auteur est parvenu, en reprenant les grandes lignes des comédies attiques et leurs personnages, et en les adaptant légèrement, à les faire coïncider avec un environnement et une société dans lesquels son public pouvait se retrouver.


"Les comédies de Plaute." (XVIIème s. - via Tate Museum.)

                              Mais c'est surtout grâce au dynamisme, à la vie qu'il insuffle à ses intrigues, par le biais de rebondissements sans temps mort, d'un langage inventif et d'un style pétillant, qu'il a dépassé le modèle grec, en touchant à l'universalité de la condition humaine. Ses personnages stéréotypés ont encore aujourd'hui quelque chose de familier, ses jeunes amoureux que les astuces (pas toujours honnêtes) d'un esclave permettent de réunir en dépit de l'opposition paternelle, son comique de situation et la verve de ses répliques : chez Plaute, tout ou presque fonctionne à merveille, quelle que soit l'époque ou le lieu. Voilà pourquoi Shakespeare et Molière n'ont pas hésité à puiser dans son œuvre, hommage des deux plus grands dramaturges de l'époque moderne à l'un des plus grands auteurs (si ce n'est le plus grand) de théâtre de l'Antiquité.


dimanche 18 août 2013

Un Loup Peut En Cacher Un Autre...

                                        Après plusieurs articles assez consistants, je poste aujourd'hui un billet plus court - même les blogueurs ont le droit au repos - pour revenir sur deux expressions bien connues, mais pas toujours attribuées à leur auteur. Plus précisément, l'une d'elles est passée dans le langage courant sans que l'on sache le plus souvent d'où elle vient, et l'autre est généralement associée à un philosophe qui, s'il l'a popularisée, n'en est pourtant pas à l'origine. Le plus incongru, c'est que ces deux maximes parlent toutes les deux d'un loup - animal dont on connaît la symbolique dans l'Histoire romaine.

                                        L'expression devenue proverbiale, vous la connaissez forcément : "Quand on parle du loup, on en voit la queue." On la retrouve dans d'autres langues sous une forme assez proche, bien que le loup ait parfois mystérieusement disparu : "Speak of the devil, and he appears." en Anglais ou "Hablando del rey de Roma, por la puerta asoma." en Espagnol, par exemple. Et bien, figurez-vous qu'on retrouve peu ou prou cette phrase en Latin : "Atque eccum tibi lupum in sermone:  praesens esuriens adest.". Elle est tirée d'un œuvre de Plaute (env. 254 - 184 avant J.C.), auteur de nombreuses comédies que n'aurait pas reniées Molière - qui s'en est d'ailleurs largement inspiré.

Plaute. (via Wikipedia.)

                                       La pièce qui nous intéresse s'intitule "Stichus" : le père de deux jeunes filles souhaite les voir divorcer et se remarier, trois ans après le départ de leurs époux respectifs, deux frères ruinés par les libéralités accordées à un profiteur et qui sont allés refaire fortune. L'aînée, soumise à son père, serait prête à se plier à sa volonté mais sa sœur s'entête et l'encourage à attendre leurs maris. Ceux-ci reviennent finalement, bien plus riches qu'auparavant, et la pièce se conclut par une fête. Le titre de la comédie provient du nom d'un personnage, esclave d'un des deux frères. 

Les héros de "Stichus" (Gravure sur bois, Bibliothèque Marciana de Venise.)



                                         Alors que les deux frères, ruinés, sont obligés de rogner sur leur train de vie fastueux et de limiter leurs dépenses, ils décident de se venger et de punir le pique-assiette responsable de leur misère. Et c'est justement à cet instant que celui-ci surgit ! L'un des frères remarque alors : "Tiens ! Quand on parle du loup, on le voit apparaître, prêt à tout dévorer." Aujourd'hui, notre loup à nous montre le bout de sa queue - ce qui, personnellement, me plonge dans un abîme de perplexité puisqu'il faut alors supposer que le loup en question marche à reculons... "Quand on parle du loup, on en voit le museau" aurait tout de même semblé plus logique, mais passons !


Sigmund Freud.
La seconde locution, quant à elle, nous évoque immédiatement le philosophe anglais Hobbes (1588 - 1679) : "L'homme est un loup pour l'homme". Phrase qui apparait dans "De Cive". Bizarrement, c'est à lui qu'elle doit d'être devenue célèbre. Dans son acception philosophique, elle signifie que l'Homme, loin d'être bon naturellement, est un être mauvais, cruel, porté à assouvir ses instincts et à agir avant tout dans son intérêt, sans se soucier des autres. Une vision pessimiste reprise par plusieurs auteurs, comme Schopenhauer ou Freud, pour qui l'homme est par instinct une créature agressive.
"L’homme est en effet tenté de satisfaire son besoin d’agression aux dépens de son prochain, d’exploiter son travail sans dédommagements, de l’utiliser sexuellement sans son consentement, de s’approprier ses biens, de l’humilier, de lui infliger des souffrances, de le martyriser et de le tuer. Homo homini lupus : qui aurait le courage, en face de tous les enseignements de la vie et de l’histoire, de s’inscrire en faux contre cet adage ? Cette tendance à l’agression, que nous pouvons déceler en nous-mêmes et dont nous supposons à bon droit l’existence chez autrui, constitue le facteur principal de perturbation dans nos rapports avec notre prochain ; c’est elle qui impose à la civilisation tant d’efforts." (Freud, "Malaise Dans La Civilisation".)

                                        Cependant, on retrouve la même formule dans des œuvres antérieures : chez Érasme, Rabelais, Montaigne, d'Aubigné ou encore Francis Bacon. Alors qui, le premier, a osé la comparaison ? Plaute, encore ! Cette fois dans sa comédie "Asinaria" - soit "La Comédie Des Ânes", ce que l'on pourrait aussi traduire par "Les Âneries". L'intrigue se déroule à Athènes : Argyrippe, fils du vieillard Déménète, a besoin d'argent pour acheter pendant un an les amours de Philénie, fille de la maquerelle Cléérète. Déménète, qui vient de vendre plusieurs ânes à un marchand, accepte de prêter à son fils la somme nécessaire, en échange d'une nuit avec la jeune fille. Mais un rival de Cléérète, furieux d'être dépossédé de sa maîtresse, fait prévenir la femme de Déménète qui, outrée par la conduite de son vieux cochon de mari, fait un scandale et le traîne, tout penaud, hors du lupanar.

                                        La fameuse phrase apparait dans la scène IV de l'acte I, alors qu'un des esclaves de Déménète tente de soustraire au marchand l'argent de la vente des ânes, afin de le remettre à Cléérète sans que l'épouse de son père ne se doute de rien. Alors qu'il lui demande le paiement, le marchand rétorque : "Vous ne m’amènerez pas à vous remettre cet argent sans vous connaître. L’homme qu’on ne connaît pas n’est pas un homme, c’est un loup." A peine moins pessimiste que l'interprétation générale, donc...


Thomas Hobbes. (Portrait de John Michaël Wright - National Portrait Gallery de Londres.)

                                        Il est à noter que la phrase exacte de Hobbes - "A l'état de nature l'homme est un loup pour l'homme, à l'état social l'homme est un dieu pour l'homme” - réunit en fait deux citations latines : celle de Plaute donc, mais aussi une sentence tirée de Sénèque pour qui "L’Homme est une chose sacrée pour l’Homme." ("Homo, sacra res homini" - Lettres à Lucilius, XCV - 33.) Ou comment concilier ces deux visions de l'espèce humaine...


"Trois Têtes Ressemblant Au Loup." (Gravure de Charles Le Brun.)

                                        Nous reparlerons de Plaute mais, en attendant, vous pourrez frimer dans les dîners - ou devant votre prof de Français ou de philo. Je me permettrai simplement d'ajouter cette citation de Serge Bouchard, lue sur Evene.fr : "L'homme est un loup pour l'homme, ce qui, vous en conviendrez, n'est pas très gentil pour le loup."

vendredi 4 mai 2012

Rome : les jeux.

                                        Dans la foulée de mon dernier billet sur les Grands Jeux Romains de Nîmes, je vous propose aujourd'hui un petit tour d'horizon des jeux publics, qui sont indissociables de l'idée même que l'on se fait de l'Antiquité romaine. De fait, pas un péplum ou presque qui n'ait sa scène de jeux du cirque ou de course de chars - quand il n'en fait pas son argument principal ou sa scène-culte. Je pense ici à "Ben Hur" ou "Gladiator", bien sûr, mais je pourrais citer "Quo Vadis", "La Chute de l'Empire Romain" avec l'affrontement final entre Commode et Livius, ou bien évidemment "Spartacus" (le film ou la série, comme vous préférez). En tous cas, si "Panem et circemses" ("du pain et des jeux") est l'une des citations latines les plus connues, cela ne doit rien au hasard.



La célèbre course de chars de "Ben Hur".


                                        Les jeux sont sans doute la distraction préférée du peuple romain, et c'est encore plus vrai sous l'Empire. Ces jeux étaient organisés à l'occasion d'évènements importants (comme la venue de l'Empereur Hadrien dans le cas des jeux Romains tenus en  122 à Nîmes) ou de fêtes récurrentes. Dans les deux cas, leur objet était d'honorer les Dieux - qu'il s'agisse de les remercier de quelques bienfaits ou victoires, ou de conjurer leur colère. Ainsi, certains jeux  n'ont lieu qu'une seule fois : ce sont les ludi votivi, qui durent généralement des plombes. Et par "des plombes", je veux dire 100 jours, par exemple, pour ceux organisés par Titus lors de l'inauguration du Colisée, ou 123 jours lorsque Trajan célèbre sa victoire contre les Daces (106) : admettez que ça commence à faire pas mal ! D'autres jeux sont, comme je l'ai dit, organisés de façon régulière - annuellement, en général. A titre d'exemple, citons les ludi florales (en l'honneur de Flore, du 28 Avril au 3 Mai), les ludi romani (en l'honneur de Jupiter, du 4 au 19 septembre)  ou les ludi victoriae caesaris (même sans être bilingue, vous aurez traduit tous seuls, du 20 au 30 Juillet). A la fin de la République, on compte 8 spectacles par an, étalés sur une période de 77 jours. Si vous additionnez les journées consacrées aux jeux fixes et celles des ludi votivi, cela vous donne une idée de l'ampleur du phénomène... Les jeux peuvent être offerts par l'Empereur ou des particuliers, qui les financent alors sur leur fortune personnelle. Ils peuvent également être donnés par le peuple romain et, dans ce cas, l'organisation en incombe aux édiles, puis aux prêteurs à partir de 22 avant J.C., et sont payés par l’État et les magistrats - ceux-ci pouvant parfois doubler voire tripler la somme allouée par l’État. Les jeux sont célébrés au cirque, dans l’amphithéâtre, au théâtre ou, plus rarement, au stade.

Le Colisée, à Rome.

Les jeux du cirque.

                                        Ces spectacles regroupaient les jeux gymniques comme le pugilat ou la course, des exercices de voltige, des manœuvres militaires,etc. Mais le clou du spectacle, c'était quand même les courses de chars, attelés à deux, quatre, six voire huit chevaux. Les conducteurs de chars ou auriges appartenaient à des écuries, désignées par leurs couleurs respectives : les rouges, les verts, les blancs, les bleus. Chacune avait ses supporters (Caligula, par exemple, était un fana des verts), et les courses donnaient lieu à d'importants paris.  A Rome, les jeux s'ouvraient sur une procession (pompa), qui descendait du capitole, traversait le forum et contournait le Cirque.


Mosaïque représentant une course de chars.

Les jeux de l'amphithéâtre.

                                        Ils étaient composés de trois spectacles bien distincts, qui se succédaient tout au long de la journée : des venationes (chasses) le matin, les exécutions capitales à midi et les munera (combats de gladiateurs) l'après-midi.

Les arènes d'Arles.
Importés de Grèce puis de là, d’Étrurie, les combats de gladiateurs étaient à l'origine organisés à l'occasion de funérailles, et avaient pour but d'apaiser les mânes du défunt. On en trouve trace dans l’Iliade, un combat opposant Ajax à Diomède lors des funérailles de Patrocle. C'est en 42 qu'ils remplacèrent officiellement les jeux du cirque comme spectacle officiel à Rome. Au départ, les gladiateurs étaient des condamnés ou des prisonniers de guerre, mais à partir de l'Empire, une part non négligeable d'entre eux était des hommes libres, qui renonçaient à leurs droits civiques et qui devenaient le temps de leur engagement les esclaves d'un laniste (voir plus loin pour ce terme). Il faut dire qu'un gladiateur pouvait amasser pas mal d'argent, et que les plus célèbres étaient, paradoxalement et malgré leur statut d'esclaves et le mépris qui les entourait en général,  de véritables stars : fans, groupies, produits dérivés à leur effigie (médaillons, lampes à huile, etc.)... Vous voyez David Beckham ? Bon, ben troquez son maillot contre des jambières et une dague, et vous y êtes ou presque ! Encore fallait-il se faire un nom, et se distinguer de ses frères d'armes. Les gladiateurs apprenaient la gladiature dans des écoles destinées à cet effet (ludus gladiatorus), appartenant à leurs maîtres, les lanistes (les revoilà !).

Les combats consistaient à des affrontements de gladiateurs par paire - deux gladiateurs aux armements différents (rétiaire / secutor) ou, plus rarement deux gladiateurs de même catégorie, principalement aux débuts de la gladiature. Le combat s'achevait sur la victoire de l'un des deux adversaires, l'abandon du vaincu ou un match nul. Contrairement à une idée reçue, les combats se soldaient rarement part la mort d'un des gladiateurs. Certaines inscriptions indiquant lorsqu'un combat se déroulait avec des armes tranchantes, cela suppose que ce n'était pas toujours le cas... De plus, les combats sine missio (sans renvoi , donc sans merci) revenaient cher, ne serait-ce qu'à cause du coût d'un combattant. Mettez vous deux minutes dans la peau d'un laniste : vous avez investi pendant des mois pour former un zozo sorti de sa cambrousse, vous l'avez nourri, logé, lui avez donné les meilleurs maîtres. Sérieusement, vous n'allez quand même pas le laisser massacrer gratuitement à la première occasion, sans avoir eu le temps de rentabiliser votre investissement ? Et, tant qu'on est dans les idées reçues : l'Empereur graciant un gladiateur en levant le pouce ou le condamnant en le baissant, c'est aussi du flan ! J'aurai l'occasion de consacrer prochainement un long article au sujet des gladiateurs : il y a tellement à dire que quelques lignes dans ce billet n'y suffiraient pas. J'y reviendrai donc d'ici quelques jours, et je détaillerai l'armement, les combats, etc. Je conclurai simplement en indiquant que, à partir du IIIème siècle, la gladiature  est devenue, peu ou prou, le spectacle sanguinaire dont nous avons gardé l'image : la crise économique provoquant le déclin des villes, elle a directement affecté les finances des notables payant les jeux, et donc le modèle économique de la gladiature. L'essor de la chrétienté, frappant d'anathèmes ces combats sanglants, fera le reste.


Représentation d'une venatio.

                                        Nettement moins connues, les venationes sont pourtant très appréciées des Romains : en attestent de nombreuses représentations, en mosaïque aussi bien que sur du petit mobiliers, des céramiques, etc. Apparemment, on s'interrogeait beaucoup sur la supériorité de telle ou telle espèce, et on organisait des sortes de matches pour les départager : qui est le plus fort, de l'éléphant ou de l'ours ? Du sanglier ou du taureau ? Du lion ou du tigre ? Ce qui, ma foi, est une question fort intéressante... De surcroît, à l'époque, la plupart de ces animaux étaient extrêmement exotiques - (voir Pompée rapportant le premier rhinocéros en 55 avant J.C., selon Pline l'Ancien. Quoi que l'information soit démentie par Dion Cassius...) - et donc extrêmement chers. Outre les affrontements entre bêtes, on opposait également les animaux à des combattants spécialisés (venatores, munis d'un épieu ou bestiarii, plus lourdement armés, voire des gladiateurs.) dans des reconstitutions de chasses. Contrairement aux combats de gladiateurs, les venationes se sont poursuivies jusqu'au VIIème siècle, les chrétiens y projetant une représentation de l'éradication des démons (les bêtes) par des libérateurs (les venatores et bestiarii).

Le théâtre.

                                        Les jeux scéniques sont introduits à Rome en 264 avant J.C. Encore un coup des Étrusques ! Mais il faut attendre 55 avant J.C. pour que soit construit le premier édifice permanent, par Pompée. Auparavant, les censeurs craignaient que ces représentations n’amollissent les Romains et ne les poussent à la paresse ; bref, qu'ils négligent leurs occupations quotidiennes pour rester vautrés dans les gradins. Ces jeux avaient lieu à l'occasion de certaines fêtes annuelles, notamment lors des ludi romani, apollinares ou plebeii. Sous la république, ils étaient également organisés lors des ludi seculares, jeux célébrés selon les instructions des livres sibyllins, à intervalles de cent à cent dix ans. Ils duraient alors trois jours et trois nuits, et célébraient Pluton, Proserpine, Diane ou Apollon. Là encore, j'aurai l'occasion d'y revenir plus en détails, mais sachez pour le moment qu'on trouvait plusieurs genres de pièces : les satura (sorte d'improvisation comique grossière, en vers, avec danses mimiques), les comédies palliata ou togata (inspirées du Grec), les atellanes (genre de farce bouffonne, nommées en référence à la ville osque d'Atella, et plus tard supplantée par le mime puis par la pantomime), des tragédies (elles aussi inspirées du Grec). Les jeux scéniques réunissaient à peu près toutes les classes sociales. Petit à petit cependant, la plèbe accorda ses faveurs à l'atellane, au mime et à la pantomime, tandis que les tragédies n'intéressaient plus guère qu'une minorité de lettrés.

Théâtre antique d'Orange.
 Les acteurs (histriones) étaient réunis en troupes, dirigées par un affranchi qui était lui-même acteur et qui servait d'intermédiaire avec les auteurs auxquels été achetées les pièces, et avec les magistrats qui les engageaient pour les jeux. A de rares exceptions près, les acteurs étaient des esclaves appartenant au propriétaire de la troupe ; du coup, plusieurs rôles d'une même pièce pouvaient être tenus par un seul acteur - histoire de faire des économies. Le métier d'acteur, réservé aux esclaves ou anciens esclaves, était par conséquent jugé comme infamant, et tout homme libre montant sur scène perdait ses droits civiques. Les Romains avaient également empruntés aux grecs l'usage des masques (sauf pour le mime) qui représentaient des expressions précises et des stéréotypes  joie, colère, tristesse, esclave, commerçant, etc.

Les jeux du stade.

Encore une imitation des Grecs ! Les jeux du stade regroupaient des épreuves de course, pugilat, lutte, saut, lancer du disque, etc. Ils avaient lieu dans des stades, dont l’architecture reprenait peu ou prou celle d'un cirque. Ces jeux athlétiques étaient rarement célébrés à Rome, et principalement à partir du début de l'Empire. A noter que le premier stade permanent fut érigé par Domitien. Ces jeux ne furent jamais les plus populaires à Rome, contrairement à la partie orientale de l'Empire où ils étaient beaucoup plus fréquents - à l'instar de la Grèce et de ses célèbres jeux olympiques. On peut d'ailleurs les rapprocher des concours scéniques musicaux, largement représentés en Orient : on songe évidemment à Néron, qui aimait à s'y produire. A Rome, c'est encore Domitien qui institua des concours scéniques, pour lesquels il fit bâtir un Odéon. 

                              Comme je l'ai répété tout au long de cet article, je reviendrai plus en détails sur certains points dans mes prochains billets. En attendant, si vous avez des remarques ou des questions, n'hésitez pas à m'envoyer un e-mail !