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dimanche 15 mars 2015

Mappalice : Saint, martyr et nouveau voisin.

                                       Je vous l'avais promis : après un déménagement épique, à côté duquel la conquête de la Gaule fut sans doute une franche rigolade, je reprends mon calame (ou plutôt mon clavier) et la rédaction de ce blog. En dépit de quelques ajustements à venir, me voici à nouveau prête à chausser mes sandales pour arpenter les chemins de l'Antiquité romaine. Et justement, puisque tous les chemins mènent à Rome, il ne m'a pas fallu longtemps pour dénicher un petit bout d'Antiquité, à quelques mètres à peine de chez moi...

                                       Quittant Nîmes pour le Vaucluse, près d'Orange au pied du Mont Ventoux, je ne suis finalement pas trop dépaysée : j'ai simplement troqué la Maison carrée et les arènes pour le théâtre antique et l'Arc de triomphe. En revanche, je n'étais pas forcément très optimiste quant aux éventuelles traces que mes chers Romains avaient pu laisser à Jonquières, mon village d'adoption. Il faut dire que l'endroit n'a longtemps été qu'une zone marécageuse, apparemment inoccupée durant l'Antiquité. Les recherches archéologiques menées sur place n'ont révélé que quelques pièces d'argent en majorité celtes, et la présence romaine se concentrait surtout aux alentours, où des tombes et une nécropole ont été mises au jour.


Saint Mappalice, sur la façade de l'église de Jonquières.


                                       Pourtant, au cœur du dédale des petites rues sinuant dans le centre se dresse une église du XIIème siècle. De 1137 pour être précise, date de la première construction réalisée à la demande du Pape Innocent II. Or, au-dessus de la porte se trouve une niche contenant la statue de son saint protecteur : Saint Mappalice. Bon, j'admets volontiers mon ignorance en ce qui concerne les saints catholiques (après tout, je suis protestante !), mais celui-là, je n'en avais vraiment jamais entendu parler. Renseignements pris, ce Saint Mappalice n'est pas n'importe qui.

                                       Nous sommes en 249. Trajan Dèce est le nouvel empereur, et il hérite d'une bien piètre situation: attaqué par les Barbares sur les frontières, le territoire dominé par Rome est aussi frappé par de nombreuses crises intérieures qui menacent directement le pouvoir impérial. Dèce entreprend donc de restaurer la cohésion de l'Empire en édictant toute une série de mesures destinées à rassembler le peuple autour du culte impérial et de la Pax deorum, garante du maintien de la paix et de la prospérité. Fin 249 ou début 250, il promulgue notamment un édit imposant à tous les citoyens de l'Empire de sacrifier aux Dieux. Il s'agit davantage d'un serment d'allégeance à l'Empereur et à l’État que d'une mesure strictement religieuse. Mais si elle s'applique à tous et ne vise pas spécifiquement les Chrétiens, il est impensable pour ceux-ci d'y obéir : nombre d'entre eux refusent. Ils sont alors arrêtés.


Trajan Dèce. (Musées du Capitole.)


                                       Certains abjurent leur foi et se soumettent, mais d'autres persistent et restent fidèles à leur religion: ils meurent sous la torture. Bien que de courte durée (dès la seconde année du règne de Dèce, les persécutions s'éteignent et la tolérance religieuse redevient la norme), cette répression est extrêmement violente - en particulier en Orient, où éclatent par exemple des pogroms anti-chrétiens à Alexandrie ou Carthage. Et c'est justement à Carthage qu'apparaît notre Mappalice. Il demande le pardon de l’Église pour sa mère et sa sœur qui ont abjuré, et lui-même refuse de sacrifier aux Dieux païens et à l'Empereur. Il est torturé et exécuté, et son martyre est cité par Saint Cyprien, évêque de la cité, dans plusieurs de ses lettres :
"La présente lutte en a fourni une preuve. Une parole pleine de l'Esprit saint est tombée des lèvres d'un martyr, lorsque le bienheureux Mappalice, au milieu des tourments, dit au proconsul : 'Demain, vous aurez le spectacle d'un combat dans l'arène'. Cette promesse, qui témoignait du courage de sa foi, Dieu l'a accomplie. Une lutte céleste, un combat de martyr a été mené, et le serviteur de Dieu a remporté la couronne dans la lutte annoncée. (...) Le bienheureux martyr et ses compagnons de lutte, fermes dans la foi, patients dans la souffrance, victorieux dans la torture : je vous souhaite et je vous recommande ardemment de les imiter à votre tour." (Cyprien de Carthage, "Lettres", X-4-1.)
On ne peut pas dire que Cyprien ne suit pas ses propres conseils : suite à ses écrits, il est à son tour victime de la répression et connaît le même sort que Mappalice.



Le martyr de Saint Mappalice. (via Hagiopedia.blogspot.com )

                                       Reste une énigme : que fait donc ce saint martyr carthaginois, perdu en plein cœur de la Provence? Mystère. Le site internet de Jonquières mentionne simplement un texte relatant la visite de l’évêque d’Orange, et selon lequel un culte a été rendu à Saint Mappalice dans l'église du village où ses reliques ont été vénérées. Mais après tout, nouvelle Jonquiéroise venant de Nice via Londres et Nîmes, qui suis-je pour juger de l'itinéraire emprunté par mon nouveau voisin ? 






dimanche 7 septembre 2014

Bonne lecture : "Constantin ou la puissance de Dieu."


                                        C'est un peu par hasard que j'ai découvert ce petit ouvrage, lors d'une foire aux livres en marge de laquelle avaient été réunis quelques auteurs. Les bras déjà chargés de bouquins, j'ai jeté un rapide coup d’œil vers la table derrière laquelle ils étaient installés et mon regard s'est arrêté net sur le nom de Constantin. Bien évidemment, le livre s'est immédiatement ajouté à la pile, pourtant déjà chancelante... Mais que voulez-vous : le nom d'un Empereur romain apparaît sur la couverture, et mon sang ne fait qu'un tour.

                                        Le livre en question s'intitule "Constantin ou la puissance de Dieu". Il s'agit d'une courte pièce de théâtre en deux actes, écrite par Pierre-Vincent Roux, auteur breton installé dans le Vaucluse. Il y traite des liens entre pouvoir et Christianisme, au moment où Constantin adopte la religion monothéiste et lui donne une existence officielle.






                                        Pour comprendre cette pièce, il est nécessaire de revenir brièvement sur la politique religieuse menée par Constantin. L'Empereur se serait converti au christianisme après la bataille du Pont Milvus (312) au cours de laquelle lui est apparu le signe de la croix (voir ici). Dès lors, il impose progressivement sa nouvelle religion, et promulgue notamment en 313 l'édit de Milan, qui reconnaît officiellement le christianisme et met fin aux persécutions. Désormais pratiquée librement, la religion chrétienne est cependant secouée par des querelles théologiques s'opposant sur l'interprétation et les doctrines, et auxquelles prend part Constantin. Controverse majeure, l'arianisme tire son nom d'un prêtre alexandrin, Arius, qui affirme la non-divinité du Christ, fils de Dieu créé par Lui. Arius est désavoué en 325 lors du concile de Nicée. Mais réhabilité trois ans plus tard grâce au soutien de Constance, fils de Constantin, il voit sa position renforcée en 335, lorsque le concile de Tyr condamne à l'exil son principal détracteur, l'évêque Athanase.      

                                        La pièce se déroule précisément au lendemain de ce concile, au cœur du palais impérial de Constantinople. Elle met en scène les principaux acteurs de la controverse : Constantin bien sûr, ses fils Constatin le Jeune et Constance, les évêques Eusèbe de Césarée et Eusèbe de Nicomédie, Athanase. La décision d'exiler Athanase ayant été prise, celui-ci sollicite la grâce de l'Empereur, qui interroge ses conseillers sur la conduite à tenir : comment mettre un terme à cette crise, qui divise l'Empire et le fragilise ? Car le problème, en apparence centré sur de complexes questions théologiques, est aussi et surtout politique : les considérations religieuses et les doctes discours dissimulent des intrigues et des complots, chacun tentant d'asseoir sa position - à l'image de Constance qui, s'appuyant sur Eusèbe de Nicomédie, entend bien prendre l'ascendant sur ses frères.

                                        Si le texte fait la part belle aux argumentations théologiques, on comprend vite qu'elles ne sont qu'un prétexte. Du reste, le débat concerne moins la véritable nature du Christ - pourtant au cœur de la polémique - que le rôle de l'Empereur face à la dichotomie du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel. Le propos est tout de même érudit et il est parfois difficile d'en dégager toutes les subtilités - opinion que semble partager le personnage de Constantin, qui avoue au détour d'une scène : "Je ne comprends pas toujours pourquoi on dispute encore sur ces vétilles dont on ne trouve même pas trace dans vos Écritures." Ainsi se dessine en filigrane une lutte pour le pouvoir, aux enjeux politiques autant que religieux.


Icône représentant le concile de Nicée, avec Constantin au centre. (©Dante Alighieri via wikipedia.)



                                        La pièce est intéressante dans la manière dont elle illustre ces luttes d'influence et la façon dont les protagonistes s'appuient sur la religion pour s'imposer aux côtés de l'Empereur. En dépit des digressions théologiques, le style reste accessible et l'écriture est fluide. Néanmoins, et même s'il est difficile de juger d'une pièce de théâtre sans la voir jouée, certains aspects me laissent plus dubitative. Par exemple, l'usage de certaines expressions modernes ("Laisse-le mijoter", lance Constantin en parlant d'Athanase...) qui contrastent avec la langue soutenue du reste du texte, ou les similarités de ton et de langage entre les différents personnages. D'autant que, en dehors même du texte littéraire, on se mélange déjà facilement les cothurnes entre les Contantin (le Grand et le Jeune) et les Eusèbe (de Césarée et de Nicomédie)...

                                        Cependant, l'auteur a le mérite de rendre accessible un sujet complexe, et il soulève en outre une autre question passionnante : quelle est la part de sincérité et la part de calcul chez les protagonistes ? Avec finesse, la pièce se garde bien de tout portrait manichéen : à chacun des personnages sa part de piété et sa part de cynisme, et tous tentent de concilier leur foi avec leurs ambitions. A ce titre, Pierre-Vincent Roux trace un portrait possible et convaincant de Constantin, ce qui n'a rien d'évident tant ses motivations font encore débat aujourd'hui. On ignore la date exacte de sa conversion, il ne fut baptisé que sur son lit de mort, et il adopta probablement le christianisme au moins autant pour des motifs religieux que par stratégie politique.

                                        Malgré quelques réserves, je vous ai donc déniché une pièce courte et percutante, qui propose un regard pertinent sur le tournant pris par le Christianisme au IVème siècle. Et a priori, ça ne court pas les bibliothèques...



"Constantin ou la puissance de Dieu" de Pierre-Vincent ROUX.

Éditions Nombre 7 - lien ici.
66 pages - 5€.


dimanche 9 juin 2013

Les Livres Sibyllins.


                                        Sibyllin, sibylline : 1) Propre aux sibylles. 2) Dont le sens est obscur, énigmatique. Voilà la définition que nous donne le Petit Larousse. Donc, un discours sibyllin est un discours énigmatique, difficile voire impossible à interpréter. "Mais quel rapport avec Rome ?", vous demandez-vous peut-être.  Un peu de patience, j'y viens !

                                        Toujours à en croire notre dictionnaire, l'adjectif dérive directement de l'antiquité puisqu'il renvoie aux sibylles, des femmes auxquelles on attribuait la connaissance de l'avenir et le don de prophétie, et qui rendaient leurs oracles en des termes confus et / ou ambigus, se prêtant à des interprétations contradictoires. D'où le glissement sémantique...

                                        Les auteurs antiques ne sont pas d'accord sur le nombre exact de sibylles : si Platon, l'un des premiers à évoquer ce personnage, ne semble en reconnaître qu'une (il parle de "LA sibylle"), Varron en dénombre une dizaine, Ausone seulement trois, d'autres encore en admettent sept, parfois douze... Toutefois, les plus connues sont sûrement celle d'Erythrée (en Grèce) et celle de Cumes (en Italie) - qui nous intéresse aujourd'hui.

Entrée De La (Supposée) Grotte De La Sibylle, Cumes.

                                        Qui était la sibylle de Cumes ? Comme son nom l'indique, elle présidait l'oracle de Cumes, ancienne colonie grecque située près de Naples. La légende lui donne différents noms : Hérophile pour Pausinias et Lactance, Deiphobe dans "l'Enéide"de Virgile, Almatheia, Démophile ou Taxarandra dans divers textes. Apollon s'était épris d'elle, et elle lui demanda de vivre autant d'années que de grains dans un tas de poussière, en oubliant de préciser qu'elle désirait également la jeunesse éternelle... Comme elle refusa de céder aux avances du Dieu, celui-ci se vengea en la laissant vieillir, suspendue au plafond de la grotte de Cumes (qui aurait été découverte en 1932, après analyse des textes de Virgile), tandis qu'elle le suppliait de la laisser mourir. C'est la raison pour laquelle elle est presque toujours représentée sous les traits d'une vieille femme, usée par les années.

"Apollon Et La Sibylle." (Tableau de Louis Le Jeune Boullogne.)

"La Sibylle le regarde, soupire, et dit : "Je ne suis point déesse : ne juge point digne de l'honneur de l'encens une faible mortelle. Et, afin qu'ignorant mon destin, tu ne t'égares, apprends qui je suis. L'immortalité m'était promise par Apollon, des jours sans fin m'étaient offerts pour prix de ma virginité. Mais, tandis qu'il espère, et que, par ses dons, il cherche à me séduire : "Choisis, dit-il, vierge de Cumes, forme des vœux, et tes vœux seront accomplis." Je lui montre du sable amassé dans ma main, et je le prie, insensée que j'étais, de m'accorder des années égales en nombre à ces grains de poussière.
J'oubliai de demander, en même temps, le don de ne point vieillir; cependant il me l'offrait, il me promettait une jeunesse éternelle, si je voulais répondre à ses désirs. Je rejetai les dons d'Apollon, et je suis vierge encore. Mais l'âge le plus heureux a fui; la pesante vieillesse est venue d'un pas chancelant, et je dois la supporter longtemps; car, quoique déjà sept siècles se soient écoulés devant moi, il me reste à voir encore trois cents moissons et trois cents vendanges, avant que mes années égalent en nombre les grains de sable qui mesurent ma vie. Le temps viendra où un plus long âge raccourcira mon corps, où, consumés par la vieillesse, mes membres seront réduits à la plus légère étendue. Alors je ne paraîtrai avoir pu ni charmer un dieu, ni mériter de lui plaire. Peut-être Apollon lui-même ne me reconnaîtra plus, ou il niera de m'avoir aimée. Et tel sera mon changement, qu'invisible à tous les yeux, je ne serai connue que par la voix : les destins me laisseront la voix." " (Ovide, "Les Métamorphoses", XIV )

                                        Une fois descendue de son perchoir, la Sibylle de Cumes conseilla un jour à Énée de cueillir un rameau d'or sur les bords du lac Averne pour qu'il puisse descendre aux enfers, où elle l'accompagna après avoir sacrifié à la déesse Hécate.

"Mais voici que dès les premières lueurs du soleil levant, le sol se met à mugir sous leurs pieds, tandis que les cimes des forêts se mettent à bouger ; on dirait que des chiennes hurlent dans l'ombre, pendant que s'avance la déesse. "Écartez-vous, restez à l'écart, profanes », s'écrie la prophétesse, « dégagez l'ensemble du bois ; et toi, prends cette route et tire ton épée de son fourreau : il faut maintenant, Énée, du courage, maintenant un cœur vaillant ". Se bornant à ces paroles, en délire, elle s'introduit dans l'antre ouvert ; lui, d'un pas très assuré, règle sa marche sur celle de son guide." (Virgile, "L'Enéide", VI - 254 à 262)
"Énée Entre Charon Et La Sibylle." (Tableau de Giuseppe Maria Crespi.)


Tarquin Le Superbe. (Wikipedia.)

Mais elle est surtout restée célèbre pour avoir rédigé les Livres Sibyllins (à ne pas confondre avec les oracles du même nom), qu'elle vint remettre à Tarquin le Superbe, septième et dernier Roi de Rome (535 - 509 avant J.C.) Ces livres, prétendait-elle, contenaient des oracles divins relatant tout l'avenir de l'Urbs - en termes sibyllins, comme de bien entendu ! Ils étaient au nombre de neuf, et elle se proposait de les lui vendre pour une somme astronomique. Tarquin refusa, et on peut le comprendre : si une vieille chouette inconnue venait vous vendre une dizaine de vieux bouquins à un prix exorbitant, sans doute l'auriez-vous envoyée paître, vous aussi ! Mais la petite vieille ne se démonta pas : elle jeta trois des livres au feu et s'en alla... avant de revenir un peu plus tard, et de proposer les six autres volumes au même tarif que le lot complet ! Nouveau refus de Tarquin, certainement ahuri devant le toupet de la vieille dame, qu'il devait croire sénile ! Et nouvel autodafé, trois nouveaux livres venant alimenter le brasier.

La Sibylle Brûlant Les Livres. (Manuscrit médiéval allemand.)

                                        La femme revint une troisième fois, afin de vendre les trois derniers livres, toujours au prix annoncé au début de la négociation. Tarquin était-il vraiment CERTAIN de ne pas vouloir acquérir les ouvrages  restants ?! Dans la tête du Roi, le petit vélo se mit en marche : ébranlé par la détermination de la vieille femme, il commença à s'interroger. Et si elle disait la vérité ? Si ces fichus bouquins contenaient réellement le destin de Rome, transmis par la parole des Dieux ? Suivant le conseil des Augures, Tarquin céda et acheta les trois derniers tomes (au prix des neuf), qu'il fit placer dans le Temple de Jupiter Capitolin. Quant à la rusée vieillarde, elle disparut - personne n'entendit plus jamais parler d'elle.


"La Sibylle De Cumes" (Tableau d'Elihu Vedder.)

                                        Signalons que l'âge plus que canonique de la sibylle fit tout de même tiquer quelques érudits. Varron, par exemple, nous offre deux sibylles pour le prix d'une : la sibylle de Cumes et la sibylle Cimmérienne (en Campanie), entre lesquelles il partage équitablement les légendes. Virgile, de son côté, fait de la Sibylle de Cumes la rédactrice des livres sibyllins, en omettant de préciser si c'est bien elle qui les a apportés à Tarquin. D'autres légendes prétendent que la démarcheuse serait en réalité la sibylle sicilienne de Lilybée. Mais certains affirment que celle-ci serait en réalité... celle de Cumes, venue mourir pépère dans le Sud ! Bref, la légende est aussi obscure que les oracles de ladite sibylle...

                                        Les Livres sibyllins consistaient en fait en une sorte de catalogue, recensant les remèdes et les solutions appropriés aux situations critiques. On ne les consultait qu'en cas de guerres, de catastrophes naturelles, d'épidémies ou prodiges (naissances de monstres, pluies de pierres, mer qui se remplit de sang, etc.) On y trouvait alors la procuratio (expiation) adéquate, qui indiquait quels rites perpétrer pour apaiser la colère divine. Encore la légende demeure-t-elle floue quant au contenu exact de ces livres... On suppose qu'ils compilaient un mélange de prescriptions d'origine grecque et étrusque, et de vieilles prophéties italiques.

La Sibylle De Cumes. (Fresque De Michel-Ange.)

                                        Conservés jusqu'à la fin de la République dans le temple de Jupiter Capitolin, les livres sibyllins étaient confiés à un collège de prêtres (2, puis 10 en 367 avant J.C. - les decemviri sacris faciundis - et enfin 15 - quindecemviri sacris faciundis - sous l'Empire), chargés de les conserver et de les interpréter. La réponse était ensuite lue au Sénat, qui décidait de ses éventuelles publications et applications.

                                        A la différence des autres grands collèges religieux, comme ceux des pontifes ou des augures, traditionnellement attachés à la préservation des cultes traditionnels, celui des prêtres sibyllins a favorisé, par l'interprétation des textes divins, l'émergence de Dieux étrangers, comme Apollon, Perséphone ou la Bonna Dea. 

                                        Pendant les guerres sociales (91 - 83 avant J.C.), les livres furent détruits dans un incendie. On entreprit alors de rassembler les prophéties de la Sibylle recueillies à Samos, Ilion, Erythrée, en Afrique, en Sicile, etc., afin de reconstituer les textes et de les replacer dans le Temple reconstruit. Aux prêtres de faire le tri dans tout ce fatras, et de ne retenir que les oracles qui leur paraissaient authentiques. La nouvelle mouture fut expurgée sous Auguste et Tibère - le premier profitant de l'occasion pour déplacer les ouvrages dans le temple d'Apollon sur le Mont Palatin. Ils furent consultés pour la dernière fois en 363.

Le Général Stilicon.


Au début du Ve siècle, l'Empereur Honorius mena une politique marquée par des mesures anti-païennes, et les Chrétiens s'emparèrent des livres sibyllins, qui furent brûlés par le général  Stilicon (Barbare mais néanmoins chrétien). Du moins était-ce la version du préfet de Rome, mais elle est fragilisée par les fausses accusations dont il accabla le prétendu coupable. Cinq ans plus tard, lors de l'invasion des Wisigoths en 410, certains apologistes païens déplorèrent la perte des livres, voyant dans le déferlement des barbares une manifestation de la colère des Dieux.





                                        Les livres sibyllins n'avaient pourtant pas fini de faire parler d'eux, car les chrétiens rapprochèrent le nombre parfois avancé de 12 sibylles de celui des 12 apôtres. Surtout, ils crurent déceler dans les textes l'annonce de la venue du Christ, et tentèrent donc de les recueillir et de les recopier, d'après des livres du IIIème siècle avant J.C.

Cette croyance est évoquée par Saint Augustin :
"Car l'illustre Flaccianus, qui fut même proconsul, cet homme si remarquable par la facilité de son éloquence et l'étendue de son savoir, dans un entretien sur Jésus-Christ, nous représenta un exemplaire grec qu'il nous dit être le recueil des vers de la sibylle d'Érythra, et appela notre attention sur certain passage où les premières lettres de chaque vers, réunies ensemble, offraient au lecteur ces mots : g-Iehsous g-Chreistos g-Theou g-Huios g-Sohtehr ; c'est-à-dire : "Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur." " (Saint Augustin, "La Cité De Dieu", XVIII - 23.)

Elle trouve notamment son origine, dans un passage des "Bucoliques" de Virgile, que l'Empereur Constantin lui-même interpréta en ce sens :
Le Poète Virgile.
"Il s'avance enfin, le dernier âge prédit par la Sibylle : je vois éclore un grand ordre de siècles renaissants. Déjà la vierge Astrée revient sur la terre, et avec elle le règne de Saturne; déjà descend des cieux une nouvelle race de mortels.  Souris, chaste Lucine, à cet enfant naissant; avec lui d'abord cessera l'âge de fer, et à la face du monde entier s'élèvera l'âge d'or: déjà règne ton Apollon. Et toi, Pollion, ton consulat ouvrira cette ère glorieuse, et tu verras ces grands mois commencer leur cours. Par toi seront effacées, s'il en reste encore, les traces de nos crimes, et la terre sera pour jamais délivrée de sa trop longue épouvante. Cet enfant jouira de la vie des dieux; il verra les héros mêlés aux dieux; lui-même il sera vu dans leur troupe immortelle, et il régira l'univers, pacifié par les vertus de son père." (Virgile, "Les Bucoliques", Églogue IV.)

"La sibylle de Tibur annonçant à Auguste la naissance du Christ." (Tableau de Pierre de Cortone.)

Texte inspiré par un oracle de la Sibylle Tiburtine, qui aurait confié à l'Empereur Auguste avoir eu la vision d'une vierge sur l'autel de Junon, portant dans ses bras un enfant qui deviendrait plus grand que lui.

Selon Tacite, Virgile aurait peut-être été influencé par les textes hébreux. Coïncidence ou non, Dante fera du poète son guide à travers le monde souterrain de "La Divine Comédie", et Michel-Ange représentera la Sibylle de Cumes dans la Chapelle Sixtine, parmi les prophètes de l'ancien Testament. (Voir illustration plus haut.)

                                       Légende, oracles païens, prémonition pré-chrétienne ? Chacun se fera sa propre interprétation après avoir lu ce billet, dans lequel j'espère ne pas avoir été trop... sibylline !

dimanche 28 octobre 2012

"Par Ce Signe Tu Vaincras" : Constantin et le christianisme.


                                        C'était il y a 1700 ans, jour pour jour. Le 28 Octobre 312 marque un tournant dans l'Histoire non seulement de l'Empire romain, mais encore de tout l'Occident puisque c'est ce jour-là, précisément, que l'Empereur Constantin (règne : 307 - 337) se convertit au Christianisme. Hasard du calendrier, j'avais décidé de m'intéresser à ce sujet avant de prendre conscience de la concordance des dates. Coïncidence, ou signe divin ?! Voici, en tout cas, comment l'Empire romain  est devenu Chrétien.

Constantin Ier Le Grand. (Musée Capitolin.)

SON NOM, IL LE SIGNE D'UN XP QUI SIGNIFIE CHRISTOS...



                                        L'Empire romain est, à cette époque, divisé en deux territoires - l'Orient et l'Occident - et dirigé par une tétrarchie. Concrètement, deux Augustes, secondés par deux Césars logiquement appelés à leur succéder, règnent chacun sur une partie de l'Empire. Mais la tétrarchie, qui semble une bonne idée en théorie, ne survivra pas longtemps dans les faits... En 311, après d'interminables conflits et écharpages en règle, la situation est la suivante :
  • En Orient, Galère est Auguste et Maximin II Daia est César ;
  • En Occident, Licinius est Auguste et Constantin est César ;
  • Maxence, le beau-frère de Constantin, déclaré ennemi public, domine l'Italie et l'Afrique du Nord sans aucune légitimité. 

La Bataille du Pont Milvius - détail. (Fresque de Raphaël, Vatican, Salle de Constantin.)


                                        A la mort de Galère (311), Maximin II devient donc Auguste d'Orient. Pendant ce temps, Constantin  attaque Maxence en Italie, et les deux hommes s'affrontent lors de la bataille du Pont Milvius, près de Turin, ce fameux 28 Octobre 312.  Et c'est alors que...
"Il dit que, dans l'après-midi, alors que le soleil commençait déjà à décliner, il vit de ses propres yeux le trophée d'une croix de lumière dans les cieux, au-dessus du soleil qui portait l'inscription "Par ce signe, tu vaincras". ("In hoc signo vinces") A cette vue, il fut frappé de stupeur de même que l'ensemble de l'armée qui l'accompagnait au cours de cette expédition et qui fut témoin du miracle. Il ajouta qu'il douta en lui-même de la signification à donner à cette apparition. Tandis qu'il continuait à s'interroger et à spéculer sur son sens, la nuit tomba brutalement. Ensuite, le Christ de Dieu lui apparut dans son sommeil avec le même signe que celui vu dans les cieux et lui ordonna de réaliser l'image de ce signe qu'il avait vu dans les cieux et de s'en servir comme image lors de tous ses engagements contre ses ennemis." (Eusèbe, "Vie de Constantin", 1, 27-28.)
 
"La Conversion de Constantin." (Pierre Paul Rubens.)


Le chrisme.
Eusèbe de Césarée, l'évêque auteur de ces lignes, affirme que c'est Constantin lui-même qui lui aurait relaté les faits, bien plus tard. Le signe en question, c'est ce qu'on appelle le chrisme, constitué de deux lettres grecques superposées : le khi (qui se note X) et le rhô (Ρ), premières lettres du mot grec Christos - le Christ. Ni une, ni deux : Constantin fait inscrire le signe sur son étendard, sur les armures et les boucliers de ses soldats. Précisons que, adorateur de Sol Invictus, comme bon nombre de ses prédécesseurs, il avait déjà fait un pas vers le monothéisme, qui ne lui paraissait donc sans doute pas tellement incongru. Le combat s'engage : bien que ses troupes soient en sous-effectif, Constantin écrase les adversaires, qui s'enfuient ; le corps de Maxence, qui s'est noyé dans le Tibre, est rejeté sur la rive. Aussitôt, Constantin s'empresse de se faire fabriquer un chrisme en or et pierres précieuses.
  

PETITS MASSACRES ENTRE AMIS : A LA CONQUÊTE DE L'EMPIRE.


Maximin II Daia.
Maxence éliminé, Constantin peut alors tourner son regard vers l'Orient : outre qu'il compte bien se débarrasser de Maximin II, ce second rival tente de surcroît d'imposer la religion païenne, y compris en persécutant les Chrétiens. Constantin a beau lui demander gentiment d'arrêter, rien n' y fait ! Et là, attention : les choses se compliquent un chouïa... Entre temps, Constantin ayant été désigné Auguste d'Occident par le Sénat, Licinius a reconnu son autorité et, en échange, a accepté de diriger l'Orient : Maximin II attaque donc Licinius. Vous suivez toujours ?! De toute façon, peu importe : défait en Thrace, Maximin parvient à prendre la fuite, mais il trouve la mort en 313, laissant Licinius et Constantin seuls maîtres de l'Empire, respectivement en Orient et Occident.




                                        Dans la foulée, Lucinius et Constantin se retrouvent à Milan. Le second épouse la demi-sœur du premier, et ils promulguent ensemble l'édit de Milan, qui annonce que toutes les religions sont désormais tolérées dans l'Empire, et que les biens confisqués aux Chrétiens leur seront restitués. Si le Christianisme n'est pas encore reconnu comme seule religion officielle, il s'agit néanmoins d'un premier pas dans cette direction, qui aboutira à l'interdiction du paganisme.

Licinius.
 Ensuite, c'est un peu comme dans les westerns. Vous connaissez tous cette scène, quasiment rituelle, où l'un des personnages lance à l'autre : "cette ville est trop petite pour nous deux." ?! Bin là, c'est quasiment la même chose : il semble bien que l'Empire Romain soit trop petit pour deux Augustes ! Les relations entre Constantin et Licinius se dégradent, progressivement mais inexorablement. Je vous la fais courte : en 322, Constantin pénètre en Orient, au prétexte de repousser les Goths. Pour Lucinius, c'est la goutte d'eau qui fait déborder le vase, et la guerre éclate. Mais l'Auguste d'Orient subit une succession de défaites, jusqu'en Décembre 324, où il est capturé puis exécuté lors de la bataille de Chrysopolis.


RÉFORMES PRO-CHRÉTIENNES ET ERGOTAGES THÉOLOGIQUES.


                                        Désormais seul à la tête de l'Empire, Constantin peut poursuivre son œuvre de christianisation qui, il en est convaincu, permettra de maintenir l'unité d'un si vaste territoire. Se proclamant le représentant du Dieu chrétien sur Terre, il se fait appeler "égal des apôtres", et accentue le caractère totalitaire du dominat, instauré par Dioclétien.
"Ce Verbe de Dieu est le Seigneur du monde, qui se répand sur toutes les choses, et dans toutes les choses visibles et invisibles.C'est de sa main que nôtre Empereur très chéri de Dieu, a reçu la souveraine puissance, pour gouverner son État, comme Dieu gouverne le monde. Le Fils unique de Dieu règne avant tous les temps, et régnera après tous les temps avec son Père. Notre Empereur qui est aimé par le Verbe, règne depuis plusieurs années par un écoulement, et une participation de l'autorité divine. Le Sauveur attire au service de son Père, le monde qu'il gouverne comme son royaume, et l'Empereur soumet ses sujets à l'obéissance du Verbe. Le Sauveur commun de tous les hommes chasse par sa vertu divine, comme un bon Pasteur, les puissances rebelles qui volent dans l'air et qui tendent des pièges à son troupeau. Le Prince qu'il protège, défait avec son secours les ennemis de la vérité, les réduit à son obéissance, et les condamne au châtiment qu'ils méritent. (Eusèbe, "Harangue à la louange de l'Empereur Constantin", I-II.)
Constantin Ier. (Musée Capitolin.)

 S'il n'exclue pas systématiquement les païens de son entourage, les dignitaires chrétiens prennent néanmoins une place importante auprès de Constantin : il s'entoure d'un sacrum consistorum ("conseil sacré"), et tout, dans les rouages du pouvoir, se voit désormais apposer ce qualificatif. L'essor du Christianisme est également marqué par la naissance des premières églises chrétiennes - et notamment la première Basilique Saint-Pierre, à Rome (qui se trouve sous l'édifice actuel). Constantin encourage la construction de lieux de culte Chrétiens, reconnaît l'autorité des tribunaux épiscopaux, finance l’Église et déclare le Dimanche jour férié obligatoire. A noter - même s'il n'y a aucun lien direct - qu'il est également le fondateur de la nouvelle capitale orientale, à Byzance, rebaptisée Constantinople. Sur le plan économique, il institue également une nouvelle monnaie d'or, le solidus - qui donnera notre "sou". Administrateur énergique, il réforme par ailleurs les institutions, rétablissant les Sénateurs dans certaines de leurs prérogatives au détriment des chevaliers, et il introduit de nouveaux impôts. J'aurai l'occasion d'approfondir une autre fois.

                                        Dans la réalité, le Christianisme ne vient pour l'instant que s'ajouter à la liste des cultes pratiqués dans l'Empire et, pour de nombreux Romains, il n'est qu'une religion parmi d'autres. La plupart, du reste, ne voient aucun inconvénient à vénérer le Christ en même temps que les anciens Dieux - ce qui n'est évidemment pas le cas des Chrétiens les plus fervents, qui se montrent hostiles aux païens. Constantin lui-même continue à faire diffuser des monnaies frappées du symbole du Sol Invictus, du génie du peuple romain, ou d'autres personnifications païennes. Les Chrétiens les plus extrêmes, bien que prosélytes et prêts à tout pour leur foi, sont encore une minorité. L'Église naissante est pourtant traversée par une série de crises, d'affrontements théologiques et d'antagonismes problématiques, auxquels Constantin doit mettre un terme. Ces disputes, les schismes, divisent les croyants en divers courants :
  • L'orthodoxie, basée sur l'enseignement de l’Église chrétienne de Rome, qui considère que Dieu et le Christ sont tous deux divins, et que tous les deux sont en même temps deux personnes distinctes, et un Dieu unique réuni en une entité.
  • Le donatisme, du nom de Donatus. Ses partisans, ayant décrété qu'aucun pardon ne devait être accordé à ceux qui, sous la menace des persécutions, avaient renié leur foi, l'élisent évêque à la place d'un autre en 311, et refusent catégoriquement de céder.
  • L'arianisme, qui tire son nom d'Arius, un prêtre nord-africain du IVème siècle, pour qui Dieu et le Christ ne sont pas égaux, ne sont pas de même nature et pour qui le premier est supérieur au second, dont il n'est que l'instrument. (En gros)
 
                                        Pour mettre un terme au donatisme, Constantin convoque deux synodes, le premier à Latran (313), le second à Arles (314), et il condamne fermement le courant dissident. Les adeptes se rebellent, et l'Empereur, bien qu'ayant tenté d'étouffer la révolte, finit par capituler : le calme revient, et chacun campe sur ses positions. Ceci étant, le donatisme n'a qu'un faible impact, et ses partisans se cantonnent en Afrique du Nord, où ils ne sont qu'une poignée. L'hérésie perdurera pourtant durant plusieurs siècles.

                                        La crise de l'arianisme est plus délicate, et en 325, Constantin réunit un concile à Nicée (aujourd'hui Iznik, en Turquie) et y participe même activement, en donnant son avis sur les questions théologiques - devant des évêques qu'on imagine estomaqués !

"Que si l'Empereur dont je parle, avait une inclination si bienfaisante pour tous ses sujets, il prenait un soin particulier des Chrétiens. Il convoqua comme un commun évêque ordonné de Dieu des Conciles pour apaiser les différends qui s'étaient émus en diverses Provinces entre les Pasteurs de l’Église. Il prit la peine d'assister à leurs assemblées, de s'asseoir au milieu d'eux, d'examiner le sujet de leurs contestations, et de s'entremettre de les accorder. Il commanda alors à ses Gardes de se retirer, et se tenait assez bien gardé par la crainte de Dieu, et par l'affection de ses sujets. Il louait la sagesse et la modération de ceux qui suivaient le bon parti, et qui se portaient à la paix, et blâmait l'opiniâtreté de ceux qui refusaient de se rendre à la raison." (Eusèbe, "Vie de Constantin", II - 44.)

Concile de Nicée.
 
La nature consubstantielle de Dieu et du Christ est proclamée, les ariens sont bannis (avant d'être rappelés, car trop nombreux pour être écartés) et leur doctrine condamnée, mais elle ne s'éteint pas. Même si Arius lui-même ratifie le décret deux ans plus tard, les Ariens refusent de se soumettre aux décisions du concile, et continuent à propager leur doctrine - au point qu'elle devient majoritaire ! La controverse se poursuivra pendant des décennies, bien après la mort de Constantin. Mais celui-ci, finalement, feint de ne rien remarquer - trop heureux d'avoir mis un terme aux querelles qui déchiraient les croyants, et risquaient de déstabiliser l'unité de l’Église.

                                        Parallèlement, Constantin poursuit sa politique religieuse et tente d'imposer un nouvel ordre moral : les sacrifices païens sont interdits en 324, les trésors des temples païens sont confisqués et affectés à l'édification d'églises, les combats de gladiateurs sont interdits, des lois sévères sont promulguées contre la prostitution, l'adultère, le divorce, les relations hors mariage, et de nombreux textes jugés impies sont censurés.  
  

LA MORT DE CONSTANTIN.


La mort de Constantin.

                                        Au cours des dernières années de sa vie, Constantin livre plusieurs guerres importantes, notamment sur le Rhin, le Danube et en Dacie, battant successivement les Alamans, les Goths et les Sarmates. Mais, alors sexagénaire, il doit penser à sa succession... Inexplicablement, il recrée alors une sorte de tétrarchie, système que lui-même avait contribué à anéantir, et il divise l'Empire en quatre, entre ses trois fils et le fils de son demi-frère. Sans doute espérait-il que les quatre larrons s'entendraient après son trépas - preuve que Constantin croyait vraiment aux miracles ! Car comme on peut s'y attendre, les héritiers se déchireront, et le dispositif fera long feu.

                                        Peu après Pâques 337, Constantin tombe gravement malade. Se sachant condamné, il se fait baptiser par l'évêque (arien !) de Nicomédie, Eusèbe (à ne pas confondre avec le Eusèbe qui nous a raconté l'épisode de la célèbre vision.) Ce procédé ne doit pas étonner, et il a longtemps été courant de recevoir le baptême sur son lit de mort. Reconnaissons que c'est pratique puisque, logiquement, on n'a pas le temps de pêcher ni de souiller son  âme avant de calancher et donc : Zou, direction la vie éternelle !  Paradis ou pas, Constantin le Grand meurt le Dimanche de Pentecôte, soit le 22 Mai 337 et, selon ses vœux, son corps est transporté à Constantinople, au centre de l’Église des Saint-Apôtres, au milieu des faux sarcophages des douze apôtres. Quant au Sénat, il ne trouve rien de mieux que de diviniser le défunt Empereur, fraîchement converti - preuve que les pères conscrits sont quand même un peu à l'Ouest, question Dieu unique. 

Baptême de Constantin.

LA CONVERSION DE CONSTANTIN : OU ? QUAND ? COMMENT ? POURQUOI ?

 
                                        La question de la conversion de Constantin a fait couler beaucoup d'encre, et ne cesse de diviser les historiens. Certains considèrent qu'il a sauté le pas dès la bataille du Pont Milvius (312), voire même plus tôt, sous l'influence de sa mère Hélène, elle-même chrétienne ou, du moins, "sympathisante". D'autres penchent pour une conversion plus tardive, à l'instar de l'historien Zosime, qui établit un lien avec un drame familial survenu en 326. Résumons cette sombre affaire en disant que Constantin fait exécuter son fils Crispus, né d'un premier mariage, pour adultère ; il semblerait en fait que l'accusation ait été montée de toutes pièces par Fausta, la seconde épouse de Constantin, afin d'écarter celui qui risquait de devenir le rival de ses propres fils. Fausta, dénoncée à Constantin, finit par se suicider en se plongeant dans un bain bouillant. Rongé par le remord, il se serait alors tourné vers le christianisme, en quête de pardon. Certains, enfin, repoussent sa conversion à son baptême, sur son lit de mort.

                                        Le débat est loin d'être tranché, et l'on ne sait pas davantage si la politique chrétienne de Constantin était le fait d'une adhésion sincère à cette religion, ou du pur opportunisme. En effet, les Chrétiens étaient surtout présents en Orient, et l'on comprend tout l'intérêt qu'avait Constantin à soutenir ces agitateurs fanatiques face à ses rivaux pour la Pourpre (Maximin II et Licinius), et à les rallier à sa cause. Convictions sincères ou adhésion stratégique ? Peut-être les deux, si vous m'en croyez, et l'adhésion de façade a très bien pu se transformer en véritable croyance. N'oublions pas, après tout, que Constantin présida lui-même le concile de Nicée, allant même jusqu'à y exposer son opinion sur des questions théologiques ardues. Son neveu Julien - le futur Empereur dit "Julien l'Apostat" - ne remettra d'ailleurs pas en question la conversion de son oncle, comme en témoigne ces écrits :
"Constantin, qui ne trouvait pas chez les dieux le modèle de sa conduite, découvrant non loin de lui la Mollesse, s'empressa de la rejoindre. Celle-ci le reçut tendrement, l'enlaça dans ses bras, le revêtit et le para de vêtements aux couleurs chatoyantes, puis elle le conduisit à la Débauche. Ainsi le prince put-il aussi trouver Jésus qui hantait ces lieux et criait à tout venant : « Que tout séducteur, tout homicide, tout homme frappé de malédiction et d'infamie se présente en confiance. En le baignant avec l'eau que voici, je le rendrai pur aussitôt, et s'il retombe dans les mêmes fautes, lorsqu'il se sera battu la poitrine et frappé la tête, je lui accorderai de devenir pur. » Ravi de cette rencontre, Constantin emmena ses enfants hors de l'assemblée des dieux." (Julien, "Le Banquet des Césars", 30.) .

Saint Constantin offrant une maquette de Constantinople à la Vierge Marie.

                                        L'Église chrétienne, du reste, ne se pose pas la question : Constantin a été canonisé sous le nom de Saint Constantin Le Grand, et il est fêté le 21 Avril. Une histoire de famille, puisque sa mère est également devenue Sainte-Hélène : sainte patronne des teinturiers, des marchands de clous et d'aiguilles (chez les catholiques) ou des archéologues (chez les orthodoxes), elle aurait arpenté le Terre Sainte, afin de recueillir des reliques de la Passion (dont la Sainte Croix).


Sainte Hélène, mère de Constantin.


                                        Difficile, cependant, d'être catégorique quant à la sincérité ou les motivations profondes de Constantin. Mais ce qui importe, c'est qu'il a changé le cours de l'Histoire, en engageant l'Empire romain sur la voie du Christianisme - qui deviendra la seule religion officielle en 392, sous le règne de Théodose. Constantin a fait basculer le monde occidental dans la chrétienté de façon irréversible, jetant les bases de notre civilisation.