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dimanche 16 novembre 2014

Octavie : sœur de Britannicus, épouse de Néron.

                                        J'avoue : quand on me parle d'Octavie, je pense immédiatement à la sœur d'Octave / Auguste, l'épouse bafouée de Marc Antoine, la mère éplorée du jeune Marcellus. Bref, à Octavia Minor. Mais comme les trains, une Octavie peut en cacher une autre. En l’occurrence, je vais parler aujourd'hui de Claudia Octavia, fille de l'Empereur Claude et demi-sœur et première épouse de Néron. Une autre Octavie qui a donc marqué l'Histoire de Rome - encore que le terme "marqué" soit peut-être un peu abusif, tant les historiographes évoquent un être falot, une jeune femme dépourvue de toute personnalité, toujours en arrière-plan des évènements qu'elle ne fait que subir. Cette Octavie-là est une victime : du moins nous la présente-t-on comme telle... Mais peut-être convient-il d'étudier les textes, l'analyse révélant quelques surprises ou soulevant au minimum quelques interrogations.

Claudia Octavia (Palazzo Massimo Alle Terme, Rome - ©Folegandros via wikipedia)

                                        Pourtant, l'histoire a tout du conte de fées, à mi-chemin entre "Cendrillon" et "Blanche-Neige" : la mère de notre héroïne est morte et elle doit s’accommoder d'une méchante belle-mère, mais elle affronte courageusement son destin et épouse finalement le prince. Bon, c'est là que ça se gâte : à la fin de l'histoire, le prince lui fait couper la tête.


Entourage Familial et Mort de Messaline.



                                        A priori, on serait en droit de penser que naître dans la famille impériale, c'est quand même une sacrée chance. Sauf lorsque la famille en question est celle des Julio-Claudiens, nid de serpents à côté desquels les Atrides passeraient pour une joyeuse bande de Bisounours. A la surprise générale (et la sienne en premier lieu) Claude est proclamé Empereur en 41, à la mort de son neveu Caligula. Il avait déjà une fille, nommée Claudia Antonia, issue d'un précédent mariage. Mais, comme tous les Romains, il désirait désespérément un héritier mâle, et il s'était donc remarié avec Messaline - oui, cette Messaline dont le nom est devenu synonyme de débauche et d'orgies sexuelles. Le couple a deux enfants : Claudia Octavia donc, et Britannicus né en 41.

Messaline, Britannicus et Octavie. (Camée - Bibliothèque Nationale de France.)


                                        Malgré les nombreux écrits sur les règnes de Claude et Néron, on ne sait que peu de choses sur Octavie : elle est certes née à Rome, mais on ignore même la date exacte de sa naissance. Tacite rapporte qu'elle est morte en 62, à l'âge de 20 ans (elle serait donc née en 42), tandis que Dion Cassius avance l'année 41. Les historiens contemporains ne sont convaincus par aucune des deux versions et penchent pour fin 39 ou début 40 - c'est-à-dire alors que Claude, considéré comme un débile léger, ne jouissait d'aucune considération à la cour impériale, de sorte que l'on n'avait pas fait grand cas de la naissance de sa fille. Toujours est-il qu'elle porte le nom de son arrière-grand-mère, l'Octavie dont je parlais en introduction, et que Claude organise très vite ses fiançailles avec le préteur Lucius Junius Silanus Torquatus, descendant d'Auguste : un bon mariage est donc déjà assuré.

                                        Selon les historiographes, Claude et Messaline vivent en parfaite harmonie, l'Empereur ignorant tout des multiples infidélités de sa nymphomane d'épouse. Du moins jusqu'à ce que Messaline décide de se remarier, sans en informer son impérial époux. En réalité, on pense aujourd'hui qu'il s'agissait  d'une cérémonie bacchique, que les affranchis de Claude prirent pour prétexte afin de lui faire croire à l'existence d'un complot visant à le renverser. Quoi qu'il en soit, l'entourage de l'Empereur le presse d'agir et de faire exécuter la traîtresse. Celle-ci utilise alors ses deux enfants pour tenter d'endiguer la colère de l'Empereur - Octavie est alors âgée d'environ 8 ans :
"Messaline, malgré le trouble où la jette ce revers de fortune, prend la résolution hardie, et qui l'avait sauvée plus d'une fois, d'aller au-devant de son époux et de s'en faire voir. Elle ordonne à Britannicus et à Octavie de courir dans les bras de leur père, et elle prie Vibidia, la plus ancienne des vestales, de faire entendre sa voix au souverain pontife et d'implorer sa clémence." (Tacite, "Annales", XI - 32.)
Messaline et Britannicus. (Musée du Louvre.)


                                        Las, le pathétique spectacle ne suffit pas à sauver Messaline. Sur l'insistance de ses conseillers, qui craignent l'influence de son épouse, Claude ordonne sa mort. La jeune femme n'a pas le courage de se suicider, elle est exécutée par un centurion dans les jardins de Lucullus, où elle a trouvé refuge.

Remariage de Claude, Ascension d'Agrippine et Néron.



                                        Claude est maintenant veuf. Poussé par son entourage et en dépit du résultat déplorable de ses précédentes unions, il décide de se marier une quatrième fois. L'enjeu est d'importance : tous savent que Claude est un homme influençable, et chaque parti tente donc de lui trouver une épouse susceptible d’œuvrer dans ses intérêts. Tous défendent leur candidate, mais l'affranchi Pallas se montre le plus convaincant : il a pris le parti d'Agrippine. Mère de Néron (à l'époque connu sous le nom de Lucius Domitius Ahenobarbus), elle est une Julio-Claudienne de pure souche, ce qui contribuerait à renforcer le pouvoir impérial. En fait, elle est tellement Julio-Claudienne qu'elle se trouve être la nièce de Claude, mais peu importe : on accorde vite une dérogation, et Claude épouse Agrippine. Pour le meilleur, mais surtout pour le pire.

Agrippine. (Musée archéologique de Naples - ©Diffendale via Flickr.)

                                        Agrippine est une ambitieuse, et elle ne s'en cache pas : la marâtre d'Octavie et de Britannicus a pour seul objectif de porter son fils Néron au pouvoir et de gouverner Rome à travers lui. Pour se faire, elle noue des alliances stratégiques avec certains des hommes de confiance de Claude et multiplie les complots, afin d'écarter le fils de son Empereur de mari. S'appuyant sur le philosophe Sénèque, (précepteur de Néron, qu'elle a fait revenir de son exil en Corse, et qui lui doit donc une fière chandelle), elle initie son fils à l'art de gouverner et l'implique petit à petit dans la vie politique. Dans le même temps, l'action d'Agrippine vise à diminuer le prestige de Britannicus qui, compte tenu de son jeune âge, n'est pas encore capable de défendre ses intérêts. Néron n'est l'aîné de Britannicus que de quelques mois, mais il est chargé de tâches de plus en plus importantes, et il est constamment mis en valeur, tandis que son demi-frère est systématiquement présenté comme un enfant, incapable de gouverner et de succéder à son père. Britannicus, complètement marginalisé, est de plus en plus isolé au sein de sa propre famille et exclu du pouvoir. En 51, Agrippine parvient à convaincre Claude d'adopter Néron.

L'Empereur Claude.


                                        Pour Octavie, elle a d'autres projets, auxquels elle s'est attelée dès son union officialisée :
"Une fois sûre de son mariage, elle porte ses vues plus loin, et songe à en conclure un second entre Domitius [Néron], qu'elle avait eu de Cn. Ahénobarbus, et Octavie, fille de l’empereur. Ce projet ne pouvait s'accomplir sans un crime car Octavie était fiancée à Silanus ; et Claude, ajoutant à l’illustration dont brillait déjà ce jeune homme les ornements du triomphe et la magnificence d'un spectacle de gladiateurs, l'avait désigné d'avance à la faveur publique. Mais rien ne paraissait difficile avec un prince qui n'avait ni affection ni haine qui ne lui fût suggérée ou prescrite." (Tacite, "Annales", XII - 3.)
                                        Quel meilleur moyen de favoriser Néron que par une alliance avec la famille impériale ?! Du côté paternel, la famille de Néron n'est pas particulièrement illustre, de sorte que le mariage à une descendante des Julio-Claudiens apparaît indispensable. La promesse de mariage entre Octavie et Torquatus ayant été rompue (Torquatus, accusé d'inceste avec sa sœur, est au passage poussé au suicide), Agrippine obtient les fiançailles des deux jeunes gens, qui se marient en 53. Néron a alors 16 ans, et Octavie 13. Techniquement, ils sont frère et sœur (puisque Néron est désormais le fils adoptif de Claude), mais on n'est plus à ça près ! 
"On résolut au reste de ne pas différer ; et à force de promesses on engagea le consul désigné, Memmius Pollio, à proposer un sénatus-consulte par lequel Claude serait prié de fiancer Octavie à Domitius. Leur âge ne s'y opposait pas, et c'était un chemin ouvert à de plus grands desseins.(...) Octavie est fiancée, et Domitius, joignant à ses premiers titres ceux d'époux et de gendre, marche désormais l'égal de Britannicus, grâce aux intrigues de sa mère et à la politique des accusateurs de Messaline, qui craignaient que son fils ne la vengeât un jour." (Tacite, "Annales", XII-9).

La mort de Claude. (Incunable - ©Penn Libraries.)


                                        Toutefois, les plans d'Agrippine sont contrariés : elle perd peu à peu de son influence sur Claude, qui commence à se méfier d'elle. Pire, il semble regretter d'avoir écarter Britannicus au profit de Néron, et il se rapproche de son fils légitime - lequel, en outre, a grandi et peut désormais se défendre dans l'arène politique, notamment en ralliant les opposants d'Agrippine à sa cause. Le mariage de Néron avec la fille de l'Empereur pourrait bien ne pas suffire à lui garantir le trône... Il faut donc accélérer les choses. Le 13 Octobre 54, Claude meurt empoisonné et, tandis qu'Agrippine retient Britannicus et Octavie au chevet de leur père,  Néron est proclamé Empereur.
"Enfin, le trois avant les ides d'octobre, à midi, les portes du palais s'ouvrent tout à coup, et Néron, accompagné de Burrus, s'avance vers la cohorte qui, suivant l'usage militaire, faisait la garde à ce poste. Au signal donné par le préfet, Néron est accueilli avec des acclamations et placé dans une litière. Il y eut, dit-on, quelques soldats qui hésitèrent, regardant derrière eux, et demandant où était Britannicus. Mais, comme il ne s'offrait point de chef à la résistance, ils suivirent l'impulsion qu'on leur donnait. (...)  Toutefois on ne lut pas le testament, de peur que l'injustice d'un père qui sacrifiait son fils au fils de sa femme ne révoltât les esprits et ne causât quelque trouble." (Tacite, "Annales", XII - 69.)

Chute d'Agrippine et relations entre Octavie et Néron.


                                        Si, au début de son règne, Néron se montre un fils docile et soumis, il se détache petit à petit de l'influence maternelle et entend bien gouverner seul. Agrippine ne le supporte pas, et elle menace de faire valoir les droits de Britannicus, après tout héritier légitime du défunt Claude. Erreur grossière, puisqu'en s'opposant ainsi frontalement à Néron, elle provoque un conflit qui lui sera fatal. Britannicus meurt subitement en 55, probablement de mort naturelle. Mais ce décès survient trop opportunément pour qu'on n'en fasse pas porter la responsabilité à Néron. Agrippine a en tous cas perdu son atout majeur, et elle tombe en disgrâce.

Aureus de Néron et Agrippine. (©Steerpike via wikipedia.)

                                        Pour couronner le tout, voilà que Néron est amoureux ! Pas de sa femme, mais de la belle Poppée (Sabina Poppaea) qui (pas folle la guêpe) compte bien se faire épouser et devenir Impératrice... Jusque là, Agrippine avait toujours réussi à garder Néron sous contrôle, mais cette idylle naissante lui fait craindre que Poppée ne prenne définitivement l'ascendant sur son fils et ne l'éloigne d'elle. Elle s'oppose donc fermement à la liaison, arguant que le mariage avec Octavie est nécessaire pour le prestige qu'il donne à Néron et qu'il justifie sa position impériale. Octavie est donc au cœur de la lutte de pouvoir entre Néron et sa mère, d'autant qu'Agrippine n'étant pas femme à s'avouer vaincue, elle tente de récupérer le pouvoir qui lui a échappé en complotant contre son propre fils et en tenant des réunions secrètes avec des amis et sympathisants, y compris avec Octavie. En vain : ses manigances ne font qu'éveiller encore un peu plus la méfiance de Néron, qui finit par organiser son assassinat, en 59.

                                        Faisons un petit arrêt sur image, le temps de contempler le tas de cadavres impériaux : Claude est mort empoisonné par Agrippine ; Britannicus est mort, soit de mort naturelle, soit empoisonné par Néron ; Agrippine a été tuée sur ordre de Néron ; Sénèque a été contraint au suicide. On est en droit de penser qu'Octavie a beaucoup souffert de la perte de son père et son frère :  Tacite rapporte cependant que la jeune femme, très affligée, a dès lors appris à cacher ses sentiments.

Tétradrachme de Néron et Octavie.

                                        Nous l'avons vu : l'union de Néron et d'Octavie est avant tout  politique. L'empereur y trouve son intérêt puisqu'elle lui apporte la légitimité des Julio-Claudiens. Comme on pouvait s'y attendre, le mariage arrangé n'est pas heureux. Néron n’éprouve aucune attirance pour son épouse, et même carrément de la répulsion : il s'ennuie à ses côtés et essaye même à plusieurs reprises de l'étrangler (selon cette langue de vipère de Suétone) ! Sans aller jusqu'à confirmer ces allégations douteuses, il est certain que Néron délaisse sa femme et entretient des liaisons extra-conjugales, d'abord avec l'affranchie Actée puis avec la fameuse Poppée. Il déclare ouvertement qu'Octavie doit se contenter des "insignes" du mariage - c'est-à-dire du titre et des honneurs d'Impératrice. Ce qui n'est déjà pas si mal, et Octavie paraît s'en satisfaire, elle qui semble n'avoir jamais éprouvé le goût du pouvoir, et n'a jamais tenté de se libérer de la tutelle de son mari. Peut-être est-ce la raison pour laquelle elle est aimée et admirée par le peuple : Tacite nous la décrit comme une femme "de noble naissance et à l'honnêteté exemplaire" et insiste sur sa "vertu" ("Annales", XIII - 12 et 9).

Divorce d'Octavie et manifestations populaires ?



                                        De fait, l'Histoire a retenu d'Octavie l'image d'une éternelle victime, passive et résignée. Une femme certes vertueuse, mais effacée, geignarde et sans attrait (Notons au passage qu'il n'est jamais question de sa beauté ou de son intelligence...) qui, ouvertement bafouée, ne se rebelle même pas. On devine sans peine qu'une telle personnalité effacée ne saurait séduire un homme comme Néron. Encore Octavie pourrait-elle consolider sa position en lui donnant un héritier mâle - mais cela parait difficile, puisqu'elle a été reléguée dans un appartement séparé du palais, et que son mari refuse de partager son lit.

                                        Or, Poppée tombe enceinte. Néron se décide alors à répudier Octavie, affirmant qu'elle est stérile, et il épouse Poppée douze jours après le divorce.
"Néron n'eut pas plus tôt reçu le décret du sénat, que, voyant tous ses crimes érigés en vertus, il chasse Octavie sous prétexte de stérilité ; ensuite il s'unit à Poppée. " (Tacite, "Annales", XIV-60.)
Néron.

                                        Mais Octavie reste très populaire, et son attitude modeste et discrète lui gagne le cœur de la foule, de sorte que le divorce provoque un tollé général. Commence alors une comédie ahurissante, digne d'un soap opéra ! Néron tente de discréditer son ex-épouse, en mettant à mal sa réputation de vertu : on accuse Octavie d'avoir pris pour amant un esclave, joueur de flûte égyptien, ajoutant à la faute d'adultère la basse extraction de l'amant supposé. En dépit des dénégations de son entourage, Octavie est exilée de la cour et bientôt reléguée en Campanie sous la garde de quelques soldats. Châtiment bien mince, au vue de la gravité de l'accusation ; accusation au demeurant  bien maladroite et contre-productive, puisque la foule ne s'y laisse pas prendre et recommence à s'agiter. Face au mécontentement général, Néron est obligé de rappeler son ex-épouse. Le peuple est ravi, et manifeste sa joie en renversant les statues de Poppée et en couronnant de fleurs celles d'Octavie. Ce mouvement de foule affole encore plus Néron  :
"Alors, ivre de joie, la multitude monte au Capitole et adore enfin la justice des dieux ; elle renverse les statues de Poppée ; elle porte sur ses épaules les images d'Octavie, les couvre de fleurs, les place dans le Forum et dans les temples. Elle célèbre même les louanges du prince et demande qu'il s'offre aux hommages publics. Déjà elle remplissait jusqu'au palais de son affluence et de ses clameurs, lorsque des pelotons de soldats sortent avec des fouets ou la pointe du fer en avant, et la chassent en désordre. On rétablit ce que la sédition avait déplacé, et les honneurs de Poppée sont remis dans tout leur éclat." (Tacite, "Annales", XIV, 59-60.)
As de Néron et Poppée. (©Joe Geranio via Flickr.)

                                        Voilà, en tous cas, la version officielle, rapportée les historiographes antiques. Mais penchons-nous sur la suite du texte du Tacite, qui mérite d'être lu avec attention :
"Cette femme [Poppée] , dont la haine, toujours acharnée, était encore aigrie par la peur de voir ou la violence du peuple éclater plus terrible, ou Néron, cédant au vœu populaire, changer de sentiments, se jette à ses genoux, et s'écrie "qu'elle n'en est plus à défendre son hymen, qui pourtant lui est plus cher que la vie ; mais que sa vie même est menacée par les clients et les esclaves d'Octavie, dont la troupe séditieuse, usurpant le nom de peuple, a osé en pleine paix ce qui se ferait à peine dans la guerre ; que c'est contre le prince qu'on a pris les armes ; qu'un chef seul a manqué, et que, la révolution commencée, ce chef se trouvera bientôt : qu'elle quitte seulement la Campanie et vienne droit à Rome, celle qui, absente, excite à son gré les soulèvements ! Mais Poppée elle-même, quel est donc son crime ? qui a-t-elle offensé ? Est-ce parce qu'elle donnerait aux Césars des héritiers de leur sang, que le peuple romain veut voir plutôt les rejetons d'un musicien d'Égypte assis sur le trône impérial ? Ah ! que le prince, si la raison d'État le commande, appelle de gré plutôt que de force une dominatrice, ou qu'il assure son repos par une juste vengeance ! Des remèdes doux ont calmé les premiers mouvements ; mais, si les factieux désespèrent qu'Octavie soit la femme de Néron, ils sauront bien lui donner un époux." (Tacite, Ibid.)


Pseudo-Poppée. (Musée du Louvre - ©M. L Nguyen)
Poppée est donc "acharnée" et "aigrie" - évidemment par opposition à la douce et vertueuse Octavie. Je veux bien. Mais que dit-elle, cette harpie voleuse de mari ?! Elle accuse ouvertement "les clients et les esclaves d'Octavie", qu'elle qualifie de "troupe séditieuse usurpant le nom de peuple". Que faut-il comprendre ? Poppée affirme simplement que la réaction populaire n'est pas aussi spontanée qu'il y parait, et qu'un groupe d'opposants à Néron tente de le renverser, en prenant pour prétexte la défense d'Octavie. N'ajoute-t-elle pas que "c'est contre le Prince qu'on a pris les armes" ? Il ne s'agirait donc pas d'une foule viscéralement acquise à la cause de la malheureuse fille de Claude, humiliée et spoliée par sa rivale, mais bien de meneurs, d'opposants politiques et d'esclaves soudoyés... C'est ce que tendrait à prouver la réaction des émeutiers : il n'est même pas nécessaire d'employer les armes, la seule menace des troupes suffit à les retourner, au point qu'ils rétablissent les statues de Poppée qu'ils venaient tout juste de renverser! Leur attachement à la douce Octavie a ses limites...  L'argumentation finale de Poppée ne dit pas autre chose, et se fait même plus précise : à l'enfant de Poppée et Néron, on préférerait certainement le rejeton d'Octavie et d'un vulgaire joueur de flûte, précisément parce que la fille de Claude est toujours une menace pour le pouvoir de Néron. Elle seule descend des Julio-Claudiens, elle seule incarne le pouvoir impérial. Divorcée, elle représente un danger encore plus grand : en cas de divorce et de remariage, elle pourrait appuyer les droits d'un autre prétendant à l'Empire et renforcer le parti des adversaires de Néron.

Exil et mort d'Octavie.



                                        On notera au passage que Poppée reprend l'hypothèse d'un enfant né de la liaison d'Octavie et de son esclave musicien, ce qui laisse encore plus perplexe : Octavie n'était donc pas stérile, finalement ?! Et l'accusation d'adultère était donc fondée ? Pour une douce et insignifiante petite femme, Octavie devient en tous cas bien gênante ! La menace, réelle ou supposée, est même suffisamment alarmante pour que Néron s'affole. L'accusation d'adultère n'a pas produit le résultat escompté, principalement à cause de la basse condition de l'amant supposé. Pour autant, l'idée n'est pas mauvaise, et on emploie donc le même procédé - cette fois en choisissant un prétendant plus vraisemblable. Un homme de haute naissance, susceptible d'avoir séduit la noble Octavie, et accessoirement d'avoir comploté avec elle... Le choix de Néron se porte sur Anicetus, le commandant de la flotte qui avait déjà joué un rôle important dans l'assassinat d’Agrippine. Deux options s'offrent à lui : "avouer" la liaison coupable en échange d'un exil doré en Sardaigne, ou nier et mourir. On devine qu'Anicetus n'hésite pas longtemps, et reconnaît tout ce que l'on veut : oui, il est l'amant d'Octavie, et il confesse même qu'elle aurait porté son enfant, et qu'elle aurait avorté. Décidément, l'épouse stérile se révèle étonnamment féconde !

As d'Octavie.


                                        Muni de ses aveux, Néron peut définitivement exiler Octavie dans l'île de Pandeteria (aujourd'hui Ventotene), déjà tristement célèbre pour avoir accueillie Julie, la fille d'Auguste, éloignée de Rome pour le même genre de raison. Les relégations successives d'autres figures féminines impériales n'avaient pas traumatisé les Romains,  mais Tacite donne une description dramatique et poignante du départ en exil d'Octavie. Le peuple, vraiment, éprouve pour cette malheureuse une affection étonnante :
"Jamais exilée ne tira plus de larmes des yeux témoins de son infortune. (...) Mais Octavie, le jour de ses noces fut pour elle un jour funèbre : elle entrait dans une maison où elle ne devait trouver que sujets de deuil, un père, puis un frère, empoisonnés coup sur coup, une esclave plus puissante que sa maîtresse, Poppée ne remplaçant une épouse que pour la perdre, enfin une accusation plus affreuse que le trépas." (Tacite, "Annales", XIV - 63.)
                                        Même reléguée loin de Rome, il faut croire qu'Octavie est encore suffisamment dangereuse pour que sa mort soit jugée nécessaire : elle reçoit quelques jours plus tard l'ordre de se suicider. Comme sa mère avant elle, elle ne peut s'y résoudre : il faut lui forcer la main.
"On la lie étroitement, et on lui ouvre les veines des bras et des jambes. Comme le sang, glacé par la frayeur, coulait trop lentement, on la mit dans un bain très-chaud, dont la vapeur l'étouffa." (Tacite, "Annales", XIV - 64.)
                                        Ou l'art de se compliquer la vie : comme avec Messaline, un bon coup d'épée aurait été plus rapide ! Tacite ajoute que, "par une cruauté plus atroce encore, sa tête ayant été coupée et apportée à Rome, Poppée en soutint la vue." Encore n'accuse-t-on pas la nouvelle impératrice d'avoir réclamé ce spectacle... Ainsi meurt Octavie, le 8 Juin 62, âgée d'à peine une vingtaine d'années.

La tête d'Octavie présentée à Poppée. (Illustration de www.mondhase.com

Conclusion.


                                        Pour conclure en beauté, signalons que, selon Suétone, Néron sera sujet à des cauchemars récurrents, dans lesquels il verra apparaître sa mère et Octavie. Après la mort de Poppée quelques années plus tard, il reconsidérera la possibilité d'une alliance avec les Julio-Claudiens, et tentera d'épouser la sœur d'Octavie, Claudia Antonia. Celle-ci refusera et sera exécutée. Voilà qui est typique de cette joyeuse famille : vous mourez si vous épousez l'Empereur, et vous mourez si vous en l'épousez pas !

                                        Comme souvent lorsqu'on se penche sur l'Histoire romaine, les seules sources dont nous disposons sont nettement subjectives. Tacite et Suétone entre autres mettent ainsi en œuvre une véritable propagande anti-Néron, et décrivent tous deux Octavie comme une malheureuse victime, docile et vertueuse, excitant la compassion de leurs lecteurs. Nous ne saurons donc jamais si Octavie était bien le doux agneau inoffensif qu'on nous présente, ou une louve ourdissant dans l'ombre des complots, et que Néron avait des raisons de craindre.

                                        Oh, un dernier mot ! En effectuant des recherches en ligne, j'ai été renvoyée par mon cher moteur de recherches vers le lien suivant : "Claudia Octavia est sur Facebook. Rejoignez Facebook pour communiquer avec Claudia Octavia et d'autres personnes que vous connaissez peut-être." Hum. Je devrais peut-être ouvrir un compte Facebook, finalement : si même la famille impériale s'y met...

mercredi 27 février 2013

La Révolte de Boudicca, Reine des Icènes.

                                        Nous savons, grâce au proverbe, que Rome ne s'est pas faite en un jour. Elle ne s'est pas faite non plus sans affrontement, sans guerre et sans révolte, et l'Empire a été confronté à de nombreux ennemis. Certains noms sont connus de tous, à l'instar d'Hannibal ou d'Attila, quand d'autres sont plus confidentiels. Bien évidemment, je suis généralement du côté des Romains, mais il arrive que les choses ne soient pas aussi simples... De tous ceux qui se sont dressés contre la puissance romaine, il est un personnage pour lequel j'ai une tendresse particulière et, disons-le clairement, une profonde admiration : il s'agit de Boudicca, la Reine des Icènes. Cette femme a fait trembler les légions romaines, a mis la Bretagne à feu et à sang, incendiant Londinium (Londres) et massacrant ses ennemis, et a entraîné tout un peuple derrière elle. Chef de guerre mais avant tout épouse, mère et femme bafouée, en quête de vengeance, elle est sans nul doute l'une des figures les plus impressionnantes de l'Histoire romaine.


Boadicée Haranguant Les Bretons. (Tableau de John Opie.)

                                        Avant d'entrer dans le vif du sujet, signalons que cette héroïne est connue sous plusieurs noms. On la rencontre par exemple sous celui de Voadicia, Bunduca, ou encore Boadicée - cette dernière appellation ayant été popularisée au XVIIIème siècle par le poète William Cowper. Cependant, c'est bien celui de Boudicca (ou Boudica) qu'emploie Tacite, et qui est le plus communément employé. Selon les linguistes, il dériverait du proto-celtique "Boudika", signifiant "Victorieuse". Ces précisions apportées, voyons maintenant qui était Boudicca.

                                        Malheureusement, nous ne disposons que de peu d'informations concernant son existence - du moins avant que n'éclate la révolte. Boudicca serait née en Bretagne celtique vers l'an 25, et Tacite et Dion Cassius (nos sources principales) s'accordent sur le fait qu'elle était d'ascendance royale. Il n'est donc guère étonnant qu'elle épouse Prasutagus, futur Roi de la tribu des Icènes. On ignore si Boudicca elle-même était Icène, mais certains avancent que Prasutagus était son cousin, et qu'elle avait reçu une formation druidique. Ce qui est certain, c'est que le couple a deux filles, probablement nées vers 43, juste après la conquête romaine. Dion Cassius dresse de Boudicca, au plus fort de la révolte, le portrait suivant :
"Sa taille était grande, sa figure farouche, son regard perçant; elle avait la voix rude; elle laissait tomber jusqu'au bas du dos son épaisse chevelure d'un blond prononcé , et portait un grand collier d'or; sur son sein était serrée une tunique de diverses couleurs, et par dessus s'attachait avec une agrafe une épaisse chlamyde." (Dion Cassius, "Histoire Romaine", LXII - 2.)



                                       Un mot sur les Icènes, avant de poursuivre. Ce peuple celtique occupait une portion de l'East Anglia, (Norfolk et Suffolk) au sud-est de la Grande-Bretagne. Principalement constituée de paysans et d'artisans, la tribu était relativement isolée, entre la mer d'un côté et les forêts de l'autre. Les femmes jouissaient d'une situation enviable : elles possédaient par exemple leurs propres terres, étaient libres de choisir leur conjoint et pouvaient demander le divorce. Par ailleurs, elles occupaient souvent des postes de premier plan dans la société, y compris dans la classe dirigeante. La situation géographique du territoire avait permis aux Icènes de rester en retrait lors de la conquête de l'île par l'Empereur Claude, en 43. Cependant, l'implantation de multiples colonies romaines en Bretagne rendait cette position délicate, et leur chef décida de faire allégeance à Rome, devenant un Roi-client. C'est à ce prix que les Icènes, certes soumis à l'Empire, étaient parvenus à préserver une liberté et une autonomie relatives.

Une petite carte, histoire de ne pas vous perdre en route... ( www.paperblog.fr )

                                        Le compromis fonctionne un temps, jusqu'à la nomination d'un nouveau gouverneur, Publius Ostorius Scapula, en 47. Celui-ci doit faire face aux multiples rebellions d'autres peuples celtes et, se défiant des tribus pourtant soumises, il ordonne de les désarmer. Cette fois, les Icènes se révoltent, mais ils sont vaincus par Ostorius. C'est à ce moment que Prasutagus devient Roi - soit que son prédécesseur Antedios ait été tué dans les combats, soit qu'il ait été évincé par les Romains. Boudicca devient donc Reine des Icènes.


                                       Malgré cet accord, la paix est loin de régner : Ostorius confisque des terres Icènes afin d'y implanter une nouvelle colonie (Camulodunum - Colchester), chassant les Celtes qui y sont installés, réduisant en esclavage ou exécutant les opposants. A la mort d'Ostorius, Didius Gallus le remplace, avant de céder à son tour la place à Caius Suetonius Paulinus, en 58. Entre temps, Néron a succédé à Claude. Aucun de ces changements n'est de nature à pacifier les relations entre Celtes et Romains : entre autres sujets de discorde, les chefs bretons se voient contraints de financer l'édification d'un temple dédié au Divin Claude, à Camulodonum, et les romains exigent le remboursement de fortes sommes, prêtées au tribus. Parmi les créanciers, on trouve en bonne place Sénèque - le philosophe et précepteur du nouvel Empereur - et parmi les débiteurs, Antedios - le prédécesseur de Prasutagus, à qui revient donc l'obligation de payer. Si l'on en croit Dion Cassius, Sénèque aurait envoyé ses agents jusqu'en Bretagne, afin d'exiger le restitution du prêt, plus les intérêts - y compris en usant de la force si nécessaire. De quoi tendre encore un peu plus l'ambiance.

Massacre des druides sur l'île de Mona.

Pour couronner le tout, le nouveau gouverneur a lancé une attaque d'une grande violence au Pays de Galles contre l'île de Mona, important sanctuaire druidique : le site est incendié et les druides, suspectés de fomenter les révoltes et soulever les autochtones, sont massacrés. Le fait est d'importance car Suetonius et son armée, préoccupés par les combats au nord-ouest, ne prendront pas immédiatement la mesure de la révolte que va déclencher Boudicca...

                                       C'est à peu près à cette période que meurt Prasutagus. Afin que son peuple n'ait pas à souffrir des exactions romaines, il a décidé de léguer son royaume conjointement à ses deux filles et à Néron, espérant sans doute que sa famille entrerait ainsi dans les bonnes grâces de l'Empereur. Ce testament a ceci d'étrange qu'il n'est légal ni au regard du droit romain, ni en vertu des coutumes celtes : dans le premier cas, l'héritage royal ne peut se transmettre à des filles et la mort d'un roi-client entraîne automatiquement la transmission de ses biens et territoires à l'Empereur ; dans le second, le chef est désigné par la tribu elle-même, et n'a aucun droit de transmettre le royaume en héritage. Ce qu'il faut sans doute interpréter comme une tentative désespérée de préserver les Icènes est donc voué à l'échec. De fait, les romains n'en tiennent absolument pas compte, et annexent le royaume comme ils le feraient d'un territoire conquis. Lorsque Boudicca tente de protester, le châtiment est terrible : une partie de la cour est réduite en esclavage, Boudicca est flagellée en place publique, et ses deux filles âgées d'environ 12 ans, sont violées et torturées sous ses yeux. 

Boudicca et ses filles.
                                       Et c'est là que Boudicca suscite toute mon admiration : loin de s'effondrer, terrassée par l'humiliation, la douleur, l'horreur de ce qu'elle vient de vivre, cette femme se relève, enflammée par son désir de vengeance et sa haine face à l'envahisseur romain et, soutenue par les Icènes qui voient en elle leur chef légitime, décide de se battre pour laver son honneur et de mettre un terme aux exactions des ennemis. D'autres tribus, lasses du joug romain, se joignent à elle avec enthousiasme : malgré l'interdiction romaine, les Celtes ont stockés des armes et 100 000 hommes sont maintenant prêts à en découdre.

                                       En 60 ou 61, Boudicca conduit l'armée des rebelles jusqu'aux portes de Camulodunum. Partout autour et a l'intérieur de la colonie, les présages funestes se multiplient :
"Dans ces conjonctures, une statue de la Victoire, érigée à Camulodunum, tomba sans cause apparente et se trouva tournée en arrière, comme si elle fuyait devant l'ennemi. Des femmes agitées d'une fureur prophétique annonçaient une ruine prochaine. Le bruit de voix étrangères entendu dans la salle du conseil, le théâtre retentissant de hurlements plaintifs, l'image d'une ville renversée vue dans les flots de la Tamise, l'Océan couleur de sang, et des simulacres de cadavres humains abandonnés par le reflux, tous ces prodiges que l'on racontait remplissaient les vétérans de terreur et les Bretons d'espérance. " (Tacite, "Annales", XIV - 32.)
Autant d'encouragements pour les Celtes, et de motifs d'inquiétude pour des Romains que l'on sait tellement superstitieux. Les colons demandent des renforts, mais le procureur, Catus Decianus, sous-estime la menace : la ville n'est pas protégée, aucune fortification n'a été érigée, et il n'envoie pourtant que 200 auxiliaires pour mater la révolte. Camulodunum, mal défendue, tombe rapidement : elle est livrée à la furie des assaillants qui massacrent tous les Romains qu'ils croisent. La garnison se réfugie dans le fameux Temple de Claude, qui est détruit au bout de deux jours de siège ; la ville est entièrement brulée. Un détachement de la Legio IX Hispania tente bien d'intervenir : avant même d'atteindre Camulodunum, elle tombe dans une embuscade et se fait décimer - seul le commandant et quelques cavaliers en réchappent. Pas question de s'arrêter en si bon chemin : Boudicca prend la direction de Londinium (Londres). Bien que récente puisque bâtie vers 43, la ville n'en est pas moins une plateforme commerciale importante, peuplée de commerçants, de riches marchands et de voyageurs.  

Londinium ravagée par les Celtes.

                                       En apprenant l’ampleur prise par la révolte, Suetonius se décide enfin à réagir, et se précipite à son tour vers Londinium. Mais il comprend vite qu'il ne pourra pas assurer sa défense : il manque d'effectif, et comme à Camulodunum, on a négligé de fortifier la cité. En dépit des lamentations et des supplications de ses habitants, il se résigne à sacrifier la ville, dans l'espoir de sauver la province. Suetonius ordonne l'évacuation de la ville, qui est abandonnée à Boudicca et à ses hommes. A son tour, Londinium est incendiée, et tous ceux qui n'ont pas fui sont tués. Verlulamium (St. Albans), municipe romain, connaît le même sort. Entre 70 000 et 80 000 personnes auraient trouvé le mort au cours de ces trois batailles, et Dion Cassius ne se prive pas de décrire la cruauté et la barbarie des Celtes
"Mais leur action la plus affreuse , la plus inhumaine , fut de pendre nues les femmes de la plus haute naissance et de la plus grande distinction, de leur couper les mamelles et de les leur coudre sur la bouche , afin de les leur voir manger; après quoi, ils les empalèrent. Ces horreurs se commettaient au milieu de leurs sacrifices, de leurs festins et de leurs orgies, dans leurs temples et principalement dans le bois consacré à Adrastée : c'était le nom qu'ils donnaient à la Victoire , et ils lui rendaient un culte tout particulier." (Dion Cassius, Ibid.)
A se demander si le culte païen ne l'horrifie pas encore davantage que le sort réservé à ces nobles dames...  De quoi terrifier le lecteur, et stigmatiser par la même occasion les tribus barbares, véritables bêtes sauvages et cruelles, face à des romains civilisés - y compris dans les tueries.

                                       Pendant que Boudicca éradique allègrement Londinium de la carte, Suetonius rassemble ses hommes et regroupe une armée composée de la Legio XIV Gemina, d'une partie de la Legio XX Valeria Vitrix et de tous les auxiliaires disponibles. Il aurait bien aimé leur adjoindre la Legio II Augusta, stationnée à Isca Dumnoniorum (Exeter), mais étrangement, son commandant fait la sourde oreille, et la demande reste lettre morte. L'homme - un dénommé Poenius Postumus - semble s'être montré fort peu enthousiaste à l'idée de traverser le territoire des Dumnonii, alliés de Boudicca, pour aller se frotter à cette virago déchaînée ! Nonobstant cette défection inattendue, Suetonius est à la tête de près de 10 000 hommes.

Statue de Boudicca, Londres. (Œuvre de T. Thornycroft.)

                                       On ignore où a lieu précisément l'affrontement final. La plupart des historiens penchent pour l'emplacement de Watling Street dans le West Midlands, quand d'autres suggèrent un site dans le Leicestershire,  le Warwickshire, l'Essex ou le Northamptonshire... Bref, on n'est pas plus avancés ! Une chose est cependant certaine : les Romains sont en nette infériorité numérique, puisque Boudicca entraîne derrière elle environ 230 000 guerriers - soit 20 fois plus que de légionnaires ! Pour autant, la situation n'est pas aussi désespérée qu'il y parait. D'abord, les Celtes sont principalement munis d'armes rudimentaires et de lances, tandis que les Romains possèdent des glaives, plus propices au corps-à-corps. Ensuite, ils n'ont pas reçu la formation des soldats romains, rompus au combat et soumis à une stricte discipline. Enfin, Boudica semble avoir eu des difficultés à contenir ses troupes et à maintenir l'ordre, après la victoire et le pillage de St. Albans. Toutes ces raisons permettent à Suetonius d'être raisonnablement optimiste.

Boudicca s'adresse à ses hommes avant la bataille.

                                       Mais les Bretons ne doutent pas davantage de leur victoire, au point qu'ils ont installé leurs femmes dans des charriots, près du champ de bataille, afin qu'elles puissent assister à leur triomphe. Boudicca, quant à elle, se tient face à ses troupes, debout sur son char avec ses filles à ses côtés. Se présentant non comme une reine, mais comme une femme avide de vengeance, elle harangue ses hommes, proclamant :
 "que, tout accoutumés qu'étaient les Bretons à marcher à l'ennemi conduits par leurs reines, elle ne venait pas, fière de ses nobles aïeux, réclamer son royaume et ses richesses; elle venait, comme une simple femme, venger sa liberté ravie, son corps déchiré de verges, l'honneur de ses filles indignement flétri. La convoitise romaine, des biens, était passée aux corps, et ni la vieillesse ni l'enfance n'échappaient à ses souillures. Mais les dieux secondaient enfin une juste vengeance: une légion, qui avait osé combattre, était tombée tout entière; le reste des ennemis se tenait caché dans son camp, ou ne songeait qu'à la fuite. Ils ne soutiendraient pas le bruit même et le cri de guerre, encore moins le choc et les coups d'une si grande armée. Qu'on réfléchît avec elle au nombre des combattants et aux causes de la guerre, on verrait qu'il fallait vaincre en ce lieu ou bien y périr. Femme, c'était là sa résolution: les hommes pouvaient choisir la vie et l'esclavage." (Tacite, Ibid.)

                                       La bataille s'engage, digne d'une BD d'Astérix - "on en vint aux mains, les barbares avec de grands cris et des chants de menace ; les Romains en silence et en bon ordre" (Dion Cassius) - et comme prévu, elle tourne à l'avantage des Romains : après avoir lancé les javelots, l'infanterie lance une attaque frontale, soutenue par les cavaliers armés de lances. Les glaives font un carnage en combat rapproché, tandis que les Celtes sont incapables de riposter avec leurs longues épées. Pire : ceux qui tentent de fuir sont piégés par les charrettes où les attendent leurs épouses, et qui leur font maintenant barrage ! Les hommes, les femmes, jusqu'aux bêtes de somme : tous sont transpercés, massacrés, exterminés, et des masses de cadavres s'entassent dans la plaine. Tacite avance les chiffres de 80 000 morts côté Celte, contre 400 côté Romain...

"La Reine Boudicca emmenant les Bretons contre les Romains."

                                        Refusant l'humiliation d'une capture et de l'exhibition qui ne manquerait pas de suivre, lors d'un triomphe à Rome, Boudicca se serait suicidée en ingérant du poison - c'est du moins ce que rapporte Tacite. Mais Dion Cassius prétend qu'elle se serait échappée, et qu'elle serait morte de maladie peu après... Dommage collatéral du conflit, Poenius Postumus (le commandant qui s'était défilé avant la bataille), déshonoré par sa lâcheté, se suicide également, en se transperçant de son épée.


                                       Si sa mort et la défaite sonnent le glas de la révolte emmenée par Boudicca, l'île de Bretagne ne retrouve pas pour autant la paix, loin s'en faut. On estime que 7 000 soldats romains auraient été tués au cours des combats, auxquels il convient d'ajouter les civils de Camulodunum, Londinium et Verulamium - au nombre de 70 000, si l'on en croit Tacite. Le chiffre a de quoi traumatiser les Romains (Suétone rapporte même que la crise avait presque persuadé Néron d'abandonner la Bretagne !), mais également encourager les Bretons, qui préparent déjà la riposte. Cette fois, Suetonius ne lambine pas, et il compte bien écraser définitivement le moindre embryon de sédition celte ! Il ravage les territoires des tribus qu'il soupçonne d'organiser la contre-offensive : les nouvelles tueries s'accompagnent de gigantesques incendies, les Romains brûlant systématiquement les terres - ce qui provoque un début de famine !

                                       Il est largement temps que quelqu'un remette de l'ordre dans cette boucherie générale : ce sera le procurateur Julius Classicianus, remplaçant de Decianus Catus - celui qui n'avait pas su protéger Camulodunum. Or, ce Classicianus vient de Gaule, et il est d'origine celte - ce qui ne compte pas pour rien, à l'heure de calmer des Bretons exaspérés par les mesures de rétorsion prises par Suetonius. Classicianus choisit la voie de la diplomatie : il se montre compréhensif, et explique aux autochtones que le prochain gouverneur sera certainement plus clément, et qu'il saura se montrer indulgent envers ceux qui se rendront et déposeront les armes... Dans le même temps, il informe Rome que les hostilités ne prendront fin que lorsque cette brute épaisse de Suétonius sera relevée. La suggestion ne tombe pas dans l'oreille d'un sourd, et l'affranchi envoyé par Néron afin d'enquêter sur place soutient le rapport de Classicianus : Suetonius est rappelé, et remplacé par Petronius Turpilianus, un modéré qui met fin aux expéditions punitives et adopte une politique de conciliation qui ramène enfin la paix en Bretagne.

Détail d'un vitrail représentant Boudicca.

                                        Alors, à quoi aura servi la révolte de Boudicca ? On peut considérer que l'entreprise fut un échec flagrant, qui plongea la Bretagne dans une période de chaos, pour un résultat somme toute négligeable ; ou au contraire, avancer que grâce à la Reine Icène, les Bretons ont finalement obtenu la paix, la justice, et un gouvernement plus juste et plus conciliant. Et peut-être le plus précieux : le respect et l'honneur.



Boodikka, des Green Lantern Corps.
Reste qu'aujourd'hui, le nom de Boudicca n'est guère connu du grand public - du moins, de ce côté-ci de la Manche. C'est moins le cas chez nos voisins britanniques - où elle fait souvent figure d'héroïne de la résistance bretonne face à l'occupant romain. Redécouverte à travers les œuvres de Tacite et Dion Cassius, à la Renaissance, la figure de Boudicca a depuis été illustrée dans toute une série de romans (chez Pauline Gedge, Rosemary Sutcliff, Ron Aberdeen ou, en Français, "Le Passeur de Ténèbres" de P.C. Cast. Voir aussi "Le Trésor de Boudicca" d'Anne de Leseleuc.), de films ("Boadicea" en 1928 et, plus récemment, "Warrior Queen" en 2003 avec Alex Kingston dans le rôle de la Reine), dans la musique classique ("Bonduca" de Henry Purcell) ou contemporaine (Enya lui a consacré une magnifique chanson, "Boadicea", et les Libertines la citent dans "The Good Old Days".) On la retrouve aussi dans la série TV "Xéna La Guerrière", et l'un des membres des Green Lantern Corps de DC Comics lui doit même son nom ! Énumération non exhaustive, mais tout de même étonnamment brève, tant on aurait pu s'attendre à ce qu'une telle personnalité enflamme l'imagination et déchaîne les artistes... Heureusement qu'on peut compter sur les internautes, prompts à célébrer notre héroïne : un coup d'œil au site www.deviantart.com , par exemple, devrait suffire à vous en convaincre.


Boadicée, par Dashinvaine. ( http://dashinvaine.deviantart.com )

jeudi 12 juillet 2012

Fulvia.

                                        Lorsqu'on évoque l'Histoire de Rome, les noms et les visages qui surgissent sont généralement masculins : César, Néron, Marc Aurèle, Hadrien, Cicéron... On pense plus rarement aux femmes, et celles qui nous viennent spontanément à l'esprit sont forcément Agrippine et Messaline, plus connues pour leur moralité douteuse et l'image qu'ont laissé d'elles les auteurs antiques (la meurtrière et la nymphomane, grosso modo) que pour l'influence qu'elles ont pu exercer. Encore convient-il de nuancer pour Agrippine, souvent présentée comme la séductrice perverse ayant manipulé Claude pour porter son fils Néron au pouvoir... ce qui n'est pas forcément inexact ! Pourtant, les femmes influentes n'ont pas manqué, tout au long de l'Antiquité romaine : outre celles que je viens de citer, on pourrait ajouter Livie, Cornelia, Fausta, etc. Et je n'ai pas mentionné les ennemies de Rome qui, comme Cléopâtre VII, Zénobie ou Boudicca, ont bien failli faire vaciller l'Empire.

Pièce de monnaie à l'effigie de Fulvia.

                                        Parmi ces femmes, il en est une qui a toute ma sympathie, et dont j'ai décidé de vous parler aujourd'hui : il s'agit de Fulvia, principalement connue en tant qu'épouse de Marc Antoine, et accessoirement la première femme à avoir eu son effigie sur des pièces de monnaie. Découvrons-la ensemble...

ORIGINES FAMILIALES ET PREMIER MARIAGE.


                                        Les lieux et dates de naissance de Fulvia Flacca Bambula ne sont pas connus précisément : on retient généralement l'an 83 avant J.C. et la ville de Rome. Certaines sources, cependant, avancent qu'elle serait née à Tusculum, principalement car il s'agit du berceau de la gens Fulvia. La lignée ne manque pas de prestige : du côté maternel, Fulvia descend directement de Scipion l’Africain, dont elle est l'arrière-arrière-petite-fille, mais elle est également liée à la gens Claudia et aux Gracques. Les Fulvii, bien qu'issus de la plèbe, font donc partie de la noblesse romaine, et la famille peut se vanter d'avoir fourni à la République plusieurs consuls et sénateurs.

Buste de Scipion l'Africain. (Musée archéologique de Naples.)


                                        Aux alentours de 62 avant J.C., Fulvia épouse Publius Clodius Pulcher, dont elle aura deux enfants : un garçon portant le même nom que son père (Publius Clodius Pulcher) et une fille, Clodia Pulchra, future épouse éphémère d'Octave / Auguste. De Clodius, on retient surtout l'épisode rocambolesque du scandale de la Bona Dea, en 62 avant J.C., qui mérite qu'on lui accorde quelques lignes. Alors que s'y déroulait la cérémonie de la Bona Dea, culte secret réservé aux femmes, Clodius s'était travesti et avait pénétré dans la maison de Jules César (alors Pontifex Maximus) afin, dit-on, d'y retrouver l'épouse de ce dernier. Démasqué par une esclave et à moitié lynché par les participantes de la cérémonie, il fut ensuite accusé d'incestum (acte violant la pureté religieuse), et se défendit en prétendant avoir été absent de Rome ce soir-là. L'alibi fut démonté par Cicéron, qui ne se priva pas de l'attaquer publiquement. Clodius fut acquitté - selon Cicéron parce qu'il avait corrompu les jurés. Inutile de dire que cela n'améliora pas les relations entre les deux hommes, déjà passablement tendues.


Publius Clodius Pulcher.

                                        Malgré l'incident relaté ci-dessus, Clodius reste proche de César, qui favorise son passage dans les rangs de la plèbe, pour lui permettre de briguer le tribunat en 58 avant J.C. Dès son accession à la magistrature, Clodius s'oppose au Sénat, revenant sur des décisions prises par l'assemblée. Il peut de plus compter sur des bandes armées à ses ordres, des partisans chargés de faire le coup de poing face à ses opposants. Le Sénat décide de combattre le mal par le mal, et prend alors le parti de Titus Annius Milo (francisé en Milon), à qui il confie la mission de contrer Clodius. Les escarmouches dégénèrent en véritables émeutes et, en 52 avant J.C., Clodius trouve la mort sur la voie Apienne, assassiné par les séides de Milon.

Le corps de Clodius exposé au Forum. (source : University of Texas.)

                                        C'est à l'occasion de sa mort que Fulvia apparaît pour la première fois dans les écrits : veuve éplorée, elle traîne le corps de son mari à travers Rome, et hurle sa colère et son désespoir, soulevant les partisans de Clodius afin de venger sa mort dans le sang de ses meurtriers. Le spectacle pathétique et l'immense popularité du défunt provoquent la fureur de la foule, qui s'empare du cadavre et le brûle devant le Sénat. Présente durant le procès de Milon, Fulvia est la dernière à témoigner contre l'accusé : son récit est déterminant, et envoie Milon en exil. 

DEUXIÈME MARIAGE.


                                        Nous l'avons vu : Clodius avait à ses ordres plusieurs bandes de redoutables sbires, un véritable gang qui, à sa mort, se range derrière Fulvia. Veuve de Clodius, mère de ses enfants, dépositaire du souvenir d'un homme adoré par la plèbe, elle a désormais la main sur des bandes armées qui lui sont fidèles. Son influence, sa naissance et son intelligence en font un parti des plus convoités.

                                        Peu après les dix mois de veuvage traditionnels, Fulvia se remarie avec Caius Scribonius Curio (Curion). S'il est issu d'une famille moins prestigieuse que celle de Clodius, il s'avère qu'il est aussi beaucoup plus riche... Et, tout comme Clodius, Curion est un homme aimé des plébéiens. Alors qu'il faisait jusqu'ici partie des Optimates, il se range du côté des Populares peu après son mariage, et poursuit la politique engagée par le premier époux de Fulvia, soutenant à son tour Jules César. En 50 avant J.C., il est élu tribun, mais est tué un an plus tard en Afrique du Nord, en combattant les troupes de Juba Ier, roi de Numidie, aux côtés de l'Imperator.

                                        Pendant la guerre civile opposant César à Pompée, Fulvie reste vraisemblablement à Rome. Elle est désormais l'une des femmes les plus influentes de Rome : toujours liée à la clientèle de Clodius et obéie par ses milices, elle est désormais l'héritière de la fortune de Curion.

TROISIÈME MARIAGE.


                                        Quelques années après la mort de ce dernier, en 47 ou 46 avant J.C., Fulvie se marie une troisième et dernière fois. Elle épouse cette fois-ci Marcus Antonius Marci Filius Marci Nepos (Marc Antoine). Mais si l'on en croit Cicéron, leur relation aurait débuté plusieurs années auparavant, alors que Fulvia était encore l'épouse de Clodius. Il suggère également que le futur triumvir l'aurait épousée pour son argent... Pourtant, le fait est que, pour elle, Marc Antoine quitte sa maîtresse, l'actrice Cytheris, qu'il fréquentait depuis longtemps. A cette époque, Antoine est déjà un homme politique établi : il est l'homme de confiance de César, qui l'a nommé son Maître de Cavalerie, il a déjà été tribun de la plèbe, et c'est un militaire aguerri et réputé, adoré par ses hommes et dont la vaillance n'est plus à prouver. Ce mariage scelle l'union de deux forces politiques majeures, pouvant compter sur l'appui d'une partie de l'armée, du peuple, sur les fameux hommes de Clodius et, qui plus est, sur l'argent légué par Curion... Ensemble, Antoine et Fulvia auront deux fils : Marcus Antonius Antyllus et Iullus Antonius.

Marc Antoine.

                                        Selon Plutarque, Fulvia aurait eu une influence non négligeable sur son troisième mari. Certes impliquée dans la vie politique, elle aurait également attisé la haine qu'Antoine vouait à Cicéron. Étant donné que l'orateur avait condamné le beau-père de Marc Antoine à mort quelques années plus tôt, je ne pense pas qu'elle ait eu beaucoup de difficultés ! Il faut également reconnaître que Cicéron n'a jamais ménagé les époux successifs de Fulvia - et l'inimitié l'opposant à Antoine, qu'il tenait pour un homme vulgaire et une brute épaisse, n'allait pas améliorer les choses. Fulvia prit toujours le parti de son époux et lui apporta un soutien inconditionnel - comme nous allons le voir.

Pièce représentant Fulvia. Au revers : un lion et les mots "Antoni Imperator".

                                        Après l'assassinat de César, Marc Antoine devient l'homme le plus puissant de Rome. Alors consul, il s'impose comme le leader du parti des Césariens, notamment en retournant la foule contre les conjurés, lors des funérailles. S'étant emparé des papiers de César, il les utilise à son avantage, afin de faire passer des lois qui lui sont profitables et qui lui permettent d'accroître sa fortune tout autant que son pouvoir - et, du même coup, ceux de Fulvia. Mais le Sénat demeure hostile à Antoine et, contre lui, décide de jouer la seule carte possible : il mise sur Octave, petit-neveu et fils adoptif de César. Lorsque Antoine assiège, en toute illégalité, un des Césaricides à Modène, il s'attire la colère de Cicéron, qui prononce la première de ses "Philippiques." - série de discours violents et insultants, ainsi nommés en référence à ceux que prononça Démosthène contre Philippe II de Macédoine. En 41 avant J.C., Cicéron fait annuler les mesures prises sous le consulat d'Antoine, et le fait déclarer ennemi public (hostis), malgré les vaines tentatives de Fulvia, qui s'efforce de mobiliser les soutiens de son mari.

                                        Mais Octave, qui ne trouve pas auprès du Sénat le soutien qu'il avait espéré, finit par signer la paix avec Antoine : c'est la formation du triumvirat, qui lie Antoine, Octave et Lépide (qui, disons-le tout de suite, compte pour du beurre...). Pour entériner cette alliance, la fille de Fulvia, Clodia, est alors mariée au jeune Octave. L'accord entre les trois hommes débouche sur les proscriptions, chacun d'eux livrant, en signe de bonne volonté, ses anciens alliés aux séides des deux autres. Parmi les victimes se trouve Cicéron, qui paie chèrement ses diatribes contre Antoine. Dion Cassius et Appien nous décrivent à cette occasion une Fulvia proche de la virago, qui profite de l'occasion pour s'enrichir aux dépends des condamnés, et surtout pour se venger de Cicéron. Dion Cassius raconte comment jubilant à la mort de son ennemi, elle lui aurait percé la langue d'une épingle à cheveux.

                                        En 42 avant J.C., Antoine et Octave ayant quitté Rome pour poursuivre les assassins de César jusqu'en Asie, Fulvia dirige pratiquement Rome en sous-main. Dion Cassius peut ainsi écrire :

 "Voilà ce qui se produisit alors l'année suivante : Publius Servilius et Lucius Antonius (N.B. : frère de Marc Antoine) furent consuls en titre, mais en réalité, ce furent Lucius et Fulvia. En effet (...), elle s'occupait elle-même des affaires, de sorte que ni le Sénat ni le peuple ne décidait quoi que ce fût de contraire à son bon plaisir." (Dion Cassius, 48, 4-1)

GUERRE DE LA PEROUSE ET MORT DE FULVIA.


                                        Après l'élimination des deux principaux instigateurs du meurtre de César, Brutus et Cassius, à Philippes en 42 avant J.C., les triumvirs se partagent le territoire Romain : l'Italie échoit à Octave, Antoine obtient l'Asie et Lépide doit se contenter de l'Afrique. Antoine part visiter ses provinces : survient alors sa rencontre avec Cléopâtre, qui devient sa maîtresse. Un an plus tard, Octave divorce de la fille de Fulvia, accusant au passage cette dernière de viser le pouvoir. Il licencie également une partie des légions de César, auxquelles il doit alors fournir des terres. Pour se faire, il réquisitionne des propriétés privées. Fulvia prend alors le parti des propriétaires spoliés, craignant que les légionnaires ne se rangent du côté d'Octave au détriment de son mari. Elle trouve le soutien de son beau-frère, Lucius Antonius, et prend la tête de l'oppostition contre Octave. Les troubles politiques et sociaux aboutissent alors à la guerre de Pérouse, en 41-40 avant J.C. Appien prétend que Fulvie, jalouse de la liaison entre son mari et Cléopâtre, autait volontairement poussé la confrontation jusqu'au point de non -retour, afin d'inciter Antoine à revenir en Italie.

Pièce à l'effigie de Cléopâtre et Antoine. (Source:  AncientArtPodcast.)

Lucius Antonius.
Avec Lucius Antonius, elle lève huit légions pour combattre Octave. Lucius, quant à lui, attend que les légions d'Antoine viennent à son secours, mais son frère n'est pas au courant de la tournure prise par les évènements : il est toujours en Orient, tout s'est fait à son insu et, par conséquent, il n'a donné aucune consigne à ses troupes. Celles-ci, sans directives claires, refusent de s'engager, et Lucius ne doit son salut qu'aux hommes que Fulvia parvient à lui envoyer en renfort. L'armée de Fulvia et Lucius occupe brièvement Rome, mais doit se replier sur La Pérouse, où elle est assiégée par celle d'Octave. Le siège dure 2 mois, et en février 40 avant J.C., Lucius et les soldats, affamés, se rendent ; Fulvia, elle, réussit à s'échapper et fuit en Grèce avec ses enfants. Là-bas, elle retrouve Antoine, furieux : non seulement elle a gravement mis en danger l'alliance scellée entre les triumvirs, mais en plus Octave en a profité pour faire main basse sur la Narbonnaise, son fief ! Il ne lui pardonnera pas : il rentre à Rome pour s'entendre avec Octave, abandonnant Fulvia à son sort. Elle meurt, seule et malade, exilée à Corinthe, quelques mois plus tard.

                                        Après sa mort, Antoine et Octave s'accordent pour rejeter leur mésentente sur Fulvia, bouc émissaire tout trouvé. L'accord est renforcé par le remariage d'Antoine, qui épouse Octavie, la sœur d'Octave. La jeune femme s'occupera de tous les enfants de Fulvia - tout comme elle recueillera ceux d'Antoine et Cléopâtre, après la mort des deux amants.

CONCLUSION.


                                        L'image qui reste de Fulvia est au mieux celle d'une femme ambitieuse s'impliquant dans la politique romaine aux côtés de ses époux successifs (et d'Antoine en particulier), au pire celle d'une virago sans pitié, qui utilisa Clodius, Curion puis Antoine pour assouvir sa soif de pouvoir et de richesse. Le rôle de l'Historien n'est pas de juger. Du reste, cela serait impossible, notamment à cause de la partialité des sources : n'oublions jamais que l'Histoire est écrite par les vainqueurs - Octave / Auguste en l’occurrence - et que les vaincus sont presque systématiquement salis.

Portrait de Fulvie, extrait de Promptuarii Iconum Insigniorum a Seculo Hominum (G. Rouillé - 1553)

                                        Cela étant dit, j'ai l'excuse de ne pas être historienne, et je peux donc vous livrer mon sentiment ! Pas question pour autant d'interpréter les faits de manière à les adapter à mon opinion. Simplement, je demande un peu d'indulgence pour cette femme qui, comme nombre de ses sœurs, a été largement maltraitée par Cicéron, Dion Cassius et consorts. Voilà une femme forte, ambitieuse, autoritaire, douée de sens politique : c'était un leader, capable de mener des troupes aussi bien que d'entraîner derrière elle des partisans. Autant de qualités qui, plébiscitées chez un homme, firent d'elle, pour les textes antiques, une virago amorale, une espèce de folle hystérique incontrôlable qui manipula les hommes pour arriver à ses fins. Mais je n'y crois guère. Car, pour peu que l'on se donne la peine de creuser, on découvre rapidement que, derrière une ambition affichée (ce qui, ma foi, n'a rien de monstrueux), se dessine le portrait d'une femme qui tenta toujours de concilier son cœur et sa raison - et qui y parvint quasiment jusqu'à la fin.

                                       Je n'ai aucun élément prouvant qu'elle aima sincèrement ses trois époux successifs, mais j'en suis pourtant convaincue : je pense qu'elle trouva le moyen de se dresser et d'agir à leurs côtés, accroissant son influence et leur pouvoir en tant que couple. Pour moi, loin de l'image de gorgone qu'a conservée la postérité, Fulvia était avant tout une grande amoureuse, capable de concilier ses sentiments et ses ambitions, et de mettre à leurs services ses incroyables talents de meneuse d'hommes. Les historiens me donneront peut-être tort... Décidément, j'ai bien de la chance de ne pas être historienne !