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dimanche 16 novembre 2014

Octavie : sœur de Britannicus, épouse de Néron.

                                        J'avoue : quand on me parle d'Octavie, je pense immédiatement à la sœur d'Octave / Auguste, l'épouse bafouée de Marc Antoine, la mère éplorée du jeune Marcellus. Bref, à Octavia Minor. Mais comme les trains, une Octavie peut en cacher une autre. En l’occurrence, je vais parler aujourd'hui de Claudia Octavia, fille de l'Empereur Claude et demi-sœur et première épouse de Néron. Une autre Octavie qui a donc marqué l'Histoire de Rome - encore que le terme "marqué" soit peut-être un peu abusif, tant les historiographes évoquent un être falot, une jeune femme dépourvue de toute personnalité, toujours en arrière-plan des évènements qu'elle ne fait que subir. Cette Octavie-là est une victime : du moins nous la présente-t-on comme telle... Mais peut-être convient-il d'étudier les textes, l'analyse révélant quelques surprises ou soulevant au minimum quelques interrogations.

Claudia Octavia (Palazzo Massimo Alle Terme, Rome - ©Folegandros via wikipedia)

                                        Pourtant, l'histoire a tout du conte de fées, à mi-chemin entre "Cendrillon" et "Blanche-Neige" : la mère de notre héroïne est morte et elle doit s’accommoder d'une méchante belle-mère, mais elle affronte courageusement son destin et épouse finalement le prince. Bon, c'est là que ça se gâte : à la fin de l'histoire, le prince lui fait couper la tête.


Entourage Familial et Mort de Messaline.



                                        A priori, on serait en droit de penser que naître dans la famille impériale, c'est quand même une sacrée chance. Sauf lorsque la famille en question est celle des Julio-Claudiens, nid de serpents à côté desquels les Atrides passeraient pour une joyeuse bande de Bisounours. A la surprise générale (et la sienne en premier lieu) Claude est proclamé Empereur en 41, à la mort de son neveu Caligula. Il avait déjà une fille, nommée Claudia Antonia, issue d'un précédent mariage. Mais, comme tous les Romains, il désirait désespérément un héritier mâle, et il s'était donc remarié avec Messaline - oui, cette Messaline dont le nom est devenu synonyme de débauche et d'orgies sexuelles. Le couple a deux enfants : Claudia Octavia donc, et Britannicus né en 41.

Messaline, Britannicus et Octavie. (Camée - Bibliothèque Nationale de France.)


                                        Malgré les nombreux écrits sur les règnes de Claude et Néron, on ne sait que peu de choses sur Octavie : elle est certes née à Rome, mais on ignore même la date exacte de sa naissance. Tacite rapporte qu'elle est morte en 62, à l'âge de 20 ans (elle serait donc née en 42), tandis que Dion Cassius avance l'année 41. Les historiens contemporains ne sont convaincus par aucune des deux versions et penchent pour fin 39 ou début 40 - c'est-à-dire alors que Claude, considéré comme un débile léger, ne jouissait d'aucune considération à la cour impériale, de sorte que l'on n'avait pas fait grand cas de la naissance de sa fille. Toujours est-il qu'elle porte le nom de son arrière-grand-mère, l'Octavie dont je parlais en introduction, et que Claude organise très vite ses fiançailles avec le préteur Lucius Junius Silanus Torquatus, descendant d'Auguste : un bon mariage est donc déjà assuré.

                                        Selon les historiographes, Claude et Messaline vivent en parfaite harmonie, l'Empereur ignorant tout des multiples infidélités de sa nymphomane d'épouse. Du moins jusqu'à ce que Messaline décide de se remarier, sans en informer son impérial époux. En réalité, on pense aujourd'hui qu'il s'agissait  d'une cérémonie bacchique, que les affranchis de Claude prirent pour prétexte afin de lui faire croire à l'existence d'un complot visant à le renverser. Quoi qu'il en soit, l'entourage de l'Empereur le presse d'agir et de faire exécuter la traîtresse. Celle-ci utilise alors ses deux enfants pour tenter d'endiguer la colère de l'Empereur - Octavie est alors âgée d'environ 8 ans :
"Messaline, malgré le trouble où la jette ce revers de fortune, prend la résolution hardie, et qui l'avait sauvée plus d'une fois, d'aller au-devant de son époux et de s'en faire voir. Elle ordonne à Britannicus et à Octavie de courir dans les bras de leur père, et elle prie Vibidia, la plus ancienne des vestales, de faire entendre sa voix au souverain pontife et d'implorer sa clémence." (Tacite, "Annales", XI - 32.)
Messaline et Britannicus. (Musée du Louvre.)


                                        Las, le pathétique spectacle ne suffit pas à sauver Messaline. Sur l'insistance de ses conseillers, qui craignent l'influence de son épouse, Claude ordonne sa mort. La jeune femme n'a pas le courage de se suicider, elle est exécutée par un centurion dans les jardins de Lucullus, où elle a trouvé refuge.

Remariage de Claude, Ascension d'Agrippine et Néron.



                                        Claude est maintenant veuf. Poussé par son entourage et en dépit du résultat déplorable de ses précédentes unions, il décide de se marier une quatrième fois. L'enjeu est d'importance : tous savent que Claude est un homme influençable, et chaque parti tente donc de lui trouver une épouse susceptible d’œuvrer dans ses intérêts. Tous défendent leur candidate, mais l'affranchi Pallas se montre le plus convaincant : il a pris le parti d'Agrippine. Mère de Néron (à l'époque connu sous le nom de Lucius Domitius Ahenobarbus), elle est une Julio-Claudienne de pure souche, ce qui contribuerait à renforcer le pouvoir impérial. En fait, elle est tellement Julio-Claudienne qu'elle se trouve être la nièce de Claude, mais peu importe : on accorde vite une dérogation, et Claude épouse Agrippine. Pour le meilleur, mais surtout pour le pire.

Agrippine. (Musée archéologique de Naples - ©Diffendale via Flickr.)

                                        Agrippine est une ambitieuse, et elle ne s'en cache pas : la marâtre d'Octavie et de Britannicus a pour seul objectif de porter son fils Néron au pouvoir et de gouverner Rome à travers lui. Pour se faire, elle noue des alliances stratégiques avec certains des hommes de confiance de Claude et multiplie les complots, afin d'écarter le fils de son Empereur de mari. S'appuyant sur le philosophe Sénèque, (précepteur de Néron, qu'elle a fait revenir de son exil en Corse, et qui lui doit donc une fière chandelle), elle initie son fils à l'art de gouverner et l'implique petit à petit dans la vie politique. Dans le même temps, l'action d'Agrippine vise à diminuer le prestige de Britannicus qui, compte tenu de son jeune âge, n'est pas encore capable de défendre ses intérêts. Néron n'est l'aîné de Britannicus que de quelques mois, mais il est chargé de tâches de plus en plus importantes, et il est constamment mis en valeur, tandis que son demi-frère est systématiquement présenté comme un enfant, incapable de gouverner et de succéder à son père. Britannicus, complètement marginalisé, est de plus en plus isolé au sein de sa propre famille et exclu du pouvoir. En 51, Agrippine parvient à convaincre Claude d'adopter Néron.

L'Empereur Claude.


                                        Pour Octavie, elle a d'autres projets, auxquels elle s'est attelée dès son union officialisée :
"Une fois sûre de son mariage, elle porte ses vues plus loin, et songe à en conclure un second entre Domitius [Néron], qu'elle avait eu de Cn. Ahénobarbus, et Octavie, fille de l’empereur. Ce projet ne pouvait s'accomplir sans un crime car Octavie était fiancée à Silanus ; et Claude, ajoutant à l’illustration dont brillait déjà ce jeune homme les ornements du triomphe et la magnificence d'un spectacle de gladiateurs, l'avait désigné d'avance à la faveur publique. Mais rien ne paraissait difficile avec un prince qui n'avait ni affection ni haine qui ne lui fût suggérée ou prescrite." (Tacite, "Annales", XII - 3.)
                                        Quel meilleur moyen de favoriser Néron que par une alliance avec la famille impériale ?! Du côté paternel, la famille de Néron n'est pas particulièrement illustre, de sorte que le mariage à une descendante des Julio-Claudiens apparaît indispensable. La promesse de mariage entre Octavie et Torquatus ayant été rompue (Torquatus, accusé d'inceste avec sa sœur, est au passage poussé au suicide), Agrippine obtient les fiançailles des deux jeunes gens, qui se marient en 53. Néron a alors 16 ans, et Octavie 13. Techniquement, ils sont frère et sœur (puisque Néron est désormais le fils adoptif de Claude), mais on n'est plus à ça près ! 
"On résolut au reste de ne pas différer ; et à force de promesses on engagea le consul désigné, Memmius Pollio, à proposer un sénatus-consulte par lequel Claude serait prié de fiancer Octavie à Domitius. Leur âge ne s'y opposait pas, et c'était un chemin ouvert à de plus grands desseins.(...) Octavie est fiancée, et Domitius, joignant à ses premiers titres ceux d'époux et de gendre, marche désormais l'égal de Britannicus, grâce aux intrigues de sa mère et à la politique des accusateurs de Messaline, qui craignaient que son fils ne la vengeât un jour." (Tacite, "Annales", XII-9).

La mort de Claude. (Incunable - ©Penn Libraries.)


                                        Toutefois, les plans d'Agrippine sont contrariés : elle perd peu à peu de son influence sur Claude, qui commence à se méfier d'elle. Pire, il semble regretter d'avoir écarter Britannicus au profit de Néron, et il se rapproche de son fils légitime - lequel, en outre, a grandi et peut désormais se défendre dans l'arène politique, notamment en ralliant les opposants d'Agrippine à sa cause. Le mariage de Néron avec la fille de l'Empereur pourrait bien ne pas suffire à lui garantir le trône... Il faut donc accélérer les choses. Le 13 Octobre 54, Claude meurt empoisonné et, tandis qu'Agrippine retient Britannicus et Octavie au chevet de leur père,  Néron est proclamé Empereur.
"Enfin, le trois avant les ides d'octobre, à midi, les portes du palais s'ouvrent tout à coup, et Néron, accompagné de Burrus, s'avance vers la cohorte qui, suivant l'usage militaire, faisait la garde à ce poste. Au signal donné par le préfet, Néron est accueilli avec des acclamations et placé dans une litière. Il y eut, dit-on, quelques soldats qui hésitèrent, regardant derrière eux, et demandant où était Britannicus. Mais, comme il ne s'offrait point de chef à la résistance, ils suivirent l'impulsion qu'on leur donnait. (...)  Toutefois on ne lut pas le testament, de peur que l'injustice d'un père qui sacrifiait son fils au fils de sa femme ne révoltât les esprits et ne causât quelque trouble." (Tacite, "Annales", XII - 69.)

Chute d'Agrippine et relations entre Octavie et Néron.


                                        Si, au début de son règne, Néron se montre un fils docile et soumis, il se détache petit à petit de l'influence maternelle et entend bien gouverner seul. Agrippine ne le supporte pas, et elle menace de faire valoir les droits de Britannicus, après tout héritier légitime du défunt Claude. Erreur grossière, puisqu'en s'opposant ainsi frontalement à Néron, elle provoque un conflit qui lui sera fatal. Britannicus meurt subitement en 55, probablement de mort naturelle. Mais ce décès survient trop opportunément pour qu'on n'en fasse pas porter la responsabilité à Néron. Agrippine a en tous cas perdu son atout majeur, et elle tombe en disgrâce.

Aureus de Néron et Agrippine. (©Steerpike via wikipedia.)

                                        Pour couronner le tout, voilà que Néron est amoureux ! Pas de sa femme, mais de la belle Poppée (Sabina Poppaea) qui (pas folle la guêpe) compte bien se faire épouser et devenir Impératrice... Jusque là, Agrippine avait toujours réussi à garder Néron sous contrôle, mais cette idylle naissante lui fait craindre que Poppée ne prenne définitivement l'ascendant sur son fils et ne l'éloigne d'elle. Elle s'oppose donc fermement à la liaison, arguant que le mariage avec Octavie est nécessaire pour le prestige qu'il donne à Néron et qu'il justifie sa position impériale. Octavie est donc au cœur de la lutte de pouvoir entre Néron et sa mère, d'autant qu'Agrippine n'étant pas femme à s'avouer vaincue, elle tente de récupérer le pouvoir qui lui a échappé en complotant contre son propre fils et en tenant des réunions secrètes avec des amis et sympathisants, y compris avec Octavie. En vain : ses manigances ne font qu'éveiller encore un peu plus la méfiance de Néron, qui finit par organiser son assassinat, en 59.

                                        Faisons un petit arrêt sur image, le temps de contempler le tas de cadavres impériaux : Claude est mort empoisonné par Agrippine ; Britannicus est mort, soit de mort naturelle, soit empoisonné par Néron ; Agrippine a été tuée sur ordre de Néron ; Sénèque a été contraint au suicide. On est en droit de penser qu'Octavie a beaucoup souffert de la perte de son père et son frère :  Tacite rapporte cependant que la jeune femme, très affligée, a dès lors appris à cacher ses sentiments.

Tétradrachme de Néron et Octavie.

                                        Nous l'avons vu : l'union de Néron et d'Octavie est avant tout  politique. L'empereur y trouve son intérêt puisqu'elle lui apporte la légitimité des Julio-Claudiens. Comme on pouvait s'y attendre, le mariage arrangé n'est pas heureux. Néron n’éprouve aucune attirance pour son épouse, et même carrément de la répulsion : il s'ennuie à ses côtés et essaye même à plusieurs reprises de l'étrangler (selon cette langue de vipère de Suétone) ! Sans aller jusqu'à confirmer ces allégations douteuses, il est certain que Néron délaisse sa femme et entretient des liaisons extra-conjugales, d'abord avec l'affranchie Actée puis avec la fameuse Poppée. Il déclare ouvertement qu'Octavie doit se contenter des "insignes" du mariage - c'est-à-dire du titre et des honneurs d'Impératrice. Ce qui n'est déjà pas si mal, et Octavie paraît s'en satisfaire, elle qui semble n'avoir jamais éprouvé le goût du pouvoir, et n'a jamais tenté de se libérer de la tutelle de son mari. Peut-être est-ce la raison pour laquelle elle est aimée et admirée par le peuple : Tacite nous la décrit comme une femme "de noble naissance et à l'honnêteté exemplaire" et insiste sur sa "vertu" ("Annales", XIII - 12 et 9).

Divorce d'Octavie et manifestations populaires ?



                                        De fait, l'Histoire a retenu d'Octavie l'image d'une éternelle victime, passive et résignée. Une femme certes vertueuse, mais effacée, geignarde et sans attrait (Notons au passage qu'il n'est jamais question de sa beauté ou de son intelligence...) qui, ouvertement bafouée, ne se rebelle même pas. On devine sans peine qu'une telle personnalité effacée ne saurait séduire un homme comme Néron. Encore Octavie pourrait-elle consolider sa position en lui donnant un héritier mâle - mais cela parait difficile, puisqu'elle a été reléguée dans un appartement séparé du palais, et que son mari refuse de partager son lit.

                                        Or, Poppée tombe enceinte. Néron se décide alors à répudier Octavie, affirmant qu'elle est stérile, et il épouse Poppée douze jours après le divorce.
"Néron n'eut pas plus tôt reçu le décret du sénat, que, voyant tous ses crimes érigés en vertus, il chasse Octavie sous prétexte de stérilité ; ensuite il s'unit à Poppée. " (Tacite, "Annales", XIV-60.)
Néron.

                                        Mais Octavie reste très populaire, et son attitude modeste et discrète lui gagne le cœur de la foule, de sorte que le divorce provoque un tollé général. Commence alors une comédie ahurissante, digne d'un soap opéra ! Néron tente de discréditer son ex-épouse, en mettant à mal sa réputation de vertu : on accuse Octavie d'avoir pris pour amant un esclave, joueur de flûte égyptien, ajoutant à la faute d'adultère la basse extraction de l'amant supposé. En dépit des dénégations de son entourage, Octavie est exilée de la cour et bientôt reléguée en Campanie sous la garde de quelques soldats. Châtiment bien mince, au vue de la gravité de l'accusation ; accusation au demeurant  bien maladroite et contre-productive, puisque la foule ne s'y laisse pas prendre et recommence à s'agiter. Face au mécontentement général, Néron est obligé de rappeler son ex-épouse. Le peuple est ravi, et manifeste sa joie en renversant les statues de Poppée et en couronnant de fleurs celles d'Octavie. Ce mouvement de foule affole encore plus Néron  :
"Alors, ivre de joie, la multitude monte au Capitole et adore enfin la justice des dieux ; elle renverse les statues de Poppée ; elle porte sur ses épaules les images d'Octavie, les couvre de fleurs, les place dans le Forum et dans les temples. Elle célèbre même les louanges du prince et demande qu'il s'offre aux hommages publics. Déjà elle remplissait jusqu'au palais de son affluence et de ses clameurs, lorsque des pelotons de soldats sortent avec des fouets ou la pointe du fer en avant, et la chassent en désordre. On rétablit ce que la sédition avait déplacé, et les honneurs de Poppée sont remis dans tout leur éclat." (Tacite, "Annales", XIV, 59-60.)
As de Néron et Poppée. (©Joe Geranio via Flickr.)

                                        Voilà, en tous cas, la version officielle, rapportée les historiographes antiques. Mais penchons-nous sur la suite du texte du Tacite, qui mérite d'être lu avec attention :
"Cette femme [Poppée] , dont la haine, toujours acharnée, était encore aigrie par la peur de voir ou la violence du peuple éclater plus terrible, ou Néron, cédant au vœu populaire, changer de sentiments, se jette à ses genoux, et s'écrie "qu'elle n'en est plus à défendre son hymen, qui pourtant lui est plus cher que la vie ; mais que sa vie même est menacée par les clients et les esclaves d'Octavie, dont la troupe séditieuse, usurpant le nom de peuple, a osé en pleine paix ce qui se ferait à peine dans la guerre ; que c'est contre le prince qu'on a pris les armes ; qu'un chef seul a manqué, et que, la révolution commencée, ce chef se trouvera bientôt : qu'elle quitte seulement la Campanie et vienne droit à Rome, celle qui, absente, excite à son gré les soulèvements ! Mais Poppée elle-même, quel est donc son crime ? qui a-t-elle offensé ? Est-ce parce qu'elle donnerait aux Césars des héritiers de leur sang, que le peuple romain veut voir plutôt les rejetons d'un musicien d'Égypte assis sur le trône impérial ? Ah ! que le prince, si la raison d'État le commande, appelle de gré plutôt que de force une dominatrice, ou qu'il assure son repos par une juste vengeance ! Des remèdes doux ont calmé les premiers mouvements ; mais, si les factieux désespèrent qu'Octavie soit la femme de Néron, ils sauront bien lui donner un époux." (Tacite, Ibid.)


Pseudo-Poppée. (Musée du Louvre - ©M. L Nguyen)
Poppée est donc "acharnée" et "aigrie" - évidemment par opposition à la douce et vertueuse Octavie. Je veux bien. Mais que dit-elle, cette harpie voleuse de mari ?! Elle accuse ouvertement "les clients et les esclaves d'Octavie", qu'elle qualifie de "troupe séditieuse usurpant le nom de peuple". Que faut-il comprendre ? Poppée affirme simplement que la réaction populaire n'est pas aussi spontanée qu'il y parait, et qu'un groupe d'opposants à Néron tente de le renverser, en prenant pour prétexte la défense d'Octavie. N'ajoute-t-elle pas que "c'est contre le Prince qu'on a pris les armes" ? Il ne s'agirait donc pas d'une foule viscéralement acquise à la cause de la malheureuse fille de Claude, humiliée et spoliée par sa rivale, mais bien de meneurs, d'opposants politiques et d'esclaves soudoyés... C'est ce que tendrait à prouver la réaction des émeutiers : il n'est même pas nécessaire d'employer les armes, la seule menace des troupes suffit à les retourner, au point qu'ils rétablissent les statues de Poppée qu'ils venaient tout juste de renverser! Leur attachement à la douce Octavie a ses limites...  L'argumentation finale de Poppée ne dit pas autre chose, et se fait même plus précise : à l'enfant de Poppée et Néron, on préférerait certainement le rejeton d'Octavie et d'un vulgaire joueur de flûte, précisément parce que la fille de Claude est toujours une menace pour le pouvoir de Néron. Elle seule descend des Julio-Claudiens, elle seule incarne le pouvoir impérial. Divorcée, elle représente un danger encore plus grand : en cas de divorce et de remariage, elle pourrait appuyer les droits d'un autre prétendant à l'Empire et renforcer le parti des adversaires de Néron.

Exil et mort d'Octavie.



                                        On notera au passage que Poppée reprend l'hypothèse d'un enfant né de la liaison d'Octavie et de son esclave musicien, ce qui laisse encore plus perplexe : Octavie n'était donc pas stérile, finalement ?! Et l'accusation d'adultère était donc fondée ? Pour une douce et insignifiante petite femme, Octavie devient en tous cas bien gênante ! La menace, réelle ou supposée, est même suffisamment alarmante pour que Néron s'affole. L'accusation d'adultère n'a pas produit le résultat escompté, principalement à cause de la basse condition de l'amant supposé. Pour autant, l'idée n'est pas mauvaise, et on emploie donc le même procédé - cette fois en choisissant un prétendant plus vraisemblable. Un homme de haute naissance, susceptible d'avoir séduit la noble Octavie, et accessoirement d'avoir comploté avec elle... Le choix de Néron se porte sur Anicetus, le commandant de la flotte qui avait déjà joué un rôle important dans l'assassinat d’Agrippine. Deux options s'offrent à lui : "avouer" la liaison coupable en échange d'un exil doré en Sardaigne, ou nier et mourir. On devine qu'Anicetus n'hésite pas longtemps, et reconnaît tout ce que l'on veut : oui, il est l'amant d'Octavie, et il confesse même qu'elle aurait porté son enfant, et qu'elle aurait avorté. Décidément, l'épouse stérile se révèle étonnamment féconde !

As d'Octavie.


                                        Muni de ses aveux, Néron peut définitivement exiler Octavie dans l'île de Pandeteria (aujourd'hui Ventotene), déjà tristement célèbre pour avoir accueillie Julie, la fille d'Auguste, éloignée de Rome pour le même genre de raison. Les relégations successives d'autres figures féminines impériales n'avaient pas traumatisé les Romains,  mais Tacite donne une description dramatique et poignante du départ en exil d'Octavie. Le peuple, vraiment, éprouve pour cette malheureuse une affection étonnante :
"Jamais exilée ne tira plus de larmes des yeux témoins de son infortune. (...) Mais Octavie, le jour de ses noces fut pour elle un jour funèbre : elle entrait dans une maison où elle ne devait trouver que sujets de deuil, un père, puis un frère, empoisonnés coup sur coup, une esclave plus puissante que sa maîtresse, Poppée ne remplaçant une épouse que pour la perdre, enfin une accusation plus affreuse que le trépas." (Tacite, "Annales", XIV - 63.)
                                        Même reléguée loin de Rome, il faut croire qu'Octavie est encore suffisamment dangereuse pour que sa mort soit jugée nécessaire : elle reçoit quelques jours plus tard l'ordre de se suicider. Comme sa mère avant elle, elle ne peut s'y résoudre : il faut lui forcer la main.
"On la lie étroitement, et on lui ouvre les veines des bras et des jambes. Comme le sang, glacé par la frayeur, coulait trop lentement, on la mit dans un bain très-chaud, dont la vapeur l'étouffa." (Tacite, "Annales", XIV - 64.)
                                        Ou l'art de se compliquer la vie : comme avec Messaline, un bon coup d'épée aurait été plus rapide ! Tacite ajoute que, "par une cruauté plus atroce encore, sa tête ayant été coupée et apportée à Rome, Poppée en soutint la vue." Encore n'accuse-t-on pas la nouvelle impératrice d'avoir réclamé ce spectacle... Ainsi meurt Octavie, le 8 Juin 62, âgée d'à peine une vingtaine d'années.

La tête d'Octavie présentée à Poppée. (Illustration de www.mondhase.com

Conclusion.


                                        Pour conclure en beauté, signalons que, selon Suétone, Néron sera sujet à des cauchemars récurrents, dans lesquels il verra apparaître sa mère et Octavie. Après la mort de Poppée quelques années plus tard, il reconsidérera la possibilité d'une alliance avec les Julio-Claudiens, et tentera d'épouser la sœur d'Octavie, Claudia Antonia. Celle-ci refusera et sera exécutée. Voilà qui est typique de cette joyeuse famille : vous mourez si vous épousez l'Empereur, et vous mourez si vous en l'épousez pas !

                                        Comme souvent lorsqu'on se penche sur l'Histoire romaine, les seules sources dont nous disposons sont nettement subjectives. Tacite et Suétone entre autres mettent ainsi en œuvre une véritable propagande anti-Néron, et décrivent tous deux Octavie comme une malheureuse victime, docile et vertueuse, excitant la compassion de leurs lecteurs. Nous ne saurons donc jamais si Octavie était bien le doux agneau inoffensif qu'on nous présente, ou une louve ourdissant dans l'ombre des complots, et que Néron avait des raisons de craindre.

                                        Oh, un dernier mot ! En effectuant des recherches en ligne, j'ai été renvoyée par mon cher moteur de recherches vers le lien suivant : "Claudia Octavia est sur Facebook. Rejoignez Facebook pour communiquer avec Claudia Octavia et d'autres personnes que vous connaissez peut-être." Hum. Je devrais peut-être ouvrir un compte Facebook, finalement : si même la famille impériale s'y met...

dimanche 9 mars 2014

Locuste, Meurtière En Série A L'Antique.

                                        S'il est un personnage qui fait les beaux jours de la fiction, c'est bien le tueur en série : on ne compte plus les livres, films et séries TV relatant leurs "exploits". Cette surreprésentation des serial killers dans la fiction dénote la fascination qu'ils exercent sur le public. La plupart du temps, fort heureusement, il s'agit d’antihéros (ou de héros, parfois...) créés de toute pièce.  Mais pour un sympathique Dexter, serial killer de serial killers, nombre de ces œuvres s'inspirent directement de véritables assassins. Au hasard : "Henry : Portrait Of A Serial Killer", "Psychose", "Le Silence Des Agneaux"... Un peu flippant quand même !

Dexter, le plus sympathique des tueurs en série. (© Showtime)

                                        Pour commencer, une petite précision s'impose : qu'est-ce qu'un tueur en série ? Le "Manuel de Classification Des Crimes" du FBI retient cette définition : "Meurtre en série : deux évènements distincts minimum, dans deux lieux différents minimum, avec une période de répit émotionnel entre les homicides." Définition encore trop vague puisque, dans ce cas, les soldats appartiendraient à cette catégorie... Il faudrait donc se pencher sur les motivations des tueurs en série - ce qui n'est pas l'objet de cet article.

Jack L’Éventreur, jamais arrêté.

L'objet de ce billet, justement : quelle mouche me pique donc, pour que j'aborde le thème des tueurs en série sur un blog consacré à l'Antiquité romaine ? Tout simplement, je voudrais vous présenter celle que l'on considère souvent comme la première tueuse en série référencée dans l'Histoire, à savoir Locuste. Posez la question autour de vous, et vous verrez que le commun des mortels (sans mauvais jeu de mots) considère souvent que le premier tueur en série s'appelle Jack l’Éventreur. Ce célèbre tueur de prostituées, qui sévissait à l'époque victorienne et n'a jamais été identifié, a fait l'objet d'un nombre incalculable de livres et de films. Pourtant, il est loin d'être le premier...




Portrait probable de la Comtesse Bathory (XVIème Siècle.)
Au cours de l'Histoire, on a surtout retenu le nom et les crimes des serial killers issus des couches sociales les plus élevées, sans doute parce que leur pouvoir et leur statut leur donnaient la possibilité de laisser libre court à leurs pulsions meurtrières à grande échelle, sur des laps de temps relativement étendus, sans avoir à rendre compte de leurs actes. C'est le cas du compagnon de Jeanne d'Arc, Gilles de Rais, de Vlad l'Empaleur qui a inspiré le personnage de Dracula ou encore d'Erzebeth Bathory, comtesse hongroise tristement célèbre. Plusieurs siècles avant eux, le premier tueur en série de l'Histoire serait un chinois, Liu Pengli (environ 144 avant J.C.), issu de la famille royale des Han. Tueur psychopathe, Pengli écumait son royaume à la tête de bandes armées pour massacrer ses sujets, faisant des centaines de victimes simplement pour son plaisir. Dénoncé à son cousin l'Empereur, il sera finalement déchu de ses titres et contraint à l'exil. Mais celle qui nous intéresse aujourd'hui, c'est donc cette Locuste, empoisonneuse agissant sous les ordres de l'Impératrice Agrippine, puis de son fils Néron. 


                                        Locuste est née au cours du Ier siècle, en Gaule. On ne sait pratiquement rien des premières années de son existence mais, issue d'une famille de paysans, elle a vraisemblablement appris très tôt les propriétés des plantes et les usages que l'on pouvait en faire... On prétend que, à l'instar du roi Mithridate, elle ingurgitait chaque jour de petites quantités de poison, afin de s'immuniser contre leurs effets. L'usage du poison dans l'Antiquité  était assez fréquent, même à Rome où la Loi Julia punissait sévèrement les assassinats et les empoisonneurs. Des plantes comme la pruche et la belladone étaient par exemple connues pour leurs effets meurtriers.

                                        Lorsque Locuste s'installe à Rome, elle ouvre sur le Palatin une officine vendant poisons et élixirs de toutes sortes. Elle ne met pas longtemps à comprendre que la capitale impériale n'est rien d'autre qu'un nid de vipères, où l'ambition le dispute à la rancœur. Si on la consulte aussi pour se procurer des médicaments ou des aphrodisiaques, nombreux sont ceux qui souhaitent hâter le trépas d'un riche parent, éliminer un rival en affaires, ou se débarrasser d'un conjoint encombrant. Et Locuste sait comment exaucer leur souhait, qui plus est de telle sorte que le décès passe pour être de cause naturelle. Grâce à ses connaissances en pharmacologie, elle devient une empoisonneuse professionnelle. Souvent arrêtée pour ses activités, elle n'est cependant pas inquiétée, en dépit de nombreuses accusations passibles de la peine de mort : certains de ses clients sont suffisamment puissants et influents pour la protéger et la faire libérer. Lorsqu'elle est finalement condamnée à mort, elle est sauvée par l'Impératrice Agrippine, en échange de ses services... C'est du moins ce que prétend Tacite.

Néron et Agrippine. (Aphrodisias Museum. © Leon Mauldin.)

                                        Vers l'an 54 donc, Locuste est convoquée dans le plus grand secret auprès d'Agrippine. Agrippine, ce n'est pas n'importe qui : quatrième épouse de son oncle, l'Empereur Claude, les mauvaises langues murmurent qu'elle a empoisonné son précédent époux. Elle ne fait pas mystère de ses ambitions : porter son fils Néron, issu d'une union précédente, au pouvoir. Elle a déjà convaincu Claude de l'adopter, et de lui donner la préséance sur son propre descendant, son fils Britannicus. Mais depuis quelques temps, elle sent bien qu'elle perd de son influence et que Claude commence à envisager de rétablir son fils légitime dans ses droits. Aussi s'en remet-elle à Locuste, dont elle a eu vent des activités. Pour dire les choses clairement, Claude doit mourir, et vite.

                                        Par chance, l'homme de confiance de Claude et l'implacable ennemi d'Agrippine, l'affranchi Narcisse, tombe malade et doit s'éloigner de la cour : l'occasion est trop belle.
"Agrippine, dont le crime, résolu depuis longtemps, avait des ministres tout prêts, saisit avidement l'occasion. Le choix du poison l'embarrassait un peu: trop soudain et trop prompt, il trahirait une main criminelle; si elle en choisissait un qui consumât la vie dans une langueur prolongée, Claude, en approchant de son heure suprême, pouvait deviner le complot et revenir à l'amour de son fils. Il fallait un venin d'une espèce nouvelle, qui troublât la raison, sans trop hâter la mort. On jeta les yeux sur une femme habile en cet art détestable, nommée Locuste, condamnée depuis peu pour empoisonnement, et qui fut longtemps, pour les maîtres de l'empire, un instrument de pouvoir." (Tacite, "Annales", XII - 66.)
Denier à l'effigie de Claude et Agrippine.

                                        Mais il y a un hic : l'Empereur est particulièrement méfiant, sans doute précisément à cause de la fréquence des empoisonnements et du nombre de meurtres perpétrés au sein de sa propre famille.
"Nul ne fut plus peureux et plus méfiant que lui. Dans les premiers jours de son règne, quoiqu'il affectât, comme nous l'avons dit, beaucoup de popularité, il n'osa jamais s'aventurer dans un repas sans être entouré de gardes armés de lances, et sans avoir des soldats pour le servir. Il ne visitait point un malade sans qu'on eût auparavant exploré la chambre, examiné les matelas et secoué les couvertures.  Dans la suite il eut toujours auprès de lui des esclaves chargés de fouiller avec une extrême rigueur tous ceux qui l'approchaient." (Suétone, "Vie de Claude", XXXV.)
                                        Le plan n'est donc pas facile à mettre à exécution. Sauf qu'il en faut plus pour décourager Agrippine et Locuste, qui finissent par trouver la parade. Les deux femmes empoisonnent une bonne portion de cèpes, champignons dont ce goinfre impénitent de Claude raffole. Les sources divergent quant au déroulement du meurtre :
"On convient qu'il périt par le poison. Mais quand et par qui fut-il présenté? C'est un point sur lequel on diffère. Quelques-uns disent que ce fut au Capitole, par l'eunuque Halotus, son dégustateur, dans un festin avec les pontifes. D'autres prétendent que ce fut dans un repas de famille, et de la main d'Agrippine elle-même qui l'aurait empoisonné avec des champignons, mets dont il était très friand." (Suétone, "Vie de Claude", XLIV)

Claude. (Musei di Maremma, ©X. de Jauréguiberry)
 
                                        Agrippine a-t-elle soudoyé le goûteur, a-t-elle servi elle-même à son mari le plat empoisonné ? Mystère. On ignore aussi quels furent les effets du poison. Selon certaines hypothèses, une amanite phalloïde - l'un des champignons les plus vénéneux - aurait été mélangée aux cèpes. D'autres symptômes font davantage penser aux effets d'une dose massive d'arsenic. Voici en tous cas ce que rapporte Suétone :
"On ne s'accorde pas non plus sur les suites de l'empoisonnement. Beaucoup de personnes soutiennent qu'immédiatement après avoir avalé le poison, il perdit la voix, fut en proie à des douleurs atroces pendant toute la nuit, et mourut au point du jour. Selon d'autres, il s'assoupit d'abord, et dégagea son estomac trop chargé; puis on lui donna une seconde dose de poison. Mais on ne sait pas bien si ce fut dans un potage, sous prétexte de lui faire reprendre des forces, ou dans un lavement qu'on lui administra comme pour lui procurer une évacuation." (Suétone, "Vie de Claude", XLIV.)
                                        Tacite rapporte la seconde version : souffrant de crampes d'estomac, Claude est pris de vomissements et rend son dîner. Agrippine panique : si cet abruti de Claude survit et comprend qu'elle a tenté de le tuer, c'en est fini d'elle, pour ne rien dire des ambitions qu'elle nourrit pour son fils. Maintenant qu'on a commencé, il faut aller jusqu'au bout ! Heureusement, Locuste a tout prévu, et lui a diligemment fourni une plume imprégnée d'un deuxième poison. Avec le calme qui la caractérise, Agrippine joue donc les épouses empressée : son tendre époux aurait-il mangé quelque chose qui le rendrait malade ? Vite, elle fait venir le médecin personnel de l'Empereur et le soudoie : sous prétexte de faire à nouveau vomir le malade pour le soulager, celui-ci lui enfonce dans la gorge la plume empoisonnée et achève le travail. Le 13 Octobre 54, Claude expire et Néron devient Empereur à l'âge de 16 ans. Agrippine peut exulter. Quant à Locuste, elle est arrêtée, jetée en prison et (encore) condamnée à mort... Belle récompense en vérité !


Pièce de bronze à l'effigie de Claude et Britannicus.


                                        Toutefois, elle n'y reste pas longtemps. En 55, la position de Néron a la tête de l'Empire est encore fragile. Il se sent menacé par le fils de Claude, Britannicus, qui compte de nombreux partisans au sein de l'état et est en âge de revendiquer le pouvoir. Pire : Néron est maintenant en conflit avec sa mère, qui laisse entendre à demi-mots qu'elle pourrait soutenir Britannicus et renverser à son profit son propre fils. Bon sang ne saurait mentir : ayant appris l'existence de Locuste, Néron fait appel à elle afin d'empoisonner son frère adoptif.

                                        La première tentative échoue. Le poison utilisé est trop faible, et il agit trop lentement : Britannicus est simplement prit de diarrhée. Néron, furieux, menace d'exécuter Locuste pour son incompétence et la somme de préparer un second poison sous ses yeux. Elle sait que cette fois, elle n'a pas le droit à l'erreur...
"Il la força de préparer, dans sa chambre et en sa présence, le poison le plus rapide et le plus efficace. Ensuite, on l'expérimenta sur un chevreau qui ne mourut qu'au bout de cinq heures. On le fit cuire et recuire, et on le donna à un porcelet qui périt sur le champ." (Suétone, "Vie de Néron", XXXIII.)
                                        Le 11 février 55 au soir, au cours d'un dîner, alors que le vin a été servi aux convives et diligemment éprouvé par les goûteurs, Britannicus en prend une gorgée et se plaint que la boisson est trop chaude. Un esclave ajoute donc un peu d'eau froide dans le verre du jeune homme - et c'est précisément dans l'eau que Locuste a versé, avec une intelligence et une perversité qui forcent l'admiration, son poison. Parce que, franchement : à la place de Britannicus, auriez-vous pensé à faire goûter l'eau ?!!

"L'empoisonnement de Britannicus." (François Chauveau)

                                        Immédiatement, le malheureux jeune homme est prit de convulsions. Néron, loin d'envoyer chercher du secours, rappelle calmement aux autres invités que son frère adoptif est souvent sujet aux crises d'épilepsie, et qu'il n' y pas lieu de s'affoler. Mais personne n'est dupe et les commensaux, terrifiés, n'osent pas intervenir tandis que Britannicus meurt sous leurs yeux. Agrippine, surtout, a parfaitement pris la mesure de la situation. Elle sait bien à quel jeu joue son fils - c'est elle qui en a inventé les règles - et surtout quelles sont les raisons qui l'ont poussé à se débarrasser de son rival. Elle sait aussi qu'elle a toutes les chances d'être la prochaine victime de Néron. Mais, toujours maîtresse d'elle-même, elle garde pourtant son sang-froid et termine tranquillement son repas, comme si de rien n'était, sans laisser apparaître le moindre signe de peur.

                                        La nuit même, Britannicus est inhumé à la va-vite, afin de couper court aux rumeurs. Bien sûr, la précipitation avec laquelle on incinère le pauvre garçon a exactement l'effet inverse, et les commérages font vite le tour de Rome. Peu importe, puisque personne n'est assez courageux ou assez fou pour s'opposer à Néron. En l’occurrence, de nombreux médecins modernes mettent en doute l'existence, au premier siècle, d'un poison capable de provoquer une mort instantanée. Certaines hypothèses rejoignent même l'assertion de Néron et envisagent très sérieusement que Britannicus ait bien été victime d'une crise d'épilepsie. D'autres en revanche voient dans ses symptômes les effets d'une plante sarde, aujourd'hui connue sous le nom de... Sardonia Locusta !  (D'où le nom.)

La Mort de Britannicus. (Œuvre de JadeAbuse via DeviantArt.)

                                        Les historiographes, eux, ne se posent guère la question et rapportent que Néron, satisfait de la prestation de Locuste, la récompense en lui offrant des terres, de l'argent et, évidemment, l'amnistie pour tous ses crimes. Il lui aurait même envoyé des "clients", et lui aurait suggéré de créer sa propre école afin de transmettre son savoir sur les herbes et les toxines, et former ainsi des disciples - empoisonneurs ! Forte de ses privilèges et protégée par l'Empereur, jouissant d'une réputation toujours grandissante, Locuste ne cesse, dans les années qui suivent, d'exercer son art et de s'enrichir. On lui impute ainsi près de 10.000 meurtres (!), nombre certainement très exagéré.

"Locuste, en présence de Néron, teste un poison sur un esclave." (J.N. Sylvestre.)

                                        Par ailleurs, l'historien Robert Ambelain soulève une hypothèse curieuse mais non dénuée d’intérêt : il suggère dans son livre "La Vie secrète de saint Paul", qu'Agrippine aurait ordonné à Locuste de préparer à l'intention de Néron un poison sensé le rendre fou et donc inapte à gouverner, afin de pouvoir le destituer. Néron n'aurait absorbé qu'une petite dose de la toxine, et en aurait gardé des séquelles expliquant son comportement et ses déséquilibres mentaux. Belle théorie, mais que rien ne vient étayer et à laquelle, personnellement, je ne crois pas. Cela dit, avec des énergumènes comme ces trois-là, on peut tout imaginer !


"La Mort de Claudius Caesar Nero" (Konstantin Jegorowitsch Makowski.)
 
                                        Lorsque vous êtes connue pour être l'empoisonneuse attitrée d'un Empereur qui s'est mis à dos toute l'armée et tout le Sénat romain, il ne sert à rien de réactualiser votre c.v. : votre espérance de vie est considérablement réduite si votre patron vient à être déposé. C'est exactement ce qui arrive à Locuste. En 68, les sénateurs sont exaspérés par la cruauté et les extravagances de Néron, les révoltes se multiplient aux frontières de l'Empire et même les prétoriens font défection. Isolé, sans aucun soutien, il est lâché par ses derniers amis : il est déclaré "ennemi public" par le Sénat, et condamné à être mis à mort selon l'ancienne coutume, c'est-à-dire exhibé nu dans les rues de Rome, la tête prise dans une fourche, puis flagellé à mort. En fuite, désespérément seul, Néron se résout à se donner la mort pour échapper à cette fin ignominieuse. Locuste lui aurait alors préparé un poison pour faciliter son suicide mais Néron, craignant de souffrir, n'aurait pas eu le courage de l'utiliser. Incapable de se tuer, il se poignarde à la gorge sans parvenir à finir le travail, et demande finalement à son secrétaire, l’affranchi  Épaphrodite de l'achever. Le 9 Juin 68, il meurt, à l'âge d'à peine 30 ans.

                                        Et Locuste, vous demandez-vous ?! Et bien, elle tente de profiter de l'anarchie générale qui suit la mort de son ancien protecteur et de la guerre civile opposant les prétendants à sa succession pour se faire oublier. Avec une réputation telle que la sienne, c'est peine perdue : sept mois après le suicide de Néron, Locuste est arrêtée. Torturée, elle confesse tous ses crimes et l'Empereur Galba la condamne à mort. Traînée à travers Rome couverte de chaînes, elle est étranglée lors des Agonalia dédiés à Janus, en Janvier 69, et son cadavre est livré aux flammes.

Buste de Galba. (Musée des antiquités Gustav III, Stockholm © Wolfgang Sauber.)

                                        Avec une réputation aussi sulfureuse, il n'est pas étonnant que Locuste ait inspiré de nombreux artistes au fil des siècles et soit souvent citée, à défaut d'avoir été l'héroïne spécifique d'une œuvre. La rareté des sources n'y est sans doute pas étrangère. On la croise toutefois chez des écrivains tels que Racine, M. John Harrison et surtout Alexandre Dumas, qui ne s'est pas privé de la mettre en scène dans son roman "Acté", ou  de la citer dans "Le Comte de Monte-Cristo", avec même un chapitre éponyme. Il la compare à Madame de Villefort et fait dire à l'un  de ses personnages :

"Eh bien, monsieur, vous avez chez vous, dans le sein de votre maison, dans votre famille peut-être, un de ces affreux phénomènes comme chaque siècle en produit quelqu'un. Locuste et Agrippine vivant en même temps, sont une exception qui prouve la fureur de la Providence à perdre l'empire romain, souillé par tant de crimes." (Alexandre Dumas, "Le Comte de Monte-Cristo", LXXX.)
Georges Méliès l'a également choisie comme personnage d'un des premiers péplums de l'Histoire, "Néron et Locuste : un esclave empoisonné.", et de nombreux peintres l'ont représentée en pleine action.

"Néron et Locuste essayant un poison sur un esclave." (Jules Vignon.)

                                        Souvent comparée à la Voisin, célèbre empoisonneuse ayant exercé ses talents sous le règne de Louis XIV, Locuste serait donc l'une des premières tueuses en série de l'Histoire. Et force est de constater qu'elle remplit en effet toutes les conditions décrites plus haut par le FBI. On pourrait opposer la question de ses motivations : après tout, Locuste tirait un avantage financier de ces meurtres, et travaillait apparemment surtout sous les ordres d'Agrippine, puis de Néron. Or, d'après certains historiographes, elle empoisonnait d'abord par pur plaisir : on rapporte ainsi que, lorsqu'un client venait la consulter pour se débarrasser d'un indésirable, elle démontrait l'efficacité de ses produits en empoisonnant sous ses yeux l'un de ses esclaves, qu'elle gardait dans ce but précis...  Je n'ai pas retrouvé le texte, le propos étant tiré de l'essai "Le Scepticisme Moral Pragmatique Du Serial Killer", écrit  par Amanda Howard. De quoi relativiser, finalement, les assassinats d'un Jack L’Éventreur !

                                        Loin d'être le produit de notre époque, les tueurs en série séviraient donc depuis l'Antiquité. On pourrait même se demander si Caligula, par exemple, ne figurerait pas en bonne place dans cette sinistre galerie. Mais pas de quoi paniquer : les serial killers sont beaucoup plus nombreux dans la fiction que dans la réalité. On estime en effet que, sur tous les meurtres commis aux Etats-Unis chaque année, 1% seulement serait le fait de tueurs en série et, statistiquement, vous courrez environ 150 fois plus de risques de mourir de complications liées à la grippe qu'entre les mains d'un meurtrier en série. Voilà qui devrait vous rassurer, et vous permettre de savourer tranquillement votre fricassée de champignons. Avec ou sans verre de Chianti...


Référence, évidemment, au "Silence Des Agneaux"...

mercredi 3 juillet 2013

Bonne Lecture : "Murena - Les Epines".

                                        Si vous me lisez régulièrement, vous savez que je ne suis pas une fan de BD. Ce n'est pas par snobisme, mais simplement parce que j'ai du mal à adhérer à ce support. Exception faite, évidemment, des albums traitant de l'Antiquité romaine : peu importe que la qualité soit là ou non, je m'y plonge avec délice et la passion du fond l'emporte sur mon peu de goût pour la forme, dont j'arrive à faire abstraction. Certes, la production est inégale - même si la plupart des albums tiennent la route... Mais parfois, on découvre une pépite au milieu de tout cela, une œuvre à part entière, qui va bien au-delà de la simple BD, qui dépasse les codes et transcende son format. Nous ne sommes plus dans la simple BD, mais dans de la littérature illustrée, du cinéma en images fixes. C'est le cas de "Murena", admirable série de Jean Dufaux et Philippe Delaby. Inaugurée en 1997 avec le déjà prometteur "La Pourpre Et l'Or", elle se poursuit aujourd'hui avec la parution d'un tome 9, "Les Épines", pivot central de l'intrigue en ce qu'il marque la fin d'un cycle et le tournant du règne de Néron.

© Delaby - Dufaux - Dargaud Benelux (Dargaud-Lombard s.a.)


                                        A l'occasion de la sortie de ce nouveau tome, très attendu par les fans, les éditions Dargaud m'ont proposé d'en présenter quelques planches (réunies en fin d'article, pour ne pas "parasiter" l’œuvre) qui, je l'espère, vous inciteront à acheter l'album, voire à découvrir l'intégralité de la saga si vous ne la connaissez pas encore. Pour ceux qui sont dans ce cas, il suffira de dire que la série retrace, à partir de la mort de l'Empereur Claude qui clôt le premier tome, le règne de son fils adoptif, Néron. Voilà pour l'idée générale. Mais ce qui est véritablement prenant dans l’œuvre de Dufaux et Delaby, c'est bien la manière dont ils ont choisi de traiter leur sujet : on est chez Alexandre Dumas, dont ils se revendiquent, autant que dans la série "Rome", fréquemment évoquée lorsqu'on parle de "Murena", ou dans l'univers du péplum. Du premier, la BD a le souffle romanesque et le goût des intrigues sulfureuses ; de la seconde, le mélange de personnages historiques et fictifs, plongés dans un univers scrupuleusement recréé ; du troisième enfin, l'esthétique quasi-cinématographique des plans et une mise en scène visuelle qui emporte l'imagination.


                                        Le règne de Néron, donc, où se croisent les destinées de figures historiques telles que Néron bien sûr, Agrippine, Pallas, Acté, Poppée, Locuste, Britannicus, Pierre, Tigellin, Pétrone, etc. et celles de personnages inventés. Parmi eux se détache Lucius Murena, qui donne son titre à la série : fils d'une maîtresse de Claude assassinée sur ordre d'Agrippine, protégé de Pétrone, il est tout d'abord un ami intime du jeune Néron. Mais les deux hommes s'éloignent petit à petit, jusqu'à la rupture, violente et irrémédiable, qui fait d'eux des ennemis. Autre héros de ce péplum de papier, Balba, gladiateur attaché à Britannicus et déterminé à venger sa mort, dont il tient Néron pour responsable. Autant d'intrigues dont les fils s'entremêlent, tissant l'écheveau d'une œuvre remarquable, réunissant tous les ingrédients d'une bonne histoire : l'amour, le pouvoir, la haine, la vengeance... Quand je vous disais que Dumas n'était pas loin !

Néron, en couverture du 1er volume de l'intégrale. (© Delaby - Dufaux - Dargaud Benelux (Dargaud-Lombard s.a.))

                                        Ce neuvième tome commence après l'incendie de Rome. Des quartiers entiers sont partis en fumée, laissant les habitants aussi désemparés que furieux. Si Néron rêve déjà de rebâtir la ville pour en faire une cité à sa (dé)mesure, il lui faut d'abord calmer le peuple. Et pour se faire, son entourage l'incite à livrer des coupables à la vindicte populaire. Ce seront les Chrétiens, obscure secte en marge du judaïsme et parfaits boucs émissaires. Sans aucune preuve, ces innocents sont donc condamnés à mourir dans l'arène, dans les souffrances que l'on imagine. Parmi eux, l'apôtre Pierre, dont le supplice nous est montré dans toute son insoutenable violence. En parallèle, c'est bien la lente descente aux enfers de Néron qui s'annonce... Un Néron qui bascule progressivement dans la folie, encouragé dans ses névroses par un entourage servile et prêt à tout pour une miette de pouvoir.  Et tandis que Balba affronte une nouvelle (et dernière...) fois son rival Massam, Murena se perd dans les bras de la belle Claudia, entre passion charnelle et culpabilité.

Jean Dufaux. (© Dargaud / Catherine Lambermont)
Si le scenario est remarquable, son exactitude historique ne l'est pas moins. Le soin apporté aux détails se retrouve dans tous les aspects des albums, qu'il s'agisse de l'architecture, de la vie quotidienne, ou encore des évènements en eux-mêmes. L'image de Néron, loin des clichés, est celle d'un jeune homme fragile, abîmé par une mère dévorée d'ambition, manipulé par les courtisans, à qui ont été arrachés tous ceux qu'il aime et qui, peu à peu, perd pied. Bien sûr, on pourra contester certains choix: les historiens eux-mêmes n'étant pas toujours d'accord entre eux, Jean Dufaux a parfois été obligé de prendre parti. Encore le fait-il avec subtilité et intelligence, suggérant sans jamais affirmer - comme dans le cas de la mort de Britannicus, par exemple. Plus discutable à mes yeux, l'omission pure et simple d'Octavie, première épouse de Néron, s'explique pourtant par une volonté de simplifier une histoire déjà très riche. Je peux le comprendre, mais je trouve ce choix dommage. Reste que les connaissances de Dufaux sont toujours mises en valeur par le trait de Delaby, là encore avec beaucoup de finesse : les détails s'intègrent au récit sans l'alourdir, sans jamais verser dans une pédagogie ostentatoire - d'ailleurs bien éloignée de l'esprit général.

Philippe Delaby ( (© Dargaud / Catherine Lambermont))

Le dessin, justement, accentue encore le rythme et la cohérence de la trame. Le trait, fin et précis, joue en permanence sur la lumière, la perspective, le rendu des mouvements, etc. dans une mise en images proche du story board. L'influence du cinéma à l'antique, déjà très présente dans les tomes précédents (la course de char de "La Déesse Noire" n'était pas sans évoquer "Ben Hur"), se retrouve évidemment ici, la gladiature et le thème sulpicien étant, après tout, des classiques de bien des péplums. La couverture de ce nouvel album à elle seule suffit à démontrer la puissance évocatrice du trait du dessinateur : cette simple main, crispée de douleur, clouée sur une croix, dit déjà l'essentiel tout en laissant le champ libre à l'imagination du lecteur.

J'ajouterai, à titre purement personnel, que je suis un fan des illustrations de Delaby : j'adore son Néron, si éloigné de l'image que l'on en a généralement, et je suis tout simplement amoureuse de sa Poppée ! Je parie que je ne suis pas la seule. A ce sujet, signalons que deux pages ont apparemment été expurgées de scènes de sexe, mais une version non-censurée est d'ores-et-déjà programmée en édition limitée pour le mois de Novembre, pour les moins prudes d'entre nous ! Avec, en prime, un dossier sur la sexualité à Rome, rédigé par Claude Aziza. De quoi vous tenir chaud pour les longs mois d'hiver... Sans vouloir jouer les Saintes-Nitouches, je ne suis pas certaine que cela change grand-chose au scénario - j'attends de voir.

Poppée : avouez qu'elle fait son petit effet ! (© Delaby - Dufaux - Dargaud Benelux (Dargaud-Lombard s.a.))

                                        Dans l'intervalle, je pense que nous pourrons nous contenter de la parution "tous publics", et je vous encourage vivement à mettre vos pas dans ceux de Lucius Murena, pour découvrir un pan de l'Histoire de Rome. Une Rome de larmes et de sang, mais aussi et surtout une Rome complexe, vivante et vibrante, rendue dans tout son éclat et toute son ombre par le duo Dufaux - Delaby. 

MURENA - "Les Épines" (Tome 9) de Jean Dufaux et Philippe Delaby.
Editions Dargaud Benelux - 56 pages - 11€99.
Lien vers le site de l'éditeur ici. (Avec en bonus des fonds d'écran, e-cards, vidéos, etc.)

A signaler également, deux expositions autour de "Murena" :

  • Musée de Saint-Romain-en-Gal (RD 502 - 59560 Saint-Romain-En-Gal) : Planches originales, dessins inédits, interviews, etc. - Du 17 Mai au 1er Septembre. - Voir ici.
  • Centre Belge de la Bande Dessinée (20 rue des Sables - 1000 Bruxelles) : Planches originales - Du 29 Octobre au 1er Décembre.


Et, comme promis, les 10 premières planches de l'album, gracieusement offertes par Dargaud. Merci à eux !


   











Toutes les illustrations © Delaby - Dufaux - Dargaud Benelux (Dargaud-Lombard s.a.) - Tous droits réservés.