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dimanche 25 octobre 2015

Le Cheval d'Octobre : mort au vainqueur !


                                        Pour terminer le mois, je vais vous parler aujourd'hui d'une célébration qui se tenait à Rome en Octobre : celle, bien nommée, du Cheval d'Octobre (October Equus). Dit comme ça, c'est mignon tout plein : une fête pour un joli cheval ! Mais la réalité est nettement moins plaisante  - surtout pour le cheval...

                                        Au sens premier, l'expression s'applique à un cheval (jusque là, tout va bien), offert en sacrifice au Dieu Mars lors des Ides d'Octobre (là aussi, tout est logique). Par extension, elle en est venue à désigner la cérémonie pratiquée à cette occasion, puisque celle-ci n'a pas de nom.

Déroulement du rituel : et la tête, alouette...


                                        Il s'agit d'un des rituels religieux les plus anciens de la religion romaine. En quoi consiste-t-il exactement ? Lors des Ides d'Octobre (15 Octobre), un course de bigae (chars à deux chevaux) est organisée sur le champ de Mars, en l'honneur du Dieu éponyme.  Hélas pour le duo vainqueur, le cheval attelé à droite est désigné comme victime : il est tué d'un coup de lance, sacrifié par le flamine de Mars en l'honneur du Dieu.


Fresque de la Maison des Auriges, Ostie. (IIème s.)


                                        Une fois l'animal immolé, on lui coupe la queue. Un coureur l'apporte le plus vite possible dans le sanctuaire consacré à Vesta, près de la Regia, afin de faire couler le sang sur le foyer de la Déesse. Le sang, mêlé aux cendres, est ensuite recueilli par les Vestales : il sera employé en Avril lors de la fête des Palilia (rituel de purification, célébré en l'honneur de la Déesse des bergers, Palès), où on distribuera la mixture à la foule.
"Peuple, va quérir à l'autel de la Vierge une préparation purificatoire. Vesta te la donnera ; grâce à ce présent de Vesta, tu seras pur. Il sera constitué de sang de cheval, de cendre de veau,  et d'un troisième élément, de la paille creuse d'une fève dure." (Ovide, "Les Fastes", IV -731.)

                                        Enfin, dernier acte de la cérémonie, on tranche la tête du cheval. Ornée de rubans et de guirlandes de pain, elle fait l'objet d'une âpre lutte entre deux groupes : les habitants du quartier de la Via Sacra, et ceux du quartier de Suburre. Si les premiers l'emportent, la tête est accrochée sur le mur de la Regia; sinon, on l'exhibe dans le Suburre, sur la tour Mamilia. Tout au long de l'année, le trophée assure la prospérité aux vainqueurs.

Pièce montrant Mars et une tête de cheval sur dauphin nageur. (Monnaie étrusque de Cosa - via cngcoins.)

                                        Pour l'anecdote, et sans qu'un lien formel soit établi avec le rituel qui nous intéresse aujourd'hui,  Dion Cassius rapporte qu'en 46 avant J.C., des soldats s'étaient révoltés contre César : deux d'entre eux furent condamnés à mort et on exhiba leurs têtes sur les murs de la Regia.
"Et ils continuèrent leurs troubles jusqu'à ce que César arrive soudainement et se saisisse de ses propres mains d’un homme et le punisse. C’est ainsi que cet homme fut exécuté, et deux autres furent massacrés comme dans une sorte de célébration rituelle. Je ne connais pas la cause véritable, puisqu’il n’y eut aucune proclamation de la Sibylle et ni aucun autre oracle semblable; mais en tout cas ils furent sacrifiés dans le Champ de Mars par les pontifes et le prêtre de Mars, et leurs têtes furent placées près de la Regia." (Dion Cassius, "Histoire Romaine", XLIII - 24.)

                                        Certains historiens avancent qu'à l'origine, les deux équipes étaient composées des habitants des collines (Montani) et de ceux de la plaine (Pagani), qui revendiquaient chacun la supériorité de leurs chevaux sur ceux des voisins. La fête du Cheval d'Octobre aurait donc été instituée afin de déterminer quels animaux étaient les plus vaillants. En tous cas, selon Theodor Mommsen, cette lutte qui met en scène la rivalité entre les deux plus vieux quartiers de Rome témoigne de l'origine archaïque de la cérémonie, qu'il pense donc concomitante avec les origines de la cité.


Origine et signification ; Mars, cheval de Troie et agriculture. 


                                        Comme souvent, il est difficile de déterminer l'origine ou la signification de la célébration, à plus forte raison puisqu'il s'agit d'une fête archaïque, dont la tradition s'est maintenue sans qu'on n'en ait conservé le sens. Les auteurs qui l'évoquent émettent plusieurs hypothèses, sans avoir aucune certitude. Pourtant, on a quelques détails sur ce "cheval d'Octobre", notamment grâce à l'historien grec Polybe (IIème siècle avant J.C.) qui reprend un texte plus ancien, écrit par Timée de Syracuse deux siècles plus tôt. Ovide y fait aussi référence, tout comme Plutarque qui y consacre une de ses "Questions Romaines". Enfin, la cérémonie est également décrite par un moine bénédictin du VIIIème siècle, Paulus Diaconus, qui se base sur divers textes antiques.

Fresque illustrant l'épisode du cheval de Troie. (Pompéi, Ier s. - via southwestern.edu.)


                                        Pour Timée, le rite ferait référence à l'épisode du cheval de Troie, statue de bois grâce à laquelle les Grecs pénétrèrent à l'intérieur de la Cité et gagnèrent la guerre. Les Romains, descendants du troyen Énée, se vengeraient ainsi de manière symbolique. Le grammairien Festus s'inscrit en faux :
"On dit que ce cheval était immolé en victime à Mars, dieu de la guerre, et non pas, comme le vulgaire le pense, parce qu'on se venge sur lui, parce que les Romains tirent leur origine d'Ilium [Troie] , et que les Troyens ont été pris par l'ennemi au moyen d'un cheval de bois." (Festus, "De la signification des Mots".)

                                        Quant à Plutarque, il ne prend pas parti et relaye toutes les hypothèses :
"Est-ce, comme quelques uns le disent, pour punir le cheval d'avoir été l'instrument de la prise de Troie, parce qu'ils sont eux-mêmes d'illustres descendants de la race troyenne ? Est-ce parce que le cheval est un animal hardi, belliqueux, digne par conséquent de Mars, et qu'on immole aux dieux ce qu'on sait leur être plus agréable ? Le cheval vainqueur est immolé de préférence, parce que c'est à Mars qu'on attribue la victoire, ou plutôt, comme c'est ce dieu qui inspire le courage de tenir ferme dans son poste, et que les soldats qui gardent leur rang sont sûrs de vaincre ceux qui lâchent le pied, veulent-ils punir la légèreté, compagne ordinaire de la fuite, et montrer, par cette action symbolique, qu'il n'y a point de salut pour les fuyards ?" (Plutaque, "Questions Romaines", 97.)


Laocoon frappant de sa lance le cheval de Troie. (Miniature du Codex Vaticanus, XVème s.)



                                        On a perdu l'origine de la cérémonie, mais il semble que plusieurs rituels distincts se soient cristallisés autour d'elle au fil des siècles. Si le cheval fait clairement référence à Mars, sur l'autel duquel il est sacrifié (et auquel sont du reste dédiées les Equiria de Février / Mars), il ne s'agit sans doute pas du Mars guerrier, mais du Dieu pris dans sa dimension agraire. En effet, à l'origine, Mars était le Dieu de la végétation, de la nature et des troupeaux - ses attributions guerrières étant postérieures. De même, le sang versé sur le foyer de Vesta montre qu'il s'agit d'un rituel de purification et de lustration, et plusieurs études supposent que la célébration tire effectivement son origine d'un rituel champêtre, ayant pour but de protéger les récoltes mises en grange à l'automne. Tel est par exemple le sens donné à la guirlande de pain ornant la tête du cheval, qui fait écho à d'autres fêtes semblables - par exemple les Vestalia, au cours desquelles on orne de colliers de pain et de fleurs le cou des ânes employés au fonctionnement des moulins.


                                        J'ai lu dans plusieurs ouvrages que le rituel du Cheval d'Octobre avait disparu à la fin de la République. Pourtant, la littérature y fait référence sous le règne d'Auguste, et la fête est encore mentionnée dans un calendrier datant de Constantin. Il est donc difficile de savoir jusqu'à quelle époque la cérémonie a effectivement été respectée, et si elle est tombée en désuétude au début de l'Empire ou suite à l'implantation du Christianisme comme religion d’État.

                                        Bon, j'avoue : j'ai longtemps hésité à la faire - mais je ne peux pas résister ! Qu'elles qu'en soient l'origine ou la signification, il existe au moins une certitude : on peut dire que cette cérémonie du cheval d'Octobre... n'a ni queue ni tête ! (O.K. : je sors...)

dimanche 17 mai 2015

Tu quoque, fili : rituels de l'enfance.


                                        Vous pensez à Jules César, et vous voyez le fier conquérant drapé dans son manteau de Général; vous pensez à Cicéron, et vous voyez l'orateur indigné fustigeant Catilina; vous pensez à Marc Aurèle, et vous voyez l'Empereur penché sur ses écrits philosophiques. Et pourtant, avant d'être de grands hommes, ces trois-là ont été des petits garçons, au même titre que le charpentier, le Sénateur, le marchand, le gladiateur... J'ai déjà abordé l'enfance dans la Rome antique en évoquant les jouets (ici) et l'éducation (), mais il y a un thème important dont je n'ai pas encore parlé : les cérémonies qui marquent la naissance et le déroulement de l'enfance, chez les citoyens romains.


Le mot pour le dire : dans la loi et en pratique.


                                        En guise d'introduction, il convient d'abord de définir ce qu'est exactement un enfant du point de vue législatif. En préambule, il faut noter que ces dispositions ne concernent que les garçons, puisque les filles restent sous l'autorité de leur père, puis de leur mari, et sont donc assimilées à des mineures de leur naissance jusqu'à leur mort (voir plus bas). Sous la royauté, la société est divisée en plusieurs classes d'âge, qui correspondent au statut militaire des individus : jusqu'à 17 ans, le Romain est un puer, qui ne peut pas être mobilisé. Il devient ensuite majeur et passe dans la catégorie des iuniores (jusqu'à l'âge de 46 ans où il fait parti de la classe des seniores.) La majorité juridique, indépendante de ces divisions d'âge, intervient à la puberté : à 14 ans pour les garçons, 12 ans pour les filles.


"Petit garçon en déguisement de soldat romain." (Tableau de Nicolas Maes.)


                                        Avec l'expansion de la République romaine et les guerres des premiers siècles avant J.C., de nombreux enfants sont orphelins. Placés sous la protection de l’État de leur majorité jusqu'à l'âge de 25 ans (puis de 17 à 27 sous Sylla), ils reçoivent le nom d'adulescentes. Plus tard, le code de Justinien établit une nouvelle subdivision, désignant par le terme infantia l'âge allant de la naissance à 7 ans, considéré comme l'âge à partir duquel un enfant est capable de raisonner.

                                        En pratique, ces termes juridiques ne recouvrent pas toujours la réalité de la langue latine. Il n'est donc pas inutile de se pencher sur le vocabulaire, puisqu'il existe de nombreux mots désignant l'enfant. Cette simple énumération donne déjà une idée de l'évolution de son statut. On rencontre par exemple le mot liberi, qui regroupe indifféremment la descendance du pater familias. Plus tard, apparaissent les termes individuels de filius / filia, qui désignaient à l'origine celui ou celle qui tète. On emploie aussi nepos (neveu ou petit-fils), spurni (bâtards) ou proles (descendance.) Ce dernier terme a donné le mot prolétaire, pour parler de ceux qui ne paient pas l'impôt et ne fournissent à l’État que leurs fils mobilisables. Enfin, le mot infans signifie d'abord "celui qui ne parle pas", mais le sens évolue et nous avons vu qu'il est employé pour l'enfant jusqu'à l'âge de 7 ans - époque où l'éducation du petit garçon, jusque là confiée à sa mère, est désormais prise en charge par son père.
 "Dès que ce fils eut atteint l’âge de raison, il [Caton] le prit auprès de lui pour l'instruire dans les lettres, quoiqu'il eût un esclave honnête, nommé Chilon, qui était bon grammairien, et qui enseignait plusieurs enfants. (...) Il fut donc lui-même le maître de grammaire du jeune Caton, son guide dans l'étude des lois, et son maître d'exercice. Il lui enseigna non seulement à lancer le javelot, à combattre tout armé, à monter à cheval; mais encore à s'exercer au pugilat, à supporter le froid et le chaud, à traverser à la nage le courant le plus rapide ." (Plutarque, "Vie de Caton le Censeur", XXXI.)


Un père et son enfant. (Sarcophage, Musée du Louvre.)


                                        Bien connu des latinistes, le mot puer - au départ celui qui n'est pas encore vir et ne prend pas les armes pour défendre la Cité - change progressivement de sens : il désigne aussi le jeune amant, notamment en poésie et dans les milieux les plus aisés. Son équivalent féminin, puera, se transforme en puella : employé pour parler d'une jeune fille, il s'oppose à la virgo (vierge) - et qualifie donc parfois, tout naturellement, la jeune maîtresse. 


L'enfant soumis à l'autorité paternelle : abandon et exposition.


                                        On remarque que presque toutes ces appellations renvoient l'enfant à sa position au sein de la famille : il n'est défini que par son rapport au pater familias, avant même de l'être physiologiquement. Et pour cause : la famille romaine, qui comprend non seulement le couple parental et les enfants mais aussi les descendants (qu'ils vivent ou non sous le même toit) et les esclaves, est toute entière soumise à son autorité. En tant que chef de famille, il détient un pouvoir quasi-absolu, la patria potestas, en vertu duquel il décide par exemple des mariages, mais aussi des châtiments. A ce titre, il exerce un droit de vie et de mort sur l'ensemble de la maisonnée, et peut décider de vendre en esclavage un membre du foyer - enfants inclus. Toutefois, ces dispositions disparaissent vers la fin du Ier siècle avant J.C. (la dernière "exécution" paternelle date du règne d'Auguste), et on considère à partir du siècle suivant que le meurtre d'un fils par son père est punissable par la loi. Même si un tel crime est jugé bien moins sévèrement qu'un parricide !  
"Le terme potestas a plusieurs significations : il signifie par imperium la juridiction des magistrats; par patria potes­tas, la puissance des pères sur leurs enfants; et par dominium, l'autorité des maîtres sur leurs esclaves. " (Paulus, "Digeste Justinien", L - XVI - 215.)

Cérémonie du dies lutricus. (Voir plus bas.)



                                        Cette toute-puissance paternelle s'exerce dès les premières heures après la naissance de l'enfant. A peine né, le bébé est déposé aux pieds de son père : s'il le soulève dans ses bras, il le reconnaît comme sien et l'admet au sein de la famille (le geste et ses conséquences juridiques s'appellent le tollere liber), avec tous les droits et privilèges afférents. Dans le cas contraire, l'enfant est abandonné, sans famille et sans protection, et il est exposé - c'est-à-dire qu'on le dépose dans la rue, où il mourra vraisemblablement de faim ou de froid, à moins d'être la proie des chiens errants. On le laisse par exemple sur un tas d'ordures - le nom de Stercorius, que l'on rencontre souvent sur les inscriptions funéraires, semble par exemple directement lié à cette pratique puisqu'il renvoie aux déchets et aux ordures ménagères. Mais parfois, on l'abandonne dans des endroits plus fréquentés, comme la colonne Lactaria sur le forum Holitorium, où il sera peut-être recueilli. Le sort des enfants exposés n'en est pas moins hasardeux : certains seront adoptés par un couple en mal d'enfants, d'autres trouvés par un marchand d'esclaves qui les revendra plus tard, d'autres enfin exploités par des mendiants qui n'hésiteront pas à les mutiler afin d'apitoyer les passants. Ce dernier exemple n'est pas si anecdotique qu'il y parait, puisque plusieurs lois sont votées afin d'obliger ceux qui recueillent un enfant trouvé à le déclarer et à préciser leurs intentions.


                                        Ce genre d'abandon concerne les enfants illégitimes, atteints d'une difformité physique ou simplement nés un jour néfaste. Suétone rapporte par exemple que, le jour de la mort de Germanicus, "on jeta des pierres sur les temples, on renversa les autels des dieux, quelques-uns jetèrent dehors les dieux Lares protecteurs de leurs familles et exposèrent leurs nouveau-nés." (Suétone, "Vie de Caligula", 5.) Cependant, l'exposition peut aussi frapper une enfant légitime et en bonne santé, puisqu'elle repose sur la seule décision du père. Elle est souvent le fait des plébéiens les plus pauvres, incapables d'assumer une bouche supplémentaire à nourrir, et elle touche davantage les filles. Mais même si le poète grec Posidippe écrit : "Un fils on l'élève toujours, même si on est pauvre ; une fille, on l'expose même si on est riche.", il n'existe aucune preuve d'un écart significatif entre le nombre de filles et de garçons ainsi abandonnés.

Statuette d'une petite fille. (©Ann Raia via vroma.org .)


                                        Concernant cette pratique, l'opinion des auteurs évolue au fil des siècles. Plutarque considère par exemple que la pauvreté des parents constitue en quelque sorte une circonstance atténuante ("Œuvres Morales", II-21.), tandis qu'au IIème siècle, l'auteur chrétien Lactance tient un tout autre discours :


"Que personne ne se persuade qu'il soit permis d'écraser des enfants qui viennent de naître ; c'est une horrible impiété de leur ôter la vie que Dieu leur a donnée. (...) Que dirons-nous de ceux qui, par une fausse piété, exposent leurs enfants? Peuvent-ils passer pour innocents, quand ils abandonnent aux dents des chiens leurs propres entrailles? Et ne font-ils pas mourir ces enfants d'un plus cruel genre de mort que s'ils les avaient étranglés? Qui doute que ce ne soit une impiété de priver ces innocentes créatures de l'effet de la compassion des personnes charitables ? Quand ils auraient le bonheur de tomber entre les mains de quelqu'un qui prit le soin de les élever, celui qui les a exposés, les a mis en danger ou d'être réduits en servitude, ou d'être prostitués dans les lieux de débauche." (Lactance, "Institutions divines", VI-20.)
La simple existence de ce texte prouve toutefois que de nombreux enfants sont encore exposés.

                                        Sous la République et lors des premiers temps de l'Empire, on ne déclare pas la naissance d'un enfant. Auguste est le premier à instaurer un registre des naissances, mais il ne concerne que les enfants légitimes - Marc Aurèle généralisera l'enregistrement de tous les enfants. Un garçon n'est inscrit sur les listes des citoyens romains qu'après la prise de la toge prétexte (voir plus bas), mais son père doit désormais déclarer son nom et sa date de naissance dans les trente jours suivant l'accouchement. Malgré tout, le droit d'exposer un nouveau-né est resté en vigueur tout au long de l'Histoire romaine. Interdite par l’Église chrétienne à partir du Vème siècle, cette forme d'abandon mettra en pratique plusieurs siècles à disparaître.

Certificat de naissance sur tablette de cire. (Alexandrie, 128 avant J.C. - via University of Michigan.)


Rituels dans la petite enfance.


                                        Une fois reconnu par son père, le bébé n'est pas pour autant tiré d'affaire. La mortalité infantile étant élevée à Rome, les premiers jours de la vie d'un bébé sont incertains : de multiples dangers le menacent et il convient de les écarter par plusieurs rites et pratiques. Il est par exemple d'usage que trois hommes, respectivement munis d'un pilon, d'un balai et d'une hache, gardent la maison afin de protéger le nourrisson des forces maléfiques qui pourraient lui nuire. Pour la même raison, les premiers cadeaux que reçoit le nouveau-né sont des hochets ou des crécelles (crepundiae, tintinnabulae), jouets bruyants qui sont sensés effrayer les esprits.

Bulla. (Reconstitution - ©Barbara McManus.)

                                        Durant la première semaine, le bébé n'a pas de nom. D'abord par superstition, mais aussi et surtout parce qu'il ne fait pas encore tout à fait partie de la famille. Ce n'est que le huitième jour de son existence que le petit garçon (le septième si c'est une fille) reçoit officiellement un nom, lors du dies lutricus - littéralement le "jour de purification". La famille accomplit alors un sacrifice sur l'autel des Lares et on attache autour du cou du bébé une bulla, petit bijou en or qui le protégera du mauvais œil et qu'il conservera tout au long de son enfance.

                                        Au cours de cette période de sa vie, de multiples divinités veilleront sur le petit Romain. Elles participent à son développement dans tous les domaines, aussi bien physique qu'éducatif, et à chacune est assignée une tâche bien spécifique : Edusa lui apprend à manger, Potina à boire, Ossipago lui assure des os solides, Cuba facilite le passage du berceau au petit lit, Adeona lui apprend à marcher, Farinus à parler, Fabulinus lui enseigne ses premiers mots, etc.

Bébé emmailloté. (Ex-voto gallo-romain - ©Vassil via wikipedia.)

                                        Dès la naissance, le nourrisson est saucissonné dans un lange serré, seuls la tête et les pieds restant à l'air libre : cette compression vise à modeler les parties du corps que l'on souhaite affiner. On desserre progressivement les liens, libérant d'abord la main droite : en bloquant son bras gauche, on l'oblige à se servir de l'autre main car les gauchers sont mal considérés dans la Rome antique (ce qui fera l'objet d'un article.) Il subit également des bains d'eau froide accompagnés de massages vigoureux, toujours pour façonner et modeler son corps.


De l'enfance à l'âge adulte : prise de la toge virile.


                                        Lorsqu'il est capable de se mouvoir, on enfile à l'enfant une tunique courte, en laine blanche, brodée d'une bande pourpre. Cette toge, la toge prétexte, est revêtue par les enfants, mais aussi par les magistrats et les pontifes : elle est le symbole de l'inviolabilité attachée à leur personne. En l'identifiant en tant qu'enfant romain, ce vêtement lui assure une protection contre ceux qui voudraient attenter à sa vie ou à sa pudeur.

                                        Lorsqu'un garçon atteint sa majorité , il échange sa toge prétexte contre la toge blanche du citoyen romain adulte. Cette cérémonie n'intervient pas à un âge précis : la décision en revient au pater familias, qui se détermine en fonction du développement physique et intellectuel de l'enfant, ou de circonstances politiques. Caligula par exemple, dernier fils de Germanicus, ne prend la toge virile qu'à 21 ans - sans doute pour l'empêcher de briguer des charges publiques et l'éloigner du pouvoir. En général, la prise de la toge virile se fait entre 14 et 17 ans : elle survient plus tardivement aux premiers temps de l'Histoire de Rome, et habituellement vers 16 ans sous la République.

Statue de Néron, vêtu de la toge et portant la bulla. (©Barbara McManus.)

                                        Traditionnellement, la cérémonie se tient lors de l'anniversaire le plus proche de la fête des Liberalia, qui a lieu le 17 Mars en l'honneur du Dieu Liber. Le matin, un sacrifice est offert aux Lares de la maison et le garçon leur consacre sa bulla, ainsi qu'une boîte renfermant sa première barbe, symboliquement rasée pour la première fois lors de la "barbae depositio". Quittant la toge prétexte, il revêt ensuite une tunique blanche, ajustée par son père : s'il est le fils d'un sénateur , y figurent deux larges bandes pourpre; si son père est de rang équestre, les bandes sont plus étroites. Puis on le drape dans la toge virile, et la maisonnée s'ébranle et défile en procession jusqu'au forum : le père a rassemblé ses esclaves , ses affranchis , ses clients , ses parents et ses amis , réunissant le plus de monde possible afin de démontrer son influence et afficher une escorte nombreuse et imposante. Le nom du garçon est ensuite ajouté à la liste des citoyens , et il reçoit des  félicitations officielles. Puis la famille monte au temple de Liber sur la colline du Capitole, où une offrande est faite au Dieu . Enfin, tous retournent à la maison, où la journée se clôt par un dîner donné en l'honneur du jeune homme. Après cette cérémonie, le garçon devenu un homme est le plus souvent confié  à un personnage important dans l'armée ou la vie civile , qui va le former à ses futures obligations de citoyen romain.

                                        Aucune cérémonie ne marque en revanche le passage de la fillette à l'âge adulte : il faut dire que, selon la législation romaine, la femme est considérée comme une éternelle mineure, soumise à l'autorité de son père, puis de son mari. C'est d'ailleurs la veille de son mariage que la petite Romaine quitte symboliquement l'enfance, notamment en offrant ses poupées à la déesse Diane. (Voir ici).

                                        Mais il faut bien noter que, même majeur et revêtu de sa toge virile, un jeune homme reste toujours soumis à l'autorité paternelle : il n'est pas libre de mener sa vie comme il l'entend... 



Vision de l'enfance dans la Rome antique.


                                        Voilà pour les données factuelles. Reste une question en suspens, et non des moindres : les Romains aimaient-ils leurs enfants ? Interrogation difficile à résoudre, et ce pour plusieurs raisons. D'abord, il n'est jamais facile de se projeter dans la mentalité d'un peuple vieux de 2000 ans : la culture, les croyances, les mentalités ont évolué, et on porte forcément sur celles des Anciens un regard dénaturé par nos propres conceptions. De fait, je me suis penchée sur les ouvrages de plusieurs spécialistes, et j'ai rencontré deux opinions majoritaires, et complètement contradictoires ! Certains affirment que le petit garçon n'était vu que comme le continuateur d'une lignée, tandis que d'autres mettent en exergue les nombreux témoignages épigraphiques (et notamment les inscriptions et reliefs funéraires) et les représentations artistiques pour démontrer que les enfants étaient aimés et choyés.

Buste d'un enfant. (Via le blog A Daily Dose Of Rome.)


                                        On cite souvent l’exemple de Cicéron, profondément affecté par la disparition de sa fille Tullia, sans doute morte en couches en 46 avant J.C. Dévasté par le chagrin, le célèbre orateur se retire de la vie publique, délaisse toutes ses responsabilités politiques et sociales, se désintéresse de ses affaires et se réfugie dans sa villa, pleurant sa perte pendant près de 3 mois - une durée jugée bien trop longue par ses contemporains.
"Oui, je comprends qu'il serait honteux pour moi de supporter mon malheur autrement que ne l'entend votre haute raison; mais il y a des moments ou la douleur m'accable, ou la force m'abandonne ; c'est que je n'ai pas les ressources qui ne manquèrent point dans une semblable infortune aux pères dont je propose l'exemple. (...) Rien ne vient distraire ma pensée, ni les intérêts de mes amis à défendre, ni les affaires de la république a gérer. Je m'étais interdit le forum. Je ne pouvais plus regarder la curie. Je considérais comme entièrement perdus et le fruit de mes travaux et les avantages de ma fortune. Mais lorsque je réfléchissais sur ces malheurs, qui nous sont communs et que tant d'autres partagent; lorsque je sentais mon âme brisée, et que je me faisais violence pour me vaincre, je savais au moins ou trouver un refuge, ou reposer mon triste cœur, ou goûter dans des entretiens pleins de charme l'oubli de mes soucis et de mes maux. Le coup horrible qui me frappe aujourd'hui rouvre mes blessures qui commençaient a se fermer."  (Cicéron, "Ad familiares", IV-6.)
Mais là où nous jugeons la réaction de Cicéron totalement compréhensible, elle apparaît aux yeux des Romains comme indigne car excessive.

                                        Ces différences culturelles rendent le problème bien difficile à résoudre, d'autant que les textes sont quasiment inexistants sur le sujet, et en particulier sur la petite enfance. Encore traitent-ils généralement de l'éducation, et le ton est donc froid et détaché... Ce qui ne prouve rien : n'oublions pas que les valeurs de la société romaine tiennent davantage dans la gravitas et la dignitas que dans la sincérité ou l'émotivité, considérées comme des preuves de faiblesse.

Portrait de famille... (Sarcophage, ©Marie-Lan Nguyen via wikipedia.)

                                        A défaut de pouvoir percer le mystère de la relation parents-enfants dans l'Antiquité romaine, on peut formuler la question autrement : comment est perçu l'enfant par les Romains ? Là, c'est nettement plus facile : de toute évidence, la notion de développement de l'enfant ne voulait sans doute rien dire pour un Romain, et Françoise Dolto n'était pas son amie. Si l'on s'intéresse à la formation et  l'éducation du futur citoyen romain, on semble se ficher complètement de l'enfant en tant qu'individu. Il n'est pas un adulte miniature, mais un petit être faible et incomplet, qu'il faut façonner et modeler. Pendant longtemps, cette conception a prévalu et l'éducation donnée aux enfants était stricte et sévère : on privilégiait les punitions et les châtiments. Cependant, les mentalités évoluent peu à peu et Quintilien conseille d'accorder plus de place au jeu et à la récompense. Le but est cependant toujours le même : transformer un petit être incomplet et faible en un solide Romain, avec sévérité s'il le faut :
"Plût aux dieux que nous ne corrompions pas nous-mêmes les mœurs de nos enfants! A peine nés, nous les amollissons par toutes sortes de faiblesses. Cette éducation efféminée, que nous appelons indulgence, brise tous les ressorts de l'âme et du corps. Que ne désirera-t-on pas à l'âge mûr, quand c'est sur la pourpre que l'on se traîne?" (Quintilien, "De l'art oratoire", I-II - 6-7.)

Pline le Jeune est toutefois plus tolérant, et moins sévère envers les erreurs de jeunesse :
"Un père réprimandait durement son fils sous prétexte qu'il achetait avec un peu trop de prodigalité des chevaux et des chiens. Une fois le jeune homme parti, je lui dis: 'Eh bien, et vous, vous n'avez jamais rien fait qui méritât une semonce paternelle? Vous l'avez fait', dis-je. (...) Alerté par cet exemple de sévérité excessive, je te cite ces paroles au nom de notre mutuelle affection, pour que, toi aussi, tu ne traites pas ton fils avec trop de dureté et de rigueur. Songe que c'est un enfant et que tu en as été un, et n'utilise ton pouvoir paternel qu'en te souvenant que tu es un homme et le père d'un homme." (Pline Le Jeune, "Lettres", IX-12.)

"Une Famille Romaine" (Tableau de Sir Lawrence Alma-Tadema.)


                                        On voit bien que les idées théoriques que nous pouvons développer sur la place de l'enfant dans la société et la famille romaine ne correspondent pas forcément à la réalité. Car finalement, poser la question du lien parents-enfants dans la Rome antique revient à s'interroger sur l'amour parental : est-il universel, ou façonné par les mœurs et la culture ? Débat qui dépasse largement le cadre de ce blog...

mercredi 19 février 2014

Terminus Et Les Terminalia.

                                        La religion romaine comporte une multitude de divinités, et l'année elle-même compte presque autant de fêtes et de célébrations religieuses, au point qu'on ne dénombrerait que 55 jours ouvrables dans le calendrier. Puisque nous sommes en Février, parlons aujourd'hui des Terminalia, qui se tenaient le 23 du mois, en l'honneur du Dieu Terminus. Un nom suffisamment éloquent, qui dit bien qu'il préside aux limites et aux bornes. Mais voyons plus précisément l'origine de ce Dieu, et les rituels attachés à la fête célébrée en son nom.


TERMINUS, TOUT LE MONDE DESCEND ! (Pardon. Je sors...)


                                        C'est bien joli de fonder une ville et de conquérir les territoires avoisinant. Mais, concrètement, comment fait-on pour distribuer les terres, fixer les propriétés et éviter les conflits au sein de son propre peuple ? Le problème se pose bien évidemment à la Rome des origines, mais Romulus ne s'en soucie guère et c'est Numa Pompilius, son successeur, qui attribue aux citoyens les terres conquises :
"Et d'abord il [Numa] distribua par tête aux citoyens les terres que Romulus avait conquises; il leur fit comprendre que, sans piller ni ravager, ils pouvaient, par la culture de leurs champs, vivre dans l'abondance des biens, et leur inspira l'amour de la tranquillité et de la paix, à l'ombre desquelles fleurissent la justice et la bonne foi, et dont l'influence tutélaire protège la culture des campagnes et la récolte des fruits de la terre." (Cicéron, "De La République", II - 14.)

Denier d'Octave avec une représentation de Terminus.

                                        Numa instaure surtout l'institution religieuse qui détermine ce partage, et qui permet d'éviter les controverses et revendications entre voisins mal embouchés. Pour se faire, il crée les termina, bornes de pierre qui matérialisent les limites de chaque parcelle. Une consécration religieuse place ces bornes sous la protection de Jupiter en sa qualité de Dieu de la Bonne foi et gardien des serments. Ce patronage se retrouve chez les Grecs (qui consacrent les délimitations à Zeus) et chez les Étrusques pour qui Jupiter est à l'origine des limites tracées dans les champs, afin de réfréner l'avidité des hommes et empêcher les conflits dégénérant en un bouleversement social.  
"Ce fut encore lui [Numa], je pense, qui borna le territoire de Rome. Romulus n’avait pas voulu le faire, parce qu’en mesurant ce qui lui appartenait, il aurait montré ce qu’il usurpait sur autrui. En effet, les bornes, quand on les respecte, sont un lien qui enchaîne la puissance, et, quand on les arrache, une preuve qui convainc l’injustice." (Plutarque, "Vie de Numa", XVI.)

                                        Et le Dieu Terminus, dans l'histoire ? A l'origine, Terminus est simplement le nom donné à une pierre, encastrée à côté des trois statues divines dans le Temple de la Triade capitoline. Les Romains créent une légende a posteriori, qui personnifie le Dieu Terminus et fait de lui une divinité antérieure au sanctuaire capitolin : lors de la construction du Temple, les Augures auraient demandé aux Dieux archaïques s'ils acceptaient de céder leur place, et Terminus (seul ou avec la Déesse Juventas selon les versions) aurait refusé. On laissa donc la pierre en place, y voyant un bon présage qui garantissait la permanence des limites de la cité.
"Les Augures furent d'avis qu'on consultât les oiseaux sur chaque autel en particulier, que si les dieux le permettaient, on pourrait transporter autre part tous ces autels. Les autres dieux et génies leur permirent de transporter ailleurs les autels qui leur étaient consacrés ; il n'y eut que le dieu Terminus et la déesse Juventas qui ne voulurent jamais quitter leur place, quelques instances que fissent les Augures. On fut donc obligé d'enfermer leurs autels dans l'enceinte du temple, et aujourd'hui il y en a un dans le vestibule de Minerve ; l'autre est dans le temple même tout proche du Sanctuaire. De là les Augures conjecturèrent que jamais les limites de Rome ne changeraient, et que cette ville se conserverait toujours dans sa force et dans sa grandeur. " (Denys d'Halicarnasse, "Antiquités Romaines", III - 28 - 2.)

(©Evil Berry via wikipedia.)


                                        Représenté à l'origine par une simple pierre, on lui donne plus tard une apparence humanisée : une tête, placée au sommet d'une pierre pyramidale symbolisant le torse. Privé de bras et de jambes, Terminus est donc incapable de se mouvoir et de changer de place, ce qui traduit le caractère immuable des limites sur lesquelles il veille.

                                        Les auteurs antiques s'accordent à dire que Terminus est un Dieu présent dès les temps archaïques et d'origine sabine - puisqu'il aurait été introduit à Rome par Titus Tatius (collègue de Romulus) ou Numa Pompilius (son successeur). Il apparait aussi dans les mythologies ligures et étrusques mais cependant, les inscriptions latines spécifiquement dédiées à Terminus, dissocié de Jupiter, ne datent que du début de l'Empire. Denys d'Halicarnasse évoque d'ailleurs de "Jupiter Terminalis", et il n'est pas rare qu'il soit encore honoré au temps d'Auguste, lors des Terminalia. Il est donc difficile de dire à quelle époque est apparu Terminus en tant que Dieu du panthéon romain.
 
Denier de Pompée dédié à Jupiter Terminus. (©Coinarchives.com)

RITUELS ET FÊTE DES TERMINALIA.   


                                        Pour les Romains, la religion suppose un certains nombres de pratiques spécifiquement codifiées. Cette délimitation des terrains, dès lors qu'elle relève du domaine religieux, n'échappe pas à la règle et elle donne lieu à tout un rituel entourant la consécration des limites de la zone définie. Lorsqu'on fixe les limites d'une propriété, les deux parties concernées prennent part à un sacrifice. Plutarque nous apprend qu'à l'origine, le sang n'était pas versé mais, plus tard, on immole un animal en l'honneur de Terminus. Le sang de la bête (généralement un agneau) est versé dans le trou creusé pour recevoir la borne matérialisant la limite du lieu. On ajoute des graines et des herbes, on brule par-dessus du miel, du vin et d'autres offrandes, et sur ces débris (qui peuvent à l'occasion servir de preuve, en cas de contestation) est placée la pierre.

                                        Mais le Dieu est aussi salué lors de la célébration des Terminalia, le 23 Février. Instituée par Numa, cette fête succède aux Lupercales et aux Quirinales, toutes deux des fêtes de purification, au terme de l'année écoulée. Les Terminalia s'inscrivent dans cette logique puisque, renouvellement de la force protectrice des bornes, elles réaffirment la perpétuation des propriétés et le nécessaire respect de l'ordre public.


Représentation de Terminus. (Gravure de Jean Mignon.)

                                        Concrètement, le jour des Terminalia, les deux propriétaires de champs adjacents se réunissent près de la borne, la couronnent de guirlandes et allument un feu. On érige un autel sommaire, sur lequel on sacrifie un animal et on répand du blé. On se partage des fruits, des gâteaux de miel et du vin, dont on offre une partie au Dieu, et on chante des chants rituels en son honneur. Les rites des Terminalia supposent en fait le renouvellement de la reconnaissance mutuelle des limites fixées aux propriétés respectives.
"Lorsqu'une nuit aura passé, que l'on rende les honneurs habituels au dieu qui par sa marque délimite les champs.  Terminus, que tu sois une pierre ou une souche enfoncée dans le sol, toi aussi, tu détiens ton pouvoir divin depuis les temps anciens. Deux propriétaires, venant de directions opposées, te couronnent, et t'apportent deux guirlandes et deux gâteaux. (...) La borne commune est aspergée du sang d'un agneau immolé,   et Terminus ne se plaint pas lorsqu'on lui offre une truie encore à la mamelle. Les voisins se réunissent, célèbrent simplement un repas, et ils chantent tes louanges, vénérable dieu Terminus." (Ovide, "Fastes", II - 639 etc.)

                                        Célébrées en privé, les Terminalia sont aussi saluées par une cérémonie publique. Mais il devient vite difficile d'honorer Terminus à chaque frontière d'un territoire devenu trop vaste à force de conquêtes. La pratique cultuelle observée dans les champs est alors remplacée par un sacrifice, offert à la sixième borne miliaire de la Via Laurentina. Sans doute l'endroit marquait-il la première frontière du territoire romain.
"Il est une route qui mène les gens aux champs des Laurentes, le royaume recherché autrefois par le chef Dardanien. Là, la sixième borne à compter de la Ville voit s'accomplir un rituel où, Terminus, on te sacrifie le foie d'un agneau laineux. Les autres nations ont un territoire aux frontières bien définies ;   la Ville de Rome et l'univers ont la même étendue." (Ovide, "Fastes", II - 679 etc.)

                                        Terminus, qui fixait donc les limites des champs, est devenu par extension le Dieu des frontières de l’État, puis celui des limites en général. A ce titre, la date choisie pour les Terminalia n'est sans doute pas fortuite puisqu'elles sont célébrées juste avant le Mercedonius mensis - mois intercalaire inséré tous les 2 ou 3 ans avant que ce brave Jules César ne réforme le calendrier républicain. Les Terminalia marquent donc aussi la fin de l'année, ou la limite entre les deux millésimes successifs.


Autel dédié à Silvanus. (© J.P. Gramont via wikipedia.)

                                        Terminus n'a finalement laissé que peu de traces : les représentations sont rares, et on le connaît surtout par les textes et les inscriptions. Encore ne sont-elles pas toujours très claires, et elles évoquent souvent Jupiter Terminus, au lieu du... Terminus-Tout-Court. L'une des raisons de cette désaffection tient sans doute à la popularité d'une autre divinité, Silvanus, qualifié de tutor finium ("gardien des limites") et honoré sous ce titre pendant toute l'antiquité païenne. Silvanus remplissant des fonctions similaires, on pourrait dire qu'il est en concurrence directe avec Terminus. Mais je le reconnais : l'expression est limite...

dimanche 13 octobre 2013

Les Meditrinalia : A Votre Santé !


                                        Dans nos vies mouvementées et parfois tourmentées, il est rassurant de voir que certaines choses demeurent immuables et que, chaque année à la même époque, les joyeux vignerons terminent leurs vendanges. C'est en tous cas l'information capitale que m'a révélé un journaliste radio, il y a de cela quelques semaines maintenant. Je vous avouerai que, ne consommant pas d'alcool, la nouvelle me laisserait parfaitement indifférente si elle ne m'évoquait systématiquement une fête religieuse romaine, justement liée au vin. Il s'agit des Meditrinalia, rituel célébré à titre privé le 11 Octobre, soit après les vendanges.

                                        Les Meditrinalia sont souvent considérées comme une sorte de fête des vendanges. En réalité, il s'agit moins de la célébration des récoltes et de la production du vin nouveau que de celle des vertus curatives prêtées à une certaine boisson. Les Romains boivent en effet un mélange de "vin nouveau" et de "vin vieux", mixture réputée pour assurer une bonne santé.


Scène de vendanges. (Mosaïque de Merida - © -Rafael DP via Flickr.)


                                        Étant donné que le vin nouveau en question n'est généralement dégusté qu'à partir des Vinalia du 23 Avril, il s'agit en réalité du moût, liquide non fermenté obtenu par le pressurage des grappes après la récolte. Quant au vin vieux, c'est tout simplement celui de l'année en cours.

Origine Et Dédicataire : Un Rituel Obscur.


                                        On sait finalement très peu de choses sur les Meditrinalia : rituel très important dans la Rome archaïque où l'agriculture représentait l'essentiel de l'activité économique, il fut longtemps respecté par les Romains, qui en avaient pourtant oublié le sens depuis belle lurette ! On en est donc réduit à des spéculations et des extrapolations, à partir du peu d'éléments disponibles.

                                        L'origine même du mot Meditrinalia est sujette à débat. Varron le rapproche du verbe "soigner" ("medeor"), rejoignant donc l'idée des propriétés curatives du mélange ingurgité ce jour-là.
"Le jour des Meditrinalia au mois d'Octobre tire son nom de 'medeor', parce que, disait le flamine de Mars Flaccus, on avait coutume d'offrir ce jour-là en libation et de boire, à titre de médicament, du vin nouveau et du vin vieux. Beaucoup ont encore l'habitude de le faire et disent à cette occasion : 'Novum vetus vinum bibo : novo veteri morbo medeor.' ("Je bois du vin nouveau et du vin vieux : je me guéris de la nouvelle et de la vieille maladie.") (Varron, "De la langue Latine", VI - 21.)
                                        Au IIème siècle, Festus Grammaticus évoque quant à lui la déesse Meditrina. 
"C'était l'usage chez les peuples latins, le jour où l'on goûtait le premier moût, de dire en manière de bon présage : 'Je bois du vin vieux, du vin nouveau ; de la vieille maladie et de la nouvelle je me guéris.' De ces paroles a été tiré le nom d'une Déesse, Meditria, dont les Meditrinalia sont la fête." (Festus Grammaticus, "De La Signification Des Noms.", XI.)
                                        Mais il est le premier à mentionner la divinité, et la plupart de chercheurs pensent qu'il s'agit d'une invention a posteriori, forgée par les Romains pour expliquer l'origine de la célébration. On notera que l'étymologie du nom recoupe l'explication avancée par Varron, Meditrina dérivant également de la racine "medeor". Elle équivaudrait grosso modo à la Iaso grecque (divinité de la guérison) : Déesse romaine de la santé, de la longévité et du vin, son père - bon sang ne saurait mentir - serait le Dieu de la Médecine, Esculape. Elle est donc aussi la sœur d'Hygie, également présentée comme une divinité liée à la santé, mais leurs attributions diffèrent : la première guérit des maladies, tandis que la seconde préserve la santé.

Stèle dite de la Déesse Meditrina. (Musée départemental d'Epinal. ©Ann Raia.)

                                        Toutefois, il est plus probable que le Dieu honoré soit en fait Jupiter (si l'on se fie au Fasti Amiternini, document fixant les jours fastes et néfastes datant du règne de Tibère.), auquel était aussi dédié la célébration des Vinalia, le 23 Avril. Le rituel des Meditrinalia n'est d'ailleurs pas sans rappeler un épisode rapporté par Tite-Live : lors d'une bataille décisive visant à laver l'honneur de Rome après le désastre des Fourches Caudines, le consul Lucius Papirius Cursor promet à Jupiter Victor, alors même que les combats font rage autour de lui, de lui offrir en cas de victoire une coupe de vin miellé, avant de boire lui-même du vin pur. Ce qui, apparemment, plaît beaucoup à Jupiter qui fait tourner la bataille à l'avantage des Romains.

"C'est grâce à cette même force d'âme que la discussion sur les auspices ne put lui faire contremander le combat, et que même au moment décisif, où l'usage était de vouer aux Immortels des temples, il fit vœu à Jupiter Vainqueur, s'il mettait en déroute les légions ennemies, de lui offrir une petite coupe de vin au miel, avant de boire lui-même du vin pur. Ce vœu fut agréable aux dieux, et les auspices tournèrent bien." (Tite-Live, "Histoire Romaine", X - 42.)
© Mary Evans Picture Library

Le Rituel des Meditrinalia.


                                        Concrètement, on peut se faire une idée du rituel des Meditrinalia en se basant sur le témoignage de Caton, qui décrit dans "De L'Agriculture" les offrandes faites à Jupiter Dapalis (qui préside aux semailles).
"Voici comment il faut faire cette offrande : présentez à Jupiter Dapalis une coupe de quelque vin que ce soit. Ce jour sera chômé par les bœufs, par les bouviers, et par ceux qui feront le sacrifice. Au moment du sacrifice vous ferez cette prière: 'Jupiter Dapalis, je remplis mon devoir en t'offrant cette coupe de vin dans ma maison et au sein de ma famille; à cette cause daigne l'avoir pour agréable.' Lavez ensuite vos mains, prenez le vin, et dites:  'Jupiter Dapalis, agrée ce festin que je dois t'offrir. Reçois ce vin placé devant toi.'  Si vous le trouvez bon, présentez une offrande à Vesta. Le festin présenté à Jupiter consiste en un morceau de porc rôti, et en une coupe de vin intacte. Faites cette offrande sans y toucher; le festin terminé, semez le millet, le panic, l'ail et la lentille." (Caton, "De L'Agriculture", CXXXII.)
                                        Ici, le rituel consistait donc sans doute à présenter une coupe contenant un mélange de moût cuit et de vin et à prononcer une formule proche de celle citée par Caton, en substituant éventuellement au nom de Jupiter celui de Meditrina. On se lavait les mains et on versait ensuite le mélange sur l'autel (c'est la libation en elle-même) en récitant une prière, encore une fois approchant celle dictée par Caton. On buvait enfin le reste de la coupe,  en récitant la phrase indiquée par Varron : "Novum vetus vinum bibo, novo veteri morbo medeor."

Prêtre procédant à une libation. (Römermuseum de Weißenburg - ©Wolfgang Sauber via wikipedia.)

Vin Et Santé : Quand Columelle S'en Mêle...



                                       L'explication des propriétés curatives du mélange n'est pas évidente, mais on trouve un élément de réponse chez Columelle, cité par Georges Dumézil. Il explique en effet comment transformer le mustum (moût) en defrutum (vin cuit) : il s'agit de faire bouillir le moût brut afin qu'il réduise. Mais, ajoute Columelle :
"Quoique préparé avec soin, le vin cuit a coutume de tourner à l'acidité, comme le vin naturel. Comme cet accident peut avoir lieu, n'oublions pas qu'il faut préparer le vin avec du vin cuit d'un an dont la bonté est éprouvée : car un mauvais remède gâterait le produit qu'on a recueilli." (Columelle, "De L'Agriculture", XII - 20.)
                                        Au fil des paragraphes consacrés au vin, Columelle emploie indistinctement les mots conditura (qui désigne la manière de conserver des aliments) et medicamentum (médicament). D'où la conclusion tirée par Georges Dumézil, pour qui le vin bouilli de l'année précédente "soigne" le nouveau moût lorsqu’il lui est mélangé. Ceci expliquerait l'origine des Meditrinalia, la vertu curative se transmettant ensuite à l'homme de façon symbolique - puisque la mixture empêche que le mout n'aigrisse. Par extension, le mot meditrinalia désignerait "l'atelier où l'on soigne" - où l'on soigne le vin, s'entend.

Mosaïque montrant une libation. (©Leslie Flood via Vroma.)

                                        En attendant, je viens de vous fournir une excuse pour déguster un bon verre de vin tous les 11 Octobre : vous avez bien le droit, vous aussi, de célébrer les Meditrinalia ! Mais toujours avec modération, évidemment...