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dimanche 20 juillet 2014

Felix Dies Natalis ! Joyeux Anniversaire.

                                        On n'est jamais si bien servi que par soi-même. Si vous avez lu mon profil, vous avez remarqué que je partageais ma date d'anniversaire avec Alexandre le Grand : nous le fêtons tous les deux demain, le 21 Juillet. (Enfin, surtout moi...) Et bien qu'Alexandre soit macédonien, c'est l'occasion rêvée de poser la question suivante : les Romains fêtaient-ils leur anniversaire ?

                                        Mettons fin à cet insoutenable suspense : oui, les Romains fêtaient les anniversaires. (Tant mieux : sinon mon article aurait été trop court...) Pour nous, un anniversaire est synonyme de fête, cadeaux, gâteau et bougies. Plus symboliquement, c'est la commémoration du jour de notre naissance, ou l'occasion de  montrer à ceux que l'on aime que nous sommes heureux qu'ils existent. Mais qu'en était-il dans l'Antiquité ? Et bien, c'était à peu près la même chose - si ce n'est que s'y ajoutait une dimension religieuse, faisant de l'anniversaire la célébration du Genius, sorte d'ange gardien antique.

                                        On ignore quelle civilisation a été la première à fêter les anniversaires, mais l'origine de cette pratique est liée au caractère divin que certaines civilisations prêtaient à leurs dirigeants. Dans de nombreuses cultures, les célébrations étaient d'abord vouées aux divinités, dont on s'assurait ainsi la bienveillance et la protection. Or, le chef, roi ou détenteur du pouvoir étant souvent perçu comme le descendant ou l'émanation de ces mêmes divinités, plusieurs cérémonies lui étaient logiquement dédiées.

                                        Parmi les traces les plus anciennes, les exemples les mieux documentés concernent les Babyloniens, puis par leur intermédiaire les Égyptiens, soit deux peuples versés dans la science de l'astronomie. Ces derniers se basaient sur la disposition des étoiles et leur course céleste pour prévoir entre autres les crues du Nil, décider de l'édification des monuments ou fixer les dates des cérémonies religieuses. De plus, l'astronomie permet d'établir un calendrier précis, prérequis indispensable pour déterminer la date de naissance (et donc d'anniversaire) d'un individu.

Calendrier solaire égyptien - caveau funéraire de Senmout, (©Lessing agenzia contrasto / Milan.)

                                        Comme vous le savez, le Pharaon était perçu comme un Dieu, dont la destinée toute entière pesait sur celles du royaume et de ses sujets. Pour cette raison, le clergé égyptien accordait une importance particulière à la carte astronomique (emplacement des constellations, des planètes, du soleil, etc.) du jour de sa naissance et à son thème astrologique. On célébrait donc  la naissance du Pharaon : le jour était férié, et de gigantesques banquets étaient organisés. Progressivement, la commémoration du jour de naissance s'est étendue à l'ensemble de la noblesse (les classes populaires ne fêtaient pas les anniversaires), mais ne concernait que les hommes - à l'exception de la Reine. Pour la période qui nous intéresse, Plutarque évoque par exemple la fête organisée par Cléopâtre pour l'anniversaire de son amant, Marc Antoine.
"Après avoir célébré, avec une simplicité convenable à sa fortune présente, le jour anniversaire de sa naissance, elle surpassa pour celui d'Antoine l'éclat et la magnificence qu'elle avait mis dans toutes les fêtes précédentes, en sorte que des convives qui étaient venus pauvres au banquet, s'en retournèrent riches. " (Plutarque, "Vie d'Antoine", LXXXI.)

"Le Banquet de Cléopâtre" de Giambattista Tiepolo. (Via Google Art Project.)


                                        C'est encore une fois par le biais de la Grèce antique que les Romains assimilent la célébration des anniversaires. Les Grecs ne fêtaient pas les anniversaires des individus, mais ils croyaient en revanche que chacun était accompagné d'un esprit protecteur, le daemon, présent le jour de la naissance et qui veillait sur lui jusqu'à sa mort. Ce daemon était en relation directe avec la divinité présidant au jour natal, et les hommes se réunissaient dans des groupes ou sociétés pour célébrer chaque mois le jour anniversaire de ces Dieux et Déesses. Les adorateurs d'Artémis, déesse de la lune et de la chasse, célébraient son anniversaire le sixième jour de chaque mois : ils préparaient à cette occasion un gâteau de farine et de miel, de forme ronde pour symboliser la lune. On disposait dessus des bougies, représentant la lumière lunaire... Ce qui doit logiquement vous rappeler quelque chose.



Artémis maniant son arc. (Céramique attique à figures rouges - Museum of Fine Arts de Boston via Theoi.com.)


                                        Les Romains, dont la mythologie est largement inspirée des légendes et croyances grecques, reprennent l'idée d'un esprit protecteur : à Rome, le daemon devient Genius (Génie), sorte d'ange gardien qui accompagne l'individu tout au long de sa vie, de sa naissance à sa mort. On parle de Genius natalis pour les hommes, et de Juno natalis pour les femmes. Directement héritée des Grecs, la célébration de l'anniversaire est intrinséquement liée à cette croyance, puisqu'il s'agit à l'origine d'une pratique religieuse, dédiée au Genius.
"Le Génie est un dieu sous la tutelle de qui chacun, dès l'instant de sa naissance, est placé pour toute sa vie. Ce dieu, soit parce qu'il préside à notre génération, soit parce qu'il naît avec nous, soit parce que, une fois engendrés, il nous protège et nous défend, s'appelle Génie, du mot latin genere. (...) C'est donc au Génie que, de préférence, à chaque anniversaire de notre naissance, nous offrons un sacrifice. (...) Le Génie est un gardien si rigoureusement attaché à nos pas, qu'il ne s'éloigne point de nous un seul instant; mais, nous prenant au sortir du sein de nos mères, il nous accompagne jusqu'au tombeau." (Censonirus, "De dies natalis", I-2.)

Statuette du Genius du pater familias. (Bronze du Ier s. - ©Luis Garcia.)
 
                                       On célèbre tout d'abord les anniversaires des personnages importants, à titre de fêtes publiques, puis progressivement, les fêtes deviennent privées : d'abord observée par les Patriciens et concernant surtout le pater familias ou chef de famille, la pratique s'étend progressivement à toutes les classes sociales, sans distinction de sexe.

                                        L'anniversaire de sa naissance (dies natalis en Latin) est considéré pour un Romain comme un jour faste, et il porte pour l'occasion une tenue blanche, de préférence neuve, comme un symbole de pureté et de renaissance. Accompagné de ses amis et de sa famille, il sacrifie à son Genius et aux Lares, auxquels il offre des couronnes de fleurs, des gâteaux, du vin ou de l'encens. Sont proscrites les offrandes sanglantes : on croit en effet qu'il serait néfaste de verser le sang ce jour-là. On allume des bougies sur l'autel et on prononce la vota, formule rituelle par laquelle on sollicite la protection du Genius pour une nouvelle année.  
"Disons des paroles de bon augure : l'Anniversaire vient aux autels. Vous tous qui êtes présents, hommes ou femmes, gardez le silence. Qu'on brûle un pieux encens dans le foyer, qu'on brûle les parfums que le voluptueux arabe envoie de son riche pays. Que le Génie vienne voir lui-même les honneurs qu'on lui rend, sa chevelure sacrée ornée de souples guirlandes. Qu'un nard pur dégoutte de ses tempes, qu'il se rassasie de gâteaux et s'arrose de vin pur. Puisse-t-il aussi, Cornute, exaucer tous tes vœux!"  (Tibulle, "Élégies", II - 2.)

Genius ailé. (Fragment de fresque, fin  du Ier s. - ©Jastraw via wikipedia.)


                                        Paradoxalement, on croit aussi que le jour de son anniversaire, un individu est davantage menacé par les mauvais esprits. Une fois la cérémonie en l'honneur du Genius achevée, il convient donc de les effrayer et, pour se faire, on s'entoure de ses amis et de sa famille, chacun apportant un cadeau et formulant des vœux afin de faire fuir les mauvais esprits. A l'origine, les souhaits de bon anniversaire sont donc une sorte de formule magique émise pour protéger du mauvais œil. Les parents, les amis, les clients, les patrons ne peuvent manquer d'offrir un cadeau, car un oubli ou une négligence serait considéré comme une grave offense.
"Debout ! que Rome, par de pieux hommages, célèbre les calendes d'octobre, anniversaire de l'éloquent Restitutus. Silence ! qu'on n'entende plus que nos vœux ! (...) Que le vieil admirateur des temps antiques te gratifie de quelque vase ciselé de la main de Phidias. Que le chasseur te donne un lièvre, le fermier un chevreau, le pêcheur le butin qu'il a prélevé sur la mer. Si chacun se met à t'envoyer du sien, que penses-tu, Restitutus, que doive t'envoyer le poète ?" (Martial, "Épigrammes", X - 87)
                                        Comme le sous-entend Martial, les poètes composent souvent une œuvre pour l'occasion, qu'ils dédient au héros du jour. Tel est le cas d'Horace, qui écrit une ode pour l'anniversaire de Mécène - et ça, c'est quand même la classe ! Martial encore se fend aussi de quelques vers, dédiés à son ami Quintus Ovidius :
"Crois-moi, Quintus, j'aime (car tu le mérites) les calendes d'avril, époque de ta naissance, autant que celles de mars, époque de la mienne. O jours heureux tous deux et dignes d'être notés parmi les meilleurs ! L'un m'a donné la vie, l'autre un ami.  C'est à tes calendes, Quintus, que je dois le plus." (Martial, "Épigrammes", IX -53.)

Apothéose d'Antonin Le Pieux et de sa femme Faustine. (Colonne antonine - ©Lalupa via wikipedia.)



                                        L'extrait cité plus haut, expliquant la nature du Genius, est d'ailleurs tiré d'un livre intitulé "De Dies Natalis", écrit par le grammairien Censorinus en 238 pour l'anniversaire de Quintus Caerellius, son patron.

                                        Enfin, la journée se conclut par un repas, auquel tous sont conviés. Mais à en croire les textes, même la distance n'empêche pas de célébrer un anniversaire. Plusieurs auteurs racontent ainsi comment ils observent la même cérémonie rituelle en l'honneur d'un proche, dont ils sont pourtant éloignés. Ovide célèbre par exemple l'anniversaire de son épouse (mais il est en exil et il file un mauvais coton) :
"L'anniversaire de la naissance de mon épouse réclame les solennités accoutumées. Prépare, ô ma main, de pieux sacrifices ! Ainsi jadis, l'héroïque fils de Laërte célébrait peut-être, aux extrémités du monde, la naissance de Pénélope. Que ma langue n'ait que des paroles joyeuses, et se taise sur mes longs malheurs. Hélas ! sait-elle encore proférer des paroles de bonheur ? Revêtons cette robe que je ne prends qu'une fois dans l'année, et dont la blancheur contraste avec ma fortune ; élevons un autel de vert gazon, et tressons des guirlandes de fleurs autour de son foyer brûlant. Esclave, apporte l'encens qui s'exhale en vapeurs épaisses, et le vin qui siffle répandu sur le brasier sacré ! Heureux anniversaire, quoique je sois bien loin de Rome, je souhaite que tu m'apparaisses ici dans toute la sérénité, et bien différent du jour qui m'a vu naître." (Ovide, "Les Tristes", V - 5.)

 
Autel dédié au Genius de la Legio VII Gemina. (©Caligalitus via wikipedia.)

                                        Ajoutons que certains Romains font des dons, par exemple aux corporations professionnelles dont ils sont membres, afin que leur Genius soit honoré de leur vivant mais aussi après leur mort. En marge de ces fêtes privées, il existe également des célébrations publiques : ces mêmes corporations célèbrent aussi l'anniversaire du Dieu sous la protection duquel elles sont placées et, sous le principat, l'anniversaire de l'Empereur et ceux des membres de la famille impériale donnent lieu à de grandes fêtes, de même que la date de l'accession à la Pourpre (appelée natales imperii). Ces célébrations sont généralement marquées par une journée (fériée et chômée) de jeux et un banquet offert à la foule. Dans les premiers temps, ces fêtes subsistent après la mort des Empereurs mais après 70, on commémore uniquement la naissance des Empereurs élevés au rang de Dieux. (Source : "Le Dictionnaire des Antiquités Grecques Et Romaines" de Daremberg et Saglio.)




Genius de l'Empereur Domitien. (©Jastraw via wikipedia.)


                                        Je n'ai évoqué ici que les anniversaires à proprement parler. Les Romains commémorent aussi dans la sphère publique des évènements tels que l'anniversaire de la fondation des Temples ou des cités (notamment la fondation de Rome), les victoires mais aussi les défaites et les évènements tragiques (qui sont des jours néfastes - par exemple l'assassinat de César). Mais il s'agit davantage de commémorations que d'anniversaires dans le sens où j'ai voulu l'entendre aujourd'hui, et j'en reparlerai une autre fois. Pour le moment, vous allez devoir m'excuser : j'ai des bougies à souffler, et une Juno natalis à honorer ! (Pour les poèmes, ne vous cassez pas la tête : envoyez-les par courriels...)

dimanche 25 mai 2014

Les Matronalia : Bonne Fête, Maman !

                                        Pour finir ce mois de Mai, je consacre le billet d'aujourd'hui à une fête romaine dans laquelle on voit souvent l'ancêtre de notre fête des mères : les Matronalia. Fêtées le 1er Mars, les Matronalia - ou matronales feriae - célèbrent les Matrones (comme le nom l'indique), c'est-à-dire les mères de famille. Avant la réforme du calendrier par Jules César, le 1er Mars était le premier jour de l'année, et la première fête religieuse célèbre la figure de la mère, et donc la fécondité.

                                        Plus être plus précise, on honore ce jour-là Junon Lucine (Juno Lucina - déesse de lumière), qui préside aux accouchements. A l'origine, le qualificatif dériverait du mot lucus (bois, forêt) : le plus ancien sanctuaire consacré à Junon Lucine s'élevait en effet près d'un bois sur l'Esquilin, et avait été fondé par le roi sabin Titus Tatius en 735 avant J.C. Mais l'adjectif fut bientôt rapproché du terme Lux (lumière) faisant de Junon Lucine la déesse veillant à la délivrance des parturientes, en aidant les futures mères à "donner le jour". Elle est souvent représentée voilée, portant un bébé et tenant généralement une fleur dans la main droite.


Représentation gallo-romaine de Junon Lucine. (Via oldbookillustrations.com)



                                        On ne sait pas grand-chose du rituel en lui-même, ni même de l'origine de la fête.  Dans ses "Fastes", Ovide établit un lien évident entre l'accouchement et l'arrivée du printemps et le renouveau de la nature, mais il tente aussi d'interroger le Dieu Mars et de comprendre pourquoi les Matronalia sont célébrées durant les Calendes du mois qui lui est dédié. Le Dieu de la guerre avance deux explications : la commémoration de la fondation du Temple de l'Esquilin consacré à Junon Lucine, et la paix entre les Romains et les Sabins après que les premiers ont enlevé les épouses et filles des seconds. Je rappelle brièvement qu'à l'instigation de Romulus, fondateur de Rome (et accessoirement fils de Mars), les Romains avaient enlevé les Sabines, et que celles-ci étaient finalement intervenues pour rétablir la paix entre leurs pères et leurs maris (Voir ici pour plus de détails), rendant possibles les unions grâce auxquelles elles allaient donner naissance aux futurs citoyens romains.
"Ajoute que, sur la colline où le roi de Rome montait la garde, et qui aujourd'hui porte le nom d'Esquilies, à cet endroit, mes brus latines élevèrent un temple à Junon, consacré officiellement ce jour-là, si j'ai bon souvenir. Pourquoi m'attarder et te surcharger l'esprit de causes diverses ?" (Ovide, "Les Fastes", III - 245.)

                                        La cérémonie en elle-même débute dans le bois sacré adjacent au Temple de Junon Lucine. Maris et femmes y déposent des couronnes de fleurs et adressent des prières pour la protection de leur union. Alors que l'usage veut qu'une femme ne se montre jamais en public les cheveux épars, les Romaines - et en particulier les femmes enceintes - les portent détachés ; elles doivent également prendre garde à ce qu'aucun nœud ou ceinture n'entrave leur tenue vestimentaire, afin que la Déesse puisse faciliter la venue d'un enfant.
"Apportez des fleurs à la déesse : elle se complaît dans les plantes écloses, cette déesse ; ceignez-vous la tête de fleurs délicates. Dites-lui : 'C'est toi, Lucina, qui nous as donné la lumière' ;   dites-lui : 'C'est à toi d'exaucer le vœu de la femme en couches !' Cependant, si une femme est enceinte, qu'elle dénoue ses cheveux et prie la déesse de la délivrer en douceur de ses couches." (Ovide, "Les Fastes", III - 253.)

Matrone avec son fils. (Musées du Capitole - ©Ann Raia via vroma.org)

                                        La fête se poursuit ensuite dans le cadre privé, où l'on honore cette fois la mère de famille : elle reçoit des présents de son époux et de ses enfants, et on prie pour sa santé. En revanche, la maîtresse de maison est tenue de servir les esclaves, tout comme le pater familias le fait lors des Saturnales clôturant l'année. D'ailleurs, Martial désigne les Matronalia comme les "Saturnales des calendes de Mars." (Martial, "Épigrammes", V - 84 - 11.)

                                        Il faut bien noter que seules les femmes mariées sont concernées par les Matronalia - au contraire des célibataires et des femmes de mœurs légères (les prostituées, quoi !), à qui l'accès au Temple de Junon Lucine est normalement interdit ce jour-là. Toutefois, si elles contreviennent à cette interdiction, elles peuvent expier leur faute en sacrifiant un agneau à la Déesse. Cette exclusion est finalement logique puisque Junon Lucine, épouse du Dieu suprême Jupiter, est en fait la personnification de la matrone idéale dans son rôle le plus important - celui de mère de famille, chargée de fournir des héritiers à la gens et des citoyens à l’État romain.




Monnaie de Crispina Augusta (épouse de Commode) avec Junon Lucine au revers.

                                        Fête religieuse, les Matronalia ont d'ailleurs joué un certain rôle politique. Si elles durent en théorie une seule journée, elles s'étendent parfois sur toute une semaine dans le cadre privé. C'est en particulier le cas au début de l'Empire, où la célébration est mise en avant car elle correspond à la politique nataliste voulue par Auguste, qui promulgue une série de lois favorisant le mariage et les naissances, et sanctionnant ou réprimant les divorces et l'adultère.

                                        Le Christianisme s'imposant dans l'Empire romain, l’Église tente de supprimer les cérémonies païennes, dont font partie les Matronalia.
"L'Esprit saint reproche aux Juifs leurs jours de fête: 'Mon âme, s'écrie-t-il, a en horreur vos sabbats, vos néoménies et vos solennités.' Et nous, pour qui n'existent plus ces sabbats, ces néoménies, ces solennités que Dieu chérissait autrefois néanmoins, nous assistons aux fêtes de Saturne, de Janus, du solstice d'hiver, de la grande matrone! nous échangeons des présents! nous donnons et recevons des étrennes! les jeux, les banquets retentissent pour nous!" (Tertullien, "De l’idolâtrie", XIV.)

                                        Mais les vieilles traditions subsistant, on décide au Moyen-Âge de décaler la fête au quatrième dimanche du Carême, afin d'honorer non plus la mère au sens strict du terme, mais notre Sainte-Mère l’Église. A cette date, chacun est tenu de retourner dans son village d'origine pour les cérémonies religieuses, et on en profite pour rendre visite à sa famille, et donc à sa mère... Je n'ai pas pu corroborer l'information, mais un site anglais affirme qu'à cette occasion, les Seigneurs permettent à leurs vassaux de cueillir des fleurs dans leurs jardins, et que ce geste serait à l'origine de la tradition qui veut que l'on offre des fleurs à sa maman le jour de sa fête ! Se non e vero, e ben trovato...



mercredi 19 février 2014

Terminus Et Les Terminalia.

                                        La religion romaine comporte une multitude de divinités, et l'année elle-même compte presque autant de fêtes et de célébrations religieuses, au point qu'on ne dénombrerait que 55 jours ouvrables dans le calendrier. Puisque nous sommes en Février, parlons aujourd'hui des Terminalia, qui se tenaient le 23 du mois, en l'honneur du Dieu Terminus. Un nom suffisamment éloquent, qui dit bien qu'il préside aux limites et aux bornes. Mais voyons plus précisément l'origine de ce Dieu, et les rituels attachés à la fête célébrée en son nom.


TERMINUS, TOUT LE MONDE DESCEND ! (Pardon. Je sors...)


                                        C'est bien joli de fonder une ville et de conquérir les territoires avoisinant. Mais, concrètement, comment fait-on pour distribuer les terres, fixer les propriétés et éviter les conflits au sein de son propre peuple ? Le problème se pose bien évidemment à la Rome des origines, mais Romulus ne s'en soucie guère et c'est Numa Pompilius, son successeur, qui attribue aux citoyens les terres conquises :
"Et d'abord il [Numa] distribua par tête aux citoyens les terres que Romulus avait conquises; il leur fit comprendre que, sans piller ni ravager, ils pouvaient, par la culture de leurs champs, vivre dans l'abondance des biens, et leur inspira l'amour de la tranquillité et de la paix, à l'ombre desquelles fleurissent la justice et la bonne foi, et dont l'influence tutélaire protège la culture des campagnes et la récolte des fruits de la terre." (Cicéron, "De La République", II - 14.)

Denier d'Octave avec une représentation de Terminus.

                                        Numa instaure surtout l'institution religieuse qui détermine ce partage, et qui permet d'éviter les controverses et revendications entre voisins mal embouchés. Pour se faire, il crée les termina, bornes de pierre qui matérialisent les limites de chaque parcelle. Une consécration religieuse place ces bornes sous la protection de Jupiter en sa qualité de Dieu de la Bonne foi et gardien des serments. Ce patronage se retrouve chez les Grecs (qui consacrent les délimitations à Zeus) et chez les Étrusques pour qui Jupiter est à l'origine des limites tracées dans les champs, afin de réfréner l'avidité des hommes et empêcher les conflits dégénérant en un bouleversement social.  
"Ce fut encore lui [Numa], je pense, qui borna le territoire de Rome. Romulus n’avait pas voulu le faire, parce qu’en mesurant ce qui lui appartenait, il aurait montré ce qu’il usurpait sur autrui. En effet, les bornes, quand on les respecte, sont un lien qui enchaîne la puissance, et, quand on les arrache, une preuve qui convainc l’injustice." (Plutarque, "Vie de Numa", XVI.)

                                        Et le Dieu Terminus, dans l'histoire ? A l'origine, Terminus est simplement le nom donné à une pierre, encastrée à côté des trois statues divines dans le Temple de la Triade capitoline. Les Romains créent une légende a posteriori, qui personnifie le Dieu Terminus et fait de lui une divinité antérieure au sanctuaire capitolin : lors de la construction du Temple, les Augures auraient demandé aux Dieux archaïques s'ils acceptaient de céder leur place, et Terminus (seul ou avec la Déesse Juventas selon les versions) aurait refusé. On laissa donc la pierre en place, y voyant un bon présage qui garantissait la permanence des limites de la cité.
"Les Augures furent d'avis qu'on consultât les oiseaux sur chaque autel en particulier, que si les dieux le permettaient, on pourrait transporter autre part tous ces autels. Les autres dieux et génies leur permirent de transporter ailleurs les autels qui leur étaient consacrés ; il n'y eut que le dieu Terminus et la déesse Juventas qui ne voulurent jamais quitter leur place, quelques instances que fissent les Augures. On fut donc obligé d'enfermer leurs autels dans l'enceinte du temple, et aujourd'hui il y en a un dans le vestibule de Minerve ; l'autre est dans le temple même tout proche du Sanctuaire. De là les Augures conjecturèrent que jamais les limites de Rome ne changeraient, et que cette ville se conserverait toujours dans sa force et dans sa grandeur. " (Denys d'Halicarnasse, "Antiquités Romaines", III - 28 - 2.)

(©Evil Berry via wikipedia.)


                                        Représenté à l'origine par une simple pierre, on lui donne plus tard une apparence humanisée : une tête, placée au sommet d'une pierre pyramidale symbolisant le torse. Privé de bras et de jambes, Terminus est donc incapable de se mouvoir et de changer de place, ce qui traduit le caractère immuable des limites sur lesquelles il veille.

                                        Les auteurs antiques s'accordent à dire que Terminus est un Dieu présent dès les temps archaïques et d'origine sabine - puisqu'il aurait été introduit à Rome par Titus Tatius (collègue de Romulus) ou Numa Pompilius (son successeur). Il apparait aussi dans les mythologies ligures et étrusques mais cependant, les inscriptions latines spécifiquement dédiées à Terminus, dissocié de Jupiter, ne datent que du début de l'Empire. Denys d'Halicarnasse évoque d'ailleurs de "Jupiter Terminalis", et il n'est pas rare qu'il soit encore honoré au temps d'Auguste, lors des Terminalia. Il est donc difficile de dire à quelle époque est apparu Terminus en tant que Dieu du panthéon romain.
 
Denier de Pompée dédié à Jupiter Terminus. (©Coinarchives.com)

RITUELS ET FÊTE DES TERMINALIA.   


                                        Pour les Romains, la religion suppose un certains nombres de pratiques spécifiquement codifiées. Cette délimitation des terrains, dès lors qu'elle relève du domaine religieux, n'échappe pas à la règle et elle donne lieu à tout un rituel entourant la consécration des limites de la zone définie. Lorsqu'on fixe les limites d'une propriété, les deux parties concernées prennent part à un sacrifice. Plutarque nous apprend qu'à l'origine, le sang n'était pas versé mais, plus tard, on immole un animal en l'honneur de Terminus. Le sang de la bête (généralement un agneau) est versé dans le trou creusé pour recevoir la borne matérialisant la limite du lieu. On ajoute des graines et des herbes, on brule par-dessus du miel, du vin et d'autres offrandes, et sur ces débris (qui peuvent à l'occasion servir de preuve, en cas de contestation) est placée la pierre.

                                        Mais le Dieu est aussi salué lors de la célébration des Terminalia, le 23 Février. Instituée par Numa, cette fête succède aux Lupercales et aux Quirinales, toutes deux des fêtes de purification, au terme de l'année écoulée. Les Terminalia s'inscrivent dans cette logique puisque, renouvellement de la force protectrice des bornes, elles réaffirment la perpétuation des propriétés et le nécessaire respect de l'ordre public.


Représentation de Terminus. (Gravure de Jean Mignon.)

                                        Concrètement, le jour des Terminalia, les deux propriétaires de champs adjacents se réunissent près de la borne, la couronnent de guirlandes et allument un feu. On érige un autel sommaire, sur lequel on sacrifie un animal et on répand du blé. On se partage des fruits, des gâteaux de miel et du vin, dont on offre une partie au Dieu, et on chante des chants rituels en son honneur. Les rites des Terminalia supposent en fait le renouvellement de la reconnaissance mutuelle des limites fixées aux propriétés respectives.
"Lorsqu'une nuit aura passé, que l'on rende les honneurs habituels au dieu qui par sa marque délimite les champs.  Terminus, que tu sois une pierre ou une souche enfoncée dans le sol, toi aussi, tu détiens ton pouvoir divin depuis les temps anciens. Deux propriétaires, venant de directions opposées, te couronnent, et t'apportent deux guirlandes et deux gâteaux. (...) La borne commune est aspergée du sang d'un agneau immolé,   et Terminus ne se plaint pas lorsqu'on lui offre une truie encore à la mamelle. Les voisins se réunissent, célèbrent simplement un repas, et ils chantent tes louanges, vénérable dieu Terminus." (Ovide, "Fastes", II - 639 etc.)

                                        Célébrées en privé, les Terminalia sont aussi saluées par une cérémonie publique. Mais il devient vite difficile d'honorer Terminus à chaque frontière d'un territoire devenu trop vaste à force de conquêtes. La pratique cultuelle observée dans les champs est alors remplacée par un sacrifice, offert à la sixième borne miliaire de la Via Laurentina. Sans doute l'endroit marquait-il la première frontière du territoire romain.
"Il est une route qui mène les gens aux champs des Laurentes, le royaume recherché autrefois par le chef Dardanien. Là, la sixième borne à compter de la Ville voit s'accomplir un rituel où, Terminus, on te sacrifie le foie d'un agneau laineux. Les autres nations ont un territoire aux frontières bien définies ;   la Ville de Rome et l'univers ont la même étendue." (Ovide, "Fastes", II - 679 etc.)

                                        Terminus, qui fixait donc les limites des champs, est devenu par extension le Dieu des frontières de l’État, puis celui des limites en général. A ce titre, la date choisie pour les Terminalia n'est sans doute pas fortuite puisqu'elles sont célébrées juste avant le Mercedonius mensis - mois intercalaire inséré tous les 2 ou 3 ans avant que ce brave Jules César ne réforme le calendrier républicain. Les Terminalia marquent donc aussi la fin de l'année, ou la limite entre les deux millésimes successifs.


Autel dédié à Silvanus. (© J.P. Gramont via wikipedia.)

                                        Terminus n'a finalement laissé que peu de traces : les représentations sont rares, et on le connaît surtout par les textes et les inscriptions. Encore ne sont-elles pas toujours très claires, et elles évoquent souvent Jupiter Terminus, au lieu du... Terminus-Tout-Court. L'une des raisons de cette désaffection tient sans doute à la popularité d'une autre divinité, Silvanus, qualifié de tutor finium ("gardien des limites") et honoré sous ce titre pendant toute l'antiquité païenne. Silvanus remplissant des fonctions similaires, on pourrait dire qu'il est en concurrence directe avec Terminus. Mais je le reconnais : l'expression est limite...

mercredi 8 janvier 2014

Bonnes Résolutions Dans La Rome Antique.

                                        Début d'année oblige, on reprend doucement, avec un petit clin d’œil à l'une des pratiques les plus habituelles du mois de Janvier... Car cette année, c'est promis : vous arrêtez de fumer, vous vous mettez au régime, vous allez faire du sport. Bref, comme tous les ans à la même date, vous prenez de bonnes résolutions que vous tiendrez trois jours, une semaine, six mois - ou pour toujours. En attendant, vous serez peut-être surpris d'apprendre que les Romains prenaient déjà de bonnes résolutions à la veille de la nouvelle année et que, d'une certaine manière, c'est à eux que nous devons cette tradition.

                                        Pour être honnête, on pourrait même remonter près de 4000 ans avant J.C., et rendre une petite visite au Babyloniens : à Babylone, la nouvelle année se célèbre à la nouvelle lune suivant le solstice de printemps - ce qui est somme toute assez logique. Après l'hiver vient le printemps, saison de la renaissance : on sème en prévision des futures récoltes, les plantes refleurissent, la nature semble revenir à la vie. Les célébrations babyloniennes s'étendent sur 11 jours consécutifs, au cours desquels on rend un culte aux Dieux locaux - dont Mardouk, qui veille entre autres sur les récoltes. A cette occasion, on leur fait des promesses, en échange de leur protection pour l'année à venir. Il ne s'agit pas à proprement parler de résolutions mais, apparemment, l'une des promesses les plus fréquentes, c'est de... rendre l'équipement agricole emprunté ! (Équivalent babylonien de la perceuse que vous avez prêtée au voisin, et qui ne vous l'a toujours pas rendue...)



Bas-relief représentant Mardouk.

                                        Plus tard, les Romains fêtent aussi l'arrivée de la nouvelle année en Mars : là encore, elle coïncide avec la fin de l'hiver et le début du printemps. Mais le calendrier romain n'est pas fiable, le temps astronomique ne correspond plus au temps légal ce qui entraîne d'importants décalages (le solstice d'été finit par tomber à la date de l'équinoxe d'automne !) et les Romains eux-mêmes en perdent leur Latin. Ainsi, en 46 avant J.C., Jules César réforme le calendrier (ce sera le calendrier julien - voir ici), synchronisé avec le soleil et comportant des années bissextiles.

                                        Les Romains connaissent en fait plusieurs calendriers : année religieuse, année civile, année des magistratures, etc. - tout comme nous avons le calendrier scolaire ou le calendrier parlementaire. Si depuis 153 avant J.C., l'année civile débute bien le 1er Janvier, Jules César entérine cette date. Les célébrations du mois de Mars se perpétuent, mais le 1er Janvier devient bien le début officiel de l'année.




Buste de Janus.

                                        Le mois de Janvier - Ianuarius - tire son nom de Janus, Dieu biface qui regarde à la fois vers le passé et vers l'avenir. Il symbolise la transition, le passage - physique ou métaphorique. Il est ainsi le Dieu des portes, des ponts, mais aussi des commencements. La légende veut qu'au passage à la nouvelle année, Janus soit à la fois le témoin de l'année finissante et du millésime débutant. Les Romains lui font donc des promesses et des offrandes, croyant que le Dieu, constatant leur sincérité, les aidera à accomplir leur vœu.

                                        Cette tradition s'affaiblit après la dislocation de l'Empire romain, notamment au Moyen-Âge où l’Église chrétienne tente d'éradiquer toute pratique héritée des païens. De plus, la date du nouvel an est fixée au 25 Décembre, pour coïncider avec la naissance du Christ. Au fil du temps, chaque pays choisit de célébrer la nouvelle année à un moment différent : certains à Noël, d'autres au printemps, d'autres à Pâques. Puis au VIème siècle, le Pape Grégoire XIII révise à nouveau le calendrier et, suivant ici le calendrier julien, fixe à nouveau le nouvel an à la date du 1er Janvier. La tradition des bonnes résolutions refait alors surface - mais nous avons perdu Janus en route.


Janus regardant le passé et le futur. (Waltham Abbey - © Steve Day via Flickr)

                                        Passionnés d'Antiquité romaine, pensez à Janus la prochaine fois que vous aurez envie de sauter votre cours de gym ou de vous jeter sur un éclair au chocolat ou une cigarette : qui sait, il vous aidera peut-être à tenir bon...

dimanche 22 décembre 2013

"La Toge Et Le Glaive" Prend Des Vacances.


                                        Comme l'année dernière, "La Toge Et Le Glaive" marque une pause, pendant la période des fêtes de fin d'année. L'occasion de célébrer Noël et le nouvel an, voire les Saturnales (voir ici) en attendant de vous retrouver, en 2014, pour de nouveaux articles sur l'Antiquité romaine.

                                        Bien que modeste illustratrice, je vous offre tout de même en guise de cadeau, et pour vous faire patienter, un dessin réalisé de mes blanches mains. J'aurais pu choisir un sujet en rapport avec la chrétienté - après tout, nous approchons de la fête de la Nativité - mais pour rester dans le thème de la Rome antique et puisque j'ai beaucoup parlé des gladiateurs lors de ces derniers mois, j'ai finalement opté pour tout autre chose, avec un petit gladiateur et son copain le lionceau. Ma façon à moi de vous souhaiter à tous de bonnes fêtes de fin d'année, et de vous remercier d'être si nombreux à me lire.

                             

Felicem diem nativitatis et faustus annus novus sit !

dimanche 13 octobre 2013

Les Meditrinalia : A Votre Santé !


                                        Dans nos vies mouvementées et parfois tourmentées, il est rassurant de voir que certaines choses demeurent immuables et que, chaque année à la même époque, les joyeux vignerons terminent leurs vendanges. C'est en tous cas l'information capitale que m'a révélé un journaliste radio, il y a de cela quelques semaines maintenant. Je vous avouerai que, ne consommant pas d'alcool, la nouvelle me laisserait parfaitement indifférente si elle ne m'évoquait systématiquement une fête religieuse romaine, justement liée au vin. Il s'agit des Meditrinalia, rituel célébré à titre privé le 11 Octobre, soit après les vendanges.

                                        Les Meditrinalia sont souvent considérées comme une sorte de fête des vendanges. En réalité, il s'agit moins de la célébration des récoltes et de la production du vin nouveau que de celle des vertus curatives prêtées à une certaine boisson. Les Romains boivent en effet un mélange de "vin nouveau" et de "vin vieux", mixture réputée pour assurer une bonne santé.


Scène de vendanges. (Mosaïque de Merida - © -Rafael DP via Flickr.)


                                        Étant donné que le vin nouveau en question n'est généralement dégusté qu'à partir des Vinalia du 23 Avril, il s'agit en réalité du moût, liquide non fermenté obtenu par le pressurage des grappes après la récolte. Quant au vin vieux, c'est tout simplement celui de l'année en cours.

Origine Et Dédicataire : Un Rituel Obscur.


                                        On sait finalement très peu de choses sur les Meditrinalia : rituel très important dans la Rome archaïque où l'agriculture représentait l'essentiel de l'activité économique, il fut longtemps respecté par les Romains, qui en avaient pourtant oublié le sens depuis belle lurette ! On en est donc réduit à des spéculations et des extrapolations, à partir du peu d'éléments disponibles.

                                        L'origine même du mot Meditrinalia est sujette à débat. Varron le rapproche du verbe "soigner" ("medeor"), rejoignant donc l'idée des propriétés curatives du mélange ingurgité ce jour-là.
"Le jour des Meditrinalia au mois d'Octobre tire son nom de 'medeor', parce que, disait le flamine de Mars Flaccus, on avait coutume d'offrir ce jour-là en libation et de boire, à titre de médicament, du vin nouveau et du vin vieux. Beaucoup ont encore l'habitude de le faire et disent à cette occasion : 'Novum vetus vinum bibo : novo veteri morbo medeor.' ("Je bois du vin nouveau et du vin vieux : je me guéris de la nouvelle et de la vieille maladie.") (Varron, "De la langue Latine", VI - 21.)
                                        Au IIème siècle, Festus Grammaticus évoque quant à lui la déesse Meditrina. 
"C'était l'usage chez les peuples latins, le jour où l'on goûtait le premier moût, de dire en manière de bon présage : 'Je bois du vin vieux, du vin nouveau ; de la vieille maladie et de la nouvelle je me guéris.' De ces paroles a été tiré le nom d'une Déesse, Meditria, dont les Meditrinalia sont la fête." (Festus Grammaticus, "De La Signification Des Noms.", XI.)
                                        Mais il est le premier à mentionner la divinité, et la plupart de chercheurs pensent qu'il s'agit d'une invention a posteriori, forgée par les Romains pour expliquer l'origine de la célébration. On notera que l'étymologie du nom recoupe l'explication avancée par Varron, Meditrina dérivant également de la racine "medeor". Elle équivaudrait grosso modo à la Iaso grecque (divinité de la guérison) : Déesse romaine de la santé, de la longévité et du vin, son père - bon sang ne saurait mentir - serait le Dieu de la Médecine, Esculape. Elle est donc aussi la sœur d'Hygie, également présentée comme une divinité liée à la santé, mais leurs attributions diffèrent : la première guérit des maladies, tandis que la seconde préserve la santé.

Stèle dite de la Déesse Meditrina. (Musée départemental d'Epinal. ©Ann Raia.)

                                        Toutefois, il est plus probable que le Dieu honoré soit en fait Jupiter (si l'on se fie au Fasti Amiternini, document fixant les jours fastes et néfastes datant du règne de Tibère.), auquel était aussi dédié la célébration des Vinalia, le 23 Avril. Le rituel des Meditrinalia n'est d'ailleurs pas sans rappeler un épisode rapporté par Tite-Live : lors d'une bataille décisive visant à laver l'honneur de Rome après le désastre des Fourches Caudines, le consul Lucius Papirius Cursor promet à Jupiter Victor, alors même que les combats font rage autour de lui, de lui offrir en cas de victoire une coupe de vin miellé, avant de boire lui-même du vin pur. Ce qui, apparemment, plaît beaucoup à Jupiter qui fait tourner la bataille à l'avantage des Romains.

"C'est grâce à cette même force d'âme que la discussion sur les auspices ne put lui faire contremander le combat, et que même au moment décisif, où l'usage était de vouer aux Immortels des temples, il fit vœu à Jupiter Vainqueur, s'il mettait en déroute les légions ennemies, de lui offrir une petite coupe de vin au miel, avant de boire lui-même du vin pur. Ce vœu fut agréable aux dieux, et les auspices tournèrent bien." (Tite-Live, "Histoire Romaine", X - 42.)
© Mary Evans Picture Library

Le Rituel des Meditrinalia.


                                        Concrètement, on peut se faire une idée du rituel des Meditrinalia en se basant sur le témoignage de Caton, qui décrit dans "De L'Agriculture" les offrandes faites à Jupiter Dapalis (qui préside aux semailles).
"Voici comment il faut faire cette offrande : présentez à Jupiter Dapalis une coupe de quelque vin que ce soit. Ce jour sera chômé par les bœufs, par les bouviers, et par ceux qui feront le sacrifice. Au moment du sacrifice vous ferez cette prière: 'Jupiter Dapalis, je remplis mon devoir en t'offrant cette coupe de vin dans ma maison et au sein de ma famille; à cette cause daigne l'avoir pour agréable.' Lavez ensuite vos mains, prenez le vin, et dites:  'Jupiter Dapalis, agrée ce festin que je dois t'offrir. Reçois ce vin placé devant toi.'  Si vous le trouvez bon, présentez une offrande à Vesta. Le festin présenté à Jupiter consiste en un morceau de porc rôti, et en une coupe de vin intacte. Faites cette offrande sans y toucher; le festin terminé, semez le millet, le panic, l'ail et la lentille." (Caton, "De L'Agriculture", CXXXII.)
                                        Ici, le rituel consistait donc sans doute à présenter une coupe contenant un mélange de moût cuit et de vin et à prononcer une formule proche de celle citée par Caton, en substituant éventuellement au nom de Jupiter celui de Meditrina. On se lavait les mains et on versait ensuite le mélange sur l'autel (c'est la libation en elle-même) en récitant une prière, encore une fois approchant celle dictée par Caton. On buvait enfin le reste de la coupe,  en récitant la phrase indiquée par Varron : "Novum vetus vinum bibo, novo veteri morbo medeor."

Prêtre procédant à une libation. (Römermuseum de Weißenburg - ©Wolfgang Sauber via wikipedia.)

Vin Et Santé : Quand Columelle S'en Mêle...



                                       L'explication des propriétés curatives du mélange n'est pas évidente, mais on trouve un élément de réponse chez Columelle, cité par Georges Dumézil. Il explique en effet comment transformer le mustum (moût) en defrutum (vin cuit) : il s'agit de faire bouillir le moût brut afin qu'il réduise. Mais, ajoute Columelle :
"Quoique préparé avec soin, le vin cuit a coutume de tourner à l'acidité, comme le vin naturel. Comme cet accident peut avoir lieu, n'oublions pas qu'il faut préparer le vin avec du vin cuit d'un an dont la bonté est éprouvée : car un mauvais remède gâterait le produit qu'on a recueilli." (Columelle, "De L'Agriculture", XII - 20.)
                                        Au fil des paragraphes consacrés au vin, Columelle emploie indistinctement les mots conditura (qui désigne la manière de conserver des aliments) et medicamentum (médicament). D'où la conclusion tirée par Georges Dumézil, pour qui le vin bouilli de l'année précédente "soigne" le nouveau moût lorsqu’il lui est mélangé. Ceci expliquerait l'origine des Meditrinalia, la vertu curative se transmettant ensuite à l'homme de façon symbolique - puisque la mixture empêche que le mout n'aigrisse. Par extension, le mot meditrinalia désignerait "l'atelier où l'on soigne" - où l'on soigne le vin, s'entend.

Mosaïque montrant une libation. (©Leslie Flood via Vroma.)

                                        En attendant, je viens de vous fournir une excuse pour déguster un bon verre de vin tous les 11 Octobre : vous avez bien le droit, vous aussi, de célébrer les Meditrinalia ! Mais toujours avec modération, évidemment...                          

dimanche 10 février 2013

Des Lupercales A La Saint-Valentin.

                                        Ah, la Saint-Valentin ! Fête commerciale, destinée à vendre du chocolat et des fleurs aux pauvres malheureux qui s'imaginent avoir besoin de ça pour célébrer leur amour ! Oui, je sais : ça sent la célibataire frustrée !!! Mon point de vue changerait peut-être si l'on m'offrait, à moi aussi, du chocolat et/ou des fleurs... Il n'empêche que, de l'avis général, voilà encore une de nos fêtes qui provient directement de l'antiquité romaine. Alors, avec ou sans cœur en chocolat, je ne pouvais pas laisser passer ça.

                                        Notre Saint-Valentin serait en effet issue des Lupercales (Lupercalia), fête annuelle célébrée à Rome entre le 13 et le 15 Février (15 jours avant les calendes de Mars). Donc à l'origine à la fin de l'année, puisque avant l'instauration du calendrier julien, celle-ci débutait le 1er Mars. A Rome, cette période était l'occasion de rituels d'expiation des fautes commises envers les Dieux et de purification (februum - d'où le mot "Février") : on nettoyait les maisons de fond en comble et on aspergeait le sol de sel et de blé.

UNE CÉLÉBRATION AUX ORIGINES CONFUSES.


                                        Les historiens divergent quant à l'identité du Dieu que l'on célébrait lors des Lupercales. La plupart pense qu'il s'agissait en toute logique du dieu Lupercus, que l'on assimile aussi au dieu Faunus (équivalent du Dieu grec Pan.) Lupercus était le dieu de la fertilité, des bergers, et le protecteur des troupeaux. Mais d'autres avancent qu'il pourrait s'agir de Mars, Junon, Lycaeus, Bacchus ou Februus. Pour ma part, je me rangerais à l'opinion la plus communément admise : puisque ce sont les lupercales, restons-en à Lupercus !

Pan, équivalent grec de Faunus (Mosaïque d'Antioche. © C. Osseman.)

                                        Étymologiquement, le mot se rapporte au latin lupus ("loup"). Traditionnellement, on considérait que les lupercales avaient été instituées par Romulus et Remus, lors de la fondation de Rome (753 avant J.C.), en hommage à la louve dont la légende rapporte qu'elle les aurait recueillis et nourris alors qu'ils étaient encore enfants. En réalité, cette fête était vraisemblablement bien antérieure - peut-être une transposition d'une cérémonie grecque en l'honneur de Pan Lycéen (du Grec Lykaion, "loup"). Il est donc probable que le nom en soit directement dérivé, ou bien qu'il fasse référence à la sauvagerie du loup, animal redouté par les bergers. Tout cela, on le voit, demeure assez confus.

                                        Une des particularités de cette fête tenait à ce que, contrairement aux autres célébrations, elle n'était rattachée à aucun temple. Il faut dire que les Romains eux-mêmes n'étaient pas certains du Dieu qu'ils étaient supposés honorer : tout comme nos historiens, les auteurs latins hésitaient entre Faunus, Lupercus ou Inuus ! Peu importe, car cela n'a jamais empêché de célébrer cette grande fête populaire. Son épicentre était la grotte du Lupercal sur le Palatin où, selon la légende, la fameuse louve avait allaité Romulus et Remus. En passant, la grotte en question aurait été découverte en 2007, au-dessous du palais d'Auguste - bien que certains archéologues demeurent sceptiques, et ne voient dans la caverne mise au jour qu'un nymphée du palais impérial.

"Romulus Remus Et Leur Nourrice."  (Jacques-Laurent Agasse.)


LE RITUEL DES LUPERCALES.


                                        Les rites étaient dirigés par les luperques, institués soit par le Roi Evandre, soit par Romulus et Remus. Ils étaient divisés en deux collèges sacerdotaux - les Quinctiliani et Fabiani, d'après les gens Quinctilia et Fabia, vieilles familles patriciennes romaines auxquelles appartenaient leurs membres. En 44 avant J.C., un troisième collège, les Julii, fut créé en l'honneur de Jules César, avec Marc Antoine à sa tête. A l'origine chasse gardée des patriciens, ce furent le plus souvent des chevaliers qui remplirent la fonction à l'époque impériale.

                                        La fête en elle-même comportait trois temps forts : les sacrifices, la course des luperques et un grand banquet. 

                                        Tout débutait donc avec le sacrifice, peut-être par le dialis flamen. Je dis "peut-être", car les sources sont contradictoires : bien qu'il soit cité comme officiant, les mêmes textes disent qu'il n'avait pas le droit d'être en contact avec les boucs et les chiens... Allez comprendre ! Bref, on immolait deux boucs et un chien dans la grotte du Lupercal. Deux jeunes luperques, vêtus uniquement d'un pagne en peau de bouc, étaient conduits jusqu'à l'autel, et le prêtre sacrificateur leur marquait le front avec le sang du sacrifice. Le couteau utilisé pour le rituel était essuyé avec de la laine trempée dans du lait, après quoi les jeunes gens étaient obligés de rire.


Le rituel des Lupercales. (Via National Geographic.)

                                        On découpait ensuite des lanières dans la peau des boucs sacrifiés, et les luperques couraient à travers Rome, totalement nus, en riant et en éclusant du vin. Cicéron s'en indigne d'ailleurs à propos de Marc Antoine :
"Vous-mêmes, après les Lupercales, vous n'avez pu croire qu'Antoine fût consul. En effet, le jour où, sous les yeux du peuple romain, nu, dégouttant d'huile, abruti par l'ivresse, il harangua la multitude, et voulut poser le diadème sur la tête de son collègue; ce jour-là, il a renoncé non-seulement au consulat, mais à la liberté." (Cicéron, "Les Philippiques", III - 5.)

Nous reviendrons sur cette histoire de diadème... En attendant, nous ignorons pourquoi les luperques étaient nus, mais Plutarque émet une suggestion dans sa "Vie De Romulus" :
"Caïus Acilius raconte qu’avant la fondation de Rome, Romulus et Remus égarèrent un jour quelques troupeaux : qu’après avoir fait leur prière au dieu Faune, ils se dépouillèrent de leurs habits pour pouvoir courir après ces bêtes sans être incommodés par la chaleur ; et que c’est pour cela que les luperques courent tout nus." (Plutarque, "Vie De Romulus", XXVII.)
Après avoir fait le tour du Mont Palatin, ils parcouraient la ville en fouettant de leurs lanières tous ceux qu'ils rencontraient, et les femmes en particulier. Celles qui désiraient avoir un enfant se pressaient sur leur passage, car le rituel était sensé assurer la fertilité, prévenir la stérilité et soulager les douleurs de l'enfantement.
"On célébrait la fête des Lupercales, qui, selon plusieurs écrivains, fut anciennement une fête de bergers, et a beaucoup de rapport avec la fête des Lyciens en Arcadie. Ce jour-là, beaucoup de jeunes gens des premières maisons de Rome, et même des magistrats, courent nus par la ville, armés de bandes de cuir qui ont tout leur poil, et dont ils frappent, en s'amusant, toutes les personnes qu'ils rencontrent. De nombreuses femmes, même les plus distinguées par leur naissance, vont au-devant d'eux, et tendent la main à leurs coups, comme les enfants dans les écoles ; elles sont persuadées que c'est un moyen sûr pour les femmes grosses d'accoucher heureusement et, pour celles qui sont stériles, d'avoir des enfants." (Plutarque, "Vie De César", LXI.) 
Les Lupercales. (Domenico Beccafumi.)

                                        Avant le banquet qui se tenait pour clore les festivités, on organisait une sorte de loterie amoureuse, placée sous les auspices de Junon : les jeunes filles inscrivaient leur nom sur une tablette qu'elles déposaient dans une jarre, et chaque jeune garçon tirait au sort le nom de celle qui l'accompagnerait tout au long du repas.

ÉVOLUTION DES LUPERCALES VERS LA SAINT-VALENTIN.


                                        La dimension sexuelle de la fête des lupercales est flagrante. Outre les luperques entièrement nus, les femmes mariées elles-mêmes se dénudaient partiellement pour être flagellées. Auguste y mit cependant le holà : il exclut du collège des officiants les jeunes hommes imberbes, considérés comme trop séduisants et, pour que la cérémonie devienne un peu plus décente, il fit garder aux luperques les pagnes en peau de bouc. Au cours du IIème siècle après J.C. enfin, les vénérables matrones restaient habillées, et tendaient simplement leurs mains aux fouets.

                                        Dans les premières années du christianisme, l'empereur romain Claude II fut confronté à un problème : plusieurs de ses soldats étaient des hommes mariés, et ils refusaient d'abandonner leur doux foyer pour partir régler leur compte aux barbares. Claude II prit donc des mesures, et il interdit formellement de marier les militaires. Or, un prêtre ne l'entendit pas de cette oreille, et il estima qu'il était légitime que les soldats puissent se marier si cela leur chantait. Partisan du mariage pour tous (en tous cas pour les légionnaires), il célébra donc des mariages chrétiens en secret. Ce qui devait arriver arriva, et le prêtre fut arrêté et emprisonné, avant d'être décapité à la veille des lupercales de 270. Il s'appelait Valentin...

                                        Les lupercales étaient si populaires qu'elles survécurent à l'implantation et au développement du christianisme, bien que les dignitaires chrétiens - on s'en doute ! - n'appréciassent guère cet étalage de nudité, ces flagellations obscènes et ces sacrifices païens. Ceux-ci eurent beau être interdits en 341, cela n'y changea rien : on célébrait toujours les lupercales, et plusieurs Papes s'y cassèrent les dents. Cela dit, les lupercales n'avaient plus rien de commun avec la fête originelle et, en lieu et place des nobles luperques nus, c'était désormais toute la racaille (habillée, elle !) qui en profitait pour mettre la pagaille dans les rues. Ce fut finalement le Pape Gélase (494 - 496) qui tapa du poing sur la table : il rédigea une longue diatribe contre les lupercales et décida de leur interdiction pure et simple. Toutefois, la fête fut célébrée à Constantinople jusqu'au Xème siècle.

                                        Certains auteurs affirment que Gélase remplaça les lupercales par la "Fête de la Purification de la Bienheureuse Vierge Marie", fixée au 15 Février ; d'autres prétendent qu'il y aurait substitué la célébration du martyr de ce Saint Valentin dont nous avons déjà parlé, saint patron des fiancés et des amoureux, le 14 Février. Rien ne permet de privilégier l'une ou l'autre de ces hypothèses. Toutefois, le lien entre les lupercales et la fécondité, la coutume appareillant les convives lors du banquet et surtout le martyr de Saint-Valentin permettent d'envisager un rapprochement entre Lupercales et notre fête des amoureux.

Saint Valentin prêchant en prison.

SYMBOLISME DES LUPERCALES.


                                        Les origines des lupercales semblent être multiples, et il en va de même pour leur signification. Pour commencer, d'où pouvait bien venir cette idée étrange de fouetter les femmes avec des lanières découpées dans la peau d'un bouc ?! Une légende étiologique semble apporter la réponse : après le rapt des Sabines (voir ici), il s'avéra que celles-ci étaient stériles. Ce qui posait un sacré problème, puisque c'était précisément pour assurer leur descendance que les Romains les avaient enlevées ! C'est alors qu'une voix s'éleva dans le bois sacré : "Qu'un bouc pénètre les femmes italiennes !" Consternation des Sabines (du moins, j'imagine !!), mais heureusement pour elles, un devin sut interpréter l'ordre divin et il fit découper dans la peau d'un bouc des lanières dont on fouetta les jeunes femmes - qui vécurent heureuses, et eurent beaucoup d'enfants ! (Source : Encyclopedia Universalis)

Statue Du Dieu Faunus. (Hever Castle - ©Corel Corporation.)

                                        Donc, si la fête des lupercales est une fête de purification, c’est aussi une fête de la fertilité. Le rire des luperques qui succède au sacrifice est en lui-même le symbole de l'affranchissement des contraintes sociales, d'un retour à la sauvagerie de la nature, sensée raviver la fécondité. Ce qui explique que l'on rattache le plus souvent la fête à Lupercus ou Faunus, maîtres des forces naturelles sous leur forme la plus spontanée. Faunus était représenté avec des cornes, la partie inférieure de son corps était celle d'un bouc, et j'ai déjà indiqué que l'on sacrifiait des boucs et des chiens. Les premiers sont des symboles de sexualité et de fécondité, et Plutarque avance plusieurs explications quant au sacrifice des seconds :
"Quant au chien qu’on sacrifie, si cette fête est réellement un jour d’expiation, il est immolé sans doute comme une victime propre à purifier. Les Grecs eux-mêmes se servent de ces animaux pour de semblables sacrifices. Si au contraire c’est un sacrifice de reconnaissance envers la louve qui nourrit et sauva Romulus, ce n’est pas sans raison qu’on immole un chien, l’ennemi naturel des loups ; peut-être aussi veut-on le punir de ce qu’il trouble les luperques dans leurs courses." (Plutarque, "Vie De Romulus", XXVII.)
Ainsi, puisque la flagellation était supposée assurer la fertilité, elle représentait sans doute l'acte de pénétration - une pénétration symbolique, un symbole de fertilité (lanière en peau de bouc) marquant la chair.


EN GUISE DE CONCLUSION.


                                        Si les lupercales étaient un des temps forts des célébrations religieuses dans la Rome antique, elles sont aussi restées dans les mémoires suite à un évènement politique, survenu en 45 avant J.C. : le 15 Février de cette année-là, Antoine qui participait aux Lupercales en profita pour tendre à Jules César une couronne de lauriers, l'invitant ainsi à accepter le titre de Roi. Les huées de la foule forcèrent César à repousser ladite couronne à deux reprises - le peuple romain, décidément, ne voulait pas d'un nouveau Roi.
"César assistait à cette fête, assis dans la tribune sur un siège d'or, et vêtu d'une robe de triomphateur.  Antoine, en sa qualité de consul, était un de ceux qui figuraient dans cette course sacrée. Quand il arriva sur la place publique, et que la foule se fut ouverte pour lui donner passage, il s'approcha de César et lui présenta un diadème enlacé d'une branche de laurier. Cette tentative n'excita, qu'un battement de mains faible et sourd, qui avait l'air de venir de gens apostés ; César repoussa la main d'Antoine, et à l'instant tout le peuple applaudit, Antoine lui présenta une seconde fois le diadème, et très peu de personnes battirent des mains ; César le repoussa encore, et la place retentit d'applaudissements universels. Convaincu, par cette double épreuve, des dispositions du peuple, il se lève, et donne ordre qu'on porte ce diadème au Capitole. Quelques jours après, on vit ses statues couronnées d'un bandeau royal : deux tribuns du peuple, Flavius et Marcellus, allèrent sur les lieux, et arrachèrent ces diadèmes.  " (Plutarque, "Vie De César", LXI.)

Antoine Offrant La Couronne A César.


On ne saura jamais si l'initiative venait d'Antoine lui-même, ou si toute cette mise en scène avait été orchestrée par César - et l'on peut se demander comment il aurait réagi si le public n'avait pas manifesté sa désapprobation. Cet évènement fut cependant l'un des éléments qui conduisirent aux Ides de Mars. Tu parles d'une Saint-Valentin ! Comme quoi, on a raison de dire que les histoires d'amour finissent mal - en général...