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lundi 15 octobre 2012

Sperlonga : La Grotte de Tibère.

                                        De temps à autre, je vous emmène pour une petite visite touristique à Nîmes, à la découverte des vestiges romains qui jalonnent la cité. Il faut dire que j'y habite, et que je la connais donc relativement bien. Aujourd'hui cependant, je vous propose de nous éloigner de la Colonia Nemausus, et même de quitter la Gaule : suivez-moi jusque dans le Latium, et plus précisément jusqu'à Sperlonga, où se trouve la grotte de mon bien-aimé Tibère...


Vue aérienne de la villa de Tibère.


DESCRIPTION DE LA GROTTE.


Sperlonga est une petite bourgade italienne, située au bord de la Mer Tyrrhénienne, à égale distance de Rome et de Naples. A cet endroit se trouve une grande villa romaine, dont la construction remonte à la fin de la République. Elle appartenait alors à Marcus Aufidius Lurco, le grand-père maternel de Livie - et donc, arrière-grand-père de Tibère, qui s'y établit de 14 à 27. Constituée de divers édifices en terrasse faisant face à la mer, la villa proprement dite s'étendait sur la plage, vers l'est, et comprenait un porche, une série de pièces autour d'une cour, un four à pain, des thermes, un dispositif d'approvisionnement en eau, une écurie et un quai privé.

A quelques mètres se trouve donc la fameuse grotte à laquelle je souhaite m'intéresser aujourd'hui. Ce lieu, sorte de nymphée accueillant des mystères odysséens, présente la particularité de marier la nature et l'architecture, la terre et la mer, dans un environnement superbe, propice aux spectacles tout comme à une activité cultuelle. Elle symbolise en même temps une instrumentalisation de la mythologie gréco-latine visant à revendiquer la légitimité divine de la dynastie Julio-Claudienne. Et c'est ici, précisément, qu'eut lieu le célèbre épisode au cours duquel le préfet du prétoire, Séjan, sauva la vie de Tibère :

"Vers ce temps-là, un accident qui mit sa vie en danger accrédita ces frivoles conjectures et augmenta sa confiance dans l'amitié et l'intrépidité de Séjan. Ils soupaient dans une grotte naturelle, à Spelunca, entre la mer d'Amyclées et les montagnes de Fondi. L'entrée de la grotte, s'écroulant tout à coup, écrasa quelques esclaves. La peur saisit tous les autres, et les convives s'enfuient. Séjan, appuyé sur un genou, les bras tendus, les yeux attachés sur Tibère, oppose son corps aux masses qui tombaient. Les soldats accourus au secours le trouvèrent dans cette attitude." ( Tacite, "Annales", IV - 59)

Entrée de la grotte.

                                        C'est au début du Ier siècle après Jésus-Christ que la grotte a été aménagée : un long portique a été ajouté, et la grotte elle-même a été en partie transformée par des travaux d'architecture et l'installation de sculptures, évoquant le mythe de l'Odyssée. Elle s'ouvre sur un bassin artificiel rectangulaire de 30 mètres de long, incluant des viviers servant à l'ichtyomancie (divination par les poissons), derrière lesquels s'élève un pavillon à colonnes qui accueillait probablement une sorte de baldaquin impérial. Un éperon calcaire, faisant saillie d'un côté de la grotte, a été sculpté de façon à figurer la proue d'un navire. A l'origine recouverte de carreaux de mosaïque, cette représentation porte à sa base une inscription - Argo Navis PH - renvoyant évidemment à l'Argos (la navire de Jason et de ses copains Argonautes). Il est à noter que la légende de Jason et celle d'Ulysse se chevauchent précisément à Sperlonga, puisque Circé entraîna les deux héros jusqu'au promontoire rocheux situé près de la grotte.


Vue depuis l'intérieur.


Ensuite, s'enfonçant sous la voûte de pierre, on découvre un second bassin, circulaire (22 mètres de diamètre), orné de marbre et de mosaïques, au centre duquel se détache sur un îlot un groupe de sculptures figurant l'épisode de Scylla. Au fond, la grotte se divise en deux cavités plus petites, entièrement décorées de plâtre et de mosaïques colorées :



  • à gauche, une cavité en fer à cheval tenait lieu de triclinium. En arrière-plan, un espace ovale laisse supposer que s'y trouvait un autre ensemble sculptural. Le long du mur se trouvait une sorte de banc, au-dessus duquel s'ouvrait une série de niches.
  • à droite, une grotte avec des cascades et des fontaines, au fond de laquelle se trouvait un groupe de statues représentant Ulysse et ses camarades crevant les yeux du Cyclope Polyphème, couché au sol.

Le bassin circulaire secondaire.

Entre la piscine circulaire et le bassin carré étaient également disposés deux autres groupes de sculptures, plus petits : le vol du Palladium et Ulysse traînant le corps d'Achille. Enfin, une sculpture montrant l'enlèvement de Ganymède par l'aigle de Zeus était disposée au-dessus de l'entrée de la grotte.


Plan de la grotte de Sperlonga.

LA STATUAIRE.


                                        C'est dans la grotte de Sperlonga que sont représentés pour la première fois des épisodes de l'Odyssée, récit du retour mouvementé d'Ulysse dans sa patrie d'Ithaque,  qui deviendront dès lors des grands classiques de l'art romain, incontournables décors des résidences impériales. (Claude, Néron, Domitien, Hadrien en feront installer dans leurs propres demeures.) Récapitulons : les deux pièces maîtresses en sont la représentation de l'aveuglement de Polyphème (dans la petite grotte secondaire) et celle de l'attaque du navire d'Ulysse par le monstre Scylla, placée sur un vaste piédestal en ciment, au centre de la piscine circulaire. En face, aux extrémités opposées de la piscine rectangulaire, sur deux plates-formes, se trouvaient Ulysse traînant le cadavre d'Achille et le vol du Palladium. Reste enfin Ganymède enlevé par l'aigle de Zeus.

Groupe de "Scylla".


                                        Entre autres épisodes, l'Odyssée raconte comment Ulysse et ses compagnons durent affronter Scylla, monstre redoutable du détroit de Messine, six marins y laissant la vie. Scylla vivait dans une grotte en face de celle de Charydbe, et tuait les hommes qui avaient l'inconscience de naviguer à proximité de son antre.

"Enfin nous entrons en gémissant dans le détroit. D'un côté se trouve Scylla, et de l'autre la redoutable Charybde qui dévore avec fracas l'onde amère. Quand celle-ci vomit les vagues qu'elle vient d'engloutir, la mer murmure en bouillonnant comme l'eau d'un bassin placé sur un ardent foyer, et l'écume jaillit dans les airs jusque sur les sommets élevés des deux écueils. Mais lorsque Charybde absorbe l'onde, la mer se creuse avec bruit ; les flots se brisent en mugissant autour du rocher, et dans le fond de l'abîme la terre laisse apparaître une arène bleuâtre : mes compagnons sont saisis d'épouvante. Tandis qu'en redoutant le trépas nos yeux sont fixés sur Charybde, Scylla enlève de mon navire six nautoniers renommés et par la force de leurs bras et par leur mâle courage. Alors, portant mes regards sur mon navire, je n'aperçois plus ces compagnons fidèles, mais je vois leurs pieds et leurs mains s'agitant dans les airs. Ces guerriers m'implorent tour à tour et m'appellent pour la dernière fois ! — Lorsque, sur un roc élevé, le pêcheur, armé d'un long roseau, prépare un appât trompeur aux faibles habitants des ondes, il lance dans la mer la corne d'un bœuf sauvage, et bientôt il enlève un poisson palpitant qu'il jette ensuite sur le sable : ainsi mes chers compagnons sont enlevés tout palpitants et précipités ensuite contre le rocher ! Tandis que ces infortunés me tendent les bras en poussant des cris déchirants le monstre les dévore devant sa caverne. Jamais, eu parcourant les plaines humides de l'Océan, un si triste spectacle ne s'offrit à mes regards !..." (Homère, "Odyssée", XII - 234)

Groupe de "Scylla".

Ici, Scylla est figuré comme une créature monstrueuse au torse de femme, possédant deux longues queues. La créature est également dotée de 6 têtes de chiens semblant sortir de ses hanches, et porte une crête de dragon sur le dos. La bête fait un massacre : les compagnons d'Ulysse, enserrés dans les mâchoires canines, ont les traits déformés par la souffrance et l'agonie, tandis que Scylla demeure impassible. Le sculpteur est parvenu à insuffler la force du mouvement aux victimes du monstre, comme si elles tentaient de se libérer et d'échapper à son emprise. Le barreur, toujours agrippé au navire, est attiré vers la créature par la force du courant, ses jambes battant désespérément l'air.

Groupe de "Polyphème".


                                        Le groupe de Polyphème est un ensemble impressionnant, notamment du fait de ses dimensions colossales. La scène représente le célèbre épisode au cours duquel Ulysse, prisonnier du cyclope, aveugle le géant afin de pouvoir sortir à son insu de la grotte où il le retient  avec ses compagnons.

"En parlant ainsi, le Cyclope se renverse : son énorme cou tombe dans la poussière ; le sommeil, qui dompte tous les êtres, s'empare de lui, et de sa bouche s'échappent le vin et les lambeaux de chair humaine qu'il rejette pendant son ivresse. Alors j'introduis le pieu dans la cendre pour le rendre brûlant, et par mes discours j'anime mes compagnons, de peur qu'effrayés ils ne m'abandonnent. Quand le tronc d'olivier est assez chauffé et que déjà, quoique vert, il va s'enflammer, je le retire tout brillant du feu, et mes braves compagnons restent autour de moi : un dieu m'inspira sans doute cette grande audace ! Mes amis fidèles saisissent le pieu pointu, l'enfoncent dans l'œil du Cyclope, et moi, me plaçant au sommet du tronc, je le fais tourner avec force. — Ainsi, lorsqu'un artisan perce avec une tarière la poutre d'un navire, et qu'au-dessous de lui d'autres ouvriers, tirant une courroie des deux côtés, font continuellement mouvoir l'instrument : de même nous faisons tourner le pieu dans l'œil du Cyclope." (Homère, "Odyssée", IX - 369)

Groupe de "Polyphème".

Le géant est couché, ivre, sur un rocher, à la merci de ses agresseurs. Ulysse est obligé d'escalader les rochers pour atteindre la tête du Cyclope et vérifier ainsi que l’œil unique est bien frappé par la pointe incandescente de la longue lance, soutenue par deux de ses hommes. Deux autres marins observent la scène, le premier levant le bras comme en signe de peur, tandis que l'autre tient la bouteille de vin ayant servi à enivrer Polyphème. Ulysse est nettement reconnaissable par ses vêtements - une courte tunique, un manteau, et le pileus (bonnet conique).

Le vol du Palladium.


                                        L'épisode ici illustré est absent de l'Iliade, telle qu'elle est généralement racontée. C'est Ovide qui rapporte l'histoire, dans le livre XIII des "Métamorphoses". Ulysse et Diomède volent le Palladium, une statue d'Athéna assurant la protection divine de la cité troyenne. Il n'en reste que quelques vestiges, mais l'ensemble est facile à reconstituer : on voit Diomède serrant dans sa main le Palladium, qu’Ulysse souhaite détruire. Celui-ci est représenté comme s'il se déplaçait vers Diomède, la main sur la garde de son épée.

"Les destins en effet interdisaient la prise de Troie sans cet objet sacré. Où est le vaillant Ajax ? Où sont les discours grandiloquents du grand homme ? Pourquoi as-tu peur ce jour-là ? Et Ulysse, pourquoi ose-t-il, lui, traverser les postes de garde, se confier à la nuit et franchir les murs de Troie, en dépit des lances redoutables, pénétrer en haut de sa citadelle, arracher la déesse de son temple et ramener la statue enlevée à travers les rangs ennemis ?" (Ovide, "Métamorphoses" XIII ; 339 - 345)

Vestiges du groupe du "Palladium" (Musée de Sperlonga)

Selon d'autres versions, le Palladium aurait été emporté par Énée fuyant Troie. La statue, en tous cas, était conservée à Rome, dans le temple de Vesta.

Ulysse et Achille.


                                        Cet ensemble est aussi connu sous le nom de "Pasquino", pour la bonne et simple raison qu'il s'agit d'une copie d'une statue hellénistique du IIème siècle avant J.C., à partir de laquelle a également été réalisée une œuvre du Palazzo Braschi à Rome, appelée "Pasquino de la Renaissance". L’œuvre d'origine représente Ménélas réclamant le corps de Patrocle.

                                        Il ne reste des statues de Sperlonga qu'une tête casquée, une partie d'un bras gauche, et les jambes de l'autre protagoniste. Une torsion visible sur le pied gauche laisse penser qu'il s'agirait de la jambe d'Achille, blessé au talon. Dans la version d'Homère, c'est pourtant Ajax qui aurait transporté le corps du héros : Ovide aurait confié ce rôle à Ulysse, lui conférant ainsi un rôle plus important. Nous en verrons la raison d'ici quelques lignes...

"Que je suis malheureux ! Quelle douleur d'être forcé à évoquer ce temps-là où Achille, le rempart des Grecs, a trouvé la mort ! Ni les larmes, ni les lamentations ni la crainte ne m'ont empêché de relever sans tarder et de ramener son corps qui gisait sur le sol. Sur ces épaules, sur mes épaules, dis-je, j'ai porté le corps d'Achille en même temps que ses armes, que maintenant aussi je tente d'emporter." (Ovide, "Métamorphoses", XIII ; 280 - 285)

Ménélas portant le corps de Patrocle, proche de la statue de Sperlonga.

Ganymède.


                                        Cette sculpture présente la particularité d'avoir été taillée dans un marbre de couleur, aux veines pourpres, pour le corps, et dans un marbre blanc pour le visage. Depuis 1994, une réplique est installée au-dessus de l'entrée de la grotte, à l'emplacement de l'original, de sorte que le visiteur peut se faire une idée assez précise de l'impression que pouvait produire l'ensemble.

Dans la mythologie, Ganymède était un jeune et beau prince troyen, enlevé par l'aigle de Zeus. Emmené sur l'Olympe, il était devenu l'échanson des dieux. Pour Virgile, ce fut d'ailleurs la véritable raison de la guerre de Troie. Encore une fois, l'expression de Ganymède a quelque chose de théâtral : les yeux grands ouverts, il semble pousser un cri de surprise autant que de terreur tandis que l'aigle, ses serres accrochées à la taille de sa proie, paraît animé d'un mouvement vertical, préfigurant son envol.
"Le roi des dieux jadis brûla d'amour pour Ganymède de Phrygie. Jupiter s'inventa une forme qu'il préféra à la sienne propre : il ne daigne toutefois se transformer en aucun autre oiseau qu'en celui qui était capable de porter ses foudres. Aussitôt, battant les airs de ses ailes menteuses, il enlève le descendant d'Ilus, qui de nos jours encore mélange les coupes et sert le nectar à Jupiter, au grand déplaisir de Junon." (Ovide, "Les Métamorphoses", X ; 155 - 161)

Statue de Ganymède enlevé par l'aigle de Zeus.


CHOIX DU THÈME ET LÉGITIMITÉ IMPÉRIALE.


                                        La villa de Sperlonga appartenait à l'Empereur Tibère, qui y trouvait refuge lorsqu'il éprouvait le besoin de s'éloigner de Rome. Il y résidera du moins jusqu'à ce qu'il se retire définitivement sur l'île de Capri. L'élite romaine aimait à organiser des dîners, des réceptions raffinées et spectaculaires, où l'on se devait d'impressionner les convives. La grotte de Sperlonga s'inscrit donc dans ce schéma, et témoigne de la résurgence du style hellénistique, marqué par des sculptures pathétiques et théâtrales, par opposition au style classique plébiscité sous le règne d'Auguste.

Reconstitution de la grotte de Sperlonga.

                                        Il semble évident que ces œuvres de commande (attribuées aux artistes rhodiens Athanadore, Hagesandre et Polydore) ont été  voulues par Tibère lui-même, passionné par les légendes et la culture grecque. Mais pourquoi avoir choisi ces mythes, justement ? Certes, ils sont sans doute les plus spectaculaires, mais ce n'est pas la seule raison... Tout d'abord, les thèmes mythologiques étaient un sujet de choix, et l'Odyssée et l'Enéide en particulier, du fait du lien entre la géographie italienne et les voyages accomplis par Ulysse et Énée.  Dans le premier cas par exemple, certaines des aventures d'Ulysse peuvent être localisées avec précision sur le territoire italien : la grotte de Polyphème serait située sous l'Etna, tandis que celle de Scylla se trouverait dans le détroit de Messine, et les sirènes perdraient les voyageurs au large de Capri. Mais il y a plus : toutes ces scènes présentent la particularité de relier le mythe d'Ulysse à celui d’Énée : l'enlèvement de Ganymède, possible cause de la guerre de Troie ; le Palladium volé par Ulysse ou apporté à Rome par Énée selon les légendes ; les mythes de Polyphème et de Scylla enfin, auxquels Énée lui-même fait référence lors de son voyage en Méditerranée, exhortant ses hommes au courage en leur rappelant qu'Ulysse, parcourant les mêmes eaux, eut à combattre ces deux monstres.

L'Empereur Tibère.

                                        Ainsi transparaît la mise en exergue d'une correspondance, d'un lien entre les deux mythes - et je crois qu'il faut y voir une visée idéologique. Tibère, issu par sa mère de la famille des Claudii, avait été adopté par l'Empereur Auguste, lui-même appartenant à la gens Julia. Ce qui, techniquement, fait donc de Tibère le premier Julio-Claudien. Or, figurez-vous que les Julii se proclamaient les descendants d’Énée, tandis que les Claudii revendiquaient parmi leurs ascendants Telegonos, fils de Circé et d'Ulysse...  Ainsi, mettre en lumière ces deux récits qui, comme je viens de le rappeler, relient directement Ulysse et Énée, doit-il être interprété comme une volonté de lier les deux familles, et de revendiquer une double ascendance mythologique, voire une légitimité puisque le pouvoir de Tibère émane directement de deux héros, dont les destinées ont été arrêtées par les Dieux.

                                        Il apparaît donc que la grotte de Sperlonga n'est pas seulement un lieu spectaculaire, mais un site archéologique remarquable, où la nature s'allie à l'architecture pour façonner l'écrin d'une idéologie impériale, affirmant la double légitimité de la dynastie nouvellement instaurée.   

mercredi 26 septembre 2012

Nîmes : le castellum.


                                        Troisième épisode dans notre visite touristique de la Nîmes romaine : après la Maison Carrée ici et la Porte Auguste ici, je vous propose d'aller jeter un œil du côté de la rue de la Lampèze, pour admirer le Castellum.

                                        Commençons par le commencement : qu'est-ce qu'un castellum ? L'historien de la ville de Nîmes Léon Ménard, bien qu'il ne l'aie jamais vu et n'en parle que par ouï-dire, donne pourtant une bonne description de celui qui nous intéresse aujourd'hui :
"C'était par une longue suite d’aqueducs, que les eaux des fontaines d'Eure et d'Airan étaient conduites sur le pont du Gard, et de là, jusqu'à Nîmes. A peu près sur le coteau où l'on a, depuis, bâti la citadelle, on voyait, autrefois, un réservoir dans lequel cet aqueduc portait une partie de ses eaux."

Le castellum de Nîmes.

                                        Au départ, ce genre de constructions n'avait qu'un but utilitaire : distribuer dans divers points l'eau drainée par les aqueducs. Elles portaient le nom de dividicula. Au fil du temps, elles s'agrandirent et devinrent de véritables monuments, participant à l'embellissement des villes en même temps qu'au confort de leurs habitants : on leur donna alors le nom de castella. Pline l'Ancien décrit ainsi, dans son "Histoire Naturelle", les travaux entrepris à Rome par Agrippa, au nombre desquels figuraient plusieurs castella.
"Mais venons en à des merveilles que rien ne surpasse aux yeux d'un juste appréciateur. Q. Martis Rex, chargé par le sénat de réparer les conduites des eaux Appia, Anio et Tépula, ajouta, durant sa préture même, une nouvelle eau qui porte son nom, et pour laquelle il fit percer des montagnes. Agrippa, dans son édilité, y joignit l'eau Vierge, réunit et restaura les anciens canaux, fit sept cents abreuvoirs, cent cinq fontaines jaillissantes, cent trente réservoirs, la plupart magnifiquement ornés. Sur toutes ces constructions, il plaça trois cents statues d'airain ou de marbre, quatre cents colonnes de marbre, et tout cela en un an." (Pline l'Ancien, "Histoire Naturelle", XXXVI-17)

Castellum de Pompéi.


                                        Ce serait un euphémisme de dire que les vestiges de ce genre sont rares : mis à part celui de Nîmes, seul subsiste celui de Pompéi, au demeurant plus complet mais plus petit. Nîmes peut donc se vanter de posséder l'un de deux seuls bassins de répartition des eaux du monde romain encore existants. Construit dans la première moitié du Ier siècle après J.C., laissé à l'abandon au VI ème siècle, ses vestiges furent enfouis vers 1687 lors de la construction d'une citadelle sous Louis XIV, après la révocation de l'Édit de Nantes, et ils ne furent mis au jour qu'en 1823, avant d'être rachetés par la ville trente ans plus tard (1855). Depuis 1887, le castellum est classé parmi les monuments historiques.


Le Pont du Gard.
 Au Ier siècle avant J.C., la colonie de Nemausus comptait environ 20 000 habitants. Afin de l'alimenter en eau, les Romains lancèrent la construction d'un aqueduc, dont le Pont du Gard demeure le plus beau vestige. Cet aqueduc acheminait l'eau depuis la fontaine d'Eure, située près d'Uzès, et depuis celle d'Airan , sur près de 50 kilomètres à travers la garrigue.  L'eau ainsi drainée aboutissait au Castellum, bassin dont la fonction était donc de la redistribuer aux différents quartiers de la ville par dix canalisations dont on peut encore voir les ouvertures.






 


Conduite amenant l'eau de l'aqueduc.
Le castellum est un bassin circulaire creusé dans la roche, d'une contenance approximative de 16m³, mesurant environ 6 mètres de diamètre pour 1m40 de profondeur, pavé d'un glacis de chaux-vive et de briques concassées. Détail amusant : on a retrouvé au fond des pièces de monnaie antique - preuve que la superstition consistant à jeter des pièces dans les fontaines et bassins remonte à loin. L'eau amenée par l'aqueduc arrivait par une ouverture de section carrée d'1 m de côté, alors fermée par une grille de 6 barreaux de fer (comme celle fixée au fond du bassin, elle servait sans doute à éviter l'entrée de déchets dans le bassin, et peut-être aussi à empêcher les intrusions par la conduite), légèrement décalée par rapport à l'axe du bassin de façon à générer un mouvement tournant. Du côté Sud-Ouest, en direction de la ville antique, dix autres ouvertures de 40 cm de diamètre, équidistantes et traversant la paroi dans toute son épaisseur, comportaient des canalisations de plomb destinées à répartir l'eau dans les différentes zones. Elles dégorgeaient deux par deux dans des canaux séparés.


Orifices accueillant les canalisations.



Trous d'évacuation.
Au total, on estime que l'ensemble offrait un débit d'environ 20 000 m³ par jour. L'eau pouvait atteindre une hauteur maximale d'1m30, mais sans doute un système de tubes télescopiques permettait-il d'en abaisser le niveau. Au fond du bassin, on aperçoit trois autres orifices : selon Auguste Pelet, ils servaient peut-être à alimenter les bains ou l'amphithéâtre, dans le cadre de naumachies. Mais surtout, ils permettaient de vidanger le bassin vers les égouts : des clapets, bloqués par trois tiges de fer fixées perpendiculairement aux ouvertures, permettaient de les garder hermétiquement fermés et, une fois enlevés, de vider le castellum afin de le nettoyer. Encore fallait-il que l'arrivée d'eau soit coupée en amont : d'où l’existence d'une vanne, manœuvrée par un système de tiges et de plaques, qui permettait d'obstruer l'arrivée d'eau de façon partielle ou complète, et sans doute de plusieurs bassins de contention le long de l'aqueduc. On en connaît deux, près de la fontaine d'Eure et en amont du pont du Gard.




Vue générale.




                                        Le bassin lui-même est surmonté d'un marchepied d'1m47, constitué de dalles à partir desquelles s'élève un mur de 2m30 de hauteur, construit en moellons d'appareil et recouvert de ciment. A l'origine, l'ensemble était orné d'une fresque représentant des dauphins et des poissons, peints au centre d'un double carré formé d'une bande verte et d'une bande rouge, larges respectivement de 30 et 8 cm.


                                        Des fragments de colonnes et d'entablement retrouvés au fond ont également permis de comprendre que le bassin était couvert : le mur d'enceinte était en effet dominé par des colonnes corinthiennes couronnées d'une corniche, qui supportaient une toiture. A l'extérieur, le mur d'enceinte formait un stylobate (piédestal soutenant des colonnes) carré, dans lequel s'inscrivait le château d'eau. La porte, située du côté nord, était large de 1m20.

                                        Aujourd'hui, seul le bassin existe encore. Bien qu'en excellent état et facilement visible depuis la rue, il est malheureusement impossible d'y accéder, et le monument ne se visite que rarement. Je dois reconnaître que c'est assez frustrant ! Reste à espérer qu'un jour, des initiatives seront prises afin de valoriser ce témoignage unique de l'ingénierie romaine, superbe témoin du passé de la ville...


mardi 24 juillet 2012

La Porte Auguste.

                                        Il y a quelques temps, j'avais rédigé un article sur la Maison Carrée de Nîmes, l'un des monuments romains les plus célèbres au monde. Pourquoi ne pas poursuivre notre visite de la ville, afin d'en découvrir les autres vestiges ? Pour notre seconde étape, je vous invite à vous arrêter sur le boulevard Amiral Courbet, face à l'église Saint-Baudile, afin d'en apprendre davantage sur la Porte Auguste.

                                        A l'époque romaine, Nemausus possédait une vaste enceinte, faisant de la ville l'une des plus grandes cités fortifiées de l'Empire :  elle englobait un périmètre de 7 km, pour une superficie de 220 hectares. Elle était entourée de remparts, hauts de 9 mètres et larges de 2 mètres, comptant 80 tours (dont la Tour Magne) et percés de dizaines de portes, dont ne subsistent aujourd'hui que la Porte de France et, donc, la Porte Auguste.


La Porte Auguste.


La Via Domitia, toujours indiquée à Nîmes !
Autrefois appelée Porte d'Arles (Porta Arelatensis), la Porte Auguste était située à l'Est de l'enceinte. Elle faisait face à la Via Domitia, que recouvre aujourd'hui la rue Pierre-Sémard, vers Arles et Beaucaire : elle était donc l'entrée principale de la ville pour qui souhaitait la traverser, avant de repartir vers l'Espagne par la Porte de France. C'est par là que passaient les légions se rendant à Narbonne. Il est à noter que, les Romains ayant coutume d'enterrer leurs morts à l'extérieur de la cité, les abords de la Porte Auguste ont révélé de très nombreuses tombes, véritable aubaine pour les archéologues de la région. Citons notamment les travaux d'Auguste Pelet qui, en 1849, organisa des fouilles et entreprit de dégager complètement le monument, partiellement enseveli. Ces travaux conduisirent à la mise au jour de la voie antique, ainsi qu'à la découverte de pièces de monnaie, pour la plupart antérieures au règne d'Antonin. Pelet en déduisit que l'enceinte avait été remaniée à cette période.

Pour en revenir à notre porte, elle date de 15 ou 16 avant J.C., ainsi qu'en atteste l'inscription qui la coiffe :

IMP. CAESAR DIVI F. AVGVSTVS COS XI TRIB POTEST VIII PORTAS MVROS COL DAT - "César Auguste, Imperator, fils du divin Jules César, consul pour la 11ème fois, revêtu de la puissance tribunicienne pour la 8ème fois, donne ses portes et ses murs à la colonie."

                                        Toutefois, selon l'historien Jules Teissier, on ne peut pas en déduire qu'Auguste ait fait bâtir à ses frais les portes et les murs d'enceinte afin de les offrir à la cité : en style administratif, cela signifierait simplement qu'Auguste, ayant jugé utile à ses intérêts que Nîmes soit entourée de remparts, lui ordonna de les construire. Cependant, il est généralement admis que l'ensemble de l'enceinte de protection était bien un don de l'Empereur.


Détail de l'inscription, au frontispice du monument.

                                        Voyons à quoi ressemble le monument. Il s'agit d'un édifice entièrement construit en pierre de taille des carrières de Baruthel, formé par quatre arches au total :


L'une des grandes arches.


Tête de taureau ornant les arches.
  • 2 grandes arches centrales (3.93 m de large sur 6,30m de haut), destinées aux chars et aux chevaux, permettant le passage des nombreux véhicules marchands qui animaient la vie économique de la cité. Elles sont surmontées de têtes de taureaux en relief, aujourd'hui passablement dégradées. Ces passages étaient les seuls à être munis de portes à vantail doublées de herses, preuve de la faible dimension défensive de l'ensemble.




L'une des petites arches.
  •  2 arches latérales, plus petites (1.93 m de large pour 4.51 m de haut), réservées aux piétons, au-dessus desquelles se trouvent des niches, destinées à recevoir les statues de divinités protectrices, ou peut-être celles des deux fils adoptifs d'Auguste, Caius et Lucius, princes de la jeunesse romaine et patrons de la colonie.









                                          Sur le façade de l'édifice, l'entablement est supporté par des pilastres richement décorés, respectivement toscans et corinthiens. Les pilastres du milieu sont séparés par une petite colonne ionique appuyée sur une console, mais dépourvue de piédestal : elle marquait, selon Auguste Pelet (voir ci-dessous) le milliare passum primum de Nîmes, soit la pierre à partir de laquelle on mesurait les distances - un kilomètre zéro, si vous préférez. L'hypothèse est discutée : si elle remporte l'adhésion de certains archéologues, d'autres pensent en revanche que la borne milliaire  se situait en réalité à quelques 100 m à l'intérieur de l'enceinte augustéenne, à la jonction des rues Nationale et Xavier-Sigalon.

Colonne séparant les pilastres.

                                        L'édifice, large au total de 39,60 m, formait une saillie de 5,23 m sur les remparts. Flanqué de tours de gardes (on aperçoit encore la voûte d'entrée de l'une d'elles, côté jardin), il s'ouvrait sur une vaste cour (10 m sur 13 m), bordée de galeries couvertes dans le prolongement des arcades. Aujourd'hui, on peut voir une statue de l'empereur Auguste dans ce jardinet : elle n'est pas d'origine. Il s'agit d'une réplique, achetée avant la seconde guerre mondiale par la municipalité.

Statue de l'Empereur Auguste.


                                       Ce monument, l'un de ceux que je préfère à Nîmes, revient vraiment de loin : je vous laisse en juger par vous-mêmes ! En 1391, Charles VI ordonna la construction d'un château royal englobant la porte auguste, afin de protéger les habitants. Partiellement abimé lors des guerres de religions, il fut alors donné aux frères prêcheurs dominicains au XVIème siècle, et ceux-ci l'incorporèrent à leur couvent.


Emplacement de l'ancienne tour.
Lors de la révolution française, les remparts furent abattus - et notamment les deux tours romaines, dont il ne reste plus aujourd'hui que les bases, matérialisées par des dalles. Fort heureusement, alors que la démolition était déjà bien avancée, on aperçut dans les décombres le vestige romain, et plus particulièrement l'inscription augustéenne : la destruction fut immédiatement stoppée, et des passants vinrent spontanément aider à reconstituer la dédicace romaine. Mais personne ne saisit l'importance de la mise au jour, et il s'en fallut de peu que le monument ne soit démantelé. C'est à A. Vincent, membre de l'académie de Nîmes (1771-1830) que l'on doit sa conservation : il fit notamment remettre en place l'inscription, partiellement renversée. Malheureusement, ainsi que le rapporte P. Malosse, commissaire à la recherche des monuments d'arts et sciences du Gard, il était trop tard pour préserver l'édifice du plus gros des dégâts :

« Les dégradations cessèrent ; mais le mal étoit déjà opéré. La partie supérieure de l'édifice n'existoit plus les pierres qui formoient la frise et l'architrave avoient été brisées et précipitées par terre avec le reste des démolitions du rempart ; et l'inscription que l'on auroit pu y lire en entier avoit conséquemment disparu."

Vue sur les arcades, sous les arches.

                                        Reconnaissez que la Porte Auguste doit donc une fière chandelle à Vincent et Pellet - entre autres - qui ont su reconnaître, dégager et préserver ce superbe édifice, qui s'inscrit aujourd'hui, comme jadis à l'époque romaine, dans l'architecture de la ville. Îlot de romanité au cœur de la cité moderne, je lui trouve quelque chose d'émouvant, comme la manifestation d'un lien entre le passé et le présent...

                                        Une dernière petite remarque, si jamais vous avez l'occasion de venir admirer de vos yeux la Porte Auguste : ne manquez pas de faire une halte un peu plus loin, dans le hall d'accueil de la Banque Populaire, au n° 5 boulevard Amiral Courbet, située dans l'alignement du monument. Là, vous pourrez apercevoir un petit vestige des remparts de Nemausus, conservé et valorisé in situ...


Dans le hall d'accueil de la Banque Populaire.

Mes remerciements à M. Jean Pey du Musée Archéologique de Nîmes, qui a gentiment accepté de me renseigner quant à cette fichue borne milliaire...

vendredi 27 avril 2012

Hors Série du Midi Libre : Romains Du Sud.

 Décidément, la presse ne me laisse aucun répit : la semaine dernière, j'ai trouvé chez mon marchand de journaux un hors série du "Midi Libre" intitulé "Romains du Sud". Au programme : un peu plus de 70 pages sur les apports de mes amis les Romains dans le Sud de La France, le long de la via domitia, de Beaucaire à Roussillon en passant par Narbonne, Béziers, le pont du Gard, Nîmes, Millau, etc.                              

Les articles, simples et concis, laisseront peut-être sur leur faim les acharnés tels que moi, mais une belle iconographie compense la brièveté du propos. A noter, outre une approche géographique, la variété des thèmes abordés, avec le concours de nombreux spécialistes : la viniculture, la mosaïque, les monnaies, la cuisine antique, la gladiature, les rites funéraires... Intéressant car éclairant sur la façon dont un mode de vie, une culture romaines se sont implantés en Narbonnaise. Petit coup de cœur pour les illustrations de Jean Claude Golvin, superbes, qui vous transportent véritablement dans l'Antiquité sans que vous ayez de gros efforts d'imagination à faire.

                                        Enfin, vous trouverez dans ce magazine les coordonnées des sites et musées présentés, ainsi que les informations nécessaires à une visite éventuelle : indispensable si, attirés par la Rome antique, vous comptez venir jouer les touristes dans la région. Ce que je vous recommande vivement, soit dit en passant !
                                        Au final, une revue plus légère, sans doute plus accessible (et, en tous cas, plus économique !) que celles que je vous présente généralement, mais qui n'en vaut pas moins le détour.

Le Midi Libre, Hors-Série 2012 "Romains Du Sud" - 3 euros. 
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