dimanche 9 juin 2013

Les Livres Sibyllins.


                                        Sibyllin, sibylline : 1) Propre aux sibylles. 2) Dont le sens est obscur, énigmatique. Voilà la définition que nous donne le Petit Larousse. Donc, un discours sibyllin est un discours énigmatique, difficile voire impossible à interpréter. "Mais quel rapport avec Rome ?", vous demandez-vous peut-être.  Un peu de patience, j'y viens !

                                        Toujours à en croire notre dictionnaire, l'adjectif dérive directement de l'antiquité puisqu'il renvoie aux sibylles, des femmes auxquelles on attribuait la connaissance de l'avenir et le don de prophétie, et qui rendaient leurs oracles en des termes confus et / ou ambigus, se prêtant à des interprétations contradictoires. D'où le glissement sémantique...

                                        Les auteurs antiques ne sont pas d'accord sur le nombre exact de sibylles : si Platon, l'un des premiers à évoquer ce personnage, ne semble en reconnaître qu'une (il parle de "LA sibylle"), Varron en dénombre une dizaine, Ausone seulement trois, d'autres encore en admettent sept, parfois douze... Toutefois, les plus connues sont sûrement celle d'Erythrée (en Grèce) et celle de Cumes (en Italie) - qui nous intéresse aujourd'hui.

Entrée De La (Supposée) Grotte De La Sibylle, Cumes.

                                        Qui était la sibylle de Cumes ? Comme son nom l'indique, elle présidait l'oracle de Cumes, ancienne colonie grecque située près de Naples. La légende lui donne différents noms : Hérophile pour Pausinias et Lactance, Deiphobe dans "l'Enéide"de Virgile, Almatheia, Démophile ou Taxarandra dans divers textes. Apollon s'était épris d'elle, et elle lui demanda de vivre autant d'années que de grains dans un tas de poussière, en oubliant de préciser qu'elle désirait également la jeunesse éternelle... Comme elle refusa de céder aux avances du Dieu, celui-ci se vengea en la laissant vieillir, suspendue au plafond de la grotte de Cumes (qui aurait été découverte en 1932, après analyse des textes de Virgile), tandis qu'elle le suppliait de la laisser mourir. C'est la raison pour laquelle elle est presque toujours représentée sous les traits d'une vieille femme, usée par les années.

"Apollon Et La Sibylle." (Tableau de Louis Le Jeune Boullogne.)

"La Sibylle le regarde, soupire, et dit : "Je ne suis point déesse : ne juge point digne de l'honneur de l'encens une faible mortelle. Et, afin qu'ignorant mon destin, tu ne t'égares, apprends qui je suis. L'immortalité m'était promise par Apollon, des jours sans fin m'étaient offerts pour prix de ma virginité. Mais, tandis qu'il espère, et que, par ses dons, il cherche à me séduire : "Choisis, dit-il, vierge de Cumes, forme des vœux, et tes vœux seront accomplis." Je lui montre du sable amassé dans ma main, et je le prie, insensée que j'étais, de m'accorder des années égales en nombre à ces grains de poussière.
J'oubliai de demander, en même temps, le don de ne point vieillir; cependant il me l'offrait, il me promettait une jeunesse éternelle, si je voulais répondre à ses désirs. Je rejetai les dons d'Apollon, et je suis vierge encore. Mais l'âge le plus heureux a fui; la pesante vieillesse est venue d'un pas chancelant, et je dois la supporter longtemps; car, quoique déjà sept siècles se soient écoulés devant moi, il me reste à voir encore trois cents moissons et trois cents vendanges, avant que mes années égalent en nombre les grains de sable qui mesurent ma vie. Le temps viendra où un plus long âge raccourcira mon corps, où, consumés par la vieillesse, mes membres seront réduits à la plus légère étendue. Alors je ne paraîtrai avoir pu ni charmer un dieu, ni mériter de lui plaire. Peut-être Apollon lui-même ne me reconnaîtra plus, ou il niera de m'avoir aimée. Et tel sera mon changement, qu'invisible à tous les yeux, je ne serai connue que par la voix : les destins me laisseront la voix." " (Ovide, "Les Métamorphoses", XIV )

                                        Une fois descendue de son perchoir, la Sibylle de Cumes conseilla un jour à Énée de cueillir un rameau d'or sur les bords du lac Averne pour qu'il puisse descendre aux enfers, où elle l'accompagna après avoir sacrifié à la déesse Hécate.

"Mais voici que dès les premières lueurs du soleil levant, le sol se met à mugir sous leurs pieds, tandis que les cimes des forêts se mettent à bouger ; on dirait que des chiennes hurlent dans l'ombre, pendant que s'avance la déesse. "Écartez-vous, restez à l'écart, profanes », s'écrie la prophétesse, « dégagez l'ensemble du bois ; et toi, prends cette route et tire ton épée de son fourreau : il faut maintenant, Énée, du courage, maintenant un cœur vaillant ". Se bornant à ces paroles, en délire, elle s'introduit dans l'antre ouvert ; lui, d'un pas très assuré, règle sa marche sur celle de son guide." (Virgile, "L'Enéide", VI - 254 à 262)
"Énée Entre Charon Et La Sibylle." (Tableau de Giuseppe Maria Crespi.)


Tarquin Le Superbe. (Wikipedia.)

Mais elle est surtout restée célèbre pour avoir rédigé les Livres Sibyllins (à ne pas confondre avec les oracles du même nom), qu'elle vint remettre à Tarquin le Superbe, septième et dernier Roi de Rome (535 - 509 avant J.C.) Ces livres, prétendait-elle, contenaient des oracles divins relatant tout l'avenir de l'Urbs - en termes sibyllins, comme de bien entendu ! Ils étaient au nombre de neuf, et elle se proposait de les lui vendre pour une somme astronomique. Tarquin refusa, et on peut le comprendre : si une vieille chouette inconnue venait vous vendre une dizaine de vieux bouquins à un prix exorbitant, sans doute l'auriez-vous envoyée paître, vous aussi ! Mais la petite vieille ne se démonta pas : elle jeta trois des livres au feu et s'en alla... avant de revenir un peu plus tard, et de proposer les six autres volumes au même tarif que le lot complet ! Nouveau refus de Tarquin, certainement ahuri devant le toupet de la vieille dame, qu'il devait croire sénile ! Et nouvel autodafé, trois nouveaux livres venant alimenter le brasier.

La Sibylle Brûlant Les Livres. (Manuscrit médiéval allemand.)

                                        La femme revint une troisième fois, afin de vendre les trois derniers livres, toujours au prix annoncé au début de la négociation. Tarquin était-il vraiment CERTAIN de ne pas vouloir acquérir les ouvrages  restants ?! Dans la tête du Roi, le petit vélo se mit en marche : ébranlé par la détermination de la vieille femme, il commença à s'interroger. Et si elle disait la vérité ? Si ces fichus bouquins contenaient réellement le destin de Rome, transmis par la parole des Dieux ? Suivant le conseil des Augures, Tarquin céda et acheta les trois derniers tomes (au prix des neuf), qu'il fit placer dans le Temple de Jupiter Capitolin. Quant à la rusée vieillarde, elle disparut - personne n'entendit plus jamais parler d'elle.


"La Sibylle De Cumes" (Tableau d'Elihu Vedder.)

                                        Signalons que l'âge plus que canonique de la sibylle fit tout de même tiquer quelques érudits. Varron, par exemple, nous offre deux sibylles pour le prix d'une : la sibylle de Cumes et la sibylle Cimmérienne (en Campanie), entre lesquelles il partage équitablement les légendes. Virgile, de son côté, fait de la Sibylle de Cumes la rédactrice des livres sibyllins, en omettant de préciser si c'est bien elle qui les a apportés à Tarquin. D'autres légendes prétendent que la démarcheuse serait en réalité la sibylle sicilienne de Lilybée. Mais certains affirment que celle-ci serait en réalité... celle de Cumes, venue mourir pépère dans le Sud ! Bref, la légende est aussi obscure que les oracles de ladite sibylle...

                                        Les Livres sibyllins consistaient en fait en une sorte de catalogue, recensant les remèdes et les solutions appropriés aux situations critiques. On ne les consultait qu'en cas de guerres, de catastrophes naturelles, d'épidémies ou prodiges (naissances de monstres, pluies de pierres, mer qui se remplit de sang, etc.) On y trouvait alors la procuratio (expiation) adéquate, qui indiquait quels rites perpétrer pour apaiser la colère divine. Encore la légende demeure-t-elle floue quant au contenu exact de ces livres... On suppose qu'ils compilaient un mélange de prescriptions d'origine grecque et étrusque, et de vieilles prophéties italiques.

La Sibylle De Cumes. (Fresque De Michel-Ange.)

                                        Conservés jusqu'à la fin de la République dans le temple de Jupiter Capitolin, les livres sibyllins étaient confiés à un collège de prêtres (2, puis 10 en 367 avant J.C. - les decemviri sacris faciundis - et enfin 15 - quindecemviri sacris faciundis - sous l'Empire), chargés de les conserver et de les interpréter. La réponse était ensuite lue au Sénat, qui décidait de ses éventuelles publications et applications.

                                        A la différence des autres grands collèges religieux, comme ceux des pontifes ou des augures, traditionnellement attachés à la préservation des cultes traditionnels, celui des prêtres sibyllins a favorisé, par l'interprétation des textes divins, l'émergence de Dieux étrangers, comme Apollon, Perséphone ou la Bonna Dea. 

                                        Pendant les guerres sociales (91 - 83 avant J.C.), les livres furent détruits dans un incendie. On entreprit alors de rassembler les prophéties de la Sibylle recueillies à Samos, Ilion, Erythrée, en Afrique, en Sicile, etc., afin de reconstituer les textes et de les replacer dans le Temple reconstruit. Aux prêtres de faire le tri dans tout ce fatras, et de ne retenir que les oracles qui leur paraissaient authentiques. La nouvelle mouture fut expurgée sous Auguste et Tibère - le premier profitant de l'occasion pour déplacer les ouvrages dans le temple d'Apollon sur le Mont Palatin. Ils furent consultés pour la dernière fois en 363.

Le Général Stilicon.


Au début du Ve siècle, l'Empereur Honorius mena une politique marquée par des mesures anti-païennes, et les Chrétiens s'emparèrent des livres sibyllins, qui furent brûlés par le général  Stilicon (Barbare mais néanmoins chrétien). Du moins était-ce la version du préfet de Rome, mais elle est fragilisée par les fausses accusations dont il accabla le prétendu coupable. Cinq ans plus tard, lors de l'invasion des Wisigoths en 410, certains apologistes païens déplorèrent la perte des livres, voyant dans le déferlement des barbares une manifestation de la colère des Dieux.





                                        Les livres sibyllins n'avaient pourtant pas fini de faire parler d'eux, car les chrétiens rapprochèrent le nombre parfois avancé de 12 sibylles de celui des 12 apôtres. Surtout, ils crurent déceler dans les textes l'annonce de la venue du Christ, et tentèrent donc de les recueillir et de les recopier, d'après des livres du IIIème siècle avant J.C.

Cette croyance est évoquée par Saint Augustin :
"Car l'illustre Flaccianus, qui fut même proconsul, cet homme si remarquable par la facilité de son éloquence et l'étendue de son savoir, dans un entretien sur Jésus-Christ, nous représenta un exemplaire grec qu'il nous dit être le recueil des vers de la sibylle d'Érythra, et appela notre attention sur certain passage où les premières lettres de chaque vers, réunies ensemble, offraient au lecteur ces mots : g-Iehsous g-Chreistos g-Theou g-Huios g-Sohtehr ; c'est-à-dire : "Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur." " (Saint Augustin, "La Cité De Dieu", XVIII - 23.)

Elle trouve notamment son origine, dans un passage des "Bucoliques" de Virgile, que l'Empereur Constantin lui-même interpréta en ce sens :
Le Poète Virgile.
"Il s'avance enfin, le dernier âge prédit par la Sibylle : je vois éclore un grand ordre de siècles renaissants. Déjà la vierge Astrée revient sur la terre, et avec elle le règne de Saturne; déjà descend des cieux une nouvelle race de mortels.  Souris, chaste Lucine, à cet enfant naissant; avec lui d'abord cessera l'âge de fer, et à la face du monde entier s'élèvera l'âge d'or: déjà règne ton Apollon. Et toi, Pollion, ton consulat ouvrira cette ère glorieuse, et tu verras ces grands mois commencer leur cours. Par toi seront effacées, s'il en reste encore, les traces de nos crimes, et la terre sera pour jamais délivrée de sa trop longue épouvante. Cet enfant jouira de la vie des dieux; il verra les héros mêlés aux dieux; lui-même il sera vu dans leur troupe immortelle, et il régira l'univers, pacifié par les vertus de son père." (Virgile, "Les Bucoliques", Églogue IV.)

"La sibylle de Tibur annonçant à Auguste la naissance du Christ." (Tableau de Pierre de Cortone.)

Texte inspiré par un oracle de la Sibylle Tiburtine, qui aurait confié à l'Empereur Auguste avoir eu la vision d'une vierge sur l'autel de Junon, portant dans ses bras un enfant qui deviendrait plus grand que lui.

Selon Tacite, Virgile aurait peut-être été influencé par les textes hébreux. Coïncidence ou non, Dante fera du poète son guide à travers le monde souterrain de "La Divine Comédie", et Michel-Ange représentera la Sibylle de Cumes dans la Chapelle Sixtine, parmi les prophètes de l'ancien Testament. (Voir illustration plus haut.)

                                       Légende, oracles païens, prémonition pré-chrétienne ? Chacun se fera sa propre interprétation après avoir lu ce billet, dans lequel j'espère ne pas avoir été trop... sibylline !

mercredi 5 juin 2013

Bonne Adresse : Les "Tibères Du Gard", Bonbons Dédiés A Un Empereur Romain !

                                        Je l'ai déjà répété à plusieurs reprises : parmi toutes les figures de l'Histoire romaine, j'ai une affection particulière pour l'Empereur Tibère, qui vaut nettement mieux que la réputation désastreuse que lui ont forgé les écrits des historiographes antiques, au premier rang desquels ma bête noire, j'ai nommé Suétone. Je suis une "fan" du deuxième Empereur romain - et tant pis si le terme paraît ici quelque peu incongru. Lorsque je me suis installée à Nîmes, j'avais justement en mémoire un passage de Suétone, racontant comment, lorsque sous le règne d'Auguste, Tibère quitta Rome pour s'exiler à Rhodes, les habitants de Nemausus détruisirent ses statues. Je n'irai pas jusqu'à dire que j'en gardais rancune aux Nîmois actuels, mais cette anecdote me trottait tout de même dans la tête...

                                        Il n'en reste pas moins que le règne de Tibère a laissé des traces dans la région. Il est certes moins présent que son prédécesseur Auguste par exemple, mais il y a au moins deux raisons à cela : d'abord, il n'a jamais visité la province de la Narbonnaise, et ensuite, l'homme goûtait peu les hommages... Tout au long de son règne, Tibère a refusé d'être honoré de façon ostensible et a toujours manifesté sa réticence à voir des temples, des inscriptions ou des statues élevées à sa gloire. Pourtant, on trouve une statuaire importante à son effigie et plusieurs inscriptions, réparties dans les musées locaux (Nîmes, Vaison-La-Romaine, Arles, Lyon, Béziers, Narbonne, etc.)

Tibère. (MSR de Toulouse via http://palladia.pagesperso-orange.fr)

                                        Il faut dire que Tibère a joué un rôle important en Gaule-Narbonnaise. D'abord, il fut le principal instigateur du nivellement des statuts des cités gauloises qui, avant son intervention, étaient divisées entre cités fédérées (autonome et exemptes de tribut), libres (partiellement exonérées), stipendiaires (payant le tribut), etc. Une réorganisation administrative nécessaire mais qui ne se fit pourtant pas sans heurts, les cités exemptes d'impôts se montrant bizarrement assez réticentes à l'idée de devoir s'y soumettre... Mais surtout, de nombreuses bornes milliaires célèbrent la réfection de la Via Domitia qui traverse toute la Septimanie (actuel Languedoc-Roussillon), réalisée sur son ordre et sans que l'on augmente les impôts. Ces inscriptions et d'autres vestiges (comme le Pont Tibère, à Sommières) montrent bien la reconnaissance des autochtones.


(© Les Tibères Du Gard.)
Toutefois, il existe désormais un autre témoignage de l'action de Tibère dans la région, un hommage inattendu mais dont je me devais de me faire l'écho : les bonbons "Tibères du Gard" ! Un produit que j'ai découvert par hasard et qui, pour être franche, m'a un peu déstabilisée au premier abord. Spontanément, l'association Tibère - bonbons ne m'aurait pas effleurée... La surprise passée, j'ai tenu à goûter la friandise inattendue : et c'est vraiment bon ! Je tiens à préciser que le nom de "Tibère" inscrit sur la boîte n'a aucune influence sur mon jugement, et la liste des ingrédients suffira à vous donner l'eau à la bouche : ces pastilles en forme de pièces de monnaie, reproduisant d'un côté le visage de Tibère, et de l'autre la Maison carrée, sont en fait un mélange de miel, de lait, de crème et de caramel salé. Bref, tout ce que j'aime.

                                        A l'occasion du "Forum du Livre Péplum" organisé le 1er Juin dernier par l'association Carpefeuch, j'ai rencontré le représentant de la marque, qui m'a expliqué l'histoire de ce produit. Le patron de l'entreprise, qui commercialisait déjà les "grisettes" de Montpellier, est natif du Gard. Il souhaitait donc rendre hommage à son département en confectionnant un bonbon qui lui serait spécifiquement dédié. Restait à trouver un lien, un emblème, une figure qui représenterait cette nouvelle friandise... C'est en se plongeant dans les livres qu'il a découvert que Tibère avait initié la réfection de la Via Domitia, comme expliqué ci-dessus. D'où le choix de cet Empereur pour incarner ce bonbon gardois. On notera au passage le choix de la titulature, Tiberius Julius Cesar, nom reçu par Tibère lors de son adoption par Auguste, mais sous lequel il ne régna pas. (Son nom d'Empereur étant Tiberius Caesar Augustus.)

Bonbon "Tibère", pile et face. (© Les Tibères Du Gard.)


                                        On pourrait objecter qu'il n'y a pas vraiment de rapport entre Tibère, le miel et le caramel... Argument auquel je rétorquerais que Tibère, lors de son séjour à Rhodes, raffolait des préparations locales, et en particulier de fromages de chèvre frais, cuits dans du miel. Finalement, peut-être sans le savoir, cet artisan est parvenu à créer une gourmandise que Tibère lui-même aurait certainement appréciée ! Il ne vous reste plus qu'à goûter... En tous cas, les visiteurs et organisateurs du Forum ont eu l'air d'aimer, si j'en juge par la quantité de boîtes vidées dans la journée !

                                        Pour conclure, le mot de la fin revient justement au Rucher de La Hacienda, qui fabrique et commercialise les "Tibères du Gard" :
"Découvrez les savoureuses pièces romaines frappés du visage de TIBERIUS JULIUS CESAR, où le lait et le caramel salé vous transporterons sur la voie Domitienne pour suivre les traces de ce grand homme.
Tibère, empereur romain de 14 à 37, était estimé en Septimanie (aujourd'hui Languedoc-Roussillon)  pour avoir réalisé la très onéreuse réfection de la Voie Domitienne sans majorer les impôts locaux. Tacite rapporte sa réflexion au gouverneur de la région qui lui demandait cette augmentation :
"Le travail du bon berger est de tondre les moutons, non de les égorger". Puisse ce sage précepte être encore entendu deux mille ans plus tard !"

(© Les Tibères Du Gard.)


                                        Et puissent les "Tibères" connaître le succès qu'ils méritent ! Des bonbons naturels et gourmands, produits localement, et à la gloire de mon Empereur bien-aimé : comment pourrais-je ne pas être séduite ?! Me voilà définitivement réconciliée avec les Nîmois...


LES TIBERES DU GARD.

En vente en grandes surfaces, épiceries fines, magasins de souvenirs, etc.
Prix moyen :3€50 la boîte.

Site internet : http://www.les-grisettes-de-montpellier.fr/
Lien vers les "Tibères" : ici.

mercredi 29 mai 2013

CAPES de Lettres Classiques : Les Langues Mortes Bougent Encore !

                                        Je me fiche de la politique, et je ne suis pas une "pétitionneuse" acharnée ; pourtant je vous invite aujourd'hui à prendre connaissance de la pétition (ici), que j'ai moi-même signée, lancée par Robert Delord, webmestre du site Latine Loquere et enseignant en lettres classiques au collège-lycée de Diois.

                                        A l'heure où la loi Fioraso, autorisant l'enseignement supérieur en langues étrangères, est en discussion à l'Assemblée nationale et fait l'objet d'un vif débat dans les milieux concernés, une autre polémique, plus confidentielle, agite depuis quelques semaines la toile et, bien que modestement, commence à être relayée dans les médias. Il souffle en effet un vent de révolte chez les enseignants en lettres classiques.


La réforme du CAPES.


                                        L'objet de leur colère, la réforme du CAPES de lettres classiques, annoncée par décret le 19 Avril dernier. Résumons brièvement les faits : jusqu'à présent, il existait un CAPES de Lettres Modernes et un CAPES de Lettres Classiques. Désormais, les deux seraient fusionnés en un seul  concours, et les étudiants choisiraient ensuite entre deux options distinctes - lettres classiques ou lettres modernes.

                                        Simple réforme à priori, et le ministère de l’Éducation nationale se défend, dans un communiqué, de vouloir jouer les fossoyeurs de l'enseignement des langues et cultures anciennes : "Le Capes de lettres classiques n’est en aucun cas remis en cause. [...] Au contraire, le nouveau Capes de lettres a conservé toute la part de lettres classiques à l’écrit comme à l’oral dans le cadre de l’option lettres classiques." Dans ce cas, on pourrait s'interroger sur la pertinence d'une  telle refonte... Mais passons.

                                        Car en réalité, cette réforme a priori anodine est bien plus lourde de conséquences qu'il n'y parait. Voilà déjà plusieurs décennies que le Latin et le Grec, relégués au rang de simples options en collège et lycée, sont malmenés par les gouvernements successifs - toute orientation politique mise à part. Étonnant quand on sait que nombreux sont les ministres de la Culture ou de l’Éducation qui, pourtant, ont eux-mêmes reçu une formation de Latiniste, comme par exemple Mme Audrey Fillipetti... Mais, entre des durées de cours réduites, des plages horaires inconfortables (Ah ! Le cours de Latin entre 12h et 14h, ou le Vendredi à 17h !), voire même une limitation du nombre d'élèves dans certains établissements, on en vient à se demander qui veut la peau du Latin et du Grec. Sans même mentionner la Dotation Horaire Globale (DHG), en diminution constante et qui, privilégiant le financement des matières obligatoires, n'accorde plus que des miettes aux enseignements optionnels...



                                        Il y a le feu à la maison "Lettres Classiques", mais cela fait donc bien longtemps que l'incendie s'est déclaré. Reste que la dilution du CAPES de Lettres Classiques dans un CAPES de lettres global allume un nouveau foyer. Pourquoi ? D'abord parce qu'en modifiant le statut des Lettres Classiques, qui passent de filière à simple option, on dévalorise les matières et leur fait perdre en visibilité. Pour reprendre les mots de la CNARELA (Coordination nationale des associations régionales des enseignants de langues anciennes) citée par Rue89, "si l’on veut que des jeunes se destinent à l’enseignement des langues et cultures de l’Antiquité, il faut cesser de leur rendre difficiles d’accès ces enseignements dans le secondaire comme dans le supérieur." J'irai plus loin : si l'on veut éviter que les jeunes ne se ferment à tout un pan de notre culture et de notre identité, il faut leur donner les moyens, l'envie et la motivation d'apprendre le Latin et le Grec.

                                        Le fait de créer deux options distinctes pose également la question du nombre de postes de professeurs de lettres classiques. En effet, l'arrêté stipule que les deux options de ce nouveau CAPES feront l'objet de deux classements distincts, mais omet de préciser s'il existera un nombre de postes précis pour chacune des deux filières, ou un chiffre global aux deux options. De plus, la filière "Lettres Classiques" reste enfermée dans son domaine ("Langues et cultures de l'Antiquité."), tandis que l'étudiant ayant opté pour les "Lettres Modernes" aura le choix entre plusieurs options (Français langue étrangère, littérature et langue françaises, cinéma, théâtre et... Latin pour lettres modernes !) Dans ce dernier cas, il paraît évident qu'un chef d'établissement sera plus enclin à choisir un enseignant susceptible d'assurer des cours de théâtre ou de FLE, plutôt qu'un prof de lettres classiques cantonné à une seule spécialité. Et quel étudiant, aussi motivé soit-il, sera prêt à sacrifier l'assurance d'un poste sur l'autel des langues anciennes ?

                                        On me rétorquera néanmoins que le concours conserve une option Latin dans le cursus "Lettres modernes". Une option, donc facultative, qui ne saurait se substituer à un enseignement spécifique et ne saurait, à mon avis, suffire à former des profs de Latin. Quant au Grec, il disparaît tout bonnement... Plus de prof, plus de cours en collège et lycée et, à terme, de moins en moins d'étudiants susceptibles de s'engager dans cette voie.

Pourquoi appendre le Grec et le Latin ?


                                        A ce stade, je subodore que nombre d'entre vous ne se sentent guère concernés par cette disparition programmée du Grec et du Latin, consécutive à cette dilution du CAPES de lettres classiques. Et quelque part, je peux le comprendre : langues "mortes", le Latin et le Grec passent souvent pour des matières "poussiéreuses", qui n'apportent finalement pas grand-chose dans la formation des élèves ou étudiants. C'est une grave et grossière erreur. J'ai déjà eu l'occasion d'expliquer pourquoi la maîtrise du Latin et du Grec demeuraient, à mon sens, des atouts majeurs à l'heure de comprendre le monde, nos modes de pensées, l'Histoire et la culture qui ont façonné les Hommes que nous sommes aujourd'hui, issus du brassage des civilisations millénaires qui nous ont précédés et nous ont construits. (Voir ici)




                                        Même de façon anecdotique, ces langues anciennes sont présentes dans notre vie quotidienne, qu'il s'agisse du vocabulaire médical, informatique, technique, ou comme source de la plupart des langues comme le Français, l'Allemand, l'Anglais, l'Espagnol, etc. Plus prosaïquement, nous sommes entourés d'allusions à l'Antiquité : nous naviguons sur des "forums" de discussion en buvant du lait Lactel, nous visitons le "Caesars Palace" à Las Vegas avant d'aller admirer le Capitole de Washington, nous plaçons "Spartacus" au panthéon de nos séries préférées en mangeant un Magnum... Autant de références qui démontrent la prégnance des cultures antiques dans notre société. Mais plus sérieusement et au-delà de cet aspect, dont je conviens de la futilité, laissez-moi citer ici le poète sénégalais Léopold Sedar Senghor :
"Les langues à flexion que sont le Grec et le Latin ont essentiellement une syntaxe de subordination, quand nos langues agglutinantes d'Afrique et d'Asie du Sud (...) ont par nature une syntaxe de juxtaposition et de coordination. (...) Ce qui définit le génie latin, c'est son besoin de rationalité et son souci d'efficacité. Rationalité, efficacité, ce sont précisément les exigences de la civilisation moderne."  (L.S. Senghor, "Les Humanités gréco-latines et la Civilisation de l'Universel", cité par le "Petit Dictionnaire Du Latin d'Aujourd'hui.")
Le Latin, donc, comme moyen d'apprendre à structurer la pensée, à se former aux exigences du marché du travail, de l'entreprise et de la société actuelle.

                                        Pour conclure, je me permets de préciser que je n'ai étudié le Latin qu'au collège, avant de l'abandonner au Lycée où, en raison des horaires des cours, il m'était impossible d'en poursuivre l'apprentissage. (C'était Langue vivante 2 ou Latin !) Des années après, en me passionnant pour l'Antiquité romaine, j'ai commencé à lire les traductions des auteurs antiques, et j'ai vite réalisé tout ce que je perdais en étant obligée de faire l'impasse sur les versions originales : la précision du terme, la musicalité de la langue, la structure de la pensée. J'ai donc entrepris de me remettre au Latin, toute seule dans mon coin et, malgré les difficultés, c'est un plaisir inépuisable que de se plonger dans des textes, tâcher d'en découvrir le sens, redécouvrir une pensée millénaire et pourtant toujours actuelle. Je ne suis pas prof, je n'ai aucun intérêt à hurler avec les loups ou à critiquer une initiative qui, finalement, ne me concerne même pas directement. Simplement, je voudrais que les élèves puissent avoir le choix, et qu'ils ne soient pas privés de la joie que me font ressentir Ovide, Martial, Tite-Live, Catulle ou Horace.


                                        C'est la raison pour laquelle j'ai signé la pétition lancée par Robert Delord. C'est une des raisons pour lesquelles vous pourriez la signer. Ou, plus prosaïquement, pour sauver des disciplines indispensables à la construction intellectuelle et sociale des jeunes, futurs acteurs du monde de demain...





LIENS UTILES : 


  • Dossier : La Métamorphose du Capes de Lettres Classiques par Robert Delord et Marjorie Lévêque - ici.
  • Arrêté du Ministère de l’Éducation Nationale : ici.
  • Détails du nouveau CAPES : ici.
  • Lettre ouverte de la CNARELA : ici.
  • Et toujours la site Latine Loquere : ici.

Et surtout, pétition lancée par Robert Delord : ICI.

dimanche 26 mai 2013

Religion Romaine : Le Grand Pontife.

                                       Empereur : un mot bien pratique pour désigner les dirigeants successifs de Rome à partir d'Auguste, dérivé en fait du titre d'Imperator qui n'était qu'une des fonctions, apparaissant dans la titulature officielle, accaparée par ces "empereurs". Ce n'était évidemment pas la seule et, entre autres, tous ou presque se sont auto-proclamés "Pontifex Maximus", Grand Pontife - c'est l'abréviation P.M. que l'on retrouve dans la titulature et sur les pièces de monnaie. Évidemment, voilà qui soulève quelques questions : qu'est-ce qu'un pontife ? Quel est son rôle ? A quoi correspond exactement cette fonction ? Et pourquoi diantre nos Empereurs, qui avaient déjà fort à faire, ont-ils jugé bons de s'octroyer ce titre ? 


L'Empereur Auguste en Grand Pontife. (Photo Mary Harrsch.)

Quelques généralités sur les pontifes.


                                       Étymologiquement, le mot pontife désigne "celui qui fait un pont". Reste qu'on peut l'interpréter de deux manières : soit dans un sens symbolique, qui fait du pontife l'homme responsable du lien entre les hommes et les Dieux ; soit dans un sens littéral, puisque les pontifes étaient peut-être chargés, aux origines de Rome, de l'entretien du pont sacré, le Sublicius. Il existe cependant d'autres hypothèses, selon lesquelles le mot serait une déformation de "pompifex" (chef de processions publiques), ou encore issu d'un mot étrusque ou sabin désignant un prêtre.

                                       Fondé par le deuxième roi de Rome, Numa Pompilius, le collège des Pontifes (Collegium Pontificum)  comptait à l'origine 3 ou 5 membres, et remplissait sans doute un rôle de conseil en matière religieuse. Les pontifes étaient alors élus pour cinq ans. Tite-Live raconte que Numa avait élaboré dans le détail les rituels religieux, du moment des sacrifices à la manière dont ils devaient être effectués, en passant par la surveillance des fonds, l'autorité de l’État sur les pratiques publiques et privées, l'instruction de la population ou l'expiation des prodiges. Numa Pompilius, qui a consacré le premier autel à Jupiter Elicius sur la colline de l'Aventin, passe pour le fondateur de la religion romaine : il aurait transmis ses instructions au premier Grand Pontife, Numa Marcius.

                                       Sacerdoce le plus important de l'antiquité romaine, le collège des pontifes a notablement évolué au fil du temps. Il était composé des Pontifes, du Rex Sacrorum (fonction créée à la chute de la monarchie en -510, pour remplacer le roi dans les offices religieux), des flamines affectés au culte d'un seul Dieu du panthéon romain et des Vestales.

                                       Au départ choisis exclusivement parmi les Patriciens - jusqu'à ce que la Lex Ogulnia (300 avant J.C.) n'ouvre la fonction aux plébéiens - les pontifes occupèrent bientôt la charge à vie. Ils siégeaient dans la Regia, qui faisait autrefois partie de l'ancien palais royal. Pendant de courtes périodes, ils ont été élus par les comices tributes mais, dans la plus grande partie de l'Histoire de Rome, ils étaient recrutés par cooptation. Leur nombre passa à 9 sous le Lex Ogulnia, puis 15 sous Sylla en 81 avant J.C. et 16 à l'époque de Jules César.


Denier de Jules César. Sur la droite figurent le Simpulum, l'aspergillum, la securis et l'apex.


                                       Sur les pièces de monnaie, les pontifes sont représentés avec divers insignes, figurant les instruments des cultes et sacrifices rituels : la plupart du temps, seul le simpulum (sorte de cuillère à long manche servant à puiser le vin lors des libations) apparaît, mais figurent aussi parfois le secespita (couteau à lame de fer), le securis, l'apex (bonnet de cuir), et une sorte de goupillon appelé ultérieurement l'aspergillum.



Le Simpulum.

Rôle des pontifes.


                                       Par rapport à l'idée que l'on se fait généralement des religions, celle pratiquée par les Romains avait ceci de particulier qu'elle consistait moins en un ensemble de croyances et de dogmes qu'en une série de prescriptions et de pratiques rituelles, indispensables à la bonne marche de la vie publique comme de la vie privée et garantes de la pax deorum, la paix entre les Dieux et les hommes. En un sens, la religion romaine tenait presque de la superstition, au point qu'on recommençait depuis le début le rituel ou la cérémonie, au moindre manquement lors de son exécution, et ce autant de fois que nécessaire. C'est dire si le rôle des pontifes était primordial, puisque leur tâche principale était justement de maintenir cette pax deorum. Pour résumer, ils étaient les représentants de toutes les divinités reconnues à Rome et veillaient à la bonne observance des pratiques religieuses dans toutes les cérémonies, publiques comme privées.

Monnaie à l'effigie de Tibère. (au revers, l'inscription "Pontif. Maxim.")

                                       Parmi les diverses fonctions qu'ils remplissaient, certaines étaient sacrificielles ou rituelles : ils consacraient les Temples et décidaient de la tenue des Jeux séculaires, par exemple. Cependant, leur véritable pouvoir résidait dans l'administration et l'interprétation du divinum jus ou droit religieux : les décisions des pontifes formaient un corpus qui résumait le dogme de la religion romaine, et affectait donc l'ensemble de la société. Les pontifes réglaient le culte public et ordonnaient les cérémonies sacrées; géraient le calendrier et déterminaient les jours néfastes ou fastes ; conseillaient le Sénat dans les affaires religieuses ; assistaient les magistrats dans leurs devoirs cultuels ; décidaient de la consultation des Livres Sibyllins et de la tenue de cérémonies expiatoires ; réglaient les différends en matière de religion; châtiaient les fautes contre les divinités adorées dans l'Empire; tenaient les archives en consignant les faits notables dans les Grandes Annales; surveillaient la morale publique, etc. 


Le grand pontife.


                                       Le collège des pontifes était présidé par le Pontifex Maximus (littéralement "Le plus grand pontife"), qui occupait le plus haut poste dans la religion d’État. Chargé de surveiller les activités des autres pontifes, il était au départ frappé par l'interdiction de quitter l'Italie, tabou sacré qui finit cependant par tomber. Il résidait dans la Domus Publica, entre la maison des Vestales et la Sacra Via , à proximité de la Regia sur le Forum . Il fut d'abord nommé à vie par ses pairs, puis élu par le peuple via l'assemblée des Comices. Cependant, les pontifes gardèrent toujours la main sur cette élection...


Vestale flagellée par le Grand pontife. (© Palazzo Milzetti - Faenza)

                                       Le grand pontife était beaucoup plus qu'un simple prêtre. Nous avons vu les immenses prérogatives détenues par les Pontifes : le premier d'entre eux exerçait certes une autorité religieuse (Il présidait les comices chargées d'élire les prêtres et les Vestales, nommait les flamines et le rex sacrorum, et détenait toute autorité sur l'ensemble du clergé.) mais aussi et surtout politique. Outre le fait qu'il pouvait cumuler le sacerdoce avec un mandat, un seul exemple suffira à s'en convaincre : le grand pontife était responsable du calendrier romain, auquel il pouvait ajouter des mois intercalaires afin de synchroniser l'année civile avec les saisons. Or, le mandat d'un magistrat correspondant justement à une année civile, un pontife avait la possibilité de prolonger l'année lorsque l'un de ses alliés politiques ou lui-même était au pouvoir, ou au contraire refuser de l'allonger lors du mandat d'un adversaire. On imagine aisément les abus possibles, et surtout l’intérêt que pouvait revêtir la charge eux yeux d'une personnalité de premier plan. Jules César, notamment, devint pontife en 73 avant J.C. et grand pontife dix ans plus tard - charge qu'il occupa jusqu'à sa mort.

Le grand pontife sous l'Empire.


                                       Suite à l'assassinat de Jules César en 44 avant J.C., son allié Lépide obtint la charge de grand pontife. Personnage falot, il tomba en disgrâce après la guerre entre Octave / Auguste et Marc Antoine mais, bien qu'exilé par le nouvel Empereur, il conserva la fonction sacerdotale jusqu'à sa mort en 13 avant J.C. Auguste fut alors choisi pour lui succéder. L'Empereur contrôlait donc la vie religieuse officielle et nommait les autres pontifes, de sorte que le bureau impérial avait désormais la main-mise sur l'ensemble de la religion romaine, et l'obtention de la charge et l'accession au sacré collège étaient considérées comme un signe de la faveur impériale.

L'Empereur Auguste procédant à un sacrifice.

                                       A la suite d'Auguste, la fonction de grand pontife échoira à tous les Empereurs, et perdra graduellement sa spécificité pour devenir un simple titre traduisant l'autorité impériale sur la religion et l'aspect sacré de ses droits et ses pouvoirs. Si, dans les premiers temps de l'Empire, l'attribution de la charge demeura une décision constitutionnelle postérieure et distincte de l'accession d'un homme à la Pourpre, l'Empereur recevra ensuite le titre dès son avènement, en même temps que le reste de ses pouvoirs. La fonction demeure indivisible et unique : en 161 par exemple, Marc Aurèle et Lucius Verus partagèrent le titre d’Empereur, mais seul le premier occupa la charge de grand pontife. En revanche, un promagister exerçait les fonctions de grand pontife en lieu et place des empereurs en leur absence. Il fallut attendre 238 pour que soient nommés deux grands pontifes en même temps : lorsque Balbin et Maxime Pupien devinrent empereurs, la charge et le titre leur furent attribués simultanément. Dès lors, il en fut de même au cours des derniers siècles de l'Empire. Par ailleurs, vers le milieu du III ème siècle après J.C., la diminution progressive des sénateurs païens candidats au collège des pontifes conduisit à un relâchement des règles, en permettant notamment à plusieurs membres d'une même gens d'accéder à la charge.


L'Empereur Gratien.

                                       Même les premiers empereurs chrétiens, comme Constantin Ier, continuèrent de porter le titre de grand pontife. Les dernières inscriptions faisant état d'empereurs assumant la charge concernent Valentinien I , Valens et Gratien. C'est ce dernier qui abandonna définitivement le titre en 376 ou 382, alors qu'il entendait lutter contre les religions païennes. Après lui, aucun Empereur ne le portera plus.

Du grand pontife au souverain pontife.


                                       En 381, le décret de Théodose Ier fit du christianisme la religion officielle de l' Empire romain. Le mot "pontife" devint alors un terme utilisé pour désigner les évêques chrétiens, y compris l'évêque de Rome. Le titre de "Pontifex Maximus" sera plus tard appliqué au Pape, en tant que "chef" des évêques.

                                       Selon l'Encyclopædia Britannica, le pape Léon Ier (440-461) serait le premier à avoir adopté le titre de "souverain pontife", afin de  mettre l'accent sur l'autorité civile de la Papauté et la continuité du pouvoir impérial. Pour d'autres, on devrait cette décision symbolique à Grégoire Ier (590-604), ou encore à Sirice (384-399).


Le Pape Jules III, avec le titre de "Pontifex Maximus".

                                       Aujourd'hui encore, le titre de Pontifex Maximus ou souverain pontife désigne le Pape, dont le  son règne est connu sous le mot de "pontificat". Bien que non inclus dans sa titulature officielle, il est utilisé dans certains documents (comme les encycliques) et apparaît sur des bâtiments ou  sur les monnaies papales.

Pièce de monnaie à l'effigie de Benoît XVI, ex-souverain pontife...

mercredi 22 mai 2013

Agenda : 3eme Forum Du Livre Peplum.

                                        Vous ai-je déjà parlé de mon amour pour les livres ? Oui, je me souviens vous avoir narré mes raids à la FNAC et dans les librairies, le péril auquel m'exposent mes bibliothèques surchargées (je crains toujours qu'elles s'effondrent sous le poids des volumes entreposés, m'étouffant sous une avalanche), mon addiction aux bouquins de toutes sortes... Quand cette obsession se conjugue à mon autre passion - à savoir l'Antiquité romaine - ma névrose atteint son paroxysme. C'est vous dire si je suis remontée à bloc, à l'approche de la troisième édition du "Forum Du Livre Péplum".





                                        Organisé par l'association Carpefeuch (dont j'ai l'honneur, le plaisir et l'avantage de faire partie), l'évènement se tiendra au collège Feuchères de Nîmes, le Samedi 1er Juin prochain. Comme son nom l'indique, il s'agit d'une journée consacrée aux livres ayant pour thème l'Antiquité (romaine en particulier), placée cette année sous l'égide de Néron, puisque la célèbre BD "Murena", qui met en scène l'inénarrable Empereur, sera en vedette. Vous pourrez donc y rencontrer l'un de ses auteurs, Philippe Delaby, ainsi que d'autres écrivains, historiens, etc. : Claude Aziza, Jean-Pierre Adam, Francis Dieulafait, Laurent Sieurac (voir ici la critique de son excellentissime "Arelate") et Eric Teyssier. Tous dédicaceront leurs ouvrages, mais seront aussi proposés à la vente de nombreux autres livres, en partenariat avec le Bédéphile, la librairie Siloë et la librairie Tessier.

                                        Il paraît toutefois que certains ne goûtent guère la lecture... Ça me dépasse mais, que voulez-vous? C'est ainsi. Ils ne sont pas oubliés pour autant : des démonstrations de combats de gladiateurs par l'association Ars Maiorum, des conférences éclectiques (voir programme ci-dessous), des jeux pour les enfants, des ventes de DVDs, une tombola... Largement de quoi passer une excellente journée ! Surtout, l'association Carpefeuch propose deux séances de cinéma, à ne surtout pas rater :
  • "Ben Hur" de William Wyler, en copie numérique restaurée, présenté par Claude Aziza. Au Cinéma le Forum du centre ville, Vendredi 31 Mai à 19H45.
  • "La Chute de l'Empire Romain" d'Antony Mann. Au Novotel Atria, Samedi 1er Juin à 20H00.

                                        Concernant "Ben-Hur", il s'agit d'une séance tout public, aux tarifs habituels. En revanche, l'entrée pour la projection de "La Chute de L'Empire Romain" est gratuite, mais vous devez contacter l'association Carpefeuch afin de réserver vos places. Tous les renseignements se trouvent à la fin de ce post.

En espérant vous voir nombreux et nombreuses à ce 3ème Forum du Livre Péplum... et au plaisir de vous y rencontrer !






3ème FORUM DU LIVRE PEPLUM - Entrée Libre.
Samedi 1er Juin 2013 de 9H00 à 18H30.
Collège Feuchères - 3 avenue Feuchères - 30000 Nîmes.

Contact :
Blog : http://association.carpefeuch.over-blog.com/
E-mail : association.carpefeuch@laposte.net

Séances de Cinéma :
"Ben-Hur" au cinéma Kinépolis Forum Centre Ville - 3 rue Poise , 30000 Nîmes - 04 66 67 29 94
Vendredi 31 Mai à 19H45.  Réservations à partir du 27 Mai.

"La Chute de L'Empire Romain" au Novotel Atria - 5 bd de Prague, 30000 Nîmes.
Samedi 1er Juin à 20H00. - Réservations auprès de Carpefeuch.

 

mercredi 15 mai 2013

Coup De Cœur : Les Lampes A Huile De Tigre.

                                       Il y a quelques temps, je vous ai proposé un article sur les lampes à huile. Mes connaissances en la matière ne se sont pas étoffées depuis, et je connais surtout le sujet à travers mes lectures, et grâce aux échanges avec des artisans passionnés, qui créent avec beaucoup de talent des reproductions de modèles antiques. Suite à ce billet, j'ai été contactée par quelques personnes, qui fabriquent elles-mêmes leurs propres lampes, selon les techniques millénaires, déjà utilisées par les artisans de la Rome antique.

                                       Parmi eux, il en est un dont la démarche atypique m'a vraiment séduite : Tigre,  jeune artisan autodidacte qui vit dans les Alpes-Maritimes. Certes, il s'inspire de ses confrères de l'Antiquité, dont il a assimilé la technique et les principes de base, avec un instinct surprenant. Mais ensuite, il a su exploiter ce savoir-faire et le mettre au service d'une créativité basée sur l'idée de fabriquer des objets "vivants", utilisables au quotidien, et donc en phase avec leur époque. Ses lampes à huile, basée sur des modèles antiques, sont donc résolument contemporaines - il respecte la forme, mais se paye le luxe de réinterpréter l'iconographie. Pin-up ou avions de chasse : au milieu des motifs plus traditionnels (comme les figures animales, très présentes dans ses créations), ces illustrations étonnent, mais séduisent aussi par leur culot et par leur parfaite réalisation. Car avant l'originalité, c'est bien la qualité qui prime pour Tigre : des modèles soignés, réalisés avec une maîtrise étonnante, une attention particulière portée à la symétrie et aux finitions...

                                       En discutant avec le jeune homme, on se rend vite compte que pour lui, il ne s'agit pas que d'une technique artisanale. Derrière son discours, on devine une véritable passion, un désir de mettre les mains "dans le cambouis" (ou dans l'argile, en l’occurrence) et d'échanger avec ceux qui, intéressés par le sujet, lui achètent ses créations. S'il n'est pas un professionnel au sens littéral, il donne pourtant tout son sens au mot "artisanat", en tant que travail d'art manuel, et avec tout ce que cela suppose de savoir-faire et d'engagement, mais aussi de proximité  et de partage. "Envie" est un autre mot qui me semble pertinent pour parler de Tigre : l'envie de créer, d'innover en bousculant des traditions tout en respectant les bases, mais aussi celle de faire plaisir, d'offrir un petit bout d'Antiquité.

                                       Avec une grande gentillesse, beaucoup de simplicité et une bonne dose d'humour, il a accepté de présenter son travail, et de répondre à quelques questions. Et même si je ne le connais pas depuis longtemps, je ne peux m'empêcher d'associer à cette phrase d'Yves Saint-Laurent : "Je ne suis pas un couturier, je suis un artisan, un fabricant de bonheur." Un fabricant de bonheur, à l'enthousiasme contagieux : voilà une jolie définition pour un autodidacte talentueux, à suivre avec attention...



Tout d'abord, pouvez-vous vous présenter en quelques mots ? Êtes-vous artisan de formation ou vous consacrez-vous à la fabrication de lampes à huile durant votre temps libre ? Aimeriez-vous en faire votre métier ?

Je suis "TIGRE "  c'est en fait ma marque de fabrique, je n'ai eu aucune formation en poterie ou métier d'art,  je suis mécanicien, et je fabrique des lampes à huile romaines car c'est l'une de mes passions.  Je n'en ferai jamais mon métier, car ce n 'est pas du tout rentable, on ne peux pas vivre de ça de nos jours. Ça reste plus de l'art avant tout je pense.  mais ça fait plaisir de temps en temps que des personnes s'y intéressent ou achètent!



Comment vous est venue l'idée de fabriquer des lampes à huile ? Étiez-vous d'abord intéressé par l'Antiquité, ou plutôt par l'artisanat ? Aviez-vous envisagé d'autres formes artisanales ? (Céramique, mosaïque, tournage sur bois, etc.)

Ha alors la ça remonte à loin , c'est quand j'étais gosse, je devais avoir environs 12 ans, mes parents avaient acheté une véritable lampe à huile, à l'époque on pensait que c’était un objet préhistorique, en fait c’était une lampe toute basique sans décoration et fabriquée d'une manière grossière, mais j'avais trouvé l'objet fascinant ! Et quelques temps après je me suis mis à faire des objets, avec de la terre du jardin, mais je m'étais rendu compte que les objets que je fabriquais se fissuraient de partout! J'en avais conclu que la terre rétrécissait en séchant, contrairement aux impuretés, brindilles et cailloux qu'elle comportait. Et de là, je tamisais la terre, il y avait souvent des merdes de chat car ils allaient "caguer" dans la terre...  C'est à ces moments là que j'ai commencé mes toutes premières lampes à huile romaines, je n'en avais fait que deux,  une à la main et une en moulant de la terre dans un coquetier recouvert de papier plastique. Le principe c’était que la terre ne s'accroche pas au coquetier. Sans le savoir j'avais donc réfléchi à une sorte de  moulage déjà à l'époque!  Puis entre 14 et 15 ans j'ai remis ça , j'ai fabriqué quelques lampes à la main pour le plaisir.

Comment avez-vous appris la technique ?

A 27 ans vers fin 2010 j'ai appris la technique, en fait au départ j'avais lu sur internet que les lampes romaines se fabriquaient au moule et en série , sans avoir plus de détails... Et là j'ai cherché une solution : j'ai longuement réfléchi , au départ je pensais faire des moules en coulant de la résine chirurgicale, etc. puis au final, j'ai mis en place une technique pour les fabriquer, et différentes techniques pour l'assemblage, la fabrication des formes , des gravures de la lampe etc.. Mais au final je ne connais même pas la technique officielle.. Si ça se trouve c'est  différent de ce que j'utilise? (Remarque du blog : Bin... Non, en fait ! Comme quoi, l'instinct vaut parfois tous les manuels techniques !)



Pour ceux qui n'y connaissent rien, pouvez-vous expliquer brièvement comment on fabrique une lampe à huile ? Quels matériaux utilisez-vous, combien de temps faut-il pour fabriquer un exemplaire ? Quelles sont les principales difficultés que vous rencontrez ?

Pour fabriquer une lampe romaine , l'essentiel c'est de fabriquer un modèle mère, c'est une sorte de maquette, qui va représenter la forme définitive de la lampe, puis en suite il faut mouler cette maquette en deux parties, avec du plâtre, pour qu'il y est le récipient et le couvercle , et ensuite à partir de là on introduit de l'argile dans ces deux moules, on laisse sécher jusqu’à ce que ça se décolle des moules et on encolle les deux parties avec de la barbotine " boue".

Pour fabriquer un exemplaire de lampe une fois que le moule est prêt à l'emploi,  il faut bien une heure de travail ! En tout cas en ce qui me concerne il me faut ce temps la, car par la suite je passe pas mal de temps à soigner la finition.

 Les principales difficultés que je rencontre lors de la fabrication d'un modèle mère c'est la gravure du médaillon central, et aussi le fait de tailler le bon angle sur le modèle mère pour que le démoulage soit possible.



Vos lampes sont proches des modèles antiques : vous vous en inspirez sans pour autant fabriquer des reproductions. Pour quelle raison ? Qu'est-ce qui vous rapproche des artisans de l'Antiquité, et qu'est-ce qui vous en éloigne ?

Une lampe à huile ça reste quand même assez classique, ça reste toujours le même système , un réservoir, un bec, une poignée des fois...  Ça ne peut donc pas avoir une forme totalement inédite!  Après j'ai des préférences, je trouve que la lampe à bec triangulaire avec volutes c'est de très bon goût, et c'est pour ça que j'aime bien les fabriquer !  Ce que je n'aime pas faire c'est graver des êtres humains ou des scènes d'époque,  les combats de gladiateurs la violence etc, je préfère en règle générale faire des animaux, terrestres ou marin. Par exemple un aigle royal je trouve que c'est beau à représenter ! 

Comment choisissez-vous vos motifs, antiques (comme Pégase) ou modernes (la pin-up, par exemple) ? Est-ce que vous les dessinez vous-mêmes ?

Alors Pégase je l'ai choisi pour donner un look ancien à mes lampes et comme c'est un animal ça tombe bien!  Oui je dessine tout moi même ! Ça demande beaucoup d'entrainement ! Et la pin-up est dessinée d'après un  personnage de cinéma que j'aime bien.  (Remarque du blog : Moi, elle me fait un peu penser à Lara Croft !)

Lampe à huile en forme d'avion de chasse.

Vous êtes en quelque sorte à mi-chemin entre la reproduction artisanale historique et la création artistique. Vous reproduisez une technique antique, pour y appliquer des codes visuels contemporains. Avez-vous déjà envisagé d'exposer, en marge des collections d'un Musée par exemple, ou d'effectuer des démonstrations en collège ou lycée ?

^^ pas si sûr que ma technique soit vraiment antique haha !  Oui j'ai déjà pensé à exposer !  mais bon il faudrait déjà que je trouve un site qui soit intéressé par mes productions! Ha mais oui je me verrais bien faire formateur, pour apprendre aux gamins comment faire une lampe! Ils ont intérêt à être sérieux sinon ça risque d'aller très mal pour eux haha !

Vous vendez vos créations en ligne : qui sont vos clients ? Peut-on vous commander un motif précis, une forme particulière ?

Mes clients ? ce sont des êtres humains je pense.. haha !!!   Ce n'est pas possible de me commander un motif ou une forme précise , car je travaille par inspiration, et de plus le fait de fabriquer un modèle mère et un jeu de moules , pour au final vendre une seule lampe n'est pas raisonnable !

Finalement,qu'est-ce qui vous motive ? La création elle-même, l'échange avec des passionnés, l'expérimentation ?

Les 3 réponses ! C'est passionnant de fabriquer , de tester de nouvelles idées et aussi d'échanger avec des passionnés ! Ce serait vraiment déprimant de voir que ça n’intéresse absolument personne!

En guise de conclusion, que diriez-vous à un fabricant de lampes à huile de la Rome antique ?

Je lui dirais qu'il fait de vraies petites merveilles, mais qu'il fasse plus attention à la symétrie de ses lampes ^^ Et merci car grâce à lui j'ai trouvé la sympathique fanny ^^   

                                   
                                       Et moi, j'ai découvert un autodidacte passionné et talentueux, plein d'entrain et de bonne humeur, et vraiment chaleureux ! Un vrai coup de cœur pour sa démarche, comme pour sa personnalité. Faites-vous plaisir, allez jeter un œil au blog de Tigre et à sa boutique en ligne : les deux valent largement le détour.



La blog : http://tigre06110.skyrock.com/

La boutique :  http://fr.dawanda.com/shop/lampe-romaine

Toutes les photos : ©Tigre - Pas de copie sans autorisation de l'auteur.

dimanche 12 mai 2013

Caligula Etait-Il Fou ?


                                        Maintenant que nous avons découvert qui était Caligula - ou plus exactement le portrait qu'en dressent les historiographes antiques, au premier rang desquels Suétone - il est temps, je crois, de se poser LA question à un million de sesterces : Caligula était-il vraiment le fou, le dément qu'on nous dépeint ? Je l'ai précisé en introduction de mon précédent article : dès qu'on s'attaque au personnage, cette question est un serpent de mer. La version "officielle", c'est donc celle de Suétone, la plus hostile à l'Empereur. Et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il n'y va pas avec le dos de la cuillère ! Le Caligula qu'il nous décrit a tout du forcené psychopathe, jusqu'à la caricature. L'extrait qui suit est un peu long, mais tellement édifiant que je ne peux en faire l'économie :
"Caius avait la taille haute, le teint très pâle, le corps mal fait, le cou et les jambes extrêmement grêles, les yeux enfoncés, les tempes creuses, le front large et menaçant, les cheveux rares, le sommet de la tête dégarni, le reste du corps velu. (...) Son visage était naturellement affreux et repoussant, et il le rendait plus horrible encore en s'étudiant devant son miroir à imprimer à sa physionomie tout ce qui pouvait inspirer la terreur et l'effroi. Il n'était sain ni de corps ni d'esprit. Épileptique dès son enfance, dans l'âge adulte il était quelquefois sujet à des défaillances subites au milieu de ses travaux; et alors il ne pouvait ni marcher, ni se tenir debout, ni revenir à lui, ni se soutenir. (...)  Il était surtout en proie à l'insomnie; car il ne dormait pas plus de trois heures par nuit; encore ne jouissait-il pas d'un repos complet. Son sommeil était troublé par de bizarres fantômes. Une fois entre autres, il rêva qu'il avait un entretien avec la mer.  Aussi, la plus grande partie de la nuit, las de veiller ou d'être couché, tantôt il restait assis sur son lit, tantôt il parcourait de longs portiques, attendant et invoquant plusieurs fois le jour.  On pourrait avec raison imputer à une maladie mentale les vices les plus opposés du caractère de Caligula, une confiance extrême et une crainte excessive. Cet homme, qui méprisait tant les dieux, fermait les yeux et s'enveloppait la tête au moindre éclair, au plus léger coup de tonnerre; et, si ce bruit redoublait, il s'élançait de sa couche et se cachait sous son lit." (Suétone, "Vie de Caligula", L).
Portrait édifiant, stéréotype du taré congénital, en proie à des troubles physiques, psychiques et mentaux. Le genre de type que vous n'aimeriez pas croiser dans une ruelle sombre, la nuit. Ou même le jour, d'ailleurs.

Camée à l'effigie de Caligula. (©PeterJr1961 via Flickr.)

                                        Suétone ne fait jamais dans la subtilité mais, concernant Caligula, il noircit tellement le tableau qu'il en devient peu crédible. Sans doute y a-t-il du vrai dans ce qu'il nous raconte, mais les bribes de vérité sont noyées dans un fatras d'exagérations et probablement même d'inventions. Loin de moi l'idée de "réhabiliter" Caligula : tyrannique et cruel, il le fut certainement. De toute évidence, il n'était pas un modèle d'équilibre mental... Mais comment l'aurait-il été ?! Voilà un jeune homme, dont toute la famille a été massacrée sur ordre de son grand-père adoptif, qui n'a survécu à cette purge qu'en dissimulant ses sentiments et en jouant les hypocrites précisément devant le meurtrier de ses parents ; un jeune homme sans expérience politique ni militaire, qui n'a connu que la peur et la suspicion, et qui se retrouve du jour au lendemain propulsé à la tête de l'Empire, croulant sous les flatteries les plus viles. Franchement, on perdrait pied pour moins que ça ! Faut-il pour autant parler de "folie", au sens clinique du terme?


                                        Tout d'abord, signalons que plusieurs études minutieuses des actes politique de Caligula n'ont démontré aucun changement notable après la fameuse "maladie" de 37, et que ses décisions ne semblent pas particulièrement déraisonnables. De même, le "catalogue" de ses déviances et de ses crises de démence laisse songeur, mais ne résiste guère à l'examen. Passe encore pour l'élimination de Gemellus et des participants aux différents complots ourdis contre lui : le contraire eut justement été une preuve d'inconscience ! Du reste, les prédécesseurs de Caligula ne se sont pas privés de dézinguer joyeusement leurs opposants, et aucun n'a été taxé de folie furieuse.

                                        Une anecdote, citée par Dion Cassius, mérite par ailleurs qu'on s'y attarde :
"Un Gaulois l'ayant vu un jour rendre d'une haute tribune des oracles, sous la figure de Jupiter, se prit à rire. Caius le fit appeler et lui demanda : "Que penses-tu de moi ?" Celui-ci lui répondit (je rapporterai ses paroles mêmes) : "Que tu es en plein délire !". Le Gaulois n'eut aucune punition, car ce n'était qu'un cordonnier ; tant il est vrai que de pareils caractères supportent plus aisément la liberté de langage chez des gens du commun que chez des gens constitués en dignité. (Dion  Cassius, "Histoire Romaine", LIX-26.)

Voilà donc quelqu'un, qui se fiche ouvertement de la tête de Caligula - et qui n'est même pas inquiété ! N'y a-t-il pas de quoi s'étonner, quand on connaît la réputation de déglingué sociopathe de notre cher Caius ? Serait-il donc moins cruel, moins sadique que ce que l'on voudrait nous faire croire ? Dion suggère entre les lignes une ébauche d'explication: le brave Gaulois faisait partie des "gens du commun" et non pas des "gens constitués en dignité"... On rejoint ma propre hypothèse, avancée un peu plus loin, bien que j'envisage d'autres motifs.

                                        Dans le même ordre d'idée, les textes antiques fourmillent de détails et d'anecdotes proprement hallucinantes et parfaitement invraisemblables. A dire la vérité, il existe une autre grille de lecture... Supposons que Caligula ne soit pas fou ; supposons que, pour survivre à la cour de Tibère, il ait appris à dissimuler sa rancœur envers les patriciens, coupables à ses yeux d'avoir laissés condamner sa mère Agrippine et ses frères. Quelle serait la réaction de cet homme, fragilisé sur le plan psychique et  refoulant depuis son plus jeune âge sa colère et son ressentiment, une fois parvenu au pouvoir suprême, et donc en position de se venger ? Exactement. Caligula n'avait-il pas d'ailleurs signifié au Sénat, à son retour de Bretagne, qu'il entendait bien gouverner seul et qu'il les considérait comme ses ennemis ? Une telle puissance, concentrée entre les mains d'un être psychologiquement atteint dans sa tendre enfance, ne pouvait conduire qu'à la catastrophe. De provocations en humiliations, Caligula tenait sa revanche. Voilà sans doute son erreur :  en accusant le Sénat dans son ensemble, il s'aliénait tous les pères conscrits et, en répondant systématiquement par la violence, il suscitait de nouvelles conjurations. Se faisant, il mettait en marche un engrenage fatal : aux vexations continuelles répondaient des complots, que Caligula réprimait dans le sang, s'attirant la haine des Sénateurs, qui complotaient encore plus... Jusqu'à sa mort, inévitable.

L'assassinat de Caligula.


                                        Si l'on admet cette hypothèse, la plupart des "délires" de Caligula prennent un autre sens. Prenons quelques exemples, en commençant par l'histoire d'Incitatus, le cheval nommé Consul : premièrement, Suétone lui-même n'est pas affirmatif. "On dit que..." écrit-il. Pourquoi pas ? On peut bien raconter n'importe quoi ! Cependant, on peut envisager que Caligula ait "menacé" de faire un consul de la brave bête : vu les rapports hostiles qu'il entretenait avec l'auguste assemblée, voilà typiquement le genre de provocation qu'il aurait goûtée. Une manière de signifier, en substance : "Vous êtes une belle bande d'abrutis, tellement stupides et inutiles que même mon cheval pourrait vous remplacer !" De là à passer à l'acte...

Le célèbre portrait d'Incitatus, par Salvador Dali.


                                        Même chose en ce qui concerne la fameuse expédition en Bretagne, et la "pêche aux moules" imposées aux féroces légionnaires. Quelques années plus tard, l'Empereur Claude tentera - avec succès - une nouvelle expédition sur l'île. Il se heurtera toutefois à la réticence de ses soldats, effrayés à l'idée de se frotter aux monstres qui, disait-on, peuplaient la Bretagne. Il ne les convaincra d'embarquer qu'en leur dépêchant l'un de ses affranchis pour que les soldats, piqués au vif devant cet ancien esclave suffisamment courageux, lui, pour traverser la Manche, se décident à prendre la mer ! Si l'anecdote rapportée par Suétone est réelle (ce dont on peut largement douter), j'imagine très bien que, dans la même situation, Caligula disjoncte et, en se livrant à une des provocations qu'il apprécie tant, tente de provoquer un sursaut d'orgueil chez ses hommes : "Et bien, puisque vous tremblez comme des fillettes à l'idée de vous embarquer, ramassez donc des coquillages ! Ça vous fera les pieds, et c'est le seul exploit qui soit à la hauteur de votre courage !" Un tempérament colérique, une inclinaison certaine pour l'humiliation et le grotesque, et un sens de l'humour cruel - mais est-ce là de la démence ?


                                        Il est certain, en tous cas, que Caligula entendait rompre définitivement avec le Principat, tel que l'entendaient Auguste et Tibère. Le régime politique voulu par Auguste était par nature ambigu : concentrant entre les mains du Princeps tous les pouvoirs, il n'était cependant pas institutionnalisé, de sorte qu'il pouvait aussi bien cacher un régime totalitaire qu'une "monarchie parlementaire" s'appuyant sur le Sénat. Tout dépendait de la personnalité de l'Empereur. Or, Caligula inscrit ses pas dans ceux de son arrière-grand-père Marc Antoine et vise sans doute à transformer ce principat en une monarchie de type hellénistique, absolue et de droit divin. De plus, se prétendant l'égal d'un Dieu, Caligula se place au-dessus des Sénateurs et affirme ainsi ses prétentions à un pouvoir sans partage. Ceci expliquerait les rumeurs d'inceste avec sa sœur Drusilla (qui, toutefois, n'apparurent que plusieurs décennies plus tard et semblent donc suspectes), à l'imitation de ceux qui se pratiquaient par exemple chez les souverains d'Égypte. Cette hypothèse est renforcée par les usages que Caligula tente d'imposer, comme le baise-pied ou la proskynèse. Même chose pour cette curieuse manie qui consiste à déguster des perles dissoutes dans du vinaigre, qui renvoie directement à l'exemple de Cléopâtre, ou à la reconstruction d'un temple en l'honneur de la déesse Isis, dont le culte avait été banni par Auguste et Tibère.

Monnaie à l'effigie de Caligula et de ses trois sœurs.


                                        Par ailleurs, ce règne de démence dura tout de même la bagatelle de 4 ans. Le peuple et les soldats auraient-ils supporté si longtemps le règne d'un dément, d'un sadique, d'un pervers hystérique, sans broncher ?  Provoquant des émeutes, menaçant d'affamer les Romains, disjonctant lors des jeux, massacrant les citoyens innocents, Caligula ne serait pas resté populaire bien longtemps. Or, les Romains ne manifestèrent jamais le moindre signe d'exaspération, pas plus que les soldats. Au contraire, si l'on se fie au témoignage de Flavius Josèphe :
"Au théâtre, lorsque le bruit de la mort de Caius se répandit, il y eut de la stupeur et de l'incrédulité. Les uns, bien qu'accueillant cette perte avec beaucoup de joie et quoiqu'ils eussent donné beaucoup pour que ce bonheur arrivât, étaient incrédules par crainte. D'autres n'y croyaient pas du tout, parce qu'ils ne souhaitaient pas que rien de tel arrivât et ne voulaient pas accepter la vérité, jugeant impossible qu'un homme eût la force d'accomplir un pareil acte. C'étaient des femmes et de tout jeunes gens, les esclaves et quelques-uns des soldats. Ces derniers, en effet, recevaient leur solde de Caius, l'aidaient à exercer la tyrannie et, servant ses caprices injustes en tourmentant les plus puissants des citoyens, en tiraient à la fois des honneurs et. des profits. Quant aux femmes et aux jeunes gens, ils étaient séduits, comme c'est l'habitude de la populace, par les spectacles, les combats de gladiateurs, le plaisir de certaines distributions de vivres, toutes choses faites, disait-on, dans l'intérêt du peuple romain, en réalité pour satisfaire la folie et la cruauté de Caius. (...) Quant aux patriciens, même si certains trouvaient la nouvelle vraisemblable, les uns parce qu'ils avaient eu vent du complot, les autres parce qu'ils le souhaitaient, ils taisaient non seulement leur joie de la nouvelle, mais même leur opinion sur sa véracité. " (Flavius Josèphe, "Antiquités Juives", XIX - 1.)

Buste de Caligula. (Glyptothèque de Munich.)

                                        A l'en croire, si le peuple et l'armée ne nourrissaient aucun grief contre le fils de Germanicus (qui, preuve de sa cruauté nous dit-on, allait jusqu'à faire distribuer des vivres et rétribuer les militaires !), il n'en allait pas de même des sénateurs, tenus pour quantité négligeable. Mais pourquoi un tel acharnement contre cet Empereur, plutôt qu'un autre ? A mon sens, Caligula est décrit comme le "pire" des Empereurs parce qu'il est le précurseur d'un pouvoir de type monarchique, débarrassée des faux-semblants préservés par Auguste et Tibère. Le comportement de Caligula et le déclassement du Sénat sous son règne suffisent à expliquer que l'aristocratie ait ensuite exagéré ses caprices et ses débauches, voire ait inventé d'autres perversions, de manière à créer de toutes pièces le portrait d'un César tyrannique, sadique et tout simplement dément. Accusations que reprendront plus tard d'autres historiens, notoirement proches du pouvoir sénatorial et proches des "bons empereurs" de la dynastie des Antonins, dont ils noircirent les prédécesseurs.



John Hurt en Caligula dans "Moi Claude, Empereur" : encore plus flippant que M. McDowell. (si, si !)

                                        Force est de constater que cette image domine aujourd'hui encore, et vaut à Caligula d'être l'un des Empereurs romains les plus célèbres, en compagnie de Néron. Cette figure, qui n'a plus rien d'historique, se prête du reste à tous les fantasmes et toutes les interprétations. Albert Camus, par exemple, en fera dans sa pièce "Caligula ou le Malentendu", un existentialiste obsédé par l'absurdité de la vie, cherchant la liberté ultime dans la rage destructrice que lui permet l'exercice tyrannique du pouvoir. Tinto Brass, quant à lui, montrera dans son film éponyme un être devenu sadique et pervers sous l'influence d'un entourage lubrique et vicieux. En général, Caligula reste dans l'imaginaire populaire l'archétype de l'Empereur fou. On ne saura sans doute jamais si cette réputation est méritée. Paradoxalement, c'est finalement grâce au pamphlet de Suétone que Caligula est aujourd'hui si célèbre - belle ironie du sort, et ultime vengeance d'un Empereur qui, sans doute, aurait apprécié cette cruelle ironie.