mercredi 23 janvier 2013

L'Enlèvement des Sabines.

                                        Il y a de cela quelques temps, j'avais consacré un article à la fondation de Rome, par Romulus et Remus. Aujourd'hui, j'ai eu envie de me pencher sur un autre épisode relatif à la naissance de l'Urbs, au moins aussi célèbre : l'enlèvement des Sabines. L'histoire a fait couler beaucoup d'encre et beaucoup de peinture : le thème, très populaire chez les artistes, a inspiré aussi bien David et Poussin que Picasso ou Rubens, a donné naissance à un film ("L'enlèvement des Sabines" de Richard Pottier avec Roger Moore et Mylène Demongeot) et surgit même dans une nouvelle de l'écrivain américain Saki (que j'adore !), puisque "La Méthode Schartz-Metterklume" met en scène une gouvernante qui, pour enseigner l'Histoire romaine aux enfants dont elle a la charge, les incite à recréer le célèbre épisode !  L'anecdote est donc connue, et sans doute n'apprendrez-vous rien de nouveau ici. Il m'a néanmoins semblé important d'y revenir. Après tout, méthode Schartz-Metterklume ou pas, je traite bien de l'Histoire de Rome, non ?!

Affiche du film de R. Pottier.


Romulus.
Nous voici donc revenus peu après la fondation de Rome, sur laquelle vous trouverez de plus amples renseignements ici. Romulus s'y est installé avec ceux qui l'ont suivi, en majorité des condamnés, des bandits, des escrocs - bref, toute l'engeance qu'il a pu trouver. Des hommes en grande majorité, ce qui pose un problème évident au moment de fonder des foyers, des familles et, partant, pour peupler la nouvelle cité. Romulus sollicite donc les peuples voisins, et leur demande de permettre à leurs habitantes de les rejoindre et de s'unir aux Romains. Mais il se heurte à un refus systématique, et on lui rit pratiquement au nez : il est absolument hors de question pour un Sabin ou un Céninien de marier  sa fille ou sa sœur à un de ces traîne-savates !  Et d'autre part, les cités voisines craignent l'émergence d'une puissance rivale, qui pourrait naître de l'établissement de cette nouvelle ville, à leurs portes.


                                        C'est mal connaître Romulus, qui n'est pas homme à se contenter d'un refus. Puisque les peuples voisins, et en particulier les Sabins, n'acceptent pas de leur donner des épouses, et bien ils vont se passer de leur autorisation ! Et la joyeuse bande de malandrins planifie alors le fameux enlèvement. Pour commencer, Romulus prétend avoir trouvé sous terre l’autel d’un dieu - Consus ou Neptune, selon les versions. Puis il annonce que, pour célébrer cette découverte, il a l'intention de procéder à un sacrifice et d'organiser de grands jeux en l'honneur du Dieu, auquel sont conviés tous les peuples. La foule afflue de toute la région - Tite-Live cite notamment les Céniniens, les Crustuminiens, les Antemnates... et les Sabins. Il faut les comprendre : on ne va pas rester chez soi quand, à deux pas, on a droit à une divinité exhumée et à des spectacles gratuits !

L’Enlèvement Des Sabines. (Nicolas Poussin - Musée du Louvre.)

                                        Ces festivités ont lieu, selon Plutarque, quatre mois après la fondation de Rome. Durant le festival équestre, alors que tous les invités sont fascinés par le spectacle, Romulus donne le signal : il se lève, replie un pan de sa robe et s'en enveloppe à nouveau. Les Romains se jettent alors sur les Sabines, qu'ils emmènent avec eux.
"Arrive le jour de la célébration des jeux. Comme ils captivaient les yeux et les esprits, le projet concerté s'exécute : au signal donné, la jeunesse romaine s'élance de toutes parts pour enlever les jeunes filles. Le plus grand nombre devient la proie du premier ravisseur. Quelques-unes des plus belles, réservées aux principaux sénateurs, étaient portées dans leurs maisons par des plébéiens chargés de ce soin. (...) La terreur jette le trouble dans la fête, les parents des jeunes filles s'enfuient frappés de douleur; et, se récriant contre cette violation des droits de l'hospitalité, invoquent le dieu dont le nom, en les attirant à la solennité de ces jeux, a couvert un perfide et sacrilège guet-apens." (Tite-Live, "Histoire Romaine", I - 9.)
"L'Enlèvement Des Sabines - La Captivité." (Charles Christian Nahl - Crocker Art Museum.)


                                        Inutile de préciser que les malheureuses Sabines ne sont pas franchement ravies (c'est le cas de le dire !) et, désespérées, elles se débattent avec vigueur. Mais Tite-Live assure qu'aucun viol n'a été perpétré, et que Romulus lui-même est venu s'entretenir avec chacune d'elles, afin de s'expliquer. Rejetant la responsabilité sur leurs compatriotes, qui ont refusé de s'allier aux Romains en acceptant les mariages, il leur laisse le choix :

"...c'est à titre d'épouses qu'elles vont partager avec les Romains leur fortune, leur patrie, et s'unir à eux par le plus doux nœud qui puisse attacher les mortels, en devenant mères. (...) Les gages de leur bonheur domestique sont d'autant plus assurés, que leurs époux, non contents de satisfaire aux devoirs qu'impose ce titre, s'efforceront encore de remplacer auprès d'elles la famille et la patrie qu'elles regrettent." (Tite-Live, Ibid.)


                                        Louable intention ! Mais les peuples alentours ne l'entendent pas ainsi. Ce sont d'abord les Céniniens qui lancent l'offensive. Ils sont vaincus par les Romains, qui en profitent pour prendre leur ville, Caenina, qui tombe sans coup férir. Le même scénario se reproduit avec les Antemnates, qui tentent leur chance à leur tour et sont défaits en 752 avant J.C. Jamais deux sans trois : c'est au tour des Crustuminiens d'être écrasés par les Romains. Romulus profite de ces trois victoires successives pour implanter des colonies dans les cités vaincues, et en parallèle, nombre de leurs habitants s'installent à Rome.

Tarpeia ouvrant les portes aux Sabins.

                                        Restent les Sabins qui, menés par leur roi Titus Tatius, déclarent la guerre aux Romains. Cette fois, Romulus et ses hommes sont en fâcheuse posture, et il s'en faut de peu que la ville soit conquise par les ennemis. La faute en incombe à Tarpeia, la fille de Spurius Tarpeius, gouverneur de la citadelle du Capitole : sortie puiser de l'eau, celle-ci promet aux Sabins de leur livrer la citadelle, et leur ouvre les portes en échange "de ce qu’ils portent sur leurs bras". Selon la majorité des sources, elle faisait référence aux anneaux et bracelets d'or et de pierres précieuses portés par les soldats ; d'autres en revanche prétendent qu'elle voulait parler de leurs armes. Mais quelles qu'aient été ses arrières-pensées, les Sabins optent apparemment pour la seconde interprétation et, à peine entrés dans la place forte, l'écrasent sous leurs armes et la tuent. Enterrée sur le mont Capitolin, Tarpeia donnera plus tard son nom à un rocher de la colline - la roche Tarpéienne, de funeste réputation, d'où l'on précipitera les condamnés à mort.

Denier d'argent à l'effigie de Titus Tatius, au revers Tarpéia frappée à coups de boucliers. (Photo fournie par Adri.)

                                        Cependant, la guerre se poursuit, et les forces romaines contre-attaquent, avec à leur tête Hostus Hostilius. Lorsque celui-ci meurt dans les combats, les Romains reculent jusqu'à la porte du Palatium où Romulus, qui les y a rejoint, promet à Jupiter Stator de lui bâtir un temple en cas de victoire. Repartant à l'offensive, les Romains prennent cette fois le dessus, et l'affrontement reprend.

"L’Enlèvement Des Sabines" (Baldassare Peruzzi - Musée Du Prado.)

                                        C'est alors que les femmes, qui en ont plus qu'assez de cette guerre qui dure quand même depuis 3 ans (et qui, accessoirement, doivent commencer à être à court de maris et de frères), s'interposent entre les belligérants: cheveux défaits et vêtements déchirés, elles se jettent dans la mêlée et exhortent leurs pères et leurs époux à la réconciliation. Parmi elles se trouve Hersilie, qu'on considère généralement comme l'épouse de Romulus (dont elle aurait eu une fille, Prima, et un garçon, Aollius). Mais certains auteurs avance qu'elle aurait plutôt été mariée à ce même Hostus Hostilius, que nous avons déjà rencontré.  (Plutarque, qui n'est sûr de rien, se fait l'écho des deux hypothèses .) C'est Hersilie qui entraîne les Sabines au cœur de la bataille : ainsi est-elle représentée au premier plan du tableau de Jacques-Louis David, ci-dessous, séparant deux des combattants.


"Les Sabines" (Jacques-Louis David - Musée du Louvre.)


"Alors, les mêmes Sabines, dont l’enlèvement avait allumé la guerre, surmontent, dans leur désespoir, la timidité naturelle à leur sexe, se jettent intrépidement, les cheveux épars et les vêtements en désordre, entre les deux armées et au travers d’une grêle de traits : elles arrêtent les hostilités, enchaînent la fureur, et s’adressant tantôt à leurs pères, tantôt à leurs époux, elles les conjurent de ne point se souiller du sang sacré pour eux, d’un beau-père ou d’un gendre, de ne point imprimer les stigmates du parricide au front des enfants qu’elles ont déjà conçus, de leurs fils à eux et de leurs petits-fils. "Si cette parenté, dont nous sommes les liens, si nos mariages vous sont odieux, tournez contre nous votre colère : nous la source de cette guerre, nous la cause des blessures et du massacre de nos époux et de nos pères, Nous aimons mieux périr que de vivre sans vous, veuves ou orphelines." Tous ces hommes, chefs et soldats, sont émus ; ils s’apaisent tout à coup et gardent le silence. Les chefs s’avancent pour conclure un traité, et la paix n’est pas seulement résolue, mais aussi la fusion des deux états en un seul. Les deux rois se partagent l’empire, dont le siège est établi à Rome. Ainsi, la puissance de Rome est doublée. " (Tite-Live, Ibid. I - 13.)
"L’Enlèvement Des Sabines" (Pablo Picasso - Centre Pompidou.)

                                        Et voilà comment on fait céder les hommes ! Ceux-ci, émus par les supplications de leurs épouses / sœurs / filles (rayez les mentions inutiles), acceptent de s'unir en une seule et même nation, que dirigeront conjointement Romulus et le Roi des Sabins Titus Tatius, jusqu'à la mort de ce dernier 5 ans plus tard. Les Sabins s'installent sur la colline du Capitole et la ville garde le nom de Rome (puisque fondée par Romulus), tandis que les Romains prennent le nom de Quirites, d'après le nom de la ville de Tatius (Cures). 

                                        L'explication avancée par Plutarque dans sa "Vie de Romulus" est intéressante, et vaut la peine d'être citée :

"Quelques auteurs prétendent qu’il n’y en eut que trente d’enlevées, qui donnèrent leurs noms aux curies : toutefois, selon Valérius d’Antium, il y en eut sept cent vingt sept ; et, selon Juba, six cent quatre-vingt-trois. Elles étaient toutes filles : observation singulièrement à la décharge de Romulus. Il ne se trouvait, dans le nombre, qu’une seule femme, Hersilie : encore l’avait-on prise par mégarde. Il ne s’agissait donc, pour les ravisseurs, ni d’outrager les Sabins, ni de satisfaire une passion brutale, mais de conjoindre les deux peuples ensemble, à l’aide des plus étroits liens qu’il y ait au monde."

                                        Ainsi interprétée, cette légende - dont on retrouve d’ailleurs la trame dans d'autres mythologies, nordique et hindoue notamment -  prend une dimension particulière, en ce qu'elle semble préfigurer l'attitude des Romains tout au long de leur Histoire : à des guerres de conquête succède une politique d'assimilation des vaincus, qui entraîne au final un métissage des populations, intégrées à l'Empire romain.

"Les Romains Emportant Les Sabines." (Caricature de John Leech - Source Wikipedia.)

                                        En guise de conclusion, je ne résiste pas au plaisir de vous offrir un passage de cette nouvelle de mon cher Saki, que j'ai évoquée en introduction...
Saki.

"Mais les cris provenaient principalement des deux petites filles du gardien, qui se trouvaient traînées et poussées vers la maison par Claude et Wilfrid, échevelés et hors d'haleine, et dont la tâche était rendue plus ardue encore par les attaques incessantes, sinon très efficaces, du jeune frère des infortunées captives. (...) Mrs. Quabral se précipita avec indignation au secours des deux prisonnières.
"Wilfrid ! Claude ! Voulez-vous lâcher tout de suite ces petites ! Miss Hope, au nom du ciel, que signifie cette scène ?
- Il s'agit des débuts de l'Histoire romaine ; c'est l'enlèvement des Sabines, vous ne comprenez donc pas ? C'est la méthode Schartz-Metterklume pour faire comprendre l'histoire aux enfants en la leur faisant représenter eux-mêmes ; cela la fixe dans leur mémoire. Bien sûr, si grâce à votre intervention, vos fils s'en vont croire que les Sabines ont fini par s'échapper, on ne peut guère les en rendre responsables." 


(Saki, "La Méthode Scharz-Metterklume")

Ma foi, j'admets volontiers que ma méthode, qui s'appuie sur des articles sur mon blog, marque certainement moins les esprits. Reconnaissez toutefois qu'elle est un peu plus pacifique...

dimanche 20 janvier 2013

La Turbie : Le Trophée Des Alpes.

Timbre monégasque.
Depuis le temps que je vous le serine, vous avez sans doute compris que j'habitais à Nîmes, réputée pour la richesse de son patrimoine antique. Mais j'ai une révélation à vous faire : je ne suis pas originaire de cette ville, puisque je suis née à Nice. (Un petit bonjour à Adri, en passant !) Alors bien sûr, pas d'arènes majestueuses, pas de Maison Carrée, pas d'arc de triomphe ni de Pont du Gard dans la région niçoise... Ce qui ne signifie pas que nous soyons totalement dépourvus de vestiges romains - le site de Cimiez, par exemple. Mais Cimiez, ce sera pour un prochain billet ; cette fois-ci, je vous invite à La Turbie, petite localité des Alpes-Maritimes située à quelques kilomètres de la Principauté de Monaco. Si l'on peut y visiter l’église Saint-Michel (très jolie, mais qui ne nous concerne guère...), le village doit surtout sa notoriété au superbe monument qui s'élève sur son territoire, surplombant la mer : le trophée des Alpes ou trophée d'Auguste, érigé en l'honneur du premier Empereur.


Vue de La Turbie. (Photo Marinus Van Opzeeland.)


                                        C'est en l'an 6 avant J.C. qu'est achevée la construction du monument, dont l'architecture typique laisse à penser qu'il serait l’œuvre d'un disciple de Vitruve. Sans aucun rôle militaire ou utilitaire, il a en revanche une fonction commémorative : dédié à l'Empereur Auguste, il célèbre la soumission de 44 peuples alpins qui, par leurs raids incessants, entravaient les échanges commerciaux et la circulation entre la Gaule et la péninsule italienne. Plus encore, ces peuples exerçaient un contrôle sur les marchandises et les mouvements militaires, mettant gravement en péril la domination de Rome sur cette voie, capitale dans la gestion du territoire. Au cours de quatre batailles (entre 25 et 14 avant J.C.), Auguste pacifia enfin la région en matant les peuplades rebelles, et créa la province des Alpes-Maritimes, dont la capital était Cemenelum (aujourd'hui le quartier de Cimiez, à Nice.) 


Le Trophée. (© La Turbie)

                                        Situé, donc, sur l'actuelle commune de La Turbie (le nom vient de la déformation de "Turris via" - la tour sur la voie), le trophée a été bâti sur la frontière entre la Narbonnaise et l'Italie (celle-ci sera plus tard repoussée jusqu'au Var), au sommet de la Via Aurelia. C'est précisément la victoire définitive sur ces tribus rebelles qui a permis la prolognation de cette voie romaine par la Via Julia Augusta, qui doit son nom à Auguste, et qui reliait la ville italienne de Vintimille à Cemenelum. Le trophée célèbre donc, outre ces succès militaires, la puissance de l'Empire romain sur un territoire désormais unifié.


Trophée d'Adamclisi. (Photo CameliaTWU)
Il ne subsiste que deux vestiges de ce type au monde - l'autre, dédié à Trajan, de plus petite taille, se trouvant en Roumanie, à Adamclisi. Je n'ai pas eu la chance de le visiter, mais je peux témoigner que celui de La Turbie frappe par ses dimensions : aujourd'hui haut de 35 mètres (à cause de Louis XIV ! Voir ci-dessous), il offre une vue imprenable sur toute la région, en surplomb de Monaco, jusqu'au Mont Agel. A l'origine, le sommet pyramidal supportait une statue de l'Empereur Auguste, culminant à 49 mètres de hauteur. Sa base mesurait 35 mètres de côté, la rotonde comptait pas moins de 24 colonnes et, à cet étage, se trouvaient sans doute les statues des généraux ayant combattu sous les ordres d'Auguste. Le matériau utilisé provient de plusieurs carrières de calcaire, ouvertes à La Turbie même : 35 000 m3 aurait été dégagés pour la construction ! L'inscription, les statues et les chapiteaux sont réalisés en marbre, acheminé par mer depuis Carrare et débarqué à Monaco.


Bas-relief du trophée, montrant deux captifs enchaînés. (

                                        La façade ouest comporte une dédicace, en l'honneur d'Auguste, et énonce la liste des 44 peuples soumis - germains, vénètes, celto-ligures entre autres. Les vaincus furent d'ailleurs employés comme esclaves et travaillèrent à l'édification du monument. Présents sur toute la chaîne des Alpes, ils sont ici cités selon leur répartition géographique, en partant de l’Orient. En voici la transcription proposée par Pline l'Ancien, dans son "Histoire Naturelle." (L.III - XX, parag. 4.)

« IMP · CAESARI DIVI FILIO AVG · PONT · MAX · IMP · XIIII · TR · POT · XVII · S · P · Q · R · QVOD EIVS DVCTV AVSPICIISQVE GENTES ALPINAE OMNES QVAE A MARI SVPERO AD INFERVM PERTINEBANT SVB IMPERIVM P · R · SVNT REDACTAE · GENTES ALPINAE DEVICTAE TRVMPILINI · CAMVNNI · VENOSTES · VENNONETES · ISARCI · BREVNI · GENAVNES · FOCVNATES · VINDELICORVM GENTES QVATTVOR · COSVANETES · RVCINATES · LICATES · CATENATES · AMBISONTES · RVGVSCI · SVANETES · CALVCONES · BRIXENETES · LEPONTI · VBERI · NANTVATES · SEDVNI · VARAGRI · SALASSI · ACITAVONES · MEDVLLI · CENNI · CATVRIGES · BRIGIANI · SOGIONTI · BRODIONTI · NEMALONI · EDENATES · VESVBIANI · VEAMINI · GALLITAE · TRIVLLATI · ECDINI · VERGVNNI · EGVITVRI · NEMATVRI · ORATELLI · NERVSI · VELAVNI · SVETRI »



Dédicace du Trophée.

En voici la traduction :

« À l'empereur César Auguste, fils du divin Jules, Grand pontife, Imperator pour la XIVe fois, dans sa 10ème puissance tribunitienne, le Sénat et le peuple romain ont fait ce monument, en mémoire de ce que, sous sa conduite et ses auspices, tous les peuples alpins qui se trouvaient de la mer Supérieure (Adriatique) jusqu'à la mer Inférieure (Tyrrhénienne), ont été soumis à la domination du peuple romain. Peuples alpins vaincus : les Triumpilins, les Camunes, les Vénostes, les Vennonètes, les Isarciens, les Breunes, les Génaunes, les Focunates, quatre nations vindéliciennes, les Consuanètes, les Rucinates, les Licates, les Caténates, les Ambisuntes, les Rugusces, les Suanètes, les Calucons, les Brixentes, les Lépontiens, les Vibères, les Nantuates, les Sédunes, les Véragres, les Salasses, les Acitavons, les Médulles, les Ucènes, les Caturiges, les Brigians, les Sogiontiens, les Brodiontiens, les Némalones, les Édénates, les Ésubians, les Véamins, les Gallites, les Triulattes, les Ectins, les Vergunnes, les Éguitures, les Némentures, les Oratelles, les Néruses, les Vélaunes, les Suètres. »

Cette inscription comporte un intérêt évident pour les historiens, en particulier parce qu'elle apporte de précieux renseignements quant à la localisation de certaines tribus, et permet de mieux comprendre les migrations et la configuration de la situation géopolitique des Alpes avant la domination romaine. La dédicace mentionne notamment des peuples celto-ligures, alors indépendants, qui occupaient la région italienne comprise entre Vintimille et Menton. A noter que les peuples vaincus, contrairement à ce que l'on aurait pu imaginer, n'ont pas été exterminés, puisqu'ils auraient été installés sur le territoire faisant face à l'ancien comptoir Grec de Nikaïa : Cemenelum, dont nous avons déjà parlé.



                                        Monument spectaculaire de par sa taille, le trophée d'Auguste est également remarquable de par sa symbolique. En effet, les trophées étaient traditionnellement dédiés aux divinités de la victoire. A l’origine, le "trophée" faisait partie intégrante des rites romains : constitué des armes du vaincu accrochées à un arbre, il était offert aux Dieux par le vainqueur, en guise de remerciement. Or, le monument de La Turbie célèbre Auguste et, de plus, sa situation géographique le place au sein d’un sanctuaire voué à plusieurs Dieux, comme Abbelio chez les Ligures, Melkart chez les Phéniciens, et surtout Hercule chez les Romains et Héraclès Monoïkos chez les Grecs. (Ce dernier culte a donné son nom à la Principauté de Monaco.) Ainsi, Auguste est-il salué à l'égal d'un Dieu, et il est associé à Héraclès-Hercule -  héros mythologique promis à l’immortalité après la réalisation de ses douze travaux.


L'Empereur Auguste. (Source wikipedia.)

                                        Les aléas de l'Histoire n'ont hélas pas épargné l'édifice. Au Vème siècle déjà, les moines de l'île de Lérins voyaient en lui un symbole païen et détruisirent les statues d'Auguste et de ses lieutenants. Pillé lors des invasions barbares, le Trophée devint au XIIème siècle une forteresse intégrée à un mur d'enceinte, avant d'être en partie détruit sur ordre de Louis XIV en 1705, lors de la guerre opposant la France à la Savoie. Le monument servit ensuite de carrière, ses pierres étant par exemple réutilisées pour bâtir l’église Saint-Michel ou pour rénover les maisons des villages alentours. La reconstruction partielle du monument fut entamée au début du XXe siècle : seule sa façade a été reconstituée, l'absence du reste de l'édifice laissant apparaître sa structure interne, faite d'une imbrication de murs en grand appareil.

 
Musée - Maquette du Trophée. (Photo John M.)



Blason de La Turbie.
En guise de conclusion, je ne saurais trop vous recommander de faire étape à la Turbie, si d'aventure vous visitiez la région. Le monument est associé à un musée, certes modeste, mais qui comporte de nombreux vestiges remarquablement mis en valeur, et qui permettent d'appréhender la portée du Trophée à l'époque romaine. Et quand bien même cet aspect vous laisserait-il indifférent, le panorama qui s'offrirait à vous du haut du Trophée suffirait à justifier la halte !


Pour plus d'informations : www.ville-la-turbie.fr
Pour les renseignements pratiques et pour en savoir plus sur le Trophée d'Auguste, c'est ici.

mercredi 16 janvier 2013

"L'Argent N'a Pas d'Odeur" - Pecunia Non Olet.

                                        Il y a quelques jours, je vous ai proposé de revenir sur une citation très célèbre, attribuée à Jules César : "Alea Jacta Est !" En vous racontant les circonstances dans lesquelles elle avait été prononcée, j'ai tenté de replacer cette phrase, connue de tous, dans son contexte historique. Mais ce n'est pas la seule expression devenue proverbiale que nous devions à l'antiquité romaine, et je pense d'ailleurs que cette rubrique va rapidement devenir récurrente sur ce blog... Aujourd'hui, je vous propose de nous intéresser à une autre citation, aussi célèbre (si ce n'est plus !) que la précédente : "L'argent n'a pas d'odeur."


Buste de Vespasien. (Musée Capitolin.)

                                        La phrase, en Latin "Pecunia Non Olet", serait liée à l'Empereur Vespasien. Celui-ci régna de 69 à 79, à la suite de Néron et des trois hommes qui se disputèrent la Pourpre après la mort de ce denier (Galba, Othon et Vitellius). Le règne de Vespasien succédait donc à une période d’anarchie militaire et le trésor, après les folies mégalomaniaques de Néron, était à sec. Vespasien comptait par ailleurs lancer de grands travaux - il initiera notamment la construction du Colisée - et il lui fallait donc trouver de l’argent, pour renflouer les caisses. Pour se faire, outre une gestion rigoureuse de l'Empire, Vespasien opta - solution encore éprouvée de nos jours ! - pour un matraquage fiscal en règle. Parmi les nouvelles taxes, il étendit le chrysargyre (impôt qui concernait l’industrie et le commerce), entre autres à la collecte des urines (cette taxe est la vectigal urinae). Elle touchait donc directement les teinturiers, qui récupéraient l'urine des latrines publiques et l'utilisaient comme source d'ammoniac pour dégraisser la laine et préparer les tissus  afin de fixer les colorants.

                                        Cette taxe valut à Vespasien un bon nombre de moqueries et la réprobation de son fils, le futur Empereur Titus, qui lui fit part de son mécontentement. Voyons le texte de Suétone :
"Son fils Titus lui reprochait d'avoir mis un impôt sur les urines. Il lui mit sous le nez le premier argent qu'il perçut de cet impôt, et lui demanda s'il sentait mauvais. Titus lui ayant répondu que non, "C'est pourtant de l'urine", dit Vespasien." (Suétone, "Vie de Vespasien", XXIII.)

Statue de Titus.

                                        Vous me rétorquerez qu'il n'y a pas là la moindre trace de la fameuse citation, "L'argent n'a pas d'odeur"... Cette phrase apparaît dans une variante de l'anecdote précédente, mais elle est moins répandue : notre ami Vespasien aurait fait installer des latrines payantes dans tout l'Empire (d'où le nom de "vespasiennes"), toujours dans le but de rassembler des fonds. Critiqué par Titus, il lui aurait rétorqué que, contrairement aux urinoirs qui sentaient mauvais, l'argent n'avait pas d'odeur...


Illustration de l'Université de Leiden. (Pays-Bas.)

                                        L'idée générale exprimée par cette sentence se retrouve dans une des "Satires" de Juvénal, et dans laquelle il est généralement admis qu'il se moque de Vespasien, et plus précisément de la fameuse taxe mentionnée plus haut :

"Ou si tu n'as pas de goût pour la dure vie des camps, si les accents mêlés de la trompette et du cor te barbouillent le ventre, achète des marchandises pour les revendre à double prix, et ne te désintéresse pas de celles qu'il faut reléguer au delà du Tibre ; ne t'imagine pas qu'il y ait à distinguer entre les parfums et le cuir ; l'argent, d'où que tu le tires, a toujours bonne odeur. Répète-toi sans cesse cette sentence digne des dieux et de Jupiter lui-même : D'où vient ton argent personne ne le demande, mais il faut en avoir. " (Juvénal, "Satires", XIV. Trad. H. Clouard.)

De plus, un autre traducteur de ces vers, V. Raoul, assure que Vespasien aurait textuellement répondu à Titus : "Pecunia non olet" - "L'argent n'a pas d'odeur". Je ne demande qu'à le croire, bien que je n'aie trouvé aucune autre référence aussi explicite prouvant que l'Empereur ait bel et bien prononcé le phrase textuellement.


Pièce inodore à l'effigie de Vespasien...

                                        Mais peu importe de quelle façon Vespasien a cloué le bec à son fils : au final, c'est bien l'expression "L'argent n'a pas d'odeur" qu'a retenu la postérité, au point qu'elle est devenue proverbiale. On l'emploie ainsi pour signifier que l'argent, quelle que soit sa provenance, est toujours bon à prendre, et que l'important est d'en avoir. Une phrase largement détournée par de nombreux humoristes, à l'instar de Tristan Bernard selon qui "l’argent n’a pas d’odeur, mais à partir d’un million il commence à se faire sentir."

Visuel d'un jeu de société (!!!)


Pour ceux que ça intéresse, ce jeu - dans lequel vous incarnez un propriétaire de latrines ! - est distribué par Gold Sieber (site ici ) et est distribué en France par le site Jocade-vpc. (Lien ici )

dimanche 13 janvier 2013

Galette Des Rois, Epiphanie et Rome Antique.


                                        J'aime la galette, quand elle est bien faite avec du beurre dedans ! Oui, mais voilà : d'où vient-elle, notre fameuse galette des Rois ? J'ai déjà répondu à cette passionnante question ici, lorsque j'ai abordé les origines païennes (et romaines !) de notre fête de Noël. Alors, pourquoi y revenir ? Et bien parce qu'un internaute (Pierre Nyst, que j'en profite pour saluer) m'a fait remarquer que c'était bien gentil de rapprocher l’Épiphanie des Saturnales, mais qu'il y avait comme un "os" en terme de dates... Et il a absolument raison ! Même au paroxysme de leur longueur, les Saturnales ne duraient pas jusqu'au 6 Janvier. Dès lors se pose une question légitime : si notre délicieuse galette des Rois provient directement d'une pratique liée aux Saturnales, pourquoi la dégustons-nous en Janvier, et non pas à Noël?

                                        De manière générale, tout le monde s'accorde pour reconnaître que notre tradition de la galette de l’Épiphanie découle de ces fameuses Saturnales, et du gâteau dans lequel on dissimulait une fève qui désignerait le "Roi". Moi la première. Et c'est parfaitement exact, à ceci près que cela ne veut pas dire que l’Épiphanie elle-même vient des Saturnales... Je sais, c'est pervers ! Prenons-donc les choses dans l'ordre.

                                        L’Épiphanie (du grec epiphaneia : manifestation, apparition) est une fête chrétienne, célébrée le 6 Janvier. Le jour est même parfois férié (en Espagne par exemple) et, dans les autres pays, on en reporte la célébration au Dimanche suivant. Dans les Églises occidentales, l’Épiphanie célèbre l'adoration de l'enfant Jésus par les Rois Mages - d'où le nom de "Jour des Rois". L'événement n’est cependant mentionné que dans l’évangile selon Saint Matthieu, qui ne précise d'ailleurs pas le nombre des mages.
"Jésus étant né à Bethléem de Judée au temps du roi Hérode, voici que des mages venus d'Orient se présentèrent à Jérusalem et demandèrent : "Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu en effet son astre se lever et sommes venus lui rendre hommage." Informé, le roi Hérode s'émut, et tout Jérusalem avec lui..." (Évangile Selon Saint Matthieu, 2.1.)

"L'Adoration Des Mages" (Mantegna)

                                          Les précisions que nous connaissons sont apportées par le Livre arménien de l'enfance du Christ, un évangile apocryphe du Vème ou VIème siècle, qui revient longuement sur la visite des trois Rois Mages, qui y sont nommés pour la première fois (Melchior, Gaspard et Balthazar). Comme dans l'évangile de Saint Matthieu, ils offrent à l'enfant Jésus de l'or, de l'encens et de la myrrhe, respectivement symbole de la royauté, de la divinité et de la passion.  En Orient, en marge du Noël orthodoxe (nuit du 6 au 7 Janvier), l’Épiphanie correspond à la commémoration de l'adoration de Jésus par les mages, à son baptême dans le Jourdain et à son premier miracle lors des noces de Cana.



"Le Baptême Du Christ" (Vème s., Évangéliaire d’Emacin, source artbible.net)




"Bacchus." (Le Caravage)
 Mais, dans l'Antiquité, le 6 Janvier était marqué par d'autres cultes, d'autres fêtes païennes. Tout d'abord, on fêtait la renaissance du Dieu Dionysos, démembré par les Titans et  revenu à la vie suite à l'intervention de Rhéa, la mère de Zeus. Dionysos possédait en outre la faculté de changer l'eau en vin :
"Nicaea est une Naïade, fille du fleuve Sangarios et de la déesse Cybèle. Elle était rebelle à l’amour et n’aimait que la chasse. Aussi, lorsqu’un berger de Phrygie, Hymnos, la courtisa, il n’éprouva que des dédains. Et, comme il ne se résignait pas à son échec, elle le tua d’une flèche. Alors, Eros, indigné, comme tous les dieux, de cet acte violent, inspira une passion pour Nicaea à Dionysos, qui l’avait vue toute nue, en train de se baigner. Mais Nicaea ne céda pas davantage au dieu, qu’elle menaça du même sort qu’Hymnos, s’il ne la laissait pas en repos. Dionysos changea en vin l’eau de la source où elle buvait, et, quand elle fut ivre, n’eut aucun mal à s’en rendre maître." (Pierre Grimal, "Dictionnaire De La Mythologie Grecque Et Romaine" d'après les "Dionysaques" de Nonnos.)

Deux éléments - résurrection et eau changée en vin - qui doivent vaguement vous rappeler quelqu'un.

"L’Enfant Bacchus Tué Par Les Titans Et Ramené A La Vie Par Rhéa" (Taddeo Zucari)

                                        On célébrait aussi le 6 Janvier la naissance d'Harpocrate, fils d'Isis et d'Osiris, personnification du soleil renaissant puisque représentation d'Horus enfant. Et, cerise sur le gâteau (des rois), on rendait hommage aux 12 Dieux Épiphanes - c'est-à-dire aux équivalents des Dieux olympiens qui se montraient aux hommes, comme Jupiter, Mars ou Aphrodite. Et bien sûr, j'ai déjà parlé dans un précédent article du culte rendu à la Déesse Strenua. Pour rappel, cette Déesse présidait à la purification et au bien-être. Or, Strenua est très vraisemblablement l'ancêtre de la Fata Befana italienne, une vieille et gentille sorcière (strega, en Italien) qui, sur son balai, apporte des cadeaux aux enfants sages dans la nuit du 6 Janvier. La légende la lie directement aux Rois Mages : ceux-ci l'avaient avertie de la naissance du Messie et l'avaient invitée à les accompagner jusqu'à Bethléem. Mais la Befana refusa, avant de se raviser et, un panier de gâteaux au bras, elle partit sur les traces de nos trois gaillards. Elle ne les rattrapa jamais et, depuis, elle va à leur recherche tous les ans, distribuant au passage des cadeaux aux enfants. Ce lien Strenua - Befana - Rois Mages montre donc bien l'évolution de cette fête, du culte païen d'une déesse italique à la célébration d'une fête chrétienne.

La Fata Befana. (via creandounpo.blogspot.com)


                                        Penchons-nous un peu plus sur cette date du 6 Janvier : la date tombe précisément 12 jours après Noël. Et 12 jours, c'est à peu près la durée qui sépare le calendrier lunaire (354 jours) du calendrier solaire (365 et des bricoles) - soit, dans la conception pré-chrétienne du temps, la période nécessaire à la renaissance du Soleil. Ces 12 jours sont alors une période critique, où le monde est la proie des démons venus restaurer le chaos primitif, jusqu'à ce que le soleil renaisse et dissipe enfin les ténèbres originels. Si l'on applique ce calendrier au Christ, l'évidence saute aux yeux : 12 jours après sa naissance, Jésus Christ se révèle dans sa messianité, à travers l'adoration des Rois Mages qui le reconnaissent comme "Roi". Ce qui tombe d'autant mieux que, le 6 Janvier, il y a un paquet de fêtes païennes à christianiser ! Et, tout comme les dignitaires chrétiens ont fait coïncider la célébration de Noël avec les Saturnales afin d'intégrer cette fête religieuse aux coutumes romaines, sans doute ont-ils instauré l’Épiphanie le 6 Janvier avec un but identique, ce qui était d'autant plus que facile que les convergences symboliques étaient nombreuses : toutes ces fêtes de la renaissance et du renouveau collaient parfaitement à l'esprit de l’Épiphanie.


Les Rois Mages. (Santa Maria Assunta, Torcello.)

                                        Pierre Nyst suggère une autre idée, très intéressante et ma foi fort judicieuse  : "Une autre piste à laquelle j'avais pensé est celle de la dérive du calendrier julien, qui explique déjà la différence de date de la célébration de Noël entre les Églises catholique (25 décembre grégorien) et orthodoxe (25 décembre julien): à l'époque de la réforme grégorienne, le 25 décembre julien correspondait au 6 janvier grégorien; en aurait-ON profité alors pour déplacer le jour de la Galette au 6 janvier ?"  Voilà qui me parait très juste, et nos deux hypothèses présentant l'avantage de ne pas s'exclure l'une l'autre, nous n'aurons pas à trancher ! La remarque, cela dit, est pertinente et pleine de bon sens : il n'y a peut-être pas à chercher plus loin. 
 
                                       Quoi qu'il en soit, la célébration de l’Épiphanie prit rapidement de l'importance, au point que l'Empereur Julien l'Apostat (331-363) dissimule son renoncement au Christianisme justement en se pliant à la coutume :
"Il avait depuis longtemps renoncé au christianisme, et, comme tous les adorateurs des anciens dieux, se livrait aux pratiques des augures et des aruspices; ce qui n'était su que d'un petit nombre de confidents intimes. Du secret effectivement dépendait sa popularité. Aussi feignait-il de rester attaché à ce culte; et pour mieux dissimuler son changement il alla jusqu'à se montrer dans une église le jour de la fête appelée Épiphanie, que les chrétiens célèbrent dans le mois de janvier, et se joignit ostensiblement aux prières publiques." (Ammien Marcellin, "Histoire De Rome", XXI - 2.5)

Statue dite de Julien L'Apostat. (Apparemment, il s'agirait plutôt d'un prêtre de Sérapis...)

                                        Mais la galette, dans tout ça ? Nous avons déjà vu que son lien avec les Saturnales était indéniable. Mais les coutumes relatives aux Saturnales ont essaimé dans plusieurs fêtes chrétiennes, comme Noël ou le Carnaval. Pourquoi, donc, le gâteau romain se retrouve-t-il catapulté au 6 Janvier ? Là, je n'ai aucune preuve, mais j'émettrai une hypothèse éclairée : à mon humble avis, c'est encore un coup de ces mêmes chrétiens qui ont déplacé la coutume afin de rapprocher le "Roi" choisi parmi les esclaves des "Rois Mages", de façon à ce que l'analogie fasse son chemin dans la tête de ces fichus païens ! J'ignore ce que vous en pensez mais, pour ma part, je trouve que la supposition se tient. Surtout si l'on considère que les Mages en question ont été élevés au rang de Rois vers la fin du IVème siècle, soit à peu près à l'époque de l'interdiction des fêtes païennes...

                                        Reste que notre galette se distingue des gâteaux et brioches de nos voisins - au point que nos amis anglophones la désigne parfois sous le nom de "french king cake". Cette spécificité remonte au XIVème siècle et l'initiative viendrait des chanoines de Besançon. Ces braves religieux avaient pris l’habitude de désigner à chaque Épiphanie un nouveau maître de chapitre, qu'ils tiraient au sort en dissimulant une pièce dans un pain. Puis plus tard dans une brioche - au Diable le péché de gourmandise ! La coutume se popularisa rapidement, et le Peuple adopta ce "gâteau des Rois". Les boulangers, flairant le bon filon, s'en emparèrent bientôt en façonnant les galettes que nous dégustons encore aujourd'hui.

"Le Gâteau Des Rois" (Jean-Baptiste Greuze.)

                                        Pour finir, un mystère demeure néanmoins quant à ce fameux gâteau des rois : comment faire pour éviter de tomber sur la fève en coupant la galette, ce qui m'arrive systématiquement ?!! Et là, franchement, je donnerais cher pour avoir la réponse ! Si vous avez une astuce - ou éventuellement d'autres précisions à apporter sur l'origine de l’Épiphanie - n'hésitez pas à laisser un commentaire, ou à me contacter.



mercredi 9 janvier 2013

Revue De Presse : Arkéo Junior.

                                         Je me fais régulièrement l'écho sur ce blog des parutions presse qui traitent de l'antiquité romaine et qui me semblent intéressantes. Il n'existe pas un nombre infini de magazines dédiés à l'Histoire, et encore moins à l'Histoire antique, mais des revues telles que "Histoire Antique Et Médiévale", "Historia" ou "Archéo Théma" méritent d'être citées pour la grande qualité des dossiers qu'elles publient, aussi passionnants qu'érudits. Mais cette fois-ci, je vais faire une infidélité à mes magazines de référence - et quelque chose me dit que ce ne sera pas la dernière.

                                         Encore que... Derrière la parution que je m'apprête à vous présenter se cachent les éditions Faton, qui publient déjà l'excellent "Archéologia" ou encore "Les Dossiers De L'Archéologie" : nous sommes dont en terrain connu. Mais "Archéo Théma" est une revue "pointue", qui se réfère souvent à l'archéologie, à l'épigraphie et aux études les plus exigeantes, au point qu'il faut parfois s'accrocher... Ce n'est pas le cas de "Archéo Junior" qui, comme son nom l'indique, s'adresse à des lecteurs plus jeunes - disons, 8 / 15 ans. Elle se veut donc simple et accessible, tant dans le style de l'écriture que dans le propos, ce qui n'exclue pas pour autant le sérieux et l'exactitude historique.


© 2013 Éditions Faton.


                                         Pour être totalement honnête, c'est la première fois que je m'aventure à ouvrir cette revue - même si je l'avais déjà remarquée à plusieurs reprises. Mais je ne pouvais pas faire l'impasse sur le numéro du mois de Janvier, qui promettait en couverture un article sur Tibère, mon Empereur chouchou ! Sitôt dit, sitôt fait : me voilà donc plongée dans la lecture de ce magazine jeunesse. Ce qui n'est pas glorieux, passés 30 ans... Et bien, malgré tout, cette lecture m'a enthousiasmée, bien plus que je ne l'aurais cru. Pourtant, la partie était loi d'être gagnée car, lorsqu'on prétend aborder le règne du deuxième empereur Julio-Claudien, j'ai tendance à me montrer intraitable - et, je dois bien l'avouer, d'une certaine mauvaise foi...

                                         Or, je suis comblée ! Ce portrait de Tibère, qui court sur une dizaine de pages, se révèle très agréable à lire, d'une neutralité remarquable (et dont feraient bien de s'inspirer certains articles "pour adultes".), tout à la fois d'une grande simplicité et d'une grande précision. Il propose une biographie complète, une description physique et psychologie de l'homme, et une présentation brève mais pertinente de son règne. S'adressant à de jeunes lecteurs, l'article est évidemment condensé, et rédigé en termes très accessibles - les notions plus complexes (comme le Sénat, la rhétorique ou le cursus honorum) étant brièvement définies en marge. Pour autant, il ne fait nullement l'impasse sur les aspects les plus sombres de la personnalité de Tibère, et l'analyse est excellente, et compréhensible pour des enfants. La présentation du dossier en elle-même est extrêmement attrayante car il est abondamment illustré de photos et de dessins, avec en prime une petite fiche d'identité et un arbre généalogique bienvenu. Très franchement, c'est un des meilleurs articles que j'aie lu sur le sujet. Avec, en guise de cerise sur le gâteau, deux pages de jeux centrés sur l'Empereur.

                                         Si je me suis précipitée sur les pages qui lui sont consacrées, Tibère n'est pas le seul héros de ce numéro. Une large part de la revue concerne en effet Alix, le célèbre personnage de BD créé par Jacques Martin, à l'occasion de l'exposition organisée par le musée romain de Nyon. Toujours en s'adressant aux plus jeunes, le magazine s'étend sur la genèse des BDs, sur les méthodes de travail de l'auteur et sur ses sources d'inspiration, en examinant l'exactitude historique des scenarii et de la reconstruction présentée dans les dessins. Un autre article intéressant, qui donne envie de se replonger dans la série des Alix. Mais on trouve aussi une sympathique revue des parutions et expositions sur l'antiquité, des fiches sur la carpologie et sur la ville étrusque de Cervereti, et une présentation des vestiges du Coudenberg, ancien palais de Charles Quint situé sous la Place Royale de Bruxelles. Rien à voir avec l'antiquité, mais pas dénué d’intérêt pour autant. Et j'allais oublier la rubrique courrier, avec plusieurs dessins et poèmes consacrés à Apollon, et qui démontrent le talent des jeunes lecteurs du magazine.

                                         Je me doute bien que la majorité des lecteurs de ce blog ne s'intéresseront guère à une parution destinée à la jeunesse. Pourtant, je ne saurais trop vous encourager à y jeter ne serait-ce qu'un coup d’œil. Des textes clairs et intelligents, des illustrations amusantes et une présentation attractive : voilà largement de quoi intéresser vos enfants, neveux, cousins, etc. à l'antiquité et à l'archéologie et, plus largement, à l'Histoire. En ce qui me concerne, je compte bien surveiller les prochains numéros. Comme quoi, j'ai décidément gardé une âme d'enfant...


ARKEO JUNIOR - n°203 - Janvier 2013.
Éditions Faton - 5€50.
Lien sur la revue ici.

       

dimanche 6 janvier 2013

Nouvel An Romain : Anna Perenna et Janus.


                                        J'avais conclu l'année 2012 en vous parlant des origines de Noël, et plus particulièrement des fêtes romaines que l'on pouvait rattacher à nos propres traditions. Dès lors, quelle meilleure manière de commencer 2013 qu'en évoquant les célébrations de la nouvelle année chez les Romains ? Pour être totalement honnête, l'idée n'est pas de moi et, puisqu'il faut rendre à César ce qui lui appartient, je précise que le sujet de ce billet m'a été soufflé par un internaute, répondant au doux pseudo de Claudius.

LA ROME ARCHAÏQUE ET LE CULTE D'ANNA PERENNA.



                                         Notre année civile commence le 1er Janvier et, à Rome ou pas, il se trouve que nous faisons comme les Romains, qui retenaient également cette date pour inaugurer un nouveau millésime. Mais cela n'a pas toujours été le cas... A l'origine, le Nouvel An était célébré durant le mois de Mars, à l'approche du printemps - aux Ides, pour être exacte. Tout ça à cause des Étrusques - encore eux ! - qui faisaient coïncider le début de l'année avec la première pleine lune après l'équinoxe de printemps, et donc avec les Ides de Mars.  On célébrait alors la déesse Anna Perenna. Le nom parle de lui-même...


Anna Perenna : origines légendaires.


"La Mort De Didon" (Toile du Guercino), représentant Anna Perenna au chevet de sa sœur.

                                        Anna Perenna est donc une déesse romaine, généralement représentée sous les traits d'une vieille femme. Comme toujours lorsqu'on parle de mythologie, les légendes varient selon les sources - sans être incompatibles pour autant. Pour Ovide, Anna est la sœur de Didon, qu'elle accompagne lorsque celle-ci part fonder Carthage. Après le suicide de Didon, elle fuit les Numides qui attaquent la cité et se réfugie en Italie, où elle est recueillie par Énée. Mais l'épouse de ce dernier, Lavinia, est jalouse de la beauté de leur invitée... Avertie en songe par Didon des plans ourdis par Lavinia, Anna prend ses jambes à son cou et s'échappe en pleine nuit : elle tombe dans la rivière Numicius, où elle se noie.

"Cependant, à grands cris, on chercha la Sidonienne à travers les champs ; on trouva des indices, des traces de pas ; on parvint à la rive : on trouva ses marques sur la rive. Le fleuve complice contint le bruit de ses eaux ; on crut l'entendre, elle : "Je suis la nymphe du paisible Numicius ; cachée dans le fleuve au cours pérenne, on m'appelle Anna Perenna". Aussitôt, tout joyeux, dans les champs parcourus à l'aventure, on festoie et on célèbre ce jour et soi-même dans des flots de vin." (Ovide, "Fastes", III - 649.)
Le fleuve Numicius.


                                        Plus concrètement, les recherches archéologiques suggèrent qu'Anna Perenna  était souvent associé ou identifiée aux déesses étrusques Thannr Anna (déesse de la vie et de la force procréatrice) et Menrvra (équivalent de Minerve.) Le lien entre Minerve et Anna se retrouve dans une légende archaïque italico-étrusque, qui l'associe par ailleurs à Mars : Anna Perenna se serait jouée du Dieu, qui lui avait demandé d'intercéder en sa faveur et de l'aider à séduire Minerve. Anna Perenna aurait alors pris sa place dans le lit de Mars, afin de protéger la virginité de la Déesse. 

La sécession de la plèbe. (Gravure de Barloccini.)

                                        Ovide rapporte également que, lorsque la Plèbe fit sécession en 494 avant J.C. en se retirant sur le Mont Sacer, elle serait venue au secours des plébéiens : sous la forme d'une vieille femme, elle leur distribuait des vivres chaque matin. Reconnaissants, les plébéiens lui auraient bâti un temple, l'adorant comme une déesse. Le culte d'Anna Perenna était né.
"Jadis la plèbe, que des tribuns ne protégeaient pas encore, avait pris la fuite et campait au sommet du mont Sacré. Déjà les vivres que les gens avaient emportés avec eux, et les fruits de Cérès, indispensables aux humains, venaient à manquer. Il se trouvait alors une certaine Anna originaire de Bovillae, dans les faubourgs de Rome, une vieille femme pauvre, mais très active. Les cheveux blancs entourés d'un léger bandeau, elle façonnait de ses mains tremblantes des galettes grossières et avait l'habitude de les distribuer le matin encore fumantes à la population. Les gens apprécièrent cette générosité. Une fois établie la paix intérieure, ils élevèrent une statue à Perenna, parce qu'elle leur avait porté secours dans leur dénuement." (Ovide, "Fastes", III - 363.)

 

Célébration du nouvel an.


                                        Une première cérémonie avait lieu le 1er jour du mois : les Matronalia, au cours duquel on honorait Junon Lucine (déesse de lumière). On allumait aussi le nouveau feu sur l'autel de Vesta et on rendait hommage au Dieu éponyme du mois en déposant de nouvelles couronnes de laurier dans un sanctuaire qui lui était dédié dans la cour de la résidence officielle des rois antiques de Rome, la Regia. Le rite s'accompagnait de la présentation de l'ancile et des boucliers forgés sur l'ordre de Numa (voir ici), de danses et d'un hymne sacré scandé par les prêtres saliens de Mars. Cependant, aucune de ces cérémonies ne présente de lien particulier avec la nouvelle année.

                                        Le 14 Mars, en revanche, se tenaient deux autres fêtes, les Equirria de Mars (qui avaient aussi lieu le 27 Février) et les Mamuralia. Certains historiens supposent qu'elles ne formaient en réalité qu'une seule et même célébration quand d'autres y voient au contraire deux rituels distincts. Ovide, dans les "Fastes", les mentionne de manière indépendante, en citant pour les premières les courses de chevaux tenues en l'honneur de Mars : 
"Lorsque le dieu qui entraîne sur son axe rapide le jour pourpré aura par six fois soulevé et immergé son disque, tu assisteras aux seconds Equirria, sur le gazon du Champ de Mars,dont les flots du Tibre sinueux viennent frapper le flanc. Cependant, si par hasard une crue du fleuve occupe l'endroit,   les chevaux seront accueillis sur le Célius qui se couvrira de poussière." (Ovide, "Fastes", III-520.)

Mosaïque représentant une course de chevaux. (Via ancientworld.net)
 
Quant aux Mamuralia,  elles consistaient en une procession à travers la ville, au cours de laquelle on traînait dans les rues et l'on expulsait symboliquement Mamurius Veturius, le forgeron chargé par Numa Pompilius de fabriquer des copies du bouclier envoyé par Mars, de peur que l'original ne soit volé et que ce délit ne puisse être expié que par le sacrifice de plusieurs citoyens. Mamurius accomplit la tâche et demanda pour unique récompense que son nom soit inclus dans l'hymne sacré des prêtres Saliens de Mars.

Numa Pompilius et l'ancilla. (Carte publicitaire Lieibig.)


                                        Ainsi chez Ovide, Mamurius sauve ses concitoyens d'une mort expiatoire et, au cours de ce rituel, il est considéré comme un bouc émissaire, chassé pour emporter avec lui les péchés du peuple et lui évitant ainsi le châtiment des dieux. Les érudits modernes voient généralement Mamurius à la fois comme une sorte de bouc émissaire et comme un avatar de Mars. "Mamurius" est parfois interprété comme la traduction latine du nom d'une divinité Italique archaïque, Marmar, et le nom Veturius comme un nom propre dérivé de l'adjectif vetus : littéralement, il s'agirait donc du "Vieux Mars", expulsé à la veille de la nouvelle année. Vêtu de peaux d'animaux, il symbolisait la dégénérescence et la vulnérabilité associées à l'hiver. Pour chasser les dangers concentrés sur sa personne, les Romains formaient un cortège le long des rues et jetaient l'homme hors de la ville, en le battant avec de longues tiges. Ce rituel était censé nettoyer la ville pour accueillir une nouvelle incarnation de Mars, dieu archaïque de la végétation (par opposition à ses fonctions militaires ultérieures), qui renaît chaque printemps.

Monnaie à l'effigie d'Anna Perenna.


                                         Le 15 Mars enfin, on fêtait Anna Perenna qui, comme son nom l'indique, était une divinité liée au cycle annuel. Les célébrations se tenaient dans un bois sacré proche de Rome, aux abords de la Via Flaminia. Selon Macrobe, "on sacrifiait en public et en particulier à Anna Perenna, pour obtenir de passer heureusement l'année et d'en voir plusieurs autres." (Macrobe, "Saturnales", I-12.) Ovide dans ses "Fastes" donne une description vivante de ces fêtes de plein air.
"Le jour des Ides se célèbre la joyeuse fête d'Anna Perenna, non loin de tes rives, ô Tibre qui viens de l'étranger. Le peuple arrive et se répand parmi les herbes vertes ; et l'on boit, chacun s'étendant avec sa chacune. La fête se prolonge à ciel ouvert, quelques-uns dressent des tentes ; il en est qui font des cabanes de feuillage et de branches ; d'autres ont monté des roseaux rigides en guise de colonnes, ils déplient leurs toges et les étendent par dessus. Cependant, échauffés par le soleil et le vin, ils se souhaitent autant d'années  que les coupes qu'ils écluseront, et ils les comptent en buvant. Tu trouveras là celui qui pourrait avaler les années de Nestor,  celle que les coupes ingurgitées transformeraient en Sibylle. Là aussi, les gens chantent ce qu'ils ont appris dans les théâtres,   et règlent sur leurs paroles les battements de leurs mains ; autour d'un cratère posé sur le sol, ils mènent des chœurs grossiers ;  toute parée, une fille danse, les cheveux dénoués. Au retour, ils titubent, se donnant en spectacle à la foule,  qui, en les croisant, les appelle "bienheureux". Récemment (cela vaut d'être mentionné), j'ai rencontré ce cortège : une vieille femme ivre traînait un vieillard ivre lui aussi." (Ovide, "Fastes", III - 523.)
Au cours du mois, on payait aux professeurs leurs salaires de l'année écoulée et "les Romaines servaient leurs esclaves à table, comme les maîtres faisaient pendant les Saturnales." (Macrobe, "Saturnales", I-12.)

CALENDRIER JULIEN ET NOUVEL AN : JANUS ENTRE EN SCÈNE !


                                        Plus tard toutefois, les Romains célébrèrent le Nouvel An le 1er Janvier, lors des Calendes (les Iani Kalendai). L'historien Theodor Mommsen suppose que ce changement a été initié par Jules César, lors de la réforme du calendrier et qu'il serait entré en vigueur en 46 avant J.C. D'autres chercheurs pensent cependant que cette modification date de 450 avant J.C., lorsque le calendrier républicain a été adopté par les décemvirs. N'empêche : les Romains ne cessèrent jamais d'honorer Anna Perenna le 15 Mars, de sorte qu'on fêtait deux fois la nouvelle année !

Buste de Janus. (Musées Du Vatican.)

                                        Le mois de Janvier était associé au Dieu Janus. Grosso modo, Janus était le dieu du commencement,  des portes, du seuil, du "passage" d'un état à un autre. Représenté comme un être biface - l'une regardant vers l'avant et l'autre vers l'arrière - il présidait aussi à tout ce qui était "double" comme la vie et la mort, la guerre et la paix, l'est et l'ouest, le passé et le futur, etc.

                                        Au cours de ce 1er janvier, on célébrait donc Janus, à qui l'on sacrifiait des bœufs blancs. Les portes des temples, normalement fermées, restaient ouvertes : Janus en sortait alors et écoutait avec bienveillance toutes les prières. On se saluait avec effusion, on échangeait des vœux et des paroles de paix, en évitant les ragots et les paroles négatives.
"Janus aux deux visages, toi qui commences l'année au cours silencieux, toi, le seul des dieux d'en haut à voir ton propre dos, sois propice à nos princes dont le labeur apporte la paix à la terre féconde et la paix à la mer. Sois propice à tes sénateurs et au peuple de Quirinus, et d'un signe de tête fais ouvrir les temples éclatants. Un jour béni se lève : faites silence et recueillez-vous ! En ce beau jour, il faut prononcer des paroles de bonheur. Que les oreilles soient exemptes de débats, et que d'emblée s'éloignent  les querelles insanes : diffère ton oeuvre, langue envieuse." (Ovide, "Fastes", I-65.)
Sesterce représentant le Temple de Janus.

Les nouveaux magistrats, qui entraient en fonction pour l'année, étaient conduits jusqu'au Capitole pour prêter serment, au cours d'une procession à laquelle se joignait la foule, vêtue de blanc. Puisqu'il s'agissait d'un jour faste, les tribunaux étaient ouverts et l'activité économique était autorisée, et l'on travaillait (à tout le moins, on faisait semblant !), afin d'attirer la prospérité économique.  
"Après quoi, je m'étonnais du fait que ce premier jour  ne fût pas exempté de procès. Janus dit : "Apprends-en la cause ! J'ai confié à l'année naissante l'activité judiciaire, par crainte de voir  l'année tout entière dépourvue d'activité, à cause d'un tel auspice. Pour la même raison, chacun s'adonne à ses activités propres, ne faisant rien d'autre que témoigner de son travail habituel"." (Ovide, "Fastes", I - 165.)

Entrée Des Consuls à Rome Le 1er Janvier. (Carte Publicitaire.)

                                        Et, évidemment, les Romains organisaient de grandes fêtes. On décorait la maison avec des branches d'arbre et des végétaux et on recevait amis et membres de la famille. On s’offrait des fruits (en particulier des  dattes et des figues) et du miel, afin que la nouvelle année soit douce, et de la petite monnaie de bronze, pour qu'elle soit profitable. Ensemble, les convives mangeaient, buvaient, chantaient et dansaient, pour saluer l'année passée et accueillir celle qui commençait.

                                        On célébrait également le 1er Janvier le culte de la déesse Strenua (ou Strenia), d'origine étrusque, qui présidait à la purification. Un sanctuaire lui était dédié au sommet de la Via Sacra, autour duquel se tenait une procession, les Romains portant des brindilles de bois. Si on doit ce rituel au Roi Sabin Tatius, il est difficile de savoir s'il s'est toujours accompli en Janvier, ou bien s'il avait lieu en Mars et a été déplacé pour coïncider avec les nouvelles célébrations. Le nom "Strenua" serait à l'origine du mot "étrennes", et la Fata Befana italienne, sorcière jouant le rôle de Père Noël transalpin le 6 Janvier, dériverait directement de cette divinité.

CONCLUSION.


                                        J'aurais l'occasion de revenir plus en détails sur Janus - qui, avouons-le, présente l'énorme avantage d'être mieux connu qu'Anna Perenna ou que ce brave Mamurius Veturius. Les légendes se rattachant à ces deux derniers personnages sont en effet un peu confuses car diverses et surtout chargées d'une symbolique multiple, qui en complexifie l'interprétation. J'ai quand même tenté de faire le tri !

                                         Malgré tout, on retrouve dans les rites et les pratiques en usage dans la Rome antique quelques analogies avec nos propres célébrations du Nouvel An - vous avez certainement songé aux étrennes et aux vœux que nous échangeons encore, au matin du 1er Janvier. Surtout, ce changement de date est intéressant : à la célébration du Printemps et donc du renouveau de la nature, les Romains ont substitué une fête en l'honneur de Janus, Dieu des transitions et du changement. Ne trouvez-vous pas étrange, d'ailleurs, que la date du nouvel an ait été fixée en plein hiver ? C'était en tous cas l'opinion d'Ovide, abondamment cité dans cet article. Mais le poète a eu la chance de pouvoir en demander l'explication à Janus lui-même, ce qui tombe très bien puisqu'il est quand même le premier concerné !  Et ma foi, ça se tient...
"Allons, dis-moi pourquoi l'an neuf commence avec les frimas : ne devait-il pas de préférence débuter au printemps ? Alors, tout fleurit, alors, c'est la saison nouvelle (...) C'est cette période qui méritait d'être appelée nouvel an". Ma question avait été longue ; lui, sans beaucoup attendre, concentra sa réponse dans ces deux vers : "Le solstice d'hiver marque le premier jour du soleil nouveau et le dernier de l'ancien : Phébus et l'an ont même commencement"." (Ovide, "Fastes", I-149.)
Monnaie à l'effigie de Janus.
 
                                        Si notre réveillon de la Saint-Sylvestre n'a apparemment rien à envier aux célébrations romaines du point du vue festif, il ne possède certainement plus la même force symbolique. Et pourtant, notre décompte de minuit n'était-il pas un adieu à 2012, en même temps qu'un salut de bienvenue à 2013 ? Pour ma part, je vous souhaite à tous une bonne année, pleine de joie, d'amour, de chocolat et de petits oiseaux... Et d'antiquité romaine, par Janus, Anna Perenna, Jupiter, Junon et Minerve réunis !