dimanche 20 avril 2014

Quand Rome Antique Rime Avec Cosmétiques.

                                        Je vous ai déjà parlé, sur ce blog, des vêtements des Romains et des Romaines, ainsi que des bijoux, du parfum et des coiffures. Dans le domaine de l'apparence, il reste encore un thème à traiter : celui du maquillage et, plus largement, des produits cosmétiques utilisés dans l'antiquité romaine. Le sujet m'intéresse à plus d'un titre : d'abord parce qu'il s'agit encore et toujours de la vie quotidienne de mes Romains adorés, et ensuite en tant que coquette invétérée, à la salle de bains digne des rayons d'une parfumerie ! Voyons donc comment les Romains, et surtout les Romaines, prenaient soin d'eux. Je ne prétends pas être exhaustive, tant il existe de "recettes" diverses et variées : j'ai simplement compilé les plus fréquentes.

Les thermes, symbole de l'hygiène à la romaine. (ill. via Blogdesthermalies.)


                                        Les Romains ont une conception de la cosmétique finalement assez proche de la nôtre : elle revêt certes une fonction hygiénique, mais les soins que l'on s'accorde sont aussi un moment de volupté et de plaisir. Ils consacrent donc beaucoup de temps aux soins corporels : bains, massages, crèmes, maquillage, parfums... Autant de pratiques placées sous les auspices de la Déesse Hygie, protectrice de la santé - et de qui provient notre mot "hygiène". Ces coutumes s’étendent dans tout l'Empire, avec des variations régionales, comme les bains turcs ou les hammams qui subsistent encore aujourd’hui. L'importance des bains dans la Rome antique fera d'ailleurs l'objet d'un article à part entière. Mais il y a plus. A l'origine, les soins cosmétiques ont d'abord une portée religieuse, qui renvoie à un rituel de purification. De même, le soin apporté à l'apparence physique, loin d'être l'expression d'une superficialité, est avant tout un devoir, une marque du caractère civilisé du Romain : c'est par lui que l'être humain, en maîtrisant son corps, s'éloigne de l'animalité originelle. Les soins du corps sont d'ailleurs désignés par le terme générique de "cultus", qui sert aussi au mot "culture". Par opposition, est dit "sordidus" celui qui ne prend pas soin de son aspect et se laisse aller.

Esculape et Hygie. (Vème s. av. J.C., Musée d'Istanbul.)
                                        Les cosmétiques sont en priorité associés aux femmes les plus riches et aux... prostituées. Il est évident qu'il existe une large gamme de prix, et les produits "de luxe" importés de Chine, de Germanie ou de Gaule, sont extrêmement onéreux et donc réservés à une élite. En fait, ils sont tellement chers que l'on tente d'en limiter l'utilisation par la Lex Oppia, en 189 avant J.C. - avec pour résultat une horde de furies romaines dans les rues, manifestant contre la décision des Sénateurs ! Il existe cependant des "sous-produits", moins chers, fabriqués par des artisans locaux à destination des plus modestes.

CONTENANTS ET ACCESSOIRES.


                                        Les produits de beauté sont donc largement utilisés par les Romaines. On trouve toute sorte de cosmétiques, conservés dans des pots de céramique ou des flacons en verre. En marge des préparations importées et des produits plus accessibles, vendus sur les marchés, on confectionne aussi des préparations "maison", à partir d'ingrédients végétaux ou organiques. Reste que tous ces produits sont évidemment d'une qualité moindre comparés à ceux que nous utilisons aujourd'hui, et le maquillage (désigné par le terme générique de fucus) nécessite plusieurs retouches au cours de la journée. Ce qui, on l'imagine, n'est guère pratique pour Madame Tout-Le-Monde, qui a quand même autre chose à faire ! En revanche, les femmes les plus riches ont à disposition des esclaves, les cosmetae, dont le rôle est de fabriquer et d'appliquer crèmes,  onguents, produits de maquillage, etc.

Toilette matinale d'une Romaine. (©Barbara McNamus via VRomaProject.)


                                        Elles utilisent pour se faire des outils aussi divers que des spatules, des cuillères, des coupelles en bois, os, ivoire, ambre, verre ou métal. Le maquillage et les soins se présentent sous forme liquide ou en pastilles : les onguents liquides sont conservés dans de petites fioles en céramique, bois, voire or pour les plus aisées, ou dans des petits flacons en verre comme les alabastres, de forme allongée, ou les aryballes, de forme sphérique et au goulot étroit, terminé par un rebord plat et élargi sur lequel on peut étaler le produit. Il existe aussi des tubes compartimentés, utilisés par exemple pour le khôl, et qui permettent d'y conserver plusieurs couleurs de maquillage. Les substances plus épaisses sont renfermées dans des boîtes rondes et appliquées au pinceau.


Le nécessaire à beauté d'une romaine. (©La Bella Donna.)


Enfin, les miroirs sont en général des miroirs à main, surtout fabriqués à partir de métal poli, certains magnifiquement ouvragés.

Miroir orné d'une représentation du jugement de Pâris. (IIIème s. av. J.C., via Univ. Of Texas.)

Tout le nécessaire de beauté est contenu dans un coffret, que l'on garde dans une petite pièce où se pratiquent aussi les soins, et où les hommes n'entrent généralement pas.
"Il ne faut pas toutefois que votre amant vous surprenne entourée des petites boîtes qui servent à ces apprêts.  Que l'art vous embellisse sans se montrer. (...)  Ainsi, laissez-nous croire que vous dormez encore, lorsque vous travaillez à votre toilette : vous paraîtrez avec plus d'avantage, lorsque vous y aurez mis la dernière main. Pourquoi saurais-je à quelle cause est due la blancheur de votre teint ? Fermez la porte de votre chambre, et ne me montrez pas un ouvrage imparfait. Il est une foule de choses que les hommes doivent ignorer : la plupart de ces apprêts  nous choqueront, si vous ne les dérobez à nos yeux. " (Ovide, "L'Art d'Aimer", III.)
Coffret de maquillage. (Via LifeInItaly.)

SOINS DE LA PEAU.



Crèmes pour le visage.


                                        Il existe dans la Rome antique une grande variété de crèmes et de lotions, destinées à lutter contre les rides et à les atténuer, à éliminer les boutons, les taches solaires, les taches de rousseur ou les marques de desquamation. Appliquées avant le maquillage et réalisées à base d'ingrédients principalement végétaux, elles peuvent contenir des lentilles écrasées, de l'orge, du lupin, du miel, du fenouil, etc. Mais d'autres ingrédients, plus surprenants, sont aussi utilisés dans ces préparations. On peut ainsi y trouver du placenta, des cornes de cerfs pilées, des coquilles d'huîtres broyées, les excréments de certains animaux comme les souris ou les martins-pêcheurs (!!), la moelle, la bile ou l'urine de vaches, taureaux ou mules. Tous ces ingrédients, plus ou moins agréables, sont émulsionnes avec des huiles, du soufre, du vinaigre, du miel, de la graisse d'oie ou du basilic. On ajoute parfois à la mixture de l'essence de rose ou de la myrrhe, afin de dissimuler l'odeur, peu ragoûtante, de l'ensemble.

Crème découverte lors de fouilles à Londres, en 2003. (©Museum Of London.)


                                        Pline l'Ancien, au fil de son "Histoire Naturelle", énumère quelques conseils pour pallier à toutes sortes d'imperfections. Par exemple, la racine pilée avec des figues grasses efface les rides, à condition qu'on parcoure 2 stades (360 mètres) dans la foulée ! D'autres recettes :
"Les boutons que l'âcreté de la pituite produit sur le visage disparaissent frottés avec du beurre, et encore mieux si on y mêle de la céruse. Du beurre pur, et par-dessus de la farine d'orge, guérissent les affections serpigineuses de la face. On guérit les ulcères du visage en y appliquant, encore humide, la poche d'une vache qui vient de mettre bas. Ce qui suit paraîtra frivole; cependant il ne faut pas l'omettre, en faveur des femmes qui tiennent à leur teint : l'astragale d'un jeune taureau blanc, bouilli pendant quarante jours et quarante nuits, jusqu'à ce qu'il soit liquéfié, et appliqué sur un linge, entretient la blancheur de la peau et en efface les rides. On dit que la bouse de taureau donne du vermillon aux joues ; que la crocodilée même  ne fait pas mieux, mais qu’il faut se laver avant et après avec de l'eau froide. Le hâle, et tout ce qui altère la coloration de la peau, se corrige à l'aide de la bouse de veau pétrie à la main, avec de l'huile et de la gomme. " (Pline, "Histoire Naturelle", XXVIII - 49.) 

Toilette d'une jeune fille. (Fresque du Ier s., Herculaneum.)


                                        Fiel de taureau, cendre de corne de cerf, suif d'âne, graisse d'oie - mêlés à du fromage, du soufre, du miel, etc. : autant d'étranges mixtures - que je n'encourage pas à essayer chez soi ! Encore faudrait-il dénicher du fiel de taureau... On trouve une multitude de "recettes" différentes : contre les rides, on utilise de la graisse, du lait d’ânesse, de la gomme arabique ; pour faire disparaître un bouton, on lui applique un mélange de farine d'orge et de beurre ; les taches solaires et de rousseur sont traitées par une crème à base de cendres d'escargots. Et si rien de ce qui précède ne vient à bout des défauts cutanés, les Romaines les dissimulent à l'aide de rondelles de cuir souple (qu'on appelle "plenia lunata"), et prétendent qu'il s'agit de grains de beauté... Le soir, on applique un masque à base de mie de pain et de lait sur le visage : on devrait l'invention de cette préparation (appelée tectorium) à Poppée, épouse de Néron.


Poppée. (École de Fontainebleau.)

                                        Le médecin grec Galien a par ailleurs mis au point une crème à base de cire d’abeille, d’huile d’amande douce, de borate de sodium et d’eau de rose : on l'emploie encore aujourd'hui, sous une formule très proche puisque c'est tout simplement la cold cream !

Épilation.


                                        La pilosité est un vrai tue-l'amour aux yeux des Romains, et les femmes se rendent donc dans des boutiques spécialisées pour se faire épiler visage, jambes, bras, aisselles et parfois le pubis. Les esthéticiens antiques se servent de rasoir, de pinces à épiler (forcipes aduncae) ou de crèmes dépilatoires à base de résine, de poix, de bile animale - cette sorte de cataplasme étant appelée dropax. On polit ensuite la peau à l'aide d'une pierre ponce, et l'ensemble du procédé reste douloureux. Mais l'épilation est généralement considérée comme un soin précédant les relations sexuelles, et les femmes qui s'y soumettent prêtent le flanc (ou autre chose...) à la critique. Pour ne rien dire des femmes plus âgées, qui sont carrément l'objet de railleries.

                                        Si les bains au lait d’ânesse de Cléopâtre et Poppée sont passés à la postérité, ce n'est évident pas la norme et ce genre de soins est réservé aux femmes les plus aisées. Et même si les Romains ont rapporté de Gaule le savon - alors composé de cendres végétales - ils restent des adeptes du strigile, racloir en fer recourbé permettant d'éliminer crasse, graisse, poussière, etc. lors des bains. Au passage, ces braves Gaulois auraient aussi inventé la pommade - à l'origine une mixture composée de pommes, d’où le nom.
"On emploie aussi le savon inventé dans les Gaules pour rendre les cheveux blonds : il se prépare avec du suif et des cendres; le meilleur se fait avec des cendres de hêtre et du suif de chèvre; il est de deux sortes, mou et liquide. L'un et l'autre sont en usage chez les Germains, et les hommes s'en servent plus que les femmes." (Pline l'Ancien, "Histoire Naturelle", XXVIII - 51.)
Publicité pour les "Savonneries d'Alésia" (Expo "Les Gaulois", Paris 2012.)

MAQUILLAGE.


Le Teint.


                                        L'un des principaux critères de la beauté pour les Romains, c'est la blancheur de la peau. Par opposition au teint des esclaves et des femmes travaillant à l'extérieur, la pâleur s'impose comme une marque distinctive de l'aristocratie. Pour accentuer la pâleur du teint, on applique une couche de craie ou de blanc de céruse, mélangée à du miel et à d'autres substances grasses comme la cire ou l'huile d'olive. On ajoute à la préparation des colorants comme de l’ocre rouge, de l’écume de salpêtre ou de la lie de vin, moins onéreuse. Mais le blanc de céruse étant issu du plomb, il est nocif pour la santé et notre ami Galien en dénonce déjà les risques à l'époque. Ce qui n'empêche pas les Romaines de l'utiliser... On peut cependant lui substituer d'autres substances aux vertus blanchissantes, comme l'eau de rose, le safran, l'étain, l'amidon, le concombre, l'anis. Enfin, des pulvérisations de paillettes d’hématite font briller la peau.

Fresque représentant deux femmes. (Ier s., Getty Villa via ©VRomaProject.)


                                        Si la pâleur est à la mode, les joues roses passent pour être un signe de bonne santé. Aussi utilise-t-on toute sorte de substances pour rehausser le teint : pavot, pétales de roses, craie rouge, fucus, vermillon de Tyr, ocre rouge, cinabre, voire même de la... bouse de crocodile, nous dit-on ! C'est bien connu, il faut souffrir pour être belle. Voire même y laisser sa santé : bien que la toxicité du cinabre soit déjà connue à l'époque, ce produit est encore largement employé, à l'instar du blanc de céruse. Les plus modestes ont recours à du jus de mûre ou de la lie de vin. On bleuit aussi les tempes avec des crèmes colorées. Tous ces colorants sont délayés dans du suint tiré de la laine, l’oepysum.


Les Yeux.


Portrait de jeune femme. (2ème s., Fayum, via Univ. Of Texas.)
 
                                        Ce que les Romains trouvent attirant, ce sont de grands yeux ourlés de longs cils, surmontés de sourcils qui se rejoignent presque. On croit en effet qu'un activité sexuelle intense peut faire tomber les cils, et des cils fournis passent donc pour une preuve de chasteté.
 
                                        Pour se conformer à ces canons de beauté, les Romaines noircissent leurs sourcils avec de l'antimoine, des œufs de fourmis (!) ou à l'aide d'une aiguille noircie à la fumée, et les étirent vers l'intérieur. Elles ajoutent un trait sombre sous les yeux pour agrandir le regard. Sur les paupières, on applique du khôl, fait à partir de safran, de cendres, de suie ou d'antimoine. Ce khôl est appliqué avec des bâtonnets de verre, ivoire, os ou bois, trempés dans de l'eau ou de l'huile. On utilise aussi des pétales de rose carbonisées et des noyaux de dattes pour assombrir le regard. Enfin, sur les paupières, on peut appliquer des ombres vertes (tirées de la malachite) ou bleues (de l'azurite.)


Détail d'une statue d'Herculaneum. (©Stephania Mosse)

Les Lèvres Et Les Ongles.


                                        Bizarrement, rien ne permet d'affirmer que les Romaines se colorent les lèvres : aucune preuve matérielle allant dans ce sens n'a été retrouvée. Ce qui est d'autant plus surprenant que des civilisations antérieures, auxquelles les romains ont beaucoup emprunté, utilisaient déjà du rouge à lèvres... En revanche, la question du vernis à ongles pose davantage problème : j'ai trouvé certains livres affirmant que les Romaines l'utilisaient déjà et qu'il s'agissait d'un mélange de graisse de mouton et de colorant rouge, mais aucun auteur antique n'en fait mention (du moins, à ma connaissance), et aucune mosaïque ne donne à voir des ongles peints... Le mystère demeure - à moins qu'un lecteur ait des informations fiables à me communiquer. 

Tête d'Aphrodite. (Reconstitution du Musée du Prado, Madrid.)


HYGIÈNE BUCCO-DENTAIRE.

Les Dents.

                                       
                                        L'hygiène bucco-dentaire est un élément important : on apprécie les dents blanches, comme en témoigne Ovide :
"Celle qui a l'haleine forte doit ne jamais parler à jeun, et se tenir toujours à distance de l'homme qui l'écoute. Celle qui a les dents noires, ou trop longues, ou mal rangées,  peut en riant se faire beaucoup de tort." (Ovide, "L'Art d'Aimer", III.)
Pour la blancheur et la solidité des dents, les Romains utilisent des eaux et des poudres diverses - voire de l'urine, celle importée d'Hispanie étant, allez comprendre, la plus recherchée... Mais Scribonius Largus énumère quelques recettes nettement moins répugnantes à nos yeux ("Compositiones", 50 - 60), et ayant servi à Messaline et Octavie (respectivement épouse et fille de l'Empereur Claude). Il détaille entre autres la fabrication d'un dentifricium quod splendidos facit dentes et confirmat - un "dentifrice qui rend les dents d'un blanc brillant et les fait bien tenir" - à base de farine d'orge, de vinaigre, de miel brûlé, de sel minéral et d'huile de nard.
"Un autre remède pour les dents est la colle de menuisier bouillie dans de l'eau, appliquée, et ôtée peu après; on lave aussitôt les dents avec du vin dans lequel ont bouilli des écorces de grenades douces. On regarde aussi comme un remède de se laver les dents avec du lait de chèvre ou du fiel de taureau. La cendre de l'os frais de l'astragale des chèvres, et, pour ne pas nous répéter, de tous les quadrupèdes nourris dans les fermes, forme un bon dentifrice. (Pline L'Ancien, "Histoire Naturelle", XXVIII - 11.)
"Toilette D'une Femme Romaine" (Toile de Simeon Solomon.)

                                        Le bois de cerf brûlé se retrouve souvent dans ces préparations - probablement par analogie : d'une part, les bois des cerfs meurent et renaissent régulièrement et évoquent donc la solidité, et d'autre part parce que leur sciure est de couleur blanche. On retrouve la même idée chez Pline, qui signale  des dentifrices à base de lait ou de "pierre arabe" brûlée (pierre qui évoque l'ivoire).

                                        Apulée, auteur des célèbres "Métamorphoses ou l’Âne d'Or", fait même parvenir à son ami Calpurnianus un produit miracle :
"Calpurnianus, ces vers ailés t'apportent mon salut. Sur ta prière, je t'envoie la propreté des dents et l'éclat de la bouche; c'est un produit tiré des plantes d'Arabie, une poudre fine et légère, de noble origine, qui blanchit comme neige, qui rend lisse une gencive enflée, qui balaie les restes de la veille, pour n'en laisser paraître aucune trace repoussante s'il arrive que tu ries les lèvres entrouvertes. Ne vaut-il pas mieux utiliser une telle poudre plutôt que d'adopter la manière des Ibères, qui se nettoient les dents avec leur propre urine et vendent à Rome ce qui leur en reste?" (Apulée, "Apologie", VI.)

                                        D'autres dentifrices sont fabriqués à partir de poudre de pierre ponce et de bicarbonate de soude - qui présente aussi l'avantage de rafraichir l'haleine.  A cet effet, on conseille de se frotter la bouche avec un flocon de laine brute imbibé de miel, ou de la cendre de laine en suint avec du sel. On peut aussi acheter des pilules, vendues par les fabricants de parfums. La concurrence entre artisans est rude, et l'on voit l'un d'eux railler son rival en déclarant, sarcastique :
"En outre, le souffle empesté sera mélangé avec ces pilules, donc beaucoup plus puant,  doublant la mauvaise haleine qui se déclenche d'encore plus loin !"

"Les Romains De La Décadence" (Toile de Thomas Couture, Musée du Louvre.)


                                        Une chose est certaine : le sujet divise les Romains ! Ils sont particulièrement sensibles aux odeurs, et nous avons déjà vu qu'Ovide était résolument favorable à l'emploi de pastilles, de dentifrice, ou de tout ce qui peut contribuer à laisser l'haleine fraîche. En revanche, Martial est plus ironique et il sous-entend que ces artifices ne servent qu'à masquer débauches et orgies :
"Pour ne pas sentir, Fescennia, le vin que tu as bu hier, tu avales sans modération les pastilles de Cosmus. Ces drogues blanchissent tes dents, mais elles restent sans effet quand un rot remonte du fond de ton coffre intérieur. Mais que dis-je ? Ne sent-elle pas plus mauvais, cette infection mêlée à des parfums, et, se chargeant d'une double odeur, ton haleine ne porte-t-elle pas plus loin ? Renonce à des tromperies connues de tous et à des subterfuges déjà découverts: sois ivre franchement". (Martial, "Épigrammes", I - 87.)

LES PRODUITS DE BEAUTÉ ET LES HOMMES.


                                        Pour finir, répondons à une question que l'on ne peut manquer de se poser : que pensent les hommes des produits de beauté ? En réalité, tout dépend de la période considérée, car l'usage évolue en même temps que l'Empire s'étend et, au fur et à mesure que  l'on en repousse les frontières, on importe de nouveaux produits. De plus, l'idéal de beauté à Rome est grandement  influencé par les peuples conquis - Grecs et Égyptiens en particulier. Cependant pour les Romains, seule la préservation de la beauté est naturelle et, au contraire des coutumes orientales, ils considèrent qu'un embellissement exagéré n'est pas convenable. En dépit d'un maquillage souvent outrancier à nos yeux, les Romaines veulent avant tout paraître naturelles, ce qui est une marque de pudeur. Les artifices dénotent un désir de plaire, une personnalité séductrice : on se demande immédiatement pour qui la femme s'est ainsi fardée. Pour de nombreux hommes, l'utilisation des cosmétiques est forcément une pratique mensongère et manipulatrice.
"C'est de la sorte qu'Aeglé se croit une belle dentition après avoir acheté des os et de l'ivoire; c'est ainsi que, plus noire que la mûre prête à tomber, Lycoris s'admire sous le fard de sa céruse. Pareillement et par le même procédé, quand tu seras chauve, tu pourras être chevelu. " (Martial, "Épigrammes" , I - 72. )

La Vanité (Toile de Guillaume Seignac.)

                                        La beauté, à Rome, relève en fait d'une problématique quasi-philosophique : certes, il faut soigner son apparence, mais sans l'exagération qui fabriquerait une fausse image de soi, susceptible de tromper autrui. La question est donc de savoir jusqu'où il est acceptable d'aller. Ou s'arrête l'hygiène, et où commence la tricherie ? A ce titre, plusieurs auteurs (à commencer par Galien) opposent cosmétique et commôtique. Autant la cosmétique a pour but de conserver tout ce qui est conforme à la nature, autant la commôtique a pour but de produire une beauté artificielle, jusqu'à dissimuler la vraie nature.
"Dans ces quatre livres, Criton a mis tous ses soins à donner par écrit la liste d'à peu près tous les produits cosmétiques dignes d'être notés; et il leur a même ajouté les produits commôtiques, qui apportent une beauté empruntée et non une beauté authentique. C'est pourquoi, quant à moi, je laisserai de côté ces derniers, et je mentionnerai seulement ceux qui conservent la beauté naturelle." ( Galien, "De Compositione Medicamentorum Secundum Locus.", 3.12.450)
                                        Plus prosaïquement, les cosmétiques, et surtout leur abus, sont souvent associés aux prostituées. De fait, le mot lenocinium signifie à la fois "coquetterie" et "proxénète". Les revenus des prostitués dépendent en grande partie de leur apparence, et elles ont tendance à utiliser de grande quantité de maquillage à bas prix, et donc de moindre qualité et qui dégage une forte odeur...

Ovide.
Tous les textes antiques qui nous sont parvenus à propos des cosmétiques ont été écrits par des hommes, et seul Ovide approuve l'utilisation du maquillage. L'opinion générale est donc que les femmes qui se maquillent trop sont immorales. Juvenal écrit ainsi qu'une “femme achète des parfums et lotions avec l'adultère à l'esprit”. Ne parlons même pas des parfums, dont on pense qu'ils servent à dissimuler des odeurs de sexe et d'alcool ! Sénèque met en garde les femmes et les incite à éviter les cosmétiques, auxquels il attribue en partie le déclin de la moralité romaine. De manière générale, les Stoïciens s'opposent à l'utilisation de produits de beauté, comme de tout produit de luxe. Mais malgré ces anathèmes masculins, la large diffusion de ces produits suffit à indiquer que les femmes s'en fichent, et qu'elles les utilisent malgré tout avec plaisir.

Femme à sa toilette. (Fresque de Pompéi.)

                                        Quant aux hommes eux-mêmes, ils portent une grande attention à leur apparence, toujours dans l'optique du cultus : le corps doit être maîtrisé, afin de s'éloigner de l'animalité. Toutefois, nous avons vu que les cosmétiques sont le plus souvent associés à l'idée de dissimulation ou de mensonge, et rares sont les hommes qui les utilisent, d'autant plus que cette pratique les désigne comme immoraux et efféminés. Certains, pourtant, emploient une poudre blanche pour éclaircir le teint - ce qui est plutôt mal vu. Si une femme préserve la pâleur de sa peau pour se différencier de celles que leur activité expose au grand air, il n'en va pas de même pour le Romain : descendant des robustes paysans à la peau tannée par le soleil, son teint doit être hâlé. L'utilisation de certains parfums ou le recours à une épilation modérée est déjà plus acceptable, mais le Romain n'a rien d'un métrosexuel !

Portrait d'un Romain. (Fresque de Fayum, ©RISD Museum.)


                                        Encore n'est-ce qu'une généralité. Sénèque prend une position extrême, allant jusqu'à vanter les coutumes hygiéniques peu raffinées des vieux Romains :
"Au témoignage de ceux qui ont rapporté les us et les coutumes de l'ancienne Rome, on se lavait chaque jour les bras et les jambes, tout bonnement, en raison des souillures contractées dans le travail ; on ne prenait un bain complet qu'aux jours de marché ... Quelle était à ton avis l'odeur de ces gens-là ? Ils sentaient la guerre, le labeur, toutes odeurs viriles." (Sénèque, "Épigrammes", LXXXVI - 12,13.)
                                        Au-delà des simples pratiques hygiéniques, primordiales aux yeux des Romains car symboles de la civilisation et de la maîtrise d'un corps détaché de son animalité, les produits cosmétiques sont donc une composante essentielle des rituels de beauté des femmes. Étroitement liés à la thématique de la séduction, ils restent un symbole de superficialité, voire de débauche, pour la plupart des traditionalistes, et leur usage est souvent mal perçu par la majorité des hommes. Qu'importe : aujourd'hui comme hier, les femmes laissent dire, et n'en font qu'à leur tête ! De jolies têtes hydratées, maquillées et fardées... pour les hommes, mais sans doute avant tout pour elles-mêmes. Comme quoi, certaines choses ne changent pas.



mercredi 16 avril 2014

IVème Forum Du Livre Péplum.


                                        Samedi dernier se tenait à Nîmes la quatrième édition du forum du livre péplum, organisé par l'association Carpefeuch. Je vous en avais parlé ici, en vous présentant les conférences, films et activités proposés dans le cadre de la manifestation. Je vous en livre aujourd'hui un petit aperçu en images - à défaut d'un compte-rendu détaillé.




Une première visiteuse matinale...


Quand Eric Teyssier rencontre Auguste...


                                        Cette année encore, le forum a rencontré un joli succès, et nous avons eu des retours très positifs, autant des visiteurs que des participants. Les conférences ont été très appréciée et Jean d'Aillon, Claude Aziza, Eric Teyssier, Luc Mary et Valérie Mangin ont su passionner leur auditoire. Surtout,  nos auteurs et intervenants se sont montrés très disponibles et accessibles - en un mot, adorables ! En marge du salon proprement dit, trois films étaient projetés au cinéma Kinépolis du centre ville : "La Légende d'Hercule", "300 : Naissance d'Un Empire" et "Noé". Là encore, les spectateurs étaient ravis - en particulier de la présentation des films par Claude Aziza.  


Claude Aziza...

écouté avec attention.



                                        Dédié cette année à l'Empereur Auguste, le forum du livre péplum avait en outre l'insigne honneur de l'accueillir à la fois en tant qu'Octave et en tant qu'Auguste (la version impériale étant incarnée par notre Guillaume, de toute évidence fait pour le rôle) ! Deux personnages pour le prix d'un, qui se sont prêtés au jeu des photos avec beaucoup de gentillesse.


Notre Auguste... frère d'Alix ?!!



Les allées du forum s'animent.


                                        Responsable de la tombola, je ne peux pas me faire l'écho des interventions de nos illustres invités, auxquelles je n'ai pas assisté. Mais, quitte à faire de mon billet un discours de gagnant des Oscars, j'en profite pour remercier à nouveau tous ceux qui ont eu l'immense gentillesse de nous apporter leur concours en nous fournissant les lots. Parce qu'une tombola sans cadeau, c'est comme un repas romain sans garum, un péplum sans toge, Carpefeuch sans Martine Quinot et Cécile Esparcel : ça n'a pas de sens ! Je remercie donc à nouveau McDonald's, Ferrero France, Metropolitan Film Exports, les éditions Faton, Le Petit Atelier, les librairies Teissier, le Bédéphile et Silöe, et tous les membres qui ont donné des lots. Last but not least, les Tibères du Gard étaient à l'honneur pour la deuxième année consécutive, l'entreprise ayant offert à nos visiteurs la possibilité de remporter des boîtes de bonbons et des affiches à l'effigie du successeur d'Auguste. (Je vous renvoie à mon article sur ces petits délices, ici.) Et bien sûr, un grand merci à tous ceux qui ont acheté des tickets !


Deux de nos "sponsors" à l'affiche !


                                        Je conclus en vous renvoyant sur le site de Carpefeuch pour y trouver prochainement d'autres photos et un panorama plus complet de l'évènement :  http://association.carpefeuch.over-blog.com/ Et j'espère que chacun, visiteur ou organisateur, aura pris autant de plaisir que moi. En attendant déjà avec impatience la Vème édition...


Avec l'Empereur Auguste...


et avec son successeur Tibère !






mercredi 9 avril 2014

"A Rome, Fais Comme Les Romains."


                                        "A Rome, fais comme les Romains" : s'il y a bien un proverbe qui m'enchante, c'est celui-là ! Même si je ne suis pas à Rome, je suis d'ailleurs prête à faire comme les Romains, à quelques détails près... Et si les arènes de Nîmes ne sont pas le Colisée, on peut s'y croire avec un peu (ou beaucoup) d'imagination !

                                        Dans le langage courant, on emploie l'expression pour signifier qu'il faut se conformer aux pratiques en vigueur dans l'endroit où l'on est, s'adapter aux coutumes locales et ne pas imposer les siennes. Que l'on adhère ou pas à l'idée générale, il reste tout de même une question : qu'est-ce que Rome vient faire là ? Pourquoi implique-t-on les Romains dans cette histoire, au lieu de dire par exemple : "A Toulouse, fais comme les Toulousains" ?! Et bien, c'est à cause de Saint Augustin. Ou plus exactement de Saint Ambroise, évêque de la ville de Milan, et de ses bons conseils.


Saint Augustin et Sainte Monique. (Vitrail de l’église du Sacré-cœur de Douarnenez.)


                                         Lorsque Saint Augustin (qui n'est pas encore Saint) arrive à Milan en 384 afin d'y assumer la charge de professeur de rhétorique à la cour impériale, il constate que les pratiques religieuses ne sont pas les mêmes qu'à Rome : en effet, les Chrétiens de Rome respectent le repos hebdomadaire et jeûnent le Samedi, tandis qu' à Milan, on jeûne le Dimanche. Pas de quoi troubler Augustin - mais il est accompagné de sa mère, Sainte Monique, que ce décalage de 24 heures plonge dans le désarroi le plus total. Le fils aimant se tourne alors vers Ambroise, évêque de Milan, et lui demande son avis :
"Ma mère m'ayant suivi à Milan, y trouva que l’Église n'y jeûnait pas le samedi; elle se troublait et ne savait pas ce qu'elle devait faire; je me souciais alors fort peu de ces choses; mais, à cause de ma mère, je consultai là-dessus Ambroise, cet homme de très heureuse mémoire; il me répondit qu'il ne pouvait rien conseiller de meilleur que ce qu'il pratiquait lui-même, et que s'il savait quelque chose de mieux, il l'observerait. Je croyais que, sans nous donner aucune raison, il nous avertissait seulement, de sa seule autorité, de ne pas jeûner le samedi, mais, reprenant la parole, il me dit: «Quand je suis à Rome, je jeûne le samedi; quand je suis ici, je ne jeûne pas ce jour-là. Faites de même; suivez l'usage de l’Église ou vous vous trouvez, si vous ne voulez pas scandaliser ni être scandalisé.» Lorsque j'eus rapporté à ma mère cette réponse, elle s'y rendit sans difficulté." (Saint Augustin, "Epistula", LIV.)

Augustin lui-même n'est pas mécontent de la sentence, et il ajoute : "Depuis ce temps, j'ai souvent repassé cette règle de conduite, et je m'y suis toujours attaché comme si je l'avais reçue d'un oracle du ciel."

                                        Cela dit, la question ne semble pas avoir tellement tourmenté le saint homme et, pour résumer, si une pratique n'est pas spécifiquement prescrite par les Saintes Écritures ou par l'autorité ecclésiastique, Saint Augustin juge finalement la question insignifiante :
"Il y a des choses qui changent selon les lieux et les contrées; c'est ainsi que les uns jeûnent le samedi, les autres non, les uns communient chaque jour au corps et au sang du Seigneur, les autres à certains jours seulement; ici nul jour ne se passe sans qu'on offre le saint sacrifice; là c'est le samedi et le dimanche; ailleurs c'est le dimanche seulement; les observances de ce genre vous laissent pleine liberté; et, pour un chrétien grave et prudent, il n'y a rien de mieux à faire, en pareil cas, que de se conformer à la pratique de l’Église où il se trouve. Ce qui n'est contraire ni à la foi ni aux bonnes mœurs, doit être tenu pour indifférent et observé par égard pour ceux au milieu desquels on vit." (Saint Augustin, "Epistula", LIV.)

    Saint Ambroise. (Mosaïque, Basilique de Milan.)

                                        Cette judicieuse suggestion épiscopale, Saint Augustin la reprend également dans une autre lettre, adressée au prêtre Casulanus (Epistula XXXVI). Il y relate à nouveau les circonstances dans lesquelles Saint Ambroise a prononcé ces paroles et conclut de la même manière : les textes évangéliques n'apportant aucune directive précise quant à l'observance du repos hebdomadaire et du jeûne, la sagesse veut que l'on suive les coutumes prescrites par l'évêque local.

                                        On remarquera au passage que la tolérance et la faculté d'adaptation dont témoignent ici les deux Saints contrastent singulièrement avec l'image que l'on a généralement de l’Église chrétienne de l'époque, où la moindre divergence liturgique provoquait disputes et controverses...

                                        Au fil des siècles, la citation de Saint Ambroise rapportée par Saint Augustin s'est modifiée, et c'est sans doute au Moyen-Âge qu'elle s'est fixée sous la forme simplifiée que nous utilisons encore aujourd'hui : à Rome, fais comme les Romains. Et que l'on peut aussi appliquer aux Toulousains, soit dit en passant !


dimanche 6 avril 2014

Revue De Presse : Le Figaro - Auguste.

                                        Il y a quelques semaines, je vous ai présenté ici un numéro de la revue L'Histoire,  largement consacrée à l'Empereur Auguste, à l'occasion de la commémoration de sa mort. Une autre publication sur le même thème a retenu mon attention : le hors-série du Figaro, sorti ce mois-ci. Bon, j'entends déjà les objections : quel intérêt de se précipiter sur ce deuxième magazine, puisqu'il aborde exactement le même sujet ? A priori, le regard porté sur le règne d'Auguste n'a pas radicalement changé en quelques semaines... Certes, mais les deux revues proposent finalement des numéros complémentaires, et celui publié par le Figaro est une alternative intéressante, plus accessible et généraliste mais tout aussi sérieuse.

                                        Sorti à l'occasion de l'ouverture de l'exposition "Moi Auguste, Empereur" au Grand Palais, sur laquelle il s'appuie largement pour ses remarquables illustrations, ce hors-série offre un panorama assez complet de la vie et du règne du premier Empereur. Ce n'est pas une biographie exhaustive, mais à travers plusieurs grandes thématiques, la revue embrasse les grandes lignes du parcours personnel et politique d'Auguste. Comme souvent, les auteurs ont choisi en introduction plusieurs journées précises qui, à leurs yeux, marquent des tournants dans son destin: sa naissance le 23 septembre 63 avant J.C., l'assassinat de Jules César, la bataille d'Actium, l'adoption de son beau-fils Tibère en vue de faire de lui son successeur, etc. Les dates retenues sont pertinentes et dessinent en pointillés la trajectoire de celui qui, né Octave, devient Auguste peu après son accession au pouvoir. On pourra toutefois regretter une écriture un peu trop romancée, l'écrivain prenant parfois le pas sur le journaliste : au-delà des faits, il me semble hasardeux d'interpréter l'état d'esprit d'un homme et de tenter de décrypter ses sentiments...

                                        Dans un second temps, le magazine se penche plus en profondeur sur certains aspects du règne d'Auguste, en commençant par son ascension fulgurante. Jeune blanc-bec de 18 ans sans appui politique ni expérience militaire, rien ne prédestinait celui qui se nommait encore Octave à prendre le pouvoir après la mort de Jules César, son grand-oncle. Son adoption par le dictateur assassiné change la donne en lui donnant une légitimité, lui permettant de se positionner comme son héritier politique. On suit ainsi l'évolution du jeune homme, du jeu de dupes qui l'oppose à Cicéron à la manière dont il écrase successivement les césaricides puis son ancien allié Marc Antoine, jusqu'à l'instauration d'une monarchie qui ne dit pas son nom et préserve l'illusion de la République. L'article dessine le portrait d'un homme intelligent, ambitieux, opportuniste et habilement manipulateur, qui parvient en quelques années à s'imposer comme le maître de Rome.

                                        Pierre Cosme, grand spécialiste s'il en est, étudie ensuite la politique extérieure. Sont surtout abordées les manœuvres politiques ou militaires menées en Orient ou en Germanie - dont le fameux désastre de Teutobourg. S'il ne brilla jamais sur le champ de bataille, Auguste sut s'entourer des meilleurs - dont Agrippa et Tibère. Autre proche de l'Empereur, Mécène exerça quant à lui une influence considérable sur la littérature, dont la floraison est une des grandes caractéristiques de la période augustéenne. De façon assez intéressante, la revue propose une autre vision du "Siècle d'Auguste", en contrepoint de l'analyse livrée par L'Histoire puisqu'elle met en doute la pertinence du terme de propagande qui y est souvent associé. Le magazine défend au contraire l'idée d'une idéologie commune, soulignant que  les valeurs défendues par les grands auteurs de l'époque correspondaient souvent à celles prônées par le nouveau régime. Mais un Horace, un Tibulle ou un Ovide ont aussi développé leurs propres thématiques, comme l'exaltation du passé rural ou plus encore la mise en exergue de l'otium ou des amours, sujets peu conformes à la politique impériale.






                                        Autre thème ingénieusement abordé, la manière dont Auguste a marqué de son empreinte le paysage urbain romain traduit une fois encore une visée politique. La restauration ou l'édification des temples souligne par exemple l'ambition affichée de l'Empereur, qui se voulait le restaurateur d'une religion romaine garante de la pax deorum. Nouveau forum, ara pacis, bibliothèques, etc. : le nouveau plan d'urbanisme, en apparence incohérent, dessine en réalité une nouvelle Rome, exaltant la puissance d'un Empire naissant, dirigé par un Auguste qui se présente comme un "nouveau Romulus". L'architecture proprement dite surprend car, en amalgamant diverses influences principalement issues de l'architecture grecque sans distinction d'époque, le style augustéen, riche et complexe, met en exergue la notion d'emulatio, selon laquelle l'artiste imitant une œuvre originale doit y apporter son savoir-faire en vue de l'améliorer, portant son art à un niveau supérieur. Pour conclure ce chapitre, un article présente les dernières découvertes archéologiques qui mettent à mal l'idée, pourtant régulièrement reprise, d'un Auguste occupant une modeste demeure sur le Palatin. Elles révèlent en effet un splendide et immense palais, plusieurs fois remodelé, abritant entre autres un sanctuaire dédié à Apollon, sous la protection duquel se plaçait le Prince.   

                                        Se pose aussi la question de la succession, problème auquel Auguste se heurta tout au long de sa vie. La mort successive des hommes de sa famille qu'il choisit pour régner à sa suite le contraint finalement à adopter Tibère, son beau-fils. Car, régime crypto-monarchique, le principat ne saurait être ouvertement héréditaire : l'Empereur, toujours aussi subtil, se prête au jeu en pressentant et adoptant son futur successeur, entre les mains duquel il concentre peu à peu les pouvoirs civils et militaires que prorogeront les Sénateurs après sa mort, ratification fictive d'un choix déjà acté. Un bref portrait de l'épouse d'Auguste, Livie, clôt le chapitre.

                                        En guise de conclusion, une interview des commissaires de l'exposition du Grand Palais développe les grands axes de la manifestation en évoquant certaines œuvres ou certains objets qui y sont montrés. L'entretien esquisse notamment une réflexion passionnante sur l'évolution des portraits sculptés d'Auguste, la physionomie idéalisée répondant aux impératifs politiques et idéologiques de chaque période. A noter, enfin, une bibliographie sélective à destination de ceux qui souhaiteraient aller plus loin.

                                        Il n'est pas facile de départager L'Histoire et le Figaro. Le premier, plus "pointu", reste centré sur quelques grandes axes et approfondit ses sujets, présentant souvent plusieurs points de vue et alimentant la réflexion du lecteur. Le second, en revanche, est plus éclectique - au point de partir un peu dans tous les sens ! - mais il remet l'exposition du Grand Palais dans son contexte, en abordant l'essentiel du règne d'Auguste dans un style simple et accessible. L'iconographie est plus factuelle et informative chez L'Histoire, tandis que le Figaro fait étalage des plus belles pièces du Grand Palais. C'est la raison pour laquelle je parlais en introduction de la complémentarité des deux revues : le Figaro constitue une excellente introduction à la visite de "Moi Auguste, Empereur", en particulier pour ceux qui ne sont pas très familiers du sujet ; la revue L'Histoire permet ensuite d'aller plus loin, en soulevant des questions plus précises et en invitant à poursuivre la réflexion.

                                        Bon, à choisir, je recommanderais plutôt le numéro spécial du Figaro. Si vous avez la chance de vous rendre au Grand Palais, il me semble être le guide idéal pour préparer votre visite (et vous pourrez le garder en souvenir après !); dans le cas contraire, il en donne une jolie vision d'ensemble et vous en montre quelques merveilles. En attendant, si tout va bien, le compte-rendu de "La Toge Et Le Glaive"...



AUGUSTE, LES PROMESSES DE L'AGE D'OR.


LE FIGARO HORS-SÉRIE.
Mars 2014 - 8.90€.

Lien ici.
 

mercredi 2 avril 2014

50 Signes Qui Montrent Que Vous Etes Accro A La Rome Antique.

                                        Au lendemain du 1er Avril, il n'est plus temps de faire des plaisanteries. Tant pis ! Au lieu d'une farce idiote et retardataire, je vous propose un petit article qui, je l'espère, vous fera sourire. Voilà un moment que j'avais envie de dresser une liste assez particulière : vous allez comprendre. Je me définis souvent comme une passionnée d'Antiquité romaine, mais certains de mes proches ont récemment sous-entendu que le terme d' ''obsédée" conviendrait mieux. J'aurais bien voulu considérer la remarque avec dédain mais l'honnêteté intellectuelle m'obligeant à examiner la question, il s'avère qu'ils n'ont peut-être pas tout à fait tort... Je me rassure en me disant que je ne suis certainement pas la seule dans ce cas et, pour y voir plus clair, voici une liste - non exhaustive - de 50 signes qui peuvent laisser penser que vous êtes, vous aussi, dangereusement obsédé (donc) par la Rome Antique.

1) Vous avez un nom romain, et certaines personnes ne vous connaissent que sous cette identité. Et vous vous habillez régulièrement en toge ou stola (que ce soit pour des reconstitutions ou une fête costumée), en vous préparant avec plus de soin que pour un premier rencard.

2) Vous sursautez dès que le mot "César" est prononcé. Même dans une conversation sur le cinéma ou sur la nourriture pour chiens.

3) Vous n'aimez pas Astérix - ce petit gaulois teigneux mal embouché qui ridiculise les Romains. En fait, vous espérez secrètement qu'un jour, il va se pendre une tannée.

4) Vous émaillez souvent vos propos de citations latines (En V.O., évidemment.). On ne parle pas des classiques "Carpe diem" ou "O tempora, o mores", mais de trucs du genre : "Amicus certus in re incerta cernitur."

5) Regarder un péplum avec vous est un cauchemar : exaspéré et levant les yeux au ciel, vous relevez tous les anachronismes et toutes les erreurs historiques - jusqu'à ce que vos proches vous supplient de la fermer. 

6) Vous envisagez de prénommer votre fils (ou votre chien...) Tibère, Titus, Néron, Théodose, Constantin... N'importe quel nom d'Empereur romain - hormis Vespasien, faut quand même pas déconner.

7) Vous parlez couramment Latin. Ou vous avez (re)commencé à l'apprendre.

"Je commence vraiment à m'impliquer dans ce cours d'histoire romaine..." (via Fotosearch)


8) Votre appartement ou votre chambre est digne d'un petit musée archéologique : statues, tessons antiques, pièces de monnaie, reproductions... Vous devriez peut-être faire payer l'entrée.

9) Vous possédez une lampe à huile. Que vous allumez régulièrement : c'est quand même plus sympa qu'une simple bougie, non ?

10) Il y a plus d'images de statues romaines sur votre ordinateur que de photos de votre propre famille.

11) Vous rêvez régulièrement de personnages de la Rome antique. Et comme vous parlez en dormant, votre moitié vous a déjà demandé qui était cet Hadrien / cette Claudia.

12) Personne n'ose plus vous interroger sur l'Antiquité romaine : vous vous embarquez dans des exposés tellement détaillés qu'une fois que vous avez répondu, on a oublié la question qu'on a posée.

13) Vous n'aimez pas la B.D. - sauf "Murena", "Les Aigles de Rome", "Cassius"... Ni les séries TV - sauf "Rome", "Spartacus", "Empire"...

14) Si on enlève les péplums de votre collection de DVDs, il vous en reste 8. Et vous possédez même quelques pornos dont l'action se déroule dans l'Antiquité.

15) Vous pensez que la folie de Caligula est très exagérée, et que Messaline n'était pas une nymphomane.

16) Vous avez frappé la dernière personne qui a prétendu que Jules César était Empereur. Et vous avez recommencé quand elle a affirmé que Néron avait brûlé Rome.

17) Rome, pour vous, c'est le Colisée, les Thermes de Caracalla, l'Arc de Constantin, le Circus Maximus... Quoi, le Vatican, la Fontaine de Trévi, la Chapelle Sixtine ?!! Au passage, vous avez pleuré la première fois que vous avez traversé le Forum.

18) Vous croyez AUX Dieux. Vous envisagez même d'installer prochainement votre propre laraire dans votre salon.

19) Votre rêve, c'est de vous faire construire une vraie domus, avec atrium, compluvium, triclinium, péristyle, etc. (Mais avec l'électricité et tout le confort moderne.)

20) Quand vous déménagez, 35 cartons sont estampillés "Rome". Et 5 autres regroupent tout le reste.

21) Un jour, vous avez confondu les deux frères Gracques : vous ne vous en êtes toujours pas remis.

22) Vous cuisinez régulièrement des recettes tirées du livre d'Apicius, et vous organisez chez vous des banquets romains où les convives sont invités à manger allongés.

Un dîner chez vous, à la bonne franquette...


23) Vous célébrez l'anniversaire de votre personnage romain préféré - avec un gâteau et une vraie fête.

24) Vous avez lu "Histoire du déclin et de la chute de l'Empire romain" d'Edward Gibbons, pour le fun. Et vous ne trouvez pas que "La Guerre des Gaules" soit si ennuyeux que ça.

25) Avec vous, un trajet de deux heures en voiture se termine immanquablement par un périple de 3 jours, à la découverte de tous les sites antiques de la région.

26) Sir Alma-Tadema est l'un de vos peintres préférés.

27) Vous vous demandez souvent quelles leçons tireront les archéologues du futur, en mettant au jour les vestiges que vous laisserez derrière vous. (Flacon de gel douche, télécommande, bol de petit déjeuner...)

28) La question : "Selon vous, qui a été le meilleur Empereur romain ?" vous semble être une bonne entrée en matière pour aborder un inconnu.

29) Quand vous entrez dans une librairie pour acheter un livre quelconque, vous ressortez avec 3 autres bouquins sur l'Antiquité. D'accord, vous avez déjà lu 15 biographies de Jules César, mais vous ne voyez pas pourquoi vous n'en liriez pas une seizième.

30) Vos héros sont tous morts depuis environ 2000 ans.

31) Vous dites "Antoine et Cléo" comme si c'était de vieux potes, et vous êtes surpris que vos interlocuteurs ne comprennent pas que vous parlez de Marc Antoine et Cléopâtre.

32) Vous avez passé 8 heures à visiter le Louvre : 7h30 dans les galeries dédiées à la sculpture antique et à Rome, et 30 minutes dans le reste du musée.

33) Une conférence donnée par un historien vous excite plus qu'une journée à Disneyland Paris.

34) Vous avez déjà rompu parce que votre petit(e) ami(e) était jaloux(se) de Tibère ou de Sylla. (Ou d'Agrippine ou de Sabine).

35) Le 15 Mars est un jour particulier pour vous. C'est limite si vous ne portez pas le deuil (ou  vous ouvrez une bouteille de champagne, si vous êtes Républicain.)

"La Mort de César" (Tableau de Friedrich Heinrich Füger.)


36) Pendant les fêtes de fin d'année, vous rappelez à qui veut l'entendre qu'au départ, c'était une FÊTE ROMAINE !!!! On devrait d'ailleurs relancer la célébration des Saturnales.

37) Un jour, vous avez tourné de l’œil en dénichant une statuette de l'Empereur Claude dans une brocante.

38) Vous possédez une collection impressionnante de livres sur l'Antiquité, y compris des livres pour enfants. (Voire pour enfants de 3 ans.)

39) Pour vous, rencontrer Joël Schmidt ou Claude Aziza, c'est comme rencontrer Mick Jagger pour les gens normaux.

Conférence de Claude Aziza.


40) Vous signez vos e-mails par la formule "Salvete".

41) Dans votre MP3, on trouve entre autres : "Au Temps Des Romains" d'Eddy Mitchell, "Hail Caesar" de AC/DC et "Coriolanus" de Blyth Power.

42) Sur Facebook, vous êtes ami avec des tas de gens dont le pseudo se termine par "-us".

43) Réciter la liste des Empereurs romains par ordre chronologique ne vous fait pas peur. Pas ordre alphabétique non plus.

44) Vous vous êtes déjà demandé comment réagiraient les Romains devant des inventions modernes comme le cinéma, internet ou le marteau-piqueur. Est-ce que Caligula aurait écouté Metallica ? En tous cas, vous savez pertinemment que Caton l'Ancien aurait désapprouvé le rap.

45) Vos amis savent toujours quoi vous offrir pour votre anniversaire : quelque chose en lien avec la Rome antique. 

46) Quand on vous demande qui sont vos écrivains préférés, vous citez Virgile, Ovide et Lucrèce.

47) On vous a déjà offert un modèle réduit de char romain, ou tout autre jouet pour enfant en rapport avec l'Antiquité : vous étiez ravi et vous avez passé l'après-midi à vous amuser avec.

Jules César en légo : j'en veux un !!

48) Vous tenez régulièrement des conférences improvisées sur les marches de la Maison Carrée, devant des touristes ébahis - qui vous avaient simplement demandé leur chemin...

49) Quand vous êtes sur Google, la recherche intuitive vous suggère immanquablement des trucs en rapports avec l'antiquité romaine. Exemple : vous commencez à taper "Horaires d'ouverture coiffeur" et Google vous propose "Horace Tibulle Properce".

50) Rien de ce qui précède ne vous paraît extravagant.


                                        J'aurais pu continuer longtemps, mais je pense que ces quelques propositions sont déjà suffisamment édifiantes. Je précise que je ne remplis pas toutes les conditions suscitées (seulement une bonne partie) et que je vous encourage vivement à ajouter vos propres suggestions en commentaire. Je ne doute pas un seul instant que certains d'entre vous se reconnaîtront...