dimanche 8 septembre 2013

Interview : Kate Quinn, auteur de "L'Impératrice Des Sept Collines".


                                        Mon article précédent était consacré à "L'Impératrice Des Sept Collines", le dernier roman de Kate Quinn traduit en France, paru aux éditions Presses de La Cité. En conclusion, je vous avais promis une petite surprise... Et bien, pour achever cet été en beauté et attaquer la rentrée du bon pied, je vous propose aujourd'hui une interview exclusive de l'auteur. Et je n'en suis pas peu fière. Écrivain à succès, sollicitée par de nombreux médias, elle a eu l'immense gentillesse d'accepter de répondre à quelques questions. L'occasion de découvrir une femme à l'image de ses livres : intelligente et passionnée, elle dévoile avec générosité, humour et simplicité les mystères de la création littéraire et de la naissance d'un roman historique.  Reconnaissante du temps qu'elle a bien voulu m'accorder, c'est avec un grand plaisir que je publie cette interview.

Pour commencer, parlez-nous un peu de vous : comment êtes-vous devenue écrivain, et d'où vous vient cet intérêt pour l'Antiquité romaine ?
J'écris des histoires depuis que j'ai sept ans - la première était un manuscrit de deux pages sur le meurtre d’Édouard II, croyez-le ou non. (J'avais découvert l'histoire dans un livre de poupées de papier, "Rois et Reines d'Angleterre", les détails sanglants en moins !) J'ai fini mon premier livre à l'âge de dix ans, un conte absolument affligeant sur une bohémienne dans l'Irlande médiévale, avec des poneys et des procès en sorcellerie, et je n'ai plus arrêté après ça - j'ai toujours eu un projet en cours. Quant à la Rome antique, elle me fascine depuis qu'enfant, je regardais les vidéos de "Moi Claude, Empereur" de ma mère, alors que j'étais bien trop jeune, et je protestais vigoureusement chaque fois que l'on me faisait sortir du salon lors des passages "gore".

Vos romans sont très documentés. Comment travaillez-vous ? Lisez-vous des essais, biographies, etc. ? Comment réunissez-vous toute cette matière première ?
Steve Berry a dit un jour "Je ne suis pas historien ; je suis juste un type qui a lu 400 livres sur le sujet." Je fais de même - je lis autant que je peux, sur des sujets aussi divers que possibles, et je passe au crible les faits car je lis toujours en me demandant ce que je pourrais réutiliser dans un livre.

Vos histoires se déroulent sous les règnes de Domitien, Trajan ou Hadrien. Quand d'autres romanciers écrivent plutôt sur César, Néron ou Caligula, pourquoi avoir choisi cette période particulière ?
Justement parce que ces Empereurs sont beaucoup moins connus ! Ils ont réalisé de grandes choses - Rome sous Trajan et Hadrien a connu un âge d'or en terme d'expansion et de culture - et pourtant ils sont beaucoup moins connus que les premiers Empereurs. J'aime explorer de nouveaux territoires ; il y a moins d'idées préconçues.

Comment trouvez-vous votre intrigue ? Vient-elle d'une image, une phrase, une situation ?
Des livres, des films, une note de bas de page parcellaire dans un livre d'Histoire - tout peut être une inspiration. Je n'ai aucune idée de ce qui va m'accrocher ou faire retentir un petit carillon dans ma tête : "Ça pourrait faire un bon livre..."



Kate Quinn. (Photo de son site internet.)

Vos lecteurs suivent des personnages fictifs dans les pas de figures historiques, au cours des grands évènements de l'histoire de l'Empire. Cette construction évoque celle de la série "Rome", les deux héros suivant César, Octave et Marc Antoine, tout en vivant leur propre vie. D'après vous, qu'est-ce que ce point de vue particulier apporte à l'histoire ?
Ce que je trouve le plus intéressant dans le fait de créer des personnages ou d'utiliser des noms / personnes demeurés dans l'ombre et sur qui on sait peu de choses, c'est que j'ai beaucoup plus de liberté pour construire mon histoire. Mes personnages ont en effet tendance à suivre les grandes figures historiques au fur et à mesure qu'elles vagabondent à travers les pages de l'Histoire, mais j'ai toujours été intéressée par les gens qui observent les jeux de pouvoir, pas seulement par ceux qui en sont au cœur.

Vous fixez-vous des limites dans le mélange entre fiction et Histoire ? Comment décidez-vous ce qui, du roman ou de l'évènement réel, est le plus important ?
Je suis romancière et pas historienne, donc je crois pouvoir m'accorder une certaine latitude et changer des faits historiques pour qu'ils cadrent avec mon histoire. Après tout, mon premier travail c'est de raconter une bonne histoire. Mais j'essaie de faire le minimum de changements. Je change de petites choses, pas des faits majeurs, et je le signale toujours dans mes notes en fin de livre.

Selon vous, qui est le héros de "L'Impératrice des Sept Collines" ? Le titre renvoie à Sabine, qui ne devient Impératrice que dans les dernières pages, mais Vix est le seul à parler à la première personne et on suit aussi Titus... Y a-t-il vraiment un héros, ou tous les personnages font-ils partie d'un ensemble qui les dépasse ?
A l'origine, le livre s'intitulait "Les Fils de Rome", ce qui correspondait parfaitement à Vix, Titus, Hadrien et Trajan. Mais les titres féminins ont plus de succès puisque les femmes forment le plus gros du lectorat des romans historiques, donc on a choisi "L'Impératrice Des Sept Collines". Techniquement parlant, le titre pourrait s'appliquer à Plotine puis à Sabine - mais je vois Vix, Titus et Sabine comme les vrais héros du livre. Ensemble, ils donnent l'image la plus complète possible de l’époque dans laquelle ils vivent. Quant aux voix, tout dépend de la façon dont je les "entends". Vix a littéralement fait irruption dans ma tête à la première personne, mais les autres étaient plus difficiles à saisir. Surtout Sabine !

Les personnages féminins sont très importants, et toutes les femmes de vos livres sont fortes et déterminées - une chose que l'on voit assez rarement, exceptions faites de Cléopâtre et Agrippine. Pensez-vous qu'être une femme vous a conduit à explorer cette dimension ? Vous est-il plus facile d'écrire d'un point de vue féminin ?

Je n'ai jamais eu de difficulté à écrire d'une point de vue masculin - j'aime utiliser les deux. L'un de mes meilleurs amis, C.W. Gortner, a écrit entre autres "The Confessions of Catherine de Medici" et "The Last Queen" ["Les Confessions de Catherine de Médicis" et "La Dernière Reine", non traduits], et il écrit brillamment du point de vue féminin. Je pense qu'il s'agit d'examiner les différences entre les deux sexes et il faut ensuite être capable de ressentir ces différences en écrivant.


J'ai adoré votre premier roman, mais je trouve que le deuxième est encore meilleur. Il y a une vraie évolution dans votre écriture, ainsi que dans les personnages : ils sont plus subtils, moins manichéens. Vix, par exemple, n'est pas très sympathique au début, mais on apprend à le connaître au fil du livre et même à l'apprécier. Avez-vous ressenti cette amélioration dans votre écriture ? Etait-ce volontaire ou est-ce venu naturellement ?
Ce que j'évite, c'est la tentation d'écrire le même livre encore et encore. Au départ, j'avais l'idée d'une histoire bien plus traditionnelle pour Vix et Sabine - ils devaient former un couple beaucoup plus paisible avec la traditionnelle fin heureuse, davantage comme Arius et Théa dans "La Maîtresse de Rome". Mais ça ne m'intéressait pas tellement, parce que ce ne sont pas les mêmes personnages qu'Arius et Théa. Ils ont une relation beaucoup plus compliquée et tumultueuse, et cela a créé une histoire totalement différente. Et oui, ce sont probablement des personnages plus subtils - les deux livres ont été publiés à trois ans d'intervalle [un an en France], mais ils ont été écrits à dix ans d'intervalle. J'espère être devenue un écrivain plus habile au cours de ces 10 années !

En parlant des personnages, vous êtes plutôt dûre avec Hadrien et Plotine ! Vous dites avoir voulu explorer une autre facette de leurs caractères. Est-ce la seule raison ? Avez-vous quelque chose contre eux ? 
Je dois l'admettre, je suis très injuste envers Plotine. La Plotine historique semble avoir été une femme très sympathique, qui est restée éloignée de la politique - mais elle a bien poussé Hadrien à la tête de l'Empire, avec son petit spectacle de marionnette sur le lit de mort de Trajan. (Ces détails viennent de rumeurs de l'époque), donc à partir de ce seul élément, j'ai décidé que je pouvais la rendre un peu plus machiavélique. Quant à Hadrien, c'était une personne contradictoire dans la vraie vie, donc qui sait si ma version est moins réaliste que celle des autres ? Au départ, je voulais le décrire comme le type de l'Empereur direct et héroïque, comme Trajan, mais les faits ne m'y autorisaient tout simplement pas. La meilleure description que j'aie trouvée de lui, dans "Histoire Auguste", dit "il pourrait être avare et généreux, fourbe et simple, cruel et miséricordieux, et toujours changeant en toutes choses."  Comment gérer un personnage tel que celui-là ? Je ne pense pas que quiconque ait jamais cerné Hadrien, pas complètement. J'espère que dans la suite de "L'Impératrice Des Sept Collines", je pourrais explorer les aspects les plus doux de sa nature - c'est au cours de cette période qu'il a été si profondément amoureux, après tout.

Après plusieurs romans se déroulant dans la Rome antique, avec les mêmes personnages ou leurs enfants, aimez-vous toujours écrire à leur sujet ? Souhaiteriez-vous écrire sur d'autres périodes, ou même un roman contemporain ?
L'Histoire est ma grande passion, et je ne m'imagine pas écrire un roman contemporain - même si je les apprécie, comme des "trous normands" entre tous mes trucs historiques.  J'ai effectivement été un peu lassée par l'antiquité romaine après avoir écrit plusieurs romans à la suite, et mon prochain livre se déroule pendant la Renaissance italienne - il s'intitule "The Serpent and the Pearl: a novel of the Borgias."  ["Le Serpent et La Perle : un roman  sur les Borgia"]. Il sort en Août aux États-Unis et il va être publié en France, bien que je ne sache pas exactement quand. Et je projette aussi d'achever l'histoire de Vix et Sabine - je travaille sur ce livre actuellement, et il s’appellera "Lady Of The Eternal City" ["La Dame de La Ville Éternelle".]


"The Serpent And The Pearl", sorti ce mois-ci aux États-Unis.




Quelle part de vous-même mettez-vous dans vos personnages ? Vous projetez-vous en eux ?
Je suppose que tous mes personnages ont un peu de moi en eux. L'envie de voyager de Sabine vient de moi, tout comme sa tendance à détourner la conversation quand elle n'a pas envie de parler. Et une grande part de Vix vient de mon mari, qui est aussi un soldat gaucher et colérique, avec des tâches de rousseur, une aversion pour les chevaux, et qui a l'habitude d'emmerder ses officiers supérieurs !  Mon mari été déployé pendant que je terminais "L'Impératrice Des Sept Collines", et écrire sur Vix était une manière de passer du temps avec lui.

Les fictions historiques sont très populaires - séries TV, films, livres, BDs, mangas, etc. Comment l'expliquez-vous ?
Les fictions historiques passent par des cycles, comme tout le reste. L'engouement pour les Tudors depuis un certain temps vient de la popularité de Philippa Gregory [Auteur du roman ayant inspiré le film "Deux Sœurs Pour Un Roi".], et la série de Showtime n'a pas nui non plus. L'antiquité romaine est devenue populaire avec le film "Gladiator," s'est démodée pendant un temps, et a fait un retour en force avec la série de HBO "Rome" et "Spartacus: Le Sang Des Gladiateurs."  Qui sait ce qui nous attend maintenant ?

Une dernière question pour conclure : la plupart des passionnés d'Histoire ont un personnage favori. Y a t-t-il une personnalité historique que vous admirez particulièrement ?
J'adore totalement Elizabeth Ière - enfant, j'ai passé des années à faire semblant d'être elle. Mais je ne suis pas certaine d'écrire un livre à son sujet, à moins de trouver quelque chose d'unique et de différent à raconter - on a déjà tellement écrit à son sujet !


                                        Pour ma part, je n'ai aucun doute sur la capacité de Kate Quinn a trouver le bon angle, la bonne perspective pour aborder le règne de celle que l'on surnommait la Reine Vierge. Mais en attendant, ce sera un plaisir que de patienter en compagnie des Borgia, et surtout de retrouver Vix, Sabine et les autres pour la conclusion de "L'Impératrice Des Sept Collines". J'en trépigne déjà !

                                        A nouveau, tous mes remerciements à Kate Quinn, que vous pouvez retrouver sur son site : http://www.katequinnauthor.com/

mercredi 4 septembre 2013

Bonne Lecture : "L'Impératrice Des Sept Collines".

                                        Il y a environ un an, je vous avais parlé ici même d'un roman historique dont j'avais fait ma lecture de l'été : "La Maîtresse de Rome" de Kate Quinn.(voir ici.)  J'avais d'ailleurs reçu plusieurs messages de lecteurs (ou plutôt de lectrices, pour être honnête) ravis de cette découverte. Or, les éditions Presses de La Cité en publient aujourd'hui la suite, "L'Impératrice Des Septs Collines".  C'est presque avec fébrilité que je me suis jetée sur ce second volet et, le moins que l'on puisse dire, c'est que je ne suis vraiment pas déçue.

                                        Là où "La Maîtresse de Rome" se penchait sur les amours contrariées du gladiateur Arius et de la belle esclave Théa avec, en toile de fond, le règne de ce sadique de Domitien et l'univers de la gladiature, "L'Impératrice Des Sept Collines" explore les destins croisés d'un légionnaire et d'une future impératrice, au gré des guerres expansionnistes menées par l'Empereur Trajan.





                                        On retrouve les enfants des protagonistes du précédent roman - qu'il n'est cependant pas nécessaire d'avoir lu. Vix, fils d'Arius et de Théa, est un jeune homme peu sympathique : brute épaisse doublée d'une grande gueule, c'est un sauvage prétentieux qui ne rechigne ni au vol, ni à la bagarre. De retour à Rome, il espère bien trouver gloire et richesse mais ignore comment y parvenir. Sa route croise celle de la fille du sénateur qui protégea jadis ses parents,  Sabine, une femme intelligente et pétillante qui rêve de parcourir le monde. Ils ne tardent pas à nouer une relation secrète. Toutefois, Sabine est en âge de se marier et, même si son père lui accorde une certaine liberté de choix, un barbare ne saurait être un parti acceptable pour la nièce de Trajan. Reste donc à faire le tri parmi tous les prétendants. Entre autres, le jeune protégé de l'Impératrice Plotine, le tribun Hadrien, un homme hautain et condescendant plus attiré par la richesse et la position de Sabine que par ses charmes.  C'est pourtant lui que choisit la belle, scellant ainsi sa destinée. Et Vix, s'estimant trahi, finit par s'enrôler dans l'armée et suit fidèlement Trajan en Germanie, Dacie et Parthie, où il accumule les faits d'armes et monte rapidement en grade. Mais lorsque Sabine accompagne son époux en campagne et retrouve Vix, le retour de flamme entre les deux héros est immédiat : leurs étreintes torrides s'annoncent aussi sulfureuses que dangereuses...

                                        Bizarrement, "L'Impératrice des Sept Collines" est à la fois très proche et très différent du premier roman de Kate Quinn. Très proche par les ingrédients du récit : romance impossible, rivalités exacerbées, passion, complots politiques, trahisons, amitiés, combats extrêmement bien décrits et sans longueur (l'univers militaire succédant à celui de la gladiature), scènes sanglantes, personnages secondaires charismatiques... Bref, tout ce qui fait les grandes sagas, les épopées flamboyantes ! La fiction se mêle avec bonheur aux évènements réels dans une écriture vivante et passionnée. Le style est agréable et aéré, ponctué de dialogues et de scènes impressionnantes - quasiment cinématographiques - pour une lecture distrayante mais aussi enrichissante et fidèle à l'exactitude historique. On retrouve également la forme du récit choral, chaque chapitre alternant les points de vue des différents personnages. Cette dynamique facilite les ellipses bienvenues pour éviter à l'auteure de s'appesantir sur les détails les moins palpitants, notamment dans le déroulement des conflits. Elle insuffle au récit un rythme et un ton plus vivant et permet de faire voyager le lecteur d'un lieu, d'un moment, d'une situation ou d'un personnage à un autre avec beaucoup de fluidité.


Hadrien, bien malmené par K. Quinn...

C'est justement la différence la plus marquante entre les deux romans : les personnages sont nettement plus aboutis et moins manichéens, moins monolithiques. Les protagonistes secondaires ont davantage de relief (mention spéciale à Titus, jeune érudit timide et à Trajan, plus soldat qu'Empereur.) et se révèlent au fur et à mesure de l'histoire. Certes, la charge est parfois violente contre Hadrien et Plotine, présentés sous leur jour le moins favorable : un pédant méprisant et orgueilleux d'un côté, une snob intrigante et sûre de son bon droit de l'autre. Ces portraits tranchent complètement avec les approches traditionnelles, mais c'est un choix totalement assumé par Kate Quinn qui explique avoir voulu explorer une autre facette de ces personnalités. Après tout, pourquoi pas ? D'autant que ni l'un, ni l'autre ne sont dépourvus d'une certaine profondeur : Hadrien est plus complexe qu'il n'y parait, et on devine aisément les failles derrière le comportement de Plotine. Ils n'en demeurent pas moins antipathiques...




                                        Plus intéressante encore est la personnalité de Vix : au départ gamin mal dégrossi et sans moralité, il révèle son véritable caractère au fil des évènements, au lecteur comme à lui-même. Le personnage reste cohérent avec lui-même mais il évolue progressivement et, s'il n'a rien de sympathique dans les premières pages, on finit pourtant par s'attacher à lui, on apprend à le connaître et à l'aimer. Il est d'ailleurs le seul à s'exprimer directement, les pensées et sentiments des autres protagonistes étant exposés à la troisième personne - procédé intéressant, car l'évolution du langage  traduit celle du héros, sur la dizaine d'années que dure le récit. Quant à Sabine, elle ressemble parfois étrangement à Vix : sous la jeune femme brillante et érudite se cache une aventurière, peu soucieuse des convenances, indépendante voire égoïste et qui sait assumer ses désirs et ses choix. On est donc loin du stéréotype de l'héroïne romantique !

                                        Autre différence de taille, la romance n'est cette fois pas le cœur de l'intrigue, mais l'un des éléments qui constituent l'écheveau de ses destins entrelacés - au même titre que la guerre, la politique ou les inimitiés. Peut-on même parler d'histoire d'amour ? Il s'agirait presque d'une amitié couplée à du sexe, et on pourrait dire, en un sens, que le couple formé par Sabine et Vix est le négatif de celui d'Arius et Théa : le destin, qui s'acharnait à séparer les deux derniers, n'a de cesse de pousser l'un vers l'autre nos deux nouveaux héros en dépit de leurs aspirations contraires. Cette romance peu conventionnelle, en parfaite adéquation avec le tempérament des protagonistes, ajoute encore au charme et à la cohérence du roman. En marge des chemins arpentés par Vix et Sabine, les autres personnages suivent le leur, tous indépendants et pourtant liés par quelque chose qui les dépasse.

                                        Bref, un roman au souffle épique, époustouflant de maîtrise, où le divertissement se mêle à la grande histoire. C'est bien simple : voici le bon gros pavé de l'été, celui que vous emportez avec vous à la plage et à cause duquel vous en oubliez de vous baignez. A lire absolument ! De toute façon, je vous en reparlerai : une petit surprise vous attend sous peu...


"L'Impératrice Des Sept Collines" de Kate QUINN.
Éditions Presses de La Cité - lien ici.
540 pages - 22€.



A noter, la sortie en poche de "La Maîtresse de Rome" de Kate QUINN.
Éditions Pocket - lien ici.
696 pages - 8€40.









dimanche 1 septembre 2013

L'Ecole Dans l'Antiquité Romaine.

                                       Loin de moi l'idée de vous plomber le moral, mais voilà : nous sommes déjà en Septembre, et c'est déjà la rentrée. J'ai donc une pensée émue pour tout ceux qui reprennent le travail, et plus encore pour les élèves et étudiants qui lisent ces lignes. Courage, les gars : il faut tenir jusqu'aux prochaines vacances ! En attendant, quel meilleur moment pour traiter de la question de l'éducation dans la Rome antique ?! Juste histoire d'être raccord avec le sujet, et peut-être de remonter le moral de ces jeunes gens, qui ne sont finalement pas si mal lotis.


ORIGINE DES ÉCOLES DANS LA ROME ANTIQUE.


                                       De la Rome archaïque jusqu'au milieu de IIIème siècle avant J.C., les informations concernant l'éducation sont peu nombreuses. A priori, on suppose qu'elle reste rudimentaire, et que le seul enseignement reçu par les enfants est dispensé par leurs propres parents ou par des esclaves instruits, qui leur apprennent les connaissances indispensables - c'est-à-dire avant tout les compétences agricoles, domestiques et militaires. Les filles apprennent à filer, tisser, coudre, tenir la maison... Bref, à devenir de futures matrones. Quant aux garçons, l'essentiel est déjà de former le futur citoyen, en lui inculquant les indispensables valeurs civiques et morales. A l'origine, l'éducation romaine permet donc d'acquérir les compétences de base nécessaires à la survie, mais aussi le code social traditionnel permettant la cohésion de l'ensemble de la société.

Un père et son enfant. (Sarcophage, Musée du Louvre.)

                                       Bien souvent, les leçons sont dispensées non seulement aux enfants de la maison, mais aussi à ceux des amis ou des voisins, qui viennent à heures fixes y recevoir le même enseignement. Dans ce cas, on paye généralement une somme modique à l'hôte, ou on offre des cadeaux à l'esclave chargé des cours.


Professeur donnant des cours au domicile d'un élève. (Via Estudiandosocialestoy.blogspot.com)

                                        Les premières écoles apparaissent à Rome vers le milieu du IVème siècle avant J.C., en parallèle avec l'accession de la classe plébéienne au pouvoir politique. Ces écoles gratuites sont appelées les ludi,  mot latin signifiant "jeux" : tout comme le jeu, elles ont pour but premier la socialisation de l'enfant, en même temps que l'acquisition d'une éducation de base. Vers la fin du IIIème siècle avant J.C., un affranchi du nom de Spirus Carvilius passe pour avoir créé le premier ludus payant. Mais les sources relatives à l'éducation des enfants sont rares, et il faut attendre le IIème siècle avant J.C. pour que la question soit évoquée dans les textes.

                                       C'est sous la République romaine et au début de l'Empire que le système éducatif romain atteint sa forme définitive. Des écoles ouvrent à plus grande échelle, le professeur est rémunéré directement par les parents (assez mal, d'ailleurs. Il doit souvent travailler en plus comme copiste, pour pouvoir survivre), et on y accueille les filles comme les garçons. Le système éducatif est assez comparable à celui que nous connaissons aujourd'hui, en ce qu'il est constitué de plusieurs niveaux successifs : l'école "élémentaire" , l'école de grammaire et l'école de rhétorique. Cependant, la progression de l'élève dépend de ses capacités (facilités d'apprentissage, intelligence, etc.), et non pas de son âge.

QUELQUES GÉNÉRALITÉS SUR L’ÉCOLE.


                                       Tous les enfants ne vont pas à l'école. Les esclaves n'y ont évidemment généralement pas accès, de même que les enfants les plus pauvres. Non parce que les écoles sont payantes (les frais de scolarité sont parfois minimes, de sorte que la majorité peut y avoir accès), mais parce qu'ils représentent une paire de bras supplémentaire et doivent déjà travailler. De façon assez ironique, certains enfants issus des familles les plus riches ne fréquentent pas non plus l'école : ils sont éduqués par des précepteurs (souvent des affranchis grecs ou étrusques), qui leur apprennent à compter, à lire et à écrire en latin et en grec, et les initient aux grandes œuvres littéraires, à la rhétorique, la grammaire, la musique, l'astronomie, la philosophie, etc.  Le père joue aussi un rôle d'éducateur ou, en son absence du père, d’autres membres de la maisonnée comme la mère, les grands-parents ou les oncles paternels. On songe à Cornélie, la mère des Gracques, ou à Auguste qui apprenait à ses petits-fils à lire et à écrire, en leur faisant imiter son écriture.

Mère éduquant son enfant. (Fresque de Pompéi.)

                                       Pour les autres, direction le ludus ! L'école n'est toutefois pas obligatoire, et elle n'est pas non plus contrôlée par le pouvoir ou les institutions. Il n'existe pas non plus de bâtiment spécifiquement dédié à l'éducation, et ces écoles se situent généralement au domicile de l'enseignant - le ludi magsiter ou litterator - ou dans des lieux ou des pièces ouvertes comme l'auvent ou l'intérieur de boutiques, ou des galeries attenantes aux édifices publics. Elles n'accueillent qu'un petit nombre d'élèves - une dizaine, en moyenne. La "classe" est séparée du tumulte de la rue par de simples rideaux, et le mobilier se compose en tout et pour tout de quelques bancs ou de tabourets pour les élèves, d'une chaise ou d'un siège pour le maître, et parfois d'un tableau noir.

École romaine sous une galerie. (Via Estudiandosocialestoy.blogspot.com)

                                       J'ai précisé que les écoles étaient ouvertes à tous, les frais de scolarité demeurant  accessibles. En réalité, le coût de l'éducation dépend de plusieurs facteurs : l'école "élémentaire" coûte moins cher que les études secondaires, et la réputation et les qualifications de l'enseignant influent également. Ces derniers sont pour la plupart des affranchis, qui ne jouissent pas d'une position sociale très élevées, et ne sont rémunérés que par les parents de leurs élèves. En théorie, on ne fait aucune distinction entre les enfants issus des patriciens et ceux issus de classes plus modestes : peut-être est-ce le cas en ce qui concerne l'enseignement à proprement parler, mais un garçon noble viendra accompagné de son paedagogus, en général un esclave de confiance (le plus souvent grec) qui l'escorte sur le chemin de l'école et joue le rôle de protecteur, de compagnon, de conseiller, de maître d'études, etc. L'enfant peut même être accompagné d'esclaves supplémentaires...

Paedagogus conduisant un enfant à l'école. (Via Estudiandosocialestoy.blogspot.com)
 
                                       Quintilien affirme que l'éducation doit commencer le plus tôt possible :
"Ce bénéfice, accumulé chaque année, formera avec le temps un capital qui, prélevé sur l'enfance, sera autant de gagné pour l'adolescence. Appliquons la même règle aux années suivantes, afin qu'aucun âge ne soit arriéré dans les études qui lui sont propres. Hâtons-nous donc de mettre à profit les premières années, avec d'autant plus de raison que les commencements de l'instruction ne portent que sur une seule faculté, la mémoire; que non seulement les enfants en ont déjà, mais qu'ils en ont même beaucoup plus que nous." (Quintilien, "Institution Oratoire", I, 1, 19.)
Les écoles accueillent le plus souvent des enfants des deux sexes, âgés de 7 à 11 ans. Les filles pouvant être mariées dès l'âge de 12 ans, cette instruction de base est la seule qu'elles recevront.


ÉCOLE "ÉLÉMENTAIRE".


                                       La journée commence avant le lever du soleil, et les élèves doivent donc venir à l'école avec des bougies - dont les fumées noircissent murs et plafond de la salle de classe. Laissons la parole au pseudo-Dosithée:
"Un esclave réveille l'enfant tôt le matin, ouvre la fenêtre, l'aide à s'habiller, à se laver le visage et les dents ; s'il fait froid, il enfile de lourdes chaussures, une tunique de laine, une écharpe autour du cou et un manteau à capuche ; avant d'aller à l'école, il va saluer ses parents ; il peut arriver que, sur le chemin, l'enfant s'arrête à la boulangerie pour se faire acheter une collation par l'esclave qui l'accompagne ".
L'enfant - ou son pédagogue - transporte tout son matériel scolaire (tablettes, stylets, etc.) et son déjeuner dans une boîte (capsa), équivalent de notre cartable.

Statue représentant un écolier avec, à ses pieds, la capsa. (Cour octogonale du Belvédère, Vatican.)
 
                                       Les leçons s'étalent de l'aube jusqu'à la sixième heure (midi), pour une courte pause déjeuner, et les cours reprennent après l'heure de la sieste. L'année scolaire commence le 24 Mars, après les festivités dédiées à Minerve, déesse de la sagesse veillant sur les enseignants et les écoliers. Elle est entrecoupée de nombreux jours de repos comme les fêtes religieuses (les Saturnales ou les Quinquatries par exemple), et elle s'interrompt durant l'été. Tous les 9 jours, on fait également relâche car c'est jour de marché : les cours ayant lieu dans des pièces ouvertes sur l'extérieur ou proches de la rue, le bruit empêche le bon déroulement des leçons.

Magister tenant la férule (via www.ac-grenoble.fr.)


                                       Question discipline, c'est plutôt raide. Dans le meilleur des cas, l'enfant paresseux doit recopier des lignes (plusieurs fragments, conservées au Muées d’État de Berlin, ont été retrouvés en Égypte.), et un élève turbulent a droit à une bonne raclée, souvent administrée à coups de bâtons. A l'école secondaire, une faute grave est punie par le fouet. Au point même qu'en Latin, la périphrase "tendre la main à la férule" (manum ferulae subducere) signifie "étudier ", et que la baguette (ferula) est l’attribut du maître d’école pour de nombreux auteurs. Horace qualifie par exemple son professeur, Orbilius, de "plagosus" (brutal, qui aime frapper). Quant à Martial, il écrit démontrant la dureté des punitions infligées aux enfants :
"Maître d'école, laisse un peu de repos à cette naïve jeunesse ; et puisses-tu, pour récompense, voir accourir à tes leçons beaucoup d'élèves à la longue chevelure, et avoir toute l'affection de cet auditoire assis autour de ta table ! Que nul maître de calcul, qu'aucun sténographe ne soit jamais pressé par un cercle plus nombreux ! Pur et serein, le jour brûle de tous les feux du Lion, et l'ardent juillet mûrit nos moissons jaunissantes. Ces courroies découpées dans un cuir de Scythie, ces lanières qui ont déchiré le dos du Célénien Marsyas, ces tristes férules, sceptres des pédants, laisse-les reposer, laisse-les dormir jusqu'aux ides d'octobre ; si les enfants se portent bien l'été, ils en savent assez." (Martial, "Épigrammes", X-62.)

Toutefois, dès le Ier siècle, on commence à privilégier des procédés plus doux et on compte davantage sur l’émulation : on utilise des lettres d’ivoire ou de buis, et même à des gâteaux en forme de lettres pour récompenser les progrès de l’enfant. Ces innovations indignent pourtant les partisans d'un enseignement plus traditionnel, et elles restent marginales.

Maître battant un élève. (Gravure du XIXème s. d'après une fresque de Pompéi.)


                                       Mais qu'enseigne-t-on exactement ? A l'école, on apprend à lire, à écrire et à compter. En ce qui concerne la lecture, les élèves apprennent les 23 lettres de l'alphabet latin par cœur, en les récitant : on les répète à la suite du professeur, en accentuant la prononciation. Ces récitations matinales ne sont pas du goût de Martial, qui vitupère après ces dizaines d'enfants ânonnant dès le matin :
"Qu'avons-nous à démêler avec toi, coquin de maître d'école, tête odieuse aux jeunes garçons et aux petites filles ? Le coq, à la crête altière n'a pas encore chanté, que déjà ta détestable voix et ton fouet nous étourdissent. L'airain ne résonne pas avec plus de fracas sur l'enclume du forgeron qui met en selle la statue d'un avocat ; moins bruyantes sont, dans le grand Amphithéâtre, les clameurs frénétiques des partisans d'un gladiateur victorieux. Tes voisins ne te demandent pas de les laisser dormir toute la nuit ; car c'est peu de chose que quelques heures de veille, mais veiller sans cesse est un supplice. Renvoie tes écoliers. Veux-tu, bavard maudit, que l'on te donne pour te taire autant que tu reçois pour brailler ?" (Martial, "Épigrammes", IX - 69.)

École romaine. (Via projetrome.free.fr)
 
                                       Tous les élèves font partie de la même classe, quel que soit leur niveau. Ils sont toutefois répartis en plusieurs groupes. Par exemple, en ce qui concerne la lecture : les abecedarii (qui étudient encore l'alphabet), les syllabarii (ils connaissent les syllabes) et les nominarii (ils sont capables de reconnaître les mots).

Tablettes de cire et stylet.

                                       L'apprentissage de l'écriture et de la lecture se fait simultanément : l'enseignant trace les  lettres et en explique la prononciation, tandis que les enfants s'appliquent à recopier le tracé, par un procédé d'imitation qui constitue la colonne vertébrale de l'enseignement à Rome. On écrit sur des tablettes de cire, à l'aide d'un stylet (ou de tout autre objet pointu comme un morceau de bois, d'os ou de métal.), parfois sur du papyrus ou sur des tessons de terre cuite (ostraka).
"Lorsque l'enfant commencera à connaître le tracé des lettres, il ne sera pas inutile de les graver le mieux possible sur une tablette, afin que le style le suive comme un sillon. En effet il ne s'égarera pas comme sur la cire (car il sera contenu des deux côtés par des bords et ne pourra s'écarter du modèle); d'autre part, en suivant avec plus de célérité et plus souvent des traces déterminées, il donnera de la sûreté à ses doigts et n'aura pas besoin que la main du maître vienne se poser sur la sienne pour la diriger. Ce n'est pas un soin indifférent, quoique presque tous les gens bien nés le négligent ordinairement, que celui d'écrire bien et vite." (Quintilien, "Institution Oratoire", I.1 27-29.)
                                         Selon Cicéron, les petits Romains ont du mal à prononcer correctement le "R", qu'ils prononcent souvent "L"...  On étudie aussi bien le Grec que le Latin : depuis son plus jeune âge, l'enfant a été confié à une nourrice ou à un esclave grecs, et il maîtrise généralement cette langue avant même le Latin - si bien établi que Quintilien insiste sur la nécessité de ne pas trop tarder pour initier l’enfant au Latin, de peur qu’il ne le parle ensuite avec un accent étranger ! On a même élaboré, au début du IIIème siècle, des  manuels appelés Hermeneumata Pseudodositheana, qui regroupent du vocabulaire, des textes bilingues et un manuel de conversation Latin / Grec constitué de petits dialogues familiers !

                                       Parfois, le professeur exerce les enfants en leur faisant réciter des vire-langues. On apprend aussi à travers les textes : les élèves de la période républicaine recopient par exemple la loi des Douze Tables, ou apprennent par cœur des textes en prose et de la poésie latine ou grecque. "L'Odyssée" d'Homère est un ouvrage fréquemment étudié : il célèbre la ténacité, la sagesse, l'honnêteté, le respect de la famille et la fidélité. En revanche, "L'Illiade" est moins souvent abordée... Il faut dire qu'elle relate la défaite des Troyens, parmi lesquels Énée, que les Romains considèrent comme leur ancêtre. Du coup, "L'Enéide" de Virgile est aussi un ouvrage fréquemment lu en classe, dont on recopie et on apprend des passages entiers. La mémorisation tient donc une place prépondérante dans l'enseignement des plus jeunes. Quintilien critique toutefois cette méthode, qu'il juge mécanique et d'une monotonie exaspérante...

Abacus. ((Via Estudiandosocialestoy.blogspot.com.)
 
                                       En ce qui concerne le calcul, on apprend à compter à l'aide d'un abacus, sorte de boulier de forme rectangulaire. Les enfants se familiarisent avec l'arithmétique en utilisant des pierres (calculi !). On enseigne aussi des rudiments de mythologie, de géographie, d'Histoire, etc.


ÉCOLE DE GRAMMAIRE.


                                       Si les petites filles vont en général à l'école primaire, l'enseignement supérieur concerne surtout les garçons, jusque vers 15 ans environ. Les jeunes filles issues de la noblesse continuent toutefois à se cultiver et à étudier, chez elles, la littérature ou la philosophie : on les appelle les doctae pullae (jeunes filles savantes).

Jeune fille lisant. (Bronze du Ier s. - ©Marie-Lan Nguyen via wikipedia.)

                                       Dans l'équivalent de notre école secondaire, on étudie la grammatica, discipline qui inclue naturellement la grammaire, mais aussi la littérature en général, en Latin et en Grec. Le professeur est appelé le grammaticus. Une fois encore, l'accent est mis sur les œuvres d'Homère, mais on ne les étudie pas dans leur intégralité: elles sont abordées de façon partielle, par l'étude de plusieurs passages sans lien entre eux. On se penche aussi sur l’œuvre de Tite-Live  ou  celle des poètes latins, comme Andronicus et Ennius.
"Le premier enseignement à donner à celui qui a appris à lire et à écrire, c'est celui de la grammaire. (...) Cet enseignement, qui en gros se divise en deux parties, la connaissance du langage correct et le commentaire des poètes, est au fond plus important qu'il n'en a l'air. Car la façon d'écrire dépend étroitement de celle de parler, et le commentaire suppose une lecture parfaitement corrigée, et il faut pour tout cela du jugement. (...) Et si le professeur n'a pas donné au futur orateur des bases solides, tout ce qu'on construira par-dessus s'écroulera." (Quintilien, "Institution Oratoire", I, 4, 1-5.)

Statue en l'honneur d'un grammaticus. (IIème S. - ©Barbara McManus.)
 
                                       La prononciation et l'élocution représentent également une large part de l'enseignement, tout comme les premiers éléments de rhétorique. Tout cela n'a rien d'étonnant, au vue de l'importance de l'art oratoire dans la société romaine. Au cours du Ier siècle avant J.C. apparaissent d'ailleurs les premières écoles spécialisées dans cet enseignement (voir ci-dessous). Enfin, on apprend aussi un peu de géométrie et de musique - qui est alors considérée comme une matière appartenant au domaine des mathématiques.


ÉCOLES DE RHÉTORIQUE.


                                       Les écoles de rhétorique sont en général tenues par des professeurs grecs (le rhetor). La plupart des étudiants sont des jeunes hommes issus des familles les plus aisés, et ils y étudient - en plus de la rhétorique, qui demeure évidemment la matière principale - la littérature et la philosophie. En règle générale, l'étudiant doit discourir sur un sujet imposé - improviser un plaidoyer pour Médée, par exemple. Mais ces méthodes et cette mode de la déclamation sont sujètes à controverse dès le Ier siècle :

"Mais aujourd'hui nos petits jeunes gens sont conduits aux tréteaux de ces déclamateurs qui sont appelés rhéteurs. (...) Les exercices eux-mêmes sont pour la plus grande part nuisibles. On traite en effet chez les rhéteurs deux sortes de sujets, les suasoires [en gros, un discours destiné à persuader l'interlocuteur] et les controverses : les suasoires, considérées comme plus faciles et exigeant moins de connaissances juridiques, sont laissées aux enfants ; les controverses sont attribuées au plus capables, mais quelles controverses, ma foi ! et sorties d'une imagination délirante ! Il en résulte que l'on traite de sujets si éloignés du réel avec un style déclamatoire." (Tacite, "Dialogue des Orateurs", 34 - 36.)

Quintilien ne dit pas autre chose :

"Il faut donc que les sujets eux-mêmes, qui sont imaginaires, ressemblent au réel le plus possible, et que la déclamation imite, le plus que l'on pourra, les plaidoyers, puisqu'elle fût inventée pour y entrainer. Car les magiciens, les épidémies, les réponses d'oracles et les marâtres plus cruelles que celles de la tragédie, nous aurions du mal à les trouver dans les procès et les règlements juridiques." (Quintilien, "Institution Oratoire", II, 10, 1-9.)
Illustration de "Institution Oratoire" de Quintilien.

                                       Les étudiants les plus riches, ou ceux qui peuvent espérer faire une brillante carrière du fait de leurs aptitutes, poursuivent leur éducation à l'étranger, dans des écoles prestigieuses situées en Grèce ou en Asie Mineure. Athènes, en particulier, est très prisée pour ses écoles de philosophie. On peut d'ailleurs considérer que les deux systèmes éducatifs, assez similaires sur la forme, se distinguent précisément sur le fond : en Grèce, on étudie la philosophie ; à Rome, on se perfectionne en droit.

                                       Suétone raconte que Vespasien "fut le premier qui constitua sur le fisc, aux rhéteurs grecs et latins, une pension annuelle de cent mille sesterces. " Certes, Vespasien ne crée que des postes dans l'enseignement "supérieur", et uniquement pour la ville de Rome. Il s'agit toutefois d'une innovation importante, puisque l’État met en place des chaires d'enseignement à ses frais, donnant ainsi naissance à un embryon d'enseignement public. Le premier enseignant à bénéficier de cette décision n'est autre que Quintilien, professeur de rhétorique latine abondamment cité dans cet article. A nouveau, on remarque que les matières priviligiées par l'Empereur concernent l'art oratoire, et non des sujets plus techniques ou scientifiques : rien de surprenant, puisque dans la civilisation romain, l'enseignement supérieur est avant tout un moyen de former les futurs citoyens à la vie publique.

Quintilien.


                                       C'est d'ailleurs l'une des grandes différences entre le système éducatif des Romains et celui que nous connaissons : alors que les écoles romaines ont pour but de former un citoyen Romain, avec toutes les valeurs de dignitas, pietas, fides et gravitas inhérentes à ce statut, l'enseignement vise aujourd'hui l'obtention par l'élève d'un diplôme ou d'une formation lui permettant de décrocher un emploi...  Il est à d'ailleurs à noter qu'à Rome, on n'enseigne pas des matières pourtant aussi essentielles à la conduite d'une carrière publique que le droit, l'administration ou les tactiques militaires. Tout cela, les Romains l'apprendront plus tard, sur le tas - Cicéron, par exemple, s'est perfectionné en droit aux côtés du juriste le plus éminent de l'époque, Quintus Mucius Scaevola, et il dirigera lui-même plusieurs apprentis.

                                       Je me garderai bien de porter un jugement sur ces deux conceptions de l'instruction. Je me bornerai simplement à constater que, à tout prendre, l'éducation à Rome présente un avantage : le zéro, chiffre introduit par les arabes, n'est pas connu des Romains ! Ca n'empêche pas les mauvaises notes, mais vous échappiez au moins à la bulle... En revanche, essayez un peu d'additionner LXXXVIII et XII ! Et oui, chaque médaille a son revers. (Pour ceux que ça intéresse, la réponse est C.)


Professeur avec trois élèves. (Bas-relief de Trier, 200 avant J.C.)


dimanche 25 août 2013

Les Proscriptions A Rome.

                                        Plusieurs articles de ce blog m'ont amenée à parler des proscriptions - tout récemment encore, dans celui consacré à l'affaire Sextus Roscius, ici. A priori, même si vous n'aviez jamais lu ou entendu ce terme auparavant, vous avez compris que ce n'était pas une pratique particulièrement festive... Mais j'ai reçu plusieurs courriels d'internautes, me demandant ce qu'étaient exactement ces fameuses proscriptions : en quoi consistaient-elles ? Étaient-elles fréquentes à Rome ? Qui décidait de l'identité des proscrits ? Et puis d'abord, que veut dire précisément ce mot ?

                                        La logique nous incite à commencer par là. Le terme proscription vient du verbe proscribere, qui signifie publier, proclamer, annoncer par écrit. Dans le contexte, la proscription désigne la proclamation et la condamnation officielle des ennemis de l'État -  et implique, de facto, l'élimination desdits ennemis. Mon dictionnaire définit la proscription comme "l'action de proscrire (!!), condamner quelqu'un à mort ou au bannissement". Par extension,la proscription désigne aussi l'affiche portant le texte officiel et la liste des noms des personnes condamnées.

                                        Il n'y eut que deux grandes vagues de proscriptions à Rome : en 82 avant J.C. sous Sylla, puis en 43 avant J.C. sous le triumvirat Antoine - Octave - Lépide. Dans les deux cas, en marge des guerres civiles.

Proscriptions sous Sylla.


                                        Les premières proscriptions ont lieu en 82 avant J.C. Sylla s'est emparé de Rome au terme d'une guerre contre les partisans de Marius et, devenu dictateur, il concentre tous les pouvoirs entre ses mains. Il instaure alors les proscriptions, qui visent évidemment les marianistes. Cette décision est légalisée par la loi Cornelia de proscriptione et prosciptis : 520 personnes, déclarées "ennemies de la patrie", sont désignées et trois listes successives sont publiées et affichées sur le forum. Étrangement, ces listes ont pour but de rassurer ceux qui n'y figurent pas - mais on imagine l'effet qu'elles ont, en revanche, sur ceux dont les noms y sont mentionnés !

Un proscrit découvre son nom sur la liste. (Illustration Augustyn Mirys.)

                                        Tout homme dont le nom y est cité est ipso facto déchu de la citoyenneté et exclu de toute protection juridique; quiconque héberge ou protège un proscrit est condamné à mort ; tout informateur fournissant des renseignements pouvant conduire à une exécution reçoit une récompense pécuniaire ; n'importe quel particulier qui tue un proscrit et apporte sa tête (tête qu'on retrouve souvent exposée sur le forum au bout d'une pique) gagne 12 000 deniers prélevés sur les fonds publics et a le droit de garder une partie de sa succession. Le reste est confisqué par l’État, qui vend l'ensemble des biens aux enchères - les proches de Sylla en profitant évidemment pour acquérir domaines, esclaves, œuvres d'art etc. à bas prix. Les fils des proscrits sont automatiquement exilés (Ils ne seront réintégrés dans leurs droits qu'en 49 avant J.C.) et leurs veuves ne sont pas autorisées à se remarier. Bref, c'est plutôt sec, comme procédé !
" C'est lui [Sylla] qui fut le premier (plût au ciel qu'il eût été le dernier) à donner l'exemple des proscriptions. Ainsi, dans cette cité où, pour une insulte un peu vive, on rend justice à un individu qui figure sur la liste des histrions, I'Etat établissait une prime pour chaque citoyen romain égorgé. Celui-là recevait le plus qui avait assassiné le plus ; la mort d'un ennemi ne rapportait pas plus que la mort d'un citoyen ; chacun payait lui-même son propre assassinat. On ne se déchaîna pas seulement contre les adversaires qui avaient combattu par les armes mais aussi contre bien des innocents. " (Velleius Parterculus, "Histoire Romaine", II - 28)

                                        Les proscriptions décidées par Sylla ont deux avantages : d'une part, elles éliminent les opposants fidèles à Marius et, d'autre part, elles permettent de renflouer le Trésor romain, mis à mal par la guerre civile et les conflits menés à l'étranger. La lutte entre partisans de Sylla et partisans de Marius correspondait plus largement à celle entre Optimates (conservateurs rassemblant une grande part de la noblesse) et Populares (courant réformateur où l'on retrouvait, grosso modo, les défenseurs de la plèbe et les chevaliers.) En conséquence, l'ordre équestre est particulièrement touché par les proscriptions. Les chevaliers marianistes se sont généralement enrichis dans le commerce et les affaires, et leur fortune est donc confisquée et reversée à des proches de Sylla ou aux vétérans de ses légions, comme les terres appartenant aux cités ayant soutenu Marius sont redistribuées aux troupes de Sylla. Parmi les premières victimes des proscriptions figurent les consuls en exercice et ceux de l'année précédente - désignés par Marius et donc proches de lui - et Marcus Junius Brutus, (le père du futur césaricide) tué par Pompée.
 

Les proscriptions. (© luciuscorneliussylla.fr)

                                        Les proscriptions plongent Rome dans la terreur. Nombreux sont les proscrits qui disparaissent purement et simplement, traînés hors de chez eux pendant la nuit par des groupes d'hommes, appelés les Sullani, des affranchis de Sylla qui par conséquent portent tous le nom de Lucius Cornelius ! Le Tibre charrie des centaines de cadavres et les assassinats ne se limitent pas à la seule ville de Rome : des milices armées parcourent l'Italie à la recherche des fuyards. Catilina mène par exemple une troupe de Gaulois et amasse un joli pactole, prélevé sur l'héritage de ses victimes - dont son propre frère et son beau-frère, à en croire Cicéron. Le caractère sordide des exécutions, la vague des dénonciations, les hordes armées et l'apparition des Sullani provoque une panique générale, chacun redoutant d'être dénoncé, proscrit pour un comportement prétendument séditieux et exécuté, peut-être même par un de ses proches. Car, je le répète, n'importe qui pouvait assassiner les proscrits, et on voit donc un esclave tuer son maître, un fils son père ou un père son fils...
"Un Romain nommé Quintus Aurélius, qui ne se mêlait de rien, et qui ne craignait pas d'avoir d'autre part aux malheurs publics que la compassion qu'il portait à ceux qui en étaient les victimes, étant allé sur la place, se mit à lire les noms des proscrits, et y trouva le sien. " Malheureux que je suis, s'écria-t-il, c'est ma maison d'Albe qui me poursuit. " Il eut à peine fait quelques pas, qu'un homme qui le suivait le massacra. " (Plutarque, "Vie de Sylla", 31.)

                                        Sous Sylla, les proscriptions revêtent un caractère quasiment bureaucratique, les noms des assassins et des dénonciateurs étant scrupuleusement notés et versés aux archives publiques. L'ensemble est supervisé par Chrysogonus, un affranchi grec de Sylla corrompu et âpre au gain. L'exemple de Sextus Roscius (voir en introduction) montre bien les dérives et les machinations dont l'entourage de Sylla se rend alors coupable, profitant des proscriptions pour s'enrichir au détriment des malheureux condamnés, voire même d'innocents.

Proscriptions sous le second triumvirat.


                                        En 43 avant J.C., le triumvirat composé d'Octave (futur Auguste), Marc Antoine et Lépide reprend l'idée à son compte. Pour simplifier, disons que depuis l'assassinat de Jules César, survenu un an plus tôt, les deux premiers s'écharpent vigoureusement, tandis que le troisième ne sait pas trop sur quel pied danser... Les trois hommes finissent par s'entendre et scellent un pacte qui donne naissance à ce que l'on a coutume d'appeler le second triumvirat. L'accord ôte le pouvoir au Sénat, et Octave, Lépide et Antoine ont désormais les mains libres pour diriger l'état.

Antoine, Octave et Lépide. (Ill. H.C. Selous - ©Internet Shakespeare Editions.)

                                        L'une de leurs premières décisions est de recourir à ces bonnes vieilles proscriptions, sensées viser les ennemis de l’État et en premier lieu les meurtriers de César et, par extension, tous les Républicains. Y figurent donc Brutus, Cassius ou encore Sextus Pompée (le fils de Pompée le Grand). Mais tant qu'ils y sont, nos trimviri en profitent pour faire éliminer à moindres frais leurs propres opposants politiques et régler quelques comptes personnels ! Une nouvelle liste est établie - ou plutôt de nouvelles listes, qui font l'objet d'intenses tractations entre les trois partenaires, et où l'on supprime ou ajoute des noms à l'envi. Chacun veut y inscrire ses propres ennemis, qui s'avèrent souvent être les alliés des deux autres. On parvient finalement à un compromis : Octave sacrifie par exemple son allié Cicéron, Antoine son oncle Lucius, et Lépide son propre frère.  

"Ainsi se livraient-ils les uns aux autres ceux qui leur étaient les plus chers en échange de ceux qui leur étaient les plus odieux, et leurs plus grands ennemis en échange de ceux avec qui ils avaient les liaisons les plus intimes. Tantôt, ils donnaient nombre pour nombre, tantôt plusieurs pour un seul, ou un nombre moindre pour un plus grand, trafiquant ainsi que sur un marché public et mettant tout à l'enchère..." (Dion Cassius, "Histoire Romaine", XLVII - 6.)

                                        Encore une fois, le but est double : d'abord se débarasser des opposants sans se salir les mains, et ensuite amasser de l'argent, au profit de l’État ou du sien propre. Il faut dire que les triumviri ont besoin de fortes sommes, notamment pour payer leurs soldats. Je parlais aussi plus haut de règlements de compte, et le cas de Rufus en est une bonne illustration :
"Rufus possédait un superbe immeuble, dans le voisinage de Fulvia, la femme d'Antoine. Elle avait voulu le lui acheter, mais Rufus avait refusé ; il eut beau maintenant lui en faire cadeau, il fut proscrit. Quand on apporta sa tête à Antoine, il dit qu'elle ne le concernait pas et la fit porter à sa femme qui ordonna de ne pas l'exposer sur le forum mais sur l'immeuble en question." (Appien, "Histoire Des Guerres Civiles", IV - 29.)
  
                                        Les conditions dans lesquelles se déroulent les proscriptions sont toujours aussi violentes. Le même fonctionnement s'applique : un homme libre qui tue un proscrit reçoit 25 000 drachmes, un esclave 10 000 drachmes et la citoyenneté ; les biens des condamnés sont saisis ; leurs cadavres sont privés de sépulture. Il est toujours interdit de porter assistance à quiconque figure sur ces listes mais, cette fois, certains d'entre eux sont sauvés par leurs proches, et même parfois par les membres du triumvirat eux-mêmes (le frère de Lépide, par exemple, s'en sortira indemne).

"On assista à des manifestations incroyables d'amour conjugal de la part des femmes, d'amour filial de la part des enfants et de dévouement de la part des esclaves pour leurs maîtres." (Appien, "Histoire Des Guerres Civiles",  IV - 36.)

"Les Massacres Du Triumvirat." (Antoine Caron.)

                                        Si c'est encore possible, le chaos est encore plus général que lors des premières proscriptions. Des familles entières fuient l'Italie, les élites sont ruinées, les vengeances se multiplient contre les assassins présumés. Pire encore, on ne sait plus à qui se fier, et la trahison peut aussi bien venir d'un proche que le salut, d'un ennemi ! C'est bien simple : Rome, terrifiée par les proscriptions de Sylla, tombe cette fois dans la pire des psychoses. Un exemple de cette ignoble incertitude ?  Turianus avait été prêteur, et son fils était un débauché, ami de Marc Antoine. Arrêté par les centurions, il les supplie de lui accorder un délai, le temps de demander à son fils d'intervenir auprès du triumvir. Et les centurions éclatent de rire : son fils est déjà intervenu, mais pas vraiment dans ce sens-là...

                                        Parmi ceux qui parviennent à s'enfuir, nombreux sont ceux qui se rangent aux côtés de Brutus et Cassius en Orient, ou qui se réfugient auprès de Sextus Pompée. Celui-ci est parvenu à gagner la Sicile et il les accueille chaleureusement, leur fournissant le gîte et le couvert. Il promet en outre de verser à quiconque sauvera un proscrit le double de la prime offerte par les trimviri pour sa tête.

Denier de Sextus Pompée.

                                        En revanche, la plupart n'en réchappent pas. La victime la plus célèbre de cette seconde vague de proscriptions est sans conteste Cicéron, poursuivi de la haine implacable de Marc Antoine et de Fulvie (qui lui reprochent entre autres choses ses Philippiques, une série de discours d'une violence extrême prononcés contre eux au Sénat). Le célèbre orateur envisage un temps de s'enfuir en Grèce mais, au final, il se résigne à son sort et est exécuté dans sa villa de Formia. Sa tête et ses mains sont tranchées et rapportées à Marc Antoine, qui les fait exposer sur le forum avant de décréter la fin des proscriptions.   

"Cicéron ayant entendu la troupe que menait Hérennius courir précipitamment dans les allées, fit poser à terre sa litière : et portant la main gauche à son menton, geste qui lui était ordinaire, il regarda les meurtriers d'un œil fixe. Ses cheveux hérissés et poudreux, son visage pâle et défait par une suite de ses chagrins, firent peine à la plupart des soldats mêmes, qui se couvrirent le visage pendant qu'Hérennius l'égorgeait : il avait mis la tête hors de la litière, et présenté la gorge au meurtrier ; il était âgé de soixante-quatre ans. Hérennius, d'après l'ordre qu'avait donné Antoine, lui coupa la tête, et les mains avec lesquelles il avait écrit les Philippiques. C'était le nom que Cicéron avait donné à ses oraisons contre Antoine ; et elles le conservent encore aujourd'hui. " (Plutarque, "Vie des Hommes Illustres - Comparaison De Démosthène Et De Cicéron", IV - 48.)

"La Mort De Cicéron." (Léon Comeleran.)

                                        Il est difficile de déterminer le nombre précis de victimes de ces secondes proscriptions, mais Appien parle de 2000 chevaliers et 300 sénateurs. Quelque soit le compte exact, les conséquences furent déterminantes, et surtout sur le plan politique. Le parti républicain était anéanti, l'aristocratie largement décimée, et l'absence d'opposition permettra quelques années plus tard à Octave d'instaurer le principat. 

                                        Aucune autre proscription n'aura lieu à Rome, du moins à grande échelle - mais Tibère ou Domitien par exemple y auront recours ponctuellement. Si j'étais pragmatique et cynique, je dirais que ça se comprend: difficile de laisser passer l'occasion de balayer d'un seul coup ses ennemis et de renflouer les caisses...  N'oublions pas, hélas, que des pratiques similaires eurent lieu durant la révolution française ou plus récemment encore durant la dictature en Argentine - pour ne citer que ces deux exemples.



dimanche 18 août 2013

Un Loup Peut En Cacher Un Autre...

                                        Après plusieurs articles assez consistants, je poste aujourd'hui un billet plus court - même les blogueurs ont le droit au repos - pour revenir sur deux expressions bien connues, mais pas toujours attribuées à leur auteur. Plus précisément, l'une d'elles est passée dans le langage courant sans que l'on sache le plus souvent d'où elle vient, et l'autre est généralement associée à un philosophe qui, s'il l'a popularisée, n'en est pourtant pas à l'origine. Le plus incongru, c'est que ces deux maximes parlent toutes les deux d'un loup - animal dont on connaît la symbolique dans l'Histoire romaine.

                                        L'expression devenue proverbiale, vous la connaissez forcément : "Quand on parle du loup, on en voit la queue." On la retrouve dans d'autres langues sous une forme assez proche, bien que le loup ait parfois mystérieusement disparu : "Speak of the devil, and he appears." en Anglais ou "Hablando del rey de Roma, por la puerta asoma." en Espagnol, par exemple. Et bien, figurez-vous qu'on retrouve peu ou prou cette phrase en Latin : "Atque eccum tibi lupum in sermone:  praesens esuriens adest.". Elle est tirée d'un œuvre de Plaute (env. 254 - 184 avant J.C.), auteur de nombreuses comédies que n'aurait pas reniées Molière - qui s'en est d'ailleurs largement inspiré.

Plaute. (via Wikipedia.)

                                       La pièce qui nous intéresse s'intitule "Stichus" : le père de deux jeunes filles souhaite les voir divorcer et se remarier, trois ans après le départ de leurs époux respectifs, deux frères ruinés par les libéralités accordées à un profiteur et qui sont allés refaire fortune. L'aînée, soumise à son père, serait prête à se plier à sa volonté mais sa sœur s'entête et l'encourage à attendre leurs maris. Ceux-ci reviennent finalement, bien plus riches qu'auparavant, et la pièce se conclut par une fête. Le titre de la comédie provient du nom d'un personnage, esclave d'un des deux frères. 

Les héros de "Stichus" (Gravure sur bois, Bibliothèque Marciana de Venise.)



                                         Alors que les deux frères, ruinés, sont obligés de rogner sur leur train de vie fastueux et de limiter leurs dépenses, ils décident de se venger et de punir le pique-assiette responsable de leur misère. Et c'est justement à cet instant que celui-ci surgit ! L'un des frères remarque alors : "Tiens ! Quand on parle du loup, on le voit apparaître, prêt à tout dévorer." Aujourd'hui, notre loup à nous montre le bout de sa queue - ce qui, personnellement, me plonge dans un abîme de perplexité puisqu'il faut alors supposer que le loup en question marche à reculons... "Quand on parle du loup, on en voit le museau" aurait tout de même semblé plus logique, mais passons !


Sigmund Freud.
La seconde locution, quant à elle, nous évoque immédiatement le philosophe anglais Hobbes (1588 - 1679) : "L'homme est un loup pour l'homme". Phrase qui apparait dans "De Cive". Bizarrement, c'est à lui qu'elle doit d'être devenue célèbre. Dans son acception philosophique, elle signifie que l'Homme, loin d'être bon naturellement, est un être mauvais, cruel, porté à assouvir ses instincts et à agir avant tout dans son intérêt, sans se soucier des autres. Une vision pessimiste reprise par plusieurs auteurs, comme Schopenhauer ou Freud, pour qui l'homme est par instinct une créature agressive.
"L’homme est en effet tenté de satisfaire son besoin d’agression aux dépens de son prochain, d’exploiter son travail sans dédommagements, de l’utiliser sexuellement sans son consentement, de s’approprier ses biens, de l’humilier, de lui infliger des souffrances, de le martyriser et de le tuer. Homo homini lupus : qui aurait le courage, en face de tous les enseignements de la vie et de l’histoire, de s’inscrire en faux contre cet adage ? Cette tendance à l’agression, que nous pouvons déceler en nous-mêmes et dont nous supposons à bon droit l’existence chez autrui, constitue le facteur principal de perturbation dans nos rapports avec notre prochain ; c’est elle qui impose à la civilisation tant d’efforts." (Freud, "Malaise Dans La Civilisation".)

                                        Cependant, on retrouve la même formule dans des œuvres antérieures : chez Érasme, Rabelais, Montaigne, d'Aubigné ou encore Francis Bacon. Alors qui, le premier, a osé la comparaison ? Plaute, encore ! Cette fois dans sa comédie "Asinaria" - soit "La Comédie Des Ânes", ce que l'on pourrait aussi traduire par "Les Âneries". L'intrigue se déroule à Athènes : Argyrippe, fils du vieillard Déménète, a besoin d'argent pour acheter pendant un an les amours de Philénie, fille de la maquerelle Cléérète. Déménète, qui vient de vendre plusieurs ânes à un marchand, accepte de prêter à son fils la somme nécessaire, en échange d'une nuit avec la jeune fille. Mais un rival de Cléérète, furieux d'être dépossédé de sa maîtresse, fait prévenir la femme de Déménète qui, outrée par la conduite de son vieux cochon de mari, fait un scandale et le traîne, tout penaud, hors du lupanar.

                                        La fameuse phrase apparait dans la scène IV de l'acte I, alors qu'un des esclaves de Déménète tente de soustraire au marchand l'argent de la vente des ânes, afin de le remettre à Cléérète sans que l'épouse de son père ne se doute de rien. Alors qu'il lui demande le paiement, le marchand rétorque : "Vous ne m’amènerez pas à vous remettre cet argent sans vous connaître. L’homme qu’on ne connaît pas n’est pas un homme, c’est un loup." A peine moins pessimiste que l'interprétation générale, donc...


Thomas Hobbes. (Portrait de John Michaël Wright - National Portrait Gallery de Londres.)

                                        Il est à noter que la phrase exacte de Hobbes - "A l'état de nature l'homme est un loup pour l'homme, à l'état social l'homme est un dieu pour l'homme” - réunit en fait deux citations latines : celle de Plaute donc, mais aussi une sentence tirée de Sénèque pour qui "L’Homme est une chose sacrée pour l’Homme." ("Homo, sacra res homini" - Lettres à Lucilius, XCV - 33.) Ou comment concilier ces deux visions de l'espèce humaine...


"Trois Têtes Ressemblant Au Loup." (Gravure de Charles Le Brun.)

                                        Nous reparlerons de Plaute mais, en attendant, vous pourrez frimer dans les dîners - ou devant votre prof de Français ou de philo. Je me permettrai simplement d'ajouter cette citation de Serge Bouchard, lue sur Evene.fr : "L'homme est un loup pour l'homme, ce qui, vous en conviendrez, n'est pas très gentil pour le loup."