mercredi 7 novembre 2012

Bonne Lecture : "Le Dernier Roi Des Juifs".

                                        La nature humaine est ainsi faite qu'elle s'attache souvent aux mêmes héros, aux mêmes personnages. La plupart des livres sur l'antiquité romaine s'inscrivent souvent dans un même cadre spatio-temporel, et présentent souvent les mêmes personnages - le trio César - Cléopâtre - Néron en particulier. Et lorsqu'ils daignent s'en éloigner un peu, biographies et romans historiques choisissent toutefois de mettre en scène de grandes figures déjà connues du grand public. "La Maîtresse de Rome" de Katy Quinn, par exemple, fait intervenir l'Empereur Domitien, dont vous avez sans doute déjà entendu prononcer le nom, même si vous n'êtes pas forcément familier du personnage.


Jean-Claude Lattès. (©Nil / Opal / John Foley.)
C'est dire si le livre de Jean-Claude Lattès - plus connu en tant qu'éditeur - détonne, tant par la forme que par le fond. La forme, tout d'abord : ni un roman, ni un essai, ni une biographie, mais un mélange des trois que l'auteur décrit en préambule comme une "biographie mise en scène", scrupuleusement documentée. Le fond, ensuite : le héros de ce livre, c'est Marcus Julius Agrippa (dit Hérode Agrippa), dernier roi des Juifs, injustement méconnu et auquel les historiens se sont peu consacrés. Il faut dire que cet homme pacifique et peu sanguinaire, jouisseur invétéré, est "coincé" entre son grand-père Hérode Le Grand (qui réussit le tour de force d'être l'ami d'Antoine ET d'Auguste) et sa fille, Bérénice (celle de Racine). Il souffre aussi d'une image peu flatteuse, celle d'un Juif "collabo" au service de l'occupant romain (on excusera l'anachronisme) - quand on peut, au contraire, le percevoir comme un homme subtil qui avait compris que la puissance romaine ne pouvait être vaincue, et que mieux valait s'en accommoder en tentant de sauver ce qui pouvait l'être. En cela, il se rapproche de son compatriote l'historien Flavius Josèphe, l'une des sources principales de Jean-Claude Lattès.



Hérode le Grand. (Toile de Théophile Lybaert.)
                                       En réalité, quelle vie que celle d'Hérode Agrippa ! Comment les romanciers ont-il pu passer à côté de son incroyable destinée, si riche en péripéties, faite de grandeur et de misère, d'exils successifs jusqu'à son accession au trône de Judée ?! Petit-fils, donc, d'Hérode Le Grand (bâtisseur mégalomane et assassin d'une bonne partie de sa petite famille, y compris le père de notre héros), élevé à Rome auprès des enfants de la famille impériale, citoyen romain, Agrippa baigna, dès les premières années de sa vie, dans une double-culture : une éducation romaine mais également un enseignement juif, puisque le sang qui coulait dans ses veines faisait de lui le dernier des Hasmonéens, et un possible prétendant au trône. Un enfant vif et intelligent, puis un jeune homme à la beauté et à la sensualité toutes orientales, charmeur, séducteur et friand des plaisirs de la vie, qui mena une vie dissolue, dont n'étaient absents ni le vin ni les femmes. Ce Prince flamboyant aimait le luxe, et il dépensa bien plus qu'il ne possédait, au point qu'il fut toute sa vie ou presque couvert de dettes faramineuses...
 



Hérode Agrippa.

                                         Fin psychologue, il faisait preuve d'autant d'audace que de subtilité : faisant montre de courage, de diplomatie, de rouerie parfois, Agrippa savait louvoyer et éviter les chausse-trappes de la cour impériale. Il n'en fallait sans doute pas moins, en ces temps troublés où complots et meurtres se succédaient sans cesse, pour survivre au règne de quatre empereurs : Auguste qui le prit sous sa protection et le fit élever avec ses propres petits-enfants; le paranoïaque Tibère au règne sombre et ponctué d'assassinats et d'intrigues, qui l'emprisonna pour trahison; ce grand malade de Caligula, son ami, qui le fit Roi mais dont la versatilité aurait pu lui être fatale ; et enfin Claude, dont il était également proche, et qui doit à ses conseils et à son intervention d'avoir été proclamé Empereur. En récompense, son royaume fut agrandi de la Judée, et Agrippa entra alors triomphalement à Jérusalem, sous les acclamations d'une foule conquise par ce beau souverain charismatique - un Juif, l'un des leurs. Mais Claude, Empereur faible dominé par ses affranchis, nomma au Proche-Orient un préfet, Marsus, qui détestait Agrippa. L'inimitié s'accrut, et les ambitions personnelles firent le reste : Agrippa mourut à l'âge de 54 ans, sans doute empoisonné, après seulement 3 ans de règne. (44)


Entrée d'Hérode Agrippa à Jérusalem.

                                        Des intrigues, des rebondissements, des personnages hauts en couleur... Du pain béni pour un scénariste, vous dis-je ! Pourtant, Jean-Claude Lattès se détourne d'une narration facile et un peu racoleuse, pour se porter sur un terrain plus subtil. S'il n'élude nullement les péripéties qui ont marqué la vie de son héros, il se penche avec le même soin sur son évolution psychologique et surtout spirituelle, et étudie la façon dont ce jeune homme aux mœurs dissolues devint, à force d'expérience et d'études, un fin connaisseur de la religion Juive, qu'il pressentait incompatible avec le pouvoir romain. Certes, les Romains faisaient preuve d'une grande tolérance religieuse, à ceci près que le monothéisme dérangeait. Pire : s'ils conservaient leur liberté de culte, les Juifs étaient exclus de tout un pan de la vie sociale et forcément suspects du fait de leurs pratiques, jugées au mieux étranges et au pires barbares - interdits alimentaires, circoncision, Shabbat... Persécutions, massacres, premier pogrom de l'Histoire à Alexandrie, émeutes lorsque le Temple était profané par l'installation d'enseignes à l'effigie de Tibère ou d'une monumentale statue de Caligula : autant de signes montrant que les Juifs, à part dans la galaxie de peuples dominés par Rome, ne pouvaient s'intégrer à l'Empire sans renoncer à leur religion et renier leur spécificité.  
  
                                        C'est là le drame d'Agrippa, et sans doute l'aspect le plus émouvant du personnage. Un pied dans la culture romaine, l'autre dans la culture juive, il sut tirer de cette double appartenance les ressorts nécessaires pour être accepté à la fois par son peuple et les courants religieux antagonistes et par le pouvoir impérial, mais en tira aussi la conclusion que la situation de son royaume n'était pas tenable sur le long terme.


Temple d'Hérode à Jérusalem. (© preteristarchive)

                                        Étrangement, le propos résonne avec l'actualité, lorsque son héros s'interroge sur l'intégration, l'assimilation des Juifs dans l'Empire romain, la cohabitation des siens avec les Égyptiens ou les Grecs du Proche-Orient, la compatibilité de leur pratique religieuse avec la conception romaine de la société... A l'instar de ce rapprochement anachronique, nombreux sont les thèmes du livre qui touchent à l'universel et à l'intemporel, en optant par moment pour un angle philosophique, et en sondant le cœur de l'identité juive - notamment dans une annexe dense, qui en retrace l'Histoire.

                                        Pour autant, pas besoin d'envisager une interprétation ou une relecture de l'ouvrage, qui demeure avant tout le portrait magnifique d'un homme éminemment sympathique (parti pris assumé par l'auteur, qui confesse une profonde affection pour son sujet) et une plongée saisissante dans le Ier siècle de notre ère. Évènements politiques, luttes d'influence et échanges diplomatiques, personnages historiques mais d'abord et surtout la vie quotidienne : l'agitation des villes, les quartiers glauques et les palais luxueux, les déserts austères et les jardins luxuriants, les étoffes précieuses, les joyaux scintillants, l'opulence des repas, l'exotisme des voyages... Autant d'images colorées et vivantes qui font renaître Rome, Alexandrie, Jérusalem ou Capri par une écriture minutieuse mais alerte et prenante.


Voici donc une biographie passionnante, à lire d'urgence car d'une richesse infinie puisque s'y mêlent invitations au voyage, au rêve, à la connaissance et à la réflexion, personnages charismatiques et rebondissements haletants. Tout incite à la découverte des Juifs et de leur dernier Roi, cet Hérode Agrippa dont la fin tragique ne précéda que de quelques 30 ans la destruction du Temple et la chute de Jérusalem, sous les coups de l'armée de Titus. Un million de Juifs y laisseront la vie, massacrés par les Romains - ainsi que le redoutait Agrippa, impuissant à prévenir cet avenir funeste.

De toute façon, nous y reviendrons : inutile de vous dire qu'Hérode Agrippa fera prochainement l'objet d'un billet sur ce blog !


"Le Dernier Roi Des Juifs", de Jean-Claude Lattès.
Éditions Nil - 310 pages - 20 euros.
Lien ici.

dimanche 4 novembre 2012

Qu'est-ce qui fait rire les Romains ? Bonnes blagues antiques.

La maîtresse demande à Toto : "Quand Rome a-t-elle été construite ?
- La nuit, madame !
- Ah bon ?! Et pourquoi ?
- Parce que Rome ne s'est pas faite en un jour !"

O.K., je sors...

                                        Bon, je vous l'accorde : ce n'est pas franchement hilarant. Mais comment voulez-vous rigoler avec l'Histoire romaine ?! Entre ses guerres, ses proscriptions, ses meurtres, ses empereurs psychopathes, ses massacres de chrétiens, ses gladiateurs qui s'entretuent : avouez qu'il y a mieux, pour se fendre la pêche ! Pourtant, les Romains n'étaient pas les derniers pour la gaudriole. Qu'on songe au théâtre de Plaute, aux épigrammes de Martial ou encore aux satires d'Horace : ils suffiront à se convaincre que les Romains avaient le sens de l'humour. Mais nous sommes ici dans le domaine de la littérature. Qu'en était-il de la vie quotidienne ? Qu'est-ce qui faisait rire les Romains ?

Ce que les Romains ont fait pour nous : "Oui, Albert, des scénarios pour des séries TV. Autre chose ?"

                                       Dans ma bibliothèque, il y a un petit livre, intitulé "Philogelos" - soit "celui qui aime le rire". On doit sa découverte à la chercheuse britannique Mary Beard. Rédigé en Grec et datant du IIème ou IIIème siècle, l'ouvrage est pourtant Romain, et il rassemble... des blagues ! 260 histoires drôles, pour être exacte. Et ce qui frappe immédiatement, c'est que la plupart de ces plaisanteries fonctionnent encore aujourd'hui, et que le ressort comique sur lequel elles reposent n'est pas si éloigné de celui qui sous-tend celles que l'on se raconte aujourd'hui. Mieux : nombreuses sont les histoires drôles que l'on retrouve de nos jours, sous une forme quasiment identique ! Seuls changent les protagonistes.  Si près de la moitié de ces histoires raillent les intellectuels, les autres cibles ne manquent pas : les professeurs, les médecins, les philosophes, les avares, les barbiers, les Thraces de la cité d'Abdera, de Kyme ou de Sidon (Pourquoi les habitants de ces villes sont-ils l'objet de moqueries ? Mystère... Mais ils sont l'équivalent de nos Belges.) : tous font les frais de ces plaisanteries, dont l'humour réside dans les stéréotypes, le décalage, l'absurde...

                                        A ce stade, vous voulez certainement des exemples ?! Soit, allons-y ! En voici quelques-unes en rafale, parmi les plus drôles :

  • Un intellectuel se met un bandage au pied, après avoir fait un rêve dans lequel il marchait sur un clou. Un ami intellectuel en apprenant la raison s'écrie : "Pas étonnant qu'on nous traite d'imbéciles ! Quelle idée, aussi, de dormir pieds  nus !"

  • Un homme achète un esclave, qui meurt peu de temps après. Il retourne voir le marchand pour se plaindre : "L'esclave que tu m'as vendu hier, et bien il est mort !". Et le vendeur de s'écrier : "Bin ça alors ! Quand il était chez moi, il ne m'a jamais fait ça !"

  • C’est un intellectuel qui est à court d'argent et qui vend ses livres. Il écrit alors à son père : "J'ai une bonne nouvelles : je commence à vendre des livres !"

  • Deux trouillards se cachent, l'un dans un puits et l'autre dans une mare. Des soldats viennent à passer et font descendre un casque pour puiser de l'eau : le premier croit que c’est un soldat qui descend, se met à supplier qu'on l'épargne, et il se fait prendre. Les soldats lui disent que, s'il n'avait rien dit, ils auraient continué leur chemin sans rien remarquer. Alors, celui qui est caché dans la mare s'écrie : "Si c'est comme ça, continuez sans me remarquer ! Moi, je ne dis rien..."
"C'est une lettre de Romulus et Remus qui me remercient de les avoir nourris... Est-ce que ce n'est pas mignon ?"



  • Un Abdéritain aperçoit un eunuque en grande discussion avec une femme. Il demande à son voisin s'il s'agit de son épouse. Comme l'autre lui fait remarquer qu'un eunuque ne peut pas avoir de femme, l'autre réfléchit un instant : "C'est peut-être sa fille, alors ?"                              
  •  Un médecin soigne un homme qui souffre des yeux. Tandis qu'il lui applique un onguent sur les yeux, il en profite pour lui voler sa lampe. Le croisant quelques temps plus tard, il l'interpelle : "Comment vont vos yeux?" Et l'autre répond : "Mieux, mais depuis que vous m'avez soigné, je ne vois plus la lampe."
  • Un homme va voir un de ses amis. Une fois devant la maison, il l'appelle par son nom. Un voisin lui dit : "Crie plus fort si tu veux qu'il t'entende." Et l'homme se met alors à crier : "Ohé ! Plus fort !"
  •  Un instituteur demande à sa classe : "Comment appelait-on la mère de Priam ?" Et l'un des élèves, qui n'en sait rien, répond : "Nous en tous cas, par respect, on dit Madame."


Celle-là, je crois que c'est ma préférée ! Et pour finir, voici la favorite de Mary Beard :

  • Un coiffeur, un chauve et un professeur idiot voyagent ensemble. Alors qu'ils s'installent et prennent chacun leur tour de garde pour la nuit, le coiffeur qui s'ennuie décide de raser la tête de notre professeur. Celui-ci se réveille, et tâte son crâne soudain glabre : "Quel idiot ce coiffeur", s'écrit-il, "il a réveillé le chauve au lieu de m'éveiller moi."

Outre l'utilisation de l'humour par l'absurde, Mary Beard juge qu'il "s'agit d'une des meilleures [histoires]. Il y a une résonance avec la question de l'identité... Beaucoup de blagues jouent sur l'idée, évidemment très problématique à l'époque romaine, de savoir qui vous êtes." Elle cite également une autre plaisanterie du même type, qui joue plus ou moins sur le même registre :

  • Deux hommes se rencontrent dans la rue. Le premier dit : "Tiens, on m'avait annoncé que vous étiez mort." L'autre, piqué, rétorque : "Bin, vous voyez que je ne le suis pas : je suis bel et bien vivant." Mais le premier n'en démord pas : "Oui, mais l'homme qui me l'a annoncé est drôlement plus fiable que vous."

"Tu sais, j'aurais été aussi content d'une partie de Monopoly."

                                        Malgré tout, si certaines de ces plaisanteries nous font sourire, nous ne les comprenons pas forcément de la même manière que les Romains. Ainsi, l'histoire suivante :
  • L'ami d'un professeur écervelé lui demande de ramener deux esclaves de 15 ans, de son prochain voyage. Le professeur est d'accord, mais répond : "Si je n'en trouve pas deux jeunes de 15 ans, je t'en ramènerai un de 30 ans."

On la rapproche immédiatement de la bonne vieille blague sexiste, de l'homme qui cherche à échanger sa femme de 50 ans contre deux jeunettes de 25... Selon Mary Beard, ce n'est pas ainsi que les Romains l'entendaient : il s'agirait plutôt d'une plaisanterie sur la réalité des nombres et leur nature, et la problématique de l'abstraction du système numéraire.

                                        A l'instar de cette dernière histoire, il arrive que nous interprétions différemment les plaisanteries de l'antiquité, voire que nous ne les comprenions pas. Certaines blagues font un flop : parce qu'elles font référence à des éléments de civilisation qui nous échappent, qu'elles contiennent des jeux de mots intraduisibles, ou tout simplement parce qu'elles sont mauvaises ! Et oui : les mecs pas drôles, ça existait déjà dans l'Antiquité. Je suis même prête à parier que certains faisaient les marioles avec des histoires de Toto foireuses...



On cherche des lions pour le Cirque Maximus : "Tu vois fiston, c'est à cause d'emplois comme celui-ci que nous avons mauvaise réputation..."
    
                                        Nous voilà désormais fixés : les Romains pouvaient être de sacrés blagueurs. Il n'empêche : le grand orateur Cicéron, le conquérant Jules César, Caligula le sanguinaire, l'Empereur-philosophe Marc Aurèle, Caton le censeur le bien nommé... Est-ce que vous les imaginez, en train de se tordre de rire en écoutant la dernière histoire drôle sur les Abdéritains ?! Pas vraiment, n'est-ce pas ? On cite souvent Crassus, général et homme politique de la fin de la République dont on disait qu'il n'avait ri qu'une seule fois dans toute sa vie - parce qu'il venait de voir un âne brouter des chardons, ce qui lui avait remis en mémoire une citation extraite des "Satires" de Lucilius, selon laquelle "les chardons sont comme de la laitue sur les lèvres d'un âne." (similem habent labra lactucam asino cardus comedente.)

                                        Mais si certains grands personnages romains étaient quelque peu dépourvus d'humour, d'autres en revanche avaient au moins le sens de la formule. Pour ne prendre qu'un exemple, retenons ce bon mot de Cicéron : la scène se déroule lors du procès de Milon, accusé d'avoir assassiné le tristement célèbre Clodius (voir la biographie de Fulvie, ici , pour plus détails sur l'affaire). Cicéron, avocat de Milon, est lui-même interrogé  par l'accusation. Question : quand Clodius est-il mort ? Et Cicéron de répondre : "Sero." Ce qui signifie en Latin "tard", mais aussi "trop tard". Le sel de cette réponse tenant au fait que Clodius est décédé en fin de journée, mais aussi que, de l'avis de Cicéron, on aurait dû être débarrassé de cet énergumène depuis longtemps ! Comme quoi, Cicéron n'était pas toujours un bonnet de nuit. Du reste, il passait pour être l'homme le plus drôle et le plus spirituel de l'Histoire de Rome : après sa mort, ses esclaves avaient même réuni ses meilleures réparties, dans un ouvrage en trois tomes ! Juste pour le plaisir, une autre anecdote que j'apprécie beaucoup : entendant la femme d'un patricien proclamer qu'elle a seulement 30 ans, Cicéron s'exclame "C'est certainement vrai, ça fait plus de 20 ans qu'elle le dit !". Et une dernière, pour la route ! Un jour, qu'il aperçoit son gendre, un homme de petite taille, ceint d'un long glaive, notre philosophe de s'écrier : "Qui a attaché mon gendre à un glaive ?!" Voilà qui nous change un peu des "Catilinaires".

"Voilà. Qui croira que Néron jouait des bongos pendant que Rome brûlait ?"

                                        L'on sait bien, dans nos sociétés modernes, le rôle que peut jouer l'humour dans la sphère politique. Il n'en allait pas autrement à Rome. L'humour était, déjà, un excellent moyen d'attaquer le pouvoir en place. Mais, dans le même temps, il permettait d'asseoir une autorité : le "bon roi", par définition, ne se formalisait pas d'une bonne blague lancée à ses dépens. Par exemple, Jules César accepta volontiers d'être célébré par ses légionnaires, lors de son triomphe, par le chant suivant :
"Citoyens, surveillez vos femmes : nous amenons un adultère chauve / Tu as forniqué en Gaule avec l’or emprunté à Rome."  (Suétone, "Vie de César", LI)

L'Empereur Auguste. (Photo F. Tronchin)
Une autre anecdote, rapportée par Mary Beard dans le Times illustre bien le propos : elle concerne l'Empereur Auguste, dont la tolérance face aux railleries de toutes sortes était encore célébrée quatre siècles après sa mort. Avisant un provincial qui lui ressemblait beaucoup, l'empereur lui demanda si sa mère  avait déjà travaillé au palais. "Non." répondit l'homme. "Par contre, mon père l'a fait." Auguste se contenta de sourire et d'encaisser... De la même manière, le couple qu'il formait avec Livie était l'objet des quolibets : il l'avait épousée alors qu'elle était enceinte de son premier mari. Elle accoucha donc 3 mois après leur union - ce qui faisait dire aux Romains que "les gens heureux ont des enfants après 3 mois de mariage"... (Suétone, "Vie de Claude", I)




                                        Par contre, d'autres personnalités avaient beaucoup de mal à accepter d'être pris pour cibles par les railleurs. Parmi les plus susceptibles, nous retrouvons de vieilles connaissances : Caligula, Domitien, Héliogabale, Commode, etc. Bref, la plupart des Empereurs que la postérité considère comme des fous dangereux ! Reste à savoir si ce manque d'humour n'a pas été inventé par des auteurs ouvertement hostiles à ces Empereurs - et les exemples qu'ils citent sont à prendre avec précaution. Caligula, après la mort de sa sœur bien-aimée Drusilla, aurait par exemple décrété que rire était un crime passible de la peine capitale ! Mais cela n'empêchait pas nos tyrans de jouer, eux, les boute-en-train. Encore leur sens de l'humour était-il, la plupart du temps, assez particulier...

Notre ami Caligula, par exemple. Lisons donc Suétone :
"Dans un splendide festin, il se mit tout à coup à éclater de rire. Les consuls, assis à ses côtés, lui demandèrent avec prudence pourquoi il riait: "C'est que je songe", dit-il, "que, d'un signe de tête, je puis vous faire égorger tous deux." "(Suétone, "Vie de Caligula", XXXII) 
Le même Caligula avait quand même sa tête de turc préférée, en la personne de son oncle Claude - son successeur, qui passait à tort pour un abruti complet. Mais il n'était pas le seul à tourmenter le pauvre homme. C'est encore Suétone qui nous rapporte ces joyeusetés :
"Toutes les fois qu'il s'endormait après le repas, selon sa coutume, on lui jetait des noyaux d'olives et de dattes, ou bien des bouffons se faisaient un jeu d'interrompre son sommeil avec une férule ou un fouet. Quand il ronflait, ils lui mettaient des chaussures de femme dans les mains, afin qu'il s'en frottât le visage en se réveillant en sursaut." (Suétone, "Vie de Claude", VIII)

L'Empereur Héliogabale. (Source : www.britannica.com)
Hilarant, n'est-ce pas ? Domitien et Héliogabale n'étaient pas en reste. Le premier s'amusa un jour à inviter une dizaine de sénateurs dans une salle entièrement tendue de noir, et où se trouvaient autant de cercueils aux noms des convives. Comme on l'imagine, ceux-ci passèrent la soirée à trembler, croyant leur dernière heure venue. Le lendemain, Domitien vint les trouver, et leur expliqua qu'il avait seulement voulu rire... Tu parles d'une rigolade ! Quant au second, il invita un jour huit bossus, huit boiteux, huit sourds, huit maigres, huit gros, dont il se moqua pendant des heures avec ses courtisans. Il aimait aussi asseoir ses invités sur des coussins gonflables, et les regarder disparaître petit à petit sous la table, au fur et à mesure que les coussins se dégonflaient. Un sale gamin, celui-là, qui avait aussi pour manie de jeter l'argenterie par les fenêtres en plein milieu des repas... Aussi ses commensaux les plus prévoyants amenaient-ils  une nappe pour emballer ce qui échappait au massacre.




Commode. (Photo Mary Harrsch)

                                         Mais la palme du mauvais goût revient quand même à Commode. Si l'on en croit l' "Histoire Auguste" , c'est un véritable festival ! Je vous laisse seuls juges : 
"Dans ses jeux même il était cruel : ainsi, parmi les cheveux noirs d'un homme en ayant vu de blancs qui ressemblaient à des vermisseaux, il en approcha un étourneau, qui, croyant donner la chasse à des vers, ne fit bientôt qu'une plaie de la tête de ce malheureux. Il fendit, un jour, le ventre à un homme gras, pour en voir sortir précipitamment les intestins. Il appelait par dérision ses monopodes et ses borgnes ceux à qui il avait fait couper un pied ou crever un œil. Il fit périr partout un grand nombre d'hommes ; les uns parce qu'ils s'étaient présentés devant lui habillés comme les barbares ; les autres parce qu'ils avaient l'air noble et distingué. Il aimait particulièrement ceux qui portaient les noms des parties honteuses des deux sexes, et il les embrassait de préférence. Parmi ses familiers était un homme pourvu d'un énorme membre viril, et qu'il appelait Onon ; il l'enrichit, et le fit grand prêtre d'Hercule des champs." (Histoire Auguste - "Vie de Commode Antonin", X)
Vous pensez qu'on a touché le fond ?! Et bien non !
"On dit qu'il mêla souvent des excréments humains aux mets les plus recherchés, et même qu'il en goûta, pour se donner le plaisir, en croyant tromper ses convives, de leur en voir manger. Il se fit servir sur un plat d'argent deux bossus tout rabougris et couverts de moutarde, et il leur donna aussitôt des dignités et des richesses. Il fit jeter dans un vivier, en présence de tous les officiers du palais, et avec sa toge, le préfet du prétoire Julien. Il le força aussi à danser nu devant ses concubines, en jouant de la cymbale et le visage barbouillé. (...)  Parfois aussi, faisant le médecin, il saignait jusqu'à la mort ceux qui se disaient malades."  (Ibid.)
En même temps, je répète que ces anecdotes proviennent de l' "Histoire Auguste", ce qui les rend hautement improbables, l'ouvrage étant généralement considéré au mieux comme peu fiable, au pire comme une imposture pure et simple.

Néanmoins, Dion Cassius, contemporain de notre pote Commode - et accessoirement, auteur nettement plus crédible - rapporte dans son "Histoire Romaine" l'une des distractions de l'Empereur : "d'autres fois, armé d'un rasoir, sous prétexte de leur tailler les cheveux, il coupait le nez aux uns, aux autres une oreille, aux autres une autre partie."  (Dion Cassius, "Histoire Romaine", T.2 ; 72 - 17) De quoi accréditer la thèse d'un humour assez macabre... Et, finalement, je me dis que mes blagues de Toto ne font de mal à personne !

Buste de Vespasien. (Photo Mary Harrsch)

                                          Je ne voudrais pas que vous quittiez ce blog en gardant en mémoire les tristes agissements de Commode : tous les empereurs romains n'étaient pas aussi déjantés ! De l'avis général, Vespasien reste sans conteste l'un des plus drôles. On retient bien sûr le célèbre "l'argent n'a pas d'odeur", phrase qu'il lança à son fils Titus alors que celui-ci se plaignait de l'instauration d'une nouvelle taxe sur la collecte des urines pour les tanneries. Mais Vespasien n'était jamais avare de bons mots, et plusieurs de ses saillies et de ses réparties sont parvenues jusqu'à nous.La "Vie d'Apollonius" de Philostrate ou l' "Histoire Romaine" de Dion Cassius en regorgent, mais je terminerai en citant un extrait de la "Vie de Vespasien" de mon copain Suétone :
"Des députés étaient venus lui annoncer que leurs concitoyens lui avaient décerné une statue colossale d'un prix considérable, il dit, en leur montrant le creux de sa main : «Qu'on la pose donc ici, le piédestal est prêt». La crainte même de la mort ni les approches de ce moment fatal ne purent l'empêcher de plaisanter. Entre autres prodiges qui annoncèrent sa fin, le Mausolée s'ouvrit tout à coup, et une étoile chevelue parut dans le ciel : il prétendit que le premier de ces présages regardait Junia Calvina, qui était de la race d'Auguste, et que l'autre concernait le roi des Parthes, qui avait une longue chevelure. [alors que lui-même était dégarni] Il dit, au début de sa dernière maladie : «Hélas ! je crois que je deviens dieu». [en référence à l'apothéose, of course]" (Suétone, "Vie de Vespasien", XIII.)

Alors, certes, l'Histoire romaine est remplie de guerres, de complots et de meurtres, mais même dans les textes antiques, on trouve matière à sourire...


Pour ceux que le sujet intéresse, voici les références du livre cité en première partie de ce billet :

"Va te marrer chez les Grecs (Philogelos)" de  Arnaud Zucker, éditions des Mille et une Nuits - 3 euros. - lien 


Sources consultées : Nouvel Observateur (09/2009), L'Express (12/2009)



mercredi 31 octobre 2012

Rome Antique et romantique ?!

                                        Il faut que je vous dise : j'ai une fâcheuse tendance à me poser toutes sortes de questions. Parfois, elles sont pertinentes et intéressantes, mais la plupart du temps, mes sujets d'interrogation sont extrêmement futiles. En général, ils ont cependant ceci en commun que, quelle que soit la réponse apportée, ni ma vie ni la face du monde n'en seront changés - si l'on excepte mon intense satisfaction intellectuelle. Ce qui me rappelle ma grand-mère paternelle qui, lorsqu'elle posait une question, avait coutume de préciser : "ce n'est pas par curiosité, c'est pour le savoir" ! Bin moi, c'est un peu pareil...

                                        Et là, je m'en suis posée une, de question - à première vue complètement idiote : y a-t-il un rapport entre la Rome Antique et l'adjectif "romantique" ?! A part la chanson de François Feldman, "Les Valses de Vienne" ("Dans la Rome antique / errent les romantiques" - voyez-vous, j'ai des lettres.) Déjà, vous noterez qu'il m'aura fallu des années pour faire le rapprochement entre les deux termes, ce qui prouve que ma vivacité atteint parfois péniblement celle du paresseux d'Amazonie... Mais enfin, puisque l'interrogation m'a traversé l'esprit, j'ai bien évidemment cherché la réponse. Au risque de me ridiculiser complètement en enfonçant des portes ouvertes, je voulais donc vous faire part de ma découverte.

                                        Donc, existe-t-il un lien entre "Rome Antique" et "romantique" ? Et bien... en quelque sorte ! Laissez-moi développer un peu cette réponse de Normand. Dans l'Antiquité, nous avons Rome, centre géographique, politique, militaire de l'Empire. L’Empire en question dure près de 1000 ans - grosso modo, de -500 à 500, date à laquelle les invasions barbares provoquent sa chute. Et paf, plus d'Empire romain ! Ensuite, c'est le Moyen-Age : châteaux forts, chevaliers, croisades et gentes dames. La dislocation de l'Empire romain a entraîné l’émergence d'entités distinctes, liées par des populations autochtones, une Histoire et des traditions communes, et qui deviendront au fil du temps des nations comme l'Espagne, la France, la Hongrie, l'Italie, l'Allemagne, etc. Ces aires géographiques distinctes partagent parfois une même langue ; dans d'autres cas, l'unité linguistique s'élabore petit à petit. 


Manuscrit du Moyen-Age.

                                        C'est là qu'intervient la distinction entre le Latin (la langue parlée par les Romains) et les langues romanes, qui en dérivent. Par exemple le Français, l'Italien, le Portugais, l'Espagnol, le Catalan...  Or, apparaissent très vite des légendes, des mythes, des histoires - souvent repris ou adaptés de ceux préexistants - contés et rédigés précisément dans ces langues : ces écrits sont alors désignés comme la littérature romane. Dans les temps médiévaux, on y retrouve des thèmes récurrents : généralement, il s'agit d'aventures chevaleresques où des héros livrent des batailles au nom de nobles causes ou pour les beaux yeux d'une gente dame - les deux, notez bien, n'étant pas forcément incompatibles. Toutes ces histoires se ressemblent par leur schéma narratif, mais aussi par l'idéalisation de leur sujet, les chevaliers étant toujours les plus beaux et les plus forts, les causes défendues transcendantes, et les dames les plus jolies qu'on ait jamais vues (des blondes au teint pâle, le plus souvent. Ce qui ne fait guère plaisir à la brunette que je suis, mais c'est un autre débat.) Pour le dire autrement, nous assistons là aux destinées exceptionnelles de personnages qui ne le sont pas moins, et qui voient leur amour sublimé par les tragédies dont ils sont les victimes : voilà qui est très romantique...


Guenièvre embrassant Lancelot Du Lac.


"Le Voyageur Au-Dessus De La Mer De Nuages" (Peinture de Caspar David Friedrich)

                                        Au fil des siècles, le terme "romantique" en vient, par extension, à désigner tout un pan de la littérature faisant appel à l'imaginaire - c'est-à-dire le roman - et dans sa première acception, il est peu à peu remplacé par l'adjectif  "romanesque". Puis, vers la fin du XVIIIème siècle, le mot "romantique" refait surface, cette fois pour désigner un mouvement artistique venu d'Allemagne, qui met l'accent sur l'expérience personnelle et l'expression des sentiments, notamment par opposition à la raison dominant le Siècle des Lumières. Le Romantisme fait de l'art sous toutes ses formes (littérature en premier lieu, puis peinture, musique, etc.) le miroir d'émotions humaines exaltées et exacerbées. Pour boucler la boucle, signalons que de nombreux artistes (notamment de l'époque - Keats, Byron, Stendhal, Chateaubriand, Goethe pour ne citer que ces exemples) accomplissaient une sorte de voyage d'études à travers l'Europe méridionale, et notamment en Italie, au cours duquel ils contemplaient in situ les vestiges de l'empire Romain et des grandes œuvres de la Renaissance... Ce qui explique sans doute, chez certains, une certaine fascination pour l'Antiquité romaine.


"Le Forum Avec Un Arc-En-Ciel" (Peinture de Joseph Turner)

                                        Et voilà comment on revient à la source ! Ou comment de Rome, qui engendra les langues "vulgaires" que sont les langues romanes à partir du Latin, on passe par le roman médiéval, le roman tout court, le romantisme du XIXème siècle... pour revenir à Rome, et atterrir sur mon blog ! Tout ça pour ça... Mais au moins ai-je obtenu la réponse à ma question : oui, il y bien un lien entre la Rome Antique et l'adjectif romantique, puisque ce dernier s'appliquait à l'origine aux récits rédigés dans les romans, ouvrages en langue romane, dérivée du Latin des Romains. CQFD. Ou SPQR, si vous préférez...

"Agrippa Accostant avec Les Cendres De Germanicus" (Peinture de Joseph Tuner)








dimanche 28 octobre 2012

"Par Ce Signe Tu Vaincras" : Constantin et le christianisme.


                                        C'était il y a 1700 ans, jour pour jour. Le 28 Octobre 312 marque un tournant dans l'Histoire non seulement de l'Empire romain, mais encore de tout l'Occident puisque c'est ce jour-là, précisément, que l'Empereur Constantin (règne : 307 - 337) se convertit au Christianisme. Hasard du calendrier, j'avais décidé de m'intéresser à ce sujet avant de prendre conscience de la concordance des dates. Coïncidence, ou signe divin ?! Voici, en tout cas, comment l'Empire romain  est devenu Chrétien.

Constantin Ier Le Grand. (Musée Capitolin.)

SON NOM, IL LE SIGNE D'UN XP QUI SIGNIFIE CHRISTOS...



                                        L'Empire romain est, à cette époque, divisé en deux territoires - l'Orient et l'Occident - et dirigé par une tétrarchie. Concrètement, deux Augustes, secondés par deux Césars logiquement appelés à leur succéder, règnent chacun sur une partie de l'Empire. Mais la tétrarchie, qui semble une bonne idée en théorie, ne survivra pas longtemps dans les faits... En 311, après d'interminables conflits et écharpages en règle, la situation est la suivante :
  • En Orient, Galère est Auguste et Maximin II Daia est César ;
  • En Occident, Licinius est Auguste et Constantin est César ;
  • Maxence, le beau-frère de Constantin, déclaré ennemi public, domine l'Italie et l'Afrique du Nord sans aucune légitimité. 

La Bataille du Pont Milvius - détail. (Fresque de Raphaël, Vatican, Salle de Constantin.)


                                        A la mort de Galère (311), Maximin II devient donc Auguste d'Orient. Pendant ce temps, Constantin  attaque Maxence en Italie, et les deux hommes s'affrontent lors de la bataille du Pont Milvius, près de Turin, ce fameux 28 Octobre 312.  Et c'est alors que...
"Il dit que, dans l'après-midi, alors que le soleil commençait déjà à décliner, il vit de ses propres yeux le trophée d'une croix de lumière dans les cieux, au-dessus du soleil qui portait l'inscription "Par ce signe, tu vaincras". ("In hoc signo vinces") A cette vue, il fut frappé de stupeur de même que l'ensemble de l'armée qui l'accompagnait au cours de cette expédition et qui fut témoin du miracle. Il ajouta qu'il douta en lui-même de la signification à donner à cette apparition. Tandis qu'il continuait à s'interroger et à spéculer sur son sens, la nuit tomba brutalement. Ensuite, le Christ de Dieu lui apparut dans son sommeil avec le même signe que celui vu dans les cieux et lui ordonna de réaliser l'image de ce signe qu'il avait vu dans les cieux et de s'en servir comme image lors de tous ses engagements contre ses ennemis." (Eusèbe, "Vie de Constantin", 1, 27-28.)
 
"La Conversion de Constantin." (Pierre Paul Rubens.)


Le chrisme.
Eusèbe de Césarée, l'évêque auteur de ces lignes, affirme que c'est Constantin lui-même qui lui aurait relaté les faits, bien plus tard. Le signe en question, c'est ce qu'on appelle le chrisme, constitué de deux lettres grecques superposées : le khi (qui se note X) et le rhô (Ρ), premières lettres du mot grec Christos - le Christ. Ni une, ni deux : Constantin fait inscrire le signe sur son étendard, sur les armures et les boucliers de ses soldats. Précisons que, adorateur de Sol Invictus, comme bon nombre de ses prédécesseurs, il avait déjà fait un pas vers le monothéisme, qui ne lui paraissait donc sans doute pas tellement incongru. Le combat s'engage : bien que ses troupes soient en sous-effectif, Constantin écrase les adversaires, qui s'enfuient ; le corps de Maxence, qui s'est noyé dans le Tibre, est rejeté sur la rive. Aussitôt, Constantin s'empresse de se faire fabriquer un chrisme en or et pierres précieuses.
  

PETITS MASSACRES ENTRE AMIS : A LA CONQUÊTE DE L'EMPIRE.


Maximin II Daia.
Maxence éliminé, Constantin peut alors tourner son regard vers l'Orient : outre qu'il compte bien se débarrasser de Maximin II, ce second rival tente de surcroît d'imposer la religion païenne, y compris en persécutant les Chrétiens. Constantin a beau lui demander gentiment d'arrêter, rien n' y fait ! Et là, attention : les choses se compliquent un chouïa... Entre temps, Constantin ayant été désigné Auguste d'Occident par le Sénat, Licinius a reconnu son autorité et, en échange, a accepté de diriger l'Orient : Maximin II attaque donc Licinius. Vous suivez toujours ?! De toute façon, peu importe : défait en Thrace, Maximin parvient à prendre la fuite, mais il trouve la mort en 313, laissant Licinius et Constantin seuls maîtres de l'Empire, respectivement en Orient et Occident.




                                        Dans la foulée, Lucinius et Constantin se retrouvent à Milan. Le second épouse la demi-sœur du premier, et ils promulguent ensemble l'édit de Milan, qui annonce que toutes les religions sont désormais tolérées dans l'Empire, et que les biens confisqués aux Chrétiens leur seront restitués. Si le Christianisme n'est pas encore reconnu comme seule religion officielle, il s'agit néanmoins d'un premier pas dans cette direction, qui aboutira à l'interdiction du paganisme.

Licinius.
 Ensuite, c'est un peu comme dans les westerns. Vous connaissez tous cette scène, quasiment rituelle, où l'un des personnages lance à l'autre : "cette ville est trop petite pour nous deux." ?! Bin là, c'est quasiment la même chose : il semble bien que l'Empire Romain soit trop petit pour deux Augustes ! Les relations entre Constantin et Licinius se dégradent, progressivement mais inexorablement. Je vous la fais courte : en 322, Constantin pénètre en Orient, au prétexte de repousser les Goths. Pour Lucinius, c'est la goutte d'eau qui fait déborder le vase, et la guerre éclate. Mais l'Auguste d'Orient subit une succession de défaites, jusqu'en Décembre 324, où il est capturé puis exécuté lors de la bataille de Chrysopolis.


RÉFORMES PRO-CHRÉTIENNES ET ERGOTAGES THÉOLOGIQUES.


                                        Désormais seul à la tête de l'Empire, Constantin peut poursuivre son œuvre de christianisation qui, il en est convaincu, permettra de maintenir l'unité d'un si vaste territoire. Se proclamant le représentant du Dieu chrétien sur Terre, il se fait appeler "égal des apôtres", et accentue le caractère totalitaire du dominat, instauré par Dioclétien.
"Ce Verbe de Dieu est le Seigneur du monde, qui se répand sur toutes les choses, et dans toutes les choses visibles et invisibles.C'est de sa main que nôtre Empereur très chéri de Dieu, a reçu la souveraine puissance, pour gouverner son État, comme Dieu gouverne le monde. Le Fils unique de Dieu règne avant tous les temps, et régnera après tous les temps avec son Père. Notre Empereur qui est aimé par le Verbe, règne depuis plusieurs années par un écoulement, et une participation de l'autorité divine. Le Sauveur attire au service de son Père, le monde qu'il gouverne comme son royaume, et l'Empereur soumet ses sujets à l'obéissance du Verbe. Le Sauveur commun de tous les hommes chasse par sa vertu divine, comme un bon Pasteur, les puissances rebelles qui volent dans l'air et qui tendent des pièges à son troupeau. Le Prince qu'il protège, défait avec son secours les ennemis de la vérité, les réduit à son obéissance, et les condamne au châtiment qu'ils méritent. (Eusèbe, "Harangue à la louange de l'Empereur Constantin", I-II.)
Constantin Ier. (Musée Capitolin.)

 S'il n'exclue pas systématiquement les païens de son entourage, les dignitaires chrétiens prennent néanmoins une place importante auprès de Constantin : il s'entoure d'un sacrum consistorum ("conseil sacré"), et tout, dans les rouages du pouvoir, se voit désormais apposer ce qualificatif. L'essor du Christianisme est également marqué par la naissance des premières églises chrétiennes - et notamment la première Basilique Saint-Pierre, à Rome (qui se trouve sous l'édifice actuel). Constantin encourage la construction de lieux de culte Chrétiens, reconnaît l'autorité des tribunaux épiscopaux, finance l’Église et déclare le Dimanche jour férié obligatoire. A noter - même s'il n'y a aucun lien direct - qu'il est également le fondateur de la nouvelle capitale orientale, à Byzance, rebaptisée Constantinople. Sur le plan économique, il institue également une nouvelle monnaie d'or, le solidus - qui donnera notre "sou". Administrateur énergique, il réforme par ailleurs les institutions, rétablissant les Sénateurs dans certaines de leurs prérogatives au détriment des chevaliers, et il introduit de nouveaux impôts. J'aurai l'occasion d'approfondir une autre fois.

                                        Dans la réalité, le Christianisme ne vient pour l'instant que s'ajouter à la liste des cultes pratiqués dans l'Empire et, pour de nombreux Romains, il n'est qu'une religion parmi d'autres. La plupart, du reste, ne voient aucun inconvénient à vénérer le Christ en même temps que les anciens Dieux - ce qui n'est évidemment pas le cas des Chrétiens les plus fervents, qui se montrent hostiles aux païens. Constantin lui-même continue à faire diffuser des monnaies frappées du symbole du Sol Invictus, du génie du peuple romain, ou d'autres personnifications païennes. Les Chrétiens les plus extrêmes, bien que prosélytes et prêts à tout pour leur foi, sont encore une minorité. L'Église naissante est pourtant traversée par une série de crises, d'affrontements théologiques et d'antagonismes problématiques, auxquels Constantin doit mettre un terme. Ces disputes, les schismes, divisent les croyants en divers courants :
  • L'orthodoxie, basée sur l'enseignement de l’Église chrétienne de Rome, qui considère que Dieu et le Christ sont tous deux divins, et que tous les deux sont en même temps deux personnes distinctes, et un Dieu unique réuni en une entité.
  • Le donatisme, du nom de Donatus. Ses partisans, ayant décrété qu'aucun pardon ne devait être accordé à ceux qui, sous la menace des persécutions, avaient renié leur foi, l'élisent évêque à la place d'un autre en 311, et refusent catégoriquement de céder.
  • L'arianisme, qui tire son nom d'Arius, un prêtre nord-africain du IVème siècle, pour qui Dieu et le Christ ne sont pas égaux, ne sont pas de même nature et pour qui le premier est supérieur au second, dont il n'est que l'instrument. (En gros)
 
                                        Pour mettre un terme au donatisme, Constantin convoque deux synodes, le premier à Latran (313), le second à Arles (314), et il condamne fermement le courant dissident. Les adeptes se rebellent, et l'Empereur, bien qu'ayant tenté d'étouffer la révolte, finit par capituler : le calme revient, et chacun campe sur ses positions. Ceci étant, le donatisme n'a qu'un faible impact, et ses partisans se cantonnent en Afrique du Nord, où ils ne sont qu'une poignée. L'hérésie perdurera pourtant durant plusieurs siècles.

                                        La crise de l'arianisme est plus délicate, et en 325, Constantin réunit un concile à Nicée (aujourd'hui Iznik, en Turquie) et y participe même activement, en donnant son avis sur les questions théologiques - devant des évêques qu'on imagine estomaqués !

"Que si l'Empereur dont je parle, avait une inclination si bienfaisante pour tous ses sujets, il prenait un soin particulier des Chrétiens. Il convoqua comme un commun évêque ordonné de Dieu des Conciles pour apaiser les différends qui s'étaient émus en diverses Provinces entre les Pasteurs de l’Église. Il prit la peine d'assister à leurs assemblées, de s'asseoir au milieu d'eux, d'examiner le sujet de leurs contestations, et de s'entremettre de les accorder. Il commanda alors à ses Gardes de se retirer, et se tenait assez bien gardé par la crainte de Dieu, et par l'affection de ses sujets. Il louait la sagesse et la modération de ceux qui suivaient le bon parti, et qui se portaient à la paix, et blâmait l'opiniâtreté de ceux qui refusaient de se rendre à la raison." (Eusèbe, "Vie de Constantin", II - 44.)

Concile de Nicée.
 
La nature consubstantielle de Dieu et du Christ est proclamée, les ariens sont bannis (avant d'être rappelés, car trop nombreux pour être écartés) et leur doctrine condamnée, mais elle ne s'éteint pas. Même si Arius lui-même ratifie le décret deux ans plus tard, les Ariens refusent de se soumettre aux décisions du concile, et continuent à propager leur doctrine - au point qu'elle devient majoritaire ! La controverse se poursuivra pendant des décennies, bien après la mort de Constantin. Mais celui-ci, finalement, feint de ne rien remarquer - trop heureux d'avoir mis un terme aux querelles qui déchiraient les croyants, et risquaient de déstabiliser l'unité de l’Église.

                                        Parallèlement, Constantin poursuit sa politique religieuse et tente d'imposer un nouvel ordre moral : les sacrifices païens sont interdits en 324, les trésors des temples païens sont confisqués et affectés à l'édification d'églises, les combats de gladiateurs sont interdits, des lois sévères sont promulguées contre la prostitution, l'adultère, le divorce, les relations hors mariage, et de nombreux textes jugés impies sont censurés.  
  

LA MORT DE CONSTANTIN.


La mort de Constantin.

                                        Au cours des dernières années de sa vie, Constantin livre plusieurs guerres importantes, notamment sur le Rhin, le Danube et en Dacie, battant successivement les Alamans, les Goths et les Sarmates. Mais, alors sexagénaire, il doit penser à sa succession... Inexplicablement, il recrée alors une sorte de tétrarchie, système que lui-même avait contribué à anéantir, et il divise l'Empire en quatre, entre ses trois fils et le fils de son demi-frère. Sans doute espérait-il que les quatre larrons s'entendraient après son trépas - preuve que Constantin croyait vraiment aux miracles ! Car comme on peut s'y attendre, les héritiers se déchireront, et le dispositif fera long feu.

                                        Peu après Pâques 337, Constantin tombe gravement malade. Se sachant condamné, il se fait baptiser par l'évêque (arien !) de Nicomédie, Eusèbe (à ne pas confondre avec le Eusèbe qui nous a raconté l'épisode de la célèbre vision.) Ce procédé ne doit pas étonner, et il a longtemps été courant de recevoir le baptême sur son lit de mort. Reconnaissons que c'est pratique puisque, logiquement, on n'a pas le temps de pêcher ni de souiller son  âme avant de calancher et donc : Zou, direction la vie éternelle !  Paradis ou pas, Constantin le Grand meurt le Dimanche de Pentecôte, soit le 22 Mai 337 et, selon ses vœux, son corps est transporté à Constantinople, au centre de l’Église des Saint-Apôtres, au milieu des faux sarcophages des douze apôtres. Quant au Sénat, il ne trouve rien de mieux que de diviniser le défunt Empereur, fraîchement converti - preuve que les pères conscrits sont quand même un peu à l'Ouest, question Dieu unique. 

Baptême de Constantin.

LA CONVERSION DE CONSTANTIN : OU ? QUAND ? COMMENT ? POURQUOI ?

 
                                        La question de la conversion de Constantin a fait couler beaucoup d'encre, et ne cesse de diviser les historiens. Certains considèrent qu'il a sauté le pas dès la bataille du Pont Milvius (312), voire même plus tôt, sous l'influence de sa mère Hélène, elle-même chrétienne ou, du moins, "sympathisante". D'autres penchent pour une conversion plus tardive, à l'instar de l'historien Zosime, qui établit un lien avec un drame familial survenu en 326. Résumons cette sombre affaire en disant que Constantin fait exécuter son fils Crispus, né d'un premier mariage, pour adultère ; il semblerait en fait que l'accusation ait été montée de toutes pièces par Fausta, la seconde épouse de Constantin, afin d'écarter celui qui risquait de devenir le rival de ses propres fils. Fausta, dénoncée à Constantin, finit par se suicider en se plongeant dans un bain bouillant. Rongé par le remord, il se serait alors tourné vers le christianisme, en quête de pardon. Certains, enfin, repoussent sa conversion à son baptême, sur son lit de mort.

                                        Le débat est loin d'être tranché, et l'on ne sait pas davantage si la politique chrétienne de Constantin était le fait d'une adhésion sincère à cette religion, ou du pur opportunisme. En effet, les Chrétiens étaient surtout présents en Orient, et l'on comprend tout l'intérêt qu'avait Constantin à soutenir ces agitateurs fanatiques face à ses rivaux pour la Pourpre (Maximin II et Licinius), et à les rallier à sa cause. Convictions sincères ou adhésion stratégique ? Peut-être les deux, si vous m'en croyez, et l'adhésion de façade a très bien pu se transformer en véritable croyance. N'oublions pas, après tout, que Constantin présida lui-même le concile de Nicée, allant même jusqu'à y exposer son opinion sur des questions théologiques ardues. Son neveu Julien - le futur Empereur dit "Julien l'Apostat" - ne remettra d'ailleurs pas en question la conversion de son oncle, comme en témoigne ces écrits :
"Constantin, qui ne trouvait pas chez les dieux le modèle de sa conduite, découvrant non loin de lui la Mollesse, s'empressa de la rejoindre. Celle-ci le reçut tendrement, l'enlaça dans ses bras, le revêtit et le para de vêtements aux couleurs chatoyantes, puis elle le conduisit à la Débauche. Ainsi le prince put-il aussi trouver Jésus qui hantait ces lieux et criait à tout venant : « Que tout séducteur, tout homicide, tout homme frappé de malédiction et d'infamie se présente en confiance. En le baignant avec l'eau que voici, je le rendrai pur aussitôt, et s'il retombe dans les mêmes fautes, lorsqu'il se sera battu la poitrine et frappé la tête, je lui accorderai de devenir pur. » Ravi de cette rencontre, Constantin emmena ses enfants hors de l'assemblée des dieux." (Julien, "Le Banquet des Césars", 30.) .

Saint Constantin offrant une maquette de Constantinople à la Vierge Marie.

                                        L'Église chrétienne, du reste, ne se pose pas la question : Constantin a été canonisé sous le nom de Saint Constantin Le Grand, et il est fêté le 21 Avril. Une histoire de famille, puisque sa mère est également devenue Sainte-Hélène : sainte patronne des teinturiers, des marchands de clous et d'aiguilles (chez les catholiques) ou des archéologues (chez les orthodoxes), elle aurait arpenté le Terre Sainte, afin de recueillir des reliques de la Passion (dont la Sainte Croix).


Sainte Hélène, mère de Constantin.


                                        Difficile, cependant, d'être catégorique quant à la sincérité ou les motivations profondes de Constantin. Mais ce qui importe, c'est qu'il a changé le cours de l'Histoire, en engageant l'Empire romain sur la voie du Christianisme - qui deviendra la seule religion officielle en 392, sous le règne de Théodose. Constantin a fait basculer le monde occidental dans la chrétienté de façon irréversible, jetant les bases de notre civilisation.

mercredi 24 octobre 2012

Un Bref Aperçu De La Mosaïque Antique.

Christel Savarese.


Samedi dernier se tenait au Musée Archéologique de Nîmes une conférence sur la mosaïque antique, sujet qui m'intéresse, bien que je n'y connaisse pas grand chose. A moins que ce ne soit justement pour cette raison ! Je n'en sais pas plus, du moins, que le commun des mortels, dont l'expérience se résume généralement à contempler les œuvres et vestiges exposés dans les musées - ce qui, avouons-le, est assez maigre. L'occasion était donc toute trouvée d'aborder ce sujet, au cours d'un exposé passionnant présenté par Christel Savarese, artiste mosaïste de Perpignan. Cette charmante jeune femme, qui s'est d'abord lancée dans l'aventure dans le cadre de ses loisirs, s'est finalement reconvertie en 2009 et réalise aujourd'hui des reproductions de mosaïques antiques et médiévales, ainsi que ses propres œuvres, contemporaines et plus personnelles. Vous retrouverez ses coordonnées à la fin de ce billet, ou vous pouvez cliquer sur le lien, ici.




                                        La conférence, intitulée "La Mosaïque des origines à la période romaine" s'est tenue sur deux heures, avec une première partie consacrée à l'évolution de cet art depuis ses origines jusqu'à la fin de l'Empire romain, et un second temps au cours duquel les participants (dont l'auteur de ces lignes) ont pu s'exercer à la pratique, en taillant des tesselles et en poursuivant une œuvre déjà entamée. L'honnêteté me force à admettre que, malgré beaucoup de bonne volonté et un enthousiasme certain, l’œuvre en question n'en est pas sortie à son avantage ! Comme quoi, on ne s'improvise pas mosaïste...

La mosaïque en question, avant notre intervention.


PETITE HISTOIRE DE LA MOSAÏQUE.


                                        Mais commençons par le commencement. Si vous lisez cet article, il y a fort à parier que, intéressé par l'antiquité romaine, vous avez forcément pu admirer des mosaïques diverses et variées, au détour d'un musée, d'un site archéologique ou dans les pages d'un livre. Et s'il est un art que l'on associe à la Rome antique, c'est bien la mosaïque - ars romana par excellence. De fait, c'est durant l'antiquité occidentale que la mosaïque a connu son apogée. On la retrouve alors dans tout l'Empire romain, aussi bien en milieu urbain - dans la domus des plus aisés et dans les lieux publics comme les thermes par exemple - qu'en milieu rural, où elle orne les murs et les sols des villae. Florissante durant la période républicaine et le Bas-Empire, elle est pourtant née en Mésopotamie, avant que les Grecs ne mettent au point la technique telle que nous la connaissons. La première mosaïque connue date ainsi du VIII ème siècle avant J.C. : retrouvée à Gordion, capitale de l'ancienne Phrygie aujourd'hui en Turquie, elle représente un damier très simple, constitué de galets de même calibre non taillés, rouges, noirs et blancs. (opus lapilli)

Mosaïque de Gordion.

                                        Petit à petit, les mosaïques évoluent et se complexifient. Toujours en galets, elles représentent des dessins figuratifs, souvent mythologiques, et comportent parfois en insert des lamelles de plomb, qui rendent les contours du dessin plus nets. Au IV ème siècle avant J.C., cette technique atteint son apogée, avec des œuvres de plus en plus soignées et de plus en plus étendues, certaines comportant jusqu'à 40 000 galets.

Mosaïque de "La Chasse Au Lion". (Détail)

                                        Les Romains adoptent la mosaïque par l'intermédiaire des Grecs, dont l'empreinte demeure très présente dans les premiers ouvrages de la période républicaine. Elle le restera pendant longtemps, puisqu'il faudra attendre le Ier siècle pour que les Romains s'émancipent et développent un style différent.


Mosaïque de Morgantina.

                                        Cependant, un changement notable se produit au III ème siècle avant J.C., période à laquelle les galets sont remplacés par des tesselles, petits morceaux de pierre, marbre, verre, terre cuite, etc. taillés en dés. Du point de vue esthétique, c'est une révolution : la variété des matériaux, les nuances de couleurs, la finesse des tesselles permettent de produire des illustrations moins grossières et plus minutieuses, et de jouer sur les effets comme les ombres portées ou la perspective. Les œuvres deviennent plus réalistes, rivalisant avec la peinture. La plus ancienne mosaïque en tesselles connue à ce jour a été mise au jour à Morgantina (Sicile).

                                        Parallèlement aux mosaïques fixes et exécutées sur place, des mosaïques transportables voient le jour, comme les emblematae gréco-romains, fabriqués en atelier sur un support très léger (travertin, tuiles, etc.) et qui peuvent ensuite être acheminés vers une autre destination.

                                        C'est au cours du Ier siècle avant J.C. qu'apparaît l'expression latine "opus musivum" (d'où vient notre "mosaïque"), qui désigne à l'origine les décorations en tesselles ornant les parois et les voûtes des fontaines ou des grottes dédiées aux Muses. Il s'agit des premières mosaïques murales, jusque là utilisées pour orner les sols. Comme elles n'ont pas à souffrir des passages répétés et ne sont pas foulées au pied par les habitants ou les passants, on peut se permettre d'employer pour ces mosaïques pariétales des matériaux plus fragiles, comme les coquillages ou la pâte de verre. Voire de la feuille d'or, insérée entre deux tesselles de verre transparentes.

L'utilisation de la mosaïque se développe, et plusieurs types d'ouvrages apparaissent :

Exemple d'opus sectile.

  • L'opus tessellatum : la technique la plus courante, elle est notamment employée pour les figures géométriques ou les motifs de remplissage.
  • L'opus signinum : un mortier imperméable composé de chaux, de terre cuite et d'amphores ou de briques pilées recouvre le sol, et des tesselles y sont ensuite insérées. Plus simple à exécuter, cette technique est moins coûteuse.
  • L'opus sectile : réalisé à l'aide de plaquettes de marbres taillées et assemblées, de pierres de couleur ou de verre, il représente généralement des fleurs ou des motifs géométriques. La mise en œuvre en est rapide, mais la matière première est onéreuse.
  • L'opus vermiculatum : travail délicat et minutieux, il consiste en un assemblage de minuscules tesselles de 2 à 4 mm et se prête particulièrement au tracé de lignes sinueuses. Véritables tableaux rivalisant avec la peinture, ces mosaïques comptent parfois 1 million et demi de tesselles, à l'instar de la célèbre "Bataille d'Issos".
  • L'opus scutulatum : entre des tesselles d’une même couleur sont insérées des tesselles de couleurs et de dimensions différentes.

Mosaïque de "La Bataille d'Issos". (Détail)

                                        L'influence grecque perdure, et se fait notamment sentir par la présence d'un emblema, sorte de tableau enchâssé centré sur un fond rectangulaire uni - la mosaïque recouvrant alors souvent l'intégralité du sol d'une pièce.


Mosaïque monochrome du "Dieu Océan." (Saint-Romain-En-Gal)

                                        Au Ier siècle de notre ère cependant, cette influence s'estompe peu à peu, et les Romains développent de nouveaux styles, qui s'exportent dans tout l'Empire. En particulier, si l'on continue à fabriquer des mosaïques polychromes, on assiste à l'apparition d'ouvrages monochromes, en noir et blanc, qui domineront la production pendant deux siècles. Il s'agit bien ici d'un parti pris esthétique, et non d'un choix dicté, par exemple, par la pénurie de matériau. Le noir et blanc confère aux représentations un aspect graphique, caractéristique de la mosaïque romaine, qui y trouve son propre style. Cependant, si les mosaïques monochromes triomphent à Rome, la polychromie reste prépondérante dans les provinces.

                                        Il faut attendre la fin du II ème siècle pour que les mosaïques polychromes reviennent à la mode à Rome. On y retrouve des scènes similaires à celles attestées au cours des époques précédentes : des animaux, des masques de théâtre, les travaux agricoles - ou même les reliefs d'un repas offerts en offrande aux Dieux, ornant le sol d'un triclinium. Car, contrairement à la sculpture, la mosaïque a ceci de particulier qu'elle illustre souvent la vie quotidienne, avec des thèmes comme les saisons, les divertissements, les transports, etc.

                                        La mosaïque atteint son apogée à cette époque, et sa large diffusion dans tout le territoire dominé par Rome donne naissance à plusieurs courants, des écoles régionales qui modifient et enrichissent les motifs traditionnels, se différenciant ainsi petit à petit. Parmi les plus emblématiques, on peut citer :

  • Les écoles d'Afrique : très colorées et riches en détails, ces mosaïques se démarquent particulièrement dans la production antique. 
  • L'école d'Aquitaine : on y retrouve des décors répétitifs, montrant des végétaux ou des motifs géométriques, qui remplissent le fond de la mosaïque. 
  • L'école rhodanienne : se développant dans les villes de Vienne, Lyon, Nîmes ou Arles, elle représente des mosaïques constituées de plusieurs caissons contigus, figurant des emblemae et des motifs géométriques.



École d'Afrique.

École d'Aquitaine.
École rhodanienne.

Mais toutes les régions de l'Empire développent un style qui leur est propre, et il existe aussi des écoles syrienne, germanique, britannique, rhénane, etc. De même, il arrive que les influences se mêlent : c'est le cas à Saint-Romain-En-Gal où certaines mosaïques évoquent l'école syrienne, ou encore à la Villa Loupian, où les mosaïques comportent des éléments de l'école rhodanienne mais semblent également avoir intégré des influences d'Aquitaine.

                                        L'art de la mosaïque  ne cesse d'évoluer et de prospérer, jusqu'au déclin de l'Empire. L'affaiblissement de la puissance romaine entraîne un morcellement au sein duquel les provinces s'autonomisent, et les autochtones adoptent de nouveaux types d'habitats, moins luxueux, où les mosaïques n'ont plus leur place. Reste la religion chrétienne, qui utilise encore les mosaïques afin d'en orner les lieux de culte : les œuvres quittent alors le domaine privé et naît un art religieux, qui trouvera son prolongement dans les mosaïques byzantines et médiévales.

BREF APERÇU TECHNIQUE.


                                        Depuis le début de cet article, je ne cesse de parler d'art. Pourtant, cette conception n'a rien d'antique, où les mosaïstes étaient considérés non pas comme des artistes, mais comme des artisans. Pour preuve, ils signaient rarement leurs travaux : toutes périodes confondues, seules 15 mosaïques en Gaule portent le nom de ceux qui les ont fabriquées. Si l'on ignore d'où proviennent les dessins figurant sur les mosaïques - bien que la récurrence de certains motifs laisse envisager la possibilité de modèles diffusés dans tout l'Empire - le travail en lui-même est bien connu, notamment grâce aux écrits de Vitruve,  aux outils et matériaux mis au jour par les archéologues, et à la seule stèle funéraire retrouvée représentant la profession.


                                        Voyons tout d'abord l'aspect technique, avec la préparation du sol : au premier niveau le statumen constitué de pierres servant de fondation est recouvert par le rudus, mélange de tessons, de cailloux et de mortier. Par-dessus se trouve le nucleus, couche de sable et de chaux dans laquelle le mosaïste vient insérer les tesselles.

Maquette de C. Savarese, montrant les différentes couches préparatoires.


C. Savarese, sa marteline et son tranchet !
Les mosaïstes travaillent en équipe, avec une répartition des rôles bien précise. Les esclaves cassent le marbre, la pierre, le verre, la terre cuite, etc. et taillent les tesselles à l'aide de la marteline, frappée sur le tranchet. Le calcis coctor, quant à lui, fabrique la chaux, qui servira au pavimentarius pour préparer la chape de support. Le dessin proposé par le pictor imaginarius est reporté sur le sol  ou au mur par le pictor parietarius à l'aide de pigments, de charbon ou d'argile, avec des cordes tendues pour servir de lignes directrices dans le cas des œuvres les plus étendues. Enfin, le musaearius exécute les pièces figuratives ou les plus délicates situées dans les salles de réception (triclinium ou bureau par exemple), tandis que le tesselarius (généralement un apprenti) se fait la main sur les motifs les plus simples ou les mosaïques moins importantes, destinées aux parties communes ou aux chambres. Dernière étape, la mosaïque est égrenée ou poncée, jointée, et enfin huilée.





Voilà ce qu'on peut obtenir avec du travail et du talent... (Mosaïque de C. Savarese.)


                                        Je dois reconnaître que j'appréhendais un peu ces deux heures de conférence, et que je redoutais un exposé pontifiant sur l'Histoire et les différentes techniques. Or, j'aurais bien signé pour deux heures supplémentaires ! Et je pense que tous, de la novice comme moi aux participants plus expérimentés, auront appris quelque chose. Notre intervenante a su présenter son sujet de façon dynamique, avec pédagogie et simplicité, et transmettre la passion qui l'animait. Je remercie une fois encore Christel Savarese pour sa gentillesse, et j'en profite pour la rassurer : même si j'ai bien l'intention d'approfondir mes connaissances, et de me lancer prochainement, à mon tour, dans la réalisation d'une mosaïque, vous pouvez dormir sur vos deux oreilles ! Vu mes premières tentatives lors de votre atelier, il faudra un certain temps avant que je vous fasse de l'ombre...

Un troisième merci à Christel Savarese, qui a accepté de relire mon post et d'apporter quelques corrections... 

ARTIFICINA MOSAIQUE

CHRISTEL SAVARESE
Chemin de Château-Roussillon
66000 PERPIGNAN

E-mail : christelsavarese@orange.fr
Site : www.artificinamosaique.fr



P.S. : Un ajout, en ce 15 Novembre 2012, pour vous montrer le fameux fleuron sur lequel nous nous sommes exercés et que, contre toute attente, Christel Savarese est parvenue à sauver !

© Christel Savarese / Artificina Mosaïque.