dimanche 23 septembre 2012

Mécène : comme son nom l'indique.


                                        Savez-vous ce qu'est une antonomase ? Il s'agit d'une figure de style, consistant à remplacer un nom commun par un nom propre, ou inversement. Certaines antonomases sont passées dans le langage courant, de sorte que les noms de certaines personnalités sont aujourd'hui des noms communs à part entière. Comme le préfet Eugène Poubelle. Lord Sandwich. Ou Mécène. C'est bon, vous voyez où je veux en venir ?!!

                                        Cette subtile introduction me permet en effet d'amener mon sujet du jour : Caius Cilnius Maecenas, plus connu sous le nom de Mécène. L'ami d'Octave et d'Horace, le diplomate de l'Empire romain naissant, le protecteur des arts. D'où l'antonomase : je ne vous ferai pas l'affront de vous expliquer ce qu'est un mécène (mot apparu en 1526 - soit une paire de siècles plus tard), ni en quoi consiste le mécénat - deux termes qui, vous l'avez bien compris, nous viennent directement du cognonem de notre héros du jour. Mais que sait-on de Mécène ? Qui était-il exactement ? Peut-être vous êtes-vous déjà posé la question - l'indice le plus évident de votre intérêt pour le sujet étant votre présence sur cette page. Et bien, réjouissez-vous, car je vais aujourd'hui répondre à cette lancinante interrogation ! Enfin... Ne vous réjouissez pas trop vite non plus, car la biographie de Mécène est bourrée de lacunes, à commencer par son année de naissance que l'on situe entre 74 et 70 avant J.C., sans plus de précision. Encore est-on certain qu'il est né un 13 Avril...


Buste de Mécène.

                                        Gaius Cilnius Maecenas naît donc aux alentours de l'an 70 avant J.C., à Arretium, l'actuelle Arezzo. Il n'est pas Romain de naissance mais d'adoption, et il appartient à une riche famille provinciale de rang équestre. Il tire une immense fierté de ses origines étrusques, qu'il fait remonter au IV ème siècle avant J.C. De par son père, il descend des Cfelen (latinisé en  Clinii), réputés pour leur immense fortune ; du côté de sa mère, il vient de la famille des Mecné (latinisé en Maecenas). Remarquez que, selon la tradition étrusque, il adopte le nom maternel. Plus tard, le poète Horace, dont Mécène sera le, euh... mécène, évoquera même son ascendance royale, faisant de ses ancêtres les premiers rois étrusques de Rome.
"Mécène, issu d'une ancienne famille de rois,
ô mon rempart et ma douce lumière de gloire..." (
Horace, "Odes", I-1)

                                        En 44 avant J.C., il se trouve en Grèce, plus précisément à Apollonie d'Illyrie. Il y a été envoyé par Jules César, à la demande de son père qui souhaite le voir parfaire son éducation sous l'égide d'Athénodore le cananite (ou Athénodore de Tarse), philosophe stoïcien hautement considéré par Cicéron. C'est là qu'il rencontre Octave (le futur empereur Auguste) et Marcus Agrippa (qui deviendra le général que l'on connaît aux côtés du premier) avec lesquels il se lie d'amitié. Il se trouve aux côtés du futur maître de Rome lorsque celui-ci apprend la nouvelle de l'assassinat de Jules César. Lorsque Octave regagne l'Italie accompagné de quelques fidèles, afin de revendiquer l'héritage de son grand-oncle, Agrippa et Mécène font partie du nombre. Mais face à la puissance de Marc Antoine, second de César et militaire aguerri, il devient vite évident pour Octave qu'il a besoin de l'appui des légions : il enrôle donc des troupes avec l'aide des deux hommes, d'abord en Macédoine puis en Campanie. L'implication directe de Mécène dans les guerres civiles n'est pas claire ; notons toutefois que certaines sources (Properce, entre autres) laissent entendre qu'il aurait participé aux campagnes de Mutina (contre Antoine en 43 avant J.C.), de Philippe (contre Brutus et Cassius, en 42 avant J.C.) et de Pérouse (contre Fulvie en 41 avant J.C.)


Buste d'Octave. (environ 39 avant J.C.)
Si Agrippa et Mécène jouent un rôle de premier plan - ce qu'ils continueront à faire durant la quasi-totalité du règne d'Auguste - ils n'opèrent pas sur le même tableau : à Agrippa, fin stratège et excellent militaire, revient la gloire des champs de bataille ; Mécène, homme subtil et plein de ressources, joue un rôle de diplomate, chargé des négociations les plus ardues. Ces précieuses qualités n'ont pas échappé à Octave, qui envoie Mécène le représenter en 40 avant J.C., lors des tractations avec Antoine qui aboutissent au pacte de Brindes, actant le second triumvirat. Mécène sera à nouveau à la manœuvre à Tarente, 5 ans plus tard, lors du renouvellement de l'accord. Il est également chargé d'expédier les affaires courantes en l'absence d'Octave à Rome, et reçoit à ce titre des attributions de police qui lui permettent de réprimer plusieurs mouvements subversifs et d'assurer la paix publique.  Il occupe cette fonction dès 36 avant J.C., lorsque  Octave part combattre Sextus Pompée en Sicile. Mécène négocie une nouvelle fois la paix à cette occasion, en arrangeant  un mariage entre Octave et Scribonia, la sœur du beau-père de Sextus. Bien plus tard, lorsque Octave (devenu Auguste) cherchera un nouvel époux pour sa fille Julie, veuve de Marcellus, ce sera Mécène qui le persuadera de choisir Agrippa, arguant : "Tu l'as élevé trop haut pour ne pas soit le tuer soit en faire ton gendre." De manière générale, dès qu'il y a quelque chose à négocier : paf ! Octave / Auguste (que j'appellerai dorénavant "Auguste" : je crois que vous avez compris le principe...) envoie Mécène. Même chose lorsque des émeutes menacent Rome : chaque fois que le peuple gronde, c'est Mécène qui s'adresse à lui. Adroit et conciliant, il sait écouter les revendications, se montrer compatissant, et il offre des compensations et de grandes déclarations, avec tout l'art de son éloquence.

                                        A cette époque, c'est donc surtout en tant que diplomate, négociateur et ambassadeur que Mécène œuvre aux côtés d'Auguste : outre les tractations dont nous avons déjà parlé, il dirige pour son ami une sorte de police secrète et, même si les fonctions officielles reviennent à Agrippa, Mécène garde la main sur son réseau d'informateurs. A quoi s'ajoutent sa subtilité et sa finesse naturelle, qui en font l'homme le mieux informé de l'Empire. Il refusera toujours le moindre poste au sein du gouvernement (notamment une place au Sénat ou la préfecture urbaine). Méprisant le cursus honorum, dénué de toute ambition, il reste attaché à sa classe sociale d'origine, celle des chevaliers, qu'il envisage même de transformer en un vivier d'administrateurs. Auguste initiera la réforme en instituant les préfectures et les grands services municipaux, et Claude puis Hadrien poursuivront dans cette voix. Car homme de l'ombre, Mécène jouit d'une proximité avec Auguste qui lui permet  de jouer un rôle de conseiller officieux : il a l'oreille du prince, et l'enjoint souvent à la clémence, en particulier après la formation du second triumvirat. Est-ce dû à son influence ? Il est en tous cas certain qu'Auguste, qui dans sa jeunesse a souvent fait preuve d'une cruauté féroce à l'égard des vaincus, se montre plus magnanime au fil du temps. Je me permets de rapporter ici une anecdote révélatrice :
"Debout devant Auguste qui rendait la justice et qu'il voyait prêt à prononcer plusieurs condamnations capitales, Mécène s'efforça de percer la foule et d'arriver jusqu'à lui; n’ayant pu y réussir, il écrivit sur une tablette : « Lève-toi donc enfin, bourreau, » et lui jeta la tablette dans le sein, comme si elle eût contenu tout autre chose, ce qui fit qu'Auguste ne condamna personne et se leva sur-le-champ." (Dion Cassius, "Histoire romaine", LX-7)
Mécène. (Source : clipart.com)

                                        Encore convient-il de nuancer : plus qu'une preuve d'humanité, sans doute faut-il y voir un certain pragmatisme. Mécène avait bien compris la lassitude des Romains après des décennies de guerres civiles, et nul doute qu'il savait parfaitement qu'une certaine mansuétude ne pouvait qu'être favorable à son ami. Car Mécène n'avait aucun scrupule à se montrer impitoyable lorsque la situation l'exigeait : lorsqu'un complot visant à assassiner Auguste fut découvert en 31 avant J.C., il n'hésita pas un instant à agir contre les conspirateurs. Mais ce fin politique avait déjà compris la particularité du principat, et toute l'idéologie impériale sera marquée de son empreinte. En 27 avant J.C., lors des débats constitutionnels sur l'organisation du principat, il plaide en faveur d'une monarchie tempérée, jugeant la république obsolète face à l'immensité des territoires à gérer. Dès les débuts du nouveau régime, il a perçu que celui-ci, de par la concentration des pouvoirs sur le seul princeps, tend vers une monarchie à tendance absolutiste (on pardonnera l’anachronisme) quand bien même elle se présenterait vêtue des oripeaux de la vieille république. Or, pour que cette monarchie ait une chance de durer, Mécène sait qu'elle doit se montrer irréprochable, créer l'illusion de la légitimité tout en se préservant des accusations de despotisme et en trouvant sa caution dans l'appui populaire. Ainsi conseille-t-il à Auguste de cultiver l'idéal platonicien du roi juste et de légitimer le nouveau régime par le consensus, en le nimbant d'un halo de justice et de vertu. Pour citer Jean-Marie André, "Auguste n'a pu passer, aux yeux des observateurs avertis, pour un "rusé tyran" que parce qu'il avait eu la chance de trouver son Machiavel." (J. M. André, "Mécène, essai de biographie spirituelle".)

                                        Malgré tout, on retient moins de Mécène son action diplomatique et son empreinte idéologique que son action de protecteur des arts. Et pourtant, les deux domaines ne sont pas si éloignés l'un de l'autre : en marge de sa conception de la gestion de l'Empire, il met également à profit son goût immodéré des lettres pour instaurer toute la propagande augustéenne. Si ce que l'on appellera le "cercle de Mécène" est né en 40 avant J.C., ce n'est que vers l'âge de 40 ans, alors qu'il se retire de la sphère politique, qu'il se consacre aux arts et en particulier aux lettres, en tant que financier et protecteur des plus grands artistes de son temps. Il prend ainsi sous son aile Virgile, Horace (rencontré en 39 avant J.C., par l'intermédiaire du précédent) et Properce, qui lui doivent leur carrière. Lui-même écrit sur divers sujets, en prose et en vers, mais sans grand succès semble-t-il. Les rares fragments qui sont parvenus jusqu'à nous confirment qu'il a été bien inspiré de se consacrer au patronage, plutôt que de s'obstiner à taquiner la muse : Auguste lui-même, tout comme après lui Sénèque et Quintilien, se moquent de ses textes abscons, au style étrange, émaillés de mots précieux et de comparaisons incongrues.

Mécène présentant les arts libéraux à l'empereur Auguste. (Toile de Giambattista Tiepolo.)





Horace (droite), Mécène (centre), Auguste (gauche). (minervaclassics.com)

 Encore Mécène a-t-il le génie de s'effacer devant plus talentueux que lui. Si l'on parle encore aujourd'hui du "Siècle d'Auguste" pour désigner la formidable production littéraire et artistique de l'époque, c'est bien à lui qu'on le doit. Il sait détecter les auteurs les plus prometteurs, à qui il offre la stabilité financière (Horace, par exemple, ruiné lorsqu'il rencontre Mécène, reçoit une généreuse rétribution et une villa près de Tibur) et une certaine protection, tout en les encourageant - avec sa subtilité habituelle - à encenser l'action d'Auguste. Il commande également des œuvres à des artistes déjà reconnus. Son action de patronage est donc dictée par l’intérêt supérieur de l'état : il sait voir dans le talent de ses protégés une ressource permettant de présenter de façon positive le nouvel ordre établi par Auguste, et d'unir le peuple romain dans un idéal de gloire et de majesté, symbolisé par ce second âge d'or chanté par Virgile. L'évolution de l’œuvre de ce dernier, des "Églogues" aux "Géorgiques", saute aux yeux, et le thème et la façon de l'aborder semblent en grande partie découler des suggestions de Mécène. Sans même parler de "L'Enéide", qui glorifie et ancre dans la littérature et l'Histoire le prestige divin de l'Empereur et de sa famille. Même chose avec Horace : si dans ses premières "Odes", il revendique une indifférence épicurienne aux affaires de l'état, le troisième livre clame un patriotisme et une fierté du génie romain qui attestent de la même ligne. Si ces artistes signent la forme, Mécène dicte le fond, toujours sans en avoir l'air...


Horace.
Cependant, l'action de Mécène n'est pas uniquement motivée par des visées politiques : si tel eut été le cas, il est peu probable que ses protégés aient pris la peine de lui témoigner autant d'affection dans leurs œuvres, où tous l'évoquent à un moment ou à un autre. De l'avis général, Mécène sait se montrer simple, chaleureux et sincère envers ceux qu'il admet dans son cercle, et il les traite d’égal à égal. D'une sensibilité exacerbée, il est intime avec chacun d'eux, et de nombreux textes attestent d'une proximité et d'une amitié qui démentent formellement l'idée d'une simple visée propagandiste. Virgile lui dédie les "Géorgiques" et Horace lui consacre plusieurs de ses "Odes". Ce dernier est d'ailleurs probablement le meilleur ami de Mécène. Il est à noter que Mécène n'accorde aucune importance au rang social : en matière d'amitié, il semble ne s'attacher qu'au caractère, fidèle en cela à la doctrine épicurienne qu'il a faite sienne.


« Quel art fait les grasses moissons; sous quel astre, Mécène, il convient de retourner la terre et de marier aux ormeaux les vignes; quels soins il faut donner aux bœufs, quelle sollicitude apporter à l'élevage du troupeau; quelle expérience à celle des abeilles économes, voilà ce que maintenant je vais chanter. » (Virgile, "Géorgiques", introduction.)

Virgile, Horace et Varius chez Mécène. (Toile de Charles-François Jalabert.)



Mécène, dans la série TV "Rome".
Car Mécène s'est rapidement écarté de la doctrine stoïcienne, par trop éloignée de ses penchants personnels. Épicurien dans l'acception philosophique du terme, il l'est aussi au sens moderne : adepte de la bonne chère et des plaisirs de toute sorte, il donne aux Romains l'image d'un aimable dépravé, délicat et élégant. Il accorde une grande attention à son allure, prenant soin de toujours sortir... débraillé, la tunique lâche et la ceinture défaite. Il affectionne les bijoux, et ses doigts sont chargés de bagues et de pierres précieuses - au point qu'Auguste le surnomme parfois "mon émeraude d’Étrurie". Cette dépravation mesurée, cette douceur de vivre se retrouve dans les œuvres de ses protégés : d'une certaine manière, Mécène met à profit ses penchants pour "endormir" le peuple romain, lui faisant miroiter une vie voluptueuse, douce et facile, propre à détourner les préoccupations des affaires de l'état. Finalement, tout Mécène est là : dans cette façon de n'offrir aucune prise et de pousser ses interlocuteurs à agir, à leur insu, comme il leur suggère de le faire... en leur faisant croire que c'est eux qui en ont eu l'idée !




Les jardins de Mécène.

                                        Nous avons déjà dit que Mécène se réclamait des plus riches et prestigieuses familles étrusques. Une large part de sa fortune provient de divers héritages, mais certains historiens  pensent qu'il a également profité des guerres civiles pour accroître son patrimoine, par exemple en s'appropriant de vastes terres en Égypte, exploitées en son nom par des affranchis. Mais quelle que soit l'origine de sa fortune, force est de reconnaître qu'il doit avant tout sa position à l'amitié qui le lie à Auguste, et aux compétences qu'il met au service de l’État. Toujours est-il que sa richesse lui permet de se faire aménager sur l'Esquilin, à partir de 36 avant J.C., une somptueuse demeure entourée de jardins non moins superbes - auxquels il a laissé son nom. Les hortis maecenatis sont bâtis sur une zone insalubre, recouvrant des champs incultes et, par-delà les murs serviens, la nécropole adjacente. Ces premiers jardins de style hellénistique à Rome comprennent des terrasses, des bibliothèques, sans doute les premiers bains d'eau chaude de la ville, une tour élevée dont Horace et Suétone affirment qu'elle permet d'embrasser la ville et les montagnes, et une salle immense, connue comme l' "Auditorium de Mécène", qui sert probablement de salle de réception et de spectacle. (Elle se visite encore aujourd'hui.) Mécène passera la majeure partie de sa vie dans cette maison, havre de paix et de culture où il reçoit ses amis et les artistes qu'il parraine - et surtout ce brave Horace, tout comme Auguste qui, nous apprend Suétone, vient coucher chez lui lorsqu'il est malade. (Suétone, Vie d'Auguste,  72-4)


Vue des jardins de Mécène.

                                        Les liens tissés entre Auguste et Mécène semblent des plus solides, mais ils se distendent pourtant au fil du temps, et en premier lieu pour une histoire de coucheries... En effet, Auguste (qui prône la vertu aux autres, mais s'en abstient volontiers pour lui-même...) entretient une liaison avec Terentia, l'épouse de Mécène. Notre homme supporte sans doute assez mal cette relation, d'autant que les amants n'en font pas mystère et que tout Rome en parle. Dion Cassius prétend même que, de 18 à 16 avant J.C., Auguste organise un voyage en Gaule dans le seul but de roucouler tranquillement avec la femme de son meilleur ami...  Mécène, qui assume des relations homosexuelles autant qu'hétérosexuelles (chose considérée comme normale à l'époque), fréquente de son côté un célèbre danseur, Bathyllus, dont il a fait son favori, mais ce batifolage ne l'empêche pas d'être très épris de Terentia. Dans ses conditions, on imagine aisément que les relations entre le vainqueur d'Actium et son conseiller se soient quelque peu tendues. Mais le désamour entre les deux hommes ne se résume pas à ce malheureux vaudeville : en 22 avant J.C., Mécène perd la faveur impériale dans le cadre d'une sombre affaire de complot, auquel est mêlé son beau-frère (donc le frère de Terentia), Lucius Lucinius Varro Murena. Auguste a vent de l'affaire mais, souhaitant amener les conjurés à se découvrir, il demande à Mécène de garder le silence. Or, Mécène avertit Terentia qui, à son tour, prévient son frère : Murena et ses complices s'enfuient. Auguste ne pardonnera jamais les indiscrétions de son conseiller. Il n'y a pas de rupture définitive, mais un refroidissement brutal des relations entre les deux hommes, l'Empereur se défiant désormais de son ancien ami.
" Pour ne pas citer trop d'exemples, je rappellerai qu'il eut à se plaindre de la susceptibilité de Marcus Agrippa et de l'indiscrétion de Mécène. Le premier, sur le plus léger soupçon de froideur, et sous prétexte que Marcellus lui était préféré, se retira à Mytilène; l'autre avait révélé à sa femme Terentia le secret de la découverte de la conjuration de Murena. " (Suétone, "Vie d'Auguste", 66.)

                                        Malgré le caractère difficile voire acariâtre de sa jeune épouse et ses infidélités, Mécène est toujours éperdument amoureux de Terentia. Mais leur relation est orageuse, et tout Rome résonne des hurlements du couple et de leurs scènes de ménages. Au moindre prétexte, on croise Mécène, furieux, se rendant au tribunal pour répudier sa femme... et il ne se passe pas huit jours avant que, à nouveau sous son emprise, il ne regrette sa décision ! Il s'en retourne alors au tribunal, pour la reprendre comme épouse... jusqu'à la prochaine répudiation. Et les Romains de se gausser, affirmant que Mécène a bien dû se marier mille fois. Épuisé par ces psychodrames incessants, les nerfs à fleur de peau, Mécène passe les trois dernières années de sa vie dans sa propriété de l'Esquilin, à déambuler de jour comme de nuit dans ses jardins, en proie à des insomnies permanentes. Il meurt finalement en 8 avant J.C., atteint d'une grave maladie nerveuse, et lègue toute sa fortune à Auguste - y compris sa propriété. Tibère y vivra après son exil volontaire à Rhodes (en 2), et Néron reliera les jardins au Palatin, par le biais de la Domus Transitoria : c'est depuis la fameuse tour qu'il contemplera, prétend-on, l'incendie de Rome, la lyre à la main...

"Il regardait ce spectacle du haut de la tour de Mécène, charmé, disait-il, de la beauté de la flamme, et chantant la prise de Troie, revêtu de son costume de comédien. " (Suétone, "Vie de Néron", 38.)



Quo Vadis, Néron et l'incendie de Rome. (Ill. M. de Lipman, source wikipedia.)

                                        Cet homme, que l'historien Paterculus décrit comme quelqu'un "dont la vigilance se refusait même au sommeil lorsqu'elle était nécessaire, habile à prévoir et capable d'agir" mais qui "dès que les affaires lui permettaient quelque relâche, aimait à se bercer dans une indolence molle et plus qu'efféminée" (Paterculus, "Histoire romaine", LII - LXXXVIII) , aura donc marqué d'une empreinte indélébile la règne d'Auguste, jetant les bases idéologiques de l'Empire, tout en l'affermissant par son action culturelle. Sans doute peut-on même avancer que, sans Agrippa et Mécène, Octave ne serait peut-être jamais devenu Auguste : véritable animal politique, il lui manquait pourtant le génie militaire que lui apporta le premier, et les talents d'homme de l'ombre du second. Il est indéniable que les deux hommes, par leurs compétences respectives, contribuèrent à "faire" Auguste.
"Quelque temps après, la colère ayant fait place à la honte, il gémit de n'avoir pas enseveli dans le silence des désordres qu'il avait ignorés jusqu'au moment où il ne pouvait plus en parler sans rougir, et s'écria plus d'une fois : "Rien de cela ne me serait arrivé, si Agrippa ou Mécène eussent vécu"! Tellement il est difficile au maître de tant de milliers d'hommes d'en remplacer deux !... Mais, durant toute la vie d'Auguste, la place d'Agrippa et de Mécène resta vide. Que faut-il en penser ? Était-il impossible de retrouver deux hommes pareils ? ou n'était-ce pas la faute du prince lui-même, qui aima mieux se plaindre que de chercher?" (Sénèque, "Des Bienfaits", 6 - 32.)

Buste de Mécène. (Source wikipedia)

                                        Il est difficile de porter un regard critique sur Mécène : les poètes n'ont cessé de chanter ses louanges, et sa personnalité délicatement dépravée, sa voluptueuse nonchalance alliée à sa finesse et son intelligence aiguë, en font une figure éminemment sympathique. On peut regretter l'orientation qu'ont pris, à son instigation et sous sa subtile influence, des poètes aussi talentueux que Horace ou Ovide, qui se sont cantonnés à magnifier l'action politique d'Auguste dans leurs œuvres. C'est un point de vue, l'autre consistant à s'interroger sur le devenir de ses auteurs sans l’intervention et la protection de Mécène. Une intervention et une protection qui restent aujourd'hui encore tellement ancrées dans l'inconscient collectif que son nom est passé à la postérité, pour désigner toute personne ou entreprise finançant et favorisant la création artistique, littéraire, scientifique, etc... 


4 commentaires:

Joker a dit…

Merci beaucoup

FL a dit…

Mais de rien ! Et merci d'avoir pris le temps de laisser un petit commentaire... :-)

Vladimir Mollé a dit…

Charmant article, nullement superficiel, d'humeur avenante et sympathique. J'ai passé un moment très agréable en sa compagnie. Merci

FL a dit…

Merci à vous pour ce message. Mais avec un personnage tel que Mécène, on passe toujours un bon moment :-)