dimanche 16 septembre 2012

Chiens, chats, poissons et autres animaux domestiques dans la Rome antique.


"Dernières prières des martyrs chrétiens" - Tableau de J-L Gérôme.

"Les chiens (...) sont les seuls animaux qui répondent à leur noms, et reconnaissent les voix de la famille." (Pline l'Ancien)

                                        Les Romains et les animaux : à mon avis, si vous posez la question au premier venu, il vous parlera du Colisée, des jeux du cirque et des lions dévorant les malheureux Chrétiens. Bref, des bêtes sauvages et exotiques (panthères, tigres, éléphants, ours, etc.) exhibées dans les arènes. Pourtant, le rapport que les Romains entretiennent avec les animaux ne saurait se résumer à ces spectacles sanglants, et maints exemples le prouvent : mosaïques, objets de la vie quotidienne, stèles funéraires, textes littéraires... Et puis, songeons simplement au mythe des origines de la cité : quel meilleur symbole que Romulus et Remus, allaités par une louve, tirant de l'animal la force nécessaire à leur survie puis à la fondation d'une ville appelée à dominer la majeure partie du monde connu ? De même, de nombreuses légendes mythologiques impliquent des animaux : Diane - déesse de la chasse - représentée accompagnée d'un cerf et de chiens, Cérès - déesse de l'agriculture - montée sur un char tiré par des serpents, Ulysse revenant à Ithaque et reconnu par son chien Argos... Sans même parler des "Métamorphoses" d'Ovide, regorgeant de transformations en bestioles de toutes tailles et de toutes espèces !

Statue de Diane. (Musée du Louvre)
Au-delà de la mythologie et de la symbolique, les animaux tiennent une place importante dans la vie des Romains. J'ai déjà eu l'occasion d'évoquer ici les animaux présentés lors des jeux du cirque. Quant aux animaux domestiques, il remplissent la plupart du temps une fonction utilitaire - animaux de trait, chevaux pour le transport, chiens de chasse, etc. Mais les Romains ont aussi des animaux de compagnie : peut-être serez-vous surpris d'apprendre que Rome avait déjà ses mémères à chien-chien, ses passionnés d’ornithologie, ses aquariophiles confirmés, et même ses adeptes des NAC ! Considérons donc ces animaux l'un après l'autre...





LE CHIEN.

Mosaïque de Pompéi. (Photo Mr Fogey.)
Sans doute l'animal domestique le plus présent chez les Romains, puisqu'on le retrouve dans toutes les classes sociales, en ville comme à la campagne. Bien qu'aucune race ne soit cantonnée à une activité précise, certaines d'entre elles sont néanmoins privilégiées en fonction de la mission qu'on entend leur confier, selon les caractéristiques qui leur sont propres. Pour le dire autrement, la fonction attribuée à l'animal dépend avant tout de critères morphologiques. Du reste, la distinction des races et assez confuse, et on associe plutôt l'animal à la région dont il est originaire (ombrien, crétois, chien de Sparte...) Le chien, dans l'antiquité romaine, reste avant tout un animal utilitaire. On rencontre ainsi :




  • le chien de berger (pastoralis canis). Chargé de veiller sur le troupeau et de le protéger contre les attaques des loups et des ours et les voleurs de bétail, on préconise de le nourrir d'os ou de déchets, de crainte que, prenant goût à la viande, il n'en vienne à attaquer les bêtes placées sous sa garde. Pour l'agronome Columelle (Ier siècle), auteur d'un "de re rustica", il doit être bien charpenté, combattif, rapide, et de préférence de couleur blanche, afin de ne pas être confondu avec les prédateurs et ne pas risquer d'être blessé par le berger. Virgile résume :  "Avec de tels gardiens, tu ne craindras pour tes bergeries ni le voleur de nuit, ni le loup affamé, ni les surprises perfides de l'Ibère toujours ennemi de la paix." (Les Géorgiques, III)                               
 
Mosaïque de Pompéi.
  • le chien de garde (villaticus canis). On pense bien sûr à la célèbre mosaïque de Pompéi, représentant un chien surmontant les mots "Cave Canem" ("Prends garde au chien").  Cela étant, de telles mosaïques n'indiquent pas forcément la présence d'un chien : l'effet dissuasif parait suffisant, attendu que les montent-en-l'air ont tendance à vous ficher une paix royale, puisqu'ils vous pensent protégé par un molosse ! Il le faut lourd et massif, doté d'une forte voix, d'une grosse tête, d'oreilles pendantes, d'yeux sombres et brillants, d'un poitrail large et hirsute, de pattes puissantes. On le choisira de préférence noir, afin qu'il soit "invisible la nuit et effrayant le jour". (Columelle - "de re rustica") Le dogue fait un excellent chien de garde, tout comme le mâtin napolitain - les plis de sa tête massive et son ossature lourde suffisent à faire fuir les intrus. Les chiens de garde sont associés aux Lares, Dieux protecteurs du foyer. Solidement attachés dans la journée, ils sont laissés en liberté la nuit.                                              
Mosaïque de Carthage. (Photo Mary Harrsch.)
  • le chien de combat (canis pugnax), dont le mastiff est une espèce réputée. Les légions sont accompagnées de plusieurs chiens de guerre, dressés à poursuivre les chevaux ennemis qu'ils doivent effrayer, afin de déséquilibrer les cavaliers. Lors de la conquête de la Grande-Bretagne, les Romains adoptent aussi le "pugnaces britanniae", race aujourd'hui disparue mais sans doute ancêtre du mastiff anglais, et qu'évoque l'historien Strabon. Ces chiens sont également envoyés dans l'arène, où ils affrontent toutes sortes de bêtes sauvages.                                           
Scène de chasse, mosaïque de Carthage. (Photo Mary Harrsch.)
  • le chien de chasse (venaticus canis). Toujours en Grande-Bretagne, les Romains découvrent le lévrier irlandais, qui excelle à la chasse aux loups. Il porte généralement un collier de cuir hérissé de pointes, afin de le protéger des morsures de ses proies. Si la chasse est peu considérée en Italie où elle consiste surtout à éradiquer les nuisibles, elle est en revanche prisée en Espagne, en Gaule ou en Grèce, de sorte que les lévriers et les lurchers seront importés dans tout l'Empire, à l'intention des classes les plus privilégiées. Citons également le Vertragus, lévrier d'origine orientale aujourd'hui disparu, que l'historien latin du IIème siècle Arrien décrit ainsi : "Les Vertragi doivent avoir la tête légère et bien ajustée (...) S’ils ont au-dessous du front un repli fibreux, cela même est d’un grand intérêt. Ceux-là seuls qui ont la tête lourde ne sont pas bons, ainsi que tous ceux qui ont le museau épais, se terminant en masse et non en pointe. Tels sont les caractères de beauté de la tête. Quant aux yeux, qu’ils soient grands, à fleur de tête, purs, brillants, éblouissant celui qui les regarde… "  Et le poète Grattius (contemporain d'Auguste) d'ajouter qu'il "court plus vite que l'oiseau ailé, emprisonnant les bêtes qu'il a trouvées". Mine de rien, ce chien a révolutionné la pratique de la chasse : traquant les bêtes à la vue et non au flair, il permet à son maître de pister le gibier à cheval, et pas à pieds comme c'était autrefois le cas.                                                                                                 
Bichon maltais et sa maîtresse.


  • le chien de compagnie (catula) : le chien a parfois toute sa place au sein du foyer, en tant qu'animal de compagnie, et il vit carrément dans la domus. Il n'a alors d'autre utilité que celle d'être un affectueux et obéissant petit compagnon, que l'on cajole et avec lequel on passe du temps. Ou, à la limite, c'est un accessoire de mode ou le marqueur d'un certain statut social - puisque seule les classes les plus riches de la population peuvent se permettre d'entretenir un chien qui n'a pas d'utilité précise. Ce sont surtout les femmes et les enfants qui apprécient leur compagnie : on privilégie les petits chiens, comme le Canis Melitae - l'actuel bichon Maltais, très rare, mais dont les riches romaines sont folles. De nombreuses fresques font apparaître des enfants jouant avec leur chien, et plusieurs stèles funéraires les montrent avec leur animal assis sur les genoux. A Pompéi, on a même retrouvé les restes d'un chien à côté de ceux d'un enfant. Enfin, le chien de compagnie remplit parfois une autre fonction : placé sous les couvertures dans le lit de son maître, il tient lieu de "bouillotte" lorsque celui-ci est malade.


Statue de l'enfant au chien. (Musée archéo. de Nîmes)

Si vous avez déjà été propriétaire d'un chien, vous savez sans doute que trouver un nom pour son animal peut relever du véritable casse-tête... Vous ne serez pas étonnés d'apprendre que les Romains connaissaient le même problème. Mais, tout comme nous, ils pouvaient se référer à de nombreux "guides" : le tout premier livre connu est l’œuvre de Marcus Terentius Varro, officier de l'armée romaine en Espagne. J'ai déjà cité le poète Grattius, qui rédige quant à lui une sorte de "la chasse avec un chien pour les nuls". D'autres textes répertorient les meilleurs noms pour un chien : en la matière, on n'a sans doute pas fait mieux que le "de re rustica" de Columelle. Mais Pline l'Ancien et Ovide ont également apporté leur contribution, en suggérant par exemple Absolos (noir) pour un chien de cette couleur, Dorceus (gazelle) pour une petite chienne rapide, Tigris (tigre) pour chien aux poils rayés, ou encore Ferox (Féroce) pour un chien de garde. Dans le "Satyricon" de Pétrone, l'un des chiens se nomme Scylax (chiot), monstrueux chien "gardien de la maison et de la famille", dont le maître, l'affranchi Trimalcion, déclare : "Dans cette maison, il n'y a personne qui m'aime plus que lui".  (Pétrone, "Le Satyricon", 64.) Signalons aussi que nos joyeux compagnons à quatre pattes avaient déjà droit à leurs accessoires de luxe ; outre les  colliers cloutés des chiens de chasse, Pline propose un traitement préventif fort onéreux contre la rage : il suggère d'offrir au chien un collier en or. Je pense qu'il aurait adoré le collier pour chiens proposé par Swarovksy...

Par ailleurs, les romains avaient, eux aussi, leurs anecdotes édifiantes témoignant de la fidélité de leurs chiens. En 28 avant J.C., le sénateur Savinus ayant été emprisonné, son chien l'attendit patiemment devant les geôles. Lorsque son maître fut précipité dans le Tibre par la foule, il sauta pour le secourir... Hélas, le condamné était déjà mort, et la pauvre bête ne put que s'accrocher au cadavre, qu'elle ramena à la rive. On raconte aussi que les soldats qui assassinèrent l'Empereur Galba furent contraints de tuer son chien, qui protégeait férocement son maître.

Cela étant, le Romain n'est pas toujours le meilleur ami du chien : dans les premiers temps, la brave petite bête pouvait même servir de sacrifice aux Dieux, ainsi que l'explique Pline l'Ancien. ("Histoire Naturelle" Livre XVIII). Il n'empêche : la disparition d'un chien était vécue comme un deuil à part entière, comme en attestent les tombes érigées à la mémoire des fidèles compagnons.

Stèle funéraire de la chienne Helena. (Photo Psalakanthos)

LE CHAT.


                                       Bizarrement, le chat n'est pas un animal très fréquent dans l'antiquité romaine, excepté dans la haute société, directement influencée par l'Orient, où la culture égyptienne est très prégnante. Chargé de chasser les souris, il souffre de la concurrence de la belette, grande prédatrice de rongeurs.

Il y a des gens "à chiens" et des gens "à chats" : les Romains étaient de toute évidence un peuple "à chiens". Et à oiseaux, comme nous allons le voir plus loin... Dans les deux cas, voilà qui ne facilitait pas l'adoption des chats, perçus au mieux comme une nuisance, au pire comme une menace. Un seul exemple suffit : il existe dans la maison du Faune, à Pompéi, une superbe mosaïque montrant un chat trucidant joyeusement un oiseau. Sauf qu'il ne s'agit nullement de la célébration de cette chasse féline, mais bel et bien un hommage au volatile chéri, tragiquement décédé !

La fameuse fresque de Pompéi... (Photo Mary Harrsch)


Allez, ne soyons pas chiens : il y a quand même la déesse de la liberté, Libertas (comme le nom l'indique), qui affectionnait les félidés. Et c'est justement la raison pour laquelle Spartacus, l'esclave qui fit vaciller la république romaine, aurait choisi le chat comme emblème de la rébellion ! (A vérifier : je n'ai trouvé que deux ou trois références.) Décidément, le pauvre félin n'a pas eu de chance ! Dans ces conditions, ne nous étonnons pas que Jules César ait souffert d'ailurophobie - la phobie des chats. Ce qui demeure un mystère, c'est s'il est parvenu à surmonter sa peur pour les beaux yeux de Cléopâtre...

LES OISEAUX.


                                      Je viens de le dire : mis à part les chiens, les oiseaux sont les grandes stars du bestiaire domestique romain. Il y en a de toute sorte, et les Romains les adorent. Ils ont bien sûr une fonction religieuse - les augures interprètent leur vol (si les oiseaux arrivent du côté gauche -sinistra - le présage est mauvais ; s'ils viennent du côté droit - dextra - le présage est favorable) et observent l’appétit des poulets sacrés. On rencontre aussi des oiseaux de basse-cour, chez les gens modestes comme chez les plus aisés : coqs, poules, pigeons, faisans sont élevés avant d'être consommés.

Fresque murale montrant un paon. (Photo Ian Scott)

Mais les classes les plus favorisées apprécient également les oiseaux destinés à agrémenter les jardins comme les paons, canards, cygnes, oies, grues - Octavie, la sœur de l'empereur Auguste, possédait paraît-il un nombre impressionnant de paons - et les oiseaux de compagnie. Parmi eux, les plus courants sont les oiseaux présents dans la faune locale, que l'on essaie d'apprivoiser. Certains sont conservés dans de luxueuses volières (parfois en or), comme les chardonnerets ou les rossignols dont on admire le chant, tandis que d'autres vivent en liberté dans la domus, à l'instar des coqs, des perdrix ou des cailles, qui vont jusqu'à picorer dans le triclinium !

Coq en train de picorer. (Photo www.augustaaurica.ch)
 
 Le corbeau est une espèce très populaire, grâce à l'empereur Auguste qui en a lancé la mode. Deux petites anecdotes amusantes méritent d'être racontées à ce sujet... Toutes deux sont extraites des "Saturnales" de Macrobe (Livre II) :

"Lorsqu'il retournait triomphant, après la victoire d'Actium [sur Marc Antoine et Cléopâtre], parmi ceux qui venaient le féliciter, se présenta un individu qui lui offrit un corbeau qu'il avait dressé à dire ces mots : "Ave, César, victorieux Imperator." Auguste, agréablement surpris, acheta l'ingénieux oiseau vingt mille sesterces. Un camarade du précepteur de l'oiseau, auquel il ne revenait rien de cette libéralité, dit à l'empereur qu'il avait encore un autre corbeau semblable à celui-là. Auguste demanda qu'on le lui amenât : quand l'oiseau fut en sa présence, il récita les mots qu'on lui avait appris: "Ave, Antoine, victorieux Imperator." Auguste, sans s'offenser nullement, ordonna que les vingt mille pièces fussent partagées entre les deux camarades." (Les Saturnales, Macrobe, II)

"Une autre fois, salué de la même façon par un perroquet, il le fit acheter. Il fit aussi acheter une pie dressée de la même manière. Ces exemples engagèrent un pauvre cordonnier à instruire un corbeau à répéter une pareille salutation. Le cordonnier, fatigué des soins qu'il se donnait, disait souvent à l'oiseau, qui restait muet : "J'ai perdu mon argent et ma peine." Cependant le corbeau vint enfin à bout de répéter la salutation: on le plaça sur le passage d'Auguste, qui, l'ayant entendu, dit :"J'ai chez moi assez d'oiseaux qui saluent de la sorte." Le corbeau eut assez de mémoire pour ajouter aussitôt cette phrase, qu'il avait entendu dire à son maitre lorsqu'il se plaignait : "J'ai perdu mon argent et ma peine." A ces mots, Auguste sourit, et fit acheter l'oiseau plus chèrement qu'il n'avait payé aucun autre." (Les Saturnales, Macrobe, II)

De fait, les Romains raffolent des oiseaux auxquels ils peuvent apprendre à parler. Néron en possédait plusieurs, capables de parler le Latin comme le Grec. A ce titre, certains oiseaux exotiques sont très prisés des plus riches : on paye à prix d'or des mainates et des perruches. Certains Sénateurs s'amusent même à venir au Sénat avec leur perroquet.

Enfant assis, jouant avec un coq. (Photo Musée du Louvre)

Et quand un oiseau domestique meurt, on touche pratiquement à la tragédie : certains propriétaires demandent à ce que les cendres du défunt volatile soit placées dans la tombe familiale, et de nombreuses stèles représentent des oiseaux nourrissant leur progéniture - thème par ailleurs fréquent dans l'art romain.

Stèle funéraire d'une petite fille, représentée avec une colombe. (Ph : Dylan Meconis)

LE CHEVAL.


Inutile de préciser que le cheval est un animal extrêmement fréquent : principalement pratique, il sert bien sûr au transport (en attelage ou monté par un cavalier), à l'armée (où il est réservé aux officiers), parfois à la chasse, en tant que bête de trait dans les fermes, et évidemment aux courses de chars, dont les Romains sont des fans. Mais le cheval reste un animal coûteux, du reste étroitement associé à la notion de pouvoir, puisque l'ordre équestre représente l'un des ordres les plus prestigieux de la société romaine. L'apprentissage de l'équitation fait partie de l'éducation du jeune Romain de bonne famille, qui apprend non seulement les rudiments de l'équitation, mais aussi à monter à crû. L'équitation est plus généralement pratiquée par les hommes, et rares sont les témoignages faisant état de cavalières.

Le cheval n'a donc rien d'un animal de compagnie - à l'exception, peut-être, du fameux Incitatus, le cheval de l'empereur Caligula. Faut-il vraiment y revenir ?! Et bien dans ce cas, citons Suétone :
 "Il lui fit faire une écurie de marbre, une crèche d'ivoire, des housses de pourpre et des licous garnis de pierres précieuses. Il lui donna un palais, des esclaves et un mobilier, afin que les personnes invitées en son nom fussent reçues plus magnifiquement. On dit même qu'il voulait le faire consul." (Suétone - "Vies des 12 Césars" - Caligula, LV) 
Caligula et Incitatus.

Certains y voient une preuve supplémentaire de la folie de Caligula, tandis que d'autres (dont je suis) pensent qu'il s'agissait pour lui d'humilier les sénateurs, avec lesquels il était en conflit permanent. Une manière de leur dire, en quelque sorte : "Vous n'êtes un ramassis de vieillards cacochymes inutiles, et même mon cheval pourrait vous remplacer..." O.K. : si cette hypothèse est la bonne, ce brave Caius n'était pas très diplomate, et on sait comment ça s'est terminé...


Caligula et Incitatus - photo tirée de la série "Moi Claude, Empereur."

LES POISSONS.

 

Mosaïque romaine. (Photo Mary Harrsch)
Les poissons sont également très populaires et, contrairement à ce que l'on pourrait penser, ils ne sont pas uniquement considérés sur le plan alimentaire - bien qu'ils soient souvent péchés ou élevés dans des viviers dans le but d'être consommés. Mais, riches comme pauvres, les Romains sont des aquariophiles convaincus : on possède des poissons d'eau douce et, si l'on a les moyens, on se fait construire un bassin d'eau salé, afin d'élever des espèces plus rares. Il ne s'agit pas seulement de décorer les jardins : les Romains tentent véritablement de dresser leurs poissons, qu'ils cajolent, dont il tente d'être reconnus, et auxquels ils offrent des colliers et autres bijoux en signe d'affection. Antonia Minor aurait même accroché des boucles d'oreilles aux ouïes d'une murène, qu'elle avait réussi à apprivoiser... (Pline l'ancien, "Histoire Naturelle", livre LV)







Le pionnier de l'aquariophilie fut un ancien consul, qui pleura la mort de ses poissons comme s'il s'était agi de ses propres enfants. Certains virent même dans cette tragique disparition la cause directe de son décès, un an plus tard : le malheureux en aurait eu le cœur brisé... Quant à Vedius Pollion, ami d'Auguste, il était connu pour son vivier de murènes, qu'il nourrissait de chair humaine, précipitant dans le bassin les esclaves qui lui avaient déplu ! Il était très fier de l'un de ses poissons, qui atteignit l'âge vénérable de 60 ans... Pas sûr qu'un seul de ses esclaves aient pu en faire autant.

Et puisque j'en suis aux anecdotes, laissons Pline l'Ancien nous raconter celle du Flipper le dauphin romain :

"Sous le règne du dieu Auguste, un dauphin mis dans le lac Lucrin prit en amitié l'enfant d'un pauvre : cet enfant, allant habituellement de Baies à Putéoles pour se rendre aux écoles, s'arrêtait vers midi sur la rive, l'appelait du nom de Simon, et l'alléchait en lui jetant des morceaux de pain, qu'il portait dans cette intention. Je n'oserais rapporter ce fait, s'il n'était consigné dans les écrits de Mécène, de Fabianus, de Flavius Alfius et de plusieurs autres.
A quelque heure du jour qu'il fût appelé, eût-il été caché au fond des eaux, le dauphin accourait : ayant reçu sa portion de la main de l'enfant, il lui présentait son dos pour qu'il y montât, et cachait ses aiguillons comme dans une gaine. Il le portait ainsi jusqu'à Putéoles à travers un grand espace d'eau, et le ramenait de la même façon. Cela dura plusieurs années, jusqu'à ce qu'enfin, l'enfant étant mort de maladie, le dauphin, qui venait de temps en temps au lieu accoutumé, triste et affligé, succomba à son tour, victime (ce dont personne ne douta) des regrets qu'il éprouvait." (Pline l'ancien, "Histoire Naturelle", IX-8)

Mosaïque d'Ostie. (Photo Ortygia)

                                      Cette affection - apparemment réciproque - pour les poissons se retrouve dans l'art, puisque l'animal est représenté sur de nombreuses mosaïques, dont l'extraordinaire réalisme et la précision quasi-scientifique permet même souvent d'identifier l'espèce en question. Pour conclure, sachez enfin que le poisson apparaît souvent dans l'art funéraire romain, en tant que symbole d'immortalité.

LES ANIMAUX EXOTIQUES ET LES NAC.


                                       Jusqu'ici, les pratiques ont beau parfois étonner, les animaux en eux-mêmes n'ont rien de vraiment surprenant : chiens, chats, oiseaux, poissons... Rien que du très normal n'est-ce pas ? Oui, sauf que les Romains sont comme nous : certains d'entre eux adoptent tout et n'importe quoi ! Je dirais même qu'avec nos furets, nos geckos, nos tortues, nos hamsters et nos gerbilles, nous sommes des petits joueurs...

Pour commencer, les serpents non venimeux sont souvent les bienvenus : on leur prête des vertus protectrices, et on peint souvent un serpent sur le mur de sa maison. L’empereur Tibère lui-même possédait et nourrissait dans sa main un petit serpent apprivoisé - ou un lézard, selon les sources, ce qui me conduit à supposer qu'il pourrait s'agir d'un orvet.

Orvet. (Photo FlickR Laurent Lebois.)

Plus bizarre encore, il arrive, à la campagne, que l'on offre une biche ou un cerf à l'être aimé ! On pare alors la bête d'ornements divers, afin d'avertir les chasseurs qu'il s'agit d'un animal domestique, et pas d'une proie putative...

Un ours, un poisson... et une grenouille ! (Photo Antmoose)
 
Nous l'avons vu en introduction : les animaux exotiques sont surtout envoyés dans les arènes, où ils sont joyeusement massacrés. Mais certains riches excentriques sont prêts à payer très cher - bien plus cher qu'un esclave - pour s'offrir un animal original. Outre les oiseaux exotiques, certains achètent ainsi des singes, animaux rares et très onéreux, dressés pour leur amusement. Certaines sources mentionnent ainsi des singes habillés en soldats, conduisant des chars tirés par des chèvres ! Mais les enfants attellent de la même manière des souris, qui tractent des petits wagons de la taille de boîtes d'allumettes... Ce n'est jamais que le même procédé, avec des animaux plus gros !

Mais la palme revient quand même à l'empereur Valentinien Ier (364-375). Outre son excentricité, je vous laisse juger de sa cruauté : on prétend qu'il gardait enchaînés, près de sa chambre, deux énormes ours bruns. De temps en temps, l'empereur leur donnait en pâture un criminel, et s'amusait à les regarder déchirer et dévorer leur proie.

L'empereur Valentinien Ier.

CONCLUSION.


                                       Dans les rues de Rome, sur les pièces de monnaie, sur des céramiques, des mosaïques, peints sur les murs des maisons : les animaux étaient omniprésents dans la vie quotidienne sous la Rome antique. Il est facile de déduire de cette profusion de représentations que les Romains aimaient véritablement leurs animaux, et ne les considéraient pas seulement du point de vue utilitaire.

Mosaïque aux colombes. (Photo Mary Harrsch)

Les sculptures, en particulier, retiennent l'attention : le soin apporté aux détails - ailes déployées, texture du poil, brillance des écailles, expressivité du regard - suggère l'attention accordée à ces bêtes. Les statues de chiens, ou celles d'enfants s'amusant avec leurs animaux témoignent plus encore d'une affection et d'une tendresse bien éloignée du stéréotype du Romain cruel, fervent spectateur des massacres de l'arène.

Enfant jouant avec une oie. (Photo Hannah Swithinbank)
 
Et pourtant, les deux images ne sont pas incompatibles : sans doute le même Romain, qui avait vigoureusement applaudi au massacre d'une panthère lors d'une venatio sanglante, flatte-t-il son mastiff en rentrant chez lui, ou savoure-t-il les trilles joyeuses de son rossignol, à l'ombre de son péristyle...










mercredi 12 septembre 2012

Qui étaient les Romains ?

                                        Il y a maintenant quelques mois que je tiens ce blog, et que je vous rebats les oreilles avec les Romains : les Romains ceci, les Romains cela ; les Romains patati, les Romains patata... Seulement, quand on y réfléchit, une question se pose : de quels Romains parle-t-on ? Ou, pour le dire autrement, qui sont les Romains ? Avouez que le sujet mérite réflexion. S'agit-il des habitants de Rome ? Pas vraiment : la cité a drainé, au fil des siècles, une population hétéroclite venue des quatre coins du territoire qu'elle dominait, et même au-delà. On y croise donc des habitants nés à Rome, mais aussi des Italiens, des Gaulois, des Germains, des Juifs, des Égyptiens, des Maures, des Levantins... Dès lors, on est bien obligé de choisir une autre définition : celle de la citoyenneté romaine, évidemment. Ce qui, du coup, inverse la problématique, car la citoyenneté n'indique pas l'origine ou la provenance d'une personne : on peut être de Rome et ne pas être citoyen romain ou, au contraire, être né à Lugdunum / Lyon (par exemple), et être citoyen romain. C'est la raison pour laquelle mon interrogation de départ - qui sont les Romains ? - doit être modifié en : "qui sont les citoyens romains ?" Et si la provenance d'un individu ne le qualifie pas de citoyen romain, quels sont les critères ? Comment devient-on citoyen romain ?

Citoyens romains - vus par Carlton Browne.

Attribution de la citoyenneté. 


                                        A l'origine, la citoyenneté romaine (civis romanus) ne concernait que les Romains de Rome, et plus précisément les hommes libres inscrits dans les tribus de la ville et de son territoire limitrophe. Pour être citoyen, il fallait être né de deux parents romains, ou d'un parent romain et d'un non-citoyen d'origine "acceptable". Ensuite, le statut concerna également les enfants adoptés par les citoyens et les affranchis, bien qu'ils n'eurent droit qu'à une citoyenneté incomplète, à cause de leurs origines serviles, et ne pouvaient par exemple briguer de magistrature. Leurs fils, par contre, étaient citoyens à part entière.

Affranchissement d'un esclave. (Source collège Ste Barbe ici)


Auxiliaire de l'armée romaine. (Fort de Binchester)
La citoyenneté pouvait également s'obtenir par naturalisation : ce cas de figure concernait exclusivement les hommes libres, qui pouvaient être naturalisés à titre personnel (concession viritane - viritim) - le plus souvent grâce aux liens de patronage. Le nouveau citoyen prenait alors le nom de famille du magistrat responsable de sa naturalisation et était inscrit dans sa tribu. Plus tard, sous l'Empire, seul l'empereur put accorder ainsi la citoyenneté à titre individuel, accordant son nom au naturalisé (Flavius sous les Flaviens, par exemple). Il en allait de même pour les soldats : à la fin de la République et sous l’Empire, les anciens auxiliaires de l'armée romaine pouvaient devenir citoyens romains à l'issue de leurs 24 ans de service. S'il s'agissait au départ d'une manière de récompenser les actes de bravoure, la pratique devint systématique à partir du règne de Claude. Il faut dire que c'était un bon moyen d'attirer les provinciaux dans les rangs de l'armée romaine, à une époque où l'Empire devait renforcer ses troupes aux confins de son territoire, dans des contrées éloignées de l'Italie. Les pérégrins enfin (peregrini - étrangers libres) pouvaient bénéficier de la civitatis donatio.


                                        Le droit de cité pouvait être perdu par abandon volontaire (civitatis rejectio), en adoptant la citoyenneté d'une cité indépendante (une colonie ou une cité fédérée, par exemple) ou par déchéance (deminutio capitis) pour les individus qui s'étaient soustraits au cens, au service militaire ou avaient violé certains droits.

                                        Attribuée de manière individuelle, la citoyenneté romaine pouvait également être accordée à l'ensemble d'une cité, voire à toute une population, dans le but de s'assurer des alliés lors des conquêtes ou de récompenser les cités fidèles (à l'instar de Gadès, dont César fit une cité romaine en 49 avant J.C.). Mais Rome ne traitait pas tous les peuples conquis de la même manière et ne leur accordait pas systématiquement le droit de cité : pragmatique, l'administration romaine n'a pas essayé d'imposer une uniformisation à tout l'Empire, et a au contraire mis en place différents statuts, différents "niveaux" de citoyenneté, à travers différents types de cités : cités de droit latin, municipes, colonies, cités pérégrines... J'aurai l'occasion de consacrer un article à ce sujet.

Évolution de l'attribution de la citoyenneté.


                                        A l'origine, les Romains se montrèrent réfractaires à l'idée d'accorder largement la citoyenneté : ils ne voulaient pas intégrer dans leurs rangs des peuples jugés barbares ou décadents. De plus, les citoyens romains les plus pauvres ayant droit à des distributions de blé gratuites, certains craignaient d'en être privés, du fait de la trop grande généralisation de la pratique. Mais en 89 avant J.C., la citoyenneté s'étendit aux habitant de l'Italie au terme des guerres sociales : certaines villes italiennes alliées se révoltèrent, réclamant le droit de vote et la citoyenneté romaine. Vaincus par Sylla, les alliés obtinrent cependant le droit de cité. Il fallut toutefois attendre 49 avant J.C. pour que la quasi-totalité des hommes libres d'Italie soient régis par les institutions de Rome, avec les mêmes droits et devoirs, et les mêmes institutions. En 45 avant J.C., la lex municipalis de Jules César réforma les constitutions des villes de la péninsule, pour les doter de comices, de sénateurs et de magistrats, comme à Rome.

La Curie d'Ostie.

                                        Si l'octroi de la citoyenneté romaine resta exceptionnel sous la république et au début de l'Empire, il s'étendit ensuite au fil des conquêtes. L'empereur Claude l'offrit à tous les Gaulois, leur permettant du même coup de siéger au Sénat. A cette occasion, il prononça un discours dans lequel il soulignait que les notables gaulois avaient autant le droit que les italiens à devenir sénateurs : ce discours nous est parvenu, gravé sur une plaque de bronze retrouvée à Lyon, connue sous le nom de tables claudiennes. 
 "Tous ces jeunes hommes distingués sur qui je promène mes regards, vous ne regrettez pas davantage de les voir au nombre des sénateurs, que Persicus, homme de race noble et mon ami, ne regrette de lire sur les portraits de ses ancêtres le nom d’Allobrogique ! Si donc vous reconnaissez avec moi qu’il en est ainsi, que vous reste-t-il à désirer encore, si ce n’est que je vous fasse toucher du doigt que le sol lui-même, au-delà des limites de la province Narbonnaise, vous envoie des sénateurs, alors que nous n’avons pas à nous repentir de compter des Lyonnais parmi les membres.de notre ordre ? C’est avec hésitation, il est vrai, Pères Conscrits, que je suis sorti des limites provinciales qui vous sont connues et familières ; mais il est temps de plaider ouvertement la cause de la Gaule chevelue. Si l’on m’objecte cette guerre qu’elle a soutenue pendant dix ans contre le divin Jules, j’opposerai cent années d’une fidélité inviolable et de dévouement dans un grand nombre de circonstances critiques où nous nous sommes trouvés."

Les tables claudiennes.


Pseudo-Sénèque. (Photo Ian W. Scott.)
On se doute que les Sénateurs romains n'accueillirent pas la nouvelle avec une explosion d'enthousiasme... Sans s'opposer frontalement à l'Empereur, ils se montrèrent pour le moins réticents, à l'instar de Sénèque. Celui-ci rédigea à la mort de l'Empereur un hommage funèbre de son crû, une "Apocoloquintose du divin Claude" (apocoloquintose signifiant "transformation en citrouille", en lieu et place d'apothéose - élévation au rang des Dieux. Quels déconneurs, ces stoïciens !) : dans ce pamphlet d'une incroyable violence, il se moquait de celui qui "s'était mis en tête de voir tout ce qui est Grec, Gaulois, Espagnol, Breton, endosser la toge." ("Apocoloquintose du divin Claude" - Sénèque - II)




L'Empereur Caracalla. (Photo Saada Akhtar)
Pourtant, l'empereur Vespasien (69-79) poursuivit cette politique en accordant le droit latin à l'Espagne entière. D'autres cités obtinrent le même privilège, ce qui engendra une évolution dans la composition du Sénat : progressivement, l'assemblée compta de plus en plus de provinciaux. Sous le règne de Marc-Aurèle (121-180), les Orientaux représentaient même la majorité des sénateurs. De la même manière, cette élargissement de l'attribution de la citoyenneté à des peuples de plus en plus nombreux affecta l'origine des empereurs eux-mêmes : il n'était plus nécessaire d'être Italien pour accéder au trône. En 212 avant J.C., l'Empereur Caracalla - Libyen par son père et Syrien par sa mère - accorda la citoyenneté romaine à tous les hommes libres de l'Empire. Si sa motivation première était sans doute d'ordre fiscal, cette décision s'avérait néanmoins logique puisque les divers statuts des cités avaient fini par s'estomper, posant de nombreuses difficultés administratives. Par ailleurs, la mesure renforçait la cohésion de l'Empire.





Droits et devoirs du citoyen.


                                        Bref, vous aurez au moins retenu de tout cela que, quand on cherche à savoir qui se cache derrière "les Romains", on trouve de tout... et surtout des individus qui n'ont jamais fichu les pieds à Rome ! Ce terme n'indique pas, comme nous l'avons vu, l'origine d'un individu, et la citoyenneté romaine qui les rassemble s'exprime avant tout dans une série de droits - civils (jura privata) et politiques (jura publica) - et de devoirs (munera).

Les droits 

 

"Amis, Romains, compatriotes, lobbyistes..."


  • droit de vote (jus suffragii) : il s'exerce dans le cadre des comices tributes, tout citoyen étant rattaché à une tribu
  • droit d'être élu (jus honorum) - bien que les élections nécessitent de posséder une certaine fortune, réservant de fait les magistratures aux plus riches
  • droit de participer aux sacerdoces (jus sacrorum)
  • droit de propriété et de faire un testament (jus commercii)
  • droit de mariage (jus conubii)
  • droit d'intenter une action judiciaire (jus legis actionis)
  • droit de porter la toge (interdit aux non-citoyens) et la tria nomina (prénom, nom de famille et surnom)
  • droit à l'assistance d'un tribun de la plèbe pour sa défense (jus auxilii)
  • droit d'être jugé selon le droit romain
  • droit de faire appel au peuple dans les procès criminels (jus provocationis), excepté dans l'armée où le consul à droit de vie et de mort sur les soldats. Sous l'Empire on peut faire appel à l'Empereur (à l'instar de Saint Paul, citoyen romain par son père, qui n'hésita pas à se réclamer de la justice romaine lorsque les Juifs le poursuivirent.)
En cas de condamnation à mort, le coupable était exécuté par décapitation à la hache, excluant tout autre supplice infamant (au contraire des esclaves, qui pouvaient être crucifiés). Seuls des crimes très
particuliers, comme le parricide, conduisaient à des exécutions bien plus violentes. Grâce à l'intervention de Caton l'Ancien, il fut par ailleurs interdit d'administrer les verges à un citoyen (lex Porcia), et la commutation de la peine capitale en exil volontaire fut autorisée.

Celui qui possède tous ces droits est un citoyen complet (civis optimo jure). D'autres n'en possèdent qu'une partie (affranchis, femmes, habitants de certains municipes) : ce sont des citoyens incomplets. (cives minuto jure)

Mariage romain.


Les devoirs :

  • obligation de se présenter au recensement (census), qui s'accompagne du rattachement du citoyen à une tribu (sorte de circonscription électorale) et de l'évaluation de sa fortune afin de déterminer son rang dans la société
  • obligation de service militaire (militia), contre le droit de percevoir une solde
  • payer le tribut (tributum) - contribution occasionnelle aux dépenses militaires, supprimée en 167 avant J.C.
  • obligation de participer au culte de la Cité.   

Conclusion.

 

Citoyen romain. (Photo S. Giralt.)
Attribuée à des étrangers, ainsi qu'à des affranchis, la citoyenneté romaine est finalement en opposition complète avec le droit de cité athénien, nettement plus restreint et ou la citoyenneté excluait les affranchis comme les métèques. Accordée de plus en plus largement -  surtout sous l'Empire - sans critère d’origine, de naissance ou de religion, la citoyenneté romaine s'étendit au fil des conquêtes - jusqu'à inclure tous les habitants de l'Empire, en 212, avec l'édit de Caracalla. Vecteur de la romanité, la citoyenneté était un moyen pour les Romains d'accroître leur influence sur les populations locales et de cimenter autour de cette notion commune des peuples aux cultures et traditions très différentes, dans un même idéal civique et citoyen.

C'est ce qu'explique Cicéron dans son traité "Les Lois"  : "Ainsi nous regardons comme notre patrie , et le lieu qui nous a vus naître, et celui qui nous a adoptés ; mais celle-là a des droits plus puissants à notre affection, qui, sous le nom de république, forme la grande patrie. C'est pour elle que nous devons mourir, c'est à elle que nous devons nous dévouer tout entiers, en elle que nous devons placer et consacrer tout ce que nous sommes. Mais la patrie qui nous a donné le jour n'en reste pas moins presque aussi chère : aussi je ne renierais jamais Arpinium pour ma patrie ; mais Rome restera toujours ma patrie par excellence, puisqu'elle contient l'autre". (Les Lois, Cicéron, II-2)


"Les romains" : deux mots qui, finalement, englobent un vaste sentiment d'appartenance et une conception bien plus complexe que ce que l'on pourrait croire...


L’Empereur et le peuple romain.
  
L'Empereur, nu, est couronné par le peuple de Rome, personnifié par un citoyen portant la toge.

dimanche 9 septembre 2012

Le tatouage dans l'Antiquité romaine.

                                        Comme je l'ai indiqué dans ma présentation, en marge de ce texte, je suis une accro. A pleins de trucs : au chocolat, aux séries T.V., à la littérature et, bien sûr, à l'Antiquité romaine. Bon, ça, vous le saviez déjà. Mais j'ai également une autre addiction, nettement visible celle-là : les tatouages. A l'heure actuelle, j'en ai 8, et un neuvième est en projet. Le premier était un hippocampe sur l'épaule droite, que j'ai fait lorsque j'avais 18 ans. "Quel rapport avec ce blog ?", me direz-vous. Et bien, le rapport, c'est qu'il était inévitable que je me penche un jour ou l'autre sur le tatouage dans la Rome antique. Réjouissez-vous, ce jour est venu : vous allez donc tout savoir sur les coutumes romaines en la matière...

Buste de Platon. (Photo J. Lendering)
Pour remonter aux sources du tatouage à Rome, il faut commencer par rendre visite aux Parthes. En effet, ils avaient l'habitude de tatouer les esclaves, les détenus et les prisonniers de guerre, en leur inscrivant des lettres sur le front, afin de prévenir toute tentative de fuite. Les Grecs, qui jusque là ne voyaient dans cette pratique qu'une coutume barbare des pays voisins, l'adoptèrent à leur tour, dans le même but punitif : ils commencèrent à tatouer le visage de leurs esclaves, et Platon fait allusion, dans son traité "Les Lois", au tatouage du front et des mains "pour l'étranger ou l'esclave coupable de vol d'une chose sacrée. Ce marquage s'accompagne d'une série de mesures qui tendent à rejeter le sacrilège hors de la ville. Fouetté d'autant de coups qu'il plaira aux juges, il est jeté, nu, hors des limites du territoire." ("Les Lois", Platon, 9-854d). Le mot employé par les Grecs, "Stigma", signifiait à l'origine "marques de serpents", mais il prit bientôt un autre sens, désignant des marques honteuses - comme notre "stigmate", parfois encore dans cette même acception.




                                        C'est par le biais des Grecs que les Romains découvrirent le tatouage, qu'ils considéraient également comme une pratique barbare, et donc comme une marque d'infamie. Au départ, il était donc réservé aux criminels (en particulier ceux condamnés aux mines et aux travaux forcés, tatoués sur le front) et aux esclaves. Encore n'est-ce pas toujours le cas. Si l'on pense que les esclaves publics étaient marqués du sceau de la Cité, les esclaves particuliers ne semblent avoir été que rarement concernés. Ils pouvaient alors être marqués au fer rouge mais étaient le plus souvent tatoués, ce qui permettait de les reconnaître en tant qu'esclaves et d'identifier leur propriétaire. Ils portaient généralement l'initiale du nom de famille de leur maître entre les deux yeux - ce qui générait quelques traits d'humour douteux, à l'instar de celui que rapporte Suétone, selon lequel "Il n' y a pas plus lettrés que les Nubiens"... Mais le plus souvent, les esclaves tatoués le sont dans un but punitif :  on voit des esclaves tatoués du sigle "FHE" (Fugitivus Hic Est - celui-ci est un fugitif.). Enfin, d'autres marques peuvent leur être apposées : sous la République, un esclave vendu à l'étranger était tatoué afin d'indiquer que le vendeur avait réglé l'impôt sur l'exportation.

Esclave tatoué. (Photo tirée de "Spartacus : Blood and Sand")

                                        Si les esclaves et les criminels étaient donc souvent tatoués, il paraît logique de supposer que c'était également le cas des gladiateurs qui, du moins sous la république, appartenaient souvent à l'une ou l'autre de ces catégories. Il faut par ailleurs considérer que la majeure partie d'entre eux étaient issus de peuples dits "barbares", où la pratique du tatouage pouvait être courante. Nombre d'entre eux arboraient des tatouages faciaux, sensés effrayer leurs adversaires, ou des motifs figurant des thèmes religieux ou des personnages mythiques, sous la protection desquels ils se plaçaient.

                                        Au départ, le tatouage n'était pas utilisé par les Romains comme un ornement corporel, mais comme un "marqueur", destiné à contrôler plus facilement des groupes spécifiques, grâce à des signes ostensibles. Également utilisés comme châtiment, il visait alors l'humiliation de l'individu : Suétone (encore lui !) rapporte que Caligula ordonna de tatouer le visage d'éminents personnages de l'Empire emprisonnés, avant de les envoyer aux mines. Mais il ne faut pas en déduire que le tatouage était réservé aux esclaves, aux criminels et aux gladiateurs. Petit à petit et sans pour autant devenir courante, la pratique se répandit, notamment chez les exclus et les marginaux - évolution assez semblable à celle qu'a connu notre société où les marins, les prostituées, etc. ont été les premiers à adopter le tatouage. De plus, n'oublions pas que Rome était un creuset, un "melting pot" de peuples affluant de tout l'Empire, et provenant de sociétés familiarisées avec le tatouage. Ainsi, le peuple côtoyait-il des Égyptiens, des Gaulois, etc., et des "mages" perses proposaient leurs services en tant que tatoueurs. Cela étant, il convient de nuancer : le tatouage semble a priori n'avoir jamais atteint la société romaine dans son ensemble. On imagine assez mal un Sénateur ou une matrone romaine arborant des tatouages...

Photo Jason Gambrone.


Guerrier Picte. ("Le Tatouage à travers le monde")
Cependant, les "mauvais garçons" de Rome furent, sans surprise, les premiers à sauter le pas, tout comme les soldats. C'était surtout vrai dans le cas de ceux qui, au gré des conflits, avaient affronté des peuples tels que les Pictes, guerriers écossais aux corps entièrement recouverts de tatouages, et dont l'apparence terrorisait les légionnaires. Ceux-ci optaient souvent pour des emblèmes effrayants, comme par exemple le visage de la Gorgone Méduse. D'autres motifs appréciés étaient le sigle SPQR (Senatus populusque romanus - le sénat et le peuple romain, devise de la république), l'aigle romain (qu'on accompagnait du nom du Général sous les ordres duquel on avait servi), des allusions à des batailles au cours desquelles le soldat s'était distingué, ou encore des représentations religieuses. Les militaires se faisaient tatouer sur n'importe quelle partie du corps, y compris les mains.





Tatouage de Méduse. (Par Jesse Neumann)




L'armée romaine reprit plus tard l'idée à son compte, par exemple en imposant le tatouage aux mercenaires, dont elle se méfiait : en facilitant leur identification, le tatouage permettait également de traquer les déserteurs. Par ailleurs, à partir du IVème siècle, le tatouage devint une marque d'appartenance officielle à la Légion : on pouvait ainsi distinguer les soldats des différentes unités, tout en renforçant les liens existant entre eux. Le fait est avéré grâce à plusieurs textes retrouvés lors de fouilles archéologiques menées près du mur d'Hadrien. Le premier est l’œuvre du romain Flavius Vegetius Renatus (Végèce), auteur au IVème siècle d'un "Epitoma rei militaris". Il y explique qu'une recrue de l'armée romaine ne doit pas être tatouée dès son enrôlement, mais doit d'abord faire ses preuves et montrer son courage et sa vaillance.





"On ne soumettra pas immédiatement le conscrit à la marque du pointillage ; on lui fera subir auparavant les épreuves de l'exercice, pour s'assurer si réellement il est propre à d'aussi grands travaux. On exigera de lui l'agilité, la force, l'intelligence des armes, l'aplomb militaire. Plusieurs, qui de prime abord ne semblent pas à dédaigner, sont taxés, à l'essai, d'incapacité. Laissant donc de côté les moins aptes, on les remplacera par de plus habiles ; car, à la guerre, la valeur fait plus que le nombre. Aussitôt que les conscrits auront obtenu la marque distinctive, on leur démontrera les armes par des exercices de tous les jours. Dans l'incurie d'un loisir prolongé, cet usage s'est perdu." (Végèce, De l'Art militaire, I-8).
On ignore cependant quel était le motif choisi, bien que certains historiens supposent qu'il s'agissait sans doute de l'aigle impérial ou de l'insigne de la légion à laquelle appartenait le soldat.  Il est par contre certain que, sous Justinien, les mains des nouvelles recrues étaient tatouées de plusieurs points.

                                        Nous devons le second texte à Aetius (Aetios d'Amida ou Aèce d'Amide), un médecin grec du VIème siècle. Dans son "Medicae Artis Principes", il y détaille la technique du tatouage, et nous donne la formule utilisée pour l'encre : 
"Les tatouages (stigmates) sont des marques faites sur le visage et sur d'autres parties du corps. De telles marques sont visibles sur les mains des soldats. Pour réaliser cette opération, on utilise une encre fabriquée à l'aide de la formule suivante :
Une livre de bois de pin égyptien (acacia), surtout l'écorce ; deux onces de bronze corrodé; deux onces de bile ; une once de vitriol. Mélanger soigneusement et tamiser.
Broyer le bronze corrodé avec du vinaigre et mélanger avec les autres ingrédients pour en faire une poudre. Faire tremper la poudre dans deux mesures d'eau et une mesure de jus de poireau et bien mélanger." (D'après la traduction de C.P. Jones)

Photo André Roberge

                                        Mais le tatouage n'en restait pas moins considéré comme une pratique barbare et, dès lors qu'il s'agissait d'un citoyen romain, ce n'était pas accepté par la société. Un ancien soldat souhaitant réintégrer la vie civile ou quelqu'un désirant "rentrer dans le rang" devait donc impérativement faire disparaître ses tatouages. D'où la mise au point d'une technique de dé-tatouage. Les écrits de l'époque montrent d'ailleurs l'essor important de ce type de service... tendant à prouver que, barbare ou pas, les Romains étaient bel et bien tatoués. Mais le procédé de dé-tatouage, vraisemblablement douloureux, ne donne pas vraiment envie... Voyons ce qu'en dit notre vieux copain Aetius : 
"Dans le cas où l'on souhaite enlever de tels tatouages, il faut utiliser les deux préparations suivantes - la première comprenant de la chaux, du gypse et du carbonate de sodium, et l'autre du poivre, de la rue et du miel. 
Avant d'appliquer la première préparation, nettoyer les tatouages avec de la nitre, frotter avec de l'essence de térébinthe, et bander pendant cinq jours. Le sixième, piquer les tatouages avec une épingle, éponger le sang et verser un peu de sel sur les piqûres. 
Puis après un intervalle d'un stade (sans doute le temps nécessaire pour parcourir cette distance), appliquer la deuxième préparation et couvrir avec un linge. Laisser cinq jours, et le sixième, frotter avec une plume. Les tatouages sont enlevés en vingt jours, sans ulcération importante ni cicatrice." (Ibid.)

Il existait d'autres "recettes" : certains médecins grecs ou romains préconisaient par exemple un mélange de vinaigre et de fientes de pigeon, appliqué en cataplasme "pendant une longue durée", et le médecin personnel de l'Empereur Claude avait mis au point une préparation à base de cantharide officinale (coléoptère aussi connu sous le nom de mouche d’Espagne) - encore utilisé de nos jours pour enlever... les verrues ! Quant à savoir s'il était efficace pour effacer les tatouages, c'est une toute autre histoire...

Archigalle sacrifiant à Cybèle. (Bas-relief, Musée archéologique d'Ostie.)


L'apôtre Paul (peinture de Rembrandt)
Certaines communautés religieuses utilisaient également le tatouage comme marque de leur foi et signe d'appartenance à un groupe. C'était le cas des Galles, prêtres eunuques du culte de la déesse Cybèle, arborant sur la poitrine des tatouages de lierre, symboles de leur dévotion. Il en allait de même pour les Chrétiens. S'ils faisaient fréquemment l'objet de tatouages punitifs (l'empereur d'Orient Théophile ordonna que deux moines soient tatoués de 12 lignes de versets obscènes sur le front), ils adoptèrent souvent volontairement la coutume. On signale ainsi un moine qui, vers 480, se serait fait tatouer sur la cuisse : "Manim, disciple de Jesus Christ.", et Procopius de Gaza rapporte, à la même période, que plusieurs Chrétiens portaient sur le bras la croix ou le nom du Christ. Selon Mark Gustafson du St. Olaf College du Minnesota, cet engouement des Chrétiens pour le tatouage pourrait être dû à une phrase de Paul, dans l'épitre aux Galatiens 6:17 : "Je porte sur mon corps les marques de Jésus." Or, le mot employé par Paul est le fameux "Stigma", et bien qu'il s'agisse de toute évidence d'une métaphore, Gustafson envisage qu'il "évoque délibérément la pratique dégradante du tatouage punitif. A travers ses lettres, Paul embrasse le rôle d'esclave de Dieu et du Christ et, par conséquent, l'humiliation, l'obéissance extrême et la souffrance corporelle." (”The Tattoo in the Later Roman Empire and Beyond” - Mark Gustafson)

Monogramme du Christ.

 L'essor du Christianisme dans l'Empire tardif s'accompagne d'un abandon progressif du tatouage des esclaves et des criminels. En 330, l'Empereur Constantin, qui avait fait du christianisme la religion officielle de l'état 5 ans plus tôt, interdit le tatouage facial, exigeant que les esclaves et prisonniers soient à la place marqués sur le bras ou la jambe car "le visage, créé à l'image de Dieu, devrait être souillé aussi peu que possible."





Tatouage sur un des premiers Chrétiens. (Photo www.wonderful-art.fr)

En 787, l’Église catholique, en la personne du pape Adrien, interdit formellement la pratique du tatouage. Bien que majoritairement suivie, cette décision n'empêcha pourtant pas certains chrétiens de se faire tatouer, à l'exemple des pèlerins de Jérusalem qui arboraient parfois une croix ou un autre symbole religieux, commémorant leur voyage.




                                        En tout état de cause, j'ignore si le fait d'être tatoué peut vous fermer l'accès aux portes du paradis. Pour ma part, j'ai plutôt envie de croire à un Dieu d'amour, qui se préoccuperait plutôt de votre foi, de votre cœur et de vos bonnes actions, sans s'attacher à des choses aussi triviales que, mettons, un hippocampe tatoué sur votre épaule... Mais dans le cas contraire, je suis plutôt mal barrée. Je me console en me disant que je me retrouverai vraisemblablement en enfer avec des mecs pas très recommandables, comme Caligula ou Néron...   

mercredi 5 septembre 2012

Revue De Presse : Historia.

                                        Ce n'est pas la première fois que je consacre quelques lignes de mon blog à la revue Historia, mais ce n'est pas ma faute : cet excellent magazine a le bon goût de traiter régulièrement de sujets en rapport avec l'antiquité romaine, et toujours de façon intéressante et pertinente. Du coup, je suis bien obligée de m'en faire l'écho...

                                        En Septembre, c'est Lutèce qui est à l'honneur, puisque Historia y consacre une trentaine de pages, depuis les origines de la cité des Parisii jusqu'à la ville romaine du Bas-Empire. La localisation de la première fait encore débat, et la revue examine la question à la lumière des écrits de Jules César (décidément incontournables !) et des dernières découvertes archéologiques, en donnant la parole à Maurizio Silenzi et Antide Viand, qui défendent respectivement une implantation des Parisii sur l'île Saint-Germain pour l'un, et à Nanterre pour l'autre. Les deux théories sont très convaincantes - bien que, après lecture, j'ai moi-même tendance à privilégier la seconde... Les deux articles ont cependant le mérite, outre la défense argumentée de points de vue divergents, de permettre d'appréhender le travail des archéologues au regard de leurs hypothèses, qu'ils confrontent aux récits historiques autant qu'aux faits. A cet égard, le magazine a eu l'excellente idée de faire intervenir un créateur 3D et une chercheuse du CNRS, et de les interroger sur les reconstitutions numériques des vestiges antiques, de plus en plus fréquentes. La question qui se pose est alors celle de l'utilité et de la fiabilité de ces reconstructions, où l'hypothèse et l’extrapolation, aides précieuses à la recherche, risquent parfois de renforcer des préjugés, ou de pousser les moins scrupuleux à céder à la facilité. Une mise au point certainement utile, et qui rappelle aux amateurs (dont je suis) la nécessité de savoir garder un esprit critique et de prendre du recul face à ces projections en 3D, pour aussi fascinantes soient-elles.


                                        La ville romaine, quant à elle, est l'objet d'un long article rédigé par le fantastique Joël Schmidt, qui parvient à dessiner les contours de la cité antique, mettant en lumière sa structure générale et situant très exactement ses principaux monuments, comme le forum, le Temple de Jupiter, les arènes (dont subsistent des vestiges, visibles Rue Monge) ou les Thermes de Cluny. Outre ces descriptions, l'auteur s’attache à expliquer l’évolution de la cité avec érudition mais simplicité, depuis la victoire de Labienus, lieutenant de César, jusqu'à l'action de Sainte Geneviève, en passant par le couronnement entre ses murs de l'Empereur Julien l'Apostat. Sous sa plume, le passé et le présent sont intimement liés, laissant voir tout ce que Paris et Lutèce se doivent mutuellement : l'une a emprunté à l'autre son organisation, mais lui a permis de survivre en révélant ses vestiges. Vous aviez certainement compris que j'étais une inconditionnelle de Joël Schmidt mais, une fois encore, j'ai trouvé dans son article une implication personnelle, à travers des anecdotes ou de simples réflexions, qui doublent mon admiration d'une profonde sympathie.

                                        Autre habituée des pages de la revue Historia, Catherine Salles livre quant à elle une description passionnante de la vie dans l'atelier d'un artisan potier - activité importante à Lutèce, les potiers Gaulois se révélant même meilleurs que les Romains, dont ils développèrent et améliorèrent les techniques. Vivant et didactique, ce récit évoque les procédés de fabrication et de diffusion autant que la vie quotidienne des artisans et, bien que se cantonnant aux généralités, la personnalisation du propos offre toutefois une tonalité touchante.

                                        En conclusion, le dossier se referme sur une présentation des Nautes, armateurs et bateliers de la Seine. S'appuyant sur la situation géographique de la cité, au confluent de plusieurs cours d'eau et plaque tournante des échanges entre l'Europe septentrionale et la Méditerranée, ils contribuèrent à son essor économique, devenant en même temps ses édiles. Le Pilier des Nautes, dédié à l’Empereur Tibère, témoigne de leur influence et de leurs liens avec la capitale de l'Empire, autant que du rapport particulier qui les liait à elle, faisant en quelque sortes des  Nautes les tenants de l'ordre et les relais du pouvoir romain auprès des Parisii.

                                        Le dossier d' Historia ne se résume cependant pas à ces articles, puisque vous y trouverez également de nombreuses illustrations et entrefilets, proposant des anecdotes (comme le rôle que joua Victor Hugo dans la conservation des fameuses arènes de Lutèce) et décryptages (sur le blason de la ville de Paris, par exemple). Un seul regret : manque un plan permettant de localiser précisément toutes les traces encore visibles de la vieille Lutèce dans les rues de l'actuelle Paris...

                                        Nonobstant ce détail, l'ensemble est très intéressant. J'aurais souhaité une bonne dizaine de pages supplémentaires - mais quand il s'agit des Romains, je n'en ai jamais assez ! En marge de ce dossier consacré à Lutèce, le reste du magazine est tout aussi prenant : Elihu Thomson, les naufragés de l'île Tromelin, l'histoire de la ville de Perpignan, Jeanne d'Arc, les journées du Patrimoine, le peintre Canaletto... Autant de sujets traités dans le numéro de Septembre. Sans oublier un article relatif à la séquestration du Pape Boniface VIII à Anagni, par Sciarra Colonna et Guillaume de Nogaret - que je cite à part, car je l'ai particulièrement apprécié. Mais ça, c'est à cause de Maurice Druon et de ses "Rois Maudits" ! Comme quoi, je sais aussi m'éloigner de l'Antiquité romaine de temps en temps...

Historia - Septembre 2012, n°789 : " Lutèce : de la cité gauloise aux splendeurs de la ville romaine" - 5 € 50 - lien ici.

A visionner sur le site, une vidéo de présentation du magazine, reprenant les principales illustrations et détaillant le sommaire du dossier  : par ici.

dimanche 2 septembre 2012

Carthago Delenda Est ! Les Guerres Puniques.






Buste de Caton l'Ancien.
Caton l'Ancien n'était pas un rigolo. En fait, c'était l'archétype du vieux bougon, du rabat-joie qui vous casse les oreilles avec les mœurs de ses ancêtres, du psychorigide défenseur de la rigueur morale qui ne cesse de déplorer la déchéance de la société et vous assène au moins un "de mon temps..." par paragraphe. Pour souligner, bien entendu, que les choses se passaient nettement mieux de son temps et que, vraiment, tout fout l' camp, ma bonne dame. Je suis certaine que vous avez déjà croisé un Caton. Mais le nôtre appartient quand même à la catégorie des poids lourds : juste pour vous donner une idée, Virgile avait même fait de lui l'un des juges des Enfers dans l'Enéide... C'est tout dire ! Incarnation de l'austérité, Caton l'Ancien - aussi connu sous le nom de Caton le Censeur, ce qui lui va comme un gant - était réputé pour mépriser toutes les tentations, et se contentait d'un régime ascétique d'eau fraîche et de repas frugaux. Il fustigeait le luxe, la corruption sous toutes ses formes, et même l'art Grec, qu'il accusait de saper la grande tradition romaine de la simplicité rurale...


                                        Mais sa grande obsession - outre le dérèglement des mœurs romaines - c'était Carthage. Au point que, chantre d'une politique anti-carthaginoise systématique, il achevait chacune de ses interventions publiques par la phrase : "et ceterum censeo cartaginem esse delendam" - et en outre, je pense que Carthage doit être détruite. La sentence est passée à la postérité sous la forme "Carthago delenda est !" - il faut détruire Carthage. Alors, pourquoi Carthage ? Après tout, la Méditerranée ne manquait certainement pas de peuples "décadents" à exterminer. Et bien parce que Carthage, au II ème siècle avant J.C., c'était l'autre puissance, la seule capable de menacer l'hégémonie naissante de la république romaine.

Carthage. (Photo Flickr Nene9)

                                        A cette époque, Rome a achevé la conquête de l'Italie méridionale, et se heurte alors à Carthage, qui domine la Corse, la Sardaigne, la Sicile et la côte nord-africaine. Cité de marins et de marchands, comptoir de commerce situé en actuelle Tunisie, Carthage - qui aurait été créée par les phéniciens de Tyr en 814 avant J.C., bien qu'il semble en réalité que sa fondation coïncide avec celle de Rome - entend bien dominer le bassin méditerranéen. Son pouvoir est immense : rayonnant sur tout le pourtour méditerranéen, elle a ouvert des voies de navigation qui s'étendent jusqu'en Cornouailles. La montée en puissance de Rome ne cesse de préoccuper les Carthaginois. Et réciproquement...

Première guerre punique. (264-241 avant J.C.)


                                        C'est en Sicile qu'éclate le premier conflit. Vers 315 avant J.C., le tyran de Syracuse, Agathocle, engage des mercenaires originaires de Campanie afin de s'emparer de la riche cité de Messine. A sa mort en 289 avant J.C., les soldats italiens refusent de quitter la ville : ils s'en emparent, se rebaptisant les Mammertins - du nom de Mammers, Dieu local de la guerre. Attaqués par les Siciliens, ils en appellent d'abord à Carthage, puis à Rome. Les Romains hésitent, mais finissent par voler au secours des campaniens : pas question de laisser Carthage intervenir, et ainsi s'implanter durablement dans la partie orientale de l'île, qu'ils ne contrôlent pas encore ! Du reste, les Mammertins sont rapidement oubliés, et Rome décide de saisir sa chance face à Carthage : c'est le début de la première guerre punique en 264 avant J.C. (De Punicus - Carthaginois).

Soldats romains attaquant un navire carthaginois. (Source : www.mitchellteachers.org )

                                        Bien que la stratégie navale ne soit pas le point fort des Romains, ils parviennent à infliger une série de défaites à leurs ennemis, grâce à une nouvelle technique de combat qui pallie leur faiblesse : à l'aide de grappins et de passerelles d'abordage, les légionnaires passent sur les ponts des vaisseaux adverses. Dès lors, ils peuvent livrer combat comme sur la terre ferme. Mais lorsqu'ils font débarquer une immense armée en Afrique en 256 avant J.C., elle est battue à plates coutures par les Carthaginois. La guerre se poursuivra pendant 14 ans. Rome, qui n'a décidément pas le pied marin, perd plusieurs escadres dans les tempêtes et, en 249 avant J.C., une grande partie de sa flotte est détruite à Drepanum : les navires pénètrent dans un port déserté par l'ennemi et, les premiers vaisseaux, se rendant compte de la méprise, tentent d'en ressortir. Dans la confusion qui s'en suit, 93 des 120 bâtiments finissent par couler ! Hélas pour eux, les Carthaginois commettent alors l'erreur de démanteler leur propre flotte, persuadés que les nombreux revers subis par l'armée romaine ont eu raison de ses forces navales. Or, pendant ce temps, Rome a levé des fonds privés pour reconstruire des bâtiments. En 242 avant J.C., totalement pris au dépourvu, les Carthaginois rebâtissent des navires à la hâte mais la bataille qui s'engage en 241 avant J.C. au large de la Sicile s'achève sur une victoire écrasante des Romains. Les Carthaginois sont contraints d’abandonner la Sicile et de verser d'importants tributs à Rome. S'en suivent 23 années de paix... au cours desquelles les deux puissances s'observent en chiens de faïence, chacune fourbissant ses armes dans l'attente d'un nouveau conflit,  inévitable : il est clair qu'au-delà de la Sicile, c'est toute la domination de la Méditerranée qui est en jeu.

Deuxième guerre punique. (218-201 avant J.C.)


Hamilcar Barca.

                                        Il faut attendre 218 avant J.C. pour que débute le second acte : le général Hamilcar Barca, hostile envers Rome pour avoir combattu en Sicile lors de la première guerre punique, décide de compenser la perte de l'île en renforçant l'emprise de Carthage sur l'Espagne. Mais la cité punique se heurte alors à la cité de Sagonte, alliée de Rome. En 219 avant J.C., le successeur d'Hamilcar, son fils Hannibal, attaque Sagonte, qui tombe après un siège de 8 mois. Rome exige la capitulation d'Hannibal - qui refuse, faut quand même pas rêver ! La deuxième guerre punique vient de débuter.

Statue d'Hannibal. (Photo flickr JP Ellgen)


Hannibal traversant les Alpes. (Ill. Gottlob Heinrich Leutemann)
Rome prépare un débarquement en Espagne, comptant sur l'isolement des troupes carthaginoises, mais Hannibal décide d'attaquer le premier, et de porter la guerre sur le sol italien. Il prend de vitesse l'armée romaine, incapable d'empêcher sa progression et ses troupes, dotées de leurs célèbres éléphants (dont on estime que la plupart mourront en chemin, un ou deux pachydermes seulement survivant au voyage), traversent les Pyrénées et les Alpes, rejointes au fur et à mesure par des soldats gaulois, ravis à la perspective d'en découdre avec l'ennemi romain.

 Hannibal parvient à tromper les Romains en empruntant un col de montagne au lieu de la route principale, pour se diriger vers le sud de l'Italie. Une armée de 25000 hommes est dépêchée à sa poursuite mais, piégés dans un goulet, les soldats romains sont taillés en pièces sur les rives du Lac Trasimène. Plus de la moitié des effectifs romains y restent - y compris leur général, Caius Flaminius.





                                       Pourtant, la situation d'Hannibal semble compromise : il a contourné la capitale pour tenter de rallier à sa cause les cités latines, mais celles-ci sont restées fidèles à la République. Or, les Romains pêchent par orgueil, et se contentent de rassembler un contingent certes important, mais dirigés par deux consuls qui ignorent tout des tactiques d'Hannibal et sont, cerise sur le gâteau, incapable de maîtriser leurs hommes. Ils rejoignent pourtant l'ennemi à Cannes, en 216 avant J.C. : c'est un véritable massacre. L'armée romaine est anéantie, certaines estimations affirment que 70 000 soldats y laissent la vie. Les conséquences pour Rome sont terribles : un à un, ses alliés font défection, et les émeutes grondent en Sicile, en Espagne ou en Sardaigne. Pire : l'hécatombe cannoise a réveillé les ambitions de Capoue, qui passe à l'ennemi dans l'espoir de s'imposer en Italie. C'est là qu'Hannibal choisit d'installer ses troupes, qui se laissent peu à peu gagner par l'inaction aux faveurs des célèbres délices de Capoue. Quant à leur général, il échoue une nouvelle fois à unifier les cités contre Rome.


La tête d'Hasdrubal jetée dans le camp d'Hannibal. (Ill. Tancredi Scarpelli)

                                        Cet atermoiement profite au sénat romain, qui s'empresse de reprendre les choses en main : en attendant de pouvoir reformer une armée, Rome décide de changer de tactique et, au lieu de se lancer dans des batailles en ligne, entreprend de détruire les escadrons ennemis petit à petit, par la guérilla. Puis, en 212 avant J.C., Marcellus s'empare de Syracuse. Cette conquête marque le début du redressement romain : en 211 avant J.C., alors qu'Hannibal menace d'envahir Rome, les légions reprennent Capoue. Cependant le frère d'Hannibal, Hasdrubal, quitte alors l'Espagne à la tête d'une armée afin de venir en aide à ses compatriotes. Mais les Romains réunissent un immense contingent, dirigé par Caius Claudius Nero, pour empêcher la jonction, et écrasent les renforts sur les rives du Métaure (fleuve de la région des Marches), en 210 avant J.C. Comble d'humiliation, la cavalerie romaine va jusqu'à lancer la tête d'Hasdrubal dans le camp d'Hannibal - ce qui a dû lui faire un choc, d'autant plus qu'il ignorait qu'Hasdrubal était en Italie ! En mauvaise posture, Hannibal s'enfuit dans le Sud de l'Italie, où il parvient à se cacher...

Buste de Scipion l'Africain.
Pendant ce temps-là, les Romains ne chôment pas : ils se sont emparés de l'Espagne, et Publius Cornelius Scipio - plus connu sous le nom de Scipion l'Africain - en a définitivement chassé les Carthaginois en 206 avant J.C. Dès lors, Rome peut se tourner vers l'Afrique, et en finir définitivement avec ces fichus ennemis puniques. En 204 avant J.C., Scipion débarque sur le continent et attaque Carthage. Les habitants tentent tout d'abord de négocier la paix, mais le retour d'Hannibal sonne le glas des pourparlers. En 202 avant J.C., Hannibal et Scipion s'affrontent à Zama, et les Romains remportent la victoire.  Carthage est prise, son armée démantelée, sa flotte anéantie, ses territoires non-africains et ses alliés numides passent sous le contrôle de Rome. Quant à Hannibal, contraint à l'exil en 195 avant J.C., il se suicide 12 ans plus tard, lorsque le roi Prusas Ier de Bithynie, au service duquel il était entré, le trahit et s'apprête à le livrer aux Romains. Pour l'anecdote, Tite-Live rapporte que le général punique est mort la même année que son vieil ennemi, Scipion l'Africain...




La Bataille de Zama.


Troisième guerre punique. (149-146 avant J.C.)


                                        Les hostilités entre Carthage et un allié de Rome servent de prétexte à la troisième guerre punique : Massinissa, qui a été fait roi de Numidie par les Romains, profite de la vulnérabilité de Carthage pour lorgner sur ses territoires. La cité punique ne peut évidemment pas laisser faire, et elle riposte en 150 avant J.C. C'est exactement ce qu'espérait le roi numide, qui comptait sur la terreur obsessionnelle que Rome nourrit à l'encontre de Carthage pour l'impliquer dans le conflit. C'est à cette époque que notre ami Caton l'Ancien adopte son antienne, "Carthago delenda est !", à chaque fois qu'il prend la parole au Sénat. Vétéran de la deuxième guerre punique, alors âgé de 84 ans, Caton dénonce violemment la violation du traité conclu après la défaite de Zama, selon lequel les Carthaginois ne pouvaient se défendre sans l'aval de Rome. Ses adversaires lui rétorquent que Carthage ne représente plus aucun danger, mais Caton finit par avoir gain de cause - juste avant de mourir, dès le début de la guerre. Suivi de peu par Massinissa, instigateur du conflit.

                                        En 149 avant J.C., une armée romaine menée par le fils adoptif de Scipion l’Africain, Scipion Émilien, débarque à Carthage. Les habitants se rendent sans faire d'histoire, mais les Romains ont une autre idée en tête... Déterminés à anéantir la cité punique, ils ordonnent aux Carthaginois d'abandonner la ville pour se retirer à l'intérieur des terres. N'ayant, dès lors, plus rien à perdre, les Carthaginois reprennent les armes, prêts pour l'ultime affrontement : retranchés dans leur cité, ils résistent quelques temps mais, en 146 avant J.C., Scipion Émilien parvient à forcer les défenses extérieures. Carthage tombe, avant d'être entièrement rasée par les Romains qui, selon la légende, vont jusqu'à verser du sel sur les terres Carthaginoises afin de les rendre stériles et d'en faire un désert.

"Hé Papa, j'ai rejoint l'armée d'Hannibal..."



                                        J'ai peut-être été un peu dure avec ce brave Caton : a priori, le personnage n'a rien de sympathique. Pourtant, malgré les apparences, j'éprouve une certaine tendresse à son égard. Je reconnais qu'il y a quelque chose de monolithique chez cet homme, qui agace et force le respect en même temps. Et pourtant, en creusant un peu, ce vieux grincheux a quand même beaucoup d'humour... Ne disait-il pas, par exemple, que "deux augures ne peuvent pas se regarder en face sans éclater de rire" ? Ou encore, cette anecdote, rapportée par Plutarque, et que j'adore : "Ma femme, dit-il alors, ne m'a jamais embrassé que lorsqu'il faisait un grand tonnerre. " Et il ajouta en plaisantant : " Je ne suis heureux que lorsque Jupiter tonne." (Plutarque, Vie De Caton - 25). Alors, loin de moi l'idée de le résumer à son obsession anti-Carthage. Même si, après presque 300 ans de guerre, des dizaines de milliers de morts et trois conflits, il aura finalement obtenu gain de cause. Une addition peut-être un peu salée, quand même...


Pour en savoir plus sur la traversée des Alpes par Hannibal, un excellent site à visiter : www.hannibal-dans-les-alpes.com