dimanche 12 août 2012

L'Imperium.

                                        Il y a un mot qui revient fréquemment dans certains de mes billets : je n'ai pas compté, mais je pense que j'ai dû l'écrire au moins une dizaine de fois depuis que je tiens ce blog. Ce mot, c'est : imperium. Alors, c'est bien gentil de vous balancer comme ça que "Untel est détenteur de l'Imperium", mais si je ne précise pas en quoi consiste, justement, l'Imperium, je pourrais tout aussi bien vous affirmer que le dénommé Untel est détenteur du Scrountch : vous ne seriez pas plus avancé. Donc, histoire de clarifier tout ça, voyons donc ce qu'est l'imperium.

                                        L'imperium, c'est la puissance publique. Vous me direz qu'on n'en sait pas plus... Concrètement, "imperium" signifie "commandement militaire" ou "autorité suprême". Cette notion est vraisemblablement d'origine étrusque (encore eux !) et, dans l'Antiquité romaine, elle s'est d'abord appliquée aux Rois, et plus particulièrement à leur pouvoir militaire. Ensuite, sous le République, l'imperium était conféré aux magistrats supérieurs, à savoir les dictateurs, les consuls et les prêteurs - ainsi que les proconsuls, détenteurs dans leur province d'un imperium proconsulare leur conférant pouvoirs civil et militaire. Il était détenu pour une année et se transmettait, à la fin de chaque magistrature, de consul à consul, de prêteur à prêteur, etc. Il n'y avait donc jamais de vacance. et, en cas de conflit ou problème, tout était clair : celui qui possédait l'imperium faisait autorité.

                                        On distinguait deux types d'imperium :

  • l'imperium urbi, qui s'exerçait jusqu'à un mille autour de Rome,
  • et l'imperium militiae, qui s'exerçait hors des limites de la ville.

Dans les deux cas, il englobait des actes civils et militaires. Ainsi, le magistrat porteur de l'imperium avait le pouvoir de contraindre tout citoyen à exécuter ses ordres, et pouvait infliger les peines prévues en cas d'infraction. Cette capacité à punir était symbolisée par les faisceaux de verges liées autour d'une hache, portées par les licteurs, en nombre variable (24 pour le dictateur, 12 pour le consul, par exemple) précédant tout détenteur de l'imperium lors de ses déplacements publics.

Licteurs aux Grands Jeux Romains de Nîmes 2012.


Faisceaux, en façade du Théâtre de Marcellus. (Photo antmoose.)

 La plupart du temps, l'imperium se rapportait surtout aux actes militaires, le pouvoir de commandement d'une armée étant généralement confié à un consul. L'imperium était octroyé pour une durée limitée, et à divers degrés selon le rang et l'expérience du récipiendaire.


Consul précédé des licteurs.



                                        Sous la République, il était possible de le prolonger dans des cas exceptionnels. Pompée et César, par exemple, se firent renouveler l'imperium pendant plusieurs années consécutives. D'où, d'ailleurs, l'une des origines de la guerre civile : les deux hommes étaient à la tête d'une armée, puisqu'ils disposaient tous deux d'un imperium, et aucun des deux n'était prêt à le déposer... Lorsque Auguste réforma les institutions, transformant la République en un principat, il se fit octroyer en 23 avant J.C. l'imperium proconsulare, étendu à tout l'Empire, avec la possibilité de le transmettre à ses représentants ou légats. Ceci lui conférait un pouvoir quasi absolu sur toute l'organisation militaire, judiciaire et administrative, sur l'ensemble du territoire. Afin de lui accorder une distinction supplémentaire, le Sénat qualifia même le titre d' "imperium majus", grand imperium. Après Auguste, tous les empereurs recevront ce même imperium à vie, et il deviendra un titre sous Vespasien. L’attribution de l'imperium conférant de fait l'autorité absolue, le sens du terme "Imperator" évoluera petit à petit, jusqu'à ce qu'il recouvre l'acception du mot Empereur. Et de même, l'Empire romain correspond à l' "Imperium romanum" - le territoire soumis à l'autorité de Rome.


Enfin, je signale également que "Imperium" est un formidable roman de Robert Harris, dans lequel Tiron, esclave de Cicéron, raconte l’ascension politique de son maître, en pleine conjuration de Catilina : véritable thriller politico-judiciaire, doublé d'une réflexion sur le pouvoir, parfaitement documenté et admirablement écrit. Lecture fortement recommandée !

"Imperium" de Robert Harris - Éditions Pocket - 7.60 € - Lien ici.


mercredi 8 août 2012

Statues de l'Antiquité : couleur ou noir et blanc ?


"Ma vie est un prodige et un tissu de calamités : Junon et ma beauté en sont la double cause, Plût au ciel que ces traits, comme les couleurs d'une statue, pussent être effacés et devenir difformes !"
(Euripide, Hélène.)

                                        Si je vous demande ce qu'évoque pour vous l'Antiquité, sans doute une multitude de noms, de mots et d'images vous viendront-ils à l'esprit : la mythologie gréco-latine, Périclès, Socrate, Romulus, Jules César, l'Empire romain, la guerre de Troie, le Colisée... Que sais-je encore ? Mais je suis prête à parier que bon nombre d'entre vous auront à l'esprit le Parthénon d'Athènes. Ce temple majestueux, se détachant dans sa blancheur lumineuse sur le ciel d'azur, resplendissant au soleil méditerranéen : voilà sans nul doute l'un des symboles de l'Antiquité. Et, tout comme pour les statues, cette couleur - ou plutôt cette absence de couleur - cette blancheur, est étroitement lié à l'idée que nous nous faisons de l'art et de l'architecture antique.

Le Parthénon.

                                        Or, il apparaît clairement que nous avons tort : les statues de l'Antiquité n'étaient pas laissées vierges, mais peintes dans des couleurs vives et exubérantes que ne renierait pas Andy Warhol et qui feraient presque passer les œuvres du Douanier Rousseau pour des gribouillages de dépressif... Aujourd'hui, de nombreux archéologues se penchent sur le sujet, comme par exemple Ivy Nguyen, Stephen Fine, ou encore Vinzenz Brinkmann et Ulrike Koch-Brinkmann. (auxquels la chaîne Arte a consacré il y a peu un documentaire passionnant, "Les Dieux Polychromes de l'Antiquité", à revoir ici.)

Vase du Met., représentant un artiste peignant une statue.
Lorsque des sculptures antiques sont découvertes, elles apparaissent dans leur pureté toute virginale, les siècles écoulés ayant finalement eu raison de la peinture, effaçant les couleurs et rendant les statues à cette blancheur éburnéenne à laquelle nous sommes habitués. Il y a longtemps qu'on sait pertinemment que ces œuvres - ou du moins une partie d'entre elles - étaient peintes : le Metropolitan Museum de New York possède un vase datant de 360 - 350 avant J.C., montrant un homme en train de peindre une statue d'Héraclès. Pourtant, on a longtemps préféré conserver des sculptures en l'état, sans peinture : d'une part, on craignait d'endommager l'original et, d'autre part, on ignorait à l'époque quelles étaient exactement les couleurs employées. Même lorsqu'il restait des traces de couleur, celles-ci, passées à cause des intempéries, du temps, etc. ne permettaient pas de déterminer avec précision les nuances d'origine. Mais aujourd'hui, les progrès de la science se mettent au service de l'art, et les chercheurs peuvent ainsi établir, grâce à diverses techniques, l'apparence qu'avaient réellement les statues polychromes de l'antiquité. Mais comment procède-t-on ? Comment retrouve-t-on les couleurs d'origine, leur intensité ? 

Musée de Carlsberg - observation d'une statue au microscope. (Photo Carlsberg Glyptotetek.)

                                       Étonnamment, retrouver ces traces, ces couleurs perdues, semble d'une simplicité évangélique : il suffit d'éclairer la statue à l'aide d'une lampe. Cette technique, appelée "lumière rasante", est utilisée depuis longtemps. On place une lampe de sorte que le faisceau lumineux soit quasiment parallèle à la surface de l'objet étudié. Sur des peintures, le procédé révèle les traces de pinceau, de sable et de poussière. Sur des statues, l'effet est plus subtil : il est impossible de mettre en relief les coups de pinceau, mais il se trouve que les différentes couleurs résistent plus ou moins bien à l'outrage du temps... L'érosion de la pierre permet ainsi de tracer un contour - une sorte d'image fantôme. De plus, les zones à peindre étaient bien souvent délimitées au couteau, méthode qui a laissé des traces sur la pierre.


Traces de peinture, vues au microscope, de l’œil gauche sur une statue Grecque. (Photo Leica.)

                                        Les rayons ultraviolets fluorescents (XRF), sont également employés pour discerner ces traces, en rendant visibles des résidus de pigments, imperceptibles à l’œil nu ou même au microscope : de petits fragments organiques résiduels brillent sous les ultraviolets, permettant de tracer les contours de façon encore plus précise.


Ivy Nguyen utilise les XRF pour déceler les traces de couleur. (Photo museum.stanford.edu)

                                        Une fois les contours mis en évidence, on se heurte à un autre problème : comment déterminer quelles étaient les couleurs utilisées sur la sculpture ? Quand bien même il resterait à la surface des traces patentes de pigments, rien ne prouve que la couleur n'ait pas été altérée au cours des siècles, et il n'est pas certain qu'il s'agisse de la couleur d'origine... Une fois encore, la science vole au secours des chercheurs.

Traces de pigments bleus sur une statue de Sphinx. (Photo Carlsberg Glyptotetek.)

                                        Les infrarouges et la spectroscopie aux rayons X  apportent la réponse. La spectroscopie se base sur l’absorption des ondes par les atomes, ceux-ci réagissant différemment selon la matière qu'ils composent : ainsi, la différence d'absorption des longueurs d'ondes permet de déterminer quelle substance est présente à la surface. Les infrarouges, quant à eux, mettent en avant les composés organiques comme les roches et les minéraux. En associant ces deux techniques, on peut définir les produits utilisés et, donc, les couleurs de l'époque.  En effet, on sait que les différentes couleurs étaient obtenues grâce à des pigments, produits à partir de substances organiques et inorganiques. Mieux : on les connaît grâce aux écrits de l'époque, et notamment à l' " Histoire Naturelle" de Pline l'Ancien. Voici quelques exemples :

  • Le cinabre, sulfure de mercure donnait un pigment minéral rouge, très apprécié mais assez cher;
  • L'ocre, une terre contenant de l'oxyde de fer, donnait des teintes allant de l'orange au brun-rouge;
  • Le tétroxyde de plomb donnait également du rouge;
  • La laque de garance alizarine, tirée de racines végétales, donnait un rouge tirant sur le rose;
  • L'orpiment et le réalgar, sulfures jaunes d'arsenic minéraux, donnaient... du jaune;
  • L'azurite, un minéral de cuivre, donnait du bleu. En le mélangeant à de la malachite, on obtenait des nuances de vert;
  • Le calcium, le silicium et le cuivre donnaient le "bleu égyptien" - le plus ancien pigment synthétique connu;
  • Le noir d'ivoire (ou noir d'os) et le "noir de vigne" sont des pigments organiques résultant de la carbonisation;
  • Le céruse, un carbonate de plomb, était un pigment synthétique blanc.

(source www.glyptoteket.com)


Aperçu de différents mélanges de pigments. (Musée archéologique de Nîmes.)

                                        Ainsi, les techniques expliquées ci-dessus, associées à bien d'autres moyens scientifiques, permettent-elles de déterminer de quelles couleurs était peinte une sculpture aujourd'hui complètement décolorée et vieille de plus de 2000 ans...

                                        Mais toutes les statues de l'antiquité étaient-elles peintes ? Difficile de le dire, mais on sait cependant que c'était le cas d'une bonne partie d'entre elles...  A nos yeux, ces statues polychromes, aux couleurs vives, ont quelque chose de déconcertant. Mais sachez bien que, sans cette explosion de teintes chaudes, les statues paraissaient nues et carrément laides aux artistes et amateurs d'art de l'Antiquité !

                                        Le Dr. Fine, de son côté, a illustré sa thèse par l'étude de deux statues en particulier. L'une d'elle représente l'empereur Caligula. La version peinte, qu'il a recréée, est un exemple frappant de ce que la couleur peut apporter, conférant au modèle une profondeur, une humanité bien éloignée de la froideur du marbre blanc.

Caligula, version monochrome...
... et polychrome.


                                        Toutes ces recherches ont permis d'organiser des expositions présentant la reconstitution des œuvres de l'Antiquité, telles que les Grecs et les Romains les connaissaient. Reste que le débat est ouvert : faut-il présenter les statues peintes, comme elles l'étaient à l'origine, ou au contraire en conserver cette image de marbre
blanc ? Le documentaire présenté par Arte pose la question, et on est loin d'une réponse unanime... L'archéologue Johann Joachim Wincklemann (1717-1768) déclarait quant à lui : "la couleur ne doit représenter qu'une part mineure dans la considération de la beauté." Ce n'est pas l'opinion de Colin Cunnigham, par ailleurs auteur d'un essai passionnant, "The Parthenon Marbles" (voir ici) : "Personnellement, j'aime admirer des reconstitutions peintes de statues anciennes, parce que cela me rappelle à quel point les canons occidentaux et mes propres préférences artistiques sont des constructions. Je suis sûr que les Grecs et les Romains trouveraient bizarre que les cultures postérieures aux leurs aient laissé leur sculptures blanches et sans fioriture. Le plus drôle, c'est que nous avons continué à créer des sculptures dépouillées et sans peinture pendant des siècles, tout ça au nom du classicisme !"

Statue d'Auguste, avant et après... (Travail des Brinkmann.)


                                        Et il n'a peut-être pas tort... Pendant des siècles, nous avons cru que ces sculptures antiques, dans la pureté et la clarté de leur marbre blanc, représentaient les canons de la beauté et, durant la Renaissance, ce sont précisément ces canons qui ont inspiré les artistes, qui tentaient de se rapprocher de cette esthétique dans leurs œuvres...  Imaginons un instant que la peinture des statues antiques ait été préservée lorsqu'elles ont été mises au jour. Considérons maintenant le David de Michel-Ange. Ou, plus proche de nous, le Penseur de Rodin... Ces œuvres auraient-elles alors été peintes ? Et dans ce cas, n'est-ce pas l'art tout entier qui en aurait été bouleversé ? Nous n'en saurons jamais rien, évidemment. Il nous reste seulement la possibilité d'imaginer, l'espace d'un instant, les conséquences qu'aurait pu avoir sur l'histoire de l'art la simple préservation de la peinture à la surface de quelques statues antiques... Le hasard, au bout du compte, en a décidé autrement. Mais je vous avoue que moi, ça me donne le tournis !

Archer perse devant le Parthénon. (Reconstitution des Brinkmann.)
 




vendredi 3 août 2012

Le Garum : l'incontournable de la cuisine romaine.

                                        "On fait marrer tout le monde avec nos chenilles à la purée d'fraises et nos couilles d'oursins aux amandes, et je sais plus quelles autres saloperies !" (Kaamelott, I-69)

                                        A bien y réfléchir, cette citation du centurion Caius Camillus (interprété par Bruno Salomone), tirée de l'excellente série Kaamelott du non moins excellent Alexandre Astier, est assez révélatrice de l'idée que l'on se fait de la cuisine romaine : talons de chameaux, langues de flamants ou de rossignols, tétines de truie farcies aux oursins... Gardons-nous de généraliser : la plupart de ces mets excentriques sont le fait de Marcus Gavius Apicius, le cuisinier de Tibère, aussi renommé qu'imaginatif et, s'il est indéniable que certaines de ses recettes laissent songeurs (la fricassée de crêtes de paons ?!! Vraiment ?!), il existe aussi de nombreux plats tout à fait appétissants. J'aurais l'occasion de reparler de la gastronomie romaine plus en détails, et même de vous proposer quelques recettes recommandées par Caton ou Cicéron. Mais aujourd'hui, je voudrais aborder une composante essentielle de la cuisine romaine : le garum. Parce que le garum, voyez-vous, les Romains en fichent partout - y compris dans les desserts ! Reste à savoir ce qu'est exactement cet étrange ingrédient...


Ah, les dîners romains ! (Illustration John Pittaway - Ancient Romans, Picture Reference via the-romans.co.uk)

                                        Et bien, le garum est une sorte de sauce à base de poissons fermentés. Il en existait plusieurs sortes dans l'Empire romain, de qualité et de prix variables, respectivement consommées par les différentes classes sociales de la population. Ces produits faisaient l'objet d'un commerce à grande échelle et étaient exportés à travers tout le territoire. Cependant, le garum est sans aucun doute le plus célèbre.

                                        Il s'agit d'un condiment, fortement salé. Les auteurs latins rapportent que le garum agrémentait un grand nombre de plats, divers et variés, et son utilisation semble se rapprocher de celle que nous faisons aujourd'hui de la sauce soja. Les analyses de résidus de garum, découverts sur divers sites et notamment à Pompéi, ont révélé la présence d'acides aminés, le principal étant le MSG - mono-sodium glutamate. En cela, le garum est donc comparable aux sauces asiatiques, et en particulier au nuoc-mâm vietnamien, également à base de poissons, dont son odeur devait se rapprocher. Ainsi, le garum romain - bien que certainement plus fort que le nuoc-mâm, n'est donc finalement pas si étrange que cela...


Du garum datant de 2000 ans (ou à peu près...)

                                        La préparation du garum, quoi que simple, demandait du temps. La méthode de salage à sec consistait à placer dans une jarre des petits poissons entiers, ou les entrailles de poissons plus gros. On y ajoutait des herbes, des épices et du sel, parfois du vin, puis on couvrait la jarre et on laissait fermenter au soleil pendant trois mois environ, en remuant occasionnellement. Une fois la préparation réduite par la chaleur, on filtrait le tout grâce à un système de paniers : le liquide clair restant sur le dessus était le garum ; ensuite venait le liquamen; puis l'allec, constitué de l'ensemble des résidus.  Voyez la recette que donne Hubert Monteilhet, dans son roman "Néropolis" :
 " Au fond de la jarre, un tapis d'herbes odorantes, aneth, coriandre, fenouil, céleri, sarriette, sclarée, menthe, rue, livèche, pouliot, serpolet, origan, bétoine... J'en oublie une. Ah, oui : l'argémone. Très important, m'a-t-on dit, l'argémone. Puis une couche de poissons gras sortant de l'onde douce ou amère : anguilles, saumons, aloses, maquereaux ou sardines... Puis une épaisseur de deux doigts de sel. Et ainsi de suite jusqu'au sommet. On ferme et on attend sept jours, la semaine des astrologues en l'honneur des sept planètes qui régissent l'univers. Puis on touille cette pâtée vingt jours de suite. La sublime liqueur qui s'écoule alors de la jarre comme de l'huile, c'est le garum vierge, le premier jus. Tel était le " garum de la Société ", que notre père faisait venir de Carthagène. Mon cuisinier achetait son garum à 6 000 sesterces la petite amphore de deux conges." (Néropolis, Hubert Monteilhet, II.)


                                        Mais les fabricants de garum avaient également mis au point une autre recette, plus rapide. On préparait une saumure, dans laquelle on plongeait un œuf afin d'en tester la salinité : s'il coulait, on rajoutait encore du sel. Ensuite, on y plaçait des poissons entiers ou leurs intestins, accompagnés d'herbes et d'épices. On faisait bouillir le tout jusqu'à réduction du liquide. Puis on filtrait le liquide refroidi, plusieurs fois jusqu’à ce qu'il devienne clair. On couvrait, et on conservait cette préparation.



Jarres de Garum, 4-5 av. J.C., Murcie. (Photo Rafael-dp)

                                        Nuoc-mâm ou pas, l'idée d'une sauce préparée à base d'intestins de poissons putréfiés n'est pas forcément très alléchante, et on imagine que l'odeur devait être assez... spéciale. Bon : en clair, ça devait quand même sacrément puer ! Et bien Pline l'Ancien et Sénèque ne sont pas loin de partager cet avis ! Ce dernier parle en ces termes du garum sociorum, produit dans son Espagne natale : "Ne savez-vous pas que le garum sociorum, ce ruineux tas sanglant de poissons pourris, consume l'estomac par sa putréfaction salée ?" Mais il est vrai que Sénèque était un rabat-joie...

                                        Comme je l'ai déjà expliqué, il existait d'autres sauces de poissons extraites de la même préparation que le garum, tels le liquamen ou l'allec. En 301, Dioclétien publie un édit fixant les prix. Si l'on en croit ce document, le top du top, c'était le liquanem primum, qui coutait 16 denarii pour un sextier. Venait ensuite le liquanem secundum, à 12 denarii. Les classes populaires achetaient, quant à elles, des sauces moins chères et de moins bonne qualité. Mais quelle que soit la production, on consommait le garum en quantité industrielle - un peu comme les Américains avec le ketchup aujourd'hui...




Vendeurs de garum à Nabeul (Dusost, J.M. Gassens, J.P. Narhamy, Photo Flickr Gordontour.)

                                        Les vendeurs de poisson salé, qui vendaient également le garum, étaient appelés les salsarii. Des sites de fabrication de garum ont été identifiés à travers tout l'empire romain. A Pompéi, le fabricant de Garum Aulus Umbricius Scaurus a décoré l'atrium de sa maison d'une mosaïque représentant 4 jarres de garum. Toujours à Pompéi, on a découvert dans les années 60 une résidence privée, convertie en manufacture de garum par l'installation, dans le péristyle, de 6 grands récipients en céramique, à l'intérieur desquels les archéologues ont retrouvé des arêtes d'anchois.

                                        D'autres sites de production ont été découverts par les archéologues dans de nombreux lieux à travers l'Empire : en Jordanie (Aila - aujourd'hui Aqaba), en Tunisie (Leptimus - Lamta et Neapolis - Nabeul,) au Portugal (Correeiros, Tróia et Setúbal), en Espagne (Baelo) , au Maroc (Cotto), ou plus proche de nous, à Douarnenez !


Site de fabrication du garum, Baelo Claudia. (Photo Rafael-dp.)

                                        Il existe plusieurs théories quant à l'origine du garum. La plupart suggèrent que la plus ancienne forme de garum aurait été fabriquée par les Phéniciens ou les colons Puniques d'Asie mineure, autour du 8ème siècle avant J.C. D'autres hypothèses suggèrent que l'on en devrait l'invention aux Grecs installés sur les bords de la Mer noire. Mais sans entrer dans le débat, constatons que le garum est vite devenu un condiment indispensable pour les Romains, aussi bien pour l'assaisonnement que pour la conservation des aliments.

                                       Nous avons déjà évoqué Pline L'Ancien : il consacre plusieurs paragraphes de son "Histoire Naturelle" au garum. Voyons ce qu'il en dit :

On nomme garum une autre espèce de liqueur fort recherchée. On le prépare avec des intestins de poisson et d'autres parties qu'autrement on jetterait ; on les fait macérer dans le sel, de sorte que le fameux garum est la sanie des matières en putréfaction de ces ingrédients. [...] Aujourd'hui le plus raffiné se fait avec le scombre (maquereau), dans les poissonneries de Carthage Spartarla (Carthagène). On l'appelle le "garum de la société", et mille sesterces permettent d'en obtenir environ deux conges (0 litr., 48). Il n'y a pour ainsi dire pas de substance, à l'exception des parfums, qui se paye aussi cher. Le garum fait même la réputation des pays d'où il vient. (...)
L'allex, rebut du garum, est une lie grossière et mal filtrée : cependant on commence à le préparer séparément avec un poisson tout petit et sans valeur : nous l'appelons apua (anchois), les Grecs aphyé, parce que ce petit poisson est engendré par la pluie. Les habitants de Forum-Julii (Fréjus) le font avec un poisson qu'ils nomment loup. L'allex est devenu ensuite un objet de luxe,  et les espèces s'en sont multipliées à l'infini. De même du garum : on en prépare ayant la couleur de vin vieux miellé, et si agréablement délayé qu'on peut le boire. On en prépare aussi un autre, consacré aux observances religieuses et aux rites des Juifs ; on le fait avec des poissons sans écaille. Ainsi, l'allex s'est étendu aux huîtres, aux hérissons de mer, aux orties marines, aux homards, aux foies de surmulet. On s'est mis à faire putréfier le sel de mille manières pour piquer les plaisirs. (...)

Toutefois ces substances ne laissent pas que d'être de quelque usage en médecine. En effet, on guérit la gale des moutons avec de l'allex,qu'on fait couler par une incision de la peau. Il est bon contre les morsures du chien et du dragon marin (vive) ; mais en ce cas on l'applique sur de la charpie. Le garum guérit les brûlures récentes; mais il faut le verser sans en prononcer le nom. Il est utile aussi contre la morsure des chiens, et surtout celles du crocodile et contre les ulcères serpigineux ou sordides. Il est d'un merveilleux secours contre les ulcérations et les douleurs de la bouche et des oreilles."


(Pline, Histoire naturelle, XLIII.)


                                        Bref, on le voit : le garum a de multiples usages. Et pour clore ce billet, je vous en propose une recette, mais modernisée, de sorte que vous pourrez sans problème faire l'essai chez vous. Nous la devons à Josep Mercader, cuisinier catalan réputé. N'hésitez pas à ma tenir au courant du résultat !

La recette de Garum de Josep Mercader

560 g d'olives noires dénoyautées
16 filets d'anchois
Le jaune d'un œuf dur
90 g de câpres
1 gousse d'ail finement hachée
1 c. à café de moutarde en grains
1 C. à soupe de persil frais
1 c. à soupe de marjolaine fraîche
1 c. à soupe de romarin frais
1 c. à soupe de thym
1 C. à café de poivre blanc
60 ml d'huile d'olive

Laissez les anchois tremper dans de l'eau pendant une heure, puis séchez-les. Hachez finement les herbes et mélangez tous les ingrédients dans un bol et mixez jusqu'à obtention d'une préparation légère et un peu grumeleuse. Réduisez le mélange en purée dans un moulin à légumes ou poussez-le à travers un tamis avec une cuillère en bois. Mixez à nouveau pour obtenir une pâte lisse.

Et si vous avez la flemme, vous pouvez toujours passer commande chez www.casadalmasso.com : cette épicerie italienne en ligne vous propose ici son garum, livré directement à la domus !

mardi 31 juillet 2012

Revue de presse : Détours en France / Gaule.


                                        Par Toutatis ! Le Tour de France cycliste à peine terminé, voilà que la revue "Détours en France" vous invite... à un tour de Gaule ! Et pas avec n'importe quels guides, puisque c'est dans les pas des célèbres irréductibles Gaulois, Astérix et Obélix, que vous vous apprêtez à marcher... Sans oublier Idéfix, cela va sans dire. (Mais je le dis quand même !)

                                       Rebaptisé pour l'occasion "Détours En Gaule", le magazine propose donc un Hors-Série sympathique et original, lecture estivale idéale pour découvrir notre beau pays sous le prisme de la civilisation Gallo-romaine, en suivant nos trois héros. On y retrouve bien sûr tout le sel des personnages créés par Goscinny et Uderzo : de nombreuses vignettes, tirées de divers albums, ponctuent ainsi la revue, aussi bien en marge qu'intégrés aux articles successifs. Le ton, enlevé et plein de malice, permet aux auteurs d'aborder toutes sortes de thématiques avec une légèreté qui, si elle n'exclue pas la rigueur et l'exactitude, rend la lecture fluide et extrêmement agréable, et se place dans la ligne directe des albums du célèbre petit Gaulois. Très franchement, je craignais un peu que la référence à Astérix - personnage que j'adore, malgré les dérouillées qu'il inflige régulièrement à mes amis romains... - ne soit qu'un prétexte pour nous présenter un Hors-série consacré aux Gaulois... Certes, une acharnée telle que moi se serait de toute façon penchée sur ce numéro, mais force est de reconnaître que l'équipe de "Détours en France" a réalisé un travail formidable, avec un enthousiasme évident - et communicatif. Je confirme donc que la présence d'Astérix, d'Obélix et d'Idéfix en couverture n'a rien d'un alibi : c'est bien dans l'esprit de nos trois compères que se déroule ce "Tour de Gaule" si plaisant, si amusant.




                                       Attention, toutefois : on plaisante, on rigole, mais on ne déconne pas avec l'Histoire ! Ainsi, le magazine aborde avec sérieux chacun des sujets, se basant sur les dernières découvertes archéologiques, l'expertise des spécialistes, les textes d'époque, les reconstitutions expérimentales et de nombreuses photos illustrant chacune des étapes de ce périple virtuel et spatio-temporel. Dans ces conditions, il est d'autant plus admirable de constater que le résultat est accessible au tout-venant.

                                       La revue s'ouvre sur des entretiens avec Gérard Coulon (ancien conservateur en chef du patrimoine) et Anne de Leseleuc (historienne et auteur, entre autres, des "enquêtes de Marcus Aper" aux éditions 10-18), qui évoquent la Gaule romaine, en confrontant la réalité aux idées reçues, notamment héritées du second empire. Suit une interview absolument passionnante et ma foi assez émouvante d'Albert Uderzo, qui relate son amitié avec René Goscinny et retrace l'histoire de la BD, de sa création aux tournages des films les plus récents. Et puis, il est temps d'entrer dans le vif du sujet et, en partant du village des irréductibles (vous connaîtrez enfin sa localisation exacte. Ou pas...), d'arpenter la Gaule : de Rotomagus (Rouen) à Burdigala (Bordeaux) via Lutèce (Paris), Alésia, Lugdunum (Lyon), Nicae (Nice), Gergovie (où vous saluerez Vercingétorix au passage) ou Massilia (Marseille), vous visiterez ainsi les plus grandes villes de la Gaule romaine, explorerez les vestiges, goûterez les spécialités locales, et partirez à la découverte des populations locales et de leur mode de vie.

                                       En la matière, attendez-vous à des surprises. Oubliez le cliché des Gaulois hirsutes, vivant dans des huttes de chaume rassemblées dans de petits villages isolés, au milieu de la cambrousse, et dévorant les sangliers par troupeaux de 12 : excellents agriculteurs, remarquables artisans et maîtrisant une technique avancée pour l'époque, les Gaulois disposaient d'un réseau routier développé, reliant des centres d'habitation étendus. De même, exit le druide magicien, qui passe son temps à se balader en forêt pour couper du gui : juges, philosophes, savants, chefs religieux et parfois chefs de guerre, les druides étaient donc bien plus que de simples devins. S'il se place sous le patronage de héros sympathiques mais caricaturaux, le magazine n'en balaye pas moins nombre de préjugés, offrant une vision dépoussiérée des peuples occupant le territoire avant et après la conquête romaine. Alimentation, infrastructures, religion, armement, organisation politique : tout y passe, toujours avec la même bonhommie et le même humour.

                                       Au final, ce magazine est un petit bijou, qui invite autant à la détente qu'à la réflexion, et qui amuse autant qu'il instruit. Si vous ne devez lire qu'une revue cet été, n'hésitez pas une seconde, et précipitez vous chez votre marchand de journaux : je vous promets que vous serez aussi enthousiastes que moi. Suivez donc Astérix sur les routes de Gaule : malgré les amphorisages, fréquents en cette période estivale, vous ne regretterez pas le voyage !     

Détours en France - Hors Série n°20 - Juillet 2012 : "La France Gallo-Romaine, 24 étapes étonnantes avec Astérix" - 6 € 90. Uni éditions - lien ici.
     

vendredi 27 juillet 2012

Macron.


                                        Il ne vous aura pas échappé que mes sujets de prédilection dans l'Histoire romaine concernent la période des Julio-Claudiens, et plus particulièrement le règne de Tibère : ce n'est pas pour rien que c'est par sa biographie que j'ai inauguré ce blog. Je compte bien m'attaquer prochainement à la République, aux Rois, au Bas-Empire, etc... Mais, pour aujourd'hui, j'ai eu envie de rédiger une courte notice biographique sur Macron, le préfet du prétoire de Caligula, celui-là même qui aurait assassiné mon cher Tibère. Et je me sens suffisamment en forme pour maintenir à son égard une neutralité toute professionnelle, et réussir à achever ce billet sans écrire une seule fois les mots "raclure" et "salaud". (Ah, zut : c'est perdu...)

L'empereur Tibère, mon chouchou... (Musée du Louvre)

                                        Je parle d'une courte notice biographique, parce qu'on ne sait finalement pas grand chose de Macron. De son nom Latin Quintus Naevius Cordus Sutorius Macro, il serait né aux alentours de 21 av. J.-C., à Alba Fucens, une ville romaine située au pied du Monte Velino. Des fouilles archéologiques ont mis au jour des inscriptions attestant qu'avant de devenir préfet du prétoire, Macron avait officié en tant que préfet des vigiles (équivalents des pompiers). On peut donc en déduire qu'il était vraisemblablement d'origine modeste, mais on n'en sait pas davantage...

Alba Fucens : vue des ruines romaines et du château.

                                        Il apparaît dans les écrits à l'occasion de son intervention devant le Sénat, en 31, lorsque l'Empereur Tibère l'emploie pour se débarrasser de son préfet du prétoire, le redoutable Séjan. Celui-ci, exerçant une forte influence sur Tibère, avait profité de sa réclusion volontaire à Capri pour devenir le vrai maître de Rome et, éliminant un à un tous les éventuels successeurs, nourrissait l'ambition de monter sur le trône. Or, Tibère avait enfin ouvert les yeux sur la vrai nature de son protégé, et il avait percé à jour le double jeu de Séjan. C'est dans circonstances qu'apparaît Macron, en qui Tibère voit l'un des rares hommes de confiance qu'il lui reste : il le charge de lire devant le Sénat une lettre, dans laquelle il s'en prend violemment à Séjan, provoquant sa disgrâce et ordonnant son arrestation. Pendant tout ce temps, Macron est à la manœuvre : ayant écarté les gardes prétoriens, c'est lui qui dirige les cohortes des vigiles qui procèdent à l'arrestation, puis à l’exécution du scélérat. De même, il ordonne l'épuration qui suit, faisant assassiner toute la famille de Séjan, plusieurs sénateurs et des chevaliers proches du condamné. Nommé par Tibère, il prend la place laissée vacante, et devient à son tour préfet du prétoire.

                                        Tibère vieillissant, Macron se rapproche du dernier petit-fils adoptif vivant de l'Empereur, le futur Caligula. Suétone, Dion Cassius et Tacite rapportent notamment qu'il aurait poussé sa propre femme, Ennia Nevia, dans le lit du jeune homme : il faut dire que celui-ci lui avait promis de l'épouser, s'il devenait un jour Empereur. Le mari, bafoué mais complaisant, avait donc tout à y gagner... Tibère, pas dupe, avait d'ailleurs bien perçu le manège de Macron puisqu'il lui lança : "Tu as raison d'abandonner le soleil couchant pour t'empresser au soleil levant." (Dion Cassius, Histoire Romaine, LVIII - 28.) Sa méfiance était plus que fondée, comme nous allons le voir...

                                        En mars 37, Tibère est victime d'un malaise, dans sa villa du Cap Misène. Tout le monde le croit mort, et Caligula se fait acclamer Empereur par la garde. Un peu trop précipitamment puisque Tibère reprend conscience, et qu'il n'en finit pas de mourir... C'est la débandade : Macron imagine déjà la réaction du vieil homme, si jamais il en réchappait, et sa colère envers Caligula et ses partisans, devant la rapidité avec laquelle ils l'ont enterré ! Selon Tacite, Macron aurait alors donné l'ordre que Tibère soit étouffé sous des linges - mais les historiens modernes contestent cette version, et accréditent plutôt la thèse d'une mort naturelle.
 "Le dix-septième jour avant les calendes d'Avril, sa respiration s'arrêta et on crut qu'il avait accompli sa destinée mortelle ; et déjà, dans un grand concert de félicitations, Caligula sortait pour prendre possession de l'Empire, quand soudain on annonce que Tibère recouvre la parole et la vue et demande qu'on lui apporte de la nourriture pour réparer sa défaillance. C'est la consternation générale : on se disperse à la hâte, chacun prend un air d'affliction ou d'ignorance ; Caius (Caligula), muet et figé, tombait de la plus haute espérance et attendait les dernières rigueurs. Macron, sans se troubler, donne l'ordre d'étouffer le vieillard, sous un amas de couvertures et de quitter les lieux. Telle fut la fin de Tibère, dans la soixante-dix-huitième année de son âge." (Tacite, Annales, VI, 50)

Suétone, toujours aussi modéré, incriminait quant à lui Caligula en personne, qui aurait joyeusement étouffé son grand-père avec un oreiller. Mais on connaît la partialité de cet auteur...

La Mort de Tibère. (Tableau de Jean-Pierre Laurens.)

                                        Une fois Tibère définitivement refroidi, restait encore à ouvrir son testament : ce fut Macron qui se chargea de lire le document devant le Sénat. Le vieux Tibère avait institué comme héritiers à parts égales Caligula et Tiberius Gemellus, son petit-fils par le sang (fils de Drusus II). Mais le premier se débarrassa rapidement du deuxième, accusé de complot et exécuté en 37.

Pièce de monnaie à l'effigie de Caligula et Gemellus.



                                        Jusqu'ici, Macron avait servi les intérêts de Caligula, même dans les moments difficiles. Il était donc confiant, persuadé que son protégé lui serait reconnaissant du soutien qu'il lui avait apporté, et escomptant sans doute une promotion rapide pour les services qu'il lui avait rendus. C'était mal connaître Caligula. Les historiographes anciens sont unanimes pour mettre la disgrâce de Macron sur le compte de l'ingratitude de l'Empereur. Philon assure qu'il ne supportait pas les remontrances que le préfet lui adressait en permanence, tant sur sa conduite que sur son gouvernement.
"Lorsque Caligula le voyait venir, il disait à ceux qui l'entouraient : "Pas de sourire, faisons la tête ! Voilà le sermonneur, la franchise personnifiée, celui qui se mêle d'être le pédagogue d'un adulte et d'un empereur, tout juste maintenant que le temps en a écarté et congédié ceux qu'il avait depuis sa première jeunesse." (Philon, Contre Flaccus, 15)
 
Il est possible que Caligula ait été exaspéré par les réprimandes de Macron. Mais en réalité, la raison de sa disgrâce me paraît bien plus prosaïque... Il semblerait que Macron, plutôt traditionaliste, ait montré une certaine désapprobation vis-à-vis du virage monarchique à l'Orientale amorcé par Caligula, qui s'éloignait en cela des règnes d'Auguste et de Tibère. Caligula craignait-il que Macron, qui avait contribué à le porter sur le trône, soit suffisamment puissant pour tenter de le renverser ? Le "cas Séjan", malgré son dénouement, avait montré l'importance prise par le préfet du prétoire, et Caligula ne pouvait pas risquer que son allié se retourne contre lui... L'attitude d'Ennia Naevia, toujours amante de Caligula et, si l'on en croit les auteurs antiques, aussi avide de pouvoir que son mari, n'arrangeait pas les choses. Petit à petit, l'Empereur prit ses distances, attaquant même publiquement Macron. Jusqu'au moment où il décida de se défaire du couple terrible, décidément trop encombrant.

Caligula. (Photo Flickr Indy-catholic.)

                                        Là, les versions diffèrent : la plupart des sources assurent que Macron fut déchu de son poste. Mais Fernand de Visscher avance que Caligula, dans une manœuvre rappelant celle dont Tibère avait usé contre Séjan, aurait promu Macron au rang de gouverneur d’Égypte - titre prestigieux s'il en était. Cependant, alors que Macron et Ennia s'apprêtaient à embarquer à Ostie pour Alexandrie, ils auraient été arrêtés par l'armée et Macron aurait été démis de ses nouvelles fonctions. Pierre Renucci, pour sa part, pense qu'après cette nomination visant à endormir leur méfiance, Caligula aurait retenu Macron et Ennia à Rome, leur demandant de répondre d'une accusation dont nous ignorons la teneur. Une chose est cependant certaine : Macron et sa femme reçurent l'ordre de se suicider. Selon Suétone, "ils périrent d'une mort sanglante" en 38.



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mardi 24 juillet 2012

La Porte Auguste.

                                        Il y a quelques temps, j'avais rédigé un article sur la Maison Carrée de Nîmes, l'un des monuments romains les plus célèbres au monde. Pourquoi ne pas poursuivre notre visite de la ville, afin d'en découvrir les autres vestiges ? Pour notre seconde étape, je vous invite à vous arrêter sur le boulevard Amiral Courbet, face à l'église Saint-Baudile, afin d'en apprendre davantage sur la Porte Auguste.

                                        A l'époque romaine, Nemausus possédait une vaste enceinte, faisant de la ville l'une des plus grandes cités fortifiées de l'Empire :  elle englobait un périmètre de 7 km, pour une superficie de 220 hectares. Elle était entourée de remparts, hauts de 9 mètres et larges de 2 mètres, comptant 80 tours (dont la Tour Magne) et percés de dizaines de portes, dont ne subsistent aujourd'hui que la Porte de France et, donc, la Porte Auguste.


La Porte Auguste.


La Via Domitia, toujours indiquée à Nîmes !
Autrefois appelée Porte d'Arles (Porta Arelatensis), la Porte Auguste était située à l'Est de l'enceinte. Elle faisait face à la Via Domitia, que recouvre aujourd'hui la rue Pierre-Sémard, vers Arles et Beaucaire : elle était donc l'entrée principale de la ville pour qui souhaitait la traverser, avant de repartir vers l'Espagne par la Porte de France. C'est par là que passaient les légions se rendant à Narbonne. Il est à noter que, les Romains ayant coutume d'enterrer leurs morts à l'extérieur de la cité, les abords de la Porte Auguste ont révélé de très nombreuses tombes, véritable aubaine pour les archéologues de la région. Citons notamment les travaux d'Auguste Pelet qui, en 1849, organisa des fouilles et entreprit de dégager complètement le monument, partiellement enseveli. Ces travaux conduisirent à la mise au jour de la voie antique, ainsi qu'à la découverte de pièces de monnaie, pour la plupart antérieures au règne d'Antonin. Pelet en déduisit que l'enceinte avait été remaniée à cette période.

Pour en revenir à notre porte, elle date de 15 ou 16 avant J.C., ainsi qu'en atteste l'inscription qui la coiffe :

IMP. CAESAR DIVI F. AVGVSTVS COS XI TRIB POTEST VIII PORTAS MVROS COL DAT - "César Auguste, Imperator, fils du divin Jules César, consul pour la 11ème fois, revêtu de la puissance tribunicienne pour la 8ème fois, donne ses portes et ses murs à la colonie."

                                        Toutefois, selon l'historien Jules Teissier, on ne peut pas en déduire qu'Auguste ait fait bâtir à ses frais les portes et les murs d'enceinte afin de les offrir à la cité : en style administratif, cela signifierait simplement qu'Auguste, ayant jugé utile à ses intérêts que Nîmes soit entourée de remparts, lui ordonna de les construire. Cependant, il est généralement admis que l'ensemble de l'enceinte de protection était bien un don de l'Empereur.


Détail de l'inscription, au frontispice du monument.

                                        Voyons à quoi ressemble le monument. Il s'agit d'un édifice entièrement construit en pierre de taille des carrières de Baruthel, formé par quatre arches au total :


L'une des grandes arches.


Tête de taureau ornant les arches.
  • 2 grandes arches centrales (3.93 m de large sur 6,30m de haut), destinées aux chars et aux chevaux, permettant le passage des nombreux véhicules marchands qui animaient la vie économique de la cité. Elles sont surmontées de têtes de taureaux en relief, aujourd'hui passablement dégradées. Ces passages étaient les seuls à être munis de portes à vantail doublées de herses, preuve de la faible dimension défensive de l'ensemble.




L'une des petites arches.
  •  2 arches latérales, plus petites (1.93 m de large pour 4.51 m de haut), réservées aux piétons, au-dessus desquelles se trouvent des niches, destinées à recevoir les statues de divinités protectrices, ou peut-être celles des deux fils adoptifs d'Auguste, Caius et Lucius, princes de la jeunesse romaine et patrons de la colonie.









                                          Sur le façade de l'édifice, l'entablement est supporté par des pilastres richement décorés, respectivement toscans et corinthiens. Les pilastres du milieu sont séparés par une petite colonne ionique appuyée sur une console, mais dépourvue de piédestal : elle marquait, selon Auguste Pelet (voir ci-dessous) le milliare passum primum de Nîmes, soit la pierre à partir de laquelle on mesurait les distances - un kilomètre zéro, si vous préférez. L'hypothèse est discutée : si elle remporte l'adhésion de certains archéologues, d'autres pensent en revanche que la borne milliaire  se situait en réalité à quelques 100 m à l'intérieur de l'enceinte augustéenne, à la jonction des rues Nationale et Xavier-Sigalon.

Colonne séparant les pilastres.

                                        L'édifice, large au total de 39,60 m, formait une saillie de 5,23 m sur les remparts. Flanqué de tours de gardes (on aperçoit encore la voûte d'entrée de l'une d'elles, côté jardin), il s'ouvrait sur une vaste cour (10 m sur 13 m), bordée de galeries couvertes dans le prolongement des arcades. Aujourd'hui, on peut voir une statue de l'empereur Auguste dans ce jardinet : elle n'est pas d'origine. Il s'agit d'une réplique, achetée avant la seconde guerre mondiale par la municipalité.

Statue de l'Empereur Auguste.


                                       Ce monument, l'un de ceux que je préfère à Nîmes, revient vraiment de loin : je vous laisse en juger par vous-mêmes ! En 1391, Charles VI ordonna la construction d'un château royal englobant la porte auguste, afin de protéger les habitants. Partiellement abimé lors des guerres de religions, il fut alors donné aux frères prêcheurs dominicains au XVIème siècle, et ceux-ci l'incorporèrent à leur couvent.


Emplacement de l'ancienne tour.
Lors de la révolution française, les remparts furent abattus - et notamment les deux tours romaines, dont il ne reste plus aujourd'hui que les bases, matérialisées par des dalles. Fort heureusement, alors que la démolition était déjà bien avancée, on aperçut dans les décombres le vestige romain, et plus particulièrement l'inscription augustéenne : la destruction fut immédiatement stoppée, et des passants vinrent spontanément aider à reconstituer la dédicace romaine. Mais personne ne saisit l'importance de la mise au jour, et il s'en fallut de peu que le monument ne soit démantelé. C'est à A. Vincent, membre de l'académie de Nîmes (1771-1830) que l'on doit sa conservation : il fit notamment remettre en place l'inscription, partiellement renversée. Malheureusement, ainsi que le rapporte P. Malosse, commissaire à la recherche des monuments d'arts et sciences du Gard, il était trop tard pour préserver l'édifice du plus gros des dégâts :

« Les dégradations cessèrent ; mais le mal étoit déjà opéré. La partie supérieure de l'édifice n'existoit plus les pierres qui formoient la frise et l'architrave avoient été brisées et précipitées par terre avec le reste des démolitions du rempart ; et l'inscription que l'on auroit pu y lire en entier avoit conséquemment disparu."

Vue sur les arcades, sous les arches.

                                        Reconnaissez que la Porte Auguste doit donc une fière chandelle à Vincent et Pellet - entre autres - qui ont su reconnaître, dégager et préserver ce superbe édifice, qui s'inscrit aujourd'hui, comme jadis à l'époque romaine, dans l'architecture de la ville. Îlot de romanité au cœur de la cité moderne, je lui trouve quelque chose d'émouvant, comme la manifestation d'un lien entre le passé et le présent...

                                        Une dernière petite remarque, si jamais vous avez l'occasion de venir admirer de vos yeux la Porte Auguste : ne manquez pas de faire une halte un peu plus loin, dans le hall d'accueil de la Banque Populaire, au n° 5 boulevard Amiral Courbet, située dans l'alignement du monument. Là, vous pourrez apercevoir un petit vestige des remparts de Nemausus, conservé et valorisé in situ...


Dans le hall d'accueil de la Banque Populaire.

Mes remerciements à M. Jean Pey du Musée Archéologique de Nîmes, qui a gentiment accepté de me renseigner quant à cette fichue borne milliaire...

vendredi 20 juillet 2012

Numa Pompilius, le deuxième Roi de Rome.

                                        Habituellement, je ne planifie pas les sujets abordés dans mes billets. J'ai certes quelques idées, que je garde dans un coin de mon esprit mais, le plus souvent, j'écris selon l'inspiration du moment. Parfois, l'idée vient d'un article, d'un livre, d'un reportage à la télévision. De temps à autres, c'est une réflexion entendue dans la rue, une référence inattendue à l'histoire romaine, voire quelque chose d'aussi insignifiant qu'un rendez-vous chez le coiffeur, qui allume une petite ampoule au-dessus de ma tête et m'incite à consacrer quelques lignes de ce blog à un sujet précis. Il arrive aussi que je me réveille un matin en me disant, "Tiens, je vais parler de Fulvia.", sans savoir d'où peut bien sortir une telle idée. En tous cas, rien n'est prévu longtemps à l'avance, tout est spontané. Et bien cet article, c'est l'exception qui confirme la règle, puisqu'il s'agit en quelque sorte d'une "commande" : ma mère, qui lit mon blog
(bonjour, maman !), m'a demandé de rédiger un billet sur Numa Pompilius.

Brigitte Fossey et Paul Barge.

                                        Et figurez-vous que, si j'avais été un garçon, je me serais justement prénommée Numa ! N'y voyez aucune référence au deuxième Roi légendaire de Rome, puisque la faute en incombe entièrement à Élisabeth Barbier et à son roman "Les Gens De Mogador", que ma mère lit pratiquement en boucle depuis 30 ans ! Ce livre, qui retrace la saga d'une famille provençale sur plusieurs générations, met en scène, dans sa dernière partie, les amours contrariées de Dominique et Numa Vernet - interprété par Paul Barge dans l'adaptation télévisée qui en a été faite dans les années 70. Bon, il se trouve que, comme je suis une fille, un autre choix s'est imposé... Mais Numa reste le prénom masculin préféré de ma douce mère, raison pour laquelle elle a émis le souhait de me voir traiter du personnage romain qui le porte. Souhait que je m'empresse donc d'exaucer...
(N.B. : Encore une chance que ma mère n'ait pas été fan de "Dallas" : je ne sais pas où j'aurais déniché un Bobby ou un J.R. dans l'Histoire romaine.)

Numa Pompilius.

                                        La première chose à savoir sur Numa Pompilius... c'est qu'on ne sait pas grand-chose ! C'est-à-dire que la plupart des textes se réfèrent à des légendes, à des rumeurs, et que les historiens en sont réduits à émettre des hypothèses. D'ailleurs, les historiographes se disputaient déjà au sujet de Numa du temps de Plutarque ! Les faits se contredisent, et les allégations sont souvent fantaisistes. Ainsi, malgré l'évidence chronologique, Numa Pompilius aurait été le disciple de Pythagore... mort 173 ans avant lui ! C'est vous dire si on est rendu... Mais enfin, entre suppositions et récits mythologiques, essayons tout de même de retracer les grandes lignes de la vie de Numa Pompilius.

Numa et Pythagore...

                                  Numa Pompilius serait né le jour même de la fondation de Rome par Roumulus (le 21 Avril 753 avant J.C., donc). Cadet de Pomponius, qui avait trois autres fils, c'était un homme sérieux, menant une vie austère et sans ostentation. Le roi sabin Titus Tatius, qui avait également été co-Roi de Rome avec Romulus pendant 5 ans, lui donna en mariage sa fille unique, Tatia. Elle aurait accouché d'une fille, Pompilia. D'autres sources avancent que le couple aurait également engendré quatre fils, Pompo, Pinus, Calpus et Mamercus. D'autres enfin prétendent que Pompilia était issue du mariage de Numa et Lucrèce, contracté après l'accession au trône de Numa. Mais toutes ces informations sont sujettes à caution : Plutarque explique, comme je l'ai rapporté, que les historiographes étaient incapables de se mettre d'accord et débattaient notamment du nombre d'épouses et d'enfants de Numa Pompilius.

                                        A la mort de Romulus, et après un interrègne de plus d'un an, les Sabins exigèrent que le nouveau roi soit l'un des leurs. Les Romains acceptèrent, à condition de pouvoir décider eux-mêmes de l'homme en question. Leur choix se porta sur Numa, précédé par sa réputation de tempérance et de sagesse. Devenu veuf après 13 ans de mariage avec Tatia, il s'était retiré dans la campagne sabine, près de la ville de Cures. Une délégation, composée de Romains et de Sabins, alla donc annoncer à Numa son  élection. D'abord réticent, il finit par se laisser convaincre par son père et par le peuple de Cures. L'opinion de ces derniers était que les Romains, livrés à eux-mêmes, resteraient toujours le peuple belliqueux qu'ils avaient été sous Romulus, et qu'il leur fallait un roi pacificateur, capable de les contenir ou, à défaut, de canaliser leur agressivité sur d'autres que les Sabins ! L'argument porta et Numa accepta l'offre, en 715 avant J.C. Son premier acte consista à renvoyer la garde royale instituée par Romulus...

Numa et la nymphe Égérie. ( Thorvaldsen Museum)
                                       

Numa Pompilius a laissé l'image d'un roi sage, pieux et pacifique, respecté par tous. On disait qu'il avait pour conseillère la nymphe Égérie : celle-ci venait la nuit, dans la grotte des Camènes près d'une source sacrée, afin de lui prodiguer ses conseils. Elle serait même devenue sa maîtresse, avant de l'épouser.









Mais ceci n'est guère étonnant puisque Numa papotait avec Jupiter lui-même ! C'est en tous cas ce que rapporte Ovide dans ses "Fastes" : à l’époque, les foudres tombaient sur Rome sans discontinuer et les Romains étaient terrorisés. Que croyez-vous que fit Numa ? Et bien, il parlementa directement avec Jupiter ! Celui-ci lui réclamait un sacrifice humain :
"Coupe une tête", dit-il; le roi répondit : "J’obéirai; il faudra couper la tête d’un oignon tiré de mon jardin". Le dieu précise : "la tête d’un homme"; le roi répond : "Tu prendras ses cheveux"; mais le dieu exige une vie; Numa réplique : "la vie d’un poisson". Le dieu se mit à rire et dit : "Par ces offrandes, tâche de conjurer les traits de ma foudre, ô mortel qui n’est pas indigne de converser avec les dieux." (Ovide, "Fastes", 3)

Et le lendemain Jupiter, décidément beau joueur, fit descendre sur le Palatin un bouclier gravé de prophéties concernant Rome. Numa, au cas où on égarerait l'original, en fit forger 11 répliques, placées sous la protection des prêtres Saliens, dans le palais de la Régia.  Ces boucliers, connus sous le nom d'ancilla, étaient emmenés en procession annuelle par ces mêmes prêtres, accompagnés de Saliens en armure.
 



Les Vestales - détail d'une fresque d'Arpino. (Photo Mary Harrsch)



Temple de Vesta à Rome. (Photo Flickr Dalbera)
Profondément religieux, Numa serait l'instigateur de la plupart des cultes et institutions sacrées de Rome. Par la même occasion, les Romains occupés par les processions et les cérémonies pensaient moins à taper sur leurs voisins : Numa était venu pour les pacifier, et c'était un moyen d'y parvenir ! Ainsi, il fit élever un temple à la Fides. Il fit aussi construire celui de Vesta, et créa le collège des prêtresses vouées à la déesse (les Vestales, vierges chargées de veiller sur le feu sacré.) Il institua les collèges sacerdotaux des flamines, des féciaux (dont l'assentiment était nécessaire avant d'entrer en guerre), des Augures, des pontifes (chargés des sacrifices et obsèques publics) et, bien sûr, celui des prêtres Saliens (voir ci-dessus). Grâce à lui, on rendit les honneurs religieux à Romulus, divinisé sous le nom de Quirinus, et il créa aussi d'autres cultes, parmi lesquels ceux de Jupiter Terminus, Jupiter Elicius, Janus... Il incorpora également au panthéon romain plusieurs divinités sabines.


Numa (gauche) - Détail d'une fresque d'Arpino. (Source Mary Harrsch.)

                                        Numa a également laissé son nom à une réforme du calendrier : du temps de Romulus, le calendrier comptait 304 jours, répartis en 10 mois de 30 et 31 jours, avec 61 jours  ajoutés en fin d'année. Avec Numa, les mois passèrent à 29 ou 31 jours, et il ajouta deux mois supplémentaires : Février (28 jours) et Janvier (29 jours - désormais premier mois de l'année, au lieu de Mars) - portant ainsi l'année à 355 jours, auxquels il adjoignit un mois intercalaire de 29 jours, tous les 4 ans. On lui doit également l'instauration de jours fastes et néfastes.

                                        Ces modifications, religieuses autant qu'administratives, montrent que Numa ne s'est pas contenté d'importer de nouveaux Dieux ou de réguler les cultes et institutions religieuses. Ainsi, il distribua les terres conquises par Romulus aux citoyens les plus pauvres, dans l'espoir que l'activité agricole, en pourvoyant à leurs besoins alimentaires, les détourne de la guerre. On raconte qu'il avait pour habitude de visiter lui-même les fermes, félicitant ceux qui s'occupaient convenablement de leurs terres et morigénant les paresseux. C'est également à lui qu'on attribue l'organisation des premières guildes de métiers à Rome : alors que, jusque là, les habitants de Rome se considéraient avant tout comme Romains ou Sabins, ces guildes les incitaient à se rassembler selon leur profession, et non plus leur origine.    

Numa et Égérie portant l'ancilla - tableau d'Angelica Kauffmann.

                                        Numa Pompilius mourut de vieillesse, à Rome, en 673 avant J.C. Sa disparition ouvrit une nouvelle période d'interrègne, avant que Tullus Hostilius ne lui succède sur le trône. Au final, nous disposons donc de très peu de certitudes sur Numa Pompilius. Mais subsiste malgré tout l'image d'un législateur et d'un réformateur ayant contribué à la fondation de la société romaine, tant du point de vue culturel que cultuel. Un roi pacifique aussi : durant ses 43 ans de règne, les portes du temple de Janus, ouvertes en temps de guerre, demeurèrent closes. Le nom de Numa est passé à la postérité et, sous la République, quatre gentes se réclamaient de sa descendance :
  1. les Pomponii (issus de Pompo)
  2. les Aemilii (de Mamercus)
  3. les Calpurnii (de Calpus)
  4. et les Pinarii (de Pinus)
Pour les Romains, le deuxième roi de Rome était une figure fondatrice, et eux-mêmes se surnommaient les "rejetons de Numa".

                                        Voilà : j'ignore si le résultat répondra aux attentes de mon commanditaire. En tous cas, je n'aurais pas eu à rougir de mon prénom, si j'avais été un garçon. Et Numa me paraît toujours préférable à John Ross...

Pièce montrant Numa sacrifiant une chèvre.