dimanche 16 novembre 2014

Octavie : sœur de Britannicus, épouse de Néron.

                                        J'avoue : quand on me parle d'Octavie, je pense immédiatement à la sœur d'Octave / Auguste, l'épouse bafouée de Marc Antoine, la mère éplorée du jeune Marcellus. Bref, à Octavia Minor. Mais comme les trains, une Octavie peut en cacher une autre. En l’occurrence, je vais parler aujourd'hui de Claudia Octavia, fille de l'Empereur Claude et demi-sœur et première épouse de Néron. Une autre Octavie qui a donc marqué l'Histoire de Rome - encore que le terme "marqué" soit peut-être un peu abusif, tant les historiographes évoquent un être falot, une jeune femme dépourvue de toute personnalité, toujours en arrière-plan des évènements qu'elle ne fait que subir. Cette Octavie-là est une victime : du moins nous la présente-t-on comme telle... Mais peut-être convient-il d'étudier les textes, l'analyse révélant quelques surprises ou soulevant au minimum quelques interrogations.

Claudia Octavia (Palazzo Massimo Alle Terme, Rome - ©Folegandros via wikipedia)

                                        Pourtant, l'histoire a tout du conte de fées, à mi-chemin entre "Cendrillon" et "Blanche-Neige" : la mère de notre héroïne est morte et elle doit s’accommoder d'une méchante belle-mère, mais elle affronte courageusement son destin et épouse finalement le prince. Bon, c'est là que ça se gâte : à la fin de l'histoire, le prince lui fait couper la tête.


Entourage Familial et Mort de Messaline.



                                        A priori, on serait en droit de penser que naître dans la famille impériale, c'est quand même une sacrée chance. Sauf lorsque la famille en question est celle des Julio-Claudiens, nid de serpents à côté desquels les Atrides passeraient pour une joyeuse bande de Bisounours. A la surprise générale (et la sienne en premier lieu) Claude est proclamé Empereur en 41, à la mort de son neveu Caligula. Il avait déjà une fille, nommée Claudia Antonia, issue d'un précédent mariage. Mais, comme tous les Romains, il désirait désespérément un héritier mâle, et il s'était donc remarié avec Messaline - oui, cette Messaline dont le nom est devenu synonyme de débauche et d'orgies sexuelles. Le couple a deux enfants : Claudia Octavia donc, et Britannicus né en 41.

Messaline, Britannicus et Octavie. (Camée - Bibliothèque Nationale de France.)


                                        Malgré les nombreux écrits sur les règnes de Claude et Néron, on ne sait que peu de choses sur Octavie : elle est certes née à Rome, mais on ignore même la date exacte de sa naissance. Tacite rapporte qu'elle est morte en 62, à l'âge de 20 ans (elle serait donc née en 42), tandis que Dion Cassius avance l'année 41. Les historiens contemporains ne sont convaincus par aucune des deux versions et penchent pour fin 39 ou début 40 - c'est-à-dire alors que Claude, considéré comme un débile léger, ne jouissait d'aucune considération à la cour impériale, de sorte que l'on n'avait pas fait grand cas de la naissance de sa fille. Toujours est-il qu'elle porte le nom de son arrière-grand-mère, l'Octavie dont je parlais en introduction, et que Claude organise très vite ses fiançailles avec le préteur Lucius Junius Silanus Torquatus, descendant d'Auguste : un bon mariage est donc déjà assuré.

                                        Selon les historiographes, Claude et Messaline vivent en parfaite harmonie, l'Empereur ignorant tout des multiples infidélités de sa nymphomane d'épouse. Du moins jusqu'à ce que Messaline décide de se remarier, sans en informer son impérial époux. En réalité, on pense aujourd'hui qu'il s'agissait  d'une cérémonie bacchique, que les affranchis de Claude prirent pour prétexte afin de lui faire croire à l'existence d'un complot visant à le renverser. Quoi qu'il en soit, l'entourage de l'Empereur le presse d'agir et de faire exécuter la traîtresse. Celle-ci utilise alors ses deux enfants pour tenter d'endiguer la colère de l'Empereur - Octavie est alors âgée d'environ 8 ans :
"Messaline, malgré le trouble où la jette ce revers de fortune, prend la résolution hardie, et qui l'avait sauvée plus d'une fois, d'aller au-devant de son époux et de s'en faire voir. Elle ordonne à Britannicus et à Octavie de courir dans les bras de leur père, et elle prie Vibidia, la plus ancienne des vestales, de faire entendre sa voix au souverain pontife et d'implorer sa clémence." (Tacite, "Annales", XI - 32.)
Messaline et Britannicus. (Musée du Louvre.)


                                        Las, le pathétique spectacle ne suffit pas à sauver Messaline. Sur l'insistance de ses conseillers, qui craignent l'influence de son épouse, Claude ordonne sa mort. La jeune femme n'a pas le courage de se suicider, elle est exécutée par un centurion dans les jardins de Lucullus, où elle a trouvé refuge.

Remariage de Claude, Ascension d'Agrippine et Néron.



                                        Claude est maintenant veuf. Poussé par son entourage et en dépit du résultat déplorable de ses précédentes unions, il décide de se marier une quatrième fois. L'enjeu est d'importance : tous savent que Claude est un homme influençable, et chaque parti tente donc de lui trouver une épouse susceptible d’œuvrer dans ses intérêts. Tous défendent leur candidate, mais l'affranchi Pallas se montre le plus convaincant : il a pris le parti d'Agrippine. Mère de Néron (à l'époque connu sous le nom de Lucius Domitius Ahenobarbus), elle est une Julio-Claudienne de pure souche, ce qui contribuerait à renforcer le pouvoir impérial. En fait, elle est tellement Julio-Claudienne qu'elle se trouve être la nièce de Claude, mais peu importe : on accorde vite une dérogation, et Claude épouse Agrippine. Pour le meilleur, mais surtout pour le pire.

Agrippine. (Musée archéologique de Naples - ©Diffendale via Flickr.)

                                        Agrippine est une ambitieuse, et elle ne s'en cache pas : la marâtre d'Octavie et de Britannicus a pour seul objectif de porter son fils Néron au pouvoir et de gouverner Rome à travers lui. Pour se faire, elle noue des alliances stratégiques avec certains des hommes de confiance de Claude et multiplie les complots, afin d'écarter le fils de son Empereur de mari. S'appuyant sur le philosophe Sénèque, (précepteur de Néron, qu'elle a fait revenir de son exil en Corse, et qui lui doit donc une fière chandelle), elle initie son fils à l'art de gouverner et l'implique petit à petit dans la vie politique. Dans le même temps, l'action d'Agrippine vise à diminuer le prestige de Britannicus qui, compte tenu de son jeune âge, n'est pas encore capable de défendre ses intérêts. Néron n'est l'aîné de Britannicus que de quelques mois, mais il est chargé de tâches de plus en plus importantes, et il est constamment mis en valeur, tandis que son demi-frère est systématiquement présenté comme un enfant, incapable de gouverner et de succéder à son père. Britannicus, complètement marginalisé, est de plus en plus isolé au sein de sa propre famille et exclu du pouvoir. En 51, Agrippine parvient à convaincre Claude d'adopter Néron.

L'Empereur Claude.


                                        Pour Octavie, elle a d'autres projets, auxquels elle s'est attelée dès son union officialisée :
"Une fois sûre de son mariage, elle porte ses vues plus loin, et songe à en conclure un second entre Domitius [Néron], qu'elle avait eu de Cn. Ahénobarbus, et Octavie, fille de l’empereur. Ce projet ne pouvait s'accomplir sans un crime car Octavie était fiancée à Silanus ; et Claude, ajoutant à l’illustration dont brillait déjà ce jeune homme les ornements du triomphe et la magnificence d'un spectacle de gladiateurs, l'avait désigné d'avance à la faveur publique. Mais rien ne paraissait difficile avec un prince qui n'avait ni affection ni haine qui ne lui fût suggérée ou prescrite." (Tacite, "Annales", XII - 3.)
                                        Quel meilleur moyen de favoriser Néron que par une alliance avec la famille impériale ?! Du côté paternel, la famille de Néron n'est pas particulièrement illustre, de sorte que le mariage à une descendante des Julio-Claudiens apparaît indispensable. La promesse de mariage entre Octavie et Torquatus ayant été rompue (Torquatus, accusé d'inceste avec sa sœur, est au passage poussé au suicide), Agrippine obtient les fiançailles des deux jeunes gens, qui se marient en 53. Néron a alors 16 ans, et Octavie 13. Techniquement, ils sont frère et sœur (puisque Néron est désormais le fils adoptif de Claude), mais on n'est plus à ça près ! 
"On résolut au reste de ne pas différer ; et à force de promesses on engagea le consul désigné, Memmius Pollio, à proposer un sénatus-consulte par lequel Claude serait prié de fiancer Octavie à Domitius. Leur âge ne s'y opposait pas, et c'était un chemin ouvert à de plus grands desseins.(...) Octavie est fiancée, et Domitius, joignant à ses premiers titres ceux d'époux et de gendre, marche désormais l'égal de Britannicus, grâce aux intrigues de sa mère et à la politique des accusateurs de Messaline, qui craignaient que son fils ne la vengeât un jour." (Tacite, "Annales", XII-9).

La mort de Claude. (Incunable - ©Penn Libraries.)


                                        Toutefois, les plans d'Agrippine sont contrariés : elle perd peu à peu de son influence sur Claude, qui commence à se méfier d'elle. Pire, il semble regretter d'avoir écarter Britannicus au profit de Néron, et il se rapproche de son fils légitime - lequel, en outre, a grandi et peut désormais se défendre dans l'arène politique, notamment en ralliant les opposants d'Agrippine à sa cause. Le mariage de Néron avec la fille de l'Empereur pourrait bien ne pas suffire à lui garantir le trône... Il faut donc accélérer les choses. Le 13 Octobre 54, Claude meurt empoisonné et, tandis qu'Agrippine retient Britannicus et Octavie au chevet de leur père,  Néron est proclamé Empereur.
"Enfin, le trois avant les ides d'octobre, à midi, les portes du palais s'ouvrent tout à coup, et Néron, accompagné de Burrus, s'avance vers la cohorte qui, suivant l'usage militaire, faisait la garde à ce poste. Au signal donné par le préfet, Néron est accueilli avec des acclamations et placé dans une litière. Il y eut, dit-on, quelques soldats qui hésitèrent, regardant derrière eux, et demandant où était Britannicus. Mais, comme il ne s'offrait point de chef à la résistance, ils suivirent l'impulsion qu'on leur donnait. (...)  Toutefois on ne lut pas le testament, de peur que l'injustice d'un père qui sacrifiait son fils au fils de sa femme ne révoltât les esprits et ne causât quelque trouble." (Tacite, "Annales", XII - 69.)

Chute d'Agrippine et relations entre Octavie et Néron.


                                        Si, au début de son règne, Néron se montre un fils docile et soumis, il se détache petit à petit de l'influence maternelle et entend bien gouverner seul. Agrippine ne le supporte pas, et elle menace de faire valoir les droits de Britannicus, après tout héritier légitime du défunt Claude. Erreur grossière, puisqu'en s'opposant ainsi frontalement à Néron, elle provoque un conflit qui lui sera fatal. Britannicus meurt subitement en 55, probablement de mort naturelle. Mais ce décès survient trop opportunément pour qu'on n'en fasse pas porter la responsabilité à Néron. Agrippine a en tous cas perdu son atout majeur, et elle tombe en disgrâce.

Aureus de Néron et Agrippine. (©Steerpike via wikipedia.)

                                        Pour couronner le tout, voilà que Néron est amoureux ! Pas de sa femme, mais de la belle Poppée (Sabina Poppaea) qui (pas folle la guêpe) compte bien se faire épouser et devenir Impératrice... Jusque là, Agrippine avait toujours réussi à garder Néron sous contrôle, mais cette idylle naissante lui fait craindre que Poppée ne prenne définitivement l'ascendant sur son fils et ne l'éloigne d'elle. Elle s'oppose donc fermement à la liaison, arguant que le mariage avec Octavie est nécessaire pour le prestige qu'il donne à Néron et qu'il justifie sa position impériale. Octavie est donc au cœur de la lutte de pouvoir entre Néron et sa mère, d'autant qu'Agrippine n'étant pas femme à s'avouer vaincue, elle tente de récupérer le pouvoir qui lui a échappé en complotant contre son propre fils et en tenant des réunions secrètes avec des amis et sympathisants, y compris avec Octavie. En vain : ses manigances ne font qu'éveiller encore un peu plus la méfiance de Néron, qui finit par organiser son assassinat, en 59.

                                        Faisons un petit arrêt sur image, le temps de contempler le tas de cadavres impériaux : Claude est mort empoisonné par Agrippine ; Britannicus est mort, soit de mort naturelle, soit empoisonné par Néron ; Agrippine a été tuée sur ordre de Néron ; Sénèque a été contraint au suicide. On est en droit de penser qu'Octavie a beaucoup souffert de la perte de son père et son frère :  Tacite rapporte cependant que la jeune femme, très affligée, a dès lors appris à cacher ses sentiments.

Tétradrachme de Néron et Octavie.

                                        Nous l'avons vu : l'union de Néron et d'Octavie est avant tout  politique. L'empereur y trouve son intérêt puisqu'elle lui apporte la légitimité des Julio-Claudiens. Comme on pouvait s'y attendre, le mariage arrangé n'est pas heureux. Néron n’éprouve aucune attirance pour son épouse, et même carrément de la répulsion : il s'ennuie à ses côtés et essaye même à plusieurs reprises de l'étrangler (selon cette langue de vipère de Suétone) ! Sans aller jusqu'à confirmer ces allégations douteuses, il est certain que Néron délaisse sa femme et entretient des liaisons extra-conjugales, d'abord avec l'affranchie Actée puis avec la fameuse Poppée. Il déclare ouvertement qu'Octavie doit se contenter des "insignes" du mariage - c'est-à-dire du titre et des honneurs d'Impératrice. Ce qui n'est déjà pas si mal, et Octavie paraît s'en satisfaire, elle qui semble n'avoir jamais éprouvé le goût du pouvoir, et n'a jamais tenté de se libérer de la tutelle de son mari. Peut-être est-ce la raison pour laquelle elle est aimée et admirée par le peuple : Tacite nous la décrit comme une femme "de noble naissance et à l'honnêteté exemplaire" et insiste sur sa "vertu" ("Annales", XIII - 12 et 9).

Divorce d'Octavie et manifestations populaires ?



                                        De fait, l'Histoire a retenu d'Octavie l'image d'une éternelle victime, passive et résignée. Une femme certes vertueuse, mais effacée, geignarde et sans attrait (Notons au passage qu'il n'est jamais question de sa beauté ou de son intelligence...) qui, ouvertement bafouée, ne se rebelle même pas. On devine sans peine qu'une telle personnalité effacée ne saurait séduire un homme comme Néron. Encore Octavie pourrait-elle consolider sa position en lui donnant un héritier mâle - mais cela parait difficile, puisqu'elle a été reléguée dans un appartement séparé du palais, et que son mari refuse de partager son lit.

                                        Or, Poppée tombe enceinte. Néron se décide alors à répudier Octavie, affirmant qu'elle est stérile, et il épouse Poppée douze jours après le divorce.
"Néron n'eut pas plus tôt reçu le décret du sénat, que, voyant tous ses crimes érigés en vertus, il chasse Octavie sous prétexte de stérilité ; ensuite il s'unit à Poppée. " (Tacite, "Annales", XIV-60.)
Néron.

                                        Mais Octavie reste très populaire, et son attitude modeste et discrète lui gagne le cœur de la foule, de sorte que le divorce provoque un tollé général. Commence alors une comédie ahurissante, digne d'un soap opéra ! Néron tente de discréditer son ex-épouse, en mettant à mal sa réputation de vertu : on accuse Octavie d'avoir pris pour amant un esclave, joueur de flûte égyptien, ajoutant à la faute d'adultère la basse extraction de l'amant supposé. En dépit des dénégations de son entourage, Octavie est exilée de la cour et bientôt reléguée en Campanie sous la garde de quelques soldats. Châtiment bien mince, au vue de la gravité de l'accusation ; accusation au demeurant  bien maladroite et contre-productive, puisque la foule ne s'y laisse pas prendre et recommence à s'agiter. Face au mécontentement général, Néron est obligé de rappeler son ex-épouse. Le peuple est ravi, et manifeste sa joie en renversant les statues de Poppée et en couronnant de fleurs celles d'Octavie. Ce mouvement de foule affole encore plus Néron  :
"Alors, ivre de joie, la multitude monte au Capitole et adore enfin la justice des dieux ; elle renverse les statues de Poppée ; elle porte sur ses épaules les images d'Octavie, les couvre de fleurs, les place dans le Forum et dans les temples. Elle célèbre même les louanges du prince et demande qu'il s'offre aux hommages publics. Déjà elle remplissait jusqu'au palais de son affluence et de ses clameurs, lorsque des pelotons de soldats sortent avec des fouets ou la pointe du fer en avant, et la chassent en désordre. On rétablit ce que la sédition avait déplacé, et les honneurs de Poppée sont remis dans tout leur éclat." (Tacite, "Annales", XIV, 59-60.)
As de Néron et Poppée. (©Joe Geranio via Flickr.)

                                        Voilà, en tous cas, la version officielle, rapportée les historiographes antiques. Mais penchons-nous sur la suite du texte du Tacite, qui mérite d'être lu avec attention :
"Cette femme [Poppée] , dont la haine, toujours acharnée, était encore aigrie par la peur de voir ou la violence du peuple éclater plus terrible, ou Néron, cédant au vœu populaire, changer de sentiments, se jette à ses genoux, et s'écrie "qu'elle n'en est plus à défendre son hymen, qui pourtant lui est plus cher que la vie ; mais que sa vie même est menacée par les clients et les esclaves d'Octavie, dont la troupe séditieuse, usurpant le nom de peuple, a osé en pleine paix ce qui se ferait à peine dans la guerre ; que c'est contre le prince qu'on a pris les armes ; qu'un chef seul a manqué, et que, la révolution commencée, ce chef se trouvera bientôt : qu'elle quitte seulement la Campanie et vienne droit à Rome, celle qui, absente, excite à son gré les soulèvements ! Mais Poppée elle-même, quel est donc son crime ? qui a-t-elle offensé ? Est-ce parce qu'elle donnerait aux Césars des héritiers de leur sang, que le peuple romain veut voir plutôt les rejetons d'un musicien d'Égypte assis sur le trône impérial ? Ah ! que le prince, si la raison d'État le commande, appelle de gré plutôt que de force une dominatrice, ou qu'il assure son repos par une juste vengeance ! Des remèdes doux ont calmé les premiers mouvements ; mais, si les factieux désespèrent qu'Octavie soit la femme de Néron, ils sauront bien lui donner un époux." (Tacite, Ibid.)


Pseudo-Poppée. (Musée du Louvre - ©M. L Nguyen)
Poppée est donc "acharnée" et "aigrie" - évidemment par opposition à la douce et vertueuse Octavie. Je veux bien. Mais que dit-elle, cette harpie voleuse de mari ?! Elle accuse ouvertement "les clients et les esclaves d'Octavie", qu'elle qualifie de "troupe séditieuse usurpant le nom de peuple". Que faut-il comprendre ? Poppée affirme simplement que la réaction populaire n'est pas aussi spontanée qu'il y parait, et qu'un groupe d'opposants à Néron tente de le renverser, en prenant pour prétexte la défense d'Octavie. N'ajoute-t-elle pas que "c'est contre le Prince qu'on a pris les armes" ? Il ne s'agirait donc pas d'une foule viscéralement acquise à la cause de la malheureuse fille de Claude, humiliée et spoliée par sa rivale, mais bien de meneurs, d'opposants politiques et d'esclaves soudoyés... C'est ce que tendrait à prouver la réaction des émeutiers : il n'est même pas nécessaire d'employer les armes, la seule menace des troupes suffit à les retourner, au point qu'ils rétablissent les statues de Poppée qu'ils venaient tout juste de renverser! Leur attachement à la douce Octavie a ses limites...  L'argumentation finale de Poppée ne dit pas autre chose, et se fait même plus précise : à l'enfant de Poppée et Néron, on préférerait certainement le rejeton d'Octavie et d'un vulgaire joueur de flûte, précisément parce que la fille de Claude est toujours une menace pour le pouvoir de Néron. Elle seule descend des Julio-Claudiens, elle seule incarne le pouvoir impérial. Divorcée, elle représente un danger encore plus grand : en cas de divorce et de remariage, elle pourrait appuyer les droits d'un autre prétendant à l'Empire et renforcer le parti des adversaires de Néron.

Exil et mort d'Octavie.



                                        On notera au passage que Poppée reprend l'hypothèse d'un enfant né de la liaison d'Octavie et de son esclave musicien, ce qui laisse encore plus perplexe : Octavie n'était donc pas stérile, finalement ?! Et l'accusation d'adultère était donc fondée ? Pour une douce et insignifiante petite femme, Octavie devient en tous cas bien gênante ! La menace, réelle ou supposée, est même suffisamment alarmante pour que Néron s'affole. L'accusation d'adultère n'a pas produit le résultat escompté, principalement à cause de la basse condition de l'amant supposé. Pour autant, l'idée n'est pas mauvaise, et on emploie donc le même procédé - cette fois en choisissant un prétendant plus vraisemblable. Un homme de haute naissance, susceptible d'avoir séduit la noble Octavie, et accessoirement d'avoir comploté avec elle... Le choix de Néron se porte sur Anicetus, le commandant de la flotte qui avait déjà joué un rôle important dans l'assassinat d’Agrippine. Deux options s'offrent à lui : "avouer" la liaison coupable en échange d'un exil doré en Sardaigne, ou nier et mourir. On devine qu'Anicetus n'hésite pas longtemps, et reconnaît tout ce que l'on veut : oui, il est l'amant d'Octavie, et il confesse même qu'elle aurait porté son enfant, et qu'elle aurait avorté. Décidément, l'épouse stérile se révèle étonnamment féconde !

As d'Octavie.


                                        Muni de ses aveux, Néron peut définitivement exiler Octavie dans l'île de Pandeteria (aujourd'hui Ventotene), déjà tristement célèbre pour avoir accueillie Julie, la fille d'Auguste, éloignée de Rome pour le même genre de raison. Les relégations successives d'autres figures féminines impériales n'avaient pas traumatisé les Romains,  mais Tacite donne une description dramatique et poignante du départ en exil d'Octavie. Le peuple, vraiment, éprouve pour cette malheureuse une affection étonnante :
"Jamais exilée ne tira plus de larmes des yeux témoins de son infortune. (...) Mais Octavie, le jour de ses noces fut pour elle un jour funèbre : elle entrait dans une maison où elle ne devait trouver que sujets de deuil, un père, puis un frère, empoisonnés coup sur coup, une esclave plus puissante que sa maîtresse, Poppée ne remplaçant une épouse que pour la perdre, enfin une accusation plus affreuse que le trépas." (Tacite, "Annales", XIV - 63.)
                                        Même reléguée loin de Rome, il faut croire qu'Octavie est encore suffisamment dangereuse pour que sa mort soit jugée nécessaire : elle reçoit quelques jours plus tard l'ordre de se suicider. Comme sa mère avant elle, elle ne peut s'y résoudre : il faut lui forcer la main.
"On la lie étroitement, et on lui ouvre les veines des bras et des jambes. Comme le sang, glacé par la frayeur, coulait trop lentement, on la mit dans un bain très-chaud, dont la vapeur l'étouffa." (Tacite, "Annales", XIV - 64.)
                                        Ou l'art de se compliquer la vie : comme avec Messaline, un bon coup d'épée aurait été plus rapide ! Tacite ajoute que, "par une cruauté plus atroce encore, sa tête ayant été coupée et apportée à Rome, Poppée en soutint la vue." Encore n'accuse-t-on pas la nouvelle impératrice d'avoir réclamé ce spectacle... Ainsi meurt Octavie, le 8 Juin 62, âgée d'à peine une vingtaine d'années.

La tête d'Octavie présentée à Poppée. (Illustration de www.mondhase.com

Conclusion.


                                        Pour conclure en beauté, signalons que, selon Suétone, Néron sera sujet à des cauchemars récurrents, dans lesquels il verra apparaître sa mère et Octavie. Après la mort de Poppée quelques années plus tard, il reconsidérera la possibilité d'une alliance avec les Julio-Claudiens, et tentera d'épouser la sœur d'Octavie, Claudia Antonia. Celle-ci refusera et sera exécutée. Voilà qui est typique de cette joyeuse famille : vous mourez si vous épousez l'Empereur, et vous mourez si vous en l'épousez pas !

                                        Comme souvent lorsqu'on se penche sur l'Histoire romaine, les seules sources dont nous disposons sont nettement subjectives. Tacite et Suétone entre autres mettent ainsi en œuvre une véritable propagande anti-Néron, et décrivent tous deux Octavie comme une malheureuse victime, docile et vertueuse, excitant la compassion de leurs lecteurs. Nous ne saurons donc jamais si Octavie était bien le doux agneau inoffensif qu'on nous présente, ou une louve ourdissant dans l'ombre des complots, et que Néron avait des raisons de craindre.

                                        Oh, un dernier mot ! En effectuant des recherches en ligne, j'ai été renvoyée par mon cher moteur de recherches vers le lien suivant : "Claudia Octavia est sur Facebook. Rejoignez Facebook pour communiquer avec Claudia Octavia et d'autres personnes que vous connaissez peut-être." Hum. Je devrais peut-être ouvrir un compte Facebook, finalement : si même la famille impériale s'y met...

4 commentaires:

minvtio a dit…

L'histoire de Rome, un vrai épisode de Dallas. Quand à facebook on y trouve de tout, du bien et du mal et ce n'est pas obligatoire pour vivre même si certains ont plusieurs compte.
Merci pour ton blog

FL a dit…

Qui joue le rôle de JR ?! On a déjà les Julii et les Claudii en lieu et place des Ewing et des Barnes... Mais je m'égare, là, non ?

Anonyme a dit…

Je viens de découvrir ce blog . J' en ai tout de suite attaqué la lecture dès le début .
Quelle recherche ! Passionnante , vivante ..Bravo et merci .

FL a dit…

Merci pour le commentaire, ça fait toujours plaisir ! Bonne lecture :-)