dimanche 2 novembre 2014

S.O.S. Fantômes ! Pline et les esprits.


                                        Tout le monde sait bien que Halloween n'est pas une fête romaine : si les avis divergent, on la présente généralement comme une célébration d'origine celtique. Logiquement, elle n'a donc rien à faire sur mon blog. Mais quelques jours après, j'y vois un bon prétexte pour vous raconter quelques histoires - romaines, pour le coup - de fantômes. Bon, j'avoue : ces histoires, je les ai lues chez Pline le Jeune qui, dans une lettre adressée à Sura, s'interroge sur les spectres : existent-ils vraiment ? Sont-ils envoyés par les Dieux ? Ou ne sont-ils que le produit de notre imagination ? L'auteur s'est déjà fait sa petite idée, et il rapporte à son interlocuteur trois anecdotes fantastiques : des histoires de fantômes, plus insolites qu'effrayantes. Et en plus, vous pourrez crâner l'année prochaine en citant un auteur latin. (Halloween - Crâne... O.K. : je sors.)

                                        Si l'on excepte le troisième exemple, sacrément original, on notera quand même que les esprits manquent cruellement d'imagination. C'est bien simple, on dirait que les fantômes n'ont rien inventé de neuf depuis 2000 ans : la première anecdote semble tout droit sortie d'un roman de Winkie Collins, tandis que la deuxième m'évoque irrésistiblement, au choix, "Un Chant de Noël" de Charles Dickens ou "Le Fantôme de Canterville" d'Oscar Wilde (qui s'en est inspiré et qui assume. Mais Oscar Wilde assume tout.) Franchement, les bruits de chaînes qui grincent, c'est tellement cliché ! Mais à l'époque de Pline, on était peut-être moins habitué à ce qu'un fantôme déballe toute la panoplie. On remarquera surtout que ces fantômes antiques ne sont pas vindicatifs ; bien au contraire, les trois apparitions sont plutôt positives, voire même amicales.

Autre fantôme romain célèbre : celui des "12 Travaux d'Astérix." ! (©Goscinny/Uderzo.)

1) LA DAME DU PORTIQUE.


                                        La première histoire que nous rapporte Pline se passe en Afrique. Le jeune Curtius Rufus, qui avait accompagné le gouverneur de la province, profite de la fraîcheur du soir pour se promener sous un portique. Fraîcheur sans doute toute relative, mais bienvenue au terme d'une journée que l'on imagine étouffante. Soudain, apparaît devant lui une femme "d'une taille et d'une beauté surhumaines" - et bien élevée, puisqu'elle prend la peine de se présenter :
"'Je suis l'Afrique', lui dit-elle ; je viens te prédire ta destinée. Tu iras à Rome, tu rempliras les plus grandes charges, tu reviendras ensuite gouverner cette province, et tu y mourras.'"
Et que croyez-vous qu'il advint ?! Évidemment, toutes les prédictions de la belle apparition se vérifièrent (sinon, il n'y aurait pas d'histoire) : Curtius Rufus poursuivit sa carrière, devint consul en 43 sous le règne de Claude, obtint même les honneurs d'un triomphe en 47, et il fut ensuite nommé gouverneur d'Afrique - où le spectre l'attendait de pied ferme à son arrivée à Carthage. Mais tombé malade, le nouveau gouverneur se souvint de la prophétie qui s'était jusque là accomplie et, malgré l'optimisme de ses proches, il perdit tout espoir de guérison et mourut peu après.

                                        Ce premier fantôme a quelque chose d'atypique, en ce qu'il n'est pas l'émanation d'un esprit humain décédé mais la personnification d'un territoire qui, pour Pline et ses contemporains, devait avoir quelque chose d'exotique et de mystérieux. Omnisciente, la femme qu'il décrit  vient seulement annoncer à son interlocuteur quelle sera sa destinée. Il est étonnant que l'auteur la rapproche davantage d'un spectre que d'une divinité car, à le lire, elle ressemble plus à une apparition divine qu'à un fantôme. 


2) LE FANTÔME DE LA MAISON D'ATHENODORE.


                                        Deuxième histoire, cette fois nettement plus proche des histoires de fantômes traditionnelles, telles que la littérature classique - en particulier anglo-saxonne - aime à les raconter. Nous sommes à Athènes, où se dresse une grande et belle maison que, pourtant, personne ne veut habiter. Tout ça à cause du locataire : un vieux bonhomme "maigre et hideux, à la barbe longue, aux cheveux hérissés", qui fait la java toutes les nuits en secouant les chaînes de fer entravant ses pieds et ses mains ! Les occupants successifs de cet Amityville antique craquent les uns après les autres et finissent tous par mourir de peur, laissant le spectre seul maître à bord.  Les agents immobiliers de l'Antiquité n'ayant rien à envier à leurs homologues actuels, on pose un panneau sur la maison en espérant qu'un pauvre bougre, ignorant toute l'histoire, décidera de l'acheter ou de la louer.


Athénodore et le fantôme. (Gravure d'Henry Justice Ford via wikipedia.)
 
                                        Le pauvre bougre en question s'appelle Athénodore et il est philosophe (et accessoirement professeur d'Octave, futur Empereur Auguste). Mais il s'y connaît également en immobilier : aussi se doute-t-il, en découvrant le prix ridicule qui lui est demandé, que la belle demeure comporte un vice caché. Informé du sort des précédents habitants, il saute malgré tout sur la bonne affaire et s'installe immédiatement dans son nouveau logis. Le soir même, tandis qu'Athénodore est absorbé par son travail, le fantôme se manifeste :
"D'abord un profond silence, le silence des nuits, bientôt un froissement de fer, un bruit de chaînes. Lui [Athénodore], sans lever les yeux, sans quitter ses tablettes, invoque son courage pour rassurer ses oreilles. Le fracas augmente, s'approche, se fait entendre près de la porte, et enfin dans la chambre même. Le philosophe se retourne. Il voit, il reconnaît le fantôme tel qu'on l'a décrit. Le spectre était debout, et semblait l'appeler du doigt. Athénodore lui fait signe d'attendre un instant, et se remet à écrire. Mais le bruit des chaînes retentit de nouveau à ses oreilles. Il tourne encore une fois la tête, et voit que le spectre continue à l'appeler du doigt. Alors, sans tarder davantage, Athénodore se lève, prend la lumière, et le suit."
                                        Ce qui est amusant, c'est que ce mystérieux fantôme ressemble trait pour trait à ceux que rencontrent respectivement Ebenezer Scrooge dans le "Conte de Noël" de Dickens, et M. Otis dans "Le Fantôme de Canterville" de Wilde : même apparence physique, même manifestations sonores. Du reste, la première réaction d'Athénodore, qui snobe le fantôme et le renvoie d'un simple geste, rappelle un peu l'attitude du héros d'Oscar Wilde :
"'Mon cher Monsieur', dit M. Otis, 'permettez-moi de vous prier instamment d’huiler ces chaînes. Je vous ai apporté tout exprès une petite bouteille du Graisseur de Tammany-Soleil-Levant. On dit qu’une seule application est très efficace, et sur l’enveloppe il y a plusieurs certificats des plus éminents théologiens de chez nous qui en font foi. Je vais la laisser ici pour vous à côté des bougeoirs, et je me ferai un plaisir de vous en procurer davantage, si vous le désirez.' Sur ces mots, le ministre des États-unis posa la fiole sur une table de marbre, ferma la porte, et se remit au lit." (Oscar Wilde, "Le Fantôme de Canterville.")

Mais voyons la suite du récit de Pline, et emboîtons le pas à Athénodore et à l'opiniâtre spectre :
"Le fantôme marchait d'un pas lent : il semblait accablé sous le poids des chaînes. Arrivé dans la cour de la maison, il s'évanouit tout à coup aux yeux du philosophe. Celui-ci entasse des herbes et des feuilles pour reconnaître le lieu où il a disparu. Le lendemain, il va trouver les magistrats, leur conseille d'ordonner de fouiller en cet endroit. On y trouva des ossements enlacés dans des chaînes. Le corps, consumé par le temps et par la terre, n'avait laissé aux fers que ces restes nus et dépouillés. On les rassembla, on les ensevelit publiquement, et, après ces derniers devoirs, le mort ne troubla plus le repos de la maison."
                                        Avec sa maison bradée, Athénodore a donc fait une sacrée bonne affaire. Mais on aura noté que ce fantôme-là n'est pas non plus un esprit malin assoiffé de vengeance. Il ne demande qu'une chose : que ses restes soient ensevelis dignement, afin qu'il puisse enfin trouver le repos. L'histoire est finalement plus triste qu'effrayante, quand on songe à tous ces imbéciles morts de peur, pour n'avoir pas tenté de comprendre les motivations du malheureux fantôme. Mais il est vrai qu'ils n'étaient pas philosophes...

3) LE FANTÔME DE JACQUES DESSANGE.


                                        Dans la troisième et dernière partie de sa lettre, Pline le Jeune anticipe le reproche qu'on pourrait lui faire : les deux premières histoires lui ont été rapportées, mais il a bel et bien été témoin de l'expérience qu'il s'apprête à raconter. Elle concerne l'un de ses affranchis, Marcus, qui "ne manque pas d'instruction." Comprenez que ce n'est pas un rustre mal dégrossi, prompt à avaler n'importe quelle sornette ou à se laisser emporter par son imagination. Or, une nuit, alors qu'il est avec son jeune frère, il croit voir s'approcher de lui quelqu'un qui, muni de ciseaux, lui coupe les cheveux. Le lendemain matin, Marcus se réveille avec le haut du crâne rasé. Rebelote quelques temps plus tard :
"Un de mes jeunes esclaves dormait avec ses compagnons dans leur dortoir. Deux hommes vêtus de blanc (c'est ainsi qu'il le raconte) vinrent par les fenêtres, lui rasèrent la tête pendant son sommeil, et s'en retournèrent, par la même voie. Le lendemain, dès que le jour parut, on le trouva également rasé, et les cheveux, qu'on lui avait coupés, étaient répandus sur le plancher."


Où l'on a retrouvé le fantôme de Pline... (Personnages de la série des "Casper le gentil fantôme.")
 
                                        Un fantôme coiffeur à domicile, sans rendez-vous ?! Oui, mais pas seulement : en réalité, ces deux spectres ne font qu'imiter la dame africaine citée plus haut et viennent annoncer l'avenir. Ils sont simplement moins bavards... Car figurez-vous que, sur ces entrefaites, Pline apprend qu'il était sur le point d'être condamné à mort par l'Empereur Domitien, assassiné entre temps ! Notre ami avance prudemment une interprétation :
"De là on peut conjecturer que la coutume des accusés étant de laisser croître leurs cheveux, les cheveux coupés de mes esclaves m'annonçaient un péril heureusement écarté."
Effectivement, on peut toujours conjecturer...



                                        Amusantes par les échos qu'on retrouve dans la littérature fantastique au fil des époques et le nombre de détails qui sont aujourd'hui des incontournables des histoires de fantômes, ces trois historiettes sont surtout révélatrices d'un état d'esprit et du lien que les Anciens entretenaient avec le surnaturel. Pline, qui est quand même un gouverneur de province et un auteur lettré, ne fait montre d'aucun scepticisme et ne met pas en doute les témoignages qui lui ont été rapportés. Le vieux fantôme décati, maigre et hirsute, avec ses chaînes, qui attire son interlocuteur vers le lieu où il a été enterré à la va-vite ?! Cela paraît totalement irréaliste et caricatural - et pourtant, Pline y accorde du crédit. Même sa propre expérience ne fait l'objet d'aucune investigation poussée, ni même d'une tentative de rationalisation. Après tout, il semblerait plus logique de supposer que Marcus a perdu ses cheveux, ou qu'un petit malin (je soupçonne son frère) s'amuse à jouer des tours pendables et à effrayer ses camarades. Le fait que Pline, un romain pourtant éduqué et d'un haut statut social, ne mette pas en doute le caractère surnaturel de l'expérience montre ce que les rumeurs et les récits fantastiques de l'Antiquité pouvaient avoir de réel aux yeux des contemporains.

                                        Vous venez en tous cas de faire la connaissance de quelques spectres antiques, et en attendant de vous présenter plus en détails les différentes formes sous lesquelles se manifestaient les esprits à Rome, tâchez de faire de beaux rêves - et faites gaffe à vos cheveux !



Les citations sont extraites de la lettre de Pline Le Jeune à Sura (VII - 27). J'ai pris la liberté d'en paraphraser l'essentiel et d'ajouter des intertitres, mais le texte intégral est disponible ici.

6 commentaires:

Mounir a dit…

Merci pour cet article!
J'ignorais que ces croyances remontaient à l'antiquité...
Cela me fait penser à la représentation du dieu Pan que l'on retrouve chez notre Satan contemporain, avec ses sabots de bouc.
Bonne continuation!

minvtio a dit…

Bhouuuuu

Sylviane a dit…

Et bien Fanny tu vas presque me faire apprécier Halloween …avec ces histoires de fantômes antiques…bravo à toi et à Pline que tu sais adapter à une sauce très digeste et drôle! J'ai tout lu e tien sûr j'y ai cru.

FL a dit…

Je suis contente de voir que le sujet intéresse ! Personnellement, j'ai été surprise mais enchantée de retrouver les grands traits des fantômes "classiques". Excepté celui qui joue les coiffeurs - celui-là, il est tout de même assez spécial ! (Mais j'adore l'idée, notez bien.)

Mention spécial à l'avatar de Minvtio, on reste dans la thématique ;-)

Titus-Pullo a dit…

Sympathique article !

Certains empereurs avaient aussi leur fantôme comme Caligula : Suétone, Vie des Douze Césars, Vie de Caligula, LIX) "...Son corps fut porté secrètement dans les jardins de Lamia, brûlé à demi sur un bûcher fait à la hâte, puis enterré et recouvert de gazon. Quand ses sœurs revinrent de leur exil, elles l'exhumèrent, le brûlèrent et ensevelirent ses cendres. On sait que ceux qui gardaient ces jardins étaient inquiétés par des fantômes, et que la maison où il fut tué était, chaque nuit, troublée par quelque bruit terrible, jusqu'à ce qu'elle fût consumée par un incendie..."

Il y a aussi une légende sur le fantôme de Néron : l'église Santa Maria Del Popolo à Rome occupe un endroit que l’on pense être le lieu de sépulture de l'empereur Néron. Au Moyen Age, les gens étaient convaincus que le fantôme de Néron - qui avait une réputation horrible, en partie en raison de sa persécution des chrétiens - hantait un noyer qui poussait à cet endroit.
En 1099 le peuple de Rome exigea du pape Pascal II qu’il fasse exorciser l’endroit et le pape obéit. On dit qu'il abattit l'arbre lui-même - Marie lui serait apparue dans une vision et lui aurait ordonné de le faire. Le pape fit ensuite excaver le sol, et les restes humains qui y furent trouvés furent brûlés et jetés dans la rivière. Une chapelle fut construite sur le site pour chasser le fantôme de Néron.

FL a dit…

Où l'on parle donc des fantômes "célèbres" : vu le nombre de personnages de l'Antiquité romaine assassinés - empoisonnés - suicidés, je suis même étonnée qu'il n'y en ait pas davantage qui hantent les rues de Rome. Si j'étais Jules César, je vous garantis qu'il y aurait un sacré barzouf près du forum ! (Mais peut-on à la fois être un Dieu et un fantôme ?!?)

On nous raconte aussi que Néron avait fait appel à des mages pour exorciser le fantôme de sa mère Agrippine, et celui de Tibère était venu visiter Caligula en songe (Mais c'est un peu facile de venir hanter les gens quand ils dorment, non ?) En revanche, j'ai lu des histoires sur le fantôme de Messaline et sur celui de Bérénice (celle de Titus, Mme "Va-Je-Ne-Te-Hais-Point") qui erreraient encore aujourd'hui dans la ville éternelle. La première chercherait d'ailleurs de jeunes amants et harcèlerait les jeunes hommes. Avis aux noctambules romains :-)

En tous cas, merci d'avoir partagé ces anecdotes...