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dimanche 25 août 2013

Les Proscriptions A Rome.

                                        Plusieurs articles de ce blog m'ont amenée à parler des proscriptions - tout récemment encore, dans celui consacré à l'affaire Sextus Roscius, ici. A priori, même si vous n'aviez jamais lu ou entendu ce terme auparavant, vous avez compris que ce n'était pas une pratique particulièrement festive... Mais j'ai reçu plusieurs courriels d'internautes, me demandant ce qu'étaient exactement ces fameuses proscriptions : en quoi consistaient-elles ? Étaient-elles fréquentes à Rome ? Qui décidait de l'identité des proscrits ? Et puis d'abord, que veut dire précisément ce mot ?

                                        La logique nous incite à commencer par là. Le terme proscription vient du verbe proscribere, qui signifie publier, proclamer, annoncer par écrit. Dans le contexte, la proscription désigne la proclamation et la condamnation officielle des ennemis de l'État -  et implique, de facto, l'élimination desdits ennemis. Mon dictionnaire définit la proscription comme "l'action de proscrire (!!), condamner quelqu'un à mort ou au bannissement". Par extension,la proscription désigne aussi l'affiche portant le texte officiel et la liste des noms des personnes condamnées.

                                        Il n'y eut que deux grandes vagues de proscriptions à Rome : en 82 avant J.C. sous Sylla, puis en 43 avant J.C. sous le triumvirat Antoine - Octave - Lépide. Dans les deux cas, en marge des guerres civiles.

Proscriptions sous Sylla.


                                        Les premières proscriptions ont lieu en 82 avant J.C. Sylla s'est emparé de Rome au terme d'une guerre contre les partisans de Marius et, devenu dictateur, il concentre tous les pouvoirs entre ses mains. Il instaure alors les proscriptions, qui visent évidemment les marianistes. Cette décision est légalisée par la loi Cornelia de proscriptione et prosciptis : 520 personnes, déclarées "ennemies de la patrie", sont désignées et trois listes successives sont publiées et affichées sur le forum. Étrangement, ces listes ont pour but de rassurer ceux qui n'y figurent pas - mais on imagine l'effet qu'elles ont, en revanche, sur ceux dont les noms y sont mentionnés !

Un proscrit découvre son nom sur la liste. (Illustration Augustyn Mirys.)

                                        Tout homme dont le nom y est cité est ipso facto déchu de la citoyenneté et exclu de toute protection juridique; quiconque héberge ou protège un proscrit est condamné à mort ; tout informateur fournissant des renseignements pouvant conduire à une exécution reçoit une récompense pécuniaire ; n'importe quel particulier qui tue un proscrit et apporte sa tête (tête qu'on retrouve souvent exposée sur le forum au bout d'une pique) gagne 12 000 deniers prélevés sur les fonds publics et a le droit de garder une partie de sa succession. Le reste est confisqué par l’État, qui vend l'ensemble des biens aux enchères - les proches de Sylla en profitant évidemment pour acquérir domaines, esclaves, œuvres d'art etc. à bas prix. Les fils des proscrits sont automatiquement exilés (Ils ne seront réintégrés dans leurs droits qu'en 49 avant J.C.) et leurs veuves ne sont pas autorisées à se remarier. Bref, c'est plutôt sec, comme procédé !
" C'est lui [Sylla] qui fut le premier (plût au ciel qu'il eût été le dernier) à donner l'exemple des proscriptions. Ainsi, dans cette cité où, pour une insulte un peu vive, on rend justice à un individu qui figure sur la liste des histrions, I'Etat établissait une prime pour chaque citoyen romain égorgé. Celui-là recevait le plus qui avait assassiné le plus ; la mort d'un ennemi ne rapportait pas plus que la mort d'un citoyen ; chacun payait lui-même son propre assassinat. On ne se déchaîna pas seulement contre les adversaires qui avaient combattu par les armes mais aussi contre bien des innocents. " (Velleius Parterculus, "Histoire Romaine", II - 28)

                                        Les proscriptions décidées par Sylla ont deux avantages : d'une part, elles éliminent les opposants fidèles à Marius et, d'autre part, elles permettent de renflouer le Trésor romain, mis à mal par la guerre civile et les conflits menés à l'étranger. La lutte entre partisans de Sylla et partisans de Marius correspondait plus largement à celle entre Optimates (conservateurs rassemblant une grande part de la noblesse) et Populares (courant réformateur où l'on retrouvait, grosso modo, les défenseurs de la plèbe et les chevaliers.) En conséquence, l'ordre équestre est particulièrement touché par les proscriptions. Les chevaliers marianistes se sont généralement enrichis dans le commerce et les affaires, et leur fortune est donc confisquée et reversée à des proches de Sylla ou aux vétérans de ses légions, comme les terres appartenant aux cités ayant soutenu Marius sont redistribuées aux troupes de Sylla. Parmi les premières victimes des proscriptions figurent les consuls en exercice et ceux de l'année précédente - désignés par Marius et donc proches de lui - et Marcus Junius Brutus, (le père du futur césaricide) tué par Pompée.
 

Les proscriptions. (© luciuscorneliussylla.fr)

                                        Les proscriptions plongent Rome dans la terreur. Nombreux sont les proscrits qui disparaissent purement et simplement, traînés hors de chez eux pendant la nuit par des groupes d'hommes, appelés les Sullani, des affranchis de Sylla qui par conséquent portent tous le nom de Lucius Cornelius ! Le Tibre charrie des centaines de cadavres et les assassinats ne se limitent pas à la seule ville de Rome : des milices armées parcourent l'Italie à la recherche des fuyards. Catilina mène par exemple une troupe de Gaulois et amasse un joli pactole, prélevé sur l'héritage de ses victimes - dont son propre frère et son beau-frère, à en croire Cicéron. Le caractère sordide des exécutions, la vague des dénonciations, les hordes armées et l'apparition des Sullani provoque une panique générale, chacun redoutant d'être dénoncé, proscrit pour un comportement prétendument séditieux et exécuté, peut-être même par un de ses proches. Car, je le répète, n'importe qui pouvait assassiner les proscrits, et on voit donc un esclave tuer son maître, un fils son père ou un père son fils...
"Un Romain nommé Quintus Aurélius, qui ne se mêlait de rien, et qui ne craignait pas d'avoir d'autre part aux malheurs publics que la compassion qu'il portait à ceux qui en étaient les victimes, étant allé sur la place, se mit à lire les noms des proscrits, et y trouva le sien. " Malheureux que je suis, s'écria-t-il, c'est ma maison d'Albe qui me poursuit. " Il eut à peine fait quelques pas, qu'un homme qui le suivait le massacra. " (Plutarque, "Vie de Sylla", 31.)

                                        Sous Sylla, les proscriptions revêtent un caractère quasiment bureaucratique, les noms des assassins et des dénonciateurs étant scrupuleusement notés et versés aux archives publiques. L'ensemble est supervisé par Chrysogonus, un affranchi grec de Sylla corrompu et âpre au gain. L'exemple de Sextus Roscius (voir en introduction) montre bien les dérives et les machinations dont l'entourage de Sylla se rend alors coupable, profitant des proscriptions pour s'enrichir au détriment des malheureux condamnés, voire même d'innocents.

Proscriptions sous le second triumvirat.


                                        En 43 avant J.C., le triumvirat composé d'Octave (futur Auguste), Marc Antoine et Lépide reprend l'idée à son compte. Pour simplifier, disons que depuis l'assassinat de Jules César, survenu un an plus tôt, les deux premiers s'écharpent vigoureusement, tandis que le troisième ne sait pas trop sur quel pied danser... Les trois hommes finissent par s'entendre et scellent un pacte qui donne naissance à ce que l'on a coutume d'appeler le second triumvirat. L'accord ôte le pouvoir au Sénat, et Octave, Lépide et Antoine ont désormais les mains libres pour diriger l'état.

Antoine, Octave et Lépide. (Ill. H.C. Selous - ©Internet Shakespeare Editions.)

                                        L'une de leurs premières décisions est de recourir à ces bonnes vieilles proscriptions, sensées viser les ennemis de l’État et en premier lieu les meurtriers de César et, par extension, tous les Républicains. Y figurent donc Brutus, Cassius ou encore Sextus Pompée (le fils de Pompée le Grand). Mais tant qu'ils y sont, nos trimviri en profitent pour faire éliminer à moindres frais leurs propres opposants politiques et régler quelques comptes personnels ! Une nouvelle liste est établie - ou plutôt de nouvelles listes, qui font l'objet d'intenses tractations entre les trois partenaires, et où l'on supprime ou ajoute des noms à l'envi. Chacun veut y inscrire ses propres ennemis, qui s'avèrent souvent être les alliés des deux autres. On parvient finalement à un compromis : Octave sacrifie par exemple son allié Cicéron, Antoine son oncle Lucius, et Lépide son propre frère.  

"Ainsi se livraient-ils les uns aux autres ceux qui leur étaient les plus chers en échange de ceux qui leur étaient les plus odieux, et leurs plus grands ennemis en échange de ceux avec qui ils avaient les liaisons les plus intimes. Tantôt, ils donnaient nombre pour nombre, tantôt plusieurs pour un seul, ou un nombre moindre pour un plus grand, trafiquant ainsi que sur un marché public et mettant tout à l'enchère..." (Dion Cassius, "Histoire Romaine", XLVII - 6.)

                                        Encore une fois, le but est double : d'abord se débarasser des opposants sans se salir les mains, et ensuite amasser de l'argent, au profit de l’État ou du sien propre. Il faut dire que les triumviri ont besoin de fortes sommes, notamment pour payer leurs soldats. Je parlais aussi plus haut de règlements de compte, et le cas de Rufus en est une bonne illustration :
"Rufus possédait un superbe immeuble, dans le voisinage de Fulvia, la femme d'Antoine. Elle avait voulu le lui acheter, mais Rufus avait refusé ; il eut beau maintenant lui en faire cadeau, il fut proscrit. Quand on apporta sa tête à Antoine, il dit qu'elle ne le concernait pas et la fit porter à sa femme qui ordonna de ne pas l'exposer sur le forum mais sur l'immeuble en question." (Appien, "Histoire Des Guerres Civiles", IV - 29.)
  
                                        Les conditions dans lesquelles se déroulent les proscriptions sont toujours aussi violentes. Le même fonctionnement s'applique : un homme libre qui tue un proscrit reçoit 25 000 drachmes, un esclave 10 000 drachmes et la citoyenneté ; les biens des condamnés sont saisis ; leurs cadavres sont privés de sépulture. Il est toujours interdit de porter assistance à quiconque figure sur ces listes mais, cette fois, certains d'entre eux sont sauvés par leurs proches, et même parfois par les membres du triumvirat eux-mêmes (le frère de Lépide, par exemple, s'en sortira indemne).

"On assista à des manifestations incroyables d'amour conjugal de la part des femmes, d'amour filial de la part des enfants et de dévouement de la part des esclaves pour leurs maîtres." (Appien, "Histoire Des Guerres Civiles",  IV - 36.)

"Les Massacres Du Triumvirat." (Antoine Caron.)

                                        Si c'est encore possible, le chaos est encore plus général que lors des premières proscriptions. Des familles entières fuient l'Italie, les élites sont ruinées, les vengeances se multiplient contre les assassins présumés. Pire encore, on ne sait plus à qui se fier, et la trahison peut aussi bien venir d'un proche que le salut, d'un ennemi ! C'est bien simple : Rome, terrifiée par les proscriptions de Sylla, tombe cette fois dans la pire des psychoses. Un exemple de cette ignoble incertitude ?  Turianus avait été prêteur, et son fils était un débauché, ami de Marc Antoine. Arrêté par les centurions, il les supplie de lui accorder un délai, le temps de demander à son fils d'intervenir auprès du triumvir. Et les centurions éclatent de rire : son fils est déjà intervenu, mais pas vraiment dans ce sens-là...

                                        Parmi ceux qui parviennent à s'enfuir, nombreux sont ceux qui se rangent aux côtés de Brutus et Cassius en Orient, ou qui se réfugient auprès de Sextus Pompée. Celui-ci est parvenu à gagner la Sicile et il les accueille chaleureusement, leur fournissant le gîte et le couvert. Il promet en outre de verser à quiconque sauvera un proscrit le double de la prime offerte par les trimviri pour sa tête.

Denier de Sextus Pompée.

                                        En revanche, la plupart n'en réchappent pas. La victime la plus célèbre de cette seconde vague de proscriptions est sans conteste Cicéron, poursuivi de la haine implacable de Marc Antoine et de Fulvie (qui lui reprochent entre autres choses ses Philippiques, une série de discours d'une violence extrême prononcés contre eux au Sénat). Le célèbre orateur envisage un temps de s'enfuir en Grèce mais, au final, il se résigne à son sort et est exécuté dans sa villa de Formia. Sa tête et ses mains sont tranchées et rapportées à Marc Antoine, qui les fait exposer sur le forum avant de décréter la fin des proscriptions.   

"Cicéron ayant entendu la troupe que menait Hérennius courir précipitamment dans les allées, fit poser à terre sa litière : et portant la main gauche à son menton, geste qui lui était ordinaire, il regarda les meurtriers d'un œil fixe. Ses cheveux hérissés et poudreux, son visage pâle et défait par une suite de ses chagrins, firent peine à la plupart des soldats mêmes, qui se couvrirent le visage pendant qu'Hérennius l'égorgeait : il avait mis la tête hors de la litière, et présenté la gorge au meurtrier ; il était âgé de soixante-quatre ans. Hérennius, d'après l'ordre qu'avait donné Antoine, lui coupa la tête, et les mains avec lesquelles il avait écrit les Philippiques. C'était le nom que Cicéron avait donné à ses oraisons contre Antoine ; et elles le conservent encore aujourd'hui. " (Plutarque, "Vie des Hommes Illustres - Comparaison De Démosthène Et De Cicéron", IV - 48.)

"La Mort De Cicéron." (Léon Comeleran.)

                                        Il est difficile de déterminer le nombre précis de victimes de ces secondes proscriptions, mais Appien parle de 2000 chevaliers et 300 sénateurs. Quelque soit le compte exact, les conséquences furent déterminantes, et surtout sur le plan politique. Le parti républicain était anéanti, l'aristocratie largement décimée, et l'absence d'opposition permettra quelques années plus tard à Octave d'instaurer le principat. 

                                        Aucune autre proscription n'aura lieu à Rome, du moins à grande échelle - mais Tibère ou Domitien par exemple y auront recours ponctuellement. Si j'étais pragmatique et cynique, je dirais que ça se comprend: difficile de laisser passer l'occasion de balayer d'un seul coup ses ennemis et de renflouer les caisses...  N'oublions pas, hélas, que des pratiques similaires eurent lieu durant la révolution française ou plus récemment encore durant la dictature en Argentine - pour ne citer que ces deux exemples.



dimanche 19 août 2012

Sylla : sauveur de la république ou précurseur de l'Empire ?

                                        J'ai récemment consacré un article sur ce blog à la revue "Histoire Antique et Médiévale", dans le cadre d'un numéro consacré aux guerres civiles dans la Rome Antique - à lire ici. Lorsqu'on parle des guerres civiles, on pense bien sûr à celle qui opposa Marc Antoine à Octave et qui déboucha sur l'instauration du principat par ce dernier. Avant cela, César et Pompée s'affrontèrent, en 49 avant J.C., pour la domination de Rome. Et, encore avant, la première guerre civile vit la lutte entre les généraux Marius et Sylla. C'est précisément sur ce dernier que j'ai choisi de revenir aujourd'hui.

Cette décision ne doit rien au hasard : une fois encore, j'ai eu envie de me faire plaisir. Pour tout vous dire, la première fois que je me suis intéressée à Sylla, c'était à cause d'une statue. De manière générale, je suis toujours fascinée par les bustes des Romains, qu'ils soient Empereurs, militaires, philosophes, voire simples boulangers ou modestes affranchis. J'y trouve souvent, sous les coups de ciseaux du sculpteur, l'expression d'une humanité et d'un caractère qui ne cessent de m'émouvoir et / ou de me fasciner. Une personnalité qui s'inscrit dans la pierre. Tenez : prenez la statue de Caligula, de la Glyptotek de Carlsberg. (à gauche.) Regardez-le dans les yeux, sondez ce visage glaçant, la dureté des traits. Peu importe que vous sachiez qui elle représente, ou que vous soyez familier de la biographie du troisième empereur de Rome : ce qu'il vous dit clairement, c'est qu'on ne déconne pas avec lui.

Maintenant, considérez celle de Marc-Aurèle, au musée du Louvre (à droite)  : quelle douceur, quelle humanité se lit sur ce visage ! Ce petit air malicieux et, dans le même temps, cette lueur mélancolique au fond des yeux : pour moi, tout Marc-Aurèle est là, résumé dans ce portrait de marbre, pourtant si vivant... Et bien, il y a une autre statue qui ne cesse de m'intriguer : c'est justement celle de Sylla, que l'on peut admirer à la Glyptotek de Munich (ci-dessous). Je ne saurais vous dire pourquoi, mais il y a quelque chose, dans la fureur de ce regard, dans ce visage massif aux traits durs et aux rides marquées, dans l'épaisseur de ce cou de taureau, qui à chaque fois, me donne des frissons. Et la biographie du personnage ne vient pas démentir l'impression de force, de rugosité et de dureté qui émane de cette sculpture.



Buste de Sylla.

                                       Lucius Cornelius Sulla, dit Sylla, est issu de la gens patricienne des Cornelii, l'une des plus anciennes familles de Rome. Mais l'un de ses ancêtres, deux fois consul en 290 et 277 avant J.C., fut chassé du Sénat car il possédait plus de 10 livres de vaisselle d'argent, chose interdite à Rome en ce temps-là. Il entraîna la famille dans sa déchéance, et les Cornelii demeurèrent dans l'ombre pendant des années, éloignés de la politique romaine. La branche dont descendait Sylla faisait donc certes partie de l'aristocratie, mais elle n'était pas riche. Et ce, bien que son arrière-grand-père ait exercé la préture en Sicile, poste généralement lucratif. 

                                        Sylla naît en 138 avant J.C. Malgré la situation financière peu reluisante de sa famille, il reçoit une formation digne de ses origines patriciennes. Ses contemporains reconnaissaient en lui un homme cultivé et, comme l'écrit Salluste, " il avait une connaissance des lettres grecques et latines digne des savants les plus érudits." Mais son père était mort jeune, sans rien lui léguer, et Sylla réside, durant son adolescence, dans divers logements du Suburre, le quartier le plus pauvre (et le plus "chaud") de Rome, dans des logements généralement occupés par des esclaves affranchis et des veuves. Là, il côtoie les prostituées, les traîne-savates et les escrocs - bref, toute l'engeance de Rome. Il se passionne pour le théâtre, fréquente les acrobates, comédiens, poètes, danseurs, etc. Jeune homme plein de charme, il fait la conquête d'une riche veuve, Nicopolis, dont il s'éprend sincèrement. Lorsqu'elle meurt, elle fait de lui son héritier. Bientôt, la fortune de Sylla s'accroît, suite au décès de la seconde épouse de son père, qui lui laisse des biens importants. Après avoir connu la misère, le voilà à la tête d'une jolie somme...

Une insula. (Illustration via www.daviddarling.info)


Jugurtha prisonnier (Dessin Joachin Ibarra)
Sa situation financière rétablie, Sylla entre dans la carrière et, en 107 avant J.C., il est élu questeur. Il rejoint l'armée du général Marius en Afrique où, en qualité de légat, il fait preuve d'une grande habileté, entre espionnage et diplomatie. Il mène notamment des négociations secrètes qui permettent de mettre la main sur Jugurtha de Numidie, ennemi juré de Rome, qui s'était mis à l'abri en Maurétanie. Si Marius a mené la campagne, tout le mérite de la victoire en revient à Sylla, ce que le général a du mal à supporter. Sylla part ensuite en Gaule, toujours aux côtés de Marius, où il combat les Cimbres et les Teutons qui ont envahi le territoire et menacent Rome. Il y fait prisonnier le général Tectosages Copillus et se distingue à nouveau. Pourtant, indifférent à sa popularité naissante, il disparait ensuite de la vie publique et retourne à ses débauches et sa vie dépravée, jusqu'en 93 avant J.C.. Il devient alors préteur puis propréteur de Cilicie. Il y conclut un traité de paix avec les Parthes, augmentant son prestige. Une petite anecdote, symptomatique du charisme de Sylla, vaut la peine d'être racontée : l'ambassadeur Parthe, chargé de négocier le traité, accepte de s'asseoir sur un siège plus bas que celui de Sylla, comme s'il devait adresser une supplique à un supérieur. Il sera plus tard mis à mort par son Roi...


                                        Lorsque Sylla revient à Rome, il divorce de sa troisième épouse et se remarie avec Caecilia Metella, la fille d'un puissant sénateur. Pendant tout ce temps, un ardent défenseur du parti des Populares n'a cessé d'accroître son influence et sa puissance, au point de causer de vives inquiétudes aux Optimates... Cet homme, c'est Marius ! Et le mariage de Sylla donne des idées aux Sénateurs et aux aristocrates, qui commencent à voir en lui un possible recours... (Pour plus d'informations sur l'opposition populares / optimates, voir l'article sur les Gracques, par ici.)

                                        La guerre sociale éclate en 91 avant J.C., et Sylla rempile dans l'armée... encore une fois sous les ordres de Marius. A nouveau, il fait merveille, tant sur les champs de bataille - il s'empare de Stabies et achève de soumettre le Samnium - que dans les tractations et les négociations - il conclut une alliance avec les Marses. Grâce à ce succès, il est nommé consul en 88 avant J.C., et le Sénat lui confie la guerre contre le redoutable Mithridate VI, roi du Pont, pour le contrôle des cités grecques d'Asie mineure. Mais c'est compter sans Marius, qui n'apprécie pas du tout de voir son rival chargé d'une guerre sur laquelle lui-même comptait pour redorer son blason et soigner son image... Marius manœuvre avec l'aide de Publius Sulpicius Rufus, tribun de la plèbe : celui-ci lève une armée privée, et forme ainsi ce qu'il appelle lui-même un "Anti-Sénat". Cet Anti-Sénat décrète que le commandement de la campagne du Pont doit revenir à Marius, et tente de faire pression sur les véritables sénateurs. Ceux-ci finissent par céder.

                                        Sylla est déjà en route pour l'Orient, et il ne compte pas déposer son commandement au profit de Marius ! Aux grands maux les grands remèdes : il en appelle à ses soldats et rebrousse chemin, afin de marcher sur Rome à la tête de son armée. Les partisans de Marius attaquent ceux de Sylla et vice-versa. Sylla sort vainqueur de la lutte, et fait déclarer Marius, Rufus et leurs soutiens hors-la-loi : la tête tranchée de Rufus est exposée sur les rostres. Quant à Marius, il prend la fuite et gagne l'Afrique.

Marius en exil. (Via wikipedia.)

Mithridate VI, roi du Pont.
Débarrassé des gêneurs, Sylla reprend sa route. Entre temps, Mithridate a profité de la confusion à Rome pour annexer la  Grèce. Le 1er Mars 86 avant J.C., notre général romain récupère Athènes, qui tombe après un long siège : c'est un véritable massacre. Sylla livre la ville vaincue à ses soldats, qui n'épargnent personne : on raconte que, sur la place du marché couvert, la tuerie était telle qu'on avançait avec du sang jusqu'aux chevilles. Après avoir repris le port du Pirée, l'armée romaine marche à la rencontre de celle de Mithridate, dans la plaine d'Orchomène. Les légionnaires sont tout d'abord mis en difficulté. Mais Sylla, les voyant se replier, se lance dans la bataille en s'écriant : "A moi Romains la gloire de mourir ici ! Vous, si l'on vous demande où vous avez abandonné votre général, n'oubliez pas de répondre : à Orchomène ». Galvanisés, les Romains reprennent le dessus, et le Roi du Pont est écrasé. Sylla remporte une victoire éclatante, grâce à laquelle il reçoit le titre d'Imperator. Pressé d'en finir, il négocie avec Mithridate un traité : celui-ci conserve son royaume en échange de 200 talents, et de 80 navires chargés d'acheminer les troupes romaines vers l'Italie. En bonus, Sylla récupère encore 20 000 talents de la province d'Asie, avant de rentrer à Rome.

                                        A Rome, justement, les choses ne sont pas au mieux : le consul Cinna s'est rebellé contre le Sénat, et Marius a saisi l'occasion pour revenir de son exil forcé. Il a fait mettre à mort plusieurs sénateurs, s'est fait élire consul pour la septième fois (87 avant J.C.), et Sylla a été déclaré hors-la-loi. Hélas pour lui, Marius n'a guère le temps d'en profiter puisqu'il meurt subitement, 17 jours après le début de son consulat.

Sylla attaquant Rome. (Illustration : Granger.)


                                        En 85 avant J.C., lorsque Sylla débarque à Brindes, il doit donc faire face aux partisans de Marius, les marianistes, emmenés par Cinna, qui détiennent toujours le pouvoir à Rome. C'est la deuxième guerre civile, au cours de laquelle les marianistes lèvent la bagatelle de 6 armées ! Et Sylla les écrase toutes, les unes après les autres. La dernière armée vaincue est constituée d'alliés italiens, les Samnites. Les survivants, désarmés, sont parqués comme du bétail dans le Cirque. Puis, Sylla convoque les sénateurs et commence son discours... tandis que les prisonniers sont massacrés, leurs hurlements résonnant dans toute la ville. Sylla lance alors aux Sénateurs terrorisés : "Ne prêtez pas attention à ce brouhaha : j'ai donné l'ordre de châtier les criminels." Je crois que si j'avais été sénateur, j'aurais été légèrement affolée, moi aussi...

Sylla dictateur.
Dans la foulée, Sylla se fait élire dictateur par les comices, pour une durée indéfinie, à partir du 1er Décembre 82 avant J.C. Il s'empare ainsi du pouvoir, en toute légalité. C'est à partir de ce moment là que Sylla prend le surnom de Felix - le chanceux - car il assure être protégé par les Dieux. Pendant ce temps, ses fidèles soldats ne sont pas en reste, et ils assassinent joyeusement toute personne qu'ils suspectent de vouloir s'opposer à leur général. Sylla en profite pour organiser une gigantesque épuration, en publiant (proscrire) la liste de tous ceux qui peuvent être éliminés en toute légalité : ce sont les proscriptions. Concrètement, lorsque votre nom apparaît sur cette liste, cela signifie que n'importe qui peut vous tuer en toute impunité, et recevoir en récompense la moitié de vos biens. On imagine aisément les dérives : la jalousie, l'envie, la vengeance ou simplement l'avidité conduisent à des dénonciations. Rome plonge dans la terreur la plus absolue, chacun se méfie de son voisin, et les assassins s'en donnent à cœur joie. De nombreux Syllaniens bâtissent leur fortune en récupérant celle des proscrits : parmi eux, un certain Crassus, qui deviendra l'homme le plus riche de Rome. Et en parlant de vieilles connaissances, figurez-vous que le neveu par alliance de Marius, désigné sur la liste des proscrits, doit fuir Rome. Son nom ? Caius Julius Caesar... (Dont Sylla dira, en réponse à ceux venus lui réclamer sa clémence : "Vous êtes vous-mêmes bien peu avisés de ne pas voir en cet enfant plusieurs Marius.") Au final, on estime à 5000 le nombre total de victimes.

                                        Citons le cas du fils d'un affranchi, accusé d'avoir caché l'un des proscrits. Condamné à mort, il est conduit au supplice lorsque Sylla passe dans la rue. L'homme l'interpelle, le suppliant de l'épargner : "Ne te souviens-tu pas ? J'habitais au premier étage, et payais 2000 sesterces. Tu habitais au rez-de-chaussée et en payais 3000." Sylla ne scille pas mais rétorque : "Alors, tu apprécieras la roche Tarpéienne : tu n'auras pas de loyer à payer, et la vue est imprenable."

                                        Toute opposition écartée, Sylla peut alors se consacrer à la réforme de la république. Il tente de restaurer le pouvoir du Sénat et fait adopter plusieurs mesures à cette fin. Par exemple :
  • Il double le nombre de Sénateurs, le portant à 600.
  • Il leur réserve l'initiative législative, ôtant aux tribuns de la plèbe le droit de proposer des lois
  • Ces mêmes tribuns sont désormais limités à une seule mandature
  • Il confère aux magistrats sortant la dignité de sénateur
  • Il limite les droits des consuls et des préteurs à des fonctions civiles en Italie et leur permet en contrepartie de devenir, en sortie de charge , proconsul ou propréteur de province sur désignation du Sénat
  • Il distribue des terres aux vétérans et supprime les distributions gratuites de blé aux citoyens pauvres, afin de mettre fin à l'exode rural.

                                        En Juin 81 avant J.C., Sylla abdique la dictature, mais il conserve l'imperium et obtient un second mandat de consul, au terme duquel il démissionne de toutes ses fonctions. En 79 avant J.C., jugeant avoir accompli sa mission, Sylla se retire de la vie politique et s'installe à Cumes, avec sa cinquième épouse, une jeunette de 25 ans nommée Valeria. Il meurt un an plus tard. Selon Plutarque, il aurait succombé à une phtiriase, dévoré par les poux. En réalité, il aurait vraisemblablement succombé à une hémorragie digestive consécutive à un ulcère de l'estomac.

                                        Si les Romains sont sous le choc après l'annonce de la mort soudaine du dictateur, ils sont divisés en ce qui concerne ses obsèques. Parmi les Sénateurs, nombre d'entre eux jugent qu'il ne devrait pas avoir droit aux honneurs dus à son rang, du fait des proscriptions sanglantes. Mais Pompée tape du poing sur la table, et exige des funérailles dignes du défunt dictateur : il sera inhumé sur le Champ de Mars, lieu de sépulture des anciens rois. Sylla avait rédigé lui-même son épitaphe :

"Jamais nul ne fit plus de bien que lui a ses amis;
jamais nul ne fit plus de mal que lui a ses ennemis" 


Ainsi vécut et mourut Lucius Cornelius Sulla. Brillant général, doublé d'un diplomate hors pair, aux méthodes parfois très contestables. Son nom restera à jamais terni par les flétrissures des proscriptions et des actes de cruauté dont il fit preuve durant les guerres. Victorieux lors de la première guerre civile, cet homme désintéressé, dénué d'ambition personnelle, s'efforça de restaurer la vieille république aristocratique romaine alors à l'agonie. Sans comprendre - et c'est bien là son drame - qu'il ne faisait que lui  porter un coup fatal, ouvrant la voie de la dictature à Jules César, et précipitant l'instauration de l'Empire...




                                        Une dernière petite anecdote pour la route : le général Archélaos, voyant Sylla et son armée se lançant à l'assaut du Pirée, se serait exclamé : "Ils sont fous, ces Romains !" (Théodore Reinach, "Mithridate" - d'après Appien d'Alexandrie. Via www.luciuscorneliussylla.fr) Euh, ça ne vous rappelle rien ?!


 Pour plus d'informations sur Sylla, je vous invite à consulter le remarquable site internet qui lui est entièrement consacré, et auquel je me suis beaucoup référée pour cet article  : www.luciuscorneliussylla.fr