jeudi 10 mai 2012

Les gladiateurs - Partie 1.

                                        Chose promise, chose due ! Dans le billet que j'ai consacré aux jeux dans l'antiquité romaine, je n'ai pas cessé de vous répéter que je reviendrai plus longuement sur la gladiature. Je tiens donc mes promesses, et vous allez voir que j'avais une bonne raison de prendre mon temps pour traiter ce sujet, trop riche pour être expédié en quelques lignes. D'ailleurs, je vais même rédiger un article en deux parties. Comme d'habitude, je prends soin de préciser que, n'étant pas une spécialiste, je ne prétends pas être exhaustive. De même, si vous avez des remarques ou des précisions à apporter, vos e-mails seront les bienvenus... Pour commencer, voyons donc quels étaient les différents types de gladiateurs, et comment se déroulait un combat.

TYPES DE GLADIATEURS.

                                        Il existait différents types de gladiateurs ou "armaturae", terme désignant l'armement ou l'équipement du combattant. Il en existait au moins une vingtaine de différentes, mais seules quelques-unes sont connues avec précision. Pour les autres, on en est réduit à des suppositions, à partir de rares sources pas toujours concordantes... A noter que l'on qualifie parfois les gladiateurs de gladiateurs lourds ou légers : cette distinction ne correspond pas à leur poids (comme pour nos boxeurs) mais à celui de leur armement et de leur panoplie. Ainsi, le rétiaire à l'équipement réduit sera plus "léger" que l'hoplomaque, armé de pied en cap.


 
Le Samnite est la catégorie la plus anciennement attestée. (Cf. l'histoire de la gladiature.) Très répandu à l'époque républicaine, il disparait sous le règne d'Auguste, pour laisser la place au secutor sous Caligula.
Équipement : casque à plumeau, épée courte et droite, une manica protégeant la main qui tient l'épée, jambière gauche et un long bouclier rectangulaire (scutum).
Adversaire : un autre Samnite.





 
Le Gaulois : contemporain du Samnite, il disparaît au début de l'Empire.
Equipement : casque, grand bouclier (scutum), longue épée avec laquelle il frappe à la taille.
Adversaire : un autre Gaulois.



Le Thrace. 
Équipement : casque à rebord (galea) ultérieurement doté d'une visière puis d'une grille, une manica, un bouclier petit, rond ou carré (parma), deux jambières (ocrae) montant jusqu'aux cuisses, dague courbée et tranchante des deux côtés de la lame (sica).
Adversaire : à l'origine, il combattait un autre thrace mais, sous l'Empire, il devient l'adversaire du mirmillon. 
 





Le Mirmillon: il dérive directement du gladiateur gaulois de l'époque républicaine. Son nom vient du poisson mirmille décorant son casque.
Équipement :  casque orné d'un poisson, grande épée (scutum), dague, large bouclier rond ou hexagonal. Adversaire : Opposé au rétiaire avant l'apparition du secutor, il affronte ensuite le thrace ou l'hoplomaque.







Le Secutor (celui qui poursuit).
Équipement : glaive (gladius), bouclier long , jambière gauche, casque sans rebord surmonté d'un court cimier.
Adversaire : le rétiaire, le casque décrit ci-dessus n'offrant pas de prise au filet de ce gladiateur.


Photo Flickr

Le Rétiaire: le plus reconnaissable des gladiateurs. Si, a priori, il est nettement défavorisé par rapport à son adversaire traditionnel, le secutor, il a pour lui la légèreté de son équipement, qui lui offre une plus grande rapidité d'action. Le but du jeu, en gros, c'est de prendre l'adversaire dans le filet et / ou de le blesser à coups de trident...
Équipement : Sa tête est découverte, mais il est protégé par une manica, des chevillères et par le galerus, une large épaulière couvrant la base du cou. Il est armé d'un filet, d'un poignard et d'un trident (fuscina).
Adversaire : le secutor.





L'hoplomaque.
Équipement : protections aux bras, ocrae à la jambe gauche, casque à aigrette, épée droite (gladius) et bouclier comparable à celui du Samnite (scutum).

Le Provocator. Les gladiateurs débutants commençaient par cette armatura, avant de se spécialiser. Comme son nom l'indique, sa technique de combat consistait à provoquer l'adversaire, puis à riposter brutalement.
Équipement :  casque, bouclier (scutum encore), épée - la spatha, plus longue que le gladius.
Adversaire : l'hoplomaque.








L'Equites : combattant à cheval
Équipement : courte tunique, casque à visière, petit bouclier rond, lance et épée courte, pour pouvoir poursuivre le combat à pied.
Adversaire : un autre Equites.

L'Essedari : il apparaît sous le règne de Claude et rappelle les soldats bretons montés sur des chars légers, affrontés par les Romains lors de la conquête de la Bretagne. On ignore si le char comptait un seul combattant, lançant le javelot, ou s'il était accompagné d'un cocher, chargé de conduire le char.

Si ces gladiateurs sont les plus connus, d'autres restent beaucoup plus mystérieux. Parmi eux, le crupellaire dont l'équipement était si lourd qu'il était incapable de se relever en cas de chute, le dimachère qui combattait avec une épée dans chaque main, le caqueari - étrangleurs à lacet -, le laquearius, sorte de rétiaire avec un lasso à la place du filet. Citons encore les sagittarii (tireurs à l'arc). 

                                        Signalons également un fait peu connu, intimement lié à l'idée que nous avons du monde des gladiateurs : à savoir un univers masculin où de gros costauds, gonflés de testostérone, s'opposent dans une lutte virile où les femmes n'ont pas leur place - si ce n'est dans les gradins. Sauf que... Bin non. En réalité, il y a eu des femmes "gladiatrices" ! Elles apparaissent sous le règne d'Auguste, et le phénomène se développe sous Néron. Celui-ci ne s'intéresse guère au spectacle de deux sauvages se tapant dessus à coups de glaives : artiste, il lui préfère celui offert par la beauté de deux guerrières... qui se tapent dessus avec des glaives, mais avec nettement plus de grâce ! Des écrits de Juvenal, Martial ou Dion Cassius abordent également le sujet, de façon détaillée quoique brève. La gladiature féminine, bien que marginale,  se poursuivra jusqu'en 200, date à laquelle Septime Sévère leur interdit définitivement cette pratique.

Bas-relief représentant des femmes gladiatrices (gladiatrix) à Halicarnasse.

DÉROULEMENT D'UN COMBAT.

                                       Je ne le répéterai jamais assez : dès que l'on parle de gladiature, nous sommes englués dans un imaginaire, prisonnier d'idées reçues qui nous font immédiatement visualiser un combat sanguinaire entre deux brutes épaisses, une boucherie ne s'achevant que sur la mort d'un des deux protagonistes, lorsque l'empereur baisse le pouce en signe de condamnation. Ce qui est pour le moins éloigné de la réalité. Comment se déroulait un combat ? Quelles étaient les règles ? Et à quelles idées reçues doit-on tordre le cou ?

                                        Avant le combat avait lieu la pompa : précédés des musiciens, des arbitres et des hommes chargés de porter des pancartes indiquant leur nom et leur palmarès , les gladiateurs, revêtus d'armures de parade ouvragées, faisaient le tour de l'arène, sous les vivats de la foule, les acclamations de leurs supporters et parfois les huées des autres. A la suite de cette présentation, les combattants s'échauffaient, sans armes, devant le public (c'est la prolusio), tandis que les organisateurs vérifiaient le tranchant des épées - sauf au cas où les munera (combats) se faisaient avec des armes émoussées, comme c'était parfois le cas. Puis les gladiateurs quittaient la piste pour attendre leur tour. 

                                      La paire de gladiateurs devant s'affronter était appelée, et les hommes s'avançaient alors vers le loge de l'Editor (qui avait financé les jeux), et le saluait en levant leurs armes. Au passage, notez que la phrase "morituri te salutant !" ("ceux qui vont mourir te saluent !") n'est aucunement prononcée... En réalité, elle a été utilisée une seule fois, lors d'une naumachie (combat naval dans un amphithéâtre inondé) organisée par l'Empereur Claude. Plusieurs esclaves devaient s'y affronter et, avant l’engagement du combat, ils sont venus saluer l'Empereur en criant le fameux : "Ave Caesar !  Morituri te salutant". Et Claude de répondre en plaisantant : " ceux qui vont mourir... ou pas !", sous-entendant que les meilleurs seraient graciés. Sauf que les esclaves ont interprété la réplique d'une toute autre manière, et ont cru à une grâce générale ! Ravis, ils poussèrent des cris de joie et jetèrent leurs armes en l'air - à la grande fureur du public ! Au final, Claude expliqua aux esclaves :  "non, les gars, vous m'avez mal compris..." (je paraphrase un peu) et la naumachie eut lieu. Ce fut une catastrophe : les esclaves n'avaient plus le cœur à se battre, le public était enragé, et Claude dut faire profil bas...

                                       Pour en revenir à notre munus, une fois que les gladiateurs avaient salués l'Editor, l'arbitre les suivaient au centre de l'arène  et plaçait entre eux un bâton, qu'il levait avant de lancer le combat, au cri de : "Pugnate !" Il faut alors imaginer les hurlements de la foule, chacun encourageant son champion, insultant l'adversaire, etc. Le combat, évidemment, ne devait pas être expéditif : un minimum de suspense, quand même ! Mais un affrontement mou qui durait des heures n'était pas souhaitable non plus... Le but étant de trouver un compromis, permettant d'offrir au public un combat équilibré mais spectaculaire, susceptible de le tenir en haleine. Les coups mortels étaient interdits, de même que ceux sous la ceinture, dans les yeux, etc. A charge pour l'arbitre de veiller au bon déroulement des passes d'armes, si besoin en séparant les combattants, en les obligeant à accélérer le rythme, en interrompant le combat en cas de défaut de l'équipement (une ocrae mal attachée, par exemple), etc... Au final, un combat ne durait pas plus de quelques minutes. Un round de boxe, en quelque sorte. Les études archéologiques expérimentales ont d'ailleurs prouvé que la gladiature se rapprochait étonnamment de ce sport, notamment par les contraintes cardio-vasculaires auxquelles étaient soumis les adversaires.

Le combat pouvait s'achever de deux manières :
1) Ad digitum, soit par abandon : un des gladiateurs s'avouait vaincu, et levait deux doigts en signe de capitulation. Ce faisant, il remettait sa vie entre les mains du public et de l'editor. S'il avait combattu vaillamment, il avait toutes les chances d'être gracié. Dans le cas contraire, il risquait fort d'y laisser sa peau...

2) Sur égalité : les deux gladiateurs ne parvenaient pas à se départager, et l'affrontement devenait franchement ennuyeux. L'arbitre pouvait alors suggérer d'arrêter le combat. L'editor avait le choix : décréter une pause, gracier les deux hommes (Stante Missi), ou les faire tuer tous les deux, s'ils avaient été aussi nuls l'un que l'autre.

                                         Si la décision finale revenait à l'editor, il suivait généralement l'avis du public, qui ne se privait pas de le lui faire savoir ! Non pas en levant ou en baissant le pouce, mais en tendant la main ouverte pour réclamer la mort au cri de "jugula !" (égorge-le !) ou le poing fermé en proclamant "mitte !" ("renvoie-le !") pour le laisser en vie. Si l'editor décidait la mort d'un vaincu, celui-ci était exécuté par son adversaire, qui lui enfonçait sa lame dans l'épaule, jusqu'à lui transpercer le cœur. Cependant, la mort n'était pas aussi fréquente qu'on l'imagine généralement. Il faut dire qu'un gladiateur, ce n'est pas gratuit ! Outre le prix d'achat, le laniste doit le loger, le nourrir, l'armer, le soigner. Or, si un gladiateur meurt lors d'un munus, l'editor doit dédommager le laniste, en plus du prix qu'il aura payé pour louer les services du combattant. Imaginez : votre gladiateur est une star, l'équivalent de notre Lionel Messie dans le football. Maintenant, demandez-vous quelle somme vous devriez verser au laniste si, par malheur, il était tué dans l'arène ?! Bah voilà, vous avez compris.



"Pollice Verso", tableau de Jean-Léon Gérome.

                                        Je reviens un instant sur cette histoire de pouce levé ou baissé... Je vous ai dit que c'était une idée reçue, et que les romains tendaient leur main ouverte ou leur poing pour signifier leur choix. Pour dire la vérité, je vous ai présenté la théorie la plus fréquemment admise, mais les avis des spécialistes divergent. Pour certains, les romains auraient plutôt agité un morceau de tissu blanc pour demander la grâce du vaincu. Une chose est certaine : le pollice verso (pouce retourné, représenté par le célèbre tableau de Gérome), n'est attesté dans aucun texte antique. Par contre, il est parfois fait mention de "Verso pollice" - soit "tourner le pouce", à rapprocher du "jugula !" crié par le public. Le signe pourrait donc être celui de l'égorgement...


Sauf mention, les photos des gladiateurs proviennent du compte flickr de Sebastia Giralt : lien.

vendredi 4 mai 2012

Rome : les jeux.

                                        Dans la foulée de mon dernier billet sur les Grands Jeux Romains de Nîmes, je vous propose aujourd'hui un petit tour d'horizon des jeux publics, qui sont indissociables de l'idée même que l'on se fait de l'Antiquité romaine. De fait, pas un péplum ou presque qui n'ait sa scène de jeux du cirque ou de course de chars - quand il n'en fait pas son argument principal ou sa scène-culte. Je pense ici à "Ben Hur" ou "Gladiator", bien sûr, mais je pourrais citer "Quo Vadis", "La Chute de l'Empire Romain" avec l'affrontement final entre Commode et Livius, ou bien évidemment "Spartacus" (le film ou la série, comme vous préférez). En tous cas, si "Panem et circemses" ("du pain et des jeux") est l'une des citations latines les plus connues, cela ne doit rien au hasard.



La célèbre course de chars de "Ben Hur".


                                        Les jeux sont sans doute la distraction préférée du peuple romain, et c'est encore plus vrai sous l'Empire. Ces jeux étaient organisés à l'occasion d'évènements importants (comme la venue de l'Empereur Hadrien dans le cas des jeux Romains tenus en  122 à Nîmes) ou de fêtes récurrentes. Dans les deux cas, leur objet était d'honorer les Dieux - qu'il s'agisse de les remercier de quelques bienfaits ou victoires, ou de conjurer leur colère. Ainsi, certains jeux  n'ont lieu qu'une seule fois : ce sont les ludi votivi, qui durent généralement des plombes. Et par "des plombes", je veux dire 100 jours, par exemple, pour ceux organisés par Titus lors de l'inauguration du Colisée, ou 123 jours lorsque Trajan célèbre sa victoire contre les Daces (106) : admettez que ça commence à faire pas mal ! D'autres jeux sont, comme je l'ai dit, organisés de façon régulière - annuellement, en général. A titre d'exemple, citons les ludi florales (en l'honneur de Flore, du 28 Avril au 3 Mai), les ludi romani (en l'honneur de Jupiter, du 4 au 19 septembre)  ou les ludi victoriae caesaris (même sans être bilingue, vous aurez traduit tous seuls, du 20 au 30 Juillet). A la fin de la République, on compte 8 spectacles par an, étalés sur une période de 77 jours. Si vous additionnez les journées consacrées aux jeux fixes et celles des ludi votivi, cela vous donne une idée de l'ampleur du phénomène... Les jeux peuvent être offerts par l'Empereur ou des particuliers, qui les financent alors sur leur fortune personnelle. Ils peuvent également être donnés par le peuple romain et, dans ce cas, l'organisation en incombe aux édiles, puis aux prêteurs à partir de 22 avant J.C., et sont payés par l’État et les magistrats - ceux-ci pouvant parfois doubler voire tripler la somme allouée par l’État. Les jeux sont célébrés au cirque, dans l’amphithéâtre, au théâtre ou, plus rarement, au stade.

Le Colisée, à Rome.

Les jeux du cirque.

                                        Ces spectacles regroupaient les jeux gymniques comme le pugilat ou la course, des exercices de voltige, des manœuvres militaires,etc. Mais le clou du spectacle, c'était quand même les courses de chars, attelés à deux, quatre, six voire huit chevaux. Les conducteurs de chars ou auriges appartenaient à des écuries, désignées par leurs couleurs respectives : les rouges, les verts, les blancs, les bleus. Chacune avait ses supporters (Caligula, par exemple, était un fana des verts), et les courses donnaient lieu à d'importants paris.  A Rome, les jeux s'ouvraient sur une procession (pompa), qui descendait du capitole, traversait le forum et contournait le Cirque.


Mosaïque représentant une course de chars.

Les jeux de l'amphithéâtre.

                                        Ils étaient composés de trois spectacles bien distincts, qui se succédaient tout au long de la journée : des venationes (chasses) le matin, les exécutions capitales à midi et les munera (combats de gladiateurs) l'après-midi.

Les arènes d'Arles.
Importés de Grèce puis de là, d’Étrurie, les combats de gladiateurs étaient à l'origine organisés à l'occasion de funérailles, et avaient pour but d'apaiser les mânes du défunt. On en trouve trace dans l’Iliade, un combat opposant Ajax à Diomède lors des funérailles de Patrocle. C'est en 42 qu'ils remplacèrent officiellement les jeux du cirque comme spectacle officiel à Rome. Au départ, les gladiateurs étaient des condamnés ou des prisonniers de guerre, mais à partir de l'Empire, une part non négligeable d'entre eux était des hommes libres, qui renonçaient à leurs droits civiques et qui devenaient le temps de leur engagement les esclaves d'un laniste (voir plus loin pour ce terme). Il faut dire qu'un gladiateur pouvait amasser pas mal d'argent, et que les plus célèbres étaient, paradoxalement et malgré leur statut d'esclaves et le mépris qui les entourait en général,  de véritables stars : fans, groupies, produits dérivés à leur effigie (médaillons, lampes à huile, etc.)... Vous voyez David Beckham ? Bon, ben troquez son maillot contre des jambières et une dague, et vous y êtes ou presque ! Encore fallait-il se faire un nom, et se distinguer de ses frères d'armes. Les gladiateurs apprenaient la gladiature dans des écoles destinées à cet effet (ludus gladiatorus), appartenant à leurs maîtres, les lanistes (les revoilà !).

Les combats consistaient à des affrontements de gladiateurs par paire - deux gladiateurs aux armements différents (rétiaire / secutor) ou, plus rarement deux gladiateurs de même catégorie, principalement aux débuts de la gladiature. Le combat s'achevait sur la victoire de l'un des deux adversaires, l'abandon du vaincu ou un match nul. Contrairement à une idée reçue, les combats se soldaient rarement part la mort d'un des gladiateurs. Certaines inscriptions indiquant lorsqu'un combat se déroulait avec des armes tranchantes, cela suppose que ce n'était pas toujours le cas... De plus, les combats sine missio (sans renvoi , donc sans merci) revenaient cher, ne serait-ce qu'à cause du coût d'un combattant. Mettez vous deux minutes dans la peau d'un laniste : vous avez investi pendant des mois pour former un zozo sorti de sa cambrousse, vous l'avez nourri, logé, lui avez donné les meilleurs maîtres. Sérieusement, vous n'allez quand même pas le laisser massacrer gratuitement à la première occasion, sans avoir eu le temps de rentabiliser votre investissement ? Et, tant qu'on est dans les idées reçues : l'Empereur graciant un gladiateur en levant le pouce ou le condamnant en le baissant, c'est aussi du flan ! J'aurai l'occasion de consacrer prochainement un long article au sujet des gladiateurs : il y a tellement à dire que quelques lignes dans ce billet n'y suffiraient pas. J'y reviendrai donc d'ici quelques jours, et je détaillerai l'armement, les combats, etc. Je conclurai simplement en indiquant que, à partir du IIIème siècle, la gladiature  est devenue, peu ou prou, le spectacle sanguinaire dont nous avons gardé l'image : la crise économique provoquant le déclin des villes, elle a directement affecté les finances des notables payant les jeux, et donc le modèle économique de la gladiature. L'essor de la chrétienté, frappant d'anathèmes ces combats sanglants, fera le reste.


Représentation d'une venatio.

                                        Nettement moins connues, les venationes sont pourtant très appréciées des Romains : en attestent de nombreuses représentations, en mosaïque aussi bien que sur du petit mobiliers, des céramiques, etc. Apparemment, on s'interrogeait beaucoup sur la supériorité de telle ou telle espèce, et on organisait des sortes de matches pour les départager : qui est le plus fort, de l'éléphant ou de l'ours ? Du sanglier ou du taureau ? Du lion ou du tigre ? Ce qui, ma foi, est une question fort intéressante... De surcroît, à l'époque, la plupart de ces animaux étaient extrêmement exotiques - (voir Pompée rapportant le premier rhinocéros en 55 avant J.C., selon Pline l'Ancien. Quoi que l'information soit démentie par Dion Cassius...) - et donc extrêmement chers. Outre les affrontements entre bêtes, on opposait également les animaux à des combattants spécialisés (venatores, munis d'un épieu ou bestiarii, plus lourdement armés, voire des gladiateurs.) dans des reconstitutions de chasses. Contrairement aux combats de gladiateurs, les venationes se sont poursuivies jusqu'au VIIème siècle, les chrétiens y projetant une représentation de l'éradication des démons (les bêtes) par des libérateurs (les venatores et bestiarii).

Le théâtre.

                                        Les jeux scéniques sont introduits à Rome en 264 avant J.C. Encore un coup des Étrusques ! Mais il faut attendre 55 avant J.C. pour que soit construit le premier édifice permanent, par Pompée. Auparavant, les censeurs craignaient que ces représentations n’amollissent les Romains et ne les poussent à la paresse ; bref, qu'ils négligent leurs occupations quotidiennes pour rester vautrés dans les gradins. Ces jeux avaient lieu à l'occasion de certaines fêtes annuelles, notamment lors des ludi romani, apollinares ou plebeii. Sous la république, ils étaient également organisés lors des ludi seculares, jeux célébrés selon les instructions des livres sibyllins, à intervalles de cent à cent dix ans. Ils duraient alors trois jours et trois nuits, et célébraient Pluton, Proserpine, Diane ou Apollon. Là encore, j'aurai l'occasion d'y revenir plus en détails, mais sachez pour le moment qu'on trouvait plusieurs genres de pièces : les satura (sorte d'improvisation comique grossière, en vers, avec danses mimiques), les comédies palliata ou togata (inspirées du Grec), les atellanes (genre de farce bouffonne, nommées en référence à la ville osque d'Atella, et plus tard supplantée par le mime puis par la pantomime), des tragédies (elles aussi inspirées du Grec). Les jeux scéniques réunissaient à peu près toutes les classes sociales. Petit à petit cependant, la plèbe accorda ses faveurs à l'atellane, au mime et à la pantomime, tandis que les tragédies n'intéressaient plus guère qu'une minorité de lettrés.

Théâtre antique d'Orange.
 Les acteurs (histriones) étaient réunis en troupes, dirigées par un affranchi qui était lui-même acteur et qui servait d'intermédiaire avec les auteurs auxquels été achetées les pièces, et avec les magistrats qui les engageaient pour les jeux. A de rares exceptions près, les acteurs étaient des esclaves appartenant au propriétaire de la troupe ; du coup, plusieurs rôles d'une même pièce pouvaient être tenus par un seul acteur - histoire de faire des économies. Le métier d'acteur, réservé aux esclaves ou anciens esclaves, était par conséquent jugé comme infamant, et tout homme libre montant sur scène perdait ses droits civiques. Les Romains avaient également empruntés aux grecs l'usage des masques (sauf pour le mime) qui représentaient des expressions précises et des stéréotypes  joie, colère, tristesse, esclave, commerçant, etc.

Les jeux du stade.

Encore une imitation des Grecs ! Les jeux du stade regroupaient des épreuves de course, pugilat, lutte, saut, lancer du disque, etc. Ils avaient lieu dans des stades, dont l’architecture reprenait peu ou prou celle d'un cirque. Ces jeux athlétiques étaient rarement célébrés à Rome, et principalement à partir du début de l'Empire. A noter que le premier stade permanent fut érigé par Domitien. Ces jeux ne furent jamais les plus populaires à Rome, contrairement à la partie orientale de l'Empire où ils étaient beaucoup plus fréquents - à l'instar de la Grèce et de ses célèbres jeux olympiques. On peut d'ailleurs les rapprocher des concours scéniques musicaux, largement représentés en Orient : on songe évidemment à Néron, qui aimait à s'y produire. A Rome, c'est encore Domitien qui institua des concours scéniques, pour lesquels il fit bâtir un Odéon. 

                              Comme je l'ai répété tout au long de cet article, je reviendrai plus en détails sur certains points dans mes prochains billets. En attendant, si vous avez des remarques ou des questions, n'hésitez pas à m'envoyer un e-mail !

jeudi 3 mai 2012

Nîmes : Les Jeux Romains.



Qui a parlé d'anachronisme ?!
Le week-end des 28 et 29 Avril se tenait à Nîmes la 3ème édition des Grands Jeux Romains, reconstitution historique de ceux offerts aux habitants de la ville par l'empereur Hadrien en 122. C'est à cette date, en effet, que le successeur de Trajan, visitant les provinces, fait étape à Nîmes : un évènement exceptionnel, qui se doit d'être célébré par des Jeux, organisés dans l’amphithéâtre.

Cette année, le spectacle comprenait le défilé des troupes, une reconstitution de la guerre de Troie, des exercices équestres et de captures de guerriers Pictes (peuple de Bretagne, à la frontière de l'actuelle Écosse), une course de chars et bien sûr un munus - c'est-à-dire un spectacle de combats de gladiateurs.

                                         En parallèle, de nombreuses animations ont eu lieu dans tout le centre ville : des ateliers pour les enfants, de nombreuses visites guidées, des démonstrations d'artisanat antique (céramique, mosaïque, fabrication de lampes à huile...), dégustation de mets romains, etc. Surtout, on a pu assister à la cérémonie du culte impérial, sur le parvis de la maison carrée, suivie du défilé de l'Empereur et de ses troupes, sur le boulevard Victor Hugo. De quoi observer quelques scènes d'un anachronisme savoureux - ce n'est pas tous les jours qu'on peut voir un légionnaire pendu à son téléphone portable, ou une respectable matrone romaine griller une cigarette ! Vous me rétorquerez que, déjà, on n'a pas souvent l'occasion de croiser des légionnaires romains tout court... Ce n'est pas faux !

                                         Je rédigerai dans la semaine un billet consacré aux Jeux dans la Rome Antique mais, pour l'instant, je vous propose quelques photos prises ce week-end. J'ai volontairement limité les légendes au strict minimum : j'aurais pu développer davantage, mais je le ferai dans mes prochains articles. Il m'a semblé préférable de vous présenter les Jeux Romains de Nîmes tels que vous auriez pu les voir, dans toute leur magie : vous êtes transportés près de 2000 ans en arrière (moins les feux de signalisation et les appareils photos, quand même), alors laissez-vous porter par l'instant. Nous aurons bien le temps de revenir aux explications historiques...



Cérémonie du culte impérial.



Notables de la ville (portant la toge prétexte, à bande pourpre.)
 
Deux photos prises pendant la cérémonie.


Libation durant le culte.

L’empereur Hadrien pendant la cérémonie du culte impérial.


Défilé sur le boulevard Victor Hugo.

Arrivée du Cheval de Troie.

Cavaliers romains.

Notables et Matrones se joignant au défilé.

L'armée romaine - l'Aigle en étendard.


L'empereur Hadrien, acclamé par la foule.

Autres photos.

Tailleur de pierre.

Démonstration de tir à l'arbalète.

Porte-enseigne de la 3ème cohorte prétorienne.

Des gladiateurs, dont un rétiaire ! (mon préféré...)

On a même eu droit aux prisonniers pictes !

Amitié entre les peuples, où quand un barbare vient au secours d'un Romain...

Les commerçants nîmois ont joué le jeu : ici, vitrine d'un opticien du centre ville.

Une dernière photo de l'empereur Hadrien. Bah oui, quand même !


Toutes les photos sont des photos personnelles, et vous êtes libres de les réutiliser. Dans ce cas, toutefois, soyez gentils de citer mon blog... Merci !



samedi 28 avril 2012

Campagne politique dans la Rome Antique.

Graffiti électoral - Pompéi.

                                        La semaine dernière se tenait le premier tour de l'élection présidentielle française. Les citoyens de notre beau pays ont tranché : Dimanche 6 Mai, leur vote devra départager messieurs Hollande et Sarkozy - ce qui nous laisse encore quelques joyeuses journées de campagne électorale. A l'occasion de cette élection, j'avais rédigé un article sur le cursus honorum, succession des magistratures que se devaient d'accomplir les citoyens romains issus de la classe des nobiles, et j'avais souligné que, les mandats étant attribués pour une durée d'un an, les campagnes électorales étaient quasi permanentes dans la Rome Antique. C'est ce qui m'a donné l'idée d'un billet traitant de la scène politique romaine, qui présente en plus l'avantage d'être parfaitement en phase avec l'actualité.
   
                                        Aux origines de Rome, le pouvoir est aux mains d'un petit nombre de familles nobles. Plus tard, sous la République et, dans une moindre mesure, l'Empire, la scène politique romaine est dominée par la classe sénatoriale, qui se divise en deux "partis" : les populares (que nous assimilerions aujourd'hui à la gauche) et les optimates (vous avez deviné : ce serait la droite). Et donc, tous les ans, les mandats arrivent à terme, et il faut bien élire de nouveaux magistrats - d'où des campagnes incessantes. A noter que le candidat à une charge porte une toge blanchie à la craie - le terme candidatus renvoyant précisément à la couleur du vêtement.

                                        Pour faire campagne et espérer accéder à ces postes, mieux vaut être riche. Certes, une carrière de préteur, par exemple, pourra s'avérer très intéressante sur le plan financier... mais seulement une fois la charge accomplie, puisque les magistrats ne sont pas rétribués. Heureusement qu'en tant que propréteur, ils pourront ensuite se renflouer sur le dos de la province dont ils auront la charge - les plus lucratives étant évidemment les plus convoitées. (Demandez à Verrès, connu pour avoir pillé la Grèce et la Sicile : les Siciliens l'ont traîné en justice en 70 avant J.C., et ont choisi rien moins que Cicéron comme avocat.) Or, la campagne en elle-même demande à elle seule un investissement parfois colossal : le candidat offre des distributions de blé, des jeux, des combats de gladiateurs, parfois de gigantesques banquets publics, fait ériger des monuments... Tout cela, parfois à la limite de la légalité. Mais ce ne sont pas les scrupules qui étouffent nos prétendants à la magistrature : la corruption est - c'est le cas de le dire ! - monnaie courante, et il n'est pas rare d'y aller carrément, et d'acheter les voix. (Bah, tant qu'à faire...) Au final, tout cela coûte une véritable petite fortune. Prenons l'exemple de Jules César, élu grand pontife en 63 avant J.C. : pour y parvenir, il se serait endetté de 50 millions de sesterces ! Même si vous n'avez qu'une vague idée de ce que pouvait représenter un sesterce, vous vous doutez bien que ce n'est pas le genre de somme qu'on trouvait en renversant une charrette...

                                         Le candidat peut également compter sur les alliances familiales, informelles ou scellées par un mariage (Jules César, encore lui, marie sa fille Julie à Pompée). Ainsi, si les femmes sont exclues de la vie politique, certaines, issues des grandes familles dont nous avons parlées, exercent une profonde influence en coulisses - par leur fortune ou par le jeu des alliances. Et puis, il y a les clients : je développerai cette notion une autre fois mais, pour l'instant, je résume vaguement l'idée générale. Un aristocrate a toute une série de protégés - affranchis, commerçants, etc. issus de la plèbe. Il leur doit assistance et leur offre une somme d'argent modique, en échange de toute une série d'obligations, parmi lesquelles, celle de faire campagne et de voter pour lui. Des militants, si vous préférez...

                                         Autre stratégie possible : l'intimidation. On provoque des émeutes (voir l'épisode des Gracques), ou bien on engage des bandits ou des gladiateurs pour jouer les gros bras (Catilina). A moins, bien sûr, qu'on soit général : dans ce cas, les légions que l'on dirige ont un pouvoir de persuasion assez étonnant... C'est le cas d'Octave, si l'on en croit Dion Cassius. Après l'assassinat de Jules César, il lève une armée à ses frais, et défait Antoine à Modène. Puis, il envoie 400 de ses soldats comme ambassadeurs au Sénat, afin de demander que lui soit accordé le consulat. Les sénateurs rechignent ; l'un des légionnaires  porte alors la main à son épée en disant : « si vous ne donnez pas le consulat à César, celle-ci le lui donnera ! » Octave marche alors sur Rome avec toute son armée : il obtient gain de cause... (Tu m'étonnes ! 33 avant J.C. )

Auguste - anciennement Octave : un mec vachement persuasif...


                                         Pour ce qui est du vote en lui-même, au cas où vous vous poseriez la question, voilà comment il se déroulait :  les électeurs (les citoyens romains mâles, rassemblés en centuries ou tribus) se réunissaient dans un vaste espace (généralement sur le Champ de Mars, ultérieurement dans la Basilique Julia, construite par Jules César à ce même endroit) et s'avançaient en file indienne. Chacun tenait à la main une tablette de cire, sur laquelle il inscrivait son vote : V (vti rogas - “comme tu le proposes” pour approuver une loi), A (antiquo - “je vote contre" pour s'y opposer), ou bien le nom du candidat. Il glissait ensuite la tablette dans une urne, appelée cista.


En guise de conclusion, je signale que les éditions Les Belles Lettres ont eu l'excellente idée de sortir il y a quelques mois un petit ouvrage édifiant : "Lettre à mon frère pour réussir en politique" (2euros80 - voir ici.) - dont l'auteur, Quintus Cicero, n'est autre que le frère de l'autre Cicéron ! Quelle meilleure manière d'achever cet article qu'en vous citant quelques unes des recommandations qu'il adresse au célèbre orateur, alors que celui-ci brigue le consulat ?!

"Quand on fait une promesse, le risque est incertain, éloigné dans le temps, et ne concerne que peu de cas. Mais en refusant, on est sûr de se faire beaucoup d'ennemis."

"La flatterie s'impose : elle a beau être mauvaise et avilissante tout autre moment de la vie, elle n'en est pas moins, quand on est candidat, une nécessité."

"Assure toi que ta campagne soit magnifique, brillante, éclatante, populaire, qu'elle ait une dignité exemplaire et que pèsent sur tes concurrents - s’il est possible de trouver quelque chose - des soupçons de crime, de débauche ou de corruption, en accord avec leur caractère."

Je rappelle que ces lignes ont été écrites il y a 2000 ans. De quoi laisser songeur, non ?!

                                        Un dernier lien, enfin, pour amuser mes lecteurs anglophones : les conseils de Quintus Cicero, transposés à l'élection présidentielle américaine de 2012  : voici le lien.



vendredi 27 avril 2012

Hors Série du Midi Libre : Romains Du Sud.

 Décidément, la presse ne me laisse aucun répit : la semaine dernière, j'ai trouvé chez mon marchand de journaux un hors série du "Midi Libre" intitulé "Romains du Sud". Au programme : un peu plus de 70 pages sur les apports de mes amis les Romains dans le Sud de La France, le long de la via domitia, de Beaucaire à Roussillon en passant par Narbonne, Béziers, le pont du Gard, Nîmes, Millau, etc.                              

Les articles, simples et concis, laisseront peut-être sur leur faim les acharnés tels que moi, mais une belle iconographie compense la brièveté du propos. A noter, outre une approche géographique, la variété des thèmes abordés, avec le concours de nombreux spécialistes : la viniculture, la mosaïque, les monnaies, la cuisine antique, la gladiature, les rites funéraires... Intéressant car éclairant sur la façon dont un mode de vie, une culture romaines se sont implantés en Narbonnaise. Petit coup de cœur pour les illustrations de Jean Claude Golvin, superbes, qui vous transportent véritablement dans l'Antiquité sans que vous ayez de gros efforts d'imagination à faire.

                                        Enfin, vous trouverez dans ce magazine les coordonnées des sites et musées présentés, ainsi que les informations nécessaires à une visite éventuelle : indispensable si, attirés par la Rome antique, vous comptez venir jouer les touristes dans la région. Ce que je vous recommande vivement, soit dit en passant !
                                        Au final, une revue plus légère, sans doute plus accessible (et, en tous cas, plus économique !) que celles que je vous présente généralement, mais qui n'en vaut pas moins le détour.

Le Midi Libre, Hors-Série 2012 "Romains Du Sud" - 3 euros. 
Lien vers la boutique




mardi 24 avril 2012

Dossiers d'Archéologie : Sexe à Rome, au-delà des idées reçues.

                                        Dans mon dernier billet, je crains de m'être montrée un peu sérieuse, voire un peu austère... C'est la raison pour laquelle, aujourd'hui, je vais vous parler de SEXE !
                                        Bien. Maintenant que je suis certaine d'avoir toute votre attention, laissez-moi préciser mon propos : je vais vous présenter, ainsi que je le fais maintenant régulièrement, un magazine consacré à l'Antiquité romaine, et plus précisément à la vie sexuelle des romains. Les "Dossiers d'Archéologie" y consacrent en effet leur hors série du mois d'Avril, et je ne pouvais évidemment pas passer à côté !



                                         Le sexe à Rome : vaste sujet, qu'il n'est pas évident de traiter. L'une des raisons majeure vient de ce que la sexualité dans l'Antiquité suscite souvent bon nombres de préjugés et de fantasmes, largement nourris d'idées reçues et d'images véhiculées, notamment, par les péplums : rien qu'entre "Quo Vadis" et "Caligula", on est servis ! Nous sommes, de plus et quoi que nous en disions, marqués par une morale judéo-chrétienne qui a façonné toute notre façon de penser et a , de fait, forcément affecté notre regard et celui de nos prédécesseurs sur les pratiques antiques. Ainsi, c'est toute l'idée que nous avons des mœurs et du concept même de sexualité à Rome qu'il nous faut repenser. Adultère, pédophilie, homosexualité : autant de notions qui, si tant est qu'elles existent, prennent une autre acception dans la culture romaine.
                                         Reprenons l'exemple de l'homosexualité, concept qui n'existait pas en tant que tel - pas plus, d'ailleurs, que celui d'hétérosexualité ou de bisexualité : avec un homme ou avec une femme, un citoyen romain respectable se doit d'être le dominant, l'actif du couple... Ce n'est qu'un exemple parmi d'autres. Notons d'ailleurs qu'il n'existait aucun équivalent de notre terme "sexualité" - ce qui, franchement, complique encore un peu les choses !
                                         Souvent représentés comme des êtres lascifs à la sexualité débridée, il apparaît en fait que les Romains se faisaient une tout autre idée de l'immoralité et de la vertu, et que si la notion de péché leur était inconnue (merci le christianisme !), un certain nombre de règles  déterminait le comportement attendu de la part d'un citoyen - des règles de tempérance, de maîtrise de soi, délimitant clairement l'espace du plaisir et celui des devoirs.
                                          Tout le mode de pensée des romains sur le sujet nous est étranger : il nous faut oublier tout ce que nous croyions savoir, faire abstraction de notre propre conception de la morale pour pouvoir espérer appréhender ce vaste sujet. C'est à cela que nous invite le hors-série au fil d'articles riches et variés. De la littérature érotique à la prostitution en passant par la figure mythologique de Priape ou le statut des femmes, de nombreux spécialistes abordent, dans un langage clair et précis, la plupart des sujets - y compris les amours entre femmes, thème rarement abordé. De nombreuses illustrations enrichissent ce dossier : largement décryptées, en particulier dans leurs sous-entendus, elles donnent une idée plus précise encore de la place de la sexualité dans la société romaine. Ainsi, les messages érotiques et les graffiti sexuels retrouvés dans la partie Gallo-romaine de l'Empire offrent-ils un aperçu des jeux de mots, des images et des pratiques - et plus exactement de ce qu'elles véhiculaient dans la mentalité des Romains. De même, les objets de la vie quotidienne figurant un phallus ou à l'effigie de Priape ou de créatures dionysaques témoignent de l'aspect prophylactique de ces représentations - bien loin de l'obsession pour le sexe que l'on a souvent voulu y voir.
                                          Au final, je risque d'en décevoir certains car il n'y a rien de choquant ni même de graveleux dans ce magazine - bien que, je vous le concède, certaines illustrations ou certains propos puissent paraître crus aux yeux les plus chastes ! Mais, sans jamais tomber dans l’exhibitionnisme, la revue traite intelligemment d'une thématique rarement abordée avec autant de sérieux, et elle est absolument passionnante du début à la fin. Certes, vous m'objecterez qu'elle est un peu chère - surtout, me direz-vous, qu'elle ne compte que 80 pages. Et bien je vous répondrais que, comme dans bien d'autres domaine, la taille n'est pas le plus important...

Dossiers d'Archéologie : Sexe à Rome, au-delà des idées reçues. - Hors Série n°22 - Avril 2012 - 9 euros. Voir le lien.

vendredi 20 avril 2012

Le cursus honorum : le parcours du combattant... ou plutôt du Sénateur !

                                        Je ne vous apprends rien : ce week-end a lieu en France le premier tour de l'élection présidentielle. Scrutin, mandats, campagne électorale... Et dire que je me demandais pourquoi l'évènement m'avait donné envie de vous parler du cursus honorum ! L'expression vous évoque peut-être vaguement quelque chose : le cursus honorum, que l'on pourrait traduire par "succession des honneurs", c'est le chemin balisé, les étapes obligatoires pour quiconque souhaite entrer dans la carrière publique. Dans son "Dictionnaire Amoureux de la Rome Antique" (éditions Plon), Xavier Darcos le compare fort justement à une sorte de jeu de l'oie du pouvoir : la formule me plait, et je n'aurais pas trouvé mieux !

                                        En effet, un citoyen romain ne peut prétendre occuper n'importe quel poste dans la magistrature publique. Outre les conditions indispensables d'âge, de fortune et de naissance, toute ascension se fait dans un ordre bien précis, selon une hiérarchie fixée en 180 avant J.C., qui a cependant connu de notables évolutions au fil des siècles. La principale réorganisation est due à ce brave Auguste qui, après les guerres civiles, abaisse notamment l'âge à partir duquel chaque fonction peut être briguée et fixe à 600 le nombre de Sénateurs - auquel peut se présenter chaque magistrat sortant (à condition de posséder un minimum d'un million de sesterces.) De plus, dès lors, l'Empereur ne se privera pas d'accorder des dérogations à ses proches, et de nommer des hommes selon son bon vouloir.


L'Empereur Auguste.

                                          Mais en attendant, revenons au début de l'Empire : les hommes issus des familles nobles entrant dans la carrière sénatoriale doivent occuper toute une série de postes et, théoriquement, ils sont élus par les différentes assemblées. Je précise "théoriquement", car dans la pratique, il arrive fréquemment sous l'Empire que les charges soient attribuées par l'Empereur himself ou par son entourage, en échange d'espèces sonnantes et trébuchantes... (C'est le cas, par exemple sous Vespasien ou Commode). Avant tout, il faut remplir un certain nombre de conditions pour être éligible : être citoyen romain, appartenir à la classe équestre et avoir effectué son service militaire en tant que cavalier (ce qui nécessitait une fortune d'au moins 400000 sesterces.) Les mandats sont attribués pour un an, de sorte que les campagnes électorales sont quasi permanentes : quand on voit l'ambiance chez nous en ce moment, voilà qui laisse songeur !

Les mandats successifs que doit briguer notre citoyen romain sont les suivants :

1) Questeur (quaestor) - à partir de 30 ans, puis 25 ans sous le principat. Cette magistrature est généralement exercée par un ancien tribun militaire. Le questeur est en charge du trésor public : il collecte l'impôt, gère les dépenses, éventuellement la trésorerie d'une province et rémunère l'armée. Ils sont au nombre de 20 chaque année - puis 70 ultérieurement, l'étendue de l'Empire nécessitant davantage de magistrats . Le poste de questeur est un prérequis indispensable pour pouvoir ensuite se présenter au tribunat de la plèbe (voir l'article sur Tiberius Gracchus), bien que cette charge soit purement honorifique sous l'Empire.

2) Edile (aedilis) - à partir de 36 ans, puis 27 ans sous le principat. Étape facultative, il fallait néanmoins avoir été questeur pour pouvoir y prétendre. L'édile est à la tête de l'équivalent de la police municipale (petite délinquance, vols, flagrants délits...) et est en charge de l'entretien de la voirie, de la distribution du blé, de l'organisation des jeux, etc. Ils sont au nombre de 4 : les édiles curules élus par les comices tributes, et les édiles plébéiens par les conciles... plébéiens ! Ils bénéficient de l'inviolabilité.

3) Préteur (praetor) - à partir de 40 ans, 30 ans sous le principat. Leur nombre varie au fil du temps : 8 sous Sylla, 16 sous César, 12 au début de l'Empire, ils ne sont par exemple plus que 6 en 241. Il en existe de deux sortes : les préteurs urbains et les préteurs pérégrins. Garants de la justice et détenteurs de l'autorité militaire (imperium), ils gèrent les affaires entre citoyens romains dans le premier cas, et celles impliquant un ou des étrangers dans le second. Le préteur urbain communique également aux Consuls les décisions du Sénat, et peut les remplacer en cas d'absence. Élus par les comices centuriates, les préteurs disposent de l'imperium, peuvent prendre les auspices majeurs et sont précédés de licteurs. Un préteur pourra, à l'issue de son mandat, devenir propréteur - le suffixe -pro indiquant qu'il conserve les pouvoirs et les honneurs liés à sa précédente fonction - et devenir gouverneur d'une province mineure ou légat (commandant) de légion.

4) Consul (bin, consul !) - à partir de 43 ans, 33 ans sous le principat. A l'origine, le  poste de consul a été crée en 509 avant J.C., lors de la chute de la monarchie et l'établissement de la république. Ils sont au nombre de deux, élus par les comices centuriates. Le plus haut magistrat de l’État, tant dans le domaine civil que militaire, lui aussi détenteur de l'imperium, il a le droit de prendre les auspices et est précédé de 12 licteurs. Le consul convoque et préside les réunions du Sénat, les comices curiates et centuriates, peut intervenir en justice et commande les armées. Il donne également son nom à l'année. Chaque consul peut opposer son véto aux décisions de son collègue. Au terme de son mandat, il peut devenir proconsul, ce qui lui permet de devenir gouverneur d'une province importante, comme la Grèce par exemple. Il peut aussi devenir préfet de la ville (c'est-à-dire chargé du maintien de l'ordre public à Rome). Ancien consul, le censeur a quant à lui la charge de dresser la liste des membres du Sénat.
Une fois son mandat accompli, un consul doit attendre 10 ans minimum pour briguer un second mandat. (Enfin, logiquement... Parce que Marius ou Cinna, par exemple, ne s’embarrassent pas de la loi et se font élire plusieurs années de suite !) Néanmoins, sous l'Empire, l'élection n'est plus qu'une formalité et c'est le plus souvent l'Empereur qui nomme le consul - voire, qui s’octroie lui-même (ou conseille fortement aux Sénateurs de lui octroyer...) la fonction. Et inutile de préciser que, dans ce cas, la limitation suscitée compte pour des prunes :  Domitien, consul 10 fois en 16 ans, ne me contredira pas ! Ce n'est plus, de toute façon, qu'un titre honorifique, l'Empereur détenant dans les faits tous les pouvoirs.


Pièce romaine représentant la chaise curule, attribut des magistrats détenant l'imperium.

                                        Au IVe siècle, toutes ces magistratures ne correspondront plus qu'à des titres, vidés de toute substance : les postes importants ne dépendront plus du cursus honorum ou de l'appartenance à une classe sociale. Constantin Ier, par exemple, ne nommera plus que des consuls à titre purement honorifique, et laissera au Sénat le soin de désigner questeurs, prêteurs, etc. Le cursus honorum aura vécu.

                                        O.K., je le reconnais : ça fait beaucoup d'informations à assimiler. D'autant plus que des notions comme l'imperium, les comices ou le légat sont peut-être assez floues dans votre esprit... Pas d'inquiétude, j'aurais l'occasion d'y revenir ! En attendant, souvenez-vous donc simplement de l'ordre dans lequel les magistratures devaient être accomplies et de leur fonction principale :

Questeur - trésor public.
Édile (facultatif) -
police municipale.
Préteur -
justice.
Consul -
plus haute magistrature sous la république, titre honorifique sous l'Empire.

Si vous avez retenu ça, vous avez compris l'essentiel. Et vous serez un peu plus savant au moment de glisser votre bulletin dans l'urne !