dimanche 6 juillet 2014

Méduse : Mythe Et Symbolique. (Partie 1.)


                                        Le nom de Méduse vous est sans doute familier, de même que sa représentation la plus courante: un monstre grotesque, visage féminin grimaçant avec sur la tête une enchevêtrement de serpents se tortillant. On sait aussi qu'elle pétrifie tous ceux qui ont le malheur de croiser son regard. Ce personnage a toujours fasciné : depuis l'Antiquité, où elle apparait dans les Temples, sur les murs des villas ou sur des bijoux ou talismans comme symbole apotropaïque, jusqu'à l'époque actuelle, où elle nourrit encore et toujours l'imaginaire des artistes.

Sans doute la représentation la plus célèbre : "Méduse" par Le Caravage.

                                        Mais qui est vraiment Méduse ? Est-elle vraiment cette créature maléfique, ou y a-t-il quelque chose d'autre derrière ce masque ? Quelles sont ses véritables origines ? Vous allez voir que le sujet réserve bien des surprises, car la figure de Méduse est beaucoup plus complexe qu'il n'y parait...

                                        Passée à la postérité grâce à la mythologie Grecque, elle est aussi très présente dans l'Antiquité romaine, qui s'est approprié le mythe en le transposant avec les équivalents latins des divinités grecques. Toutefois, par souci de simplification, j'utiliserai le plus souvent les noms grecs : Poséidon et Athéna par exemple, au lieu de Neptune et Minerve. Je ne prétends pas offrir une analyse exhaustive du mythe, mais quelques éléments de réflexion qui, peut-être, permettront de mieux appréhender Méduse, dans une autre dimension, et de l'envisager sous un angle différent, comme une victime du patriarcat et de la sexualité masculine, plutôt que comme l'horrible monstre auquel on l'assimile généralement.

MYTHE ET HISTOIRE.


Les récits mythologiques.


                                        Je vous la fais courte : selon la mythologie grecque, Méduse était l'une des six filles (ses sœurs étant les Grées - vieilles femmes se partageant un œil et une dent, qu'elles se prêtaient à tour de rôle - et les deux autres Gorgones, Steno et Euryale) nées de la divinité marine Phorcys et de sa sœur Ceto. Magnifique jeune fille à la sublime chevelure, elle était considérée comme la plus belle des trois Gorgones. La légende la plus célèbre fait d'elle une prêtresse du temple d'Athéna ; malheureusement pour elle, Poséidon s'éprend d'elle et rêve de la posséder. Il se transforme en oiseau, l'enlève et la viole dans le temple. Furieuse de cette profanation, Athéna tourne sa colère contre la jeune femme et la transforme en Gorgone : elle remplace ses dents par des défenses de sanglier, ses ongles deviennent de bronze, et ses cheveux sont changés en un nid de serpents. Athéna la frappe enfin d'une ultime malédiction : désormais, quiconque croisera le regard de Méduse sera changé en pierre. Les deux sœurs, qui n'en peuvent mais, y passent aussi pour faire bonne mesure.

Représentation de Méduse, Temple d'Artémis, Corfou.

                                        Si les deux autres Gorgones sont immortelles, ce n'est pas le cas de Méduse. Athéna lui envoie donc le héros Persée, fils de Zeus et de Danaé, pour la tuer. Elle l'avertit du pouvoir de Méduse et lui donne un bouclier poli, qu'il utilise comme un miroir, affrontant le reflet de la Gorgone et évitant de fixer directement son regard. C'est ainsi qu'il peut l'approcher et la décapiter. Cet élément apparaît cependant tardivement, les premières versions se contentant de raconter que Persée détourne la tête au moment de frapper le monstre. Du corps sans tête jaillissent deux êtres magiques, engendrés par Poséidon : le géant Chrysaor et le cheval ailé Pégase. Après bien des aventures, Persée utilise la tête de Méduse pour pétrifier le monstre marin qui terrorise la ville d'Argos et à qui la fille du roi, Andromède, devait être sacrifiée. Il épouse la jeune fille, dont il aura une fille prénommée... Gorgonphone.

Persée détourne le regard en tuant Méduse (représentée comme un centaure.) - Musée du Louvre. (© M.L. Nguyen)


                                        Finalement, Persée offre la tête de la Gorgone à Athéna, qui en orne son bouclier. La Déesse recueille aussi le sang de Méduse et en fait don à Asclépios, le Dieu de la médecine : le sang provenant de la veine droite rend la vie, tandis que celui issu de la veine gauche est un poison foudroyant.

                                        Il existe d'autres versions du mythe. Selon l'une d'elles, la superbe mais orgueilleuse Méduse se serait vantée d'être plus belle qu'Athéna : par vengeance, la Déesse aurait changé sa chevelure en serpents et l'aurait maudite de sorte que son regard pétrifiait tout ceux sur qui il se posait. Pour Apollodore, Méduse et ses sœurs étaient venues au monde avec des serpents en guise de cheveux, des ailes jaunes et les mains de bronze ; leur corps était couvert d'écailles et leurs yeux avaient le pouvoir de pétrifier les gens. Si ces légendes présentent toutes Méduse comme une créature hideuse, d'autres récits font d'elle une belle femme capable de charmer les hommes, qu'elles transformaient ensuite en pierre : Ovide est le principal artisan de cette métamorphose (Alerte ! Jeu de mots littéraire!), comme nous le verrons plus loin.

Les récits historiques.


                                        Dès l'Antiquité, les auteurs ont tenté de trouver des origines historiques à ce mythe. Par exemple, Palaiphatos affirme que Persée serait un pirate qui, pour s'emparer d'une statue en or que cachaient trois sœurs en Éthiopie, aurait exécuté l'une d'entre elles et fait ainsi parler les autres ; Héraclite voit en Méduse une prostituée. (Ce qui, après tout, n'est pas incompatible !)

                                        Entre autres théories, Pausinias rapporte des événements historiques qui, selon lui, ont peut-être inspiré le mythe de Méduse.
"Sur la place publique d'Argos, à peu de distance de l'édifice dont je viens de parler, se trouve une éminence de terre qui renferme, dit-on, la tête de la Gorgone Méduse. Indépendamment des fables, voici ce qu'on raconte de Méduse. Elle était fille de Phorcus, après la mort duquel elle devint reine des peuples des environs du lac Tritonis; elle commandait les Libyens lorsqu'ils allaient à la chasse ou à la guerre, et marcha à leur tête à la rencontre de Persée, qui avait avec lui quelques troupes d'élite du Péloponnèse. Elle fut tuée par trahison durant la nuit, et, quoiqu'elle fût morte, Persée fut tellement frappé de sa beauté, qu'il lui coupa la tête pour la faire admirer aux Grecs. Proclès, Carthaginois, fils d'Eucrate, croit la tradition suivante plus vraisemblable que la première. Les déserts de la Libye produisent beaucoup de monstres dont l'existence paraît incroyable à ceux qui en entendent parler. On y trouve, entre autres, des hommes et des femmes sauvages, et Proclès assura avoir vu un de ces hommes qu'on avait amené à Rome. Il conjecture donc qu'une femme de cette espèce s'étant égarée, vint aux environs du lac Tritonis, dont elle désolait les habitants, jusqu'à ce que Persée l'eût tuée. Comme cette contrée est consacrée à Minerve (Athéna), le bruit se répandit que cette déesse avait aidé Persée dans son entreprise." (Pausinias, "Description de La Grèce", II-21.)
                                        De toute évidence, ces épisodes illustrent la manière dont la civilisation patriarcale grecque a tenté d'écraser le pouvoir et les velléités d'indépendance féminine. Dans le premier cas, Méduse est donc une reine, chef de guerre, qui prend le commandement de l'armée combattant Persée. Dans la seconde hypothèse, Méduse est une "femme sauvage", errant dans le désert et harcelant les habitants. Voilà qui montre à nouveau le désir des Grecs de maintenir les femmes sous un strict contrôle : ces "sauvageonnes" sont dangereuses et doivent être  rapidement neutralisées.

"Pandore" de John William Waterhouse.

On songe au mythe de Pandore, et au texte d'Hésiode affirmant que les femmes ont été créées par les dieux pour punir les hommes.
""Fils de Japet, ô le plus habile de tous les mortels ! tu te réjouis d'avoir dérobé le feu divin et trompé ma sagesse, mais ton vol te sera fatal à toi et aux hommes à venir. Pour me venger de ce larcin, je leur enverrai un funeste présent dont ils seront tous charmés au fond de leur âme, chérissant eux-mêmes leur propre fléau". En achevant ces mots, le père des dieux et des hommes sourit et commanda à l'illustre Vulcain de composer sans délais un corps, en mélangeant de la terre avec l'eau, de lui communiquer la force et la voix humaine, d'en former une vierge douée d'une beauté ravissante et semblable aux déesses immortelles ; il ordonna à Minerve de lui apprendre les travaux des femmes et l'art de façonner un merveilleux tissu, à Vénus à la parure d'or de répandre sur sa tête la grâce enchanteresse, de lui inspirer les violents désirs et les soucis dévorants, à Mercure, messager des dieux et meurtrier d'Argus, de remplir son esprit d'impudence et de perfidie. (...) Ce héraut des dieux lui donna un nom et l'appela Pandore, parce que chacun des habitants de l'Olympe lui avait fait un présent pour la rendre funeste aux hommes industrieux." (Hésiode, "Les Travaux Et Les Jours")
Si rien ne permet de confirmer les écrits de Pausinias, ceux-ci entrent curieusement en résonnace avec les origines archaïques de Méduse, que l'on retrouve en permanence, en filigrane, derrière les attributs et la symbolique du mythe grec.

MÉDUSE : PARADOXES ET DUALITÉS.


                                        À première vue, l'histoire de Méduse est simple. Cependant, à y regarder de plus près, ce personnage est un constant paradoxe, toujours dans la dualité et l'ambiguïté. Entre sa beauté première et sa monstruosité suite à sa transformation bien sûr, mais pas seulement : il existe de nombreux aspects du mythe qui, approfondis ou rapprochés des autres protagonistes de l'histoire, permettent d'émettre quelques hypothèses éclairantes, et de proposer d'autres interprétations du mythe de Méduse - dans une perspective contemporaine, mais aussi antique.

La Déesse Mère derrière la gorgone : un symbole de vie et de mort.


                                        De nombreux éléments  suggèrent en effet l'ambiguïté fondamentale de Méduse. L'un des plus révélateurs est le double pouvoir de son sang, qui peut à la fois guérir et même ressusciter, mais aussi tuer. Plus largement, Méduse est une créature de vie et une créature de mort. En ce qui concerne la mort, pas besoin de vous faire un dessin : Méduse, par la simple force de son regard, peut pétrifier ses ennemis. Mais - nouveau paradoxe - Méduse décapitée, elle n'est pas inoffensive pour autant, bien au contraire : bien qu'étant la seule gorgone mortelle, Méduse donne naissance, après sa mort, à Pégase et Chrysaor.  Nés de son sang, ils sont le symbole de la puissance du sang féminin, et du cycle de la vie que représente Méduse.

Pégase. (Mosaïque, Musée archéologique de Cordoue.)
Au passage, la nature de Pégase n'est pas anodine : cheval ailé, il représente, comme la Déesse Mère Méduse, un lien entre la terre et le ciel (voir ci-dessous) et, créature ambivalente par excellence, le cheval est un symbole de sauvagerie et d’énergie incontrôlée.  Mais il y a mieux : même détachée du corps, la tête de Méduse conserve sa puissance et, figurant désormais sur le bouclier d'Athéna, elle continue de pétrifier ceux qui croisent son regard, exerçant toujours son pouvoir de vie et de mort... par-delà son propre trépas. Ainsi, elle est d'autant plus indestructible qu'elle a été tuée ! Il est intéressant de dresser un parallèle avec l'histoire du géant Atlas, que Persée pétrifie grâce à la tête de Méduse : Atlas est transformé en la montagne éponyme, sur laquelle pousse la végétation, en un cycle éternel de vie, mort et renaissance.

Persée présentant la tête de Méduse à Atlas.


                                        Pour comprendre cette dimension de Méduse, symbole du cycle de l'existence, il faut remonter aux sources du mythe. A l'origine, Méduse est une des figures mythologiques les plus archaïques, certains la rapprochant même du démon Humbaba, décapité par Gilgamesh. En réalité, Méduse est sans doute une Déesse issue d'une proto-société matriarcale et de nombreuses cultures anciennes la considèrent comme l'une des facettes de la Déesse Mère. Elle ne serait donc pas plus Grecque que moi, mais serait une transposition d'une Déesse plus ancienne, peut-être libyenne, connue sous de nombreux noms dont ceux de Neith, Anath, ou encore Athene...

La Déesse Anath. (©Camocon via Wikipedia.)


Ce dernier nom évoque bien sûr Athéna, d'autant plus que la déesse Anath est souvent décrite comme une Déesse guerrière vierge et extrêmement violente - nous y reviendrons.

                                        Si l'on part de cette hypothèse, la chevelure de serpents et la peau reptilienne sont des symboles chthoniens, liés au cycle naturel de la naissance, de la mort et de la renaissance, à mettre en parallèle avec le cycle de la menstruation, que l'on croyait alors synchrone avec la lune et les marées. Et revoilà le sang de Méduse, à la fois panacée et poison mortel ! Le serpent, en tant que reptile, a aussi un lien particulier à la terre, à rapprocher des ailes que l'on attribue souvent à Méduse, et qui  symbolisent le ciel et la liberté : la gorgone représente donc la transition entre les mondes terrestre et céleste. Les défenses de sanglier, quant à elles, sont certes menaçantes, mais le cochon est aussi un symbole de naissance et de fertilité, probablement en raison des grandes portées et des nombreuses mamelles de la femelle.

Mosaïque représentant Méduse. (©Marshall Astor via Flickr.)


                                        Reste la capacité de Méduse à transformer les hommes en pierre : cette caractéristique majeure renvoie directement en négatif à la toute-puissance féminine, c'est-à-dire celle de donner la vie. En pétrifiant les êtres, Méduse les renvoie à la terre dont ils sont issus. Dans la relecture psychanalytique du mythe Grec, ce pouvoir de vie et de mort sur les hommes n'est qu'un symbole de castration, de la capacité de la femme à provoquer l'impuissance du mâle : en décapitant Méduse, Persée reprend le contrôle de sa virilité et met en échec la ruse féminine. Là encore, nous en reparlerons.

                                        Dans le mythe grec, la Gorgone représente aussi métaphoriquement ce qui ne peut être représenté, soit la mort elle-même : il est impossible de la voir ou de la regarder en face. Dans "L'Odyssée" d'Homère, Méduse est la gardienne des enfers, où elle sert la Déesse Proserpine ; elle réapparaît dans ce rôle dans le "Paradis Perdu" de John Milton et dans la "Divine Comédie" de Dante :
 " « Viens, » du haut de la tour criaient-elles ensemble,« Viens le changer en pierre, ô Méduse ! qu'il tremble ! Trop doucement Thésée autrefois fut puni. »
« Tourne-toi, tiens tes yeux fermés, » me dit le sage;« De Gorgone un instant si tu voyais l'image, Tu ne reverrais plus la lumière des cieux. »" (Dante, "L'Enfer", IX, 55-7.)

                                        Ce rôle est exploité par le symbolisme chrétien, où Méduse représente toujours la mort, mais devient aussi un intermédiaire du  Diable. On la trouve par exemple dans les légendes arthuriennes (Cycle de la Vulgate - "Le livre d'Arthur"), sous la forme d'un monstre féminin hideux (à rapprocher de l'ascendance grecque de Méduse, issue de divinités marines). Vivant au fond d'une rivière, elle engloutit les hommes dans les flots (au lieu de les pétrifier). De même, dans "Les Fortunes d'Andromède et de Persée", Calderón raconte comment le héros doit combattre une Méduse incarnant la mort et le péché.

"Persée Trouvant Méduse" de Edward Coley Burne-Jones.

                                        D'autres rapprochements ont été opérés au fil des siècles, par les artistes et penseurs les plus divers : en tant que Déesse Mère, Méduse a par exemple été comparée par Friedrich Nietzsche et Raymond Queneau au soleil, symbole de vie et de mort, et objet de désir impossible à regarder en face.

"Je reconnais l’affreux soleil
Féminin qui se putréfie
Je reconnais là mon enfance,
Mon enfance encore et toujours,
Source infectée, roue souillée,
Tête coupée, femme méchante,
Méduse qui tires la langue,
C’est donc toi qui m’aurais châtré."
(Raymond Queneau, extrait de "Chêne et Chien".)

Méduse : Masque et miroir.


                                        Le thème du masque occupe une place prépondérante dans le mythe de Méduse. Nous verrons que le masque à l'effigie de la gorgone tenait un rôle important dans les cérémonies liées à son culte, dans les civilisations matriarcales, et comment Athéna elle-même utilisait un masque de Méduse. Il n'est pas étonnant que la Gorgone, symbolisant ce qu'on ne peut regarder directement, soit un masque plus qu'un visage - de fait, elle se résume à une tête, et son corps n'est quasiment pas évoqué.

Le masque de Méduse.

                                        L'évolution esthétique du personnage va toutefois s'accompagner d'un changement d'interprétation : derrière le masque, on imagine désormais un visage plus humain, au lieu de "l'irregardable". La transformation du personnage de Méduse, à partir de l'ère pré-classique jusqu'à la période hellénistique, corrobore cette nouvelle perception : la laideur disparait, et montre une Méduse à la beauté tragique, conforme aux écrits d'Ovide.

Mosaïque du musée d'Athènes.
 
C'est en effet chez le poète que l'on rencontre pour la première fois une Méduse victime, violée par Neptune (Poséidon) dans le temple de Minerve (Athéna). Celle-ci la punit en changeant sa chevelure en un nid de serpents, faisant de l'objet de séduction l'instrument de la punition. Ce changement s'accentuera au fil du temps, l'insoutenable laideur de Méduse devenant une insoutenable beauté, la rendant plus humaine et plus tragique. Les Romantiques du XIXème siècle porteront cette image à son paroxysme, faisant de Méduse l'archétype de la femme fatale et maudite.
"Je suis belle, ô mortels! comme un rêve de pierre,
Et mon sein, où chacun s'est meurtri tour à tour,
Est fait pour inspirer au poète un amour
Éternel et muet ainsi que la matière.

Je trône dans l'azur comme un sphinx incompris ;
J'unis un cœur de neige à la blancheur des cygnes ;
Je hais le mouvement qui déplace les lignes,
Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris. 
" (C. Baudelaire, "La Beauté", "Les Fleurs Du Mal").
"Tête de Méduse" (Pierre-Paul Rubens)

                                        Mais Méduse se présente sous un autre aspect, complémentaire : elle est le masque qui dissimule la personnalité, mais aussi le miroir qui reflète cette vraie nature. Dans les versions tardives, c'est bien grâce à un bouclier poli que Persée, combattant le reflet de Méduse en lieu et place du monstre lui-même, parvient à la vaincre : le reflet est inoffensif soit parce qu'il n'est qu’un double affaibli sans pouvoir pétrifiant, soit parce que la Gorgone est elle-même victime de son propre regard.  En un sens, on rejoint aussi la superstition liée au symbole du "mauvais œil" que, traditionnellement, on combat en le détournant. Ovide, en particulier, a souligné l'importance du bouclier, offert par Athéna, grâce auquel Persée a pu affronter la Gorgone sans la regarder directement : le bouclier en question est donc une arme plus qu'une protection.


Persée tuant la Méduse. (Musée national hongrois, Budapest - ©Magika42000)

"Narcisse", par Le Caravage.
Le même Ovide établit un lien avec le mythe de Narcisse (mort de faim car, penché sur son reflet dans l'eau d'une rivière, il en tombe éperdument amoureux et est incapable de s'en détacher) : ce thème du reflet, fondamental pour expliquer le processus de la victimisation de Méduse, est le même. Il rejoint l'idée, développée ci-dessous, d'une Méduse expiant la souillure du temple d'Athéna, retombée sur l'ensemble de la Cité : l'individu est victime de son propre reflet, ce qui absout en quelque sorte l'agresseur (ou la communauté) de tout blâme. Il ne s'agit donc pas ici de la problématique contemporaine du miroir, liée à l'identité et à l'individualité, mais bien du rôle social : on ne s'interroge pas sur la nature intrinsèque du "je" face à lui-même, mais sur celle qui se révèle au travers du regard de l'autre, qui nous renvoie notre propre image. (Note : j'ai mal à la tête. Il fallait la trouver, quand même, celle-là...)


Un monstre protecteur.


                                        La Méduse romaine, ou du moins la façon dont le mythe est interprété par les Romains, est assez différente de celle de la Grèce antique. Les raisons découlent directement de la Religion romaine, et de la croyance selon laquelle la stricte observance des rites permet de gagner à sa cause même les divinités les plus belliqueuses. Par conséquent, même une créature aussi terrible que Méduse peut devenir une alliée fidèle du peuple romain, qu'elle protège contre toutes sortes de désagréments. Gardienne des villes, on la retrouve souvent sur les murs extérieurs des cités, ou sur les façades des monuments et bâtiments publics ; elle apparait aussi dans les demeures privées et sur les portes des temples, voire sur des bijoux.

Bague romaine antique.


Cette figure mythologique a aussi été utilisée comme figure de proue, en guise d'avertissement aux navires ennemis, ou sous forme de sculpture à l'entrée des ports. Cette dimension apotropaïque se retrouve encore aujourd'hui lorsqu'on observe la Trinacria, symbole de la Sicile, montrant traditionnellement le visage de Méduse.

La Trinacria sicilienne.

                                        Celle-ci a également sa place dans l'armée où, emblème protecteur, elle figure sur les enseignes des légions... aux côtés de Minerve, l'Athéna romaine ! Mais aussi sur les armures et les boucliers de certains généraux - la cuirasse d'Alexandre le Grand, notamment et, bien sûr, l’Égide d'Athéna.

Ornement de bronze, provenant d'un des navires de Caligula. (Palazzo Massimo alle Terme.)

                                        Méduse devient ainsi un emblème militaire - au point que Nerva, fervent adorateur de Minerve, lui a associé Méduse à qui il dédie les victoires de son armée, et a fait construire en son honneur plusieurs statues, placées par exemple dans des Temples dédiés à sa Déesse de prédilection. Plus largement, les généraux romains ne négligeaient jamais Méduse : nous avons vu qu'ils arboraient son effigie dans les batailles, et ils l'honoraient en la faisant figurer dans plusieurs bâtiments religieux, comme par exemple le temple de Diane Nemorensis à Nemi.

Minerve, Nerva et la déesse Roma. (Bas-reliefs de la chancellerie - ©www.roma101.com)


Ceinturon de la Garde Républicaine. (www.symbmilgend.fr)
Aujourd'hui encore, Méduse figure même sur les médaillons des ceinturons de cérémonie des gendarmes mobiles, des gendarmes départementaux et de la garde républicaine. Cette image est apparue pour la première fois en 1885 sur les médaillons des ceinturons porte-épée des officiers. Si Méduse est un attribut militaire, c'est bien sûr parce que son aspect terrifiant et menaçant représente le visage du guerrier possédé par la frénésie de bataille, mais aussi parce qu'elle est étroitement liée à Athéna-Minerve, déesse de la Guerre. Un autre aspect, à venir dans la seconde partie de ces réflexions.



4 commentaires:

Anonyme a dit…

j'attends avec impatience la deuxième partie....

FL a dit…

Elle arrive - logiquement Dimanche prochain ! Bonne lecture... ;-)

Fabienne PASSAMENT a dit…

Excellent ! Clair & bien illustré ! Merci beaucoup ! très inspirant !!!

FL a dit…

Tant mieux, ravie que cet article vous ait intéressée :-) Et merci pour le commentaire...