dimanche 12 octobre 2014

"Ventre affamé n'a point d'oreilles."

                                        Vous n'imaginez pas le nombre d'expressions qui tirent leur origine de l'Antiquité.  Même si l'on exclut toutes les références à la mythologie ("Être dans les bras de Morphée", "Se croire sorti de la cuisse de Jupiter", etc.), il reste encore une liste impressionnante de proverbes et maximes tout droit sorties de la Grèce ou de la Rome antiques. Certaines sont connues de tous : rares sont ceux qui ignorent l'origine des citations césariennes comme "Le sort en est jeté". En revanche, nous ne sommes pas toujours conscients que d'autres phrases, pourtant passées dans le langage courant, proviennent tout aussi directement de l'Histoire ou de la littérature romaine. Vous serez donc peut-être surpris d'apprendre que l'expression "Ventre affamé n'a point d'oreilles" est à l'origine une citation de Caton l'Ancien.


Buste de patricien, supposé être Caton l'Ancien.  (©Niplos via wikipedia.)

                                        Un sacré personnage, que ce Caton, aussi connu comme Caton le censeur ! Cet orateur et politicien de la République (234 - 149 avant J.C.) est l'archétype du romain traditionaliste, un parangon de rigueur morale, et on le présente le plus souvent comme un rabat-joie de première. Défenseur d'une Rome agricole et conquérante comme aux plus beaux temps de Romulus, il prône le strict respect des valeurs morales des origines : adepte d'une vie simple et austère, il s'élève contre ce qui lui apparaît comme un facteur de décadence. C'est-à-dire : tout, ou peu s 'en faut. La corruption, la luxure, la paresse, mais aussi le luxe des étoffes, la profusion de bijoux, l'art grec (bien connu pour amollir la jeunesse romaine), les plaisirs de la table... A ses yeux, ce sont autant de manifestations de la débauche qui gangrène peu à peu la société. D'une certaine manière, Caton l'Ancien est à son époque le dernier rempart d'une république romaine sur le point de disparaître, à cause de l'expansion territoriale et du pouvoir grandissant des généraux.

                                        Vous ne serez pas surpris d'apprendre que Caton est bien connu pour son style de vie frugal : il se contente d'eau et de mets simples et regarde comme méprisables ceux qui se soumettent à leurs sens. A un homme qui souhaite se rapprocher de lui, il rétorque par exemple : "Je ne saurais vivre avec un homme qui a le palais plus sensible que le cœur."  Plus violent encore, il raille ainsi un homme obèse : "A quoi peut servir à la patrie un corps où, du gosier à l'aine, tout l'espace est occupé par le ventre ?"

                                        Un jour, raconte Plutarque, le peuple romain affamé réclame vigoureusement une distribution de blé supplémentaire. Mais Caton s'oppose à cette mesure démagogique et s'adresse à la Plèbe :

"Un jour le peuple romain demandait instamment et hors de propos qu'on lui fît une distribution de blé. Caton, qui voulait l'en détourner, commença ainsi son discours :  'Citoyens il est difficile de parler à un ventre qui n'a point d'oreilles.' " (Plutarque, "Vie de Caton", XI.)

Carte publicitaire illustrant le proverbe.

                                        Cette phrase sera reprise ensuite par Rabelais dans son "Tiers-Livre" qui la prête au personnage de Panurge (Tiers-Livre, XV), et surtout par Jean de la Fontaine qui la remanie légèrement dans sa fable "Le Milan et Le Rossignol" - du reste empruntée à Ésope... Capturé par le rapace, le rossignol pris dans ses serres tente de l'amadouer en lui chantant sa plus jolie chanson. En vain puisque le milan lui rétorque : "Nous voici bien : lorsque je suis à jeun, tu viens me parler de musique !" Et de conclure : "Ventre affamé n'a point d'oreilles".


2 commentaires:

minvtio a dit…

Encore, encore ... et prenons garde de nous lever du pied gauche

FL a dit…

;-)