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dimanche 21 décembre 2014

Satané Petrus Tritonius : Renaissance et musique antique.


                                        A plusieurs reprises, j'ai eu l'occasion de souligner la manière dont l'Antiquité avait inspiré les artistes. C'est en particulier le cas à la Renaissance, avec la redécouverte des textes et de l'art antique, et à partir de la fin du XVIIIème siècle lorsque les ruines de Pompéi et Herculanum sont dégagées. Cette influence se rencontre en peinture, en sculpture, en littérature, en musique, en architecture - et aujourd'hui encore, les thèmes antiques nourrissent les médias modernes, par exemple le cinéma ou les jeux vidéos. Ils surgissent parfois dans des domaines totalement inattendus : j'avais cité plusieurs groupes de rock s'inspirant de la Rome antique. Aujourd'hui, je vais à nouveau vous parler de musique - mais d'un genre radicalement différent : je vous emmène au cœur de la Renaissance, faire la connaissance d'un compositeur autrichien nommé Petrus Tritonius.

                                        Peter Treybenreif est né au Tyrol en 1465. En 1486, il est inscrit à l'université de Vienne, et rejoint ensuite celle d'Ingolstadt en 1497. Comme nombre de lettrés de l'époque, il adopte un pseudonyme latin, Petrus Tritonius, alors qu'il étudie aux côtés de l'humaniste allemand Conrad Pickel, dit Conradus Celtis. C'est en grande partie grâce à ce dernier, poète et philologue passionné de poésie latine, que l'Allemagne de la Renaissance redécouvre la culture antique classique.

"Apollon sur le Parnasse." (Illustration des "Odes" de Tritonius en 1507. ©Warburg Institute Iconographic Database.)



                                        Proche de Tritonius, il encourage son élève à composer un recueil didactique de chants basé sur les Odes du poète latin Horace et supervise la composition de cette œuvre à 4 voix avec mélodie au ténor. Ces compositions, intitulées  Melopoiae sive harmoniae tetracenticae, sont centrées sur la rythmique, qui respecte scrupuleusement la prosodie originale de la récitation latine : Tritonius suit la tradition héritée de l'école d'Alexandrie, selon laquelle la musique doit reproduire de façon littérale les schémas métriques de la poésie classique, avec une alternance stricte de longues et de brèves. (Pour résumer, la rythmique de la musique antique s'appuie sur une structure binaire : la phrase musicale se compose d'alternances de brèves et de longues correspondant à deux brèves. Il existe donc différentes combinaisons, permettant de varier le rythme.) Il en résulte que, si ces 22 odes ont été composées pour plusieurs voix, ce sont moins des œuvres polyphoniques que des chants homophoniques et homorythmiques, proches des chœurs des tragédies antiques grecques. On y trouve notamment un hymne à l'Empereur Auguste (texte tiré des Odes I.2.), "Iam satis terris", que vous pouvez écouter dans le deuxième podcast signalé en fin d'article.


Auguste en grand pontife. (Palazzo Massimo alle Terme - ©S. Sosnovskiy.)



                                        Une fois ses études achevées, Tritonius retourne au Tyrol, où il s'installe comme professeur de Latin et de musique, à l'école de la cathédrale de Brixen (aujourd'hui Bressanone). Docteur honoraire de l'université de Padoue, il retrouve Vienne quelques années plus tard, en tant que maître de musique à l'Université où il a fait ses classes, au sein du Collège de Poètes et de Mathématiciens fondé par Celtis. A la mort de ce dernier en 1508, Tritonius regagne à nouveau le Tyrol, enseignant dans diverses villes comme Bozen (Bolzano - où il dirige la Lateinschule). En 1524, il publie un Hymnarius de 131 chants, plus vieux recueil imprimé d'hymnes catholiques connu. Il meurt peu de temps après, sans doute en 1525.

                                        Publiées en 1507 à Augsburg, les Odes de Tritonius rencontrent un succès immédiat et font l'objet de plusieurs rééditions. Elles sont surtout prises pour modèle par plusieurs compositeurs germaniques qui calquent leurs œuvres sur celle de Tritonius en imitant à leur tour la structure musicale antique. Marquant par exemple le chant choral luthérien, l'influence des Odes horatiennes ne se cantonne pas aux territoires germaniques, et elle gagne la France vers la fin du XVIème siècle sous une forme nouvelle...



Musique médiévale. (Extrait du manuscrit du codex Manesse.)


                                        Appelé musique mesurée à l'antique, ce genre musical s'inspire en premier lieu d'un courant littéraire de la Renaissance italienne du XVème siècle, qui appliquait la métrique de la poésie gréco-latine à la langue vernaculaire. En appliquant à ces textes les règles mises en lumière par Tritonius, les artistes français donnent aux notes une valeur rythmique basée non sur la mesure, mais sur la longueur des syllabes chantées - comme dans la prosodie grecque, avec ses longues et ses brèves. En 1570, le poète Jean Antoine de Baïf est l'un des premiers à mêler les deux courants, entraînant dans son sillage d'autres poètes de la Pléiade et les musiciens Thibaut de Courville, Jacques Mauduit et Claude Le Jeune. Si elle tombe en désuétude dès le début du siècle suivant, la musique mesurée à l'antique a cependant contribué à l'évolution des formes musicales, en conduisant par exemple à la création de la musique de ballet, telle que la compose Lully sous le règne de Louis XIV. Plus encore, on considère souvent que le développement de la prosodie, en rapprochant la musique du texte chanté, a jeté les fondements d'un nouveau genre musical : l'opéra.
 
                                        Fascinés par l'Antiquité, les artistes des XVème - XVIème siècle ont donc puisé dans sa musique et sa poésie les règles rythmiques et métriques qui, appliquées aux textes anciens ou vernaculaires, ont donné naissance à un répertoire sacré et profane dont la forme nouvelle a profondément transformé la musique occidentale. A l'origine de ce mouvement, Petrus Tritonius mérite bien un peu de reconnaissance, fût-ce par le biais d'un modeste article sur ce blog. Juste une dernière chose, pour expliquer le titre de ce billet : le pseudonyme de Tritonius désigne aussi un terme musical un peu particulier, puisque le triton est en effet un intervalle forcé de trois notes, le plus souvent dissonant et aussi connu comme l'intervalle du Diable...


Danse du moyen-âge, d'après une gravure imprimée à Augsburg, fin du XVème s.




Pour en savoir plus, vous pouvez écouter les deux émissions que France Musique a consacrées à la musique de la Renaissance : Horizons chimériques des 26 et 27 Septembre 2013, disponibles en podcast ici et .




dimanche 10 août 2014

Partons en "Vacances Romaines" avec Audrey Hepburn et Lord Byron.


                                        En plein cœur de l'été, la plupart d'entre vous sont sans doute en vacances, sur le point de partir ou viennent juste de rentrer. En guise de clin d’œil, je consacre aujourd'hui un billet à une expression, surtout connue comme titre de film : "Vacances Romaines".

                                        Le film en question date de 1953. Réalisé par William Wyler, il met en scène Audrey Hepburn dans le rôle de la Princesse Anne, héritière d'un royaume fictif. En visite dans les grandes capitales européennes, la Princesse est fatiguée de l'emploi du temps et du strict protocole auxquels elle est soumise. Un soir, elle fausse compagnie à son royal entourage et fugue dans les rues de Rome. Elle y rencontre Joe Bradley (Gregory Peck), correspondant d'un journal américain, qui accepte de la recueillir chez lui pour la nuit sans connaître sa véritable identité. Lorsqu'il comprend que son invitée n'est autre que la princesse, Joe décide de saisir sa chance et propose à son rédacteur un scoop : un reportage exclusif sur la fugitive. Mais en arpentant la capitale italienne en sa compagnie, le journaliste tombe sous le charme d'Anne...




                                        Même si vous n'avez pas vu le film, vous en devinez aisément la suite - ce qui ne doit pas vous dissuader de le découvrir : grand classique de la comédie romantique, avec une Audrey Hepburn toujours aussi irrésistible, ce petit bijou est un incontournable que je ne saurais trop vous recommander. Vous me remercierez plus tard pour le conseil car, pour l'instant, je sens surtout poindre l'interrogation : quel rapport avec l'Antiquité romaine ?! En ce qui concerne le scénario, aucun !

                                        En fait, tout tient dans le titre : "Vacances Romaines", ou "Roman Holiday" en version originale. Cette expression est attestée en Anglais depuis la fin du XIXème siècle, et son sens premier est bien éloigné de l'ambiance légère et fleur bleue de la célèbre comédie américaine... A l'origine, "Roman holiday" s'emploie dans la langue de Shakespeare pour parler du plaisir ressenti devant un spectacle violent, puis par extension devant la douleur ou les malheurs d'autrui. Une forme de sadisme, en quelque sorte. Or, elle apparaît pour la première fois dans un poème de Lord Byron, intitulé "Le Pèlerinage de Childe Harold". L'auteur y fait référence à un gladiateur, massacré pour le plaisir de la foule.

                                        "Le Pèlerinage de Childe Harold" est un long poème narratif divisé en quatre chants, publié entre 1812 et 1818. Byron y décrit les voyages et les réflexions personnelles d'un jeune homme blasé,  qui ne nourrit plus aucune illusion quant aux plaisirs de la vie et que seule apaise la contemplation des paysages étrangers qu'il découvre au cours de son périple. Il parcourt ainsi le Portugal, l'Espagne, l'Albanie et la Grèce, mais aussi la Belgique, l'Allemagne et les Alpes, avant de visiter Venise et Rome.

Portrait de Lord Byron. (Par Thomas Phillips - 1814.)

Composés en pleine domination napoléonienne sur l'Europe, ces chants sont autant un manifeste romantique qu'un cri de révolte contre l'oppression - qu'elle soit française en Espagne ou turque en Grèce, par exemple. Tel est le sens, éminemment politique, de la métaphore du gladiateur dace citée dans le quatrième chant, et où l'on trouve l'expression de "roman holiday" :

"Je vois devant moi le gladiateur étendu sur l'arène; il repose sa tête sur sa main; son mâle regard consent à mourir, mais il déguise son agonie; et sa tête penchée s'affaisse graduellement; les dernières gouttes de son sang, qui sort lentement de sa rouge blessure, tombent épaisses et une à une, de son flanc, comme les premières gouttes d'une pluie d'orage; mais déjà l'arène tournoie autour de lui: il succombe avant qu'aient cessé les acclamations barbares qui applaudissent son misérable vainqueur.

Il les a entendues, mais il ne s'en est point ému. Ses yeux étaient avec son cœur, bien loin du cirque. Il se souciait peu de la vie qu'il perdait sans gloire; mais sa pensée se portait où s'élevait sa hutte sauvage sur les rives du Danube, là où ses jeunes enfants barbares se livraient aux jeux de leur âge; là où était leur mère de la Dacie. Lui, leur père, était égorgé pour une fête romaine (
NDR : voilà le "Roman holiday"!) Toutes ces pensées se précipitent avec son sang. Expirera-t-il sans être vengé? Levez-vous, peuples de Goths! et venez assouvir votre implacable fureur!"
(
Lord Byron, "Le Pélerinage de Childe Harold", Chant IV - 140 et 141.)

                                        Dans le cadre du poème, on traduit la locution par "fête romaine" ; en revanche, "vacances romaines" était de toute évidence mieux adapté au film avec Audrey Hepburn. Il n'empêche que, s'il ne fait pas explicitement référence aux vers de Lord Byron, ce titre rappelle une expression qui, à l'origine, renvoyait à l'Antiquité et au goût supposé des Romains pour le sang. Personnellement, je préfère prendre en compte le sens donné par le titre du film - aussi charmant que le sourire de l'adorable Audrey...


                                        J'ajoute que, surtout en matière de poésie, la traduction ne vaut jamais le texte original. Vous pouvez donc le lire en ligne, sur wikipedia, ici.


dimanche 3 août 2014

Carpe Diem : Cueille Le Jour...

                                        Je vous propose aujourd'hui de nous pencher sur une des citations les plus célèbres de la littérature latine - si ce n'est LA plus célèbre : "Carpe Diem". Cette phrase, vous la connaissez forcément : traduite littéralement en "Cueille le jour", elle a été reprise plus ou moins fidèlement et l'idée qu'elle véhicule n'a cessé d'être exploitée, notamment en littérature puisque Ronsard, Baudelaire ou Lamartine, pour ne citer que les exemples les plus évidents, ont filé la métaphore. Mais on la retrouve aussi au cinéma ("Le Cercle Des Poètes Disparus"), en musique (où on fait le grand écart entre Metallica et... Lara Fabian !), voire dans le nom de certaines associations (Ave, amis de Carpefeuch !) ou même restaurants, et il orne bien sûr de nombreux cadrans solaires. 

                                        La formule est efficace : lapidaire et "claquante", elle se retient facilement. Et l'association inattendue du verbe "cueillir" et du mot "jour" marque les esprits. D'ailleurs, on conserve rarement l'intégralité de la phrase, et on se contente de ce "Carpe diem". Malheureusement, la citation ainsi tronquée est souvent interprétée comme une maxime purement hédoniste, invitant à jouir des plaisirs immédiats sans se soucier de l'avenir. Ce qui est bien éloigné du sens que son auteur, le poète Horace, voulait lui donner à l'origine.


Horace. (Estampe du XVIIème siècle - Musée des Beaux-Arts de Rennes.)

                                        Remettons la citation dans son contexte et voyons l'intégralité du poème. Il existe de nombreuses traductions, de la plus fidèle à la plus ampoulée, mais celle qui suit (trouvée dans un vieux bouquin de Latin), si elle s'éloigne de la forme, se rapproche des interprétations que l'on rencontre le plus fréquemment :
"Ne cherche pas, Leuconoé - c'est sacrilège - quelle fin les dieux ont décidée pour toi ou pour moi, et n'interroge pas ces nombres magiques venus de Babylone. Comme il vaut mieux subir les choses ! Que Jupiter nous accorde encore bien d'autres hivers, ou que notre dernier soit celui-ci, qui voit la mer Tyrrhénienne se briser sur les rochers, sois sage, filtre ton vin et réduis tes espérances à l'aune de ta courte vie. Pendant que nous parlons, le temps jaloux a fui : cueille le jour sans trop croire à demain." (Horace, "Odes", I-11.)

                                        Horace s'adresse ici à une jeune fille nommée Leuconoé. Figure imaginaire ou pas, celle-ci semble en tous cas encline à consulter devins, mages et astrologues afin de percer les mystères de l'avenir. Horace commence donc par la mettre en garde : selon lui, seuls les Dieux sont les maîtres de la destinée humaine et il rejette ces pratiques fallacieuses qui prétendent en révéler le cours.

                                        Mais cette impossibilité de connaître l'avenir, et donc l'incertitude dans laquelle se trouve plongé l'individu, se double de toute la tragédie de l'impuissance humaine. Qu'il lui reste cent ans ou un seul jour à vivre, l'Homme n'a aucune prise sur son destin. Il ne peut que le subir, sans aucun moyen d'échapper au dernier acte - la mort.

                                        Face à ce futur inévitable et incertain, dont seule est connue l'issue tragique, nous sommes condamnés à vivre dans la crainte du lendemain et dans l'anxiété - à moins d'avoir la sagesse de ne considérer que le présent, seule réalité tangible. Adepte de l'épicurisme, Horace refuse d'anticiper des souffrances ou des épreuves qui n'existent pas encore et ne font que troubler l'âme (pour parler comme Épicure), et appelle effectivement à profiter du moment présent - non dans une perspective hédoniste de jouissance débridée, mais bien dans l'idée de l'abandon de l'espoir et de la confiance en l'avenir. Le 10ème vers (ici : "réduis tes espérances à l'aune de ta courte vie.") ne dit pas autre chose. D'où ce conseil donné à son interlocutrice :
"Carpe diem quam minimum credula postero"
"Cueille le jour en croyant le moins possible à l'avenir."


"Bacchante" (Tableau de William-Adolphe Bouguereau.)


                                        Loin d'une maxime hédoniste, Horace prône donc une certaine forme de résignation. On ne peut pas lutter contre le temps qui passe ou contre la mort inéluctable, mais on peut choisir de profiter de ce que le présent nous offre au lieu de vivre dans la crainte.

                                        Le verbe "carpere", généralement traduit par "cueillir", peut d'ailleurs s'entendre autrement puisqu'il signifie aussi "arracher". C'est le choix de certains traducteurs qui formulent la phrase avec une violence anxieuse : "Arrache le jour", saisis-toi du moment présent avec l'énergie du désespoir, tant que tu es encore vivant. La conclusion du poème exprime dans ce cas toute l'urgence de vivre ici et maintenant, sans spéculer sur un lendemain qui ne sera peut-être pas.

                                        Après avoir lu cet article, vous comprendrez peut-être pourquoi je trouve ces deux petits mots si angoissants : ils nous renvoient à notre propre finitude. Mais la force de ce Carpe diem, c'est peut-être justement qu'il transforme le drame de la condition humaine en une injonction positive, en nous invitant paradoxalement à lutter contre notre impuissance face au destin en choisissant de cultiver - et subir - l'instant présent. Et ça, c'est tout simplement la quintessence de la philosophie d’Épicure, dont nous reparlerons très bientôt...



Ce billet est publié en souvenir d'Annie, de l'association Carpefeuch. 


dimanche 16 juin 2013

Properce : Poésie d'Amour et Poésie de Gloire.

                                        Fascinée par l'antiquité romaine, il est pourtant un domaine dont je suis longtemps restée éloignée : la poésie latine. Non parce qu'elle ne présentait pas d'intérêt à mes yeux, mais plutôt parce que je me la figurais ardue, peu accessible et, pour dire les choses franchement, je  m'imaginais tout simplement que je ne serais pas capable de l'entendre, de saisir toute la beauté des vers d'un Virgile, d'un Horace ou d'un Ovide. Les textes historiques, le théâtre : passe encore. Mais cette littérature poétique, je la croyais un peu absconse, nébuleuse pour ceux qui n'y ont pas été initiés. Mais pouvais-je décemment me prétendre passionnée, et faire l'impasse sur tout un pan de la culture romaine, a fortiori lorsqu'il a durablement influencé notre propre littérature, à travers les œuvres d' Alphonse de Lamartine, de Joachim du Bellay,  ou de John Keats par exemple ?! Partant, je me suis retroussée les manches, et je m'y suis risquée. Or, à ma grande surprise, j'ai découvert des textes d'une beauté et d'une fluidité étonnantes, aux propos souvent très actuels car traitant de thèmes aussi intemporels que l'amour, la nature ou la mort. Mais même lorsqu'ils abordent des sujets particuliers, et notamment mythologiques, les poètes parviennent à les transcender, pour leur donner une résonance universelle.

"Calliope", muse de la poésie (Eustache Le Sueur - ©Musée Du Louvre.)


                                       La poésie latine demeure cependant à l'image des autres domaines artistiques, sans considération d'époque ou de lieu : la production est inégale et extrêmement variée. N'oublions pas non plus qu'il ne subsiste souvent que des bribes, qui sont loin d'être suffisantes pour se forger une idée définitive du talent des différents auteurs. Par exemple, seuls nous sont parvenus 8 vers du "Thyeste" de Varius (ami de Virgile, Horace et Mécène) que Quintilien considérait comme un chef d’œuvre. Sans même mentionner ceux dont l'intégralité des textes a été perdue. Heureusement qu'il nous reste encore des Catulle, Martial, Juvénal, Tibulle et Lucrèce ! Et Properce, avec lequel j'ai décidé d'inaugurer une série de billets consacrés aux grands auteurs de l'antiquité romaine.


Properce.

                                        Properce, de son nom latin Sextus Propertius, est né vers 47 avant J.C. en Ombrie. On ne dispose que de peu d'informations quant à sa vie, mais la description qu'il donne de sa ville natale et la découverte d'inscriptions funéraires laissent à penser qu'il s'agit très certainement d'Assise. Il est issu d'une famille de rang équestre, appauvrie par les expropriations consécutives à la bataille de Philippes, lorsque Octave distribua des terres aux vétérans en 41 avant J.C. Il est encore jeune lorsque son père meurt, et il s'installe alors à Rome, dans une demeure située sur l'Esquilin. Il y reçoit une éducation soignée, sa mère le poussant à se lancer dans une carrière publique. Ces éléments, ainsi que des allusions à son amitié avec le fils d'un ancien consul, indiquent que la famille dispose encore d'une certaine fortune, et Properce fréquente les rejetons de familles riches et en vue sur la scène politique. Pourtant, il n'est guère attiré par le cursus honorum : aux harangues lancées sur le forum, il préfère la littérature et en particulier les poètes alexandrins, et il délaisse sa carrière d'avocat. Protégé de Mécène, il devient en outre l'ami d'Ovide et de Virgile. En revanche, il ne s'entend guère avec Horace et Tibulle...


                                        Properce a environ 18 ans lorsqu'il fait la connaissance de celle qui va bouleverser sa vie et deviendra sa muse, l'inspiratrice de toute son œuvre. On a longtemps cru qu'elle s'appelait Hostia, et qu'elle était la petite-fille du poète Hostius. Les spécialistes pensent aujourd'hui qu'il s'agirait plutôt de Roscia, petite-fille de l'acteur Q. Roscius Gallus, ami de Cicéron. Quelle que soit son identité véritable, c'est une femme mariée, mais coquette et volage, très émancipée, séduisante et très courtisée, ardente et parfois violente. Le cœur de Properce s'embrase sur l'heure : transporté par la passion, il fera d'elle la Cynthia de ses Élégies, et leur liaison orageuse lui fournira la matière première d'une œuvre passionnée mais lucide, qui s'adapte parfaitement à la forme de l'élégie sentimentale.

"Properce et Cynthia à Tivoli" (Toile d'Auguste Jean Baptiste Vinchon. ©Auréola via wikipedia.)

                                        La choix du nom de Cynthia n'est pas innocent : il possède la même assonance et la même métrique que celui de Roscia (ou d'Hostia), et renvoie directement au mont Cynthe, à Délos, considéré comme le lieu de naissance d'Apollon. Il confère donc à la jeune femme la qualité d'amie de la poésie. 
"C'est pour toi qu'Apollon dispose de sa lyre ;
Sur un rythme aonien Calliope t'inspire ;
Tu mets dans tes discours les charmes de Phébus ;
Minerve, pour t'orner, s'entend avec Vénus.
Riche de leurs faveurs, tu seras, ma Cynthia,
Loin d'un luxe importun, le bonheur de ma vie."
(Properce, Élégies, I-1.)

                                        En 29 avant J.C., Properce publie un premier livre d'élégies, intitulé "Cynthia Monobiblos". Il comprend 22 élégies, dont environ la moitié s'adresse directement à Cynthia. Les autres ont pour destinataires des amis du poète - Tullus, Gallus, Ponticus et Ballus - dont on ne sait rien. Mais cela importe peu puisque, même lorsqu'il interpelle un de ses camarades, c'est encore pour lui parler de Cynthia ! L'ensemble forme une sorte de roman d'amour, d'inspiration autobiographique bien que certainement en grande partie fictif. J'ai parlé de liaison orageuse, et ce n'est pas pour rien : la relation entre les deux amants tiendrait en haleine n'importe quel amateur de soap opera. Au bonheur idyllique des premiers mois succède un amour certes sensuel, mais marqué par la jalousie : Properce se persuade que Cynthia va le trahir, le tromper. Une fois déjà, elle a failli le quitter pour un de ses rivaux, et là voilà qui s'attarde loin de lui, dans la délicieuse station balnéaire de Baïes !
"Je mesure, en tremblant, le contour de son sein ;
Inutile présent, roulant sous ma caresse,
Quand dans l'ingrat sommeil sa poitrine s'affaisse !
Et quand sa bouche rend le plus léger soupir,
Un noir pressentiment vient alors m'assaillir,
Pensant que dans un rêve, en de soudaines craintes,
Peut-être elle est d'un autre à subir les étreintes." (
Properce, Élégies, I-3.)
Les caprices de l'amante conduisent le couple à la rupture. Seul et désenchanté, le poète se plaint de son sort et accable la belle de ses reproches. Ce premier livre se referme sur un cri de désespoir : Properce appelle la mort de ses vœux, car elle seule pourra le délivrer de son tourment.
"Si ton amour au mien reste égal, au tombeau,
Le trépas, quel qu'il soit, me sera doux et beau ;
Mais je crains, du bûcher quand s'éteindra la flamme,
Qu'un autre ne survienne, et, captivant ton âme,
Ne tarisse les pleurs que sur moi tu répands." (
Properce, Élégies, I-19.)

Phryné (Praxitèle, Musée du Louvre.) : aucun rapport, mais c'est comme ça que j'imagine Cynthia.

                                        Mais la séparation ne dure pas, et la liaison reprend un an plus tard. Cependant, la relation semble apaisée, les cœurs paraissent brûler d'un feu moins ardent. Le deuxième livre des élégies, rédigé entre 28 et 25 avant J.C., comprend 34 poèmes, et s'il est entièrement consacré à la renaissance des rapports entre Properce et Cynthia, sa tonalité est subtilement différente : l'enchantement des premières passions a laissé la place à des sentiments de frustration, de jalousie et à un désir de possession. L'amour y est finalement moins présent que le désir, le soupçon, voire même la haine.
"C'est avéré, Cynthia est la fable de Rome !
Ta conduite en ces lieux n'est cachée à nul homme,
Cet outrage sans nom aura son châtiment !
L'Aquilon à son tour détruira mon serment.
Ne trouverai-je pas dans les femmes volages
Un cœur qui, de mes vers goûtant les avantages,
En me vengeant de toi, me payera de retour !
Ah ! tu regretteras, ingrate, mon amour... " (
Properce, Élégies, II - V.)

Ce livre inclut une élégie dont Mécène est le dédicataire, et Auguste y est mentionné pour la première fois.

                                        En 23 avant J.C. paraît le troisième livre. Ainsi que le précédent le laissait présager, Cynthia y est moins présente (environ un tiers des 25 élégies seulement la concerne) : Properce tente de la reconquérir une dernière fois, lui proposant même le mariage, mais la rupture est cette fois définitive. Le poète quitte l'Italie pour Athènes, espérant oublier son amour perdu. Ce voyage répond aussi à l'ambition nouvelle de l'auteur, qui entend porter son œuvre à un autre niveau, en s'inspirant notamment des grands poètes alexandrins, cités dès l'ouverture du livre.
"Mânes de Callimaque, ombre de Philétas,
Souffrez que sous vos bois je dirige mes pas.
Prêtre nouveau puisant à votre onde divine,
J'enseigne l'art des Grecs à la muse latine.
Sous l'effet de quelle eau, de grâce, dans quels lieux,
Quel antre, écrivez-vous des vers si gracieux ?" (
Properce, Elégies, III-1.)

De même, il se place sous l'égide d'Orphée, et aborde des sujets plus politiques : il célèbre entre autres le triomphe d'Auguste et condamne le couple Antoine / Cléopâtre. Est aussi évoquée la mémoire de Marcellus, neveu et héritier de l'empereur, mort peu de temps auparavant : il s'agit sans doute d'un de ses poèmes les plus émouvants.
"Ce lieu dans les enfers un héros engloutit,
Et sur les eaux du lac erre encor son esprit...
Rien ne l'a garanti. Sa valeur, sa naissance,
Sa force, de César la suprême puissance,
Ces voiles et ces vœux dans un théâtre plein,
Les vertus dont sa mère enseigna le chemin,
Rien n'arrêta sa mort, à sa vingtième année.
Un instant a tranché si belle destinée !" (
Properce, Élégies, III-18.)

Marcellus. (Musée du Louvre.)
 
                                        On suppose que Properce meurt aux environ de 16 avant J.C., date après laquelle on perd sa trace.  On a longtemps pensé que le livre IV, publié à titre posthume, consistait en une compilation de divers papiers. En réalité, il semble qu'il ait été mûrement réfléchi, et composé avec un soin tout particulier. Properce, sans doute influencé par Mécène, promet d'y glorifier le destin de Rome, à travers des élégies nationales et des poèmes étiologiques - du grec Attia, "la cause" -  qui expliquent l'origine d'une coutume, d'un monument ou d'une légende.
"Je veux célébrer Rome, en ma pieuse ardeur !
Quelque faible que soit ma voix pour sa grandeur,
Le peu que j'ai de sang, le peu que j'ai de vie,
Je le voue en entier à chanter ma patrie.
Que le docte Ennius se couvre du laurier !
Du lierre de Bacchus pour moi je serai fier,
Si par mes vers, Ombrie, en un temps je puis être
Callimaque romain au sol qui m'a vu naître.
En visitant vos murs au sein de vos vallons,
Puisse-t-on voir ma gloire illuminer vos fronts !
C'est pour toi que j'écris, ô Rome. Que surgisse
Sur mon chef des oiseaux le ramage propice !
Ton culte, tes autels et tes vieux monuments
De mes derniers coursiers soutiendront les élans. " (
Properce, Élégies, IV-1.)

Élégie à Apollon Palatin, élégie de Tarpeia (voir ici pour l'histoire de ce personnage), histoire d'Hercule ou de la Bona Dea, etc. Pour autant, Properce ne délaisse pas le thème de l'amour, mais  il l'appréhende sous un prisme différent : ici, il transfigure l'amant et le porte vers la fides, sentiment noble par excellence. Cynthia, morte, apparaît une dernière fois, accablant de reproches son amant depuis l'au-delà, mais même son souvenir est empreint d'une tendresse et d'une douce nostalgie qui prennent le pas sur les regrets. L'amour, dès lors, n'est plus l'assouvissement d'une passion violente et frivole, mais l'expression d'un sentiment noble, capable de survivre à la mort et à l'oubli.
"Si des songes pieux te surviennent parfois,
Qu'ils aient ta confiance ; écoute-les, et crois.
Nous errons dans la nuit où nous voulons sans peine
Et Cerbère lui-même est libre de sa chaîne
Mais quand paraît le jour, nous rentrons de nouveau.
Et Charon du Léthé nous fait traverser l'eau.
Sur d'autres maintenant que ton amour retombe.
Mais nos os, sans tarder, s'uniront dans la tombe.". (
Properce, Élégies, IV-7.)

Fresque de Pompéi.


                                        Les poèmes de Properce sont souvent considérés comme difficiles d'accès à cause d'une construction complexe (les philologues s'en arrachent les cheveux) et d'un style marqué par des transitions brusques et une grande érudition mythologique. Pourtant, il donne à voir des images vivantes et colorées, et il exalte des sentiments universels avec une sensibilité frappante pour tous ceux qui, avant ou après le poète, ont connu les tourments de l'amour. A travers l'ensemble de son œuvre, Properce reste le poète d'un amour violent mais profondément sincère. Marqué par les vicissitudes d'une passion incontrôlable, par la souffrance et l’inéluctabilité de la mort, le poète finit par atteindre une paix relative, une stabilité qu'il trouve dans la fides  -  résumé de façon grossière, la notion renvoie à l'honneur, au respect de la parole donnée, à la confiance mutuelle. (Je détaillerai bien sûr tout ça dans un prochain billet.) Dans un autre registre, Properce est aussi le poète qui a réussi, avec Virgile et son "Enéide", à exalter la grandeur romaine et augustéenne à travers la forme de l'élégie.

"Poésie de Gloire Et Poésie d'Amour" (A. Cambon, Musée Ingres de Montauban.)

                                        Ovide, Tibulle et Properce forment ce que l'on a coutume d'appeler la triade des grands élégiaques latins. Si son écriture est moins foisonnante que celle du premier et moins colorée que celle du second, Properce se démarque par son empathie, sa capacité à exprimer toute la palette de sentiments qui animent un cœur qui aime, mais qui souffre. Tombé dans l'oubli vers la fin de l’Antiquité, redécouvert au Moyen-âge, Properce reste à mes yeux l'un des plus grands poètes latins, auteur des plus beaux chefs d’œuvre élégiaques antiques, et des vers les plus émouvants de toute la poésie.

                                        Voilà pourquoi j'ai voulu commencer par parler de Properce, choix totalement arbitraire, uniquement motivé par le fait que c'est l'un de mes poètes préférés. Parce que ses vers m'ont émue, ont atteint quelque chose en moi que je ne saurais définir précisément. Il me semble que, comparé à ses confrères, il dévoile une certaine originalité : peut-être moins "lyrique", moins "artiste" que les autres, il sait s'affranchir des formules et des effets littéraires pour livrer son cœur et laisser parler la passion, avec une simplicité et une pureté touchantes. Davantage qu'un jugement, j’émets ici un avis personnel, dicté par ma seule sensibilité. Libre à vous de vous faire votre propre opinion...

"Apollon et Bacchus favorisent mes peines,
Et mes vers sont aimés de nos jeunes Romaines.
Ma demeure n'a point le marbre des palais ;
Ni l'ivoire ni l'or ne s'y trouvent jamais.
Je n'ai d'Alcinoüs ni verger sans limite,
Ni des grottes où l'eau roule et se précipite ;
Mais Calliope, unie à ses brillantes sœurs,
Me suit, dictant les vers qui charment mes lecteurs.

Bienheureuse Cynthia exaltée en mon livre,

Ta beauté par mes chants à jamais pourra vivre.
Mais ils périront tous, dévorés par le temps,
Ces tombeaux fastueux, ces temples élégants
Consacrés aux grands dieux, images du ciel même.
Pyramides ayant une hauteur extrême,
Sous la pluie ou le feu plus tard vous tomberez,
Ou sous le poids des ans vous vous écroulerez.
Mais l'œuvre de l'esprit ne meurt pas. Le génie
A ce qu'il toucha donne une éternelle vie.
" (Properce, Élégies, III-2.)

Traductions de J. Grenouille dans "Catulle, Tibulle, Properce." - Éditons Garnier Frères - 1860. Si elles s'éloignent parfois du texte latin proprement dit, elles m'ont semblé les plus accessibles, et les  mieux à même d'en rendre la forme et la musicalité.