mercredi 24 avril 2013

Horatius Coclès : Bon Pied Seulement. *

* Titre emprunté au "Dictionnaire Amoureux De La Rome Antique" de Xavier Darcos.

                                        Chose promise, chose due : après l'ami Scaevola la fois précédente, faisons aujourd'hui la connaissance de Publius Horatius Coclès. Et vous verrez que ce n'est pas pur caprice de ma part que de les avoir associés - j'ai même plusieurs excellentes raisons de l'avoir fait...

                                        Chronologiquement, les aventures de Coclès se déroulent à la même période mais sont antérieures à l'épisode qui voit Scaevola s'introduire dans le camp étrusque et se brûler volontairement la main en un geste de défi envers le roi Porsenna. (Voir ici pour plus de détails). Si je l'aborde en second, c'est uniquement pour des raisons pratiques - la conclusion quant aux rapports que l'on peut établir entre ces deux personnages et d'autres figures mythologiques s'articulant tout simplement mieux avec la fin de ce billet.


Lars Porsenna.
Nous sommes donc - encore ! - vers 508 / 507 avant J.C., en pleine guerre entre les Étrusques de la cité de Clusium, emmenés par le fameux roi Porsenna, et la toute jeune république romaine. Rappelons que les Romains craignent alors que leurs ennemis n'appuient Tarquin le Superbe, le Roi renversé à peine deux ans auparavant, et ne le rétablissent sur le trône. La situation n'est guère brillante :  l'armée étrusque a marché sur Rome et a attaqué la ville. Ses forces rassemblées sur la rive du Tibre, Porsenna mène l'assaut sur la colline du Janicule. Le consul Valerius Publicola se porte avec l'armée au secours des colons, mais la supériorité numérique des Étrusques a raison des Romains : les deux consuls sont blessés, et les soldats s'enfuient pour se réfugier à l'intérieur de la ville. Les troupes de Porsenna tentent de les y poursuivre, mais il leur faut d'abord traverser le pont Sublicius.


Reconstitution virtuelle du Pont Sublicius. (©E. Antolino)

                                        Le pont en question est le seul moyen d'accéder à Rome. L'ouvrage est construit en bois, afin qu'on puisse plus facilement le détruire en cas d'attaque. Tandis que les Romains refluent vers la cité, trois hommes sont restés en arrière pour couvrir leur fuite et empêcher le passage de l'ennemi : Spurius Larcius Flavius et Titus Herminius Aquilinus (futurs consuls) d'un côté et Publius Horatius Coclès de l'autre. Les deux premiers se replient rapidement et tentent d'inciter leur camarade à faire de même, mais celui-ci refuse. Il reste seul pour défendre le pont.
"Cependant un pont de bois allait donner passage à l'ennemi, sans un seul homme, Horatius Coclès, qui, dans ce jour, fut l'unique rempart de la fortune de Rome. Il se trouvait par hasard chargé de la garde du pont; lorsqu'il s'aperçoit que le Janicule avait été emporté par surprise, que les ennemis accouraient à pas précipités, et que ses compagnons effrayés quittaient leurs rangs et leurs armes, il en arrête quelques-uns, s'oppose à leur retraite, et, attestant les dieux et les hommes, leur représente que c'est en vain qu'ils abandonnent leur poste; que la fuite ne peut les sauver; s'ils laissent derrière eux le passage du pont libre, ils verront bientôt plus d'ennemis sur le Palatin et sur le Capitole qu'il n'y en a sur le Janicule. Qu'il leur recommande donc, qu'il leur ordonne de mettre en usage le fer, le feu et tous les moyens possibles pour couper le pont. Quant à lui, autant que peut le faire un seul homme, il soutiendra le choc des ennemis. " (Tite-Live, "Histoire Romaine", II - 10.)
Horatius Coclès.

                                        Un mot sur cet Horatius Coclès avant d'aller plus loin : jeune officier de naissance patricienne, il est le neveu du consul Marcus Horatius Pulvillus. On prétend même qu'il descendrait d'un des Horaces qui avaient combattu les Curiaces d'Albe La Longue (Voir ici.) Lors d'une précédente bataille, une lance étrusque lui avait coûté l’œil gauche, raison pour laquelle il portait le surnom de Coclès ("Le borgne").

                                        Notre ami est donc seul face au déferlement de l'armée étrusque, et il se bat comme un lion pour laisser le temps à ses camarades de saboter le Pont Sublicius. Il résiste aussi longtemps qu'il le peut mais les ennemis sont trop nombreux : ils prennent l'avantage sur le pauvre Romain qui a reçu de multiples blessures. Mais un cri venu de l'autre rive du Tibre l'informe que le pont est sur le point d'être détruit. Coclès s'exclame alors :  " Père Tibre, je te supplie respectueusement de recevoir ces armes et ce soldat dans un flot bienveillant." (Tite-Live, Ibid.) Et il plonge la tête la première dans le fleuve, armé de pied en cap, tandis que le pont s’écroule derrière lui, bloquant l'armée étrusque. Malgré la pluie de javelots qui s'abat sur lui, il parvient à gagner la rive à la nage et rejoint ses compagnons.


"Horatius Coclès Contre L'Armée De Porsenna" (Toile de A. Van Dyck - ©Musée du Louvre.)

                                        Selon certaines versions, Horatius Coclès s'en serait tiré sain et sauf. D'autres en revanche, parmi lesquels Denys d'Halicarnasse, affirment qu'il aurait reçu un javelot dans la jambe et qu'il resta boiteux toute sa vie - ce qui expliquerait qu'il n'ait plus jamais occupé de charge militaire. S'il n'est pas mort noyé dans le Tibre, Coclès n'en a pas moins sacrifié la vie qu'il menait jusqu'à lors puisque son infirmité a vraisemblablement entraîné, bien qu'avec les honneurs, son renvoi de l'armée.


"Horatius Coclès" (Œuvre de F. Brentel, ©M. Bertola / Musées De La Ville De Strasbourg.)

                                         Pour autant, Rome n'est pas ingrate et, en récompense d'un tel acte de bravoure, on lui érige une statue de bronze à l'emplacement des Comices. Fêté en héros par le peuple, Coclès reçoit en prime la surface de terre qu'il pourrait délimiter avec une charrue en un jour. Même les particuliers font montre de leur reconnaissance, chacun se privant pour lui offrir de la nourriture ou de petites sommes d'argent. Il faut dire qu'ils lui doivent une fière chandelle : l'action d'Horatius Coclès a permis de stopper net l'attaque étrusque au Pont Sublicius, obligeant Porsenna à opter pour un siège prolongé de Rome plutôt que pour une nouvelle offensive. Caius Muscius Scaevola fera le reste...

                                        Cette anecdote édifiante est citée, avec quelques variations, par de nombreux historiens de l'époque - Plutarque et Denys d'Halicarnasse entre autres. Mais certains de leurs collègues se montrent plus sceptiques quant à la crédibilité de l'histoire. C'est le cas de Tite-Live, qui l'interprète davantage comme une légende et s'avoue incapable de garantir la fiabilité de ses sources et, partant, la véracité du récit. Il écrit ainsi : "Au milieu d'une grêle de flèches qu'on lui lance de l'autre rive sans pouvoir l'atteindre, il rejoint ses concitoyens, après avoir osé un exploit qui trouvera dans la postérité plus d'admiration que de croyance." L’historien britannique T.J. Cornell va même plus loin, et accuse "les annalistes malhonnêtes" qui "n'ont pas hésité à inventer une série de victoires afin de sauver la face après une série de défaites".



Pièce de monnaie représentant l'épisode du Pont Sublicius.


                                        Mucius Scaevola d'un côté, Horatius Coclès de l'autre : deux histoires, peut-être légendaires, souvent mises en parallèle. Pour quelles raisons ? Il y a, bien sûr, le fait qu'elles se déroulent toutes deux lors du même conflit. De même, la mise en doute de leur véracité est commune aux deux anecdotes. Mais c'est principalement sur la plan de la symbolique que les deux épisodes se rejoignent, et se répondent étrangement.

                                        Dans les deux cas, Rome se trouve dans une situation désespérée lorsqu'un homme, totalement inconnu, agit seul et fait montre d'une bravoure hors du commun. Nos deux héros sont connus sous un cognonem qu'ils doivent à une infirmité - antérieure à l'action dans le cas de Coclès (le borgne) et conséquence directe de celle-ci pour Scaevola (le gaucher) - à quoi on peut ajouter la blessure de Coclès à la jambe, qui le rend impotent. Les récits eux-mêmes présentent une analogie puisque les deux hommes sauvent la cité autant par une action "kamikaze" (défense du pont face à toute une armée / attentat contre le roi et auto-mutilation de la main) que par leurs paroles (harangue aux soldats en fuite / discours fait à Porsenna), et qu'ils sont tous deux récompensés par des terres. Peut-être peut-on aussi voir une similitude entre la prière adressée par Coclès au Dieu Tibre  et la sacrifice que Scaevola fait de sa main, la laissant brûler dans un feu sacré... En tous cas, Coclès comme Scaevola sont des héros ordinaires, transcendés par leur intrépidité et leur patriotisme.

                                        En conclusion, je ne peux pas faire l'économie de citer Georges Dumézil qui, dans son ouvrage "Mythes et Épopées", dresse un parallèle entre la construction narrative des luttes des Romains contre Porsenna et celle des grands mythes indiens (Mahabharata) ou nordiques (Ragnarök) mettant en scène l'opposition entre les Bons et les Mauvais. Il rapproche ainsi nos deux héros de deux figures majeures du panthéon scandinave, souvent représentées ensemble : Odin et Thor.


Odin, le Dieu Borgne.

- Coclès est associé à Odin, guerrier et magicien, borgne également, qui paralyse ses ennemis par son seul regard.

- Scaevola s'apparenterait à Thor, Dieu du Ciel et de la Guerre Juste et sorte de législateur divin qui occupe une place importante dans la mythologie, notamment dans le récit suivant : les Dieux ayant appris que le loup Fenrir sera cause de leur perte, ils décident de l'enchaîner. Afin de le tromper, ils le mettent au défi de se libérer de ses chaînes, mais l'animal les brise les unes après les autres. Après plusieurs tentatives infructueuses, les Dieux décident de tenter le coup avec un lien magique. Le loup veut bien continuer à jouer, mais à condition que l'un des Dieux accepte de mettre sa main dans sa gueule. Thor se dévoue : il s'exécute et ses collègues ligotent le malheureux Fenrir... qui ne parvient pas à se défaire du lien et, furieux, arrache d'un coup de crocs la main de Thor. Et le voilà manchot !

Le Loup Fenrir Dévorant La Main De Thor.

                                        Ces rapprochements entre récits pseudo-historiques romains et épisodes mythologiques indo-européens ne font toutefois pas l'unanimité, et les études et analyses de Dumézil sont parfois contestées. Il n'en reste pas moins qu'elles font état d'hypothèses intéressantes et demeurent à ce titre un outil de réflexion éclairant au moment de se pencher sur la religion et les légendes romaines. Une œuvre érudite mais passionnante qui - oui, je vais oser ! - vaut le coup d’œil !


8 commentaires:

Adamant HD a dit…

J'ai trouvé cet article très instructif ! Je suis en effet un élève latiniste de 4ème qui étudie les aventures des héros romains et ce blog m'a été très fructueux !
Je vous remercie de nous avoir décrit les prouesses de ce héros avec style et humour.

Gabriel, un élève passionné de français et adorateur des grands auteurs.

FL a dit…

Bonjour, et merci beaucoup pour vos compliments ! Je suis contente de pouvoir vous être utile pour vos cours de Latin, et plus encore si l'Histoire romaine vous intéresse à titre personnel... Et j'apprécie que vous ayez pris le temps de me laisser un petit mot.

Anonyme a dit…

Waouh je suis très impressionnée par vos connaissances en histoire romaine! Et comme l'a dit le précédent commentaire vous avez un style d'écriture à la fois très drôle et très élégant. J'ai beaucoup par exemple apprécié votre façon de raconter la légende de Caius Mucius Scaevola. Très instructif.
Pour ma part, je m'intéresse plus à la mythologie (grec et romaine confondue puisque la seconde s'est souvent inspirée de la première). Je suis aussi latiniste et on étudie aussi les légendes romaines de près...
En conclusion, continuez ainsi. Vous faites sûrement beaucoup plus d'heureux que vous ne le pensez...
Bonne continuation.

FL a dit…

Merci beaucoup, c'est très gentil ! :-) Au risque de me répéter, j'apprécie énormément que l'on prenne la peine de laisser un commentaire (surtout quand ce sont de tels compliments !)

Je reconnais que je me suis davantage penchée sur l'Histoire jusqu'ici... La mythologie me passionne aussi mais je me heurte à deux écueils : 1) les inévitables "débordements" sur la mythologie grecque et 2) la complexité du sujet, que je ne sais pas trop par quel bout prendre. Je suis un peu comme une poule qui a trouvé un glaive ! Mais j'ai en prévision un article sur le mythe de Méduse, et j'espère qu'il vous plaira.

En attendant, merci encore pour vos encouragements.

Anonyme a dit…

merci beaucoup pour ce document très instructifs il va m'aidé a faire mon expo de latin en plus il y a de très belle image

alex des 4ème Paris de la NDC

p.s encor merci je vous remetrai un commentaire pour vous dire m'a note

FL a dit…

Merci pour le commentaire, c'est super sympa :-) Bonne chance pour ton exposé, et je croise les doigts pour la note...

Anonyme a dit…

Bonjour,
Merci pour cet article. Je vais présenter en janvier prochain un exposé qui porte dessus.
Merci beaucoup !

FL a dit…

Décidément, ce brave Horatius est très populaire pour les exposés ! Allez, au travail :-) Je penserai à vous à la rentrée...