dimanche 20 avril 2014

Quand Rome Antique Rime Avec Cosmétiques.

                                        Je vous ai déjà parlé, sur ce blog, des vêtements des Romains et des Romaines, ainsi que des bijoux, du parfum et des coiffures. Dans le domaine de l'apparence, il reste encore un thème à traiter : celui du maquillage et, plus largement, des produits cosmétiques utilisés dans l'antiquité romaine. Le sujet m'intéresse à plus d'un titre : d'abord parce qu'il s'agit encore et toujours de la vie quotidienne de mes Romains adorés, et ensuite en tant que coquette invétérée, à la salle de bains digne des rayons d'une parfumerie ! Voyons donc comment les Romains, et surtout les Romaines, prenaient soin d'eux. Je ne prétends pas être exhaustive, tant il existe de "recettes" diverses et variées : j'ai simplement compilé les plus fréquentes.

Les thermes, symbole de l'hygiène à la romaine. (ill. via Blogdesthermalies.)


                                        Les Romains ont une conception de la cosmétique finalement assez proche de la nôtre : elle revêt certes une fonction hygiénique, mais les soins que l'on s'accorde sont aussi un moment de volupté et de plaisir. Ils consacrent donc beaucoup de temps aux soins corporels : bains, massages, crèmes, maquillage, parfums... Autant de pratiques placées sous les auspices de la Déesse Hygie, protectrice de la santé - et de qui provient notre mot "hygiène". Ces coutumes s’étendent dans tout l'Empire, avec des variations régionales, comme les bains turcs ou les hammams qui subsistent encore aujourd’hui. L'importance des bains dans la Rome antique fera d'ailleurs l'objet d'un article à part entière. Mais il y a plus. A l'origine, les soins cosmétiques ont d'abord une portée religieuse, qui renvoie à un rituel de purification. De même, le soin apporté à l'apparence physique, loin d'être l'expression d'une superficialité, est avant tout un devoir, une marque du caractère civilisé du Romain : c'est par lui que l'être humain, en maîtrisant son corps, s'éloigne de l'animalité originelle. Les soins du corps sont d'ailleurs désignés par le terme générique de "cultus", qui sert aussi au mot "culture". Par opposition, est dit "sordidus" celui qui ne prend pas soin de son aspect et se laisse aller.

Esculape et Hygie. (Vème s. av. J.C., Musée d'Istanbul.)
                                        Les cosmétiques sont en priorité associés aux femmes les plus riches et aux... prostituées. Il est évident qu'il existe une large gamme de prix, et les produits "de luxe" importés de Chine, de Germanie ou de Gaule, sont extrêmement onéreux et donc réservés à une élite. En fait, ils sont tellement chers que l'on tente d'en limiter l'utilisation par la Lex Oppia, en 189 avant J.C. - avec pour résultat une horde de furies romaines dans les rues, manifestant contre la décision des Sénateurs ! Il existe cependant des "sous-produits", moins chers, fabriqués par des artisans locaux à destination des plus modestes.

CONTENANTS ET ACCESSOIRES.


                                        Les produits de beauté sont donc largement utilisés par les Romaines. On trouve toute sorte de cosmétiques, conservés dans des pots de céramique ou des flacons en verre. En marge des préparations importées et des produits plus accessibles, vendus sur les marchés, on confectionne aussi des préparations "maison", à partir d'ingrédients végétaux ou organiques. Reste que tous ces produits sont évidemment d'une qualité moindre comparés à ceux que nous utilisons aujourd'hui, et le maquillage (désigné par le terme générique de fucus) nécessite plusieurs retouches au cours de la journée. Ce qui, on l'imagine, n'est guère pratique pour Madame Tout-Le-Monde, qui a quand même autre chose à faire ! En revanche, les femmes les plus riches ont à disposition des esclaves, les cosmetae, dont le rôle est de fabriquer et d'appliquer crèmes,  onguents, produits de maquillage, etc.

Toilette matinale d'une Romaine. (©Barbara McNamus via VRomaProject.)


                                        Elles utilisent pour se faire des outils aussi divers que des spatules, des cuillères, des coupelles en bois, os, ivoire, ambre, verre ou métal. Le maquillage et les soins se présentent sous forme liquide ou en pastilles : les onguents liquides sont conservés dans de petites fioles en céramique, bois, voire or pour les plus aisées, ou dans des petits flacons en verre comme les alabastres, de forme allongée, ou les aryballes, de forme sphérique et au goulot étroit, terminé par un rebord plat et élargi sur lequel on peut étaler le produit. Il existe aussi des tubes compartimentés, utilisés par exemple pour le khôl, et qui permettent d'y conserver plusieurs couleurs de maquillage. Les substances plus épaisses sont renfermées dans des boîtes rondes et appliquées au pinceau.


Le nécessaire à beauté d'une romaine. (©La Bella Donna.)


Enfin, les miroirs sont en général des miroirs à main, surtout fabriqués à partir de métal poli, certains magnifiquement ouvragés.

Miroir orné d'une représentation du jugement de Pâris. (IIIème s. av. J.C., via Univ. Of Texas.)

Tout le nécessaire de beauté est contenu dans un coffret, que l'on garde dans une petite pièce où se pratiquent aussi les soins, et où les hommes n'entrent généralement pas.
"Il ne faut pas toutefois que votre amant vous surprenne entourée des petites boîtes qui servent à ces apprêts.  Que l'art vous embellisse sans se montrer. (...)  Ainsi, laissez-nous croire que vous dormez encore, lorsque vous travaillez à votre toilette : vous paraîtrez avec plus d'avantage, lorsque vous y aurez mis la dernière main. Pourquoi saurais-je à quelle cause est due la blancheur de votre teint ? Fermez la porte de votre chambre, et ne me montrez pas un ouvrage imparfait. Il est une foule de choses que les hommes doivent ignorer : la plupart de ces apprêts  nous choqueront, si vous ne les dérobez à nos yeux. " (Ovide, "L'Art d'Aimer", III.)
Coffret de maquillage. (Via LifeInItaly.)

SOINS DE LA PEAU.



Crèmes pour le visage.


                                        Il existe dans la Rome antique une grande variété de crèmes et de lotions, destinées à lutter contre les rides et à les atténuer, à éliminer les boutons, les taches solaires, les taches de rousseur ou les marques de desquamation. Appliquées avant le maquillage et réalisées à base d'ingrédients principalement végétaux, elles peuvent contenir des lentilles écrasées, de l'orge, du lupin, du miel, du fenouil, etc. Mais d'autres ingrédients, plus surprenants, sont aussi utilisés dans ces préparations. On peut ainsi y trouver du placenta, des cornes de cerfs pilées, des coquilles d'huîtres broyées, les excréments de certains animaux comme les souris ou les martins-pêcheurs (!!), la moelle, la bile ou l'urine de vaches, taureaux ou mules. Tous ces ingrédients, plus ou moins agréables, sont émulsionnes avec des huiles, du soufre, du vinaigre, du miel, de la graisse d'oie ou du basilic. On ajoute parfois à la mixture de l'essence de rose ou de la myrrhe, afin de dissimuler l'odeur, peu ragoûtante, de l'ensemble.

Crème découverte lors de fouilles à Londres, en 2003. (©Museum Of London.)


                                        Pline l'Ancien, au fil de son "Histoire Naturelle", énumère quelques conseils pour pallier à toutes sortes d'imperfections. Par exemple, la racine pilée avec des figues grasses efface les rides, à condition qu'on parcoure 2 stades (360 mètres) dans la foulée ! D'autres recettes :
"Les boutons que l'âcreté de la pituite produit sur le visage disparaissent frottés avec du beurre, et encore mieux si on y mêle de la céruse. Du beurre pur, et par-dessus de la farine d'orge, guérissent les affections serpigineuses de la face. On guérit les ulcères du visage en y appliquant, encore humide, la poche d'une vache qui vient de mettre bas. Ce qui suit paraîtra frivole; cependant il ne faut pas l'omettre, en faveur des femmes qui tiennent à leur teint : l'astragale d'un jeune taureau blanc, bouilli pendant quarante jours et quarante nuits, jusqu'à ce qu'il soit liquéfié, et appliqué sur un linge, entretient la blancheur de la peau et en efface les rides. On dit que la bouse de taureau donne du vermillon aux joues ; que la crocodilée même  ne fait pas mieux, mais qu’il faut se laver avant et après avec de l'eau froide. Le hâle, et tout ce qui altère la coloration de la peau, se corrige à l'aide de la bouse de veau pétrie à la main, avec de l'huile et de la gomme. " (Pline, "Histoire Naturelle", XXVIII - 49.) 

Toilette d'une jeune fille. (Fresque du Ier s., Herculaneum.)


                                        Fiel de taureau, cendre de corne de cerf, suif d'âne, graisse d'oie - mêlés à du fromage, du soufre, du miel, etc. : autant d'étranges mixtures - que je n'encourage pas à essayer chez soi ! Encore faudrait-il dénicher du fiel de taureau... On trouve une multitude de "recettes" différentes : contre les rides, on utilise de la graisse, du lait d’ânesse, de la gomme arabique ; pour faire disparaître un bouton, on lui applique un mélange de farine d'orge et de beurre ; les taches solaires et de rousseur sont traitées par une crème à base de cendres d'escargots. Et si rien de ce qui précède ne vient à bout des défauts cutanés, les Romaines les dissimulent à l'aide de rondelles de cuir souple (qu'on appelle "plenia lunata"), et prétendent qu'il s'agit de grains de beauté... Le soir, on applique un masque à base de mie de pain et de lait sur le visage : on devrait l'invention de cette préparation (appelée tectorium) à Poppée, épouse de Néron.


Poppée. (École de Fontainebleau.)

                                        Le médecin grec Galien a par ailleurs mis au point une crème à base de cire d’abeille, d’huile d’amande douce, de borate de sodium et d’eau de rose : on l'emploie encore aujourd'hui, sous une formule très proche puisque c'est tout simplement la cold cream !

Épilation.


                                        La pilosité est un vrai tue-l'amour aux yeux des Romains, et les femmes se rendent donc dans des boutiques spécialisées pour se faire épiler visage, jambes, bras, aisselles et parfois le pubis. Les esthéticiens antiques se servent de rasoir, de pinces à épiler (forcipes aduncae) ou de crèmes dépilatoires à base de résine, de poix, de bile animale - cette sorte de cataplasme étant appelée dropax. On polit ensuite la peau à l'aide d'une pierre ponce, et l'ensemble du procédé reste douloureux. Mais l'épilation est généralement considérée comme un soin précédant les relations sexuelles, et les femmes qui s'y soumettent prêtent le flanc (ou autre chose...) à la critique. Pour ne rien dire des femmes plus âgées, qui sont carrément l'objet de railleries.

                                        Si les bains au lait d’ânesse de Cléopâtre et Poppée sont passés à la postérité, ce n'est évident pas la norme et ce genre de soins est réservé aux femmes les plus aisées. Et même si les Romains ont rapporté de Gaule le savon - alors composé de cendres végétales - ils restent des adeptes du strigile, racloir en fer recourbé permettant d'éliminer crasse, graisse, poussière, etc. lors des bains. Au passage, ces braves Gaulois auraient aussi inventé la pommade - à l'origine une mixture composée de pommes, d’où le nom.
"On emploie aussi le savon inventé dans les Gaules pour rendre les cheveux blonds : il se prépare avec du suif et des cendres; le meilleur se fait avec des cendres de hêtre et du suif de chèvre; il est de deux sortes, mou et liquide. L'un et l'autre sont en usage chez les Germains, et les hommes s'en servent plus que les femmes." (Pline l'Ancien, "Histoire Naturelle", XXVIII - 51.)
Publicité pour les "Savonneries d'Alésia" (Expo "Les Gaulois", Paris 2012.)

MAQUILLAGE.


Le Teint.


                                        L'un des principaux critères de la beauté pour les Romains, c'est la blancheur de la peau. Par opposition au teint des esclaves et des femmes travaillant à l'extérieur, la pâleur s'impose comme une marque distinctive de l'aristocratie. Pour accentuer la pâleur du teint, on applique une couche de craie ou de blanc de céruse, mélangée à du miel et à d'autres substances grasses comme la cire ou l'huile d'olive. On ajoute à la préparation des colorants comme de l’ocre rouge, de l’écume de salpêtre ou de la lie de vin, moins onéreuse. Mais le blanc de céruse étant issu du plomb, il est nocif pour la santé et notre ami Galien en dénonce déjà les risques à l'époque. Ce qui n'empêche pas les Romaines de l'utiliser... On peut cependant lui substituer d'autres substances aux vertus blanchissantes, comme l'eau de rose, le safran, l'étain, l'amidon, le concombre, l'anis. Enfin, des pulvérisations de paillettes d’hématite font briller la peau.

Fresque représentant deux femmes. (Ier s., Getty Villa via ©VRomaProject.)


                                        Si la pâleur est à la mode, les joues roses passent pour être un signe de bonne santé. Aussi utilise-t-on toute sorte de substances pour rehausser le teint : pavot, pétales de roses, craie rouge, fucus, vermillon de Tyr, ocre rouge, cinabre, voire même de la... bouse de crocodile, nous dit-on ! C'est bien connu, il faut souffrir pour être belle. Voire même y laisser sa santé : bien que la toxicité du cinabre soit déjà connue à l'époque, ce produit est encore largement employé, à l'instar du blanc de céruse. Les plus modestes ont recours à du jus de mûre ou de la lie de vin. On bleuit aussi les tempes avec des crèmes colorées. Tous ces colorants sont délayés dans du suint tiré de la laine, l’oepysum.


Les Yeux.


Portrait de jeune femme. (2ème s., Fayum, via Univ. Of Texas.)
 
                                        Ce que les Romains trouvent attirant, ce sont de grands yeux ourlés de longs cils, surmontés de sourcils qui se rejoignent presque. On croit en effet qu'un activité sexuelle intense peut faire tomber les cils, et des cils fournis passent donc pour une preuve de chasteté.
 
                                        Pour se conformer à ces canons de beauté, les Romaines noircissent leurs sourcils avec de l'antimoine, des œufs de fourmis (!) ou à l'aide d'une aiguille noircie à la fumée, et les étirent vers l'intérieur. Elles ajoutent un trait sombre sous les yeux pour agrandir le regard. Sur les paupières, on applique du khôl, fait à partir de safran, de cendres, de suie ou d'antimoine. Ce khôl est appliqué avec des bâtonnets de verre, ivoire, os ou bois, trempés dans de l'eau ou de l'huile. On utilise aussi des pétales de rose carbonisées et des noyaux de dattes pour assombrir le regard. Enfin, sur les paupières, on peut appliquer des ombres vertes (tirées de la malachite) ou bleues (de l'azurite.)


Détail d'une statue d'Herculaneum. (©Stephania Mosse)

Les Lèvres Et Les Ongles.


                                        Bizarrement, rien ne permet d'affirmer que les Romaines se colorent les lèvres : aucune preuve matérielle allant dans ce sens n'a été retrouvée. Ce qui est d'autant plus surprenant que des civilisations antérieures, auxquelles les romains ont beaucoup emprunté, utilisaient déjà du rouge à lèvres... En revanche, la question du vernis à ongles pose davantage problème : j'ai trouvé certains livres affirmant que les Romaines l'utilisaient déjà et qu'il s'agissait d'un mélange de graisse de mouton et de colorant rouge, mais aucun auteur antique n'en fait mention (du moins, à ma connaissance), et aucune mosaïque ne donne à voir des ongles peints... Le mystère demeure - à moins qu'un lecteur ait des informations fiables à me communiquer. 

Tête d'Aphrodite. (Reconstitution du Musée du Prado, Madrid.)


HYGIÈNE BUCCO-DENTAIRE.

Les Dents.

                                       
                                        L'hygiène bucco-dentaire est un élément important : on apprécie les dents blanches, comme en témoigne Ovide :
"Celle qui a l'haleine forte doit ne jamais parler à jeun, et se tenir toujours à distance de l'homme qui l'écoute. Celle qui a les dents noires, ou trop longues, ou mal rangées,  peut en riant se faire beaucoup de tort." (Ovide, "L'Art d'Aimer", III.)
Pour la blancheur et la solidité des dents, les Romains utilisent des eaux et des poudres diverses - voire de l'urine, celle importée d'Hispanie étant, allez comprendre, la plus recherchée... Mais Scribonius Largus énumère quelques recettes nettement moins répugnantes à nos yeux ("Compositiones", 50 - 60), et ayant servi à Messaline et Octavie (respectivement épouse et fille de l'Empereur Claude). Il détaille entre autres la fabrication d'un dentifricium quod splendidos facit dentes et confirmat - un "dentifrice qui rend les dents d'un blanc brillant et les fait bien tenir" - à base de farine d'orge, de vinaigre, de miel brûlé, de sel minéral et d'huile de nard.
"Un autre remède pour les dents est la colle de menuisier bouillie dans de l'eau, appliquée, et ôtée peu après; on lave aussitôt les dents avec du vin dans lequel ont bouilli des écorces de grenades douces. On regarde aussi comme un remède de se laver les dents avec du lait de chèvre ou du fiel de taureau. La cendre de l'os frais de l'astragale des chèvres, et, pour ne pas nous répéter, de tous les quadrupèdes nourris dans les fermes, forme un bon dentifrice. (Pline L'Ancien, "Histoire Naturelle", XXVIII - 11.)
"Toilette D'une Femme Romaine" (Toile de Simeon Solomon.)

                                        Le bois de cerf brûlé se retrouve souvent dans ces préparations - probablement par analogie : d'une part, les bois des cerfs meurent et renaissent régulièrement et évoquent donc la solidité, et d'autre part parce que leur sciure est de couleur blanche. On retrouve la même idée chez Pline, qui signale  des dentifrices à base de lait ou de "pierre arabe" brûlée (pierre qui évoque l'ivoire).

                                        Apulée, auteur des célèbres "Métamorphoses ou l’Âne d'Or", fait même parvenir à son ami Calpurnianus un produit miracle :
"Calpurnianus, ces vers ailés t'apportent mon salut. Sur ta prière, je t'envoie la propreté des dents et l'éclat de la bouche; c'est un produit tiré des plantes d'Arabie, une poudre fine et légère, de noble origine, qui blanchit comme neige, qui rend lisse une gencive enflée, qui balaie les restes de la veille, pour n'en laisser paraître aucune trace repoussante s'il arrive que tu ries les lèvres entrouvertes. Ne vaut-il pas mieux utiliser une telle poudre plutôt que d'adopter la manière des Ibères, qui se nettoient les dents avec leur propre urine et vendent à Rome ce qui leur en reste?" (Apulée, "Apologie", VI.)

                                        D'autres dentifrices sont fabriqués à partir de poudre de pierre ponce et de bicarbonate de soude - qui présente aussi l'avantage de rafraichir l'haleine.  A cet effet, on conseille de se frotter la bouche avec un flocon de laine brute imbibé de miel, ou de la cendre de laine en suint avec du sel. On peut aussi acheter des pilules, vendues par les fabricants de parfums. La concurrence entre artisans est rude, et l'on voit l'un d'eux railler son rival en déclarant, sarcastique :
"En outre, le souffle empesté sera mélangé avec ces pilules, donc beaucoup plus puant,  doublant la mauvaise haleine qui se déclenche d'encore plus loin !"

"Les Romains De La Décadence" (Toile de Thomas Couture, Musée du Louvre.)


                                        Une chose est certaine : le sujet divise les Romains ! Ils sont particulièrement sensibles aux odeurs, et nous avons déjà vu qu'Ovide était résolument favorable à l'emploi de pastilles, de dentifrice, ou de tout ce qui peut contribuer à laisser l'haleine fraîche. En revanche, Martial est plus ironique et il sous-entend que ces artifices ne servent qu'à masquer débauches et orgies :
"Pour ne pas sentir, Fescennia, le vin que tu as bu hier, tu avales sans modération les pastilles de Cosmus. Ces drogues blanchissent tes dents, mais elles restent sans effet quand un rot remonte du fond de ton coffre intérieur. Mais que dis-je ? Ne sent-elle pas plus mauvais, cette infection mêlée à des parfums, et, se chargeant d'une double odeur, ton haleine ne porte-t-elle pas plus loin ? Renonce à des tromperies connues de tous et à des subterfuges déjà découverts: sois ivre franchement". (Martial, "Épigrammes", I - 87.)

LES PRODUITS DE BEAUTÉ ET LES HOMMES.


                                        Pour finir, répondons à une question que l'on ne peut manquer de se poser : que pensent les hommes des produits de beauté ? En réalité, tout dépend de la période considérée, car l'usage évolue en même temps que l'Empire s'étend et, au fur et à mesure que  l'on en repousse les frontières, on importe de nouveaux produits. De plus, l'idéal de beauté à Rome est grandement  influencé par les peuples conquis - Grecs et Égyptiens en particulier. Cependant pour les Romains, seule la préservation de la beauté est naturelle et, au contraire des coutumes orientales, ils considèrent qu'un embellissement exagéré n'est pas convenable. En dépit d'un maquillage souvent outrancier à nos yeux, les Romaines veulent avant tout paraître naturelles, ce qui est une marque de pudeur. Les artifices dénotent un désir de plaire, une personnalité séductrice : on se demande immédiatement pour qui la femme s'est ainsi fardée. Pour de nombreux hommes, l'utilisation des cosmétiques est forcément une pratique mensongère et manipulatrice.
"C'est de la sorte qu'Aeglé se croit une belle dentition après avoir acheté des os et de l'ivoire; c'est ainsi que, plus noire que la mûre prête à tomber, Lycoris s'admire sous le fard de sa céruse. Pareillement et par le même procédé, quand tu seras chauve, tu pourras être chevelu. " (Martial, "Épigrammes" , I - 72. )

La Vanité (Toile de Guillaume Seignac.)

                                        La beauté, à Rome, relève en fait d'une problématique quasi-philosophique : certes, il faut soigner son apparence, mais sans l'exagération qui fabriquerait une fausse image de soi, susceptible de tromper autrui. La question est donc de savoir jusqu'où il est acceptable d'aller. Ou s'arrête l'hygiène, et où commence la tricherie ? A ce titre, plusieurs auteurs (à commencer par Galien) opposent cosmétique et commôtique. Autant la cosmétique a pour but de conserver tout ce qui est conforme à la nature, autant la commôtique a pour but de produire une beauté artificielle, jusqu'à dissimuler la vraie nature.
"Dans ces quatre livres, Criton a mis tous ses soins à donner par écrit la liste d'à peu près tous les produits cosmétiques dignes d'être notés; et il leur a même ajouté les produits commôtiques, qui apportent une beauté empruntée et non une beauté authentique. C'est pourquoi, quant à moi, je laisserai de côté ces derniers, et je mentionnerai seulement ceux qui conservent la beauté naturelle." ( Galien, "De Compositione Medicamentorum Secundum Locus.", 3.12.450)
                                        Plus prosaïquement, les cosmétiques, et surtout leur abus, sont souvent associés aux prostituées. De fait, le mot lenocinium signifie à la fois "coquetterie" et "proxénète". Les revenus des prostitués dépendent en grande partie de leur apparence, et elles ont tendance à utiliser de grande quantité de maquillage à bas prix, et donc de moindre qualité et qui dégage une forte odeur...

Ovide.
Tous les textes antiques qui nous sont parvenus à propos des cosmétiques ont été écrits par des hommes, et seul Ovide approuve l'utilisation du maquillage. L'opinion générale est donc que les femmes qui se maquillent trop sont immorales. Juvenal écrit ainsi qu'une “femme achète des parfums et lotions avec l'adultère à l'esprit”. Ne parlons même pas des parfums, dont on pense qu'ils servent à dissimuler des odeurs de sexe et d'alcool ! Sénèque met en garde les femmes et les incite à éviter les cosmétiques, auxquels il attribue en partie le déclin de la moralité romaine. De manière générale, les Stoïciens s'opposent à l'utilisation de produits de beauté, comme de tout produit de luxe. Mais malgré ces anathèmes masculins, la large diffusion de ces produits suffit à indiquer que les femmes s'en fichent, et qu'elles les utilisent malgré tout avec plaisir.

Femme à sa toilette. (Fresque de Pompéi.)

                                        Quant aux hommes eux-mêmes, ils portent une grande attention à leur apparence, toujours dans l'optique du cultus : le corps doit être maîtrisé, afin de s'éloigner de l'animalité. Toutefois, nous avons vu que les cosmétiques sont le plus souvent associés à l'idée de dissimulation ou de mensonge, et rares sont les hommes qui les utilisent, d'autant plus que cette pratique les désigne comme immoraux et efféminés. Certains, pourtant, emploient une poudre blanche pour éclaircir le teint - ce qui est plutôt mal vu. Si une femme préserve la pâleur de sa peau pour se différencier de celles que leur activité expose au grand air, il n'en va pas de même pour le Romain : descendant des robustes paysans à la peau tannée par le soleil, son teint doit être hâlé. L'utilisation de certains parfums ou le recours à une épilation modérée est déjà plus acceptable, mais le Romain n'a rien d'un métrosexuel !

Portrait d'un Romain. (Fresque de Fayum, ©RISD Museum.)


                                        Encore n'est-ce qu'une généralité. Sénèque prend une position extrême, allant jusqu'à vanter les coutumes hygiéniques peu raffinées des vieux Romains :
"Au témoignage de ceux qui ont rapporté les us et les coutumes de l'ancienne Rome, on se lavait chaque jour les bras et les jambes, tout bonnement, en raison des souillures contractées dans le travail ; on ne prenait un bain complet qu'aux jours de marché ... Quelle était à ton avis l'odeur de ces gens-là ? Ils sentaient la guerre, le labeur, toutes odeurs viriles." (Sénèque, "Épigrammes", LXXXVI - 12,13.)
                                        Au-delà des simples pratiques hygiéniques, primordiales aux yeux des Romains car symboles de la civilisation et de la maîtrise d'un corps détaché de son animalité, les produits cosmétiques sont donc une composante essentielle des rituels de beauté des femmes. Étroitement liés à la thématique de la séduction, ils restent un symbole de superficialité, voire de débauche, pour la plupart des traditionalistes, et leur usage est souvent mal perçu par la majorité des hommes. Qu'importe : aujourd'hui comme hier, les femmes laissent dire, et n'en font qu'à leur tête ! De jolies têtes hydratées, maquillées et fardées... pour les hommes, mais sans doute avant tout pour elles-mêmes. Comme quoi, certaines choses ne changent pas.



5 commentaires:

Sylviane a dit…

Le Forum du Livre Peplum à peine terminé déjà un nouvel article…..combien en réserve? impressionnante la production! Bravo Fanny !

FL a dit…

Euh, pas beaucoup en fait... Je t'avoue que celui-ci était en attente depuis quelques temps, mais il y avait toujours un sujet plus actuel ou plus pertinent à publier ! Pour une fois, je renoue avec les articles d'une certaine longueur (voire d'une longueur certaine...), mais il y a des thèmes où on a tant à dire !

Anonyme a dit…

On avaient un éxsposé sur le maquillage et les soins du corps à l'époque romaine,et votre article nous as été d'une grande utilité.Alors merci beaucoup!

FL a dit…

Super !! Je suis toujours enchantée quand je sais que ce blog sert pour des devoirs, des exposés, etc. et qu'il aide un peu les collégiens, lycéens, étudiants... Et merci, vraiment, pour votre message : c'est adorable d'avoir pris le temps !

KINZA RAHAL a dit…

Ton article est très complet merci beaucoup. Il m'a beaucoup aidé pour mon TpE